Accueil Site Page 2374

Mondial, l’éternel retour

41

football borges michea

« Le football est universel parce que la bêtise est universelle » Jorge Luis Borges, qui se prenait très au sérieux, est un réservoir de citations qui sont autant de sentences. Mais là quand même, est-ce qu’il n’y irait pas un peu fort ? Ce qui apporte un peu d’eau au moulin de Borges, c’est que la littérature entretient peu de rapports avec le foot. Au contraire du cyclisme source de tant d’écrivains. Les plus grands auteurs ont écrit sur le vélo : Beckett, H.G. Wells, Deleuze, Maurice Leblanc, Zola, Alphonse Allais, Jarry, Perret, Gracq, Neruda, Blondin, Buzatt, etc. Car comme le dit Philippe Bordas : « le cyclisme est une province naturelle de la littérature, car rien n’obsède comme ces histoires fabulées, ces mythologies usinées par le peuple ».

Pourquoi le football n’est-il pas lui aussi une « province naturelle » ?  Mystère. Pourtant, beaucoup d’écrivains l’ont aimé, voire  adoré. Beaucoup d’intellectuels aussi. Tous en ont parlé, plus pour se justifier de leur passion que pour l’expliquer. Souvent pour ne pas dire grand-chose. Comme Albert Camus: «Le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités ». Précédé par Antonio Gramsci qui vante le « royaume de la loyauté humaine exercée au grand air ». Les passionnés qui ont pratiqué (j’ai eu cette maladie, qui s’est révélée incurable) se demandent ce qu’ils peuvent bien vouloir dire. Pasolini, qui y voyait « un phénomène de civilisation tellement important », a réglé le problème en expliquant que ce sport n’avait pas besoin de mots, son langage se suffisant à lui-même et à ceux qui le comprennent. Pirouette confortable, qui permet d’en faire une auberge espagnole. Chacun va y apporter ses penchants, ses souvenirs et ses émotions. Et les activer, qui en tapant dans le ballon, qui en regardant les autres le faire. En commençant par ce qui vient de son enfance. Écoutez ceux qui vous parlent de leur passion pour le football, ils commencent tous par raconter leur premier souvenir de foot. En général vers huit ans, souvent avec son père, l’évocation, au travers d’un souvenir enjolivé, d’un moment de bonheur émerveillé. Avec d’immenses héros lointains, Kopa, Pelé, Platini, Maradona, Zidane… Chacun a les siens, mais c’est toujours le même. Avec Saint-Exupéry, nous sommes tous « de notre enfance comme d’un pays ».

Et puis au football, on y vient avec sa culture. C’est elle qui dictera aussi nos réactions. Ah, la soirée du 8 juillet 1982 à Séville, où la France, ridicule depuis 25 ans, parvenait en demi-finale du tournoi mondial où  elle affrontait l’Allemagne. En alignant un milieu de terrain constitué de quatre fils d’immigrés efflanqués qui était le meilleur du monde. Chacun connaît l’histoire et sa fin, horrible concentré d’injustice. Je me demande bien comment Camus et Gramsci auraient pu  voir de la morale et de la loyauté dans l’agression de Schumacher et le penalty manqué par Bossis. Je ne fus pas vraiment surpris de la réaction d’une partie du public français qui, Poulidoriste comme d’habitude, adorant les vainqueurs qui perdent, invoqua la malchance, vaguement l’injustice, et plaignit beaucoup les vaincus. Pour ma part, c’était simple et stupide : la haine du boche.

Heureusement, certains intellectuels nous expliquent doctement qu’en fait, nous sommes manipulés. L’un des chefs de file est Jean Marie Brohm, sociologue érudit, qui nous donne les clés de notre aliénation. Il nous apprend tout d’abord que le football est un moyen de gouvernement, un moyen de pression vis-à-vis de l’opinion publique et une manière d’encadrement idéologique des populations. Ensuite, qu’il est devenu un secteur d’accumulation de richesse, d’argent, et donc de capital. C’est une marchandise clé du capitalisme mondialisé. Et enfin, il constitue un corps politique, un lieu d’investissement idéologique sur les gestes, les mouvements. Bigre. Il est vrai que la FIFA n’est guère reluisante. Association à but non lucratif, elle est en réalité une holding transnationale gérant le capital sportif et sa marchandisation. 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2013, et autant de réserves financières. Mais la transformation d’un jeu en marchandise n’est pas une nouveauté, le capitalisme l’a toujours fait, dès lors que ce jeu en valait la chandelle. Mais, cette approche ne répond pas à la question : pourquoi est-ce que tout le monde joue au foot aux quatre coins de la planète sur des terrains vagues, dans des cours d’école, sur les plages ? Et depuis très longtemps. Contrairement à ce que l’on peut penser, en Nouvelle-Zélande, le premier sport pratiqué est bien le football. Et comme, c’est le peuple qui joue, que c’est souvent le sport des ouvriers, Jean-Claude Michéa, conscient du problème posé par Brohm, nous propose une explication compatible avec sa chère «common decency ». Son père, journaliste sportif à L’Huma lui ayant probablement refilé quelques virus, il adore le foot. Alors il nous dit, que le foot marchandise, c’est mal. Le foot des origines, celui de l’attaque de la morale et de la loyauté, c’est celui du peuple. Celui d’avant donc. Et il faut y revenir. Je vote pour des deux mains, ou plutôt des deux pieds, mais franchement, on n’est pas rendu

Alors, pourquoi cette fascination pour ce jeu bizarre, qu’on peut certes jouer partout, mais où le descendant d’Homo habilis n’a pas le droit de se servir de ses mains ?

Tentons une comparaison avec le rugby, qui lui n’est pas un sport universel. Les deux plus belles et fugaces œuvres d’art que j’ai eu l’occasion de voir dans ma vie sont « l’essai du bout du monde » et « le grand pont sur Mazurkiewicz ». En juillet 1994, la France qui a gagné son premier test contre les All Blacks joue le second à l’Éden Park d’Auckland. À quelques minutes de la fin les Français sont menés, lorsque leur capitaine Philippe Saint-André dans ses 22 m, choisi la relance. Toute l’équipe se déploie, chacun a compris, et accomplit le geste parfait (Abdelatif Benazzi, pour la seule fois de sa vie passe les bras !). Dans un ballet soyeux, neuf joueurs touchent la balle, huit passes. 29 secondes plus tard et 80 m plus loin Jean-Luc Sadourny signe le chef-d’œuvre. Tout le rugby est dans cette séquence. La fierté, l’abnégation, l’intelligence, la fraternité.

Le grand pont, c’est celui de Pelé en demi-finale de la coupe du monde 1970. Parti de la droite du terrain, il va à la rencontre d’une grande transversale que vient de lui délivrer Tostao. Le gardien uruguayen sort à sa rencontre. Pelé croise la trajectoire du ballon sans le toucher. Crucifiant le gardien stupéfait qui voit la balle passer à sa gauche et Pelé à sa droite. Durée de l’ensemble de la séquence quatre secondes. Du geste génial qui nous arrache un cri que j’entends encore, une demie seconde. Fulgurance qui résume bien le football, un sport individuel et irrationnel.

Il va y avoir beaucoup de moments désagréables dans le mois qui vient. L’argent va régner en maître. Il y aura de la bêtise et du chauvinisme. Peut-être de la violence, puisqu’il semble qu’elle règne déjà au pays de Lula où l’on nettoie les favelas sans beaucoup d’égards pour la vie humaine. Et que les Brésiliens pauvres ne vont peut-être pas obéir à Michel Platini qui leur intimait de se calmer pendant la durée du tournoi.

Il y aura 68 matchs retransmis à la télévision. Je crains fort, que comme pour les éditions précédentes, je les regarde tous. Décidément, à la réflexion, je crois que c’est Borges qui a raison.

Irak, Syrie : l’heure de l’Iran?

17

Depuis plusieurs mois, les différents groupes djihadistes opérant en Irak et en Syrie se renforcent. Non content de combattre les régimes en place dans ces deux pays, l’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) d’une part et le Front Al-Nosra et le Front islamique d’autre part se paient le luxe de se combattre entre eux, moins en raison de divergences idéologiques, que pour des questions de tactique, de pouvoir politique et d’intérêts matériels bien compris.

Après un accès de faiblesse trompeur fin 2013, l’EIIL replié sur ses bases du Nord de l’Irak a lancé ces derniers jours une vaste offensive qui a conduit à la chute de Falloujah, Mossoul et Tikrit. C’est désormais l’ensemble des régions sunnites de l’Irak qui menace de tomber aux mains de cette faction réputée la plus sanguinaire d’Al-Qaïda.

Après avoir longtemps joué aux allumettes avec le Front Al-Nosra, la Turquie vient de se raviser pour s’être aperçue que cela pouvait brûler. Ankara a bien tardivement inclus ce dernier mouvement sur la liste de ses organisations terroristes, tout en construisant un mur à sa frontière syrienne pour éviter les incursions des forces qu’elle soutenait jusqu’à présent ! En Irak, on est sans nouvelles d’une trentaine de chauffeurs routiers turcs tandis que le personnel du consulat turc de Mossoul est actuellement retenu par les miliciens de l’EIIL. L’ironie de la situation veut que des forces kurdes appuient le revirement turc puisque des premiers heurts se sont produits entre djihadistes et peshmergas du KRG, éventuellement appuyés par des hommes du YPG, la branche syrienne du PKK, qui assurent la retraite de milliers d’Irakiens fuyant la terreur islamique. Aux dernières nouvelles, les Kurdes aurait d’ailleurs repris Mossoul.

Dans ce chaos, on imagine d’autant moins les Etats-Unis risquer la peau d’un seul GI qu’ils ont largement contribué à créer cette situation depuis 2003. Maintenant que le chaos est là – le vrai – on se demande qui pourra arrêter son extension, notamment en direction du petit royaume jordanien, directement limitrophe d’Israël. Car dans la vision des promoteurs de ce qu’un article récent appelait le « Djihadistan », il ne s’agit de rien moins que de créer un véritable califat en abolissant les anciennes frontières nationales héritées de l’accord Sykes-Picot.

Que cela nous plaise ou non, on ne voit guère que l’Iran comme contrepoids régional au Djihadistan. Il se trouve que les préoccupations sécuritaires de l’Europe et des Etats-Unis recoupent assez précisément celles de Téhéran : l’Iran voit avec inquiétude se développer des forces hostiles à ses frontières. Car si Al-Qaïda domine désormais de larges pans des territoires syriens et irakiens, les talibans contrôlent également une bonne partie de l’Afghanistan et du Pakistan, comme nous l’a récemment rappelé l’attaque de l’aéroport de Karachi.

Si les pourparlers sur le nucléaire iranien aboutissaient rapidement sur un consensus international solide et sincère, Téhéran serait en mesure de devenir un de nos rares alliés fiables dans la région.

 

Je n’ai jamais demandé la tête de Taddeï!

17

cohen taddei dieudonne

Patrick Cohen anime la matinale de France Inter du lundi au vendredi.

Propos recueillis par Élisabeth Lévy, Gil Mihaely et Daoud Boughezala

Causeur. Aujourd’hui, on entend souvent dire que le « politiquement correct » a changé de camp. Pensez-vous que ceux qu’on appelle les « nouveaux réactionnaires » dominent le débat public ?

Patrick Cohen. Ils ont en tout cas gagné en influence et en visibilité. On peut le mesurer à diverses enquêtes d’opinion ou au succès de journaux comme Valeurs actuelles. Et si les dirigeants de RTL n’avaient pas pressenti que ce courant d’idées pouvait intéresser leurs auditeurs, ils n’auraient pas engagé Éric Zemmour. Je crois que le débat sur le « mariage pour tous » a marqué un tournant. Depuis l’an dernier, les grands médias accordent une plus grande importance aux « nouveaux réacs ».

Quantitativement, peut-être. Mais très souvent, ils ne sont là que pour servir de repoussoir, pas pour porter des points de vue considérés comme aussi légitimes que les autres. Les reportages de France Inter sur le mariage gay mettaient en scène l’affrontement entre le camp de la vérité et celui de l’intolérance. Sur le mode implicite : on n’a même pas besoin de démontrer que les partisans du mariage gay ont raison, puisque c’est évident.

À l’antenne, mon rôle est d’animer des débats, pas de prendre parti. Pendant toute la période du « mariage pour tous », j’ai pris un soin particulier à choisir mes invités non pas selon leurs opinions mais en fonction de leur niveau intellectuel. On a fait intervenir des pédiatres et des médecins opposés à l’adoption et au « mariage pour tous », dans des débats de très haute tenue, ce qui n’aurait pas été le cas si on avait invité quelqu’un comme Nadine Morano.[access capability= »lire_inedits »] Dans la rue, il me semble que l’outrance a été assez marquée dans le camp de certains opposants au mariage gay, qui ont  donc logiquement subi les sarcasmes de nos humoristes. À charge pour les éditorialistes de France Inter de défendre une pluralité de vues.

C’est une blague ? Certes, vos invités étaient effectivement là pour défendre leurs idées déplorables. Mais connaissez-vous un seul journaliste de France Inter opposé au mariage gay ?

Il y en a peut-être… mais vous ne pouvez pas non plus me citer quinze personnes qui se sont prononcées pour le mariage gay à l’antenne.

Chiche ! Vous ne devez pas souvent écouter votre radio après la matinale ! Sur certains sujets − mariage gay, immigration, islam −, l’unanimisme règne dans les médias non pas dans l’expression des opinions mais dans le traitement de l’information. Si un sondage révèle qu’une majorité de Français a peur de l’islam, on ne se demande pas s’ils ont des raisons d’avoir peur mais comment les faire changer d’avis. Résultat : on a l’impression d’une mainmise inconsciente de l’idéologie dominante sur les médias.

Je ne crois pas au primat de l’idéologie mais au primat des faits. Dans ce cadre, aucun débat démocratique ne me pose problème, y compris la sortie de l’euro ou le mariage gay. Mon ouverture d’esprit s’arrête là où commence la malhonnêteté intellectuelle. C’est notamment arrivé quand certaines personnes ont sorti de fausses études censées démontrer que les enfants élevés par des couples homosexuels étaient traumatisés à vie. Quand on a une responsabilité dans un média de masse, on doit avoir le souci de la cohésion sociale.

Ce souci doit-il pousser les journalistes à  lutter activement contre le Front national, parti que l’on peut juger parfaitement antipathique, mais qui est légal et même légitime ?

Non, je ne le dirais pas comme cela. Du reste, vous conviendrez que j’interviewe Marine Le Pen exactement comme les autres personnalités politiques…

Oui, et c’est tout à votre honneur… Donc, vous admettez que le FN est un parti comme les autres ?

Pas tout à fait. S’agissant d’un parti qui n’a pas seulement donné dans son histoire – c’est le moins qu’on puisse dire – des preuves de démocratie, de tolérance et d’amour du prochain, les journalistes doivent pratiquer leur métier avec un soin, une vigilance et une honnêteté intellectuelle tout particuliers.

Si l’on en croit les sondages, un grand nombre de Français, bien au-delà de l’électorat frontiste, souhaitent qu’on limite les flux migratoires. Est-il raisonnable de postuler que cette position est « raciste », comme c’est fréquemment le cas ?

Non, je ne crois pas que ce soit raisonnable et je ne crois pas non plus que ce soit fréquemment le cas. Comme toute proposition politique, l’arrêt des flux migratoires doit être discuté sur le plan de la faisabilité : est-ce réaliste sur le plan économique ? Peut-on réellement fermer les frontières ?  En revanche, ce que l’on peut assimiler à une forme de racisme, c’est la « préférence nationale » telle que l’a théorisée le Front national depuis trente ans, avec des arrière-pensées ethniques évidentes.

Pardon, mais la « préférence nationale » version Marine Le Pen – à laquelle nous sommes par ailleurs opposés –, donne la priorité à un Français noir ou arabe sur un Suédois. Mais le refus d’envisager cette distinction ne prouve-t-il pas que c’est la nation elle-même, ou l’amour de son pays, qui sont diabolisés ?

C’est justement ce que tente de faire croire le Front national. Le patriotisme et l’amour de son pays ne doivent pas – ne devraient pas – se confondre avec la haine (ou le rejet) de l’étranger.

Revenons au climat qui réduit souvent le débat public à un échange d’invectives où l’on demande volontiers la tête de l’adversaire. Il y a un peu plus d’un an, vous avez reproché à Frédéric Taddeï d’inviter des « cerveaux malades » dans son émission « Ce soir (ou jamais !) ». N’est-ce pas une erreur que de psychiatriser ainsi vos adversaires ?

J’ai simplement demandé à Taddeï si, après son passage de France 3 à France 2, il allait continuer à inviter des gens comme Nabe, Dieudonné, Soral, liste à laquelle j’ai ajouté, peut-être hâtivement, Tariq Ramadan. Bravache, il m’a répondu : « Bien sûr, je vais continuer ! », en ajoutant que c’était sa marque de fabrique que de présenter des gens que l’on ne voyait pas ailleurs. Personnellement, je pense qu’il y a effectivement des cerveaux malades. Aux États-Unis, des gens croient que la Terre est plate et se plaignent à raison de ne pas avoir accès aux médias…

Vous n’êtes pas d’accord avec Taddéï sur l’intérêt de donner la parole à tout le monde :  ça ne fait pas de lui un criminel. On peut trouver qu’il a tort sans lui prêter le noir dessein de chercher à réhabiliter on ne sait quelles idéologies extrémistes, non ?

Je ne lui fais pas ce procès d’intention, mais j’ai souvent été troublé par la composition de ses plateaux et sa posture de neutralité bienveillante à l’égard de tout propos, y compris les plus complotistes. Contrairement à Taddeï, je ne crois pas que toutes les opinions se valent, je ne crois pas au droit de tout dire, n’importe comment, sur n’importe qui, sans jugement ni morale.

Peut-on souhaiter vivre dans un monde où il y aurait à la fois Patrick Cohen et Frédéric Taddeï ?

J’ai les idées larges, ne vous inquiétez pas ! (rires)  Ma limite est une forme de fidélité à une idée très large de la République, des Lumières, etc. Contrairement à ce qui s’est dit, je n’ai jamais demandé la tête de Taddeï !

Eh bien tant mieux ! Quoi qu’on pense des personnalités que vous avez épinglées, n’est-ce pas le prix à payer pour le pluralisme que de les laisser s’exprimer ? À Causeur, on a bien interviewé Dieudonné !

Ne mélangeons pas tout. J’ai été très intéressé par votre interview de Dieudonné, mais je ne suis pas certain qu’il aurait fallu la diffuser dans un média grand public. Les invitations d’untel ou d’untel dans les grands médias font office de validation. Taddeï, en invitant des personnalités aux thèses délirantes, leur a offert une visibilité qu’ils n’auraient sans doute pas eue sans lui. Il prétend ne pas trier ses invités, ce qui est une absurdité absolue ! Que je sache, il n’invite pas son coiffeur ou son voisin de palier ! De surcroît, il refuse de contextualiser, par souci de ne pas prendre parti, alors que le travail de contextualisation est l’essence même du journalisme. Quand il convie Jean Bricmont à l’émission sur Dieudonné, et le présente comme un  professeur de physique ordinaire, c’est une forme de dissimulation parce que  Bricmont est un camarade de Faurisson et qu’il est là précisément parce qu’il défend Dieudonné. Mais Taddeï ne le dit pas dans son émission…

Même Dieudonné a droit à un avocat… De plus, au-delà de ces exemples extrêmes, beaucoup de gens pensent que les grands médias invitent toujours les mêmes « bons clients ». Ne faut-il pas donner la parole à des personnalités ostracisées, précisément  pour couper court à ce reproche ? 

N’espérez pas calmer ceux qui se plaignent d’être censurés en leur donnant un peu la parole. D’aucuns construisent une partie de leur carrière et de leur réputation en se disant ignorés ou black-listés par les grands médias. Quoi qu’on fasse, et même si on choisit de donner de l’écho à leurs délires, ils continueront à hurler au complot…[/access]

Cadenas, mon amour

33

cadenas paris arts

J’espère qu’on me pardonnera cette privauté, aujourd’hui, je vais parler d’amour, oui vous avez bien lu : d’amour. Mais pas du tendre amour qui règne entre père et fille, comme dans Molière et chez les le Pen, et qui peut devenir explosif quand les filles veulent suivre un autre chemin que leur père. Je ne veux pas non plus vous parler de l’amour qui unit les compagnons d’armes, comme à l’UMP : que voulez-vous, la fraternité est parfois soluble dans les rivalités. Non, je veux vous parler du vrai amour, celui qui dure toujours – c’est-à-dire au moins jusqu’à la fin des vacances –, et dont Paris est, paraît-il, la capitale mondiale. En tout cas, c’est ce qu’on dit dans les publicités pour parfums.

Bien sûr, cet amour-là, capable de transformer n’importe quel intellectuel en blonde égarée sévit dans le monde entier, de Pékin à Roanne, de Stuttgart à Lyon, de Florence à Strasbourg. Mais ces temps-ci, c’est à Paris qu’il se déchaîne ou plutôt qu’il s’enchaîne. En effet, pour se prouver la profondeur de leurs sentiments, les amants en goguette dans la ville Lumière fixent sur le parapet d’un pont un cadenas dont ils jettent la clé dans la Seine. C’est ainsi qu’après la Passerelle des arts – nouveau nom, semble-t-il, du Pont des Arts de Brassens où l’on croise le vent fripon, maraud et toutes autres sortes de coquineries –, tous les ponts de la capitale disposant de grilles se sont couverts de ces bouts de ferraille multicolores, vendus à prix d’or par de petits malins embusqués à proximité. Il paraît qu’on commence à en trouver au sommet de la tour Eiffel, des cadenas de l’amour.

Ne vous méprenez pas, moi aussi j’ai un cœur et l’amour, je suis grave pour. N’empêche, le symbole du cadenas est curieusement choisi. S’agit-il d’informer son ou sa chère et tendre qu’il (oui, oui, ou « elle ») est désormais prisonnier et que jamais, il ne pourra remettre la main sur la clé de sa cage ? Il me semble au contraire que le véritable amour devrait s’accommoder de la liberté de l’être aimé, ce qui n’est pas simple, je vous l’accorde.

En attendant, la catastrophe annoncée s’est produite : dimanche, l’une des grilles de la Passerelle des amoureux cadenassés s’est effondrée sous le poids des cadenas d’amour. Heureusement, si l’amour n’a pas vaincu la pesanteur, il n’a tué personne. Encore que ça nous aurait fait des chouettes titres, genre « Mort d’amour à Paris », ça aurait eu de la gueule, non ?

Las, le drame n’a pas eu lieu. Il a simplement fallu interdire la passerelle au public et déléguer une équipe de la ville pour récupérer l’objet du délit. Parce que ne croyez pas qu’on se contente de jeter tout ça dans le bac « objets métalliques » de la déchetterie. À en croire une légende urbaine, qui pourrait bien être parfaitement authentique, la municipalité procèderait régulièrement au retrait des grillages saturés, lesquels seraient précieusement conservés. Ils doivent avoir peur d’attirer la malédiction des dieux de l’amour, à la mairie de Paris, parce qu’on peut rigoler de toutes les religions, sauf de celle-là. Ou peut-être craignent-ils d’être submergés par les plaintes et réclamations d’amoureux courroucés expliquant que plus rien ne va dans leur couple depuis qu’on a jeté leur cadenas. Alors, je ne suis pas sûre que l’amour dure toujours, mais à l’évidence, il a un point commun avec le tourisme : il rend idiot !

*Photo : HOUPLINE RENARD/SIPA. 00676689_000007.

Ouïgours, entre terroristes et communistes

10

chine ouigours manif

Il y a une multitude de parcs et places « du peuple » dans les villes de Chine. C’est l’un des nombreux détails par lesquels le maoïsme signale encore sa présence au pays de l’économie socialiste de marché. Parmi les autres signes patents, on peut relever également l’autoritarisme du Parti Communiste Chinois, en particulier dans les régions situées les plus aux confins du pays. Le gouvernement central impose une poigne de fer aux « régions autonomes » qui bordent des frontières très sensibles avec l’Inde, l’Afghanistan, le Pakistan ou la Russie, et cela ne date pas d’hier. Depuis les lointains affrontements avec les Xiongnu Mongols, au temps de la conquête de l’ouest chinoise, les empereurs Hans ont toujours dû avoir recours à une présence militaire importante dans les provinces de l’ouest pour assurer l’unité de l’empire du Milieu.

Au début du XXe siècle, au moment où les Chinois réaffirmaient avec peine leur autorité lointaine sur le « Turkménistan oriental », livré aux seigneurs de la guerre et aux « diables blancs » qui s’accaparèrent une partie des richesses archéologiques de la région pour le compte du British Museum ou des collections du Louvres, la ville d’Urumqi n’était encore qu’une bourgade sans importance aux portes du désert ; un caravane-sérail poussiéreux autour duquel se serraient quelques grossières bâtisses de terre cuite, si l’on se fie à la description qu’en donnait l’archéologue anglais Sir Aurel Stein dans Ruins of desert Cathay en 1912. Rien à voir avec la métropole de trois millions d’habitants qui se dresse aujourd’hui dans les sables : la population de Paris aux portes du Taklamakan, l’un des déserts les plus arides au monde. En moins de vingt ans, depuis la fin des années quatre-vingt-dix, Urumqi a vu couler à flot l’argent des investisseurs attirés par la formidable manne énergétique représentée par les sous-sols du Xinjiang. Pétrole, gaz et peut-être aussi gaz de schiste ; les entreprises d’Etat assurent aujourd’hui l’exploitation des ressources de la région, toujours plus prometteuses. Quelques entreprises étrangères, françaises notamment, ont-elles aussi élu domicile dans cet eldorado inhospitalier.

Urumqi offre au visiteur une vitrine pour le moins ambitieuse du développement économique du Xinjiang, l’une des cinq « provinces autonomes » chinoises, grande comme trois fois la France et peuplée de seulement vingt millions d’habitants, dont dix millions de Ouïgours. La cité reste bourdonnante d’activité, de jour comme de nuit, et ses gratte-ciels impressionnants et ses hôtels de luxe rivalisent avec ceux de Shanghai. En périphérie d’Urumqi s’étale une immense zone industrielle dans laquelle usines et centrales thermiques poussent comme des champignons. Une agréable promenade court le long de la rivière Ürumqi, la « rivière des Tanneurs », qui traverse la ville, bordée de surprenantes statues de style pseudo-antique et Renaissance devant lesquelles passent les joggeurs et les cadres en pause-déjeuner. A côté du plus grand souk de la ville, un Carrefour a ouvert ses portes, à deux pas de la mosquée d’où partirent les émeutes – les « incidents » dans le langage officiel – de 2009. Au centre de la ville , familles et écoliers viennent en fin d’après-midi s’adonner aux plaisirs du roller, du cerf-volant ou de la gymnastique rythmique en groupe, sur l’immense dalle bétonnée du « parc du peuple » encadrée par les silhouettes massives des gratte-ciels. Un écran géant diffuse les nouvelles du jour et, dans un coin du « parc », de petites tables et des sièges de jardin ombragés par des rangées de peupliers accueillent les clients d’une petite roulotte itinérante proposant boissons, œufs durs et pâtisseries de toutes sortes. Le public est surtout adolescent et se livre à de multiples concours de breakdance ou de skateboard. Les garçons roulent des épaules en marcel à imprimé, discrètement reluqués par les grappes de filles qui passent en ricanant, mp3 vissé sur les oreilles. La Chine de Mao paraît bien loin.

 

À quelques rues de là, on rentre déjà dans le quartier ouïgour. Les petites échoppes qui se succèdent vendent des épices, des fruits et légumes et des articles plus improbables : peaux de serpents, crânes de rongeurs et ossements aux vertus aphrodisiaques. On vend aussi de multiples bijoux en pierre de jade, l’autre richesse du Xinjiang et des provinces de l’est depuis plus de deux millénaires. Il y a même à deux pas un marché des pierres précieuses dans lequel des Ouigours ou des Hans à l’air suspicieux se tiennent à côté d’énormes blocs de jade vert, noir, jaune, blanc ou rouge étalés sur des tapis. Un peu partout, de restaurants ambulants qui ressemblent à de petites locomotives posées çà et là sur les trottoirs, proposent des grillades et de délicieuses brochettes de moutons.

 

Le quartier et ses marchés est beaucoup fréquentés par les Hans et c’est ici qu’a eu lieu le dernier attentat perpétré par les « terroristes » que le gouvernement de Pékin voit avec anxiété gagner en audace et en efficacité. Le 22 mai dernier, à six heures du matin, deux 4×4 non immatriculés ont fait irruption dans l’artère principale, percutant violemment des piétons et lançant des engins explosifs par les fenêtres des véhicules. L’un des deux véhicules a lui-même pris feu et une partie des assaillants ont été tués par la police, ainsi que trente et une personnes au moins dans la foule. Depuis les sanglantes émeutes de 2009, qui avait fait deux-cent morts, les actes de violence se multiplient et atteignent une ampleur nouvelle au Xinjiang et, ce qui est beaucoup plus inquiétant pour Pékin, hors du Xinjiang. En juin 2013, une série d’attaques autour de Khotan, Urumqi ou Kashgar, ont fait des dizaines de morts, aussi bien parmi les assaillants que la police ou les populations civiles et ont semblé sonner le réveil du terrorisme fondamentaliste dans la région. Puis, les attentats se sont succédés, jusqu’à l’attaque à la voiture piégée sur la place Tiananmen le 28 octobre 2013 et celle au couteau à la gare d’Urumqi le 30 avril de cette année, qui a causé la mort de trente personnes également.

 

La multiplication des attentats et l’intensification des violences montrent à l’évidence qu’il est très difficile pour Pékin de contrôler efficacement un territoire aussi vaste que le Xinjiang tout d’abord et l’activité de groupes terroristes de plus en plus mobiles ensuite. Elle montre aussi un changement de nature et d’objectifs au sein de ces groupes séparatistes avec lesquels Pékin semble avoir perdu désormais tout contact, au point d’être engagé dans une logique de confrontation de plus en plus meurtrière. Alors que les craintes du gouvernement central se focalisent sur le risque d’une résurgence de l’indépendantisme et du séparatisme ouigour, tout en minimisant systématiquement, dans le discours officiel, tout risque de ce type, il semble que les organisations à la fois fondamentalistes, dont les camps retranchés sont installés dans les zones tribales pakistano-afghanes, n’aient en réalité d’autre but que d’installer un véritable climat de défiance et de terreur au sein des populations ouïgoures et Hans en exportant dans cette région les méthodes du djihadisme qui sont désormais bien connues au Moyen-Orient et jusqu’en occident, mais relativement nouvelles pour cette partie de la Chine. Il n’est pas certain que les terroristes du 22 mai soient tous d’origine Ouïgoure, ou véritablement dévoués à cette cause. La vague de violence qui secoue à nouveau le Xinjiang pourrait moins viser à la reconnaissance de la culture ouïgoure qu’à l’instauration d’un véritable djihadisme qui aurait pour cible tout autant les Hans que l’islam soufi des Ouïgours, beaucoup trop ouvert et progressiste aux yeux des fondamentalistes d’inspiration talibane ou pakistanaise.

Ce qui est certain à l’heure actuelle, c’est que le gouvernement de Pékin et sa politique unilatéralement répressive à l’encontre des Ouïgours a fait, depuis 2009, le jeu du terrorisme radical au Xinjiang. En rompant le contact avec les autorités culturelles ouïgoures et en pratiquant, par le biais d’une omniprésence militaire et policière, une politique de répression féroce à l’encontre de cette communauté, les autorités chinoises ont pris le risque d’en rejeter une partie dans la radicalisation et le fondamentalisme religieux. C’est bien ce qu’il semble être en train de se passer en Chine où le risque vient désormais aujourd’hui aussi d’ « éléments importés », en provenance d’Afghanistan ou du Pakistan, susceptibles de traverser une frontière poreuse et de toute façon impossible à surveiller intégralement. A l’heure où cet article est publié, Urumqi est entièrement bouclée : on ne sort et on ne rentre que difficilement, à travers un dispositif de sécurité impressionnant. Des villes entières, comme Khotan ou Tourfan, grand centre touristique de la région en raison de la proximité des vestiges d’antiques cités de la route de la soie comme Jiaohe et Gaochang, sont complètement bouclées et les contrôles de police incessants. L’avenir est sombre pour le Xinjiang qui, peu à peu, s’intègre lui aussi au Dar-al-Harb, le « domaine de la guerre » du djihadisme international.

Dictionnaire amoureux de la laïcité

8

laicite pena ruiz

L’éléphant a le coït furtif : c’est ce qu’affirme saint François de Sales, et que nous répète, non sans une certaine malice, Henri Pena-Ruiz, au détour de son tout récent et excellent Dictionnaire amoureux de la laïcité (Plon).

Baiser sobre, manger pour se nourrir. Tels sont les préceptes de la vie dévote, tout inspirés de Saint Paul (autre entrée, si je puis dire, du dit Dictionnaire) et de Saint Augustin (autre voie du même). L’auteur des Confessions pensait que l’Homme est une double postulation simultanée, vers la Grâce (sa verticalité) et vers Satan (qui nous courbe vers la terre). L’autre auteur des Confessions (Rousseau, sur lequel Pena-Ruiz écrit des pages pénétrantes…) devait penser de même, lui qui faisait peu de cas des courbes de Thérèse (qui les prodiguait par ailleurs, voir Boswell : « Yesterday morning had gone to bed very early, and had done it once: thirteen in all. Was really affectionate to her. », 12 février 1766). Mais l’auteur du Contrat social a commencé à penser la laïcité moderne, séparant enfin personne publique et personne privée, qui jusque là se confondaient toutes deux dans cet être soumis à Dieu et au Roi (confondus) que l’on appelait non sans ironie un sujet.
Lui d’abord, Condorcet ensuite : Pena-Ruiz consacre un long développement à l’auteur des trois mémoires sur l’éducation, dont mon excellente amie Catherine Kintzler a fourni (chez Garnier-Flammarion) une édition inestimable. Voir et entendre CK ici dans ses œuvres.

Que les courbes soient attirantes, et même alléchantes (j’adore cet adjectif, qui semble être un mot-valise composé de chatte et de lécher), nous n’en disconviendrons pas. Que la Laïcité nous fasse tenir droit (nous institue, diraient les Latins) tout en nous permettant d’aimer les courbes — les aimer à perdre la raison —, et même de prendre Cupidon à l’envers, voilà qui est plus original, et pour tout dire très tentant. SI vous n’êtes pas laïques par Raison, vous le serez par passion : c’est ce que j’ai retenu de la lecture de ces 900 pages, butinées dans l’esprit du papillon qui flirte avec les corolles où il plonge sa trompe. Cet aimable pétale superfétatoire, comme disait Ponge, est décidément beaucoup moins con que l’éléphant de saint François. Qu’importe le flacon, pourvu que j’aie l’ivresse. Boire jusqu’à la lie, jusqu’à l’hallali. Enivrez-vous, disent Rabelais, Baudelaire et Monsieur Nicolas.
Pena-Ruiz doit savoir lever le coude : il y a au chapitre Abstinence des protestations polies mais fermes devant les inconséquences anti-gastronomiques de toutes les religions qui nous interdisent le cochon (lire absolument La République et le cochon, de Pierre Birnbaum, paru l’année dernière au Seuil) ou prétendent nous faire jeûner — voire nous interdire de boire par temps chaud, et nous abstenir de lutiner les courbes sous prétexte qu’un cercle caressé est forcément vicieux. Notre philosophe doit aussi vénérer (le mot vient de Vénus, nous pouvons l’employer sans que l’on nous reproche nos génuflexions devant le temple…) les pleins et les déliés des créatures célestes d’ici-bas, me dit mon petit doigt. Ce qu’il écrit sur Excision témoigne de la pureté de ses mœurs républicaines : « En plaçant une loi commune fondée sur les droits humains au-dessus de tout particularisme religieux ou coutumier, la laïcité fournit un levier d’émancipation à toutes les personnes victimes de l’oppression religieuse ou coutumière. Hélas, ce levier peut parfois être brisé par la pression communautariste… » Je ne le lui fais pas dire — sans compter que de belles âmes de gauche sont prêtes à excuser au nom de la coutume ce qui n’est qu’une mutilation gravissime : 10 ans d’emprisonnement et 150 000 euros d’amende.

Je ne voudrais pas faire trop long : ce Dictionnaire amoureux (qui décidément porte bien son titre, aimer la laïcité, c’est aussi aimer les laïques, et même celles et ceux qui ne le sont pas encore, et qu’il est bien doux de convertir — encore un mot aimable ! — en les mettant à genoux pour mieux les relever ensuite) est le complément indispensable de votre maillot de bain, le pavé qui vous attirera les grâces des agnostiques en vacances, les foudres des culs-bénits (mais en est-il tant qu’on n’y a pas plongé son goupilllon ?) et des intégristes qui se baignent en burka, et la considération des enseignants en vacances — pléonasme, bien sûr, dit l’imbécile du Café du Commerce et de la Plage réunis.

Dictionnaire amoureux de la laïcité, Henri Pena-Ruiz, Plon, 2014.

*Photo : wikicommons.

Rugby : Orgueil et mal jugés

9

Après la débâcle de Melbourne, le XV de France continue, lentement mais sûrement, sa descente vers les abysses d’un rugby qui n’est même plus l’ombre de lui-même. Alors bon… on fait quoi maintenant Philippe  Saint-André ? Premier match en Australie le week-end dernier, première rouste. 50-23 : sept essais à deux. Des erreurs de défenses ahurissantes, un physique minable, une technique déplorable et un orgueil insupportable au moment de débriefer le match. « On prend deux essais casquettes… On ne s’est pas reconnu. On ne joue pas à notre niveau… ce n’est pas nous »… du flan tout ça ! Dans la vie, on est ce que l’on fait. Point.

On a tort de ne pas prêter une oreille attentive aux propos des joueurs de l’équipe de France. Ils en disent long sur leur manière de penser et vivre. La palme de la phrase reviendra sans conteste à Parra, rentré dix min avant la fin et auteur d’un essai d’orgueil (toujours lui) On ne s’attendait pas à une intensité aussi forte, à une technique aussi forte”.  La fin pourrait être comique si elle n’était pas affligeante et désarmante : “On n’a rien à envier à ces équipes dans le jeu.” Ça Morgan, ça reste à prouver et voilà trois ans qu’on l’attend.

Le match des Blacks face aux Anglais, par exemple, était un beau moment. Premier match de l’année 2014 pour nos champions du monde édition 2013 (13 match, 13 victoires). Il y a, évidemment, encore un peu d’huile à ajouter dans ces vrombissantes turbines mais voilà, comme dans 90% des matchs qu’ils jouent, les Blacks gagnent ! On note trois franches et belles occasions d’essai chez les Blacks, manqués d’un rien face à des Anglais tenaces, nerveux, solides mais qui, même s’ils seront près en 2015,n’ont jamais vraiment inquiété la Nouvelle-Zélande. Alors, évidemment, dans une semaine, les « tous noirs » ne feront pas les même erreurs. C’est d’ailleurs tout l’objet d’un test : se jauger, s’étalonner… À bon entendeur !

Le bien-pensant, c’est toujours l’autre

340

natacha polony entretien

Propos recueillis par Élisabeth Lévy, Gil Mihaely, Marc Cohen et Daoud Boughezala.

Causeur : Est-ce que ça existe, le « politiquement correct » ? Et si oui, comment le définissez-vous ?

Natacha Polony : Il faudrait déjà rappeler qu’au départ, le politiquement correct désigne une façon d’édulcorer le langage pour éviter de nommer les choses parce que cette dénomination pourrait choquer. Derrière ce terme, il y a l’idée que le réel est violent et qu’on va l’adoucir en niant ou en contournant les problèmes.

Autrement dit, le politiquement correct est un moyen d’évacuer le réel. Au départ, il s’agissait de lutter contre le racisme en criminalisant les termes blessants ou injurieux – « bougnoule », « youpin »… Puis cette protection sémantique s’est étendue à toutes sortes de groupes – des « non-voyants » aux « personnes de petite taille » ou « vertically defied ».

C’est vrai, mais en même temps, le phénomène s’est emballé jusqu’à l’absurde. Pour moi, on a dépassé les limites du raisonnable quand est passé de « Noir » à « Black ». Je m’explique : on commence par proscrire le mot « Nègre » qui est effectivement un terme très péjoratif hérité de l’époque coloniale. Très bien. Puis c’est le mot « Noir » lui-même qui devient insupportable alors qu’il ne comporte aucun jugement dévalorisant mais décrit une réalité de façon neutre, et on se met à employer « Black ». C’est à ce moment-là que le politiquement correct devient une façon de camoufler le réel.

Peut-être, mais n’était-il pas bon d’obliger les gens à garder par devers eux leurs mauvais affects en poliçant leur langage ?

Il est évidemment souhaitable que l’on évite de se lâcher dans le langage. L’un des principes de base de la vie en société reste la bienséance, y compris verbale. Mais à refuser de nommer les choses, on finit par refuser de les voir puis par les voir comme on pense qu’elles devraient être. Au final, on fausse la réalité et le regard de la société sur elle-même. Quand on s’est mis à dire « musulman » à la place d’« Arabe » – que l’on jugeait discriminant, ce qui est curieux quand on y pense – on a changé la définition d’une communauté et peut-être la perception que ses membres avaient d’eux-mêmes. Ils se pensaient « arabes », ils sont devenus « musulmans ». Or, « Arabe » et « musulman », ce n’est pas la même chose ! Rappelez-vous de Sarkozy annonçant triomphalement qu’il avait nommé un préfet « musulman », ce qui est une aberration totale. Les médias se sont mis à parler de « communauté musulmane » puis, par symétrie, de « communauté catholique ». Le langage crée le réel, en particulier lorsqu’il suscite une concurrence entre les communautés.

Peut-être que cette évolution lexicale prend en compte, de façon inconsciente, une évolution sociologique – des « Arabes » qui se sentent de plus en plus « musulmans ». Mais poursuivons : cette novlangue orwellienne n’est-elle pas le produit du panurgisme
des médias qui, pour l’essentiel, reprennent les mêmes termes sans les remettre en question ?

De fait, même si la référence à la novlangue a été usée jusqu’à la corde, elle reste pertinente. Beaucoup de journalistes n’ont plus aucun sens des nuances. Ils ne maîtrisent pas toujours les subtilités de la langue et ont tendance à reprendre les mots des autres. Du coup, certaines dénominations biaisées se répandent très rapidement et deviennent une façon normale de s’exprimer.

Avez-vous un exemple en tête ?

J’ai souvenir d’un fait divers. Dans une école, un enfant épouvantable de 7 ans agressait ses petits camarades en leur plantant des crayons dans la peau. L’institutrice, ne sachant plus quoi faire, décide de le punir en lui faisant passer ses récréations dans un carré dessiné à la craie : une manière que j’ai trouvée très pédagogique de symboliser les limites. La mère s’est répandue sur les ondes contre ce scandaleux « carré de la honte », terme repris aussitôt et sans aucune précaution par le site du Figaro. En employant, sans même utiliser de guillemets, les mots qui lui avaient été suggérés, l’auteur de l’article reprenait aussi à son compte le jugement de la mère.

Ces derniers jours, certains de nos confrères ont eux aussi oublié les guillemets en reprenant le terme clinique d’« europhobe » qu’emploie le Premier ministre pour qualifier les partis opposés à la construction européenne…

« Eurosceptique » supposait encore une réflexion, une critique argumentée alors qu’« europhobe » nous place dans un registre psychologique de peur panique, avec toutes les associations d’idées qui vont avec : xénophobe, homophobe, islamophobe, etc. Cela me rappelle un autre exemple de manipulation du langage. En septembre 2004, quand François Fillon était ministre de l’Éducation nationale, il n’avait rien trouvé de plus malin que de se faire photographier dans Le Figaro Magazine dans l’école du Grand Meaulnes, sur fond de craie et de tableau noir. Il y avait alors sur M6 une émission assez idiote, « Le Pensionnat de Sarlat », où l’on prétendait replacer des enfants dans les conditions d’une école des années 1930. Le Monde a donc titré : « De Fillon à M6, la nostalgie d’un ordre scolaire disparu ». Traduisez : ordre moral et vieilleries pétaino-maurassiennes. Depuis, ces termes ont été totalement galvaudés. Ils ont connu leur heure de gloire dans les années 1990, au moment où Élisabeth Lévy, Philippe Cohen et Jean-François Kahn, qui a alors fondé Marianne, ont commencé à déboulonner les idoles du politiquement correct.

La « pensée unique » a donc émergé en même temps que sa contradiction ? [access capability= »lire_inedits »]

Entre 1995 et 2002, lorsque sévissait une énorme chape de plomb idéologique dont Le Monde, alors dirigé par Edwy Plenel, était le symbole et le relais, il était quasi impossible de dire quoi que ce soit, fût-ce que le niveau de l’École ne montait pas. Le 21 avril 2002 a provoqué une prise de conscience, de même que La Face cachée du Monde de Philippe Cohen et Pierre Péan. Et tout le monde s’est mis à dénoncer la « pensée unique » et la « bien-pensance ». Aujourd’hui, les mots de « bien-pensance » et « politiquement correct », sont repris par ceux-là mêmes qui les incarnent. Le bien-pensant, c’est toujours l’autre, la pensée unique, celle de l’autre ! Ces concepts ne signifient plus rien. Il est temps de passer à autre chose.

L’une des raisons de cette pagaille sémantique est que le point de vue défini comme « politiquement incorrect » il y a dix ans est devenu majoritaire ou, à tout le moins, beaucoup plus répandu dans la société. Et beaucoup de gens confondent opinion majoritaire et opinion dominante. On nous dit : « C’est vous les bien-pensants puisque vos idées sont majoritaires »…

C’est une escroquerie intellectuelle ! Nous sommes face à des gens qui nient la fracture entre les élites et le peuple et qui, dans le même mouvement, nient aussi ce que vit le peuple. Il est vrai que, dans les beaux quartiers, l’insécurité n’est même pas un sentiment, l’immigration, exclusivement un enrichissement, et la différence une chatoyante diversité…
Et si vous osez constater cette coupure, ils vous font basculer du côté obscur de la force. Dans ces conditions, débattre est devenu impossible. L’autre jour, dans « On n’est pas couché », j’assistais à une joute surréaliste entre Aymeric Caron et Christophe Conte des Inrocks. Christophe Conte prétendait que les réacs étaient minoritaires dans l’opinion publique, et Aymeric Caron lui répondait qu’une majorité de Français avait peur de l’islam et était donc xénophobe. Voilà nos rebelles…
Je trouve assez comique de voir des gens se battre pour se dire minoritaires. Certes, il est très agréable de se prendre pour Jean Moulin ou de Gaulle, mais si je crois en mes idées, mon premier souhait est qu’elles soient majoritaires car j’estime que le pays irait mieux en les appliquant. De toute manière, pour un penseur, journaliste, ou éditorialiste, le problème ne devrait pas être de savoir si le camp du mal a gagné ou non. La démocratie consiste à respecter la volonté du peuple souverain, donc à appliquer les idées de la majorité, pour peu évidemment que ces idées ne soient pas contraires à nos valeurs et à nos lois. Mais certains n’acceptent pas qu’une majorité de gens ait des idées qui leur déplaisent.

Si les élites politiques sont coupées du reste de la société, c’est aussi parce que nos gouvernants ne tiennent jamais leurs engagements de campagne. En 1995, six mois après son élection, Chirac a décidé d’appliquer la politique contre laquelle il avait été élu, celle de Balladur…

C’est mon premier cocufiage politique ! En 1995, j’ai voté Chirac pour avoir Séguin et je me suis retrouvée avec Juppé ! Je pense que la majorité du peuple aspire à une espèce de gaullisme social, c’est-à-dire un mélange d’adhésion à la République et d’idées socialement généreuses, le tout fondé sur une communauté souveraine. On l’a retrouvé avec la « fracture sociale » en 1995, dans la popularité de Chevènement en 2002, puis dans les discours de Sarkozy écrits par Guaino en 2007. Sauf qu’à chaque élection, le peuple marche à ce « bluff républicain », pour reprendre la formule de feu notre ami Philippe Cohen, et finit déçu. J’ai souvenir d’un débat avec Christophe Barbier de L’Express, où il soutenait que le discours gaulliste social valait pour être élu mais qu’une fois aux responsabilités, la raison imposait une autre politique. Je lui ai répondu qu’il avait le droit de ne pas être démocrate, mais qu’il devait avoir l’honnêteté de l’assumer.

Reste que tout le monde se dit, et d’ailleurs se pense, démocrate. De la même manière, rares sont ceux qui remettent en cause l’économie de marché, la croissance et la sacralité des libertés individuelles, quitte à se disputer sur leur définition. Les polémiques entre réacs et antiréacs ne sont-elles pas l’écran de fumée qui cache le grand consensus général ?

C’est d’autant plus vrai que les pourfendeurs des réacs placent le clivage fondamental au niveau des questions sociétales. Or, mon vieux fond marxiste me fait penser que c’est sur le social et l’économie que cela se joue. Comme Michéa, je crois que les tenants de l’extension des droits individuels et les tenants de l’extension du marché partagent une vision de la société qui consiste à faire de l’individu rationnel le rouage essentiel des constructions humaines. Face à cette réalité, on continue à perpétuer le vieux clivage droite/gauche sur des sujets comme le « mariage pour tous » ou la « théorie du genre ».

Dans les faits, ce que nous appelons, peut-être à tort comme vous l’avez expliqué, « politiquement correct » est tout de même caractéristique d’une certaine gauche…

Ne laissons pas aux libertaires le monopole de la gauche ! Historiquement, les positions du Parti communiste et de la mouvance chevènementiste sur les questions d’immigration, de sécurité et de mœurs tranchent avec celles de la gauche actuelle. À mon sens, il existe aujourd’hui deux grands clivages qui scindent le paysage idéologique.
Primo, est-on pour ou contre la mondialisation telle qu’elle se fait, l’extension indéfinie du marché : il y a d’un côté une tendance plutôt souverainiste au protectionnisme, et de l’autre le credo libéral de l’ouverture. S’ajoute un second clivage autour de la définition du progrès telle que l’a construite l’Occident : faut-il redéfinir le progrès ou au contraire continuer à croire que le progrès technique va apporter le bien-être ? En croisant ces lignes de fracture, on peut à peu près positionner tout le monde de manière cohérente.

Et vous, où vous situez-vous ?

Étant antilibérale et favorable à la décroissance, je refuse de me faire enfermer dans un camp. Mes positions sur les questions sociétales étant liées à mes convictions économiques, je me définis comme à la fois antilibérale sur le plan économique et « réac » sur les questions sociétales.

C’est un bon exemple : il y a vingt ans, il était presque impossible de se définir comme antilibéral. Aujourd’hui, c’est presque obligatoire : les méchants ce sont les libéraux (généralement qualifiés d’« ultras ») et les gentils ceux qui se battent contre le méchant marché…

Ne vous y trompez pas : au moment des choix cruciaux, les gauchistes antilibéraux préféreront toujours frayer avec des libéraux-libertaires plutôt que de se compromettre avec des gens comme moi. Du point de vue des censeurs, le plus grave est de ne pas être ouvert au progressisme.

Mais même en matière sociétale, la négation du réel est-elle l’apanage des prétendus « modernes » ? À force de critiquer le progressisme et l’antiracisme, n’en sommes-nous pas venus à fantasmer un monde livré aux lobbies LGBT et du Syndicat de la magistrature ?

Bien sûr, les réflexes idiots et l’hystérie ne sont pas l’apanage d’un camp. Je suis frappée de voir certaines personnes dénoncer une espèce de totalitarisme socialo-communiste qui chercherait à nous imposer la pensée syndicale de gauche. Personnellement, j’assume d’être politiquement correcte jusqu’à un certain point. Le racisme me révulse et j’estime qu’il y a des limites à poser. Quand une ministre noire se fait traiter de « guenon », cela me révulse, même si je ne supporte pas l’instrumentalisation de ce fait divers par Taubira et la gauche antiraciste. C’est justement parce que les interdits fusent de tous les côtés qu’il faut développer une pensée nuancée.

Les pourfendeurs des « néo-réacs » et autres « néo-fachos », eux, ne font pas dans le détail !

Ceux qui ont l’impression que leur système s’effondre se montrent particulièrement agressifs. Ils voient une sorte de complot néo-réac dont les instigateurs partageraient une vision (abjecte) et un projet (terrifiant). Pourtant, entre Zemmour, Rioufol, vous et moi, il y a des différences idéologiques absolument majeures. Mais, foin de détails, si la tendance actuelle se poursuit, avec l’émergence de partis que l’on peut appeler « populistes », la victoire du « politiquement incorrect » , ce sera le triomphe électoral du FN. Et nous aurons perdu sur tous les tableaux ! [/access]

Photo : Hannah

Liban : le Hezbollah préféré aux salafistes

29

hezbollah syrie liban daher

Docteur en science politique, Aurélie Daher est l’auteur de Le Hezbollah. Mobilisation et pouvoir (PUF, 2014)

Daoud Boughezala : Il y a bientôt huit ans, en juillet 2006, démarrait une guerre de 33 jours entre le Hezbollah et Israël. Au terme d’un mois de bombardements intensifs du Liban par l’armée israélienne, Hassan Nasrallah proclamait sa « victoire divine » et battait des records de popularité au Liban et dans le monde arabe. Aujourd’hui, après avoir volé au secours du régime syrien, le parti de Dieu et son leader n’ont-ils pas perdu une  grande partie de leur crédit auprès de la rue arabe et libanaise ?

Aurélie Daher : Dans le monde arabe, le parti a en effet perdu une partie de sa popularité, plus précisément auprès de la frange de la population syrienne opposée au régime de Bachar al-Assad. Mais la popularité du Hezbollah reste intacte auprès des partisans du pouvoir de Damas. Au Liban, l’engagement du Hezbollah en Syrie n’a pas modifié les allégeances politiques : ceux qui se considéraient membres de la coalition du 14 Mars (anti-syrienne et adversaire du Hezbollah) le sont toujours et les partisans du Hezbollah, malgré quelques commentaires critiques quant à son intervention dans le conflit voisin, le soutiennent toujours. La montée en puissance des jihadistes au sein de l’opposition syrienne effraie d’ailleurs tout autant les Sunnites et les Chrétiens du 14 Mars, adversaires de Damas. Au niveau arabe, les critiques ne changent rien à la position du Hezbollah ni à ses moyens d’action. La force du parti ne dépend en rien de sa popularité en dehors de ses frontières.

La puissance du Hezbollah repose-t-elle avant tout sur sa force de frappe militaire ?

Non. Sa puissance lui vient essentiellement de la qualité de son entraînement. Au Liban, il y a aussi sa connaissance du terrain. En 2006, 5 000 combattants du Hezbollah ont réussi à tenir tête à plus de 40 000 soldats israéliens lors de la grande invasion terrestre du Liban-Sud dans les derniers jours du conflit. En Syrie, c’est très nettement la qualité de la formation des combattants qui donne au Hezbollah le dessus.

Pour avoir longuement analysé les pratiques du Hezbollah, vous en concluez que le parti de Dieu ne cherche pas à islamiser ses bastions régionaux (Bekaa, Sud Liban). Est-ce pour se concentrer sur la lutte armée ?

Plutôt pour mieux assurer les conditions nécessaires à la réussite de la lutte armée. En juin 1982, l’invasion israélienne du Liban provoque la création, par une partie du monde militant chiite libanais, d’une nouvelle organisation militaire, la Résistance islamique au Liban (RIL), dont la mission est de combattre l’occupant. La RIL s’adjoint quelques mois plus tard une structure civile dont le rôle est de défendre ses intérêts sur la scène politique libanaise: le Hezbollah. Les tâches sont nettement réparties. La RIL s’occupe de la lutte armée contre les troupes israéliennes stationnées au Liban-Sud et le Hezbollah se charge d’une double tâche. Il mobilise au nom de la RIL, attirant vers les rangs de celles-ci les jeunes aspirants au combat, et travaille, au sein de la société libanaise, puis bientôt de sa classe politique, à assurer les conditions adéquates pour que la RIL puisse mener à bien sa résistance contre les troupes de Tel-Aviv. Le fait est qu’une observation des pratiques sociales et politiques du Hezbollah confirme bien cet ordre des priorités.

Comment le Hezbollah mobilise-t-il sa base ? Son action sociale et caritative est-elle l’un des ressorts de sa popularité ?

La mobilisation du Hezbollah s’appuie sur plusieurs piliers. Le premier est l’ensemble des réalisations engrangées par la RIL au cours des ans. La Libération du Liban-Sud, aux mains des combattants de la RIL, d’une occupation israélienne qui aura duré 22 ans, puis la victoire de 2006 face à une offensive israélienne de 33 jours et 33 nuits consécutifs, sont les deux principales médailles militaires arborées par le parti. Les échanges de prisonniers entre le Hezbollah et Israël, qui ont permis la libération des derniers Libanais des geôles israéliennes, figurent également à son palmarès. Cela a créé, au sein de la communauté chiite, un large sentiment de fierté et de reconnaissance envers le Hezbollah.

Certes, l’’appareil social du parti et ses associations caritatives aident eux aussi à la mobilisation. Toutefois, contrairement à une idée très répandue, elles ne le font pas en créant un réseau clientélisé autour du parti. Les subventions assurées par les associations du parti ne suffisent pas à répondre aux besoins énormes de la communauté chiite. Leur rôle est avant tout de donner une image positive du parti, en jouant sur des référents moraux et déontologiques.

À vous lire, le Hezbollah serait perçu comme « le seul parti national » libanais. N’est-ce pas paradoxal pour un parti et une communauté chiite doctrinalement très liés aux clercs iraniens ?

Ni le Hezbollah ni la communauté chiite libanaise ne se considèrent iraniens avant d’être libanais, leur allégeance nationale comme identitaire va toujours au Liban. Le rapport de la communauté chiite libanaise à l’Iran consiste essentiellement en une préférence politique et stratégique régionale – comme d’autres au Liban peuvent préférer une alliance stratégique avec les Etats-Unis ou la France, sans se sentir plus américains ou français que libanais pour autant. Cette préférence chiite est agrémentée d’une sympathie d’essence religieuse et culturelle qui n’enlève rien à l’attachement de la communauté chiite à son pays d’origine.

Quid de l’idéologie officielle du Hezbollah, le wilayat-al-faqih, qui le subordonne à la République islamique d’Iran ?

Le principe de wilayat al-faqih, ou « gouvernement du Jurisconsulte », qui régit le rapport du Hezbollah au commandement iranien n’est pas une relation d’obédience aveugle. Contrairement à une idée répandue, le parti de Dieu  dispose d’une grande marge de manoeuvre dans la prise de décision. Le wilayat-al-Faqih connecte la direction du Hezbollah non pas au gouvernement iranien mais au Guide de la Révolution, lequel ne formule pas des « ordres », mais intervient dans deux types de cas. Il donne son aval ou le refuse a posteriori à une décision du Hezbollah qui pourrait mettre en péril les intérêts de la République iranienne ou dont la légitimité religieuse n’est pas claire. Il joue par ailleurs le rôle d’arbitre si aucune majorité d’opinion ne se dégage au sein de la direction du Hezbollah autour d’un différend qui pourrait mettre l’organisation en danger.

Que pensez-vous des conclusions de l’enquête du journaliste Yves Mamou selon laquelle le Hezbollah tirerait une grande partie de ses revenus du trafic de drogue et du blanchiment d’argent ?

Cette thèse est inexacte. Le Hezbollah dispose de multiples sources de rentrées d’argent, provenant du soutien de la société libanaise elle-même et d’aides ponctuelles de l’Iran en cas de grande crise, comme lors de la guerre de 2006. Yves Mamou s’appuie essentiellement sur le reportage d’un quotidien américain autour des réseaux de drogue impliquant des Libanais chiites en Amérique latine. Mamou s’est contenté de reprendre les conclusions du journaliste, qui, ayant visiblement une très pauvre connaissance de la culture chiite, a confondu une pratique religieuse traditionnelle et une exploitation financière pensée, orchestrée par le Hezbollah. Il se trouve que les chiites pieux versent un impôt religieux inconnu du sunnisme, désigné sous le nom de khums (« quint »). Il représente 20% des économies réalisés sur un salaire ou du bénéfice net d’une exploitation commerciale. Il est reversé au marjaa de son choix (le grand clerc dont on a choisi de suivre les édits religieux). Ce marjaa peut être de la nationalité que l’on souhaite. Par conséquent, chaque marjaa a des représentants dans chacun des pays où existe une communauté chiite ; ceux-ci se chargent de collecter ces impôts au nom du marjaa qu’ils représentent. Au Liban et au sein de la diaspora libanaise, les chiites ayant choisi l’ayatollah Ali Khamenei comme marjaa doivent reverser leurs impôts à ses représentants, en l’occurrence Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, et Muhammad Yazbeck, membre du Conseil de décision du parti.

Reste que le Hezbollah a pu profiter de l’argent de la drogue par des voies détournées…

Le lien avec certains réseaux de trafiquants de drogue est donc le plus souvent le suivant: certains membres de ses réseaux, d’origine libanaise et chiite, entendent payer leurs impôts islamiques au nom de leur rattachement à la guidance de Khamenei, et envoient donc une partie de leurs revenus vers le Hezbollah. Cela ne signifie pas que la direction du Hezbollah soit consciente de l’origine de ces revenus, comme cela ne peut être présenté comme une gestion planifiée par le parti de réseaux de drogue en Amérique latine.

*Photo : Mohammed Zaatari/AP/SIPA. AP21565693_000001.

Nos élites sont figées dans le dogmatisme

74

michel maffesoli elites
Michel Maffesoli est sociologue, professeur à la Sorbonne, membre de l’Institut universitaire de France et administrateur du CNRS. Il a récemment co-écrit avec Hélène Strohl Les nouveaux bien-pensants (Éditions du moment).

Causeur : En conclusion de votre dernier livre, Les nouveaux bien-pensants, vous expliquez que l’avenir appartient aux « esprits affranchis », qui viendront demain nous libérer du conformisme des « esprits asservis ». Qu’est-ce qu’un esprit asservi par la pensée unique ?

Michel Maffesoli : Je vise les journalistes, politiques et autres universitaires – souvent soixante-huitards – asservis aux grandes idées de la modernité. Leurs esprits marxisés sont restés bloqués sur les vieilles idées progressistes. Certes, nous n’allons pas cracher dans la soupe : les Lumières, puis le XIXe siècle, ont accompli de belles choses. Reste qu’un nouveau cycle commence.

À vous lire, ce n’est pas dans les milieux universitaires – que vous comparez à l’univers des « racailles » de banlieue ! – que naîtront des esprits affranchis…

Dans les sciences humaines et sociales, un esprit libre a rarement droit de cité à l’Université. Prenez Baudrillard. Il est resté maître de conférences en sociologie toute sa vie et son nom n’apparaît jamais dans les bibliographies. Il y a encore quelques années, la France était la troisième destination des étudiants étrangers. On n’avait pas de pétrole, mais on avait des idées ! Aujourd’hui, on a reculé à la cinquième ou sixième place. Je vais retourner en juin à Shanghai, pour le Forum mondial de la culture. La dernière fois, sur une centaine d’invités, j’étais le seul Français. Et mes trois ou quatre derniers très bons thésards ont refusé de travailler à l’Université. Ce sont des indices de notre perte de crédibilité.

La situation de notre enseignement supérieur paraît préoccupante. Mais faut-il en imputer la responsabilité à notre intelligentsia pétrie de « politiquement correct » ? [access capability= »lire_inedits »]

Nos élites intellectuelles nomment les choses par leur contraire. Certains adeptes du conformisme le plus plat se qualifient de rebelles. Comme dans 1984 et Le meilleur des mondes, ils utilisent le principe de l’antiphrase absolue et sont prêts à appeler le ministère de la guerre « ministère de l’amour ». Mais ils savent leur cause perdue : une idéologie s’achève quand elle n’a plus les mots pour décrire le réel.

Justement, vous jugez que les mots de « république, démocratie, citoyen » sont devenus de simples incantations dont politiques et médias nous rebattent les oreilles. Est-ce vraiment politiquement correct de défendre ces grands principes à la dérive ?

Comme l’avait compris Michel Foucault, quand un mot ne désigne plus rien de probant, il devient incantatoire. On ne peut plus penser la République comme étant « une et indivisible ». Dès lors, il faut trouver d’autres mots. Un peu par provocation, j’ai lancé l’idée de « tribus » pour penser la mosaïque de groupes divers auxquels nous appartenons aujourd’hui.

La remise en cause de l’unité républicaine, la détestation des politiques et la méfiance envers les médias ne se sont jamais aussi bien portées. Dans ce sens, ces idées sont-elles encore « incorrectes » ?

Ces idées se portent bien, mais pas chez ceux qui ont le pouvoir d’écrire. Actuellement, nos élites restent figées sur la dogmatique moderne, autour de la fiction d’un individu qui se réalise par le travail, au moyen de la raison, en fonction de l’avenir. Quand Sarkozy parlait de la « valeur travail », je lui avais dit qu’il était marxiste jusqu’au bout des ongles ! Ça, c’est le politiquement correct. Le simple fait de vouloir dépasser les grandes idées modernes – progrès, valeur travail, rationalisme – suffit à être accusé d’hérésie.

Il y a quand même des esprits frondeurs à l’Université et dans la presse. Vous en êtes la preuve vivante !

Pour avoir essuyé des critiques violentes parce que ma pensée postmoderne fait appel à l’imagination, et pas simplement à la raison, je peux vous certifier qu’il n’y a pas un seul « incorrect » dans le milieu universitaire. On entend quelques voix dissonantes dans les médias, mais Éric Zemmour, Élisabeth Lévy et Alain Finkielkraut peinent à couvrir le discours des 80% de bien-pensants.

Je vais me faire l’avocat du diable. Un certain « politiquement correct » n’est-il pas nécessaire pour éviter de libérer un discours populiste ?

À force de diaboliser le « populisme » et le « communautarisme », la France est vraiment déphasée. On dénonce en permanence le communautarisme, alors qu’il faut reconnaître l’existence des communautés. De la même manière, il y a chez nos gens de gauche une telle peur, un tel mépris du peuple, qu’ils vont taxer de « populisme » tout ce qui est la simple expression du bon sens.

Pourquoi réhabilitez-vous le bon sens ?

Un arbre ne peut croître s’il n’a pas de racines. Je défends donc l’enracinement dynamique : on vient d’un lieu, d’un pays, d’un village, sans se sentir étranger à ce qui se passe de par le monde. Le bon sens, c’est aussi dire qu’il y a des sexes, contre la « théorie du genre », cette construction abstraite de la société. Paradoxalement, les discours démagogiques à la Mélenchon ou Le Pen sont un symptôme de notre incapacité à dire ce qui est vécu. Souvenons-nous, ici, de Descartes qui en appelait au « bon sens et à la droite raison réunis ».

Dans votre analyse de la falsification du réel, vous pointez l’influence des « trois M » (Minute, Mediapart et Marianne)…

Je connais moins Minute, mais je considère que Marianne et Mediapart sont des inquisiteurs, au sens où ils reproduisent les méthodes de l’Inquisition, sur laquelle j’ai beaucoup travaillé. Ce n’étaient pas les curés qui tuaient. Ils se contentaient, hypocritement, pour sauver l’âme, de dénoncer, puis ils passaient le relais au bras séculier. Aujourd’hui, Plenel se contente de dénoncer, puis ce sont les juges qui sanctionnent. Ce travail de flic m’inquiète. Au fond, les anciens trotskards comme Plenel restent ce qu’ils sont : des commissaires du peuple. Il n’est bien sûr pas question de donner un satisfecit au fraudeur Cahuzac, mais je reste très marqué par une vieille idée situ : on ne combat pas l’aliénation avec des moyens d’aliéné ! [/access]

*Photo : Hannah

Mondial, l’éternel retour

41

football borges michea

« Le football est universel parce que la bêtise est universelle » Jorge Luis Borges, qui se prenait très au sérieux, est un réservoir de citations qui sont autant de sentences. Mais là quand même, est-ce qu’il n’y irait pas un peu fort ? Ce qui apporte un peu d’eau au moulin de Borges, c’est que la littérature entretient peu de rapports avec le foot. Au contraire du cyclisme source de tant d’écrivains. Les plus grands auteurs ont écrit sur le vélo : Beckett, H.G. Wells, Deleuze, Maurice Leblanc, Zola, Alphonse Allais, Jarry, Perret, Gracq, Neruda, Blondin, Buzatt, etc. Car comme le dit Philippe Bordas : « le cyclisme est une province naturelle de la littérature, car rien n’obsède comme ces histoires fabulées, ces mythologies usinées par le peuple ».

Pourquoi le football n’est-il pas lui aussi une « province naturelle » ?  Mystère. Pourtant, beaucoup d’écrivains l’ont aimé, voire  adoré. Beaucoup d’intellectuels aussi. Tous en ont parlé, plus pour se justifier de leur passion que pour l’expliquer. Souvent pour ne pas dire grand-chose. Comme Albert Camus: «Le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités ». Précédé par Antonio Gramsci qui vante le « royaume de la loyauté humaine exercée au grand air ». Les passionnés qui ont pratiqué (j’ai eu cette maladie, qui s’est révélée incurable) se demandent ce qu’ils peuvent bien vouloir dire. Pasolini, qui y voyait « un phénomène de civilisation tellement important », a réglé le problème en expliquant que ce sport n’avait pas besoin de mots, son langage se suffisant à lui-même et à ceux qui le comprennent. Pirouette confortable, qui permet d’en faire une auberge espagnole. Chacun va y apporter ses penchants, ses souvenirs et ses émotions. Et les activer, qui en tapant dans le ballon, qui en regardant les autres le faire. En commençant par ce qui vient de son enfance. Écoutez ceux qui vous parlent de leur passion pour le football, ils commencent tous par raconter leur premier souvenir de foot. En général vers huit ans, souvent avec son père, l’évocation, au travers d’un souvenir enjolivé, d’un moment de bonheur émerveillé. Avec d’immenses héros lointains, Kopa, Pelé, Platini, Maradona, Zidane… Chacun a les siens, mais c’est toujours le même. Avec Saint-Exupéry, nous sommes tous « de notre enfance comme d’un pays ».

Et puis au football, on y vient avec sa culture. C’est elle qui dictera aussi nos réactions. Ah, la soirée du 8 juillet 1982 à Séville, où la France, ridicule depuis 25 ans, parvenait en demi-finale du tournoi mondial où  elle affrontait l’Allemagne. En alignant un milieu de terrain constitué de quatre fils d’immigrés efflanqués qui était le meilleur du monde. Chacun connaît l’histoire et sa fin, horrible concentré d’injustice. Je me demande bien comment Camus et Gramsci auraient pu  voir de la morale et de la loyauté dans l’agression de Schumacher et le penalty manqué par Bossis. Je ne fus pas vraiment surpris de la réaction d’une partie du public français qui, Poulidoriste comme d’habitude, adorant les vainqueurs qui perdent, invoqua la malchance, vaguement l’injustice, et plaignit beaucoup les vaincus. Pour ma part, c’était simple et stupide : la haine du boche.

Heureusement, certains intellectuels nous expliquent doctement qu’en fait, nous sommes manipulés. L’un des chefs de file est Jean Marie Brohm, sociologue érudit, qui nous donne les clés de notre aliénation. Il nous apprend tout d’abord que le football est un moyen de gouvernement, un moyen de pression vis-à-vis de l’opinion publique et une manière d’encadrement idéologique des populations. Ensuite, qu’il est devenu un secteur d’accumulation de richesse, d’argent, et donc de capital. C’est une marchandise clé du capitalisme mondialisé. Et enfin, il constitue un corps politique, un lieu d’investissement idéologique sur les gestes, les mouvements. Bigre. Il est vrai que la FIFA n’est guère reluisante. Association à but non lucratif, elle est en réalité une holding transnationale gérant le capital sportif et sa marchandisation. 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2013, et autant de réserves financières. Mais la transformation d’un jeu en marchandise n’est pas une nouveauté, le capitalisme l’a toujours fait, dès lors que ce jeu en valait la chandelle. Mais, cette approche ne répond pas à la question : pourquoi est-ce que tout le monde joue au foot aux quatre coins de la planète sur des terrains vagues, dans des cours d’école, sur les plages ? Et depuis très longtemps. Contrairement à ce que l’on peut penser, en Nouvelle-Zélande, le premier sport pratiqué est bien le football. Et comme, c’est le peuple qui joue, que c’est souvent le sport des ouvriers, Jean-Claude Michéa, conscient du problème posé par Brohm, nous propose une explication compatible avec sa chère «common decency ». Son père, journaliste sportif à L’Huma lui ayant probablement refilé quelques virus, il adore le foot. Alors il nous dit, que le foot marchandise, c’est mal. Le foot des origines, celui de l’attaque de la morale et de la loyauté, c’est celui du peuple. Celui d’avant donc. Et il faut y revenir. Je vote pour des deux mains, ou plutôt des deux pieds, mais franchement, on n’est pas rendu

Alors, pourquoi cette fascination pour ce jeu bizarre, qu’on peut certes jouer partout, mais où le descendant d’Homo habilis n’a pas le droit de se servir de ses mains ?

Tentons une comparaison avec le rugby, qui lui n’est pas un sport universel. Les deux plus belles et fugaces œuvres d’art que j’ai eu l’occasion de voir dans ma vie sont « l’essai du bout du monde » et « le grand pont sur Mazurkiewicz ». En juillet 1994, la France qui a gagné son premier test contre les All Blacks joue le second à l’Éden Park d’Auckland. À quelques minutes de la fin les Français sont menés, lorsque leur capitaine Philippe Saint-André dans ses 22 m, choisi la relance. Toute l’équipe se déploie, chacun a compris, et accomplit le geste parfait (Abdelatif Benazzi, pour la seule fois de sa vie passe les bras !). Dans un ballet soyeux, neuf joueurs touchent la balle, huit passes. 29 secondes plus tard et 80 m plus loin Jean-Luc Sadourny signe le chef-d’œuvre. Tout le rugby est dans cette séquence. La fierté, l’abnégation, l’intelligence, la fraternité.

Le grand pont, c’est celui de Pelé en demi-finale de la coupe du monde 1970. Parti de la droite du terrain, il va à la rencontre d’une grande transversale que vient de lui délivrer Tostao. Le gardien uruguayen sort à sa rencontre. Pelé croise la trajectoire du ballon sans le toucher. Crucifiant le gardien stupéfait qui voit la balle passer à sa gauche et Pelé à sa droite. Durée de l’ensemble de la séquence quatre secondes. Du geste génial qui nous arrache un cri que j’entends encore, une demie seconde. Fulgurance qui résume bien le football, un sport individuel et irrationnel.

Il va y avoir beaucoup de moments désagréables dans le mois qui vient. L’argent va régner en maître. Il y aura de la bêtise et du chauvinisme. Peut-être de la violence, puisqu’il semble qu’elle règne déjà au pays de Lula où l’on nettoie les favelas sans beaucoup d’égards pour la vie humaine. Et que les Brésiliens pauvres ne vont peut-être pas obéir à Michel Platini qui leur intimait de se calmer pendant la durée du tournoi.

Il y aura 68 matchs retransmis à la télévision. Je crains fort, que comme pour les éditions précédentes, je les regarde tous. Décidément, à la réflexion, je crois que c’est Borges qui a raison.

Irak, Syrie : l’heure de l’Iran?

17

Depuis plusieurs mois, les différents groupes djihadistes opérant en Irak et en Syrie se renforcent. Non content de combattre les régimes en place dans ces deux pays, l’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) d’une part et le Front Al-Nosra et le Front islamique d’autre part se paient le luxe de se combattre entre eux, moins en raison de divergences idéologiques, que pour des questions de tactique, de pouvoir politique et d’intérêts matériels bien compris.

Après un accès de faiblesse trompeur fin 2013, l’EIIL replié sur ses bases du Nord de l’Irak a lancé ces derniers jours une vaste offensive qui a conduit à la chute de Falloujah, Mossoul et Tikrit. C’est désormais l’ensemble des régions sunnites de l’Irak qui menace de tomber aux mains de cette faction réputée la plus sanguinaire d’Al-Qaïda.

Après avoir longtemps joué aux allumettes avec le Front Al-Nosra, la Turquie vient de se raviser pour s’être aperçue que cela pouvait brûler. Ankara a bien tardivement inclus ce dernier mouvement sur la liste de ses organisations terroristes, tout en construisant un mur à sa frontière syrienne pour éviter les incursions des forces qu’elle soutenait jusqu’à présent ! En Irak, on est sans nouvelles d’une trentaine de chauffeurs routiers turcs tandis que le personnel du consulat turc de Mossoul est actuellement retenu par les miliciens de l’EIIL. L’ironie de la situation veut que des forces kurdes appuient le revirement turc puisque des premiers heurts se sont produits entre djihadistes et peshmergas du KRG, éventuellement appuyés par des hommes du YPG, la branche syrienne du PKK, qui assurent la retraite de milliers d’Irakiens fuyant la terreur islamique. Aux dernières nouvelles, les Kurdes aurait d’ailleurs repris Mossoul.

Dans ce chaos, on imagine d’autant moins les Etats-Unis risquer la peau d’un seul GI qu’ils ont largement contribué à créer cette situation depuis 2003. Maintenant que le chaos est là – le vrai – on se demande qui pourra arrêter son extension, notamment en direction du petit royaume jordanien, directement limitrophe d’Israël. Car dans la vision des promoteurs de ce qu’un article récent appelait le « Djihadistan », il ne s’agit de rien moins que de créer un véritable califat en abolissant les anciennes frontières nationales héritées de l’accord Sykes-Picot.

Que cela nous plaise ou non, on ne voit guère que l’Iran comme contrepoids régional au Djihadistan. Il se trouve que les préoccupations sécuritaires de l’Europe et des Etats-Unis recoupent assez précisément celles de Téhéran : l’Iran voit avec inquiétude se développer des forces hostiles à ses frontières. Car si Al-Qaïda domine désormais de larges pans des territoires syriens et irakiens, les talibans contrôlent également une bonne partie de l’Afghanistan et du Pakistan, comme nous l’a récemment rappelé l’attaque de l’aéroport de Karachi.

Si les pourparlers sur le nucléaire iranien aboutissaient rapidement sur un consensus international solide et sincère, Téhéran serait en mesure de devenir un de nos rares alliés fiables dans la région.

 

Je n’ai jamais demandé la tête de Taddeï!

17
cohen taddei dieudonne

cohen taddei dieudonne

Patrick Cohen anime la matinale de France Inter du lundi au vendredi.

Propos recueillis par Élisabeth Lévy, Gil Mihaely et Daoud Boughezala

Causeur. Aujourd’hui, on entend souvent dire que le « politiquement correct » a changé de camp. Pensez-vous que ceux qu’on appelle les « nouveaux réactionnaires » dominent le débat public ?

Patrick Cohen. Ils ont en tout cas gagné en influence et en visibilité. On peut le mesurer à diverses enquêtes d’opinion ou au succès de journaux comme Valeurs actuelles. Et si les dirigeants de RTL n’avaient pas pressenti que ce courant d’idées pouvait intéresser leurs auditeurs, ils n’auraient pas engagé Éric Zemmour. Je crois que le débat sur le « mariage pour tous » a marqué un tournant. Depuis l’an dernier, les grands médias accordent une plus grande importance aux « nouveaux réacs ».

Quantitativement, peut-être. Mais très souvent, ils ne sont là que pour servir de repoussoir, pas pour porter des points de vue considérés comme aussi légitimes que les autres. Les reportages de France Inter sur le mariage gay mettaient en scène l’affrontement entre le camp de la vérité et celui de l’intolérance. Sur le mode implicite : on n’a même pas besoin de démontrer que les partisans du mariage gay ont raison, puisque c’est évident.

À l’antenne, mon rôle est d’animer des débats, pas de prendre parti. Pendant toute la période du « mariage pour tous », j’ai pris un soin particulier à choisir mes invités non pas selon leurs opinions mais en fonction de leur niveau intellectuel. On a fait intervenir des pédiatres et des médecins opposés à l’adoption et au « mariage pour tous », dans des débats de très haute tenue, ce qui n’aurait pas été le cas si on avait invité quelqu’un comme Nadine Morano.[access capability= »lire_inedits »] Dans la rue, il me semble que l’outrance a été assez marquée dans le camp de certains opposants au mariage gay, qui ont  donc logiquement subi les sarcasmes de nos humoristes. À charge pour les éditorialistes de France Inter de défendre une pluralité de vues.

C’est une blague ? Certes, vos invités étaient effectivement là pour défendre leurs idées déplorables. Mais connaissez-vous un seul journaliste de France Inter opposé au mariage gay ?

Il y en a peut-être… mais vous ne pouvez pas non plus me citer quinze personnes qui se sont prononcées pour le mariage gay à l’antenne.

Chiche ! Vous ne devez pas souvent écouter votre radio après la matinale ! Sur certains sujets − mariage gay, immigration, islam −, l’unanimisme règne dans les médias non pas dans l’expression des opinions mais dans le traitement de l’information. Si un sondage révèle qu’une majorité de Français a peur de l’islam, on ne se demande pas s’ils ont des raisons d’avoir peur mais comment les faire changer d’avis. Résultat : on a l’impression d’une mainmise inconsciente de l’idéologie dominante sur les médias.

Je ne crois pas au primat de l’idéologie mais au primat des faits. Dans ce cadre, aucun débat démocratique ne me pose problème, y compris la sortie de l’euro ou le mariage gay. Mon ouverture d’esprit s’arrête là où commence la malhonnêteté intellectuelle. C’est notamment arrivé quand certaines personnes ont sorti de fausses études censées démontrer que les enfants élevés par des couples homosexuels étaient traumatisés à vie. Quand on a une responsabilité dans un média de masse, on doit avoir le souci de la cohésion sociale.

Ce souci doit-il pousser les journalistes à  lutter activement contre le Front national, parti que l’on peut juger parfaitement antipathique, mais qui est légal et même légitime ?

Non, je ne le dirais pas comme cela. Du reste, vous conviendrez que j’interviewe Marine Le Pen exactement comme les autres personnalités politiques…

Oui, et c’est tout à votre honneur… Donc, vous admettez que le FN est un parti comme les autres ?

Pas tout à fait. S’agissant d’un parti qui n’a pas seulement donné dans son histoire – c’est le moins qu’on puisse dire – des preuves de démocratie, de tolérance et d’amour du prochain, les journalistes doivent pratiquer leur métier avec un soin, une vigilance et une honnêteté intellectuelle tout particuliers.

Si l’on en croit les sondages, un grand nombre de Français, bien au-delà de l’électorat frontiste, souhaitent qu’on limite les flux migratoires. Est-il raisonnable de postuler que cette position est « raciste », comme c’est fréquemment le cas ?

Non, je ne crois pas que ce soit raisonnable et je ne crois pas non plus que ce soit fréquemment le cas. Comme toute proposition politique, l’arrêt des flux migratoires doit être discuté sur le plan de la faisabilité : est-ce réaliste sur le plan économique ? Peut-on réellement fermer les frontières ?  En revanche, ce que l’on peut assimiler à une forme de racisme, c’est la « préférence nationale » telle que l’a théorisée le Front national depuis trente ans, avec des arrière-pensées ethniques évidentes.

Pardon, mais la « préférence nationale » version Marine Le Pen – à laquelle nous sommes par ailleurs opposés –, donne la priorité à un Français noir ou arabe sur un Suédois. Mais le refus d’envisager cette distinction ne prouve-t-il pas que c’est la nation elle-même, ou l’amour de son pays, qui sont diabolisés ?

C’est justement ce que tente de faire croire le Front national. Le patriotisme et l’amour de son pays ne doivent pas – ne devraient pas – se confondre avec la haine (ou le rejet) de l’étranger.

Revenons au climat qui réduit souvent le débat public à un échange d’invectives où l’on demande volontiers la tête de l’adversaire. Il y a un peu plus d’un an, vous avez reproché à Frédéric Taddeï d’inviter des « cerveaux malades » dans son émission « Ce soir (ou jamais !) ». N’est-ce pas une erreur que de psychiatriser ainsi vos adversaires ?

J’ai simplement demandé à Taddeï si, après son passage de France 3 à France 2, il allait continuer à inviter des gens comme Nabe, Dieudonné, Soral, liste à laquelle j’ai ajouté, peut-être hâtivement, Tariq Ramadan. Bravache, il m’a répondu : « Bien sûr, je vais continuer ! », en ajoutant que c’était sa marque de fabrique que de présenter des gens que l’on ne voyait pas ailleurs. Personnellement, je pense qu’il y a effectivement des cerveaux malades. Aux États-Unis, des gens croient que la Terre est plate et se plaignent à raison de ne pas avoir accès aux médias…

Vous n’êtes pas d’accord avec Taddéï sur l’intérêt de donner la parole à tout le monde :  ça ne fait pas de lui un criminel. On peut trouver qu’il a tort sans lui prêter le noir dessein de chercher à réhabiliter on ne sait quelles idéologies extrémistes, non ?

Je ne lui fais pas ce procès d’intention, mais j’ai souvent été troublé par la composition de ses plateaux et sa posture de neutralité bienveillante à l’égard de tout propos, y compris les plus complotistes. Contrairement à Taddeï, je ne crois pas que toutes les opinions se valent, je ne crois pas au droit de tout dire, n’importe comment, sur n’importe qui, sans jugement ni morale.

Peut-on souhaiter vivre dans un monde où il y aurait à la fois Patrick Cohen et Frédéric Taddeï ?

J’ai les idées larges, ne vous inquiétez pas ! (rires)  Ma limite est une forme de fidélité à une idée très large de la République, des Lumières, etc. Contrairement à ce qui s’est dit, je n’ai jamais demandé la tête de Taddeï !

Eh bien tant mieux ! Quoi qu’on pense des personnalités que vous avez épinglées, n’est-ce pas le prix à payer pour le pluralisme que de les laisser s’exprimer ? À Causeur, on a bien interviewé Dieudonné !

Ne mélangeons pas tout. J’ai été très intéressé par votre interview de Dieudonné, mais je ne suis pas certain qu’il aurait fallu la diffuser dans un média grand public. Les invitations d’untel ou d’untel dans les grands médias font office de validation. Taddeï, en invitant des personnalités aux thèses délirantes, leur a offert une visibilité qu’ils n’auraient sans doute pas eue sans lui. Il prétend ne pas trier ses invités, ce qui est une absurdité absolue ! Que je sache, il n’invite pas son coiffeur ou son voisin de palier ! De surcroît, il refuse de contextualiser, par souci de ne pas prendre parti, alors que le travail de contextualisation est l’essence même du journalisme. Quand il convie Jean Bricmont à l’émission sur Dieudonné, et le présente comme un  professeur de physique ordinaire, c’est une forme de dissimulation parce que  Bricmont est un camarade de Faurisson et qu’il est là précisément parce qu’il défend Dieudonné. Mais Taddeï ne le dit pas dans son émission…

Même Dieudonné a droit à un avocat… De plus, au-delà de ces exemples extrêmes, beaucoup de gens pensent que les grands médias invitent toujours les mêmes « bons clients ». Ne faut-il pas donner la parole à des personnalités ostracisées, précisément  pour couper court à ce reproche ? 

N’espérez pas calmer ceux qui se plaignent d’être censurés en leur donnant un peu la parole. D’aucuns construisent une partie de leur carrière et de leur réputation en se disant ignorés ou black-listés par les grands médias. Quoi qu’on fasse, et même si on choisit de donner de l’écho à leurs délires, ils continueront à hurler au complot…[/access]

Cadenas, mon amour

33
cadenas paris arts

cadenas paris arts

J’espère qu’on me pardonnera cette privauté, aujourd’hui, je vais parler d’amour, oui vous avez bien lu : d’amour. Mais pas du tendre amour qui règne entre père et fille, comme dans Molière et chez les le Pen, et qui peut devenir explosif quand les filles veulent suivre un autre chemin que leur père. Je ne veux pas non plus vous parler de l’amour qui unit les compagnons d’armes, comme à l’UMP : que voulez-vous, la fraternité est parfois soluble dans les rivalités. Non, je veux vous parler du vrai amour, celui qui dure toujours – c’est-à-dire au moins jusqu’à la fin des vacances –, et dont Paris est, paraît-il, la capitale mondiale. En tout cas, c’est ce qu’on dit dans les publicités pour parfums.

Bien sûr, cet amour-là, capable de transformer n’importe quel intellectuel en blonde égarée sévit dans le monde entier, de Pékin à Roanne, de Stuttgart à Lyon, de Florence à Strasbourg. Mais ces temps-ci, c’est à Paris qu’il se déchaîne ou plutôt qu’il s’enchaîne. En effet, pour se prouver la profondeur de leurs sentiments, les amants en goguette dans la ville Lumière fixent sur le parapet d’un pont un cadenas dont ils jettent la clé dans la Seine. C’est ainsi qu’après la Passerelle des arts – nouveau nom, semble-t-il, du Pont des Arts de Brassens où l’on croise le vent fripon, maraud et toutes autres sortes de coquineries –, tous les ponts de la capitale disposant de grilles se sont couverts de ces bouts de ferraille multicolores, vendus à prix d’or par de petits malins embusqués à proximité. Il paraît qu’on commence à en trouver au sommet de la tour Eiffel, des cadenas de l’amour.

Ne vous méprenez pas, moi aussi j’ai un cœur et l’amour, je suis grave pour. N’empêche, le symbole du cadenas est curieusement choisi. S’agit-il d’informer son ou sa chère et tendre qu’il (oui, oui, ou « elle ») est désormais prisonnier et que jamais, il ne pourra remettre la main sur la clé de sa cage ? Il me semble au contraire que le véritable amour devrait s’accommoder de la liberté de l’être aimé, ce qui n’est pas simple, je vous l’accorde.

En attendant, la catastrophe annoncée s’est produite : dimanche, l’une des grilles de la Passerelle des amoureux cadenassés s’est effondrée sous le poids des cadenas d’amour. Heureusement, si l’amour n’a pas vaincu la pesanteur, il n’a tué personne. Encore que ça nous aurait fait des chouettes titres, genre « Mort d’amour à Paris », ça aurait eu de la gueule, non ?

Las, le drame n’a pas eu lieu. Il a simplement fallu interdire la passerelle au public et déléguer une équipe de la ville pour récupérer l’objet du délit. Parce que ne croyez pas qu’on se contente de jeter tout ça dans le bac « objets métalliques » de la déchetterie. À en croire une légende urbaine, qui pourrait bien être parfaitement authentique, la municipalité procèderait régulièrement au retrait des grillages saturés, lesquels seraient précieusement conservés. Ils doivent avoir peur d’attirer la malédiction des dieux de l’amour, à la mairie de Paris, parce qu’on peut rigoler de toutes les religions, sauf de celle-là. Ou peut-être craignent-ils d’être submergés par les plaintes et réclamations d’amoureux courroucés expliquant que plus rien ne va dans leur couple depuis qu’on a jeté leur cadenas. Alors, je ne suis pas sûre que l’amour dure toujours, mais à l’évidence, il a un point commun avec le tourisme : il rend idiot !

*Photo : HOUPLINE RENARD/SIPA. 00676689_000007.

Ouïgours, entre terroristes et communistes

10
chine ouigours manif

chine ouigours manif

Il y a une multitude de parcs et places « du peuple » dans les villes de Chine. C’est l’un des nombreux détails par lesquels le maoïsme signale encore sa présence au pays de l’économie socialiste de marché. Parmi les autres signes patents, on peut relever également l’autoritarisme du Parti Communiste Chinois, en particulier dans les régions situées les plus aux confins du pays. Le gouvernement central impose une poigne de fer aux « régions autonomes » qui bordent des frontières très sensibles avec l’Inde, l’Afghanistan, le Pakistan ou la Russie, et cela ne date pas d’hier. Depuis les lointains affrontements avec les Xiongnu Mongols, au temps de la conquête de l’ouest chinoise, les empereurs Hans ont toujours dû avoir recours à une présence militaire importante dans les provinces de l’ouest pour assurer l’unité de l’empire du Milieu.

Au début du XXe siècle, au moment où les Chinois réaffirmaient avec peine leur autorité lointaine sur le « Turkménistan oriental », livré aux seigneurs de la guerre et aux « diables blancs » qui s’accaparèrent une partie des richesses archéologiques de la région pour le compte du British Museum ou des collections du Louvres, la ville d’Urumqi n’était encore qu’une bourgade sans importance aux portes du désert ; un caravane-sérail poussiéreux autour duquel se serraient quelques grossières bâtisses de terre cuite, si l’on se fie à la description qu’en donnait l’archéologue anglais Sir Aurel Stein dans Ruins of desert Cathay en 1912. Rien à voir avec la métropole de trois millions d’habitants qui se dresse aujourd’hui dans les sables : la population de Paris aux portes du Taklamakan, l’un des déserts les plus arides au monde. En moins de vingt ans, depuis la fin des années quatre-vingt-dix, Urumqi a vu couler à flot l’argent des investisseurs attirés par la formidable manne énergétique représentée par les sous-sols du Xinjiang. Pétrole, gaz et peut-être aussi gaz de schiste ; les entreprises d’Etat assurent aujourd’hui l’exploitation des ressources de la région, toujours plus prometteuses. Quelques entreprises étrangères, françaises notamment, ont-elles aussi élu domicile dans cet eldorado inhospitalier.

Urumqi offre au visiteur une vitrine pour le moins ambitieuse du développement économique du Xinjiang, l’une des cinq « provinces autonomes » chinoises, grande comme trois fois la France et peuplée de seulement vingt millions d’habitants, dont dix millions de Ouïgours. La cité reste bourdonnante d’activité, de jour comme de nuit, et ses gratte-ciels impressionnants et ses hôtels de luxe rivalisent avec ceux de Shanghai. En périphérie d’Urumqi s’étale une immense zone industrielle dans laquelle usines et centrales thermiques poussent comme des champignons. Une agréable promenade court le long de la rivière Ürumqi, la « rivière des Tanneurs », qui traverse la ville, bordée de surprenantes statues de style pseudo-antique et Renaissance devant lesquelles passent les joggeurs et les cadres en pause-déjeuner. A côté du plus grand souk de la ville, un Carrefour a ouvert ses portes, à deux pas de la mosquée d’où partirent les émeutes – les « incidents » dans le langage officiel – de 2009. Au centre de la ville , familles et écoliers viennent en fin d’après-midi s’adonner aux plaisirs du roller, du cerf-volant ou de la gymnastique rythmique en groupe, sur l’immense dalle bétonnée du « parc du peuple » encadrée par les silhouettes massives des gratte-ciels. Un écran géant diffuse les nouvelles du jour et, dans un coin du « parc », de petites tables et des sièges de jardin ombragés par des rangées de peupliers accueillent les clients d’une petite roulotte itinérante proposant boissons, œufs durs et pâtisseries de toutes sortes. Le public est surtout adolescent et se livre à de multiples concours de breakdance ou de skateboard. Les garçons roulent des épaules en marcel à imprimé, discrètement reluqués par les grappes de filles qui passent en ricanant, mp3 vissé sur les oreilles. La Chine de Mao paraît bien loin.

 

À quelques rues de là, on rentre déjà dans le quartier ouïgour. Les petites échoppes qui se succèdent vendent des épices, des fruits et légumes et des articles plus improbables : peaux de serpents, crânes de rongeurs et ossements aux vertus aphrodisiaques. On vend aussi de multiples bijoux en pierre de jade, l’autre richesse du Xinjiang et des provinces de l’est depuis plus de deux millénaires. Il y a même à deux pas un marché des pierres précieuses dans lequel des Ouigours ou des Hans à l’air suspicieux se tiennent à côté d’énormes blocs de jade vert, noir, jaune, blanc ou rouge étalés sur des tapis. Un peu partout, de restaurants ambulants qui ressemblent à de petites locomotives posées çà et là sur les trottoirs, proposent des grillades et de délicieuses brochettes de moutons.

 

Le quartier et ses marchés est beaucoup fréquentés par les Hans et c’est ici qu’a eu lieu le dernier attentat perpétré par les « terroristes » que le gouvernement de Pékin voit avec anxiété gagner en audace et en efficacité. Le 22 mai dernier, à six heures du matin, deux 4×4 non immatriculés ont fait irruption dans l’artère principale, percutant violemment des piétons et lançant des engins explosifs par les fenêtres des véhicules. L’un des deux véhicules a lui-même pris feu et une partie des assaillants ont été tués par la police, ainsi que trente et une personnes au moins dans la foule. Depuis les sanglantes émeutes de 2009, qui avait fait deux-cent morts, les actes de violence se multiplient et atteignent une ampleur nouvelle au Xinjiang et, ce qui est beaucoup plus inquiétant pour Pékin, hors du Xinjiang. En juin 2013, une série d’attaques autour de Khotan, Urumqi ou Kashgar, ont fait des dizaines de morts, aussi bien parmi les assaillants que la police ou les populations civiles et ont semblé sonner le réveil du terrorisme fondamentaliste dans la région. Puis, les attentats se sont succédés, jusqu’à l’attaque à la voiture piégée sur la place Tiananmen le 28 octobre 2013 et celle au couteau à la gare d’Urumqi le 30 avril de cette année, qui a causé la mort de trente personnes également.

 

La multiplication des attentats et l’intensification des violences montrent à l’évidence qu’il est très difficile pour Pékin de contrôler efficacement un territoire aussi vaste que le Xinjiang tout d’abord et l’activité de groupes terroristes de plus en plus mobiles ensuite. Elle montre aussi un changement de nature et d’objectifs au sein de ces groupes séparatistes avec lesquels Pékin semble avoir perdu désormais tout contact, au point d’être engagé dans une logique de confrontation de plus en plus meurtrière. Alors que les craintes du gouvernement central se focalisent sur le risque d’une résurgence de l’indépendantisme et du séparatisme ouigour, tout en minimisant systématiquement, dans le discours officiel, tout risque de ce type, il semble que les organisations à la fois fondamentalistes, dont les camps retranchés sont installés dans les zones tribales pakistano-afghanes, n’aient en réalité d’autre but que d’installer un véritable climat de défiance et de terreur au sein des populations ouïgoures et Hans en exportant dans cette région les méthodes du djihadisme qui sont désormais bien connues au Moyen-Orient et jusqu’en occident, mais relativement nouvelles pour cette partie de la Chine. Il n’est pas certain que les terroristes du 22 mai soient tous d’origine Ouïgoure, ou véritablement dévoués à cette cause. La vague de violence qui secoue à nouveau le Xinjiang pourrait moins viser à la reconnaissance de la culture ouïgoure qu’à l’instauration d’un véritable djihadisme qui aurait pour cible tout autant les Hans que l’islam soufi des Ouïgours, beaucoup trop ouvert et progressiste aux yeux des fondamentalistes d’inspiration talibane ou pakistanaise.

Ce qui est certain à l’heure actuelle, c’est que le gouvernement de Pékin et sa politique unilatéralement répressive à l’encontre des Ouïgours a fait, depuis 2009, le jeu du terrorisme radical au Xinjiang. En rompant le contact avec les autorités culturelles ouïgoures et en pratiquant, par le biais d’une omniprésence militaire et policière, une politique de répression féroce à l’encontre de cette communauté, les autorités chinoises ont pris le risque d’en rejeter une partie dans la radicalisation et le fondamentalisme religieux. C’est bien ce qu’il semble être en train de se passer en Chine où le risque vient désormais aujourd’hui aussi d’ « éléments importés », en provenance d’Afghanistan ou du Pakistan, susceptibles de traverser une frontière poreuse et de toute façon impossible à surveiller intégralement. A l’heure où cet article est publié, Urumqi est entièrement bouclée : on ne sort et on ne rentre que difficilement, à travers un dispositif de sécurité impressionnant. Des villes entières, comme Khotan ou Tourfan, grand centre touristique de la région en raison de la proximité des vestiges d’antiques cités de la route de la soie comme Jiaohe et Gaochang, sont complètement bouclées et les contrôles de police incessants. L’avenir est sombre pour le Xinjiang qui, peu à peu, s’intègre lui aussi au Dar-al-Harb, le « domaine de la guerre » du djihadisme international.

Dictionnaire amoureux de la laïcité

8
laicite pena ruiz

laicite pena ruiz

L’éléphant a le coït furtif : c’est ce qu’affirme saint François de Sales, et que nous répète, non sans une certaine malice, Henri Pena-Ruiz, au détour de son tout récent et excellent Dictionnaire amoureux de la laïcité (Plon).

Baiser sobre, manger pour se nourrir. Tels sont les préceptes de la vie dévote, tout inspirés de Saint Paul (autre entrée, si je puis dire, du dit Dictionnaire) et de Saint Augustin (autre voie du même). L’auteur des Confessions pensait que l’Homme est une double postulation simultanée, vers la Grâce (sa verticalité) et vers Satan (qui nous courbe vers la terre). L’autre auteur des Confessions (Rousseau, sur lequel Pena-Ruiz écrit des pages pénétrantes…) devait penser de même, lui qui faisait peu de cas des courbes de Thérèse (qui les prodiguait par ailleurs, voir Boswell : « Yesterday morning had gone to bed very early, and had done it once: thirteen in all. Was really affectionate to her. », 12 février 1766). Mais l’auteur du Contrat social a commencé à penser la laïcité moderne, séparant enfin personne publique et personne privée, qui jusque là se confondaient toutes deux dans cet être soumis à Dieu et au Roi (confondus) que l’on appelait non sans ironie un sujet.
Lui d’abord, Condorcet ensuite : Pena-Ruiz consacre un long développement à l’auteur des trois mémoires sur l’éducation, dont mon excellente amie Catherine Kintzler a fourni (chez Garnier-Flammarion) une édition inestimable. Voir et entendre CK ici dans ses œuvres.

Que les courbes soient attirantes, et même alléchantes (j’adore cet adjectif, qui semble être un mot-valise composé de chatte et de lécher), nous n’en disconviendrons pas. Que la Laïcité nous fasse tenir droit (nous institue, diraient les Latins) tout en nous permettant d’aimer les courbes — les aimer à perdre la raison —, et même de prendre Cupidon à l’envers, voilà qui est plus original, et pour tout dire très tentant. SI vous n’êtes pas laïques par Raison, vous le serez par passion : c’est ce que j’ai retenu de la lecture de ces 900 pages, butinées dans l’esprit du papillon qui flirte avec les corolles où il plonge sa trompe. Cet aimable pétale superfétatoire, comme disait Ponge, est décidément beaucoup moins con que l’éléphant de saint François. Qu’importe le flacon, pourvu que j’aie l’ivresse. Boire jusqu’à la lie, jusqu’à l’hallali. Enivrez-vous, disent Rabelais, Baudelaire et Monsieur Nicolas.
Pena-Ruiz doit savoir lever le coude : il y a au chapitre Abstinence des protestations polies mais fermes devant les inconséquences anti-gastronomiques de toutes les religions qui nous interdisent le cochon (lire absolument La République et le cochon, de Pierre Birnbaum, paru l’année dernière au Seuil) ou prétendent nous faire jeûner — voire nous interdire de boire par temps chaud, et nous abstenir de lutiner les courbes sous prétexte qu’un cercle caressé est forcément vicieux. Notre philosophe doit aussi vénérer (le mot vient de Vénus, nous pouvons l’employer sans que l’on nous reproche nos génuflexions devant le temple…) les pleins et les déliés des créatures célestes d’ici-bas, me dit mon petit doigt. Ce qu’il écrit sur Excision témoigne de la pureté de ses mœurs républicaines : « En plaçant une loi commune fondée sur les droits humains au-dessus de tout particularisme religieux ou coutumier, la laïcité fournit un levier d’émancipation à toutes les personnes victimes de l’oppression religieuse ou coutumière. Hélas, ce levier peut parfois être brisé par la pression communautariste… » Je ne le lui fais pas dire — sans compter que de belles âmes de gauche sont prêtes à excuser au nom de la coutume ce qui n’est qu’une mutilation gravissime : 10 ans d’emprisonnement et 150 000 euros d’amende.

Je ne voudrais pas faire trop long : ce Dictionnaire amoureux (qui décidément porte bien son titre, aimer la laïcité, c’est aussi aimer les laïques, et même celles et ceux qui ne le sont pas encore, et qu’il est bien doux de convertir — encore un mot aimable ! — en les mettant à genoux pour mieux les relever ensuite) est le complément indispensable de votre maillot de bain, le pavé qui vous attirera les grâces des agnostiques en vacances, les foudres des culs-bénits (mais en est-il tant qu’on n’y a pas plongé son goupilllon ?) et des intégristes qui se baignent en burka, et la considération des enseignants en vacances — pléonasme, bien sûr, dit l’imbécile du Café du Commerce et de la Plage réunis.

Dictionnaire amoureux de la laïcité, Henri Pena-Ruiz, Plon, 2014.

*Photo : wikicommons.

Rugby : Orgueil et mal jugés

9

Après la débâcle de Melbourne, le XV de France continue, lentement mais sûrement, sa descente vers les abysses d’un rugby qui n’est même plus l’ombre de lui-même. Alors bon… on fait quoi maintenant Philippe  Saint-André ? Premier match en Australie le week-end dernier, première rouste. 50-23 : sept essais à deux. Des erreurs de défenses ahurissantes, un physique minable, une technique déplorable et un orgueil insupportable au moment de débriefer le match. « On prend deux essais casquettes… On ne s’est pas reconnu. On ne joue pas à notre niveau… ce n’est pas nous »… du flan tout ça ! Dans la vie, on est ce que l’on fait. Point.

On a tort de ne pas prêter une oreille attentive aux propos des joueurs de l’équipe de France. Ils en disent long sur leur manière de penser et vivre. La palme de la phrase reviendra sans conteste à Parra, rentré dix min avant la fin et auteur d’un essai d’orgueil (toujours lui) On ne s’attendait pas à une intensité aussi forte, à une technique aussi forte”.  La fin pourrait être comique si elle n’était pas affligeante et désarmante : “On n’a rien à envier à ces équipes dans le jeu.” Ça Morgan, ça reste à prouver et voilà trois ans qu’on l’attend.

Le match des Blacks face aux Anglais, par exemple, était un beau moment. Premier match de l’année 2014 pour nos champions du monde édition 2013 (13 match, 13 victoires). Il y a, évidemment, encore un peu d’huile à ajouter dans ces vrombissantes turbines mais voilà, comme dans 90% des matchs qu’ils jouent, les Blacks gagnent ! On note trois franches et belles occasions d’essai chez les Blacks, manqués d’un rien face à des Anglais tenaces, nerveux, solides mais qui, même s’ils seront près en 2015,n’ont jamais vraiment inquiété la Nouvelle-Zélande. Alors, évidemment, dans une semaine, les « tous noirs » ne feront pas les même erreurs. C’est d’ailleurs tout l’objet d’un test : se jauger, s’étalonner… À bon entendeur !

Le bien-pensant, c’est toujours l’autre

340
natacha polony entretien

natacha polony entretien

Propos recueillis par Élisabeth Lévy, Gil Mihaely, Marc Cohen et Daoud Boughezala.

Causeur : Est-ce que ça existe, le « politiquement correct » ? Et si oui, comment le définissez-vous ?

Natacha Polony : Il faudrait déjà rappeler qu’au départ, le politiquement correct désigne une façon d’édulcorer le langage pour éviter de nommer les choses parce que cette dénomination pourrait choquer. Derrière ce terme, il y a l’idée que le réel est violent et qu’on va l’adoucir en niant ou en contournant les problèmes.

Autrement dit, le politiquement correct est un moyen d’évacuer le réel. Au départ, il s’agissait de lutter contre le racisme en criminalisant les termes blessants ou injurieux – « bougnoule », « youpin »… Puis cette protection sémantique s’est étendue à toutes sortes de groupes – des « non-voyants » aux « personnes de petite taille » ou « vertically defied ».

C’est vrai, mais en même temps, le phénomène s’est emballé jusqu’à l’absurde. Pour moi, on a dépassé les limites du raisonnable quand est passé de « Noir » à « Black ». Je m’explique : on commence par proscrire le mot « Nègre » qui est effectivement un terme très péjoratif hérité de l’époque coloniale. Très bien. Puis c’est le mot « Noir » lui-même qui devient insupportable alors qu’il ne comporte aucun jugement dévalorisant mais décrit une réalité de façon neutre, et on se met à employer « Black ». C’est à ce moment-là que le politiquement correct devient une façon de camoufler le réel.

Peut-être, mais n’était-il pas bon d’obliger les gens à garder par devers eux leurs mauvais affects en poliçant leur langage ?

Il est évidemment souhaitable que l’on évite de se lâcher dans le langage. L’un des principes de base de la vie en société reste la bienséance, y compris verbale. Mais à refuser de nommer les choses, on finit par refuser de les voir puis par les voir comme on pense qu’elles devraient être. Au final, on fausse la réalité et le regard de la société sur elle-même. Quand on s’est mis à dire « musulman » à la place d’« Arabe » – que l’on jugeait discriminant, ce qui est curieux quand on y pense – on a changé la définition d’une communauté et peut-être la perception que ses membres avaient d’eux-mêmes. Ils se pensaient « arabes », ils sont devenus « musulmans ». Or, « Arabe » et « musulman », ce n’est pas la même chose ! Rappelez-vous de Sarkozy annonçant triomphalement qu’il avait nommé un préfet « musulman », ce qui est une aberration totale. Les médias se sont mis à parler de « communauté musulmane » puis, par symétrie, de « communauté catholique ». Le langage crée le réel, en particulier lorsqu’il suscite une concurrence entre les communautés.

Peut-être que cette évolution lexicale prend en compte, de façon inconsciente, une évolution sociologique – des « Arabes » qui se sentent de plus en plus « musulmans ». Mais poursuivons : cette novlangue orwellienne n’est-elle pas le produit du panurgisme
des médias qui, pour l’essentiel, reprennent les mêmes termes sans les remettre en question ?

De fait, même si la référence à la novlangue a été usée jusqu’à la corde, elle reste pertinente. Beaucoup de journalistes n’ont plus aucun sens des nuances. Ils ne maîtrisent pas toujours les subtilités de la langue et ont tendance à reprendre les mots des autres. Du coup, certaines dénominations biaisées se répandent très rapidement et deviennent une façon normale de s’exprimer.

Avez-vous un exemple en tête ?

J’ai souvenir d’un fait divers. Dans une école, un enfant épouvantable de 7 ans agressait ses petits camarades en leur plantant des crayons dans la peau. L’institutrice, ne sachant plus quoi faire, décide de le punir en lui faisant passer ses récréations dans un carré dessiné à la craie : une manière que j’ai trouvée très pédagogique de symboliser les limites. La mère s’est répandue sur les ondes contre ce scandaleux « carré de la honte », terme repris aussitôt et sans aucune précaution par le site du Figaro. En employant, sans même utiliser de guillemets, les mots qui lui avaient été suggérés, l’auteur de l’article reprenait aussi à son compte le jugement de la mère.

Ces derniers jours, certains de nos confrères ont eux aussi oublié les guillemets en reprenant le terme clinique d’« europhobe » qu’emploie le Premier ministre pour qualifier les partis opposés à la construction européenne…

« Eurosceptique » supposait encore une réflexion, une critique argumentée alors qu’« europhobe » nous place dans un registre psychologique de peur panique, avec toutes les associations d’idées qui vont avec : xénophobe, homophobe, islamophobe, etc. Cela me rappelle un autre exemple de manipulation du langage. En septembre 2004, quand François Fillon était ministre de l’Éducation nationale, il n’avait rien trouvé de plus malin que de se faire photographier dans Le Figaro Magazine dans l’école du Grand Meaulnes, sur fond de craie et de tableau noir. Il y avait alors sur M6 une émission assez idiote, « Le Pensionnat de Sarlat », où l’on prétendait replacer des enfants dans les conditions d’une école des années 1930. Le Monde a donc titré : « De Fillon à M6, la nostalgie d’un ordre scolaire disparu ». Traduisez : ordre moral et vieilleries pétaino-maurassiennes. Depuis, ces termes ont été totalement galvaudés. Ils ont connu leur heure de gloire dans les années 1990, au moment où Élisabeth Lévy, Philippe Cohen et Jean-François Kahn, qui a alors fondé Marianne, ont commencé à déboulonner les idoles du politiquement correct.

La « pensée unique » a donc émergé en même temps que sa contradiction ? [access capability= »lire_inedits »]

Entre 1995 et 2002, lorsque sévissait une énorme chape de plomb idéologique dont Le Monde, alors dirigé par Edwy Plenel, était le symbole et le relais, il était quasi impossible de dire quoi que ce soit, fût-ce que le niveau de l’École ne montait pas. Le 21 avril 2002 a provoqué une prise de conscience, de même que La Face cachée du Monde de Philippe Cohen et Pierre Péan. Et tout le monde s’est mis à dénoncer la « pensée unique » et la « bien-pensance ». Aujourd’hui, les mots de « bien-pensance » et « politiquement correct », sont repris par ceux-là mêmes qui les incarnent. Le bien-pensant, c’est toujours l’autre, la pensée unique, celle de l’autre ! Ces concepts ne signifient plus rien. Il est temps de passer à autre chose.

L’une des raisons de cette pagaille sémantique est que le point de vue défini comme « politiquement incorrect » il y a dix ans est devenu majoritaire ou, à tout le moins, beaucoup plus répandu dans la société. Et beaucoup de gens confondent opinion majoritaire et opinion dominante. On nous dit : « C’est vous les bien-pensants puisque vos idées sont majoritaires »…

C’est une escroquerie intellectuelle ! Nous sommes face à des gens qui nient la fracture entre les élites et le peuple et qui, dans le même mouvement, nient aussi ce que vit le peuple. Il est vrai que, dans les beaux quartiers, l’insécurité n’est même pas un sentiment, l’immigration, exclusivement un enrichissement, et la différence une chatoyante diversité…
Et si vous osez constater cette coupure, ils vous font basculer du côté obscur de la force. Dans ces conditions, débattre est devenu impossible. L’autre jour, dans « On n’est pas couché », j’assistais à une joute surréaliste entre Aymeric Caron et Christophe Conte des Inrocks. Christophe Conte prétendait que les réacs étaient minoritaires dans l’opinion publique, et Aymeric Caron lui répondait qu’une majorité de Français avait peur de l’islam et était donc xénophobe. Voilà nos rebelles…
Je trouve assez comique de voir des gens se battre pour se dire minoritaires. Certes, il est très agréable de se prendre pour Jean Moulin ou de Gaulle, mais si je crois en mes idées, mon premier souhait est qu’elles soient majoritaires car j’estime que le pays irait mieux en les appliquant. De toute manière, pour un penseur, journaliste, ou éditorialiste, le problème ne devrait pas être de savoir si le camp du mal a gagné ou non. La démocratie consiste à respecter la volonté du peuple souverain, donc à appliquer les idées de la majorité, pour peu évidemment que ces idées ne soient pas contraires à nos valeurs et à nos lois. Mais certains n’acceptent pas qu’une majorité de gens ait des idées qui leur déplaisent.

Si les élites politiques sont coupées du reste de la société, c’est aussi parce que nos gouvernants ne tiennent jamais leurs engagements de campagne. En 1995, six mois après son élection, Chirac a décidé d’appliquer la politique contre laquelle il avait été élu, celle de Balladur…

C’est mon premier cocufiage politique ! En 1995, j’ai voté Chirac pour avoir Séguin et je me suis retrouvée avec Juppé ! Je pense que la majorité du peuple aspire à une espèce de gaullisme social, c’est-à-dire un mélange d’adhésion à la République et d’idées socialement généreuses, le tout fondé sur une communauté souveraine. On l’a retrouvé avec la « fracture sociale » en 1995, dans la popularité de Chevènement en 2002, puis dans les discours de Sarkozy écrits par Guaino en 2007. Sauf qu’à chaque élection, le peuple marche à ce « bluff républicain », pour reprendre la formule de feu notre ami Philippe Cohen, et finit déçu. J’ai souvenir d’un débat avec Christophe Barbier de L’Express, où il soutenait que le discours gaulliste social valait pour être élu mais qu’une fois aux responsabilités, la raison imposait une autre politique. Je lui ai répondu qu’il avait le droit de ne pas être démocrate, mais qu’il devait avoir l’honnêteté de l’assumer.

Reste que tout le monde se dit, et d’ailleurs se pense, démocrate. De la même manière, rares sont ceux qui remettent en cause l’économie de marché, la croissance et la sacralité des libertés individuelles, quitte à se disputer sur leur définition. Les polémiques entre réacs et antiréacs ne sont-elles pas l’écran de fumée qui cache le grand consensus général ?

C’est d’autant plus vrai que les pourfendeurs des réacs placent le clivage fondamental au niveau des questions sociétales. Or, mon vieux fond marxiste me fait penser que c’est sur le social et l’économie que cela se joue. Comme Michéa, je crois que les tenants de l’extension des droits individuels et les tenants de l’extension du marché partagent une vision de la société qui consiste à faire de l’individu rationnel le rouage essentiel des constructions humaines. Face à cette réalité, on continue à perpétuer le vieux clivage droite/gauche sur des sujets comme le « mariage pour tous » ou la « théorie du genre ».

Dans les faits, ce que nous appelons, peut-être à tort comme vous l’avez expliqué, « politiquement correct » est tout de même caractéristique d’une certaine gauche…

Ne laissons pas aux libertaires le monopole de la gauche ! Historiquement, les positions du Parti communiste et de la mouvance chevènementiste sur les questions d’immigration, de sécurité et de mœurs tranchent avec celles de la gauche actuelle. À mon sens, il existe aujourd’hui deux grands clivages qui scindent le paysage idéologique.
Primo, est-on pour ou contre la mondialisation telle qu’elle se fait, l’extension indéfinie du marché : il y a d’un côté une tendance plutôt souverainiste au protectionnisme, et de l’autre le credo libéral de l’ouverture. S’ajoute un second clivage autour de la définition du progrès telle que l’a construite l’Occident : faut-il redéfinir le progrès ou au contraire continuer à croire que le progrès technique va apporter le bien-être ? En croisant ces lignes de fracture, on peut à peu près positionner tout le monde de manière cohérente.

Et vous, où vous situez-vous ?

Étant antilibérale et favorable à la décroissance, je refuse de me faire enfermer dans un camp. Mes positions sur les questions sociétales étant liées à mes convictions économiques, je me définis comme à la fois antilibérale sur le plan économique et « réac » sur les questions sociétales.

C’est un bon exemple : il y a vingt ans, il était presque impossible de se définir comme antilibéral. Aujourd’hui, c’est presque obligatoire : les méchants ce sont les libéraux (généralement qualifiés d’« ultras ») et les gentils ceux qui se battent contre le méchant marché…

Ne vous y trompez pas : au moment des choix cruciaux, les gauchistes antilibéraux préféreront toujours frayer avec des libéraux-libertaires plutôt que de se compromettre avec des gens comme moi. Du point de vue des censeurs, le plus grave est de ne pas être ouvert au progressisme.

Mais même en matière sociétale, la négation du réel est-elle l’apanage des prétendus « modernes » ? À force de critiquer le progressisme et l’antiracisme, n’en sommes-nous pas venus à fantasmer un monde livré aux lobbies LGBT et du Syndicat de la magistrature ?

Bien sûr, les réflexes idiots et l’hystérie ne sont pas l’apanage d’un camp. Je suis frappée de voir certaines personnes dénoncer une espèce de totalitarisme socialo-communiste qui chercherait à nous imposer la pensée syndicale de gauche. Personnellement, j’assume d’être politiquement correcte jusqu’à un certain point. Le racisme me révulse et j’estime qu’il y a des limites à poser. Quand une ministre noire se fait traiter de « guenon », cela me révulse, même si je ne supporte pas l’instrumentalisation de ce fait divers par Taubira et la gauche antiraciste. C’est justement parce que les interdits fusent de tous les côtés qu’il faut développer une pensée nuancée.

Les pourfendeurs des « néo-réacs » et autres « néo-fachos », eux, ne font pas dans le détail !

Ceux qui ont l’impression que leur système s’effondre se montrent particulièrement agressifs. Ils voient une sorte de complot néo-réac dont les instigateurs partageraient une vision (abjecte) et un projet (terrifiant). Pourtant, entre Zemmour, Rioufol, vous et moi, il y a des différences idéologiques absolument majeures. Mais, foin de détails, si la tendance actuelle se poursuit, avec l’émergence de partis que l’on peut appeler « populistes », la victoire du « politiquement incorrect » , ce sera le triomphe électoral du FN. Et nous aurons perdu sur tous les tableaux ! [/access]

Photo : Hannah

Liban : le Hezbollah préféré aux salafistes

29
hezbollah syrie liban daher

hezbollah syrie liban daher

Docteur en science politique, Aurélie Daher est l’auteur de Le Hezbollah. Mobilisation et pouvoir (PUF, 2014)

Daoud Boughezala : Il y a bientôt huit ans, en juillet 2006, démarrait une guerre de 33 jours entre le Hezbollah et Israël. Au terme d’un mois de bombardements intensifs du Liban par l’armée israélienne, Hassan Nasrallah proclamait sa « victoire divine » et battait des records de popularité au Liban et dans le monde arabe. Aujourd’hui, après avoir volé au secours du régime syrien, le parti de Dieu et son leader n’ont-ils pas perdu une  grande partie de leur crédit auprès de la rue arabe et libanaise ?

Aurélie Daher : Dans le monde arabe, le parti a en effet perdu une partie de sa popularité, plus précisément auprès de la frange de la population syrienne opposée au régime de Bachar al-Assad. Mais la popularité du Hezbollah reste intacte auprès des partisans du pouvoir de Damas. Au Liban, l’engagement du Hezbollah en Syrie n’a pas modifié les allégeances politiques : ceux qui se considéraient membres de la coalition du 14 Mars (anti-syrienne et adversaire du Hezbollah) le sont toujours et les partisans du Hezbollah, malgré quelques commentaires critiques quant à son intervention dans le conflit voisin, le soutiennent toujours. La montée en puissance des jihadistes au sein de l’opposition syrienne effraie d’ailleurs tout autant les Sunnites et les Chrétiens du 14 Mars, adversaires de Damas. Au niveau arabe, les critiques ne changent rien à la position du Hezbollah ni à ses moyens d’action. La force du parti ne dépend en rien de sa popularité en dehors de ses frontières.

La puissance du Hezbollah repose-t-elle avant tout sur sa force de frappe militaire ?

Non. Sa puissance lui vient essentiellement de la qualité de son entraînement. Au Liban, il y a aussi sa connaissance du terrain. En 2006, 5 000 combattants du Hezbollah ont réussi à tenir tête à plus de 40 000 soldats israéliens lors de la grande invasion terrestre du Liban-Sud dans les derniers jours du conflit. En Syrie, c’est très nettement la qualité de la formation des combattants qui donne au Hezbollah le dessus.

Pour avoir longuement analysé les pratiques du Hezbollah, vous en concluez que le parti de Dieu ne cherche pas à islamiser ses bastions régionaux (Bekaa, Sud Liban). Est-ce pour se concentrer sur la lutte armée ?

Plutôt pour mieux assurer les conditions nécessaires à la réussite de la lutte armée. En juin 1982, l’invasion israélienne du Liban provoque la création, par une partie du monde militant chiite libanais, d’une nouvelle organisation militaire, la Résistance islamique au Liban (RIL), dont la mission est de combattre l’occupant. La RIL s’adjoint quelques mois plus tard une structure civile dont le rôle est de défendre ses intérêts sur la scène politique libanaise: le Hezbollah. Les tâches sont nettement réparties. La RIL s’occupe de la lutte armée contre les troupes israéliennes stationnées au Liban-Sud et le Hezbollah se charge d’une double tâche. Il mobilise au nom de la RIL, attirant vers les rangs de celles-ci les jeunes aspirants au combat, et travaille, au sein de la société libanaise, puis bientôt de sa classe politique, à assurer les conditions adéquates pour que la RIL puisse mener à bien sa résistance contre les troupes de Tel-Aviv. Le fait est qu’une observation des pratiques sociales et politiques du Hezbollah confirme bien cet ordre des priorités.

Comment le Hezbollah mobilise-t-il sa base ? Son action sociale et caritative est-elle l’un des ressorts de sa popularité ?

La mobilisation du Hezbollah s’appuie sur plusieurs piliers. Le premier est l’ensemble des réalisations engrangées par la RIL au cours des ans. La Libération du Liban-Sud, aux mains des combattants de la RIL, d’une occupation israélienne qui aura duré 22 ans, puis la victoire de 2006 face à une offensive israélienne de 33 jours et 33 nuits consécutifs, sont les deux principales médailles militaires arborées par le parti. Les échanges de prisonniers entre le Hezbollah et Israël, qui ont permis la libération des derniers Libanais des geôles israéliennes, figurent également à son palmarès. Cela a créé, au sein de la communauté chiite, un large sentiment de fierté et de reconnaissance envers le Hezbollah.

Certes, l’’appareil social du parti et ses associations caritatives aident eux aussi à la mobilisation. Toutefois, contrairement à une idée très répandue, elles ne le font pas en créant un réseau clientélisé autour du parti. Les subventions assurées par les associations du parti ne suffisent pas à répondre aux besoins énormes de la communauté chiite. Leur rôle est avant tout de donner une image positive du parti, en jouant sur des référents moraux et déontologiques.

À vous lire, le Hezbollah serait perçu comme « le seul parti national » libanais. N’est-ce pas paradoxal pour un parti et une communauté chiite doctrinalement très liés aux clercs iraniens ?

Ni le Hezbollah ni la communauté chiite libanaise ne se considèrent iraniens avant d’être libanais, leur allégeance nationale comme identitaire va toujours au Liban. Le rapport de la communauté chiite libanaise à l’Iran consiste essentiellement en une préférence politique et stratégique régionale – comme d’autres au Liban peuvent préférer une alliance stratégique avec les Etats-Unis ou la France, sans se sentir plus américains ou français que libanais pour autant. Cette préférence chiite est agrémentée d’une sympathie d’essence religieuse et culturelle qui n’enlève rien à l’attachement de la communauté chiite à son pays d’origine.

Quid de l’idéologie officielle du Hezbollah, le wilayat-al-faqih, qui le subordonne à la République islamique d’Iran ?

Le principe de wilayat al-faqih, ou « gouvernement du Jurisconsulte », qui régit le rapport du Hezbollah au commandement iranien n’est pas une relation d’obédience aveugle. Contrairement à une idée répandue, le parti de Dieu  dispose d’une grande marge de manoeuvre dans la prise de décision. Le wilayat-al-Faqih connecte la direction du Hezbollah non pas au gouvernement iranien mais au Guide de la Révolution, lequel ne formule pas des « ordres », mais intervient dans deux types de cas. Il donne son aval ou le refuse a posteriori à une décision du Hezbollah qui pourrait mettre en péril les intérêts de la République iranienne ou dont la légitimité religieuse n’est pas claire. Il joue par ailleurs le rôle d’arbitre si aucune majorité d’opinion ne se dégage au sein de la direction du Hezbollah autour d’un différend qui pourrait mettre l’organisation en danger.

Que pensez-vous des conclusions de l’enquête du journaliste Yves Mamou selon laquelle le Hezbollah tirerait une grande partie de ses revenus du trafic de drogue et du blanchiment d’argent ?

Cette thèse est inexacte. Le Hezbollah dispose de multiples sources de rentrées d’argent, provenant du soutien de la société libanaise elle-même et d’aides ponctuelles de l’Iran en cas de grande crise, comme lors de la guerre de 2006. Yves Mamou s’appuie essentiellement sur le reportage d’un quotidien américain autour des réseaux de drogue impliquant des Libanais chiites en Amérique latine. Mamou s’est contenté de reprendre les conclusions du journaliste, qui, ayant visiblement une très pauvre connaissance de la culture chiite, a confondu une pratique religieuse traditionnelle et une exploitation financière pensée, orchestrée par le Hezbollah. Il se trouve que les chiites pieux versent un impôt religieux inconnu du sunnisme, désigné sous le nom de khums (« quint »). Il représente 20% des économies réalisés sur un salaire ou du bénéfice net d’une exploitation commerciale. Il est reversé au marjaa de son choix (le grand clerc dont on a choisi de suivre les édits religieux). Ce marjaa peut être de la nationalité que l’on souhaite. Par conséquent, chaque marjaa a des représentants dans chacun des pays où existe une communauté chiite ; ceux-ci se chargent de collecter ces impôts au nom du marjaa qu’ils représentent. Au Liban et au sein de la diaspora libanaise, les chiites ayant choisi l’ayatollah Ali Khamenei comme marjaa doivent reverser leurs impôts à ses représentants, en l’occurrence Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, et Muhammad Yazbeck, membre du Conseil de décision du parti.

Reste que le Hezbollah a pu profiter de l’argent de la drogue par des voies détournées…

Le lien avec certains réseaux de trafiquants de drogue est donc le plus souvent le suivant: certains membres de ses réseaux, d’origine libanaise et chiite, entendent payer leurs impôts islamiques au nom de leur rattachement à la guidance de Khamenei, et envoient donc une partie de leurs revenus vers le Hezbollah. Cela ne signifie pas que la direction du Hezbollah soit consciente de l’origine de ces revenus, comme cela ne peut être présenté comme une gestion planifiée par le parti de réseaux de drogue en Amérique latine.

*Photo : Mohammed Zaatari/AP/SIPA. AP21565693_000001.

Nos élites sont figées dans le dogmatisme

74
michel maffesoli elites

michel maffesoli elites
Michel Maffesoli est sociologue, professeur à la Sorbonne, membre de l’Institut universitaire de France et administrateur du CNRS. Il a récemment co-écrit avec Hélène Strohl Les nouveaux bien-pensants (Éditions du moment).

Causeur : En conclusion de votre dernier livre, Les nouveaux bien-pensants, vous expliquez que l’avenir appartient aux « esprits affranchis », qui viendront demain nous libérer du conformisme des « esprits asservis ». Qu’est-ce qu’un esprit asservi par la pensée unique ?

Michel Maffesoli : Je vise les journalistes, politiques et autres universitaires – souvent soixante-huitards – asservis aux grandes idées de la modernité. Leurs esprits marxisés sont restés bloqués sur les vieilles idées progressistes. Certes, nous n’allons pas cracher dans la soupe : les Lumières, puis le XIXe siècle, ont accompli de belles choses. Reste qu’un nouveau cycle commence.

À vous lire, ce n’est pas dans les milieux universitaires – que vous comparez à l’univers des « racailles » de banlieue ! – que naîtront des esprits affranchis…

Dans les sciences humaines et sociales, un esprit libre a rarement droit de cité à l’Université. Prenez Baudrillard. Il est resté maître de conférences en sociologie toute sa vie et son nom n’apparaît jamais dans les bibliographies. Il y a encore quelques années, la France était la troisième destination des étudiants étrangers. On n’avait pas de pétrole, mais on avait des idées ! Aujourd’hui, on a reculé à la cinquième ou sixième place. Je vais retourner en juin à Shanghai, pour le Forum mondial de la culture. La dernière fois, sur une centaine d’invités, j’étais le seul Français. Et mes trois ou quatre derniers très bons thésards ont refusé de travailler à l’Université. Ce sont des indices de notre perte de crédibilité.

La situation de notre enseignement supérieur paraît préoccupante. Mais faut-il en imputer la responsabilité à notre intelligentsia pétrie de « politiquement correct » ? [access capability= »lire_inedits »]

Nos élites intellectuelles nomment les choses par leur contraire. Certains adeptes du conformisme le plus plat se qualifient de rebelles. Comme dans 1984 et Le meilleur des mondes, ils utilisent le principe de l’antiphrase absolue et sont prêts à appeler le ministère de la guerre « ministère de l’amour ». Mais ils savent leur cause perdue : une idéologie s’achève quand elle n’a plus les mots pour décrire le réel.

Justement, vous jugez que les mots de « république, démocratie, citoyen » sont devenus de simples incantations dont politiques et médias nous rebattent les oreilles. Est-ce vraiment politiquement correct de défendre ces grands principes à la dérive ?

Comme l’avait compris Michel Foucault, quand un mot ne désigne plus rien de probant, il devient incantatoire. On ne peut plus penser la République comme étant « une et indivisible ». Dès lors, il faut trouver d’autres mots. Un peu par provocation, j’ai lancé l’idée de « tribus » pour penser la mosaïque de groupes divers auxquels nous appartenons aujourd’hui.

La remise en cause de l’unité républicaine, la détestation des politiques et la méfiance envers les médias ne se sont jamais aussi bien portées. Dans ce sens, ces idées sont-elles encore « incorrectes » ?

Ces idées se portent bien, mais pas chez ceux qui ont le pouvoir d’écrire. Actuellement, nos élites restent figées sur la dogmatique moderne, autour de la fiction d’un individu qui se réalise par le travail, au moyen de la raison, en fonction de l’avenir. Quand Sarkozy parlait de la « valeur travail », je lui avais dit qu’il était marxiste jusqu’au bout des ongles ! Ça, c’est le politiquement correct. Le simple fait de vouloir dépasser les grandes idées modernes – progrès, valeur travail, rationalisme – suffit à être accusé d’hérésie.

Il y a quand même des esprits frondeurs à l’Université et dans la presse. Vous en êtes la preuve vivante !

Pour avoir essuyé des critiques violentes parce que ma pensée postmoderne fait appel à l’imagination, et pas simplement à la raison, je peux vous certifier qu’il n’y a pas un seul « incorrect » dans le milieu universitaire. On entend quelques voix dissonantes dans les médias, mais Éric Zemmour, Élisabeth Lévy et Alain Finkielkraut peinent à couvrir le discours des 80% de bien-pensants.

Je vais me faire l’avocat du diable. Un certain « politiquement correct » n’est-il pas nécessaire pour éviter de libérer un discours populiste ?

À force de diaboliser le « populisme » et le « communautarisme », la France est vraiment déphasée. On dénonce en permanence le communautarisme, alors qu’il faut reconnaître l’existence des communautés. De la même manière, il y a chez nos gens de gauche une telle peur, un tel mépris du peuple, qu’ils vont taxer de « populisme » tout ce qui est la simple expression du bon sens.

Pourquoi réhabilitez-vous le bon sens ?

Un arbre ne peut croître s’il n’a pas de racines. Je défends donc l’enracinement dynamique : on vient d’un lieu, d’un pays, d’un village, sans se sentir étranger à ce qui se passe de par le monde. Le bon sens, c’est aussi dire qu’il y a des sexes, contre la « théorie du genre », cette construction abstraite de la société. Paradoxalement, les discours démagogiques à la Mélenchon ou Le Pen sont un symptôme de notre incapacité à dire ce qui est vécu. Souvenons-nous, ici, de Descartes qui en appelait au « bon sens et à la droite raison réunis ».

Dans votre analyse de la falsification du réel, vous pointez l’influence des « trois M » (Minute, Mediapart et Marianne)…

Je connais moins Minute, mais je considère que Marianne et Mediapart sont des inquisiteurs, au sens où ils reproduisent les méthodes de l’Inquisition, sur laquelle j’ai beaucoup travaillé. Ce n’étaient pas les curés qui tuaient. Ils se contentaient, hypocritement, pour sauver l’âme, de dénoncer, puis ils passaient le relais au bras séculier. Aujourd’hui, Plenel se contente de dénoncer, puis ce sont les juges qui sanctionnent. Ce travail de flic m’inquiète. Au fond, les anciens trotskards comme Plenel restent ce qu’ils sont : des commissaires du peuple. Il n’est bien sûr pas question de donner un satisfecit au fraudeur Cahuzac, mais je reste très marqué par une vieille idée situ : on ne combat pas l’aliénation avec des moyens d’aliéné ! [/access]

*Photo : Hannah