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L’horreur à l’anglaise

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comtesse dracula hammer

À la fin des années 50, la société de production britannique Hammer entreprend de dépoussiérer les grands mythes du cinéma fantastique immortalisés jusque là par les studios américains de la Universal au cours des années 30 (Dracula, Frankenstein, La momie…). Si la firme produit des films en tout genre (thriller, science-fiction -illustrée par la série des Quatermass de Val Guest- films d’aventures préhistoriques…), ce sont les œuvres relevant de l’épouvante gothique qui vont asseoir sa réputation.
Pourtant, lorsque sortent sur les écrans français les (futurs) classiques de Terence Fisher (Frankenstein s’est échappé, Le cauchemar de Dracula…), ils sont accueillis par la presse française avec une certaine condescendance (le genre fantastique est alors jugé infantile) ou provoque le tollé, aussi bien chez les communistes de L’Humanité que chez les catholiques de Radio-Cinéma-Télévision (l’ancêtre de Télérama). Gilbert Salachas, par exemple, écrit à propos du Cauchemar de Dracula :
« Le cinéma qui est un art noble, est aussi, hélas une école de perversion : un moyen d’expression privilégié pour entretenir ou même créer une génération de détraqués et d’obsédés ».

C’est autour du fantastique remis au goût du jour par la Hammer que va naître une cinéphilie « parallèle » qui va se forger une identité propre en s’opposant à une certaine tradition classique. A la suite de quelques excentriques précurseurs (que ce soit Michel Laclos ou le flamboyant Jean Boullet célébrant l’épouvante et le fantastique dans la mythique revue Bizarre), de jeunes gens vont créer au début des années 60 la revue Midi-Minuit fantastique # qui consacre son premier numéro à Terence Fisher.
Le Midi-Minuit, c’est d’abord une salle de cinéma parisienne où sont projetés les films fantastiques (notamment ceux produits par la Hammer) qui suscitent l’admiration de ces jeunes cinéphiles. Pour eux, ces œuvres gothiques apportent un grand vent de libération salutaire puisque les cinéastes qui revisitent le genre (exemplairement, Terence Fisher) n’hésitent pas à figurer plus frontalement la violence et à accentuer la dimension érotique du genre (Christopher Lee qui incarne Dracula est avant tout un grand séducteur de femmes).

Les films que nous proposent aujourd’hui les éditions Elephant Films dans leur très belle collection « Hammer » #* appartiennent à une période où la firme est en déclin. Michael Carreras succède à son père James à la tête de la maison et semble manifester peu d’intérêt pour cette nouvelle activité. De plus, la Hammer est désormais « dépassée » par des cinéastes qui vont plus loin dans la violence (La nuit des morts-vivants de Romero) ou l’érotisme (notamment dans les productions espagnoles et italiennes).
Malgré ça, la firme continue de revisiter les grands mythes du cinéma fantastique et tente, au début des années 70, de se remettre au goût du jour en rendant plus explicite ce qui jusque alors restait suggéré (la violence, le sexe…)

Comtesse Dracula s’inspire du mythe d’Erszébeth Bathory, cette fameuse « comtesse sanglante » réputée pour sa cruauté. Elle aurait, du temps de son règne, torturé et massacré plus de six cents jeunes filles et se serait baignée dans leur sang. Si le personnage a réellement existé, la légende l’entourant a vite enflé pour inspirer de nombreux récits et imprégner l’imaginaire collectif.
Suite à un accident, la comtesse Elisabeth Nadasdy découvre que le sang de sa jeune servante provoque chez elle la faculté de rajeunir. Profitant de cette aubaine, elle se fait passer pour sa propre fille et séduit un jeune et ambitieux lieutenant. Malheureusement, sa jeunesse retrouvée n’est que de courte durée et il lui faudra beaucoup de sang pour reconquérir sa beauté d’antan…
Réalisé par Peter Sasdy, Comtesse Dracula est le deuxième film du cinéaste (après Une messe pour Dracula et avant La fille de Jack l’éventreur) tourné pour la Hammer. Outre l’interprétation magistrale d’Ingrid Pitt qui parvient à donner un visage juvénile et presque touchant à la comtesse Bathory (qui devient, sous les traits de la jeune femme, une héroïne romantique éprise de son beau lieutenant) ; ce sont les caractéristiques du « style Hammer » qui séduisent ici : le soin apporté à la direction artistique (la photo est très belle, les décors sont somptueux…), le dépoussiérage des mythes du fantastique, l’attention toute particulière aux atmosphères lugubres…
Seule réserve : la mise en scène manque peut-être un brin de tonus et n’égale pas celle signée John Hough pour Les sévices de Dracula. S’il n’est jamais question dans le film du « prince des vampires », on retrouve ici une allusion à Carmilla et à cette fameuse « comtesse sanglante » qui revient ici pour transformer le comte Karnstein en vampire.

À la mort de leurs parents, deux sœurs jumelles (les croquignolettes sœurs Collinson) débarquent dans un petit village paumé pour vivre sous la tutelle de leur oncle, un fanatique religieux de la plus belle espèce (Peter Cushing) dont le principal hobby est de traquer les sorcières et les brûler. Autant Maria reste prude et innocente, autant Frieda se sent attirée par le diabolique comte Karnstein qui l’initiera à des rituels maléfiques et au vampirisme…

Le scénario est assez classique mais il est quand même intéressant de noter que le personnage censé incarner la lutte contre le Mal soit un odieux inquisiteur totalement givré. Si le comte Karnstein est un être maléfique qui n’hésite pas à sacrifier de jeunes filles lors de rituels sataniques ; Gustav Weil est un fanatique hypocrite presque pire que son adversaire (même s’il a tendance à s’humaniser au cours du récit). Le grand Peter Cushing incarne avec génie (n’ayons pas peur du mot!) ce personnage austère et inquiétant. Entre ces deux pôles évoluent les girondes jumelles qui apportent un charme indéniable à l’œuvre. Comme d’habitude dans les films Hammer, les décors jouent un rôle primordial et on n’échappera à rien de ce qui fait le sel de cette épouvante gothique : orages, château dans la brume, souterrain plein de toiles d’araignées, crypte lugubre où gisent des crânes…
Malgré ce classicisme, on sent dans ce film (même si on pouvait déjà le constater un peu dans Comtesse Dracula) une volonté de se mettre au goût du jour en pimentant le récit d’une violence parfois surprenante (éventration, décapitation…) et d’un soupçon d’érotisme aussi désuet qu’élégant. Aucune vulgarité dans ces production « so british » mais le charme des jumelles Collinson célèbres pour avoir posé ensemble dans Playboy quelques temps avant). La dimension métaphorique du vampirisme vu comme acte sexuel et transgression fétichiste est ici beaucoup plus explicite que dans les années 50/60.
Naviguant entre la pure tradition du cinéma d’épouvante gothique -mêlant sorcellerie et vampirisme- et une certaine « modernité » ; Hough parvient à réaliser un film aussi haletant qu’envoûtant qui ne démérite pas dans la galerie des grandes réussites estampillées Hammer…

Comtesse Dracula (1970) de Peter Sasdy avec Ingrid Pitt et Les sévices de Dracula (1971) de John Hough avec Peter Cushing, Mary et Madeleine Collinson. Elephant Films.

Victor Hugo par Swysen : Et s’il n’en reste qu’un…

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Si aujourd’hui certains de nos concitoyens s’exilent en Belgique en vertu de leurs opinions  fiscales, tout au long du XIXème siècle, c’est pour d’autres raisons qu’on prenait le chemin de Bruxelles. Le royaume offrit notamment l’asile à trois monuments de la littérature française qui goûtaient peu le style Napoléon III : Alexandre Dumas, Jules Verne, et bien sûr, notre Victor Hugo national.

Et bien, comme si cela ne suffisait pas, la Belgique vient de rendre un nouveau service insigne à Hugo : la fabuleuse BD biographique que vient de lui consacrer notre ami Bernard Swysen.

Je le dis d’autant plus tranquillement que je ne suis pas un inconditionnel d’Hugo, et que je rouvre bien plus souvent Vingt ans après ou Les Odelettes que Les Misérables ou Les Contemplations. N’empêche, j’ai été subjugué par les cent pages de Swysen, parce que ce sont cent magnifiques pages d’histoire.

Tout y est, et tout y est inextricablement ensemble, l’histoire, l’œuvre et l’homme. Nul ne peut nier qu’Hugo a fait de sa vie un chef d’œuvre, et après avoir lu Swysen, nul ne pourra nier que ce chef d’œuvre est magnifiquement restitué.  On ne peut que partager l’enthousiasme de Jean-Marc Hovasse, directeur de recherche au CNRS, et biographe émérite de Victor Hugo qui préface et valide des deux mains cet album: « Le lecteur est prévenu : ce n’est pas le genre d’album où les dates, les faits et les gestes sont traités par-dessus la plume. Inutile d’essayer de prendre en défaut le biographe complet (textes, dessins et couleurs) qui signe Bernard Swysen

Oui, c’est du sacré beau travail, et validé d’utilité publique par votre serviteur : rendre Hugo aux Français, c’est rendre service à la France. Merci Bernard!

Victor Hugo, Swysen, Joker éditions.

victor hugo swysen

Les Veilleurs contre les robots

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nos limites veilleurs

L’extension matérielle et la prolifération des biens de consommation se feront sans eux. Eux, ce sont Gaultier Bès, Marianne Durano et Axel Rokham. Trois Veilleurs parmi des milliers, qui signent –qui décochent- ce petit essai sauvage et fondateur : Nos Limites. Soit un possessif qui s’offre. Et un coup de revolver à l’américaine que tout le monde aura compris. Souvenons-nous. Les Veilleurs s’étaient assis sur des pelouses avec des lampions et de la poésie « face à la démission de la pensée et au délitement progressif du sens de l’homme et de la cité ». Une ambition toute grecque, toute chrétienne aussi. Et ces trois-là ont la voix qui porte, même à travers le bruit désagréable du monde. Ils ont et la jeunesse et la vision. Et la culture et le souci de l’homme dévasté par la marchandise. Gaultier Bès a 25 ans, il est agrégé de lettres et diplômé de l’Ecole Normale Supérieure de Lyon. Il est la principale main de l’essai. Pas le « chef de file », non,  guère de posture romantique ici. Pour les mers déchaînées sur l’abîme, il faudra repasser. Lui et ses deux amis vont à pied, bien doucement, bien proche du plancher des vaches. Ils ne font pas que « penser le lien social ». Ils le sont. Eux et leurs visages réunis dans la lumière des lumignons.

Voici donc cet essai « pour une écologie intégrale ». Intégrale. Un seul mot qui signale un manque, une pensée que l’on s’était interdit d’avoir jusqu’à présent. Nous avions bien les arracheurs d’OGM. Nous avions bien la « Marche pour la Vie ». Mais rien qui ne fasse la soudure. Rien qui ne relie ces deux ambitions. Pour dire vite : vous pouviez être un libéral-conservateur, militant anti-avortement le dimanche et banquier la semaine. Ou être un altermondialiste à longue moustache la semaine et militant du queer le week-end. Bien entendu, le quadrige des possibles implique qu’il existe des banquiers LGBT.

Mais vous l’avez compris, une hypothèse restait offerte, qui sublime les trois autres. Le José Bové de la Manif Pour Tous. La comtesse de La Rochère à Notre-Dame des Landes. En fait, de« l’écologie qui n’oublie pas l’humain au profit de la nature, ou la nature au profit de l’humain ». Nos auteurs sont-ils véritablement esseulés ? On peut en douter. Thierry Jaccaud, le directeur de la revue L’Écologiste, avait déjà pris position contre le mariage gay en janvier 2013[1. « La vérité pour tous » publié dans L’Aurore du Bourbonnais,  11 janvier 2013.]. Et le 30 avril dernier, le soldat José Bové avait porté l’assaut contre la PMA[2. Radio Notre Dame et KTO, émission du 30 avril 2014 « Je suis contre tout manipulation sur le vivant[…]je ne crois pas que le droit à l’enfant soit un droit »]. Quant à la revue La Décroissance, guère de doute. Son directeur Vincent Cheynet l’a déclaré : « La loi du mariage pour tous contribue à ouvrir la boîte de Pandore de toutes les revendications qui nous conduisent droit au Meilleur des mondes décrit par Aldous Huxley, où la production des enfants est devenue un processus purement technique répondant aux besoins du moment.[3. Promouvoir la décroissance, c’est intégrer les limites », entretien avec La Vie, 15 avril 2014] »

C’est ainsi que ce livre arrive comme une entaille, là où il la faut, au moment où il le faut. Chez les catholiques conservateurs comme chez les écologistes, il vient ouvrir une plaie. Celles des « intérêts égoïstes » à quoi s’accroche chacun d’eux. Nos auteurs ont un bistouri tout neuf, et ils élargissent sous les carapaces respectives. Ce n’est pas forcément beau à voir.

Ce livre est écrit sans complaisance, les maîtres convoqués ont la lame saillante. Soit Ellul et Charbonneau, Latouche et Michéa, Günther Anders et Aldous Huxley. Ivan Illich et Orwell. Un petit aperçu de l’escadron. Nos limites voudrait penser l’écologie jusqu’au bout« car la détérioration de notre environnement ne peut qu’entraîner notre propre déshumanisation ». Le rêve d’une « croissance infinie et illimitée dans un monde qui lui est bien fini et limité » inquiète cette  jeune génération d’après les idéologies. Par delà de vieux clivages qui sont moins des réalités sociales que des abstractions stratégiques, elle en appelle aussi à la décroissance. Mais gare, les mots sont parfaitement choisis :« Loin de fantasmer un « âge d’or » perdu, un « état de nature » idyllique, il s’agit de puiser dans les ressources de notre civilisation et de notre époque de quoi répondre à la fois aux aspirations de l’humanité et aux exigences de notre écosystème ».

Par delà l’occasion surtout, ces trois-là ont choisi le camp de l’homme plutôt que celui des machines. Ce n’est pas qu’ils ont peur. Ils se souviennent du sort de Prométhée sur son piton rocheux.  « Qui veut fabriquer des robots se condamne à réveiller des monstres », préviennent-ils. Alors le rêve d’omnipotence ne peut les étourdir,« jusqu’à présent, la croyance totalitaire que tout est possible semble n’avoir prouvé qu’une seule chose : tout peut être détruit » (Hannah Arendt). Telle est leur souhait. Si tout devient possible, pourvu qu’une chose sache encore rester réelle. Leurs limites. Ils ne l’acceptent pas par défaut, comme s’ils butaient contre un mur, ils l’accueillent par excès, comme s’ils abordaient une rive lumineuse. Les pieds dans le bocage et l’espérance au cœur.

Nos limites. Pour une écologie intégrale. Edition Le Centurion, 2014.

*Photo : FRED SCHEIBER/20 MINUTES/SIPA. 00668333_000006.

Je suis europhobe, mais on me soigne

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europhobe ue reuters

Tout bien portant est un malade qui s’ignore. Je croyais échapper jusque-là à cet adage de Claude Bernard immortalisé par le Dr Jouvet. Ben non. Figurez-vous que je suis atteint grave d’« europhobie ». Certes, je ne sais pas trop ce qu’est l’Europe, ou plutôt je sais trop bien qu’il en existe une infinité de définitions exhaustives. Mais la phobie, je crois connaître, et d’ailleurs, le Petit Robert est là pour me rappeler que ce n’est pas joli joli : « Phobie ( Psycho.)  : crainte excessive, maladive de certains objets, actes, situations ou idées. Agoraphobie, claustrophobie, éreutophobie, photophobie, zoophobie. »

Certes, il existe une acception moins aliéniste du mot, mais guère plus rassurante, puisque, toujours d’après le Petit Bob, le terme, dans son sens courant, renvoie à des « peurs ou aversions instinctives », à la « haine » ou à l’« horreur ». Or, de nos jours, chacun sait que la haine est une maladie sociale répertoriée, suivez mon regard (ou plutôt ne le suivez pas, 24,8%, c’est bien assez).

Ce mot, je l’ai lu pour la première fois dans une dépêche Reuters sur Jean-Marc Ayrault (homme politique français, en poste à Matignon de 2012 à 2014, nous dit Wikipédia, info à vérifier).[access capability= »lire_inedits »] Lors d’un discours prononcé le 12 mai à Rézé, dans l’agglo nantaise, ledit Ayrault avait déclaré devant un Martin Schulz aux anges : « S’il y a un seul message que je veux transmettre ce soir, c’est de relever la tête, de faire face à cette vague d’europhobie, de populisme et de nationalisme d’un autre âge qui est en train de déferler d’une capitale à l’autre, de Paris à Budapest. » Le texte en lui-même ne m’avait pas choqué. Après tout, comme le disait l’inspecteur Harry dans La Dernière Cible : « Opinions are like assholes. Everybody’s got one and everyone thinks everyone else’s stinks.»[1. « Les opinions, c’est comme les trous du c… Chacun en a un, et chacun pense que celui des autres pue. »]  En clair, qu’Ayrault qualifie ses adversaires non plus de banals populistes ou d’affreux nationalistes mais de cas pathologiques, c’est presque de bonne guerre. Mais j’ai été choqué que le journaliste de Reuters titre sa dépêche : « Ayrault appelle à combattre l’europhobie et le populisme », sans mettre de guillemets à « europhobie ». Ce faisant, le journaliste validait la psychiatrisation des opinions déviantes, ce qui est moyen cool.

Il faut croire que ce genre de réticences n’existe que dans mon cerveau malade, puisqu’après avoir googlé le mot « europhobe »  (600 000 entrées fin mai !),  je me suis rendu compte qu’il avait été, durant cette campagne, massivement entériné par la fine fleur de mes confrères. Avec des bémols cependant. Au Monde, on joue la nuance. L’europhobie sert uniquement à qualifier les fous dangereux de droite, par opposition aux eurosceptiques de gauche qui, bien qu’étant dans l’erreur absolue, continuent d’appartenir à la communauté des humains fréquentables. Ouf, me voilà rassuré, si ça se trouve, je ne suis pas concerné.

Hélas, on ne prend pas tant de pincettes au Figaro, où l’on prêche pour une condamnation en bloc, including Sapir,  Tsipras (l’extrême gauchiste grec) et votre serviteur puisque, comme l’expliquait Jean-Jacques Le Mevel, correspondant à Bruxelles, dès le 14 février : « À la droite de la droite surtout, mais aussi à la gauche de la gauche, l’europhobie a le vent en poupe. » Misère, me voilà recontaminé.

Heureusement pour moi, au fil de la campagne, il semble bien que ce soit l’acception étroite –celle du Monde −  qui se soit imposée, quoiqu’elle qualifie un spectre assez large de partis méchants (FN, UKIP, Aube dorée, Beppe Grillo). Bien fait pour eux.

On remarquera néanmoins que, si l’expression fait un malheur chez les politologues, les journalistes, les blogueurs et les seconds couteaux de la politique, les grands leaders nationaux  se sont bien gardés de l’utiliser. Tout comme Sarkozy dans sa tribune du Point, Valls au soir des européennes, et Hollande dans son allocution du lendemain. Peut-être ont-ils compris qu’ils pourraient, un jour, avoir besoin des suffrages de ces cerveaux malades.[/access]

*Photo : DR.

Irak : la nation impossible?

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Réagissant aux derniers événements en Irak, certains commentateurs imputent aux Etats-Unis et à l’administration George Bush la responsabilité du chaos actuel. Sans entrer dans ce débat, précisons qu’il s’agit de deux questions différentes : la guerre destinée à abattre le régime de Saddam Hussein ne se confond pas avec la gestion de l’occupation et la reconstruction. Autrement dit, les Américains ont peut-être moins péché au départ qu’à l’arrivée, la « dé-baathisation » et la mise à l’écart des sunnites ayant plongé l’Irak dans une quasi-guerre civile. De toute manière,  l’analyse des responsabilités n’a qu’une importance secondaire à l’heure où, faute de nation en son sein, un Etat arabe de plus est en train de s’écrouler…

Qu’il s’agisse du Liban, des pays secoués par le « printemps arabe » comme la Syrie, la Libye ou le Yémen ou de ceux travaillés par des conflits plus anciens comme la Somalie et le Soudan, nombre d’Etats arabes se trouvent au bord de l’éclatement, sans que les Tomahawk, chars Abrams et GI’s n’y soient pour rien. La chute de Mossoul et l’avancée vers Bagdad des forces sunnites – au-delà d’un petit carré de fanatiques, toute une communauté se sent laissée pour compte – derrière les drapeaux noirs d’Al-Qaïda rappellent les événements de janvier 2013 au Mali.

De nouveau, se pose la question des conditions d’établissement de la démocratie dans certains Etats arabes, du moins dans leurs frontières actuelles. Et c’est là tout le problème : après plusieurs décennies, parfois presque un siècle, tous les régimes qui se sont succédé dans ces pays n’ont pas réussi à « fondre » les différents groupes ethno-religieux se trouvant par hasard à l’intérieur de leurs frontières. Si ces nations artificielles achoppent sur la religion, l’ethnie, la tribu, ou le clan avant de s’y briser, il faut tout simplement en prendre acte.

Il est vain de vouloir corseter des sociétés hétéroclites dans des camisoles de force.  Plutôt que de chercher d’improbables amalgames, réfléchissons à la possibilité d’adapter les frontières aux corps politiques capables de soutenir des Etats stables. Une fois cet objectif atteint, les drapeaux, défilés militaires, ambassades et sièges dans les organisations internationales seront autre chose qu’une façade. Qui sait, avec le temps, des démocraties libérales pourraient même y naître…

*Image : wiki commons.

De la Syrie à l’Irak, les jihadistes ne font pas le printemps

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jihad irak kurdes syrie

L’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) forme « l’un des groupes terroristes les plus dangereux du monde« , s’est alarmé l’ambassadeur américain en Irak, Stuart Jones, sidéré par l’offensive des jihadistes. Peu après, une réunion de l’OTAN était demandée en urgence par la Turquie dont le consul à Mossoul et environ 80 de ses ressortissants seraient retenus en otage.

Onze ans après l’entrée des troupes américaines en Irak et la chute de Saddam, le bilan de l’opération américaine, qu’on savait déjà désastreux, n’en finit plus de s’alourdir. L’armée irakienne, équipée et formée pendant une décennie, s’est évaporée face à quelques centaines de mitrailleuses montées sur pick-up. Plus de 4800 soldats de la coalition auront donc donné leur vie pour que la nouvelle armée démocratique irakienne s’effondre en deux jours devant les apôtres de Ben Laden… Sur le plan matériel, l’Amérique a récemment vendu pour 14 milliards de dollars d’équipements militaires à l’Irak, expliquait le contre-amiral Kirby pour rassurer. Mais où sont passés les Hummers, les Humvees, où sont passés les blindés livrés par le Pentagone? Eh bien, une bonne partie de ces équipements est entre les mains des djihadistes…

Le Département d’État sonne le tocsin,  annonce une mobilisation générale (des Irakiens, bien sûr), et « s’inquiète pour la stabilité de toute la région! » Mais les brigades d’EIIL ne sont-elles pas celles qui résistent courageusement depuis trois ans à la répression sanguinaire de Bachar Al-Assad? Ces brigades n’ont-elles pas été armées par les Saoudiens, les Turcs et les Qataris, fidèles alliés de la Maison-Blanche?

Aujourd’hui, on s’alarme de voir les colonnes djihadistes aux portes de Bagdad mais hier on se réjouissait quand elles arrivaient devant Alep et Raqqa. Pas plus tard qu’en septembre la France et les Etats-Unis étaient à deux doigts de confier les clés de Damas aux « rebelles »! Il s’en est fallu de peu que Barack Obama cède aux faucons de son administration et du Congrès. Dès 2011, la vigie démocrate des droits de l’Homme, Hillary Clinton, opportunément alliée au cow-boy républicain de l’Arizona John Mc Cain, était prête à dégainer. Dix ans plus tôt, le sénateur de l’Illinois avait pressenti l’aventurisme des néoconservateurs de tous bords. Or, grâce à la retenue d’Obama, qui n’a pas voulu faire tomber Assad, les djihadistes se battent aujourd’hui sur plusieurs fronts. Pris en étau entre l’armée syrienne, Al-Maliki et les Kurdes (appuyés par l’Iran, la Russie et les milices chiites), ils ne pourront tenir le terrain. De son côté, la diplomatie américaine a déjà annoncé un soutien strictement politique et logistique à l’Irak. Mais va-t-elle financer la logistique de « l’opposition démocratique » en Syrie et organiser celle du régime de Nouri Al-Maliki en Irak? À ce petit jeu à somme nulle, la guérilla peut se poursuivre encore des années… Car les djihadistes deviennent des ennemis de l’Amérique à la seule condition qu’ils passent la frontière syro-irakienne. Une fois revenus en Syrie, ils ne risquent plus rien.

Les leçons de l’Afghanistan, du temps où la CIA fournissait l’armement de Ben Laden, n’ont donc pas encore été complètement tirées. Celles de l’Irak non plus. En 2003, G.W. Bush était persuadé que la chute de Saddam allait tout changer, aujourd’hui on attend encore la très hypothétique chute d’Assad.

Quant aux Européens, toujours engoncés dans leur rhétorique du « printemps arabe », ils ne disent mot. Ça peut se comprendre : quand on du mal à juguler une menace sur son propre territoire, on n’a plus le temps de songer à une expédition punitive à l’extérieur.

*Photo : capture d’écran Youtube.

Mondial : coup d’envoi pour les erreurs d’arbitrage !

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Le Mondial ne serait pas le mondial sans ses erreurs d’arbitrage, réelles ou supposées, et le match Brésil-Croatie d’hier n’a déçu personne de ce coté-là (et de ce côté-là seulement, in my opinion). On n’a pas fini de causer du penalty offert en cadeau d’accueil aux Auriverde par l’arbitre japonais Yuichi Nishimura à la 70e minute pour une faute imaginaire sur Fred, qui s’est écroulé tout seul comme un grand devant la cage de Stipe Pletikosa – c’est d’ailleurs la seule fois où l’on verra Fred de tout le match.

Et on ne peut que partager les commentaires un rien amers de l’entraîneur croate Niko Kovac à l’issue du match : « Je ne peux pas en vouloir à Fred, tout le monde essaie d’obtenir des penalties. Ça fait partie du jeu, qu’on le veuille ou non ». N’empêche il est furax, vraiment furax: « Je ne suis pas du genre à me plaindre des arbitres mais si on continue comme ça, ça va être le cirque (…) il y aura cent penalties sifflés durant cette Coupe du monde ».

Ajoutez à cela que le même ref nippon a refusé quelques minutes plus tard un but d’égalisation aux rouges et blancs pour une faute disons, indubitablement douteuse d’Olic sur le gardien brésilien Júlio César et vous comprendrez le léger sentiment d’injustice qui m’a étreint en cette deuxième moitié de deuxième mi-temps– à tel point que j’avais déjà zappé quand les hôtes ont marqué le troisième, on boycotte comme on peut…

Cela dit, comme nous l’expliquait avec profondeur et panache l’ami Castelnau, ce jeu bizarre produit sur les humains des effets étranges : v’là que je me retrouve à défendre la Croatie…

Mourir pour Conchita?

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fn coluche conchita

Entre l’Eurovision, les européennes et les menaces de guerre en Europe, devinez quel continent a retenu mon attention ce moi-ci. Si vous ne voyez vraiment pas, c’est que vous êtes encore plus nul en géographie que moi en économie − enfin, avant que je ne lise Piketty.

Et si jamais vous faites une surdose d’Europe, pas de problème ! Ici, on cause aussi pop et rock, marxisme et métaphysique, enfer, paradis, n’importe quoi. D’ailleurs, qu’importent les sujets ? L’essentiel, comme disait Nietzsche un de ses bons jours, c’est de « faire les choses avec le sérieux des enfants qui jouent ». Venez visiter mon parc !

La sonate de Garneau

Jeudi 1er mai / trois ans déjà que je bassine mes amis avec Chris Garneau. Je dois être mal entouré ; c’est tout juste si j’ai réussi à en traîner deux ou trois à ses concerts, alors même qu’ils vont secouer la tête devant n’importe quoi, de Wagner à Metallica.

Imaginez donc ma joie en découvrant aujourd’hui, à la « une » de Causeur.fr, un papier élogieux de Sébastien Bataille sur cet auteur-compositeur-interprète injustement méconnu. Mille fois d’accord avec l’auteur quand il fait l’éloge de Chris et de son nouvel album, Winter Games, « triste et majestueusement beau ». Moins convaincu en revanche quand il y voit « une volonté de faire plus accessible, plus ouvert au grand public ».

D’ailleurs, tu le dis toi-même avec tes mots, Sébastien : « L’objet souffre d’une trop grande linéarité. » En bon français, rien n’accroche l’oreille du vulgum pecus. À première ouïe, le CD paraît si plat qu’on n’y distingue guère une chanson d’une autre. Certes, il est loisible de le réécouter à tête reposée ; mais c’est pas comme ça qu’on fait un tube ! À vrai dire, des tubes en puissance, il y en avait plus dans les deux premiers albums de Chris − plus «baroques », comme tu dis et comme j’aime.[access capability= »lire_inedits »]

Ce qu’on aime tous les deux, semble-t-il, c’est l’artiste décidé à suivre son inspiration plutôt que de poursuivre le succès. Prions seulement pour que l’air du temps et la soif de reconnaissance n’aient pas raison un jour de cette authenticité.

En écrivant ça, bien sûr, je pense à Mika, le papillon devenu chenille, puis poupée Ken. Et d’où sort, direz-vous, cette comparaison incongrue ? C’est qu’à ma courte honte, la première fois que j’ai entendu Chris Garneau à la radio, je l’ai pris pour l’autre. Question d’octave.

L’autre, hélas, a déçu les espoirs qu’on avait placés dans son premier CD, un vrai bijou : dix titres, onze tubes. Apparemment, il n’avait rien d’autre en magasin, si j’en crois ses deux disques suivants. Mais qu’importe ! Il est aujourd’hui vedette à la télé, et content de l’être.

Chris, obstiné dans son art, ne semble pas prêt à se transformer ainsi en bateleur. Malheureusement pour lui, la plupart des gens n’écoutent pas la musique comme Swann la sonate de Vinteuil ; ils se contentent de l’entendre, souvent juste pour bouger dessus.

Certains créateurs, pourtant, parviennent à toucher le plus grand nombre rien qu’en fouaillant leurs entrailles ; c’est tout le malheur qu’on souhaite à M. Garneau.

L’enfer intégriste

Mardi 6 mai / toujours un peu en retard dans mes lectures spirituelles, j’aborde seulement maintenant l’encyclique de Benoît XVI, Deus caritas est (Dieu est amour, pour les hellénistes).

Dans ma religion, Dieu a créé chacun de nous par amour et cet amour, à défaut d’être « tout-puissant », comme Bruce, est inconditionnel. L’erreur commune, chez nos amis intégristes, c’est de croire le péché humain plus fort que l’amour divin. Faute contre l’espérance, péché contre l’Esprit.

Déjà, leurs ancêtres les scribes et les pharisiens dénonçaient le laxisme moral de Jésus : « Il reçoit les pécheurs et mange avec eux ! ». Le Christ leur répond par la parabole de la brebis perdue que le bon pasteur va rechercher, quitte à laisser en plan les quatre-vingt-dix-neuf autres.

« Ainsi, explique-t-il, il y aura plus de joie au ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentance » (Luc 15,7). Admirons au passage l’ironie christique : les « justes qui n’ont pas besoin de repentance », ça n’existe pas ! « Même le juste pèche sept fois par jour », dit le Livre des Proverbes (24,16). Quant à ceux qui se croient impeccables, ils ne font qu’ajouter à la liste de leurs errements le péché d’orgueil, celui-là même sur lequel repose toute la carrière de Lucifer.

Jésus, qui n’est pas toujours d’humeur badine, dénonce cette mauvaise foi dans un fameux coup de colère en vingt-six versets, dont on ne citera que le plus amène : « […] Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! Parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis qui paraissent beaux du dehors mais qui, au dedans, sont remplis d’ossements de morts et de toute impureté » (Matthieu 23,27).

Même cette malédiction ne vaut pourtant pas damnation éternelle. Simplement, mettez-vous à la place du bon pasteur : il est plus difficile de ramener au bercail une brebis égarée, lorsqu’en plus elle est sûre d’être sur la bonne voie. « Le pire enfer, disait Simone Weil, c’est de se croire au paradis par erreur. »

À droite toute, avec piketty !

Samedi 10 mai / dans le monde de ce soir, je tombe sur une tribune signée du philosophe Didier Éribon et énigmatiquement intitulée : « La gauche contre elle-même ». Par chance, le surtitre est déjà plus explicatif : « Le succès du livre de Thomas Piketty révèle le renoncement théorique des progressistes en France comme aux États-Unis. »

« Renoncement théorique » OK, mais à quoi ? Sur ce coup, Marc Cohen-la-science m’a un peu aidé : à la révolution anticapitaliste, bien sûr ! Aux yeux d’Éribon, Piketty est un social-traître. Avec son réformisme à la mords-moi-le-Keynes, il complote à sauver le capital de lui-même, quand il faudrait l’achever !

Hérésie, schisme et scandale pour les gardiens ultimes du Temple marxiste et de la Vraie Faucille martelée. En fin d’article, ce pauvre Thomas, coupable d’avoir minoré dans ses travaux l’importance des classes sociales, sera même désigné comme co-responsable de la « montée du FN ». Et moi qui croyais être enfin devenu de gauche grâce à lui ! Décidément, on ne peut plus faire confiance à personne…

Sainte Conchita, chantez pour nous ! 

Dimanche 11 mai / Conchita Wurst remporte haut la voix l’Eurovision 2014, au grand dam des tradis de tous poils et surtout de la Russie poutinienne. Dénonçant cette « folie », de nombreux députés de tous bords réclament la création d’une compétition rivale. Quant au vice-premier ministre Dmitri Rogozine, il ne plaisante qu’à moitié lorsqu’il déclare : « Ce palmarès donne aux partisans de l’intégration européenne un aperçu de ce qui les attend en rejoignant l’Europe, à savoir une femme à barbe. »

La lauréate, pour sa part, conclut son discours de remerciements à la ville et au monde par un impressionnant cri de guerre : « We are unity. We are unstoppable ! » A priori, ça fait peur… On imagine déjà la planète assaillie par des hordes de travestis barbus hurlant Rise Like A Phoenix !

Par bonheur, un curé de Touraine, le père Jean-Baptiste Nadler, vient nous rassurer d’un simple tweet : rien de révolutionnaire là-dedans ! Mlle Wurst a tout piqué à sainte Wilgeforte, vierge miraculeusement barbue et martyre crucifiée, entrée dans le martyrologe romain en 1538.

Même système pileux, même physique et jusqu’à la même robe, sur le crucifix qui trône dans l’église Saint-Nicolas de Wissant… Aucun doute : la star a pour modèle la sainte !

Vous me direz : on soupçonne aujourd’hui Wilgeforte d’être « légendaire », et alors ? Conchita aussi, comme disait à peu près Fernandel. Non seulement elle restera comme un jalon dans l’Histoire, au moins celle de l’Eurovision, mais Thomas Neuwirth et nous savons bien qu’elle n’existe pas pour de vrai.

« J’ai créé cette femme à barbe pour montrer au monde qu’on peut faire ce qu’on veut », confiait Tom, le 7 mai, à l’AFP. Bien, et maintenant que c’est fait, quels projets pour sa créature ? Aux dernières nouvelles, elle aspirerait à animer en personne le concours, l’an prochain à Vienne. Dans la situation géopolitique délicate qui prévaut aujourd’hui à l’Est, est-ce bien raisonnable ? D’ici à ce que Poutine en tire prétexte pour envahir l’Autriche…

One, two, three, quatre…

Jeudi 15 mai/ En surfant sur YouTube, je tombe sur Coluche chantant Je veux rester dans le noir aux César 1984. Lunettes noires, jeans, santiags et Perfecto clouté (avec marqué « Maman » dans le dos quand même) : le total look rock’n’roll. Rien d’étonnant : Coluche aurait voulu être chanteur de rock. En plus, il avait la voix… Manquait juste le physique, mais ça compte dans le métier de rock star ; demandez à Little Bob !

De peur qu’on se moque de lui en rockeur, il a préféré faire directement comique, et il (l’)a rudement bien fait. La preuve : au bout du compte, il a eu lui aussi « les filles à ses genoux », comme disait Dutronc.

N’empêche, la musique ne l’a jamais quitté ; cette chanson qu’il ressort là pour les César, deux ans avant sa mort, elle date de ses débuts. C’était même le tube (au sens underground) de Ginette Lacaze, une comédie musicale rock’n’drôle jouée plusieurs mois au Vrai Chic parisien en 1972, et reprise en 1976 à l’Élysée-Montmartre.

Co-auteur de cette parodie, Coluche chantait dès qu’il en avait l’occasion ces pseudo tubes yé-yé avec un plaisir proche du premier degré : The blues in Clermont-Ferrand, Reviens, va t’en, et ce refrain qui tue : « Je marche dans la nuit noire / Je suis un voyou… »

Dans l’histoire d’amour contrariée entre Ginette et Bobby, Coluche incarne ce dernier avec plus de sincérité que la plupart des rockers « sérieux ». Même quand il caricature le Johnny des 60’s avec force cris, borborygmes et improvisations improbables, c’est aussi de lui qu’il parle.

Qui se souvient d’Hallyday hurlant sa solitude devant des milliers de fans en pâmoison : « Je suis seul, DÉSESPÉRÉ […] Y a-t-il quelqu’un ici, CE SOIR / Ah qui veuille bien M’AIMER ? / Ah, je dis M’AIMER… » Eh bien Bobby-Coluche est plus vrai que l’original, même lorsqu’il le singe outrageusement : « Je veux monter là-HAUT / Oui je dis tout là-HAUT / Sur la coLLINEU-deu-mon-malheu-EUR… / Et me jeter dans le préciPICE de mon DESTIN / Waooh ! »

Sans surprise, cette prestation laisse de glace le public choisi des César, mais le mec s’en fout. Il parvient même à faire rire la salle en s’interrompant pour l’apostropher : « Holà ! Réveillez les morts ! Bousculez vos voisins, y’en a peut-être qui dorment seulement. »

De fait, la plupart de ces glands sont toujours vivants, et ils dorment encore. C’est Coluche qui est mouru, lui qui, comme le rock’n’roll, était « here to stay ». Y’a pas de justice.

« On ira tous au paradis… »

Mercredi 20 mai / à La Procure, en cherchant Cinquante nuances de Grey (pour offrir), je tombe par hasard sur Pour nous les hommes et pour notre salut − Jésus notre rédemption, de Jean-Pierre Torrell, un dominicain de 86 ans.  Enfer et damnation ! Exactement le bouquin qu’il me fallait pour prolonger la controverse que j’ai engagée tout seul, ici-même, le 6 mai.

La rédemption, nous dit le père, est l’œuvre de «  l’amour infini de Dieu » envers nous, et certainement pas d’une « caricature de justice humaine » obsédée par le péché. À l’appui de sa thèse, Le R.P. Torrell cite notamment saint Augustin, saint Anselme et saint Thomas d’Aquin, qui ne passent pas pour des parangons de modernisme (sauf peut-être le dernier, dans certains milieux pointus).

À en croire notre auteur, c’est après le Moyen Âge que Luther, Calvin et autres réformateurs, suivis hélas par les contre-réformateurs catholiques, ont jugé utile d’en rajouter sur la culpabilité et le châtiment, éternel si nécessaire.

Irons-nous pour autant « tous au paradis », comme nous le promet Polnareff ? Derrière ce tube signé Dabadie, les théologiens avertis auront reconnu l’apocatastase selon Origène, qui lui coûta quand même sa canonisation.

Si le deuxième concile de Constantinople a condamné sa doctrine en matière de péché, c’est que, mal comprise, elle peut vite servir d’alibi au je-m’en-foutisme. Quand se brouillent les différences entre « les bonnes sœurs et les voleurs / les saints et les assassins », sur quoi Diable fonder une morale – même athée ?

Sans aller jusque-là, ni confondre Polnareff avec Origène, il est temps d’en finir avec ces théologies de la culpabilité et de l’expiation qui nous ont fait tant de mal en pervertissant le message du président Jésus.

La nouvelle Bonne Nouvelle, selon Jean-Pierre Torrell, c’est que toutes les découvertes récentes sur l’Écriture et les Pères de l’Église nous ramènent à une théologie plus « humaine », si l’on ose dire : la rédemption est « entièrement centrée sur l’initiative de l’agapè divine ». Autrement dit, s’il y a un enfer et quelqu’un dedans, c’est qu’il l’a voulu et n’en démord pas. La seule limite à l’amour de Dieu, c’est la liberté de l’homme.

Séisme de magnitude 25

Lundi 26 mai / tremblement de terre, tsunami et  pommes de terre frites ! Le FN a fait le score prévu depuis trois mois par tous les sondages.

J’ai gardé pour ce lendemain d’élection dramatique une petite phrase de Thierry Pech, patron de Terra Nova, prononcée il y a quinze jours sur France Culture dans « L’Esprit public », de Philippe Meyer. À ses interlocuteurs qui évoquent la « non-campagne », Pech répond, visionnaire : « Le débat sur l’Europe aura lieu après le résultat, parce qu’il risque d’être traumatisant. »

Et d’enchaîner sur sa propre position, hélas moins visionnaire : « Le fédéralisme est contenu dans la monnaie unique, c’est ça qu’on est en train de découvrir dans la crise. » Parle pour toi, Thierry ! Séguin, Pasqua, Villiers, Chevènement et moi, on t’avait prévenu, il y a vingt-deux ans déjà. Où étais-tu en 1992 ?

Mais l’autre fait mine de ne pas m’entendre, et poursuit son raisonnement : « Si on ne veut pas du fédéralisme, il faut sortir de l’euro, et ça aura des conséquences incalculables… »

Sûr que ça aurait fait moins de dégâts si on n’y était point entré… Mais pas de regrets pour Maastricht ! En fait d’Europe, comme on l’a vu treize ans plus tard avec le Traité constitutionnel, un charme maléfique fait que, même quand le peuple dit non, c’est oui.

Bon, c’est pas tout ça, faut que je vous laisse ; j’ai de l’ouvrage au potager.[/access]

*Photo : Picture Perfect/REX/REX/SIPA. REX40326738_000006.

Djihad : après la Syrie, l’Irak

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irak jihad iran qaida

La prise de Mossoul, deuxième ville la plus peuplée d’Irak, par les hommes de l’Etat Islamique d’Irak et du Levant (EIIL), est une grande victoire pour ce mouvement djihadiste. Depuis le début de l’année 2014, plus de 5000 Irakiens ont été tués dans la guerre civile qui oppose le gouvernement de Bagdad, dominé par les chiites, alliés aux autorités du Kurdistan, quasi-indépendant depuis 2003, et l’insurrection sunnite, qui mêle des nostalgiques du régime de Saddam Hussein, des tribus hostiles au pouvoir central, et des groupes islamistes, comme l’Etat Islamique d’Irak et du Levant, qui a aujourd’hui l’initiative sur tous les fronts.

Un temps affilié à Al-Qaïda, l’EIIL est devenu un puissant mouvement autonome, qui s’étend de la Syrie à l’Irak. Dans les deux pays à la frontière poreuse, il est le plus groupe djihadiste le plus fort, qui impose l’ordre islamique dans les zones qu’il conquiert. Estimé à une dizaine de milliers d’hommes en Syrie, un peu moins en Irak, il attire les nombreuses recrues venues d’Europe : Mehdi Nemmouche, le « loup solitaire », selon la terminologie officielle, du Musée juif de Bruxelles, en aurait grossi les rangs, lors de son séjour guerrier en Syrie.

En Irak, la région du « triangle sunnite » (Falloujah, Ramadi, Tikrit), fief des insurgés sunnites depuis l’invasion américaine du 2003, était en partie contrôlée par l’insurrection depuis mai dernier. Celle-ci pousse maintenant au Nord, mettant en déroute l’armée gouvernementale irakienne, à la valeur militaire inexistante. Après Mossoul, les hommes de l’EIIL menacent de s’emparer de Samara et d’y détruire le mausolée chiite.

Ville sunnite, Mossoul était une cible stratégique pour les rebelles, qui affirment « libérer » la population du régime chiite de Bagdad. On sait que cette « libération » s’est accompagnée d’exactions, de la fuite de 500 000 civils, et de l’évanouissement de la communauté chrétienne locale, qui laisse derrière elle des églises centenaires.

Le pouvoir kurde, disposant de sa propre armée, semble prêt à intervenir pour repousser les rebelles, et en profiter pour étendre son territoire sur Mossoul, historiquement revendiquée par les Kurdes. Le gouvernement de Bagdad s’y refuse, mais n’a plus d’hommes pour imposer son autorité. De leurs côtés, les chrétiens de Qaraqosh ont demandé aux Kurdes de les protéger de la menace imminente des djihadistes. En effet, l’offensive djihadiste met en péril les communautés chrétiennes établies dans la province de Ninive, et en particulier dans la ville de Qaraqosh. Celle-ci, qui compte 50 000 habitants, presque tous de confession syriaque catholique, était un refuge pour les chrétiens qui fuyaient Bagdad ces dernières années.

Onze ans après l’invasion américaine de l’Irak, la situation est pire que jamais. Plaquant leurs représentations idéologiques de « dénazification », les Etats-Unis ont dès leur arrivée détruit la colonne vertébrale du pays, le Parti Baas et l’armée irakienne, en proscrivant leurs membres, qui rejoignirent en masse la rébellion. La démocratisation par le nombre ne pouvait ensuite que donner le pouvoir à la majorité chiite, marginalisant la minorité sunnite, entrée en guerre ouverte contre le gouvernement irakien. Enfin, le djihadisme s’est nourri de ce « choc des civilisations » matérialisé entre Occident et Islam.

Les tardives manœuvres de contre-insurrection, puisées dans les manuels français de Lyautey et de David Galula par le général américain David Petraeus, de 2007 à 2008, limitèrent les dégâts, et scellèrent une alliance improbable entre les militaires américains et certaines tribus sunnites, contre les islamistes. Mais elles n’ont pas réparé des années d’erreurs, ni répondu à la source du problème : la guerre politico-religieuse entre sunnites et chiites. Les djihadistes, exclusivement sunnites, mettent aujourd’hui plus d’énergie à s’attaquer aux hérétiques chiites qu’aux Occidentaux. Dans cette guerre, les Chrétiens d’Irak sont à la fois des victimes collatérales, faciles à rançonner car dépourvues de milices, et des cibles pour les islamistes, qui procèdent à une épuration religieuse. Sur le million de chrétiens qui vivaient en Irak avant 2003, il n’en reste plus que 300 000. Si rien ne change, ils disparaîtront du pays.

Ces derniers événements démontrent, s’il en était encore besoin, combien la « croisade » américaine en Irak fut désastreuse. La vision néoconservatrice, abusée par l’idéologie, s’est durablement écrasée sur les limites humaines, historiques et culturelles de l’Orient compliqué. Toutefois, il convient d’éviter un autre écueil, celui des analphabètes du GUD, qui collèrent il y a quelques années dans les rues de Paris des affiches au slogan inepte : « Chrétiens d’Orient – Et si Saddam avait raison ? ». Il se trouve que le nationalisme arabe, même laïcisant, comme en Irak et en Syrie, n’a jamais considéré les chrétiens comme des citoyens à part entière. Il les tolérait contre leur allégeance au pouvoir, qui demeurait musulman. Le fondateur du parti Baas, Michel Aflak, né grec-orthodoxe puis devenu musulman, préconisait lui aussi cette soumission des chrétiens à l’islam dominant la nation arabe. Défendre des dictatures face à la vague islamiste est compréhensible mais l’aveuglement naïf à leur égard est une faute.

Quant au crime, il résidera, si rien n’est fait, dans l’inaction des chrétiens d’Occident face au drame des chrétiens d’Orient. Comme le résume l’écrivain Sylvain Tesson, dans le dernier numéro du Point, »à la souffrance de ces hommes s’ajoute l’assourdissante indifférence de nos édiles, de nos évêques, lesquels, à force de crier à la discrimination pour tous, ne parviennent même plus à discerner ceux de leurs frères qui la subissent le plus cruellement ».

En revanche, l’inaction américaine dans la lutte contre l’EIIL pourrait être opportune. Face aux djihadistes d’Irak et de Syrie, Washington aurait tout intérêt à « sous-traiter » le combat à des alliés objectifs, qui partagent la nécessité de réduire à l’impuissance l’Etat islamique. Qui ne pense pas à l’Iran?

*Photo : AP/SIPA. AP21581073_000001.

Vous avez dit Le Pen? Comme c’est Le Pen…

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marine pen jean marie

Donc, je résume : de quoi a-t-on entendu parler dans les journaux, sur les radios et à la télé pendant tout le week-end de la Pentecôte ?

Du soixante-dixième anniversaire du Débarquement ? Un peu, oui. On a su plein de choses utiles sur les tenues de la Reine d’Angleterre.

Du forfait du boulonnais Franck Ribéry pour le Mondial au Brésil ? Un peu aussi, comme quoi ce n’était pas plus mal, que ce joueur avait toujours eu mauvais esprit.

De la mort d’une écolière grecque de 12 ans parce que sa mère n’avait plus les moyens de payer les médicaments antiépileptiques dont sa fille avait besoin car il n’y a plus de sécu depuis la mise en place des politiques austéritaires qui martyrisent le pays ? Ah non, surtout pas ! Puisqu’on vous dit que la Grèce est en bonne santé, qu’elle emprunte à nouveau sur les marchés ! Que la BCE est trop sympa dans son genre puisqu’elle vient de baisser ses taux d’intérêts pour relancer l’économie et surtout les bénéfices des banques qui prêtent aux Etats.

De la manifestation de 3500 jeunes antifascistes à Paris, commémorant la mort de Clément Méric, jeune antifa assassiné par des petites frappes skins ? Ah non plus, vous n’y êtes pas. Qui voulez-vous que ça intéresse, ces histoires de jeunes qui se battent dans la rue ?

Non, non, ce qui a intéressé les médias, comme d’habitude serait-on tenté de dire, c’est Le Pen. Cette fois-ci, on a eu la version père et fille, façon Dupont et Dupond dans Tintin, mais en moins drôle et sans le chapeau melon et la moustache. Donc Le Pen père fait un dérapage. On les avait presque oubliés, les dérapages de Le Pen père. Vous vous rappelez, « Durafour crématoire », « Les chambres à gaz point de détails de l’Histoire. », « l’inégalité des races » ou encore « l’occupation allemande qui n’aurait pas été aussi inhumaine que ça ».

Ce coup-ci, le président d’honneur du parti qui nous pourrit la vie depuis plus de trente ans, parle d’une prochaine « fournée » à propos de tous ces Juifs et assimilés qui encombreraient la société du spectacle. Catastrophe au FN et au Rassemblement bleu marine, cette vitrine faussement souriante censée cacher les marchandises faisandées de l’arrière boutique… Voilà Marine Le Pen qui condamne la phrase de son père, parlant d’  une faute politique ». Et ses premiers lieutenants, Philippot en tête d’embrayer en dénonçant les propos du méchant vieillard. Des commentateurs politiques, qui ont dû prendre psychanalyse en option au brevet des collèges osent même la métaphore freudienne et disent que Marine Le Pen « a tué le père ».

Il y a juste un problème, si elle a tué le père, on rappellera qu’elle vit quand même toujours chez lui, dans l’immense propriété de Montretout. On rappellera qu’elle tient le parti de son unique volonté et surtout, surtout qu’elle cherche depuis les Européennes à faire un groupe avec les souverainistes britanniques qui eux ne veulent pas à cause de « l’ADN raciste et antisémite du FN ». Bref, le dérapage du père, si on regarde un peu plus loin que le bout du nez d’un chien de garde médiatique, en fait, il sert bien la fille.

En prenant ses distances, elle fait croire que vraiment, oui, elle a changé, que le FN a changé et que Jean-Marie Le Pen est comme ces vieux parents un peu gâteux qui sont atteints à table du syndrome de la Tourette et qu’on ramène en urgence dans la chambre pour ne plus entendre leur glossolalie. Mais cela n’empêche pas le feuilleton de continuer, pour la plus grande joie des grands et des petits. Et que je te supprime ton blog du site du parti et que je  réponds en t’écrivant une lettre ouverte. Calculé ou pas, recouvrant de vraies divergences ou pas le conflit est tout de même remarquablement mis en scène et tout le monde attend le prochain épisode.

En même temps, pour qui veut discerner le vrai visage du FN, au delà de cette nouvelle version du roi Lear à la sauce Saint-Cloud,  il suffit d’aller regarder les mesures qu’il prend effectivement dans ses mairies et en particulier à Béziers où Robert Ménard supprime l’accueil du matin au primaire pour les enfants de chômeurs.

Voilà une info plus intéressante qu’elle n’en a l’air et qui  n’aura pas défrayé la chronique frontiste ni bouleversé les médias.  C’est pourtant révélateur. Plutôt que de se complaire dans l’antifascisme de bac à sable,  les  journalistes indignés pourraient par exemple regarder qui a voté pour Ménard lors des dernières municipales. Et je vous fiche mon billet qu’une partie non négligeable des chômeurs a mis un bulletin Ménard dans l’urne.

Et là, s’il y avait encore assez de sens ou de volonté politique à gauche, plutôt que de faire un remake années 90 sur les « dérapages » de papa,  ça vaudrait peut-être le coup d’aller les voir, ces chômeurs bitterrois, un par un, chez eux et leur dire: « Vous avez vu où il vous a mené votre vote protestataire ? Maintenant, vos mômes, vous allez vous les garder, bande de feignasses ! »

Mais il y a peu de chance que l’on exploite cette info pour ce qu’elle révèle. On préfère continuer à se complaire dans les analyses sur “la gauche sans le peuple ». Pourtant, là, c’est  bien le FN qui est sans le peuple, et même contre. Il ne défend pas les pauvres, à Béziers. Il a juste  capté leurs votes et après il leur fait la guerre. Sans pitié. Et tout le reste n’est que littérature.

*Photo : Alain ROBERT/APERCU/SIPA. 00684058_000055.

L’horreur à l’anglaise

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comtesse dracula hammer

comtesse dracula hammer

À la fin des années 50, la société de production britannique Hammer entreprend de dépoussiérer les grands mythes du cinéma fantastique immortalisés jusque là par les studios américains de la Universal au cours des années 30 (Dracula, Frankenstein, La momie…). Si la firme produit des films en tout genre (thriller, science-fiction -illustrée par la série des Quatermass de Val Guest- films d’aventures préhistoriques…), ce sont les œuvres relevant de l’épouvante gothique qui vont asseoir sa réputation.
Pourtant, lorsque sortent sur les écrans français les (futurs) classiques de Terence Fisher (Frankenstein s’est échappé, Le cauchemar de Dracula…), ils sont accueillis par la presse française avec une certaine condescendance (le genre fantastique est alors jugé infantile) ou provoque le tollé, aussi bien chez les communistes de L’Humanité que chez les catholiques de Radio-Cinéma-Télévision (l’ancêtre de Télérama). Gilbert Salachas, par exemple, écrit à propos du Cauchemar de Dracula :
« Le cinéma qui est un art noble, est aussi, hélas une école de perversion : un moyen d’expression privilégié pour entretenir ou même créer une génération de détraqués et d’obsédés ».

C’est autour du fantastique remis au goût du jour par la Hammer que va naître une cinéphilie « parallèle » qui va se forger une identité propre en s’opposant à une certaine tradition classique. A la suite de quelques excentriques précurseurs (que ce soit Michel Laclos ou le flamboyant Jean Boullet célébrant l’épouvante et le fantastique dans la mythique revue Bizarre), de jeunes gens vont créer au début des années 60 la revue Midi-Minuit fantastique # qui consacre son premier numéro à Terence Fisher.
Le Midi-Minuit, c’est d’abord une salle de cinéma parisienne où sont projetés les films fantastiques (notamment ceux produits par la Hammer) qui suscitent l’admiration de ces jeunes cinéphiles. Pour eux, ces œuvres gothiques apportent un grand vent de libération salutaire puisque les cinéastes qui revisitent le genre (exemplairement, Terence Fisher) n’hésitent pas à figurer plus frontalement la violence et à accentuer la dimension érotique du genre (Christopher Lee qui incarne Dracula est avant tout un grand séducteur de femmes).

Les films que nous proposent aujourd’hui les éditions Elephant Films dans leur très belle collection « Hammer » #* appartiennent à une période où la firme est en déclin. Michael Carreras succède à son père James à la tête de la maison et semble manifester peu d’intérêt pour cette nouvelle activité. De plus, la Hammer est désormais « dépassée » par des cinéastes qui vont plus loin dans la violence (La nuit des morts-vivants de Romero) ou l’érotisme (notamment dans les productions espagnoles et italiennes).
Malgré ça, la firme continue de revisiter les grands mythes du cinéma fantastique et tente, au début des années 70, de se remettre au goût du jour en rendant plus explicite ce qui jusque alors restait suggéré (la violence, le sexe…)

Comtesse Dracula s’inspire du mythe d’Erszébeth Bathory, cette fameuse « comtesse sanglante » réputée pour sa cruauté. Elle aurait, du temps de son règne, torturé et massacré plus de six cents jeunes filles et se serait baignée dans leur sang. Si le personnage a réellement existé, la légende l’entourant a vite enflé pour inspirer de nombreux récits et imprégner l’imaginaire collectif.
Suite à un accident, la comtesse Elisabeth Nadasdy découvre que le sang de sa jeune servante provoque chez elle la faculté de rajeunir. Profitant de cette aubaine, elle se fait passer pour sa propre fille et séduit un jeune et ambitieux lieutenant. Malheureusement, sa jeunesse retrouvée n’est que de courte durée et il lui faudra beaucoup de sang pour reconquérir sa beauté d’antan…
Réalisé par Peter Sasdy, Comtesse Dracula est le deuxième film du cinéaste (après Une messe pour Dracula et avant La fille de Jack l’éventreur) tourné pour la Hammer. Outre l’interprétation magistrale d’Ingrid Pitt qui parvient à donner un visage juvénile et presque touchant à la comtesse Bathory (qui devient, sous les traits de la jeune femme, une héroïne romantique éprise de son beau lieutenant) ; ce sont les caractéristiques du « style Hammer » qui séduisent ici : le soin apporté à la direction artistique (la photo est très belle, les décors sont somptueux…), le dépoussiérage des mythes du fantastique, l’attention toute particulière aux atmosphères lugubres…
Seule réserve : la mise en scène manque peut-être un brin de tonus et n’égale pas celle signée John Hough pour Les sévices de Dracula. S’il n’est jamais question dans le film du « prince des vampires », on retrouve ici une allusion à Carmilla et à cette fameuse « comtesse sanglante » qui revient ici pour transformer le comte Karnstein en vampire.

À la mort de leurs parents, deux sœurs jumelles (les croquignolettes sœurs Collinson) débarquent dans un petit village paumé pour vivre sous la tutelle de leur oncle, un fanatique religieux de la plus belle espèce (Peter Cushing) dont le principal hobby est de traquer les sorcières et les brûler. Autant Maria reste prude et innocente, autant Frieda se sent attirée par le diabolique comte Karnstein qui l’initiera à des rituels maléfiques et au vampirisme…

Le scénario est assez classique mais il est quand même intéressant de noter que le personnage censé incarner la lutte contre le Mal soit un odieux inquisiteur totalement givré. Si le comte Karnstein est un être maléfique qui n’hésite pas à sacrifier de jeunes filles lors de rituels sataniques ; Gustav Weil est un fanatique hypocrite presque pire que son adversaire (même s’il a tendance à s’humaniser au cours du récit). Le grand Peter Cushing incarne avec génie (n’ayons pas peur du mot!) ce personnage austère et inquiétant. Entre ces deux pôles évoluent les girondes jumelles qui apportent un charme indéniable à l’œuvre. Comme d’habitude dans les films Hammer, les décors jouent un rôle primordial et on n’échappera à rien de ce qui fait le sel de cette épouvante gothique : orages, château dans la brume, souterrain plein de toiles d’araignées, crypte lugubre où gisent des crânes…
Malgré ce classicisme, on sent dans ce film (même si on pouvait déjà le constater un peu dans Comtesse Dracula) une volonté de se mettre au goût du jour en pimentant le récit d’une violence parfois surprenante (éventration, décapitation…) et d’un soupçon d’érotisme aussi désuet qu’élégant. Aucune vulgarité dans ces production « so british » mais le charme des jumelles Collinson célèbres pour avoir posé ensemble dans Playboy quelques temps avant). La dimension métaphorique du vampirisme vu comme acte sexuel et transgression fétichiste est ici beaucoup plus explicite que dans les années 50/60.
Naviguant entre la pure tradition du cinéma d’épouvante gothique -mêlant sorcellerie et vampirisme- et une certaine « modernité » ; Hough parvient à réaliser un film aussi haletant qu’envoûtant qui ne démérite pas dans la galerie des grandes réussites estampillées Hammer…

Comtesse Dracula (1970) de Peter Sasdy avec Ingrid Pitt et Les sévices de Dracula (1971) de John Hough avec Peter Cushing, Mary et Madeleine Collinson. Elephant Films.

Victor Hugo par Swysen : Et s’il n’en reste qu’un…

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Si aujourd’hui certains de nos concitoyens s’exilent en Belgique en vertu de leurs opinions  fiscales, tout au long du XIXème siècle, c’est pour d’autres raisons qu’on prenait le chemin de Bruxelles. Le royaume offrit notamment l’asile à trois monuments de la littérature française qui goûtaient peu le style Napoléon III : Alexandre Dumas, Jules Verne, et bien sûr, notre Victor Hugo national.

Et bien, comme si cela ne suffisait pas, la Belgique vient de rendre un nouveau service insigne à Hugo : la fabuleuse BD biographique que vient de lui consacrer notre ami Bernard Swysen.

Je le dis d’autant plus tranquillement que je ne suis pas un inconditionnel d’Hugo, et que je rouvre bien plus souvent Vingt ans après ou Les Odelettes que Les Misérables ou Les Contemplations. N’empêche, j’ai été subjugué par les cent pages de Swysen, parce que ce sont cent magnifiques pages d’histoire.

Tout y est, et tout y est inextricablement ensemble, l’histoire, l’œuvre et l’homme. Nul ne peut nier qu’Hugo a fait de sa vie un chef d’œuvre, et après avoir lu Swysen, nul ne pourra nier que ce chef d’œuvre est magnifiquement restitué.  On ne peut que partager l’enthousiasme de Jean-Marc Hovasse, directeur de recherche au CNRS, et biographe émérite de Victor Hugo qui préface et valide des deux mains cet album: « Le lecteur est prévenu : ce n’est pas le genre d’album où les dates, les faits et les gestes sont traités par-dessus la plume. Inutile d’essayer de prendre en défaut le biographe complet (textes, dessins et couleurs) qui signe Bernard Swysen

Oui, c’est du sacré beau travail, et validé d’utilité publique par votre serviteur : rendre Hugo aux Français, c’est rendre service à la France. Merci Bernard!

Victor Hugo, Swysen, Joker éditions.

victor hugo swysen

Les Veilleurs contre les robots

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nos limites veilleurs

L’extension matérielle et la prolifération des biens de consommation se feront sans eux. Eux, ce sont Gaultier Bès, Marianne Durano et Axel Rokham. Trois Veilleurs parmi des milliers, qui signent –qui décochent- ce petit essai sauvage et fondateur : Nos Limites. Soit un possessif qui s’offre. Et un coup de revolver à l’américaine que tout le monde aura compris. Souvenons-nous. Les Veilleurs s’étaient assis sur des pelouses avec des lampions et de la poésie « face à la démission de la pensée et au délitement progressif du sens de l’homme et de la cité ». Une ambition toute grecque, toute chrétienne aussi. Et ces trois-là ont la voix qui porte, même à travers le bruit désagréable du monde. Ils ont et la jeunesse et la vision. Et la culture et le souci de l’homme dévasté par la marchandise. Gaultier Bès a 25 ans, il est agrégé de lettres et diplômé de l’Ecole Normale Supérieure de Lyon. Il est la principale main de l’essai. Pas le « chef de file », non,  guère de posture romantique ici. Pour les mers déchaînées sur l’abîme, il faudra repasser. Lui et ses deux amis vont à pied, bien doucement, bien proche du plancher des vaches. Ils ne font pas que « penser le lien social ». Ils le sont. Eux et leurs visages réunis dans la lumière des lumignons.

Voici donc cet essai « pour une écologie intégrale ». Intégrale. Un seul mot qui signale un manque, une pensée que l’on s’était interdit d’avoir jusqu’à présent. Nous avions bien les arracheurs d’OGM. Nous avions bien la « Marche pour la Vie ». Mais rien qui ne fasse la soudure. Rien qui ne relie ces deux ambitions. Pour dire vite : vous pouviez être un libéral-conservateur, militant anti-avortement le dimanche et banquier la semaine. Ou être un altermondialiste à longue moustache la semaine et militant du queer le week-end. Bien entendu, le quadrige des possibles implique qu’il existe des banquiers LGBT.

Mais vous l’avez compris, une hypothèse restait offerte, qui sublime les trois autres. Le José Bové de la Manif Pour Tous. La comtesse de La Rochère à Notre-Dame des Landes. En fait, de« l’écologie qui n’oublie pas l’humain au profit de la nature, ou la nature au profit de l’humain ». Nos auteurs sont-ils véritablement esseulés ? On peut en douter. Thierry Jaccaud, le directeur de la revue L’Écologiste, avait déjà pris position contre le mariage gay en janvier 2013[1. « La vérité pour tous » publié dans L’Aurore du Bourbonnais,  11 janvier 2013.]. Et le 30 avril dernier, le soldat José Bové avait porté l’assaut contre la PMA[2. Radio Notre Dame et KTO, émission du 30 avril 2014 « Je suis contre tout manipulation sur le vivant[…]je ne crois pas que le droit à l’enfant soit un droit »]. Quant à la revue La Décroissance, guère de doute. Son directeur Vincent Cheynet l’a déclaré : « La loi du mariage pour tous contribue à ouvrir la boîte de Pandore de toutes les revendications qui nous conduisent droit au Meilleur des mondes décrit par Aldous Huxley, où la production des enfants est devenue un processus purement technique répondant aux besoins du moment.[3. Promouvoir la décroissance, c’est intégrer les limites », entretien avec La Vie, 15 avril 2014] »

C’est ainsi que ce livre arrive comme une entaille, là où il la faut, au moment où il le faut. Chez les catholiques conservateurs comme chez les écologistes, il vient ouvrir une plaie. Celles des « intérêts égoïstes » à quoi s’accroche chacun d’eux. Nos auteurs ont un bistouri tout neuf, et ils élargissent sous les carapaces respectives. Ce n’est pas forcément beau à voir.

Ce livre est écrit sans complaisance, les maîtres convoqués ont la lame saillante. Soit Ellul et Charbonneau, Latouche et Michéa, Günther Anders et Aldous Huxley. Ivan Illich et Orwell. Un petit aperçu de l’escadron. Nos limites voudrait penser l’écologie jusqu’au bout« car la détérioration de notre environnement ne peut qu’entraîner notre propre déshumanisation ». Le rêve d’une « croissance infinie et illimitée dans un monde qui lui est bien fini et limité » inquiète cette  jeune génération d’après les idéologies. Par delà de vieux clivages qui sont moins des réalités sociales que des abstractions stratégiques, elle en appelle aussi à la décroissance. Mais gare, les mots sont parfaitement choisis :« Loin de fantasmer un « âge d’or » perdu, un « état de nature » idyllique, il s’agit de puiser dans les ressources de notre civilisation et de notre époque de quoi répondre à la fois aux aspirations de l’humanité et aux exigences de notre écosystème ».

Par delà l’occasion surtout, ces trois-là ont choisi le camp de l’homme plutôt que celui des machines. Ce n’est pas qu’ils ont peur. Ils se souviennent du sort de Prométhée sur son piton rocheux.  « Qui veut fabriquer des robots se condamne à réveiller des monstres », préviennent-ils. Alors le rêve d’omnipotence ne peut les étourdir,« jusqu’à présent, la croyance totalitaire que tout est possible semble n’avoir prouvé qu’une seule chose : tout peut être détruit » (Hannah Arendt). Telle est leur souhait. Si tout devient possible, pourvu qu’une chose sache encore rester réelle. Leurs limites. Ils ne l’acceptent pas par défaut, comme s’ils butaient contre un mur, ils l’accueillent par excès, comme s’ils abordaient une rive lumineuse. Les pieds dans le bocage et l’espérance au cœur.

Nos limites. Pour une écologie intégrale. Edition Le Centurion, 2014.

*Photo : FRED SCHEIBER/20 MINUTES/SIPA. 00668333_000006.

Je suis europhobe, mais on me soigne

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europhobe ue reuters

europhobe ue reuters

Tout bien portant est un malade qui s’ignore. Je croyais échapper jusque-là à cet adage de Claude Bernard immortalisé par le Dr Jouvet. Ben non. Figurez-vous que je suis atteint grave d’« europhobie ». Certes, je ne sais pas trop ce qu’est l’Europe, ou plutôt je sais trop bien qu’il en existe une infinité de définitions exhaustives. Mais la phobie, je crois connaître, et d’ailleurs, le Petit Robert est là pour me rappeler que ce n’est pas joli joli : « Phobie ( Psycho.)  : crainte excessive, maladive de certains objets, actes, situations ou idées. Agoraphobie, claustrophobie, éreutophobie, photophobie, zoophobie. »

Certes, il existe une acception moins aliéniste du mot, mais guère plus rassurante, puisque, toujours d’après le Petit Bob, le terme, dans son sens courant, renvoie à des « peurs ou aversions instinctives », à la « haine » ou à l’« horreur ». Or, de nos jours, chacun sait que la haine est une maladie sociale répertoriée, suivez mon regard (ou plutôt ne le suivez pas, 24,8%, c’est bien assez).

Ce mot, je l’ai lu pour la première fois dans une dépêche Reuters sur Jean-Marc Ayrault (homme politique français, en poste à Matignon de 2012 à 2014, nous dit Wikipédia, info à vérifier).[access capability= »lire_inedits »] Lors d’un discours prononcé le 12 mai à Rézé, dans l’agglo nantaise, ledit Ayrault avait déclaré devant un Martin Schulz aux anges : « S’il y a un seul message que je veux transmettre ce soir, c’est de relever la tête, de faire face à cette vague d’europhobie, de populisme et de nationalisme d’un autre âge qui est en train de déferler d’une capitale à l’autre, de Paris à Budapest. » Le texte en lui-même ne m’avait pas choqué. Après tout, comme le disait l’inspecteur Harry dans La Dernière Cible : « Opinions are like assholes. Everybody’s got one and everyone thinks everyone else’s stinks.»[1. « Les opinions, c’est comme les trous du c… Chacun en a un, et chacun pense que celui des autres pue. »]  En clair, qu’Ayrault qualifie ses adversaires non plus de banals populistes ou d’affreux nationalistes mais de cas pathologiques, c’est presque de bonne guerre. Mais j’ai été choqué que le journaliste de Reuters titre sa dépêche : « Ayrault appelle à combattre l’europhobie et le populisme », sans mettre de guillemets à « europhobie ». Ce faisant, le journaliste validait la psychiatrisation des opinions déviantes, ce qui est moyen cool.

Il faut croire que ce genre de réticences n’existe que dans mon cerveau malade, puisqu’après avoir googlé le mot « europhobe »  (600 000 entrées fin mai !),  je me suis rendu compte qu’il avait été, durant cette campagne, massivement entériné par la fine fleur de mes confrères. Avec des bémols cependant. Au Monde, on joue la nuance. L’europhobie sert uniquement à qualifier les fous dangereux de droite, par opposition aux eurosceptiques de gauche qui, bien qu’étant dans l’erreur absolue, continuent d’appartenir à la communauté des humains fréquentables. Ouf, me voilà rassuré, si ça se trouve, je ne suis pas concerné.

Hélas, on ne prend pas tant de pincettes au Figaro, où l’on prêche pour une condamnation en bloc, including Sapir,  Tsipras (l’extrême gauchiste grec) et votre serviteur puisque, comme l’expliquait Jean-Jacques Le Mevel, correspondant à Bruxelles, dès le 14 février : « À la droite de la droite surtout, mais aussi à la gauche de la gauche, l’europhobie a le vent en poupe. » Misère, me voilà recontaminé.

Heureusement pour moi, au fil de la campagne, il semble bien que ce soit l’acception étroite –celle du Monde −  qui se soit imposée, quoiqu’elle qualifie un spectre assez large de partis méchants (FN, UKIP, Aube dorée, Beppe Grillo). Bien fait pour eux.

On remarquera néanmoins que, si l’expression fait un malheur chez les politologues, les journalistes, les blogueurs et les seconds couteaux de la politique, les grands leaders nationaux  se sont bien gardés de l’utiliser. Tout comme Sarkozy dans sa tribune du Point, Valls au soir des européennes, et Hollande dans son allocution du lendemain. Peut-être ont-ils compris qu’ils pourraient, un jour, avoir besoin des suffrages de ces cerveaux malades.[/access]

*Photo : DR.

Irak : la nation impossible?

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irak nation jihad

irak nation jihad

Réagissant aux derniers événements en Irak, certains commentateurs imputent aux Etats-Unis et à l’administration George Bush la responsabilité du chaos actuel. Sans entrer dans ce débat, précisons qu’il s’agit de deux questions différentes : la guerre destinée à abattre le régime de Saddam Hussein ne se confond pas avec la gestion de l’occupation et la reconstruction. Autrement dit, les Américains ont peut-être moins péché au départ qu’à l’arrivée, la « dé-baathisation » et la mise à l’écart des sunnites ayant plongé l’Irak dans une quasi-guerre civile. De toute manière,  l’analyse des responsabilités n’a qu’une importance secondaire à l’heure où, faute de nation en son sein, un Etat arabe de plus est en train de s’écrouler…

Qu’il s’agisse du Liban, des pays secoués par le « printemps arabe » comme la Syrie, la Libye ou le Yémen ou de ceux travaillés par des conflits plus anciens comme la Somalie et le Soudan, nombre d’Etats arabes se trouvent au bord de l’éclatement, sans que les Tomahawk, chars Abrams et GI’s n’y soient pour rien. La chute de Mossoul et l’avancée vers Bagdad des forces sunnites – au-delà d’un petit carré de fanatiques, toute une communauté se sent laissée pour compte – derrière les drapeaux noirs d’Al-Qaïda rappellent les événements de janvier 2013 au Mali.

De nouveau, se pose la question des conditions d’établissement de la démocratie dans certains Etats arabes, du moins dans leurs frontières actuelles. Et c’est là tout le problème : après plusieurs décennies, parfois presque un siècle, tous les régimes qui se sont succédé dans ces pays n’ont pas réussi à « fondre » les différents groupes ethno-religieux se trouvant par hasard à l’intérieur de leurs frontières. Si ces nations artificielles achoppent sur la religion, l’ethnie, la tribu, ou le clan avant de s’y briser, il faut tout simplement en prendre acte.

Il est vain de vouloir corseter des sociétés hétéroclites dans des camisoles de force.  Plutôt que de chercher d’improbables amalgames, réfléchissons à la possibilité d’adapter les frontières aux corps politiques capables de soutenir des Etats stables. Une fois cet objectif atteint, les drapeaux, défilés militaires, ambassades et sièges dans les organisations internationales seront autre chose qu’une façade. Qui sait, avec le temps, des démocraties libérales pourraient même y naître…

*Image : wiki commons.

De la Syrie à l’Irak, les jihadistes ne font pas le printemps

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jihad irak kurdes syrie

jihad irak kurdes syrie

L’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) forme « l’un des groupes terroristes les plus dangereux du monde« , s’est alarmé l’ambassadeur américain en Irak, Stuart Jones, sidéré par l’offensive des jihadistes. Peu après, une réunion de l’OTAN était demandée en urgence par la Turquie dont le consul à Mossoul et environ 80 de ses ressortissants seraient retenus en otage.

Onze ans après l’entrée des troupes américaines en Irak et la chute de Saddam, le bilan de l’opération américaine, qu’on savait déjà désastreux, n’en finit plus de s’alourdir. L’armée irakienne, équipée et formée pendant une décennie, s’est évaporée face à quelques centaines de mitrailleuses montées sur pick-up. Plus de 4800 soldats de la coalition auront donc donné leur vie pour que la nouvelle armée démocratique irakienne s’effondre en deux jours devant les apôtres de Ben Laden… Sur le plan matériel, l’Amérique a récemment vendu pour 14 milliards de dollars d’équipements militaires à l’Irak, expliquait le contre-amiral Kirby pour rassurer. Mais où sont passés les Hummers, les Humvees, où sont passés les blindés livrés par le Pentagone? Eh bien, une bonne partie de ces équipements est entre les mains des djihadistes…

Le Département d’État sonne le tocsin,  annonce une mobilisation générale (des Irakiens, bien sûr), et « s’inquiète pour la stabilité de toute la région! » Mais les brigades d’EIIL ne sont-elles pas celles qui résistent courageusement depuis trois ans à la répression sanguinaire de Bachar Al-Assad? Ces brigades n’ont-elles pas été armées par les Saoudiens, les Turcs et les Qataris, fidèles alliés de la Maison-Blanche?

Aujourd’hui, on s’alarme de voir les colonnes djihadistes aux portes de Bagdad mais hier on se réjouissait quand elles arrivaient devant Alep et Raqqa. Pas plus tard qu’en septembre la France et les Etats-Unis étaient à deux doigts de confier les clés de Damas aux « rebelles »! Il s’en est fallu de peu que Barack Obama cède aux faucons de son administration et du Congrès. Dès 2011, la vigie démocrate des droits de l’Homme, Hillary Clinton, opportunément alliée au cow-boy républicain de l’Arizona John Mc Cain, était prête à dégainer. Dix ans plus tôt, le sénateur de l’Illinois avait pressenti l’aventurisme des néoconservateurs de tous bords. Or, grâce à la retenue d’Obama, qui n’a pas voulu faire tomber Assad, les djihadistes se battent aujourd’hui sur plusieurs fronts. Pris en étau entre l’armée syrienne, Al-Maliki et les Kurdes (appuyés par l’Iran, la Russie et les milices chiites), ils ne pourront tenir le terrain. De son côté, la diplomatie américaine a déjà annoncé un soutien strictement politique et logistique à l’Irak. Mais va-t-elle financer la logistique de « l’opposition démocratique » en Syrie et organiser celle du régime de Nouri Al-Maliki en Irak? À ce petit jeu à somme nulle, la guérilla peut se poursuivre encore des années… Car les djihadistes deviennent des ennemis de l’Amérique à la seule condition qu’ils passent la frontière syro-irakienne. Une fois revenus en Syrie, ils ne risquent plus rien.

Les leçons de l’Afghanistan, du temps où la CIA fournissait l’armement de Ben Laden, n’ont donc pas encore été complètement tirées. Celles de l’Irak non plus. En 2003, G.W. Bush était persuadé que la chute de Saddam allait tout changer, aujourd’hui on attend encore la très hypothétique chute d’Assad.

Quant aux Européens, toujours engoncés dans leur rhétorique du « printemps arabe », ils ne disent mot. Ça peut se comprendre : quand on du mal à juguler une menace sur son propre territoire, on n’a plus le temps de songer à une expédition punitive à l’extérieur.

*Photo : capture d’écran Youtube.

Mondial : coup d’envoi pour les erreurs d’arbitrage !

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Le Mondial ne serait pas le mondial sans ses erreurs d’arbitrage, réelles ou supposées, et le match Brésil-Croatie d’hier n’a déçu personne de ce coté-là (et de ce côté-là seulement, in my opinion). On n’a pas fini de causer du penalty offert en cadeau d’accueil aux Auriverde par l’arbitre japonais Yuichi Nishimura à la 70e minute pour une faute imaginaire sur Fred, qui s’est écroulé tout seul comme un grand devant la cage de Stipe Pletikosa – c’est d’ailleurs la seule fois où l’on verra Fred de tout le match.

Et on ne peut que partager les commentaires un rien amers de l’entraîneur croate Niko Kovac à l’issue du match : « Je ne peux pas en vouloir à Fred, tout le monde essaie d’obtenir des penalties. Ça fait partie du jeu, qu’on le veuille ou non ». N’empêche il est furax, vraiment furax: « Je ne suis pas du genre à me plaindre des arbitres mais si on continue comme ça, ça va être le cirque (…) il y aura cent penalties sifflés durant cette Coupe du monde ».

Ajoutez à cela que le même ref nippon a refusé quelques minutes plus tard un but d’égalisation aux rouges et blancs pour une faute disons, indubitablement douteuse d’Olic sur le gardien brésilien Júlio César et vous comprendrez le léger sentiment d’injustice qui m’a étreint en cette deuxième moitié de deuxième mi-temps– à tel point que j’avais déjà zappé quand les hôtes ont marqué le troisième, on boycotte comme on peut…

Cela dit, comme nous l’expliquait avec profondeur et panache l’ami Castelnau, ce jeu bizarre produit sur les humains des effets étranges : v’là que je me retrouve à défendre la Croatie…

Mourir pour Conchita?

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fn coluche conchita

fn coluche conchita

Entre l’Eurovision, les européennes et les menaces de guerre en Europe, devinez quel continent a retenu mon attention ce moi-ci. Si vous ne voyez vraiment pas, c’est que vous êtes encore plus nul en géographie que moi en économie − enfin, avant que je ne lise Piketty.

Et si jamais vous faites une surdose d’Europe, pas de problème ! Ici, on cause aussi pop et rock, marxisme et métaphysique, enfer, paradis, n’importe quoi. D’ailleurs, qu’importent les sujets ? L’essentiel, comme disait Nietzsche un de ses bons jours, c’est de « faire les choses avec le sérieux des enfants qui jouent ». Venez visiter mon parc !

La sonate de Garneau

Jeudi 1er mai / trois ans déjà que je bassine mes amis avec Chris Garneau. Je dois être mal entouré ; c’est tout juste si j’ai réussi à en traîner deux ou trois à ses concerts, alors même qu’ils vont secouer la tête devant n’importe quoi, de Wagner à Metallica.

Imaginez donc ma joie en découvrant aujourd’hui, à la « une » de Causeur.fr, un papier élogieux de Sébastien Bataille sur cet auteur-compositeur-interprète injustement méconnu. Mille fois d’accord avec l’auteur quand il fait l’éloge de Chris et de son nouvel album, Winter Games, « triste et majestueusement beau ». Moins convaincu en revanche quand il y voit « une volonté de faire plus accessible, plus ouvert au grand public ».

D’ailleurs, tu le dis toi-même avec tes mots, Sébastien : « L’objet souffre d’une trop grande linéarité. » En bon français, rien n’accroche l’oreille du vulgum pecus. À première ouïe, le CD paraît si plat qu’on n’y distingue guère une chanson d’une autre. Certes, il est loisible de le réécouter à tête reposée ; mais c’est pas comme ça qu’on fait un tube ! À vrai dire, des tubes en puissance, il y en avait plus dans les deux premiers albums de Chris − plus «baroques », comme tu dis et comme j’aime.[access capability= »lire_inedits »]

Ce qu’on aime tous les deux, semble-t-il, c’est l’artiste décidé à suivre son inspiration plutôt que de poursuivre le succès. Prions seulement pour que l’air du temps et la soif de reconnaissance n’aient pas raison un jour de cette authenticité.

En écrivant ça, bien sûr, je pense à Mika, le papillon devenu chenille, puis poupée Ken. Et d’où sort, direz-vous, cette comparaison incongrue ? C’est qu’à ma courte honte, la première fois que j’ai entendu Chris Garneau à la radio, je l’ai pris pour l’autre. Question d’octave.

L’autre, hélas, a déçu les espoirs qu’on avait placés dans son premier CD, un vrai bijou : dix titres, onze tubes. Apparemment, il n’avait rien d’autre en magasin, si j’en crois ses deux disques suivants. Mais qu’importe ! Il est aujourd’hui vedette à la télé, et content de l’être.

Chris, obstiné dans son art, ne semble pas prêt à se transformer ainsi en bateleur. Malheureusement pour lui, la plupart des gens n’écoutent pas la musique comme Swann la sonate de Vinteuil ; ils se contentent de l’entendre, souvent juste pour bouger dessus.

Certains créateurs, pourtant, parviennent à toucher le plus grand nombre rien qu’en fouaillant leurs entrailles ; c’est tout le malheur qu’on souhaite à M. Garneau.

L’enfer intégriste

Mardi 6 mai / toujours un peu en retard dans mes lectures spirituelles, j’aborde seulement maintenant l’encyclique de Benoît XVI, Deus caritas est (Dieu est amour, pour les hellénistes).

Dans ma religion, Dieu a créé chacun de nous par amour et cet amour, à défaut d’être « tout-puissant », comme Bruce, est inconditionnel. L’erreur commune, chez nos amis intégristes, c’est de croire le péché humain plus fort que l’amour divin. Faute contre l’espérance, péché contre l’Esprit.

Déjà, leurs ancêtres les scribes et les pharisiens dénonçaient le laxisme moral de Jésus : « Il reçoit les pécheurs et mange avec eux ! ». Le Christ leur répond par la parabole de la brebis perdue que le bon pasteur va rechercher, quitte à laisser en plan les quatre-vingt-dix-neuf autres.

« Ainsi, explique-t-il, il y aura plus de joie au ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentance » (Luc 15,7). Admirons au passage l’ironie christique : les « justes qui n’ont pas besoin de repentance », ça n’existe pas ! « Même le juste pèche sept fois par jour », dit le Livre des Proverbes (24,16). Quant à ceux qui se croient impeccables, ils ne font qu’ajouter à la liste de leurs errements le péché d’orgueil, celui-là même sur lequel repose toute la carrière de Lucifer.

Jésus, qui n’est pas toujours d’humeur badine, dénonce cette mauvaise foi dans un fameux coup de colère en vingt-six versets, dont on ne citera que le plus amène : « […] Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! Parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis qui paraissent beaux du dehors mais qui, au dedans, sont remplis d’ossements de morts et de toute impureté » (Matthieu 23,27).

Même cette malédiction ne vaut pourtant pas damnation éternelle. Simplement, mettez-vous à la place du bon pasteur : il est plus difficile de ramener au bercail une brebis égarée, lorsqu’en plus elle est sûre d’être sur la bonne voie. « Le pire enfer, disait Simone Weil, c’est de se croire au paradis par erreur. »

À droite toute, avec piketty !

Samedi 10 mai / dans le monde de ce soir, je tombe sur une tribune signée du philosophe Didier Éribon et énigmatiquement intitulée : « La gauche contre elle-même ». Par chance, le surtitre est déjà plus explicatif : « Le succès du livre de Thomas Piketty révèle le renoncement théorique des progressistes en France comme aux États-Unis. »

« Renoncement théorique » OK, mais à quoi ? Sur ce coup, Marc Cohen-la-science m’a un peu aidé : à la révolution anticapitaliste, bien sûr ! Aux yeux d’Éribon, Piketty est un social-traître. Avec son réformisme à la mords-moi-le-Keynes, il complote à sauver le capital de lui-même, quand il faudrait l’achever !

Hérésie, schisme et scandale pour les gardiens ultimes du Temple marxiste et de la Vraie Faucille martelée. En fin d’article, ce pauvre Thomas, coupable d’avoir minoré dans ses travaux l’importance des classes sociales, sera même désigné comme co-responsable de la « montée du FN ». Et moi qui croyais être enfin devenu de gauche grâce à lui ! Décidément, on ne peut plus faire confiance à personne…

Sainte Conchita, chantez pour nous ! 

Dimanche 11 mai / Conchita Wurst remporte haut la voix l’Eurovision 2014, au grand dam des tradis de tous poils et surtout de la Russie poutinienne. Dénonçant cette « folie », de nombreux députés de tous bords réclament la création d’une compétition rivale. Quant au vice-premier ministre Dmitri Rogozine, il ne plaisante qu’à moitié lorsqu’il déclare : « Ce palmarès donne aux partisans de l’intégration européenne un aperçu de ce qui les attend en rejoignant l’Europe, à savoir une femme à barbe. »

La lauréate, pour sa part, conclut son discours de remerciements à la ville et au monde par un impressionnant cri de guerre : « We are unity. We are unstoppable ! » A priori, ça fait peur… On imagine déjà la planète assaillie par des hordes de travestis barbus hurlant Rise Like A Phoenix !

Par bonheur, un curé de Touraine, le père Jean-Baptiste Nadler, vient nous rassurer d’un simple tweet : rien de révolutionnaire là-dedans ! Mlle Wurst a tout piqué à sainte Wilgeforte, vierge miraculeusement barbue et martyre crucifiée, entrée dans le martyrologe romain en 1538.

Même système pileux, même physique et jusqu’à la même robe, sur le crucifix qui trône dans l’église Saint-Nicolas de Wissant… Aucun doute : la star a pour modèle la sainte !

Vous me direz : on soupçonne aujourd’hui Wilgeforte d’être « légendaire », et alors ? Conchita aussi, comme disait à peu près Fernandel. Non seulement elle restera comme un jalon dans l’Histoire, au moins celle de l’Eurovision, mais Thomas Neuwirth et nous savons bien qu’elle n’existe pas pour de vrai.

« J’ai créé cette femme à barbe pour montrer au monde qu’on peut faire ce qu’on veut », confiait Tom, le 7 mai, à l’AFP. Bien, et maintenant que c’est fait, quels projets pour sa créature ? Aux dernières nouvelles, elle aspirerait à animer en personne le concours, l’an prochain à Vienne. Dans la situation géopolitique délicate qui prévaut aujourd’hui à l’Est, est-ce bien raisonnable ? D’ici à ce que Poutine en tire prétexte pour envahir l’Autriche…

One, two, three, quatre…

Jeudi 15 mai/ En surfant sur YouTube, je tombe sur Coluche chantant Je veux rester dans le noir aux César 1984. Lunettes noires, jeans, santiags et Perfecto clouté (avec marqué « Maman » dans le dos quand même) : le total look rock’n’roll. Rien d’étonnant : Coluche aurait voulu être chanteur de rock. En plus, il avait la voix… Manquait juste le physique, mais ça compte dans le métier de rock star ; demandez à Little Bob !

De peur qu’on se moque de lui en rockeur, il a préféré faire directement comique, et il (l’)a rudement bien fait. La preuve : au bout du compte, il a eu lui aussi « les filles à ses genoux », comme disait Dutronc.

N’empêche, la musique ne l’a jamais quitté ; cette chanson qu’il ressort là pour les César, deux ans avant sa mort, elle date de ses débuts. C’était même le tube (au sens underground) de Ginette Lacaze, une comédie musicale rock’n’drôle jouée plusieurs mois au Vrai Chic parisien en 1972, et reprise en 1976 à l’Élysée-Montmartre.

Co-auteur de cette parodie, Coluche chantait dès qu’il en avait l’occasion ces pseudo tubes yé-yé avec un plaisir proche du premier degré : The blues in Clermont-Ferrand, Reviens, va t’en, et ce refrain qui tue : « Je marche dans la nuit noire / Je suis un voyou… »

Dans l’histoire d’amour contrariée entre Ginette et Bobby, Coluche incarne ce dernier avec plus de sincérité que la plupart des rockers « sérieux ». Même quand il caricature le Johnny des 60’s avec force cris, borborygmes et improvisations improbables, c’est aussi de lui qu’il parle.

Qui se souvient d’Hallyday hurlant sa solitude devant des milliers de fans en pâmoison : « Je suis seul, DÉSESPÉRÉ […] Y a-t-il quelqu’un ici, CE SOIR / Ah qui veuille bien M’AIMER ? / Ah, je dis M’AIMER… » Eh bien Bobby-Coluche est plus vrai que l’original, même lorsqu’il le singe outrageusement : « Je veux monter là-HAUT / Oui je dis tout là-HAUT / Sur la coLLINEU-deu-mon-malheu-EUR… / Et me jeter dans le préciPICE de mon DESTIN / Waooh ! »

Sans surprise, cette prestation laisse de glace le public choisi des César, mais le mec s’en fout. Il parvient même à faire rire la salle en s’interrompant pour l’apostropher : « Holà ! Réveillez les morts ! Bousculez vos voisins, y’en a peut-être qui dorment seulement. »

De fait, la plupart de ces glands sont toujours vivants, et ils dorment encore. C’est Coluche qui est mouru, lui qui, comme le rock’n’roll, était « here to stay ». Y’a pas de justice.

« On ira tous au paradis… »

Mercredi 20 mai / à La Procure, en cherchant Cinquante nuances de Grey (pour offrir), je tombe par hasard sur Pour nous les hommes et pour notre salut − Jésus notre rédemption, de Jean-Pierre Torrell, un dominicain de 86 ans.  Enfer et damnation ! Exactement le bouquin qu’il me fallait pour prolonger la controverse que j’ai engagée tout seul, ici-même, le 6 mai.

La rédemption, nous dit le père, est l’œuvre de «  l’amour infini de Dieu » envers nous, et certainement pas d’une « caricature de justice humaine » obsédée par le péché. À l’appui de sa thèse, Le R.P. Torrell cite notamment saint Augustin, saint Anselme et saint Thomas d’Aquin, qui ne passent pas pour des parangons de modernisme (sauf peut-être le dernier, dans certains milieux pointus).

À en croire notre auteur, c’est après le Moyen Âge que Luther, Calvin et autres réformateurs, suivis hélas par les contre-réformateurs catholiques, ont jugé utile d’en rajouter sur la culpabilité et le châtiment, éternel si nécessaire.

Irons-nous pour autant « tous au paradis », comme nous le promet Polnareff ? Derrière ce tube signé Dabadie, les théologiens avertis auront reconnu l’apocatastase selon Origène, qui lui coûta quand même sa canonisation.

Si le deuxième concile de Constantinople a condamné sa doctrine en matière de péché, c’est que, mal comprise, elle peut vite servir d’alibi au je-m’en-foutisme. Quand se brouillent les différences entre « les bonnes sœurs et les voleurs / les saints et les assassins », sur quoi Diable fonder une morale – même athée ?

Sans aller jusque-là, ni confondre Polnareff avec Origène, il est temps d’en finir avec ces théologies de la culpabilité et de l’expiation qui nous ont fait tant de mal en pervertissant le message du président Jésus.

La nouvelle Bonne Nouvelle, selon Jean-Pierre Torrell, c’est que toutes les découvertes récentes sur l’Écriture et les Pères de l’Église nous ramènent à une théologie plus « humaine », si l’on ose dire : la rédemption est « entièrement centrée sur l’initiative de l’agapè divine ». Autrement dit, s’il y a un enfer et quelqu’un dedans, c’est qu’il l’a voulu et n’en démord pas. La seule limite à l’amour de Dieu, c’est la liberté de l’homme.

Séisme de magnitude 25

Lundi 26 mai / tremblement de terre, tsunami et  pommes de terre frites ! Le FN a fait le score prévu depuis trois mois par tous les sondages.

J’ai gardé pour ce lendemain d’élection dramatique une petite phrase de Thierry Pech, patron de Terra Nova, prononcée il y a quinze jours sur France Culture dans « L’Esprit public », de Philippe Meyer. À ses interlocuteurs qui évoquent la « non-campagne », Pech répond, visionnaire : « Le débat sur l’Europe aura lieu après le résultat, parce qu’il risque d’être traumatisant. »

Et d’enchaîner sur sa propre position, hélas moins visionnaire : « Le fédéralisme est contenu dans la monnaie unique, c’est ça qu’on est en train de découvrir dans la crise. » Parle pour toi, Thierry ! Séguin, Pasqua, Villiers, Chevènement et moi, on t’avait prévenu, il y a vingt-deux ans déjà. Où étais-tu en 1992 ?

Mais l’autre fait mine de ne pas m’entendre, et poursuit son raisonnement : « Si on ne veut pas du fédéralisme, il faut sortir de l’euro, et ça aura des conséquences incalculables… »

Sûr que ça aurait fait moins de dégâts si on n’y était point entré… Mais pas de regrets pour Maastricht ! En fait d’Europe, comme on l’a vu treize ans plus tard avec le Traité constitutionnel, un charme maléfique fait que, même quand le peuple dit non, c’est oui.

Bon, c’est pas tout ça, faut que je vous laisse ; j’ai de l’ouvrage au potager.[/access]

*Photo : Picture Perfect/REX/REX/SIPA. REX40326738_000006.

Djihad : après la Syrie, l’Irak

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irak jihad iran qaida

irak jihad iran qaida

La prise de Mossoul, deuxième ville la plus peuplée d’Irak, par les hommes de l’Etat Islamique d’Irak et du Levant (EIIL), est une grande victoire pour ce mouvement djihadiste. Depuis le début de l’année 2014, plus de 5000 Irakiens ont été tués dans la guerre civile qui oppose le gouvernement de Bagdad, dominé par les chiites, alliés aux autorités du Kurdistan, quasi-indépendant depuis 2003, et l’insurrection sunnite, qui mêle des nostalgiques du régime de Saddam Hussein, des tribus hostiles au pouvoir central, et des groupes islamistes, comme l’Etat Islamique d’Irak et du Levant, qui a aujourd’hui l’initiative sur tous les fronts.

Un temps affilié à Al-Qaïda, l’EIIL est devenu un puissant mouvement autonome, qui s’étend de la Syrie à l’Irak. Dans les deux pays à la frontière poreuse, il est le plus groupe djihadiste le plus fort, qui impose l’ordre islamique dans les zones qu’il conquiert. Estimé à une dizaine de milliers d’hommes en Syrie, un peu moins en Irak, il attire les nombreuses recrues venues d’Europe : Mehdi Nemmouche, le « loup solitaire », selon la terminologie officielle, du Musée juif de Bruxelles, en aurait grossi les rangs, lors de son séjour guerrier en Syrie.

En Irak, la région du « triangle sunnite » (Falloujah, Ramadi, Tikrit), fief des insurgés sunnites depuis l’invasion américaine du 2003, était en partie contrôlée par l’insurrection depuis mai dernier. Celle-ci pousse maintenant au Nord, mettant en déroute l’armée gouvernementale irakienne, à la valeur militaire inexistante. Après Mossoul, les hommes de l’EIIL menacent de s’emparer de Samara et d’y détruire le mausolée chiite.

Ville sunnite, Mossoul était une cible stratégique pour les rebelles, qui affirment « libérer » la population du régime chiite de Bagdad. On sait que cette « libération » s’est accompagnée d’exactions, de la fuite de 500 000 civils, et de l’évanouissement de la communauté chrétienne locale, qui laisse derrière elle des églises centenaires.

Le pouvoir kurde, disposant de sa propre armée, semble prêt à intervenir pour repousser les rebelles, et en profiter pour étendre son territoire sur Mossoul, historiquement revendiquée par les Kurdes. Le gouvernement de Bagdad s’y refuse, mais n’a plus d’hommes pour imposer son autorité. De leurs côtés, les chrétiens de Qaraqosh ont demandé aux Kurdes de les protéger de la menace imminente des djihadistes. En effet, l’offensive djihadiste met en péril les communautés chrétiennes établies dans la province de Ninive, et en particulier dans la ville de Qaraqosh. Celle-ci, qui compte 50 000 habitants, presque tous de confession syriaque catholique, était un refuge pour les chrétiens qui fuyaient Bagdad ces dernières années.

Onze ans après l’invasion américaine de l’Irak, la situation est pire que jamais. Plaquant leurs représentations idéologiques de « dénazification », les Etats-Unis ont dès leur arrivée détruit la colonne vertébrale du pays, le Parti Baas et l’armée irakienne, en proscrivant leurs membres, qui rejoignirent en masse la rébellion. La démocratisation par le nombre ne pouvait ensuite que donner le pouvoir à la majorité chiite, marginalisant la minorité sunnite, entrée en guerre ouverte contre le gouvernement irakien. Enfin, le djihadisme s’est nourri de ce « choc des civilisations » matérialisé entre Occident et Islam.

Les tardives manœuvres de contre-insurrection, puisées dans les manuels français de Lyautey et de David Galula par le général américain David Petraeus, de 2007 à 2008, limitèrent les dégâts, et scellèrent une alliance improbable entre les militaires américains et certaines tribus sunnites, contre les islamistes. Mais elles n’ont pas réparé des années d’erreurs, ni répondu à la source du problème : la guerre politico-religieuse entre sunnites et chiites. Les djihadistes, exclusivement sunnites, mettent aujourd’hui plus d’énergie à s’attaquer aux hérétiques chiites qu’aux Occidentaux. Dans cette guerre, les Chrétiens d’Irak sont à la fois des victimes collatérales, faciles à rançonner car dépourvues de milices, et des cibles pour les islamistes, qui procèdent à une épuration religieuse. Sur le million de chrétiens qui vivaient en Irak avant 2003, il n’en reste plus que 300 000. Si rien ne change, ils disparaîtront du pays.

Ces derniers événements démontrent, s’il en était encore besoin, combien la « croisade » américaine en Irak fut désastreuse. La vision néoconservatrice, abusée par l’idéologie, s’est durablement écrasée sur les limites humaines, historiques et culturelles de l’Orient compliqué. Toutefois, il convient d’éviter un autre écueil, celui des analphabètes du GUD, qui collèrent il y a quelques années dans les rues de Paris des affiches au slogan inepte : « Chrétiens d’Orient – Et si Saddam avait raison ? ». Il se trouve que le nationalisme arabe, même laïcisant, comme en Irak et en Syrie, n’a jamais considéré les chrétiens comme des citoyens à part entière. Il les tolérait contre leur allégeance au pouvoir, qui demeurait musulman. Le fondateur du parti Baas, Michel Aflak, né grec-orthodoxe puis devenu musulman, préconisait lui aussi cette soumission des chrétiens à l’islam dominant la nation arabe. Défendre des dictatures face à la vague islamiste est compréhensible mais l’aveuglement naïf à leur égard est une faute.

Quant au crime, il résidera, si rien n’est fait, dans l’inaction des chrétiens d’Occident face au drame des chrétiens d’Orient. Comme le résume l’écrivain Sylvain Tesson, dans le dernier numéro du Point, »à la souffrance de ces hommes s’ajoute l’assourdissante indifférence de nos édiles, de nos évêques, lesquels, à force de crier à la discrimination pour tous, ne parviennent même plus à discerner ceux de leurs frères qui la subissent le plus cruellement ».

En revanche, l’inaction américaine dans la lutte contre l’EIIL pourrait être opportune. Face aux djihadistes d’Irak et de Syrie, Washington aurait tout intérêt à « sous-traiter » le combat à des alliés objectifs, qui partagent la nécessité de réduire à l’impuissance l’Etat islamique. Qui ne pense pas à l’Iran?

*Photo : AP/SIPA. AP21581073_000001.

Vous avez dit Le Pen? Comme c’est Le Pen…

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marine pen jean marie

marine pen jean marie

Donc, je résume : de quoi a-t-on entendu parler dans les journaux, sur les radios et à la télé pendant tout le week-end de la Pentecôte ?

Du soixante-dixième anniversaire du Débarquement ? Un peu, oui. On a su plein de choses utiles sur les tenues de la Reine d’Angleterre.

Du forfait du boulonnais Franck Ribéry pour le Mondial au Brésil ? Un peu aussi, comme quoi ce n’était pas plus mal, que ce joueur avait toujours eu mauvais esprit.

De la mort d’une écolière grecque de 12 ans parce que sa mère n’avait plus les moyens de payer les médicaments antiépileptiques dont sa fille avait besoin car il n’y a plus de sécu depuis la mise en place des politiques austéritaires qui martyrisent le pays ? Ah non, surtout pas ! Puisqu’on vous dit que la Grèce est en bonne santé, qu’elle emprunte à nouveau sur les marchés ! Que la BCE est trop sympa dans son genre puisqu’elle vient de baisser ses taux d’intérêts pour relancer l’économie et surtout les bénéfices des banques qui prêtent aux Etats.

De la manifestation de 3500 jeunes antifascistes à Paris, commémorant la mort de Clément Méric, jeune antifa assassiné par des petites frappes skins ? Ah non plus, vous n’y êtes pas. Qui voulez-vous que ça intéresse, ces histoires de jeunes qui se battent dans la rue ?

Non, non, ce qui a intéressé les médias, comme d’habitude serait-on tenté de dire, c’est Le Pen. Cette fois-ci, on a eu la version père et fille, façon Dupont et Dupond dans Tintin, mais en moins drôle et sans le chapeau melon et la moustache. Donc Le Pen père fait un dérapage. On les avait presque oubliés, les dérapages de Le Pen père. Vous vous rappelez, « Durafour crématoire », « Les chambres à gaz point de détails de l’Histoire. », « l’inégalité des races » ou encore « l’occupation allemande qui n’aurait pas été aussi inhumaine que ça ».

Ce coup-ci, le président d’honneur du parti qui nous pourrit la vie depuis plus de trente ans, parle d’une prochaine « fournée » à propos de tous ces Juifs et assimilés qui encombreraient la société du spectacle. Catastrophe au FN et au Rassemblement bleu marine, cette vitrine faussement souriante censée cacher les marchandises faisandées de l’arrière boutique… Voilà Marine Le Pen qui condamne la phrase de son père, parlant d’  une faute politique ». Et ses premiers lieutenants, Philippot en tête d’embrayer en dénonçant les propos du méchant vieillard. Des commentateurs politiques, qui ont dû prendre psychanalyse en option au brevet des collèges osent même la métaphore freudienne et disent que Marine Le Pen « a tué le père ».

Il y a juste un problème, si elle a tué le père, on rappellera qu’elle vit quand même toujours chez lui, dans l’immense propriété de Montretout. On rappellera qu’elle tient le parti de son unique volonté et surtout, surtout qu’elle cherche depuis les Européennes à faire un groupe avec les souverainistes britanniques qui eux ne veulent pas à cause de « l’ADN raciste et antisémite du FN ». Bref, le dérapage du père, si on regarde un peu plus loin que le bout du nez d’un chien de garde médiatique, en fait, il sert bien la fille.

En prenant ses distances, elle fait croire que vraiment, oui, elle a changé, que le FN a changé et que Jean-Marie Le Pen est comme ces vieux parents un peu gâteux qui sont atteints à table du syndrome de la Tourette et qu’on ramène en urgence dans la chambre pour ne plus entendre leur glossolalie. Mais cela n’empêche pas le feuilleton de continuer, pour la plus grande joie des grands et des petits. Et que je te supprime ton blog du site du parti et que je  réponds en t’écrivant une lettre ouverte. Calculé ou pas, recouvrant de vraies divergences ou pas le conflit est tout de même remarquablement mis en scène et tout le monde attend le prochain épisode.

En même temps, pour qui veut discerner le vrai visage du FN, au delà de cette nouvelle version du roi Lear à la sauce Saint-Cloud,  il suffit d’aller regarder les mesures qu’il prend effectivement dans ses mairies et en particulier à Béziers où Robert Ménard supprime l’accueil du matin au primaire pour les enfants de chômeurs.

Voilà une info plus intéressante qu’elle n’en a l’air et qui  n’aura pas défrayé la chronique frontiste ni bouleversé les médias.  C’est pourtant révélateur. Plutôt que de se complaire dans l’antifascisme de bac à sable,  les  journalistes indignés pourraient par exemple regarder qui a voté pour Ménard lors des dernières municipales. Et je vous fiche mon billet qu’une partie non négligeable des chômeurs a mis un bulletin Ménard dans l’urne.

Et là, s’il y avait encore assez de sens ou de volonté politique à gauche, plutôt que de faire un remake années 90 sur les « dérapages » de papa,  ça vaudrait peut-être le coup d’aller les voir, ces chômeurs bitterrois, un par un, chez eux et leur dire: « Vous avez vu où il vous a mené votre vote protestataire ? Maintenant, vos mômes, vous allez vous les garder, bande de feignasses ! »

Mais il y a peu de chance que l’on exploite cette info pour ce qu’elle révèle. On préfère continuer à se complaire dans les analyses sur “la gauche sans le peuple ». Pourtant, là, c’est  bien le FN qui est sans le peuple, et même contre. Il ne défend pas les pauvres, à Béziers. Il a juste  capté leurs votes et après il leur fait la guerre. Sans pitié. Et tout le reste n’est que littérature.

*Photo : Alain ROBERT/APERCU/SIPA. 00684058_000055.