Chaque époque secrète son cavalier vengeur, revenu d’on ne sait quelle solitude pour plonger,de ses anciens compagnons de route, la tête dans le vomi. Tout en haut,voici Péguy,voici Bernanos. D’une carrure plus modeste sans doute, voici Guy Hocquenghem (1946-1988), militant gauchiste en 68, membre actif, dans les années 70, du FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire), journaliste à Libération de 1976 à 1981 et auteur de plusieurs romans. Oui, Hocquenghem fut de ces Don Quichotte dont les adversaires assagis excellent à pointer la « triste » figure, les outrances verbales et le manque de discernement : pauvre Guy, qui n’avait point mûri ! À Raphaël Sorinqui, au patron de Libération,demandait en avril 1986 s’il n’y avait pas par hasard un peu de vrai dans cette Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary où il se trouvait quelque peu malmené,ce dernier répondait : « Je ne me pose pas du tout la question. »

Ce pamphlet au titre devenu proverbial paru en 1986 et réédité récemment par les éditions Agone, c’est le portrait au vitriol d’une époque qui – et bien que nous sortions alors à peine des langes –ne laisse pas de nous coller à la peau, comme le mazout au plumes d’un goéland par temps d’Amoco Cadiz ; mazout dont quelques francs-tireurs, parmi lesquels Hocquenghem, nous aident à nous désempêtrer chaque jour davantage.

Faut-il nommer les personnages de cette Lettre qui, si elle avait été un roman, eût pu s’appeler Le Retournement ? On sait par cœur cette épopée des chevau-lourds du mitterrandisme de chic et de toc.Ellepivote, écrit Hocquenghem, autour de « deux reniements : celui des « ex » de mai 68 devenus conseillers ministériels, patrons de choc ou nouveaux guerriers en chambre, et celui du socialisme passé plus à droite que la droite. » Bien que rebattue,cette histoire reste étrangement ignorée d’une partie de la jeunesse,laquelle a longtemps cru, malgré les démentis les plus cinglants, que Rome était encore dans Rome, et Mauroy dans Fabius.

Les trente dernières années sont là, en germe : une politique frappée au dur coin du « bon sens » et du pragmatisme pour le fond, et pour la forme,cette manière alors inédite d’enrober le gris dans le rose, et le grumeau dans la crème.L’histoire narrée par Hocquenghem avec la violence des enthousiasmes trahis,c’est, pêle-mêle,la ouatée soumission des rebelles anti-CRS à Tonton la Francisque ; la mue d’une poignée de papillons gauchistes en larves poudrées du roi; l’âpre conquête, par les anciens compagnons de route du prolétariat, des gamelles de l’Entreprise, de l’Administration et de la Culture.On y voit des anti-impérialistes par réflexe devenir atlantistes par réaction ;La Cause des peuples, faire place à la cause des people.Yves Montand, après avoir chanté Bella ciao, chevrote Vive la crise !, et le patron du quotidien fondé par Sartre déclarera quant à lui : « Tout m’a profité ». Les anticonformistes (thèse) passés notaires (antithèse) se font notaires« anticonformistes » (synthèse),et les Grandet de la finance etdu pantouflage se montrent amoureux de leur collection d’albums des Clash et de contacts dans le show-biz autant que de leur tas d’or. Mou désir de durer ! Ce furent, à l’intérieur, les noces du cynisme et de la vertu, de la servilité et de la morgue ; à l’extérieur, l’union de la larmichette et du tapis de bombes.

Stupéfaction : ce fourre-tout a tenu. Rien de plus solide que ce qui est vague ; rien de plus fort que l’informe. « Consensus : sous la gauche, écrit Hocquenghem, il s’est chargé d’effacer le pôle contestataire et toute différence entre idéologies. Non en les critiquant toutes, mais en les assemblant bout à bout » (nous soulignons) Face à une droite bête et lisse, pragmatique sans être sexy, la gauche (la politique comme l’intellectuelle) sut être cette marâtre à qui un fort parfum de vertu autorise de vouloir tout et de faire son contraire. « Que voulons-nous ? Tout», disait déjà un slogan de mai. Tout, c’est le néant. Néant qu’il ne s’agira dès lors que de promouvoir médiatiquement,au moyen d’une« frivolité qui n’est jamais folle, mais juste fofolle et inoffensive pour les puissants ».

Ceux qui sont passés du col Mao au Rotary sont en train de sombrer : qui les regrettera ? Jusqu’à présent, cette « génération » si peu chahutée avait pris soin d’endormir les suivantes par de savantes caresses à l’encolure : jeunisme lugubre, antifascisme en plastique et néocolonialisme humanitaire en papier mâché. Jetons vite la dernière pelletée de terre, en nous gardant d’aller valser comme des automates dans les bras d’une« réaction » trop souvent mimétique, et carburant au ressentiment. De mai, avec Guy Hocquenghem, gardons-en mémoire la générosité, l’énergie, et le beau sérieux de la jeunesse.

Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, Guy Hocquenghem, Éditions Agone.

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