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Réforme du collège : l’échec pour tous

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Impulsée par son prédécesseur, conçue par les fonctionnaires en place au ministère, les mêmes qui depuis des années ont insufflé une politique de démolition progressive de l’enseignement français, Najat Vallaud-Belkacem se charge de porter cette nouvelle réforme du collège avec une détermination et une candeur qui font peur.

Elle n’est pourtant animée que de bonnes intentions et sans doute par une sincère conviction. Lorsqu’elle déclare, interviewée par Guillaume Durand, que son intention est « de donner à tous les élèves les conditions et les clefs de la réussite pour permettre que seuls l’effort et le mérite les distinguent ensuite », on ne peut qu’être d’accord. Mais, se plaignant de la mauvaise foi de certains, n’en fait-elle pas preuve elle-même en feignant de croire que les opposants à la réforme ne contestent pas cet objectif évidemment louable mais la politique qu’elle compte mettre en œuvre pour l’atteindre ?

Les détracteurs du projet ont peut-être trop mis l’accent sur leurs critiques vis-à-vis de l’enseignement des langues vivantes ou mortes. Si pertinentes qu’elles soient, ces objections font perdre de vue le plus dangereux de la réforme : son inspiration générale. Le principe sous-jacent est qu’en multipliant les activités transversales, si possible ludiques, au détriment des savoir fondamentaux et en saupoudrant les enseignements d’heures de soutien, on va parvenir à faire réussir tous les élèves. Derrière un discours prétendument moderne et audacieux, la ministre ne propose que de vieilles recettes coûteuses qui ont déjà montré leur inefficacité et aboutissent inéluctablement à un abaissement général du niveau. L’une des principales mesures prévues est la mise en place des E.P.I. (Enseignements Pratiques Interdisciplinaires) qui vont absorber avec l’accompagnement personnalisé 20% du travail des élèves. Leur objectif est, d’après le ministère, de permettre « aux élèves de comprendre le sens de leurs apprentissages en les croisant, en les contextualisant et en les utilisant pour réaliser des projets collectifs concrets ». Ces enseignements par projets, présentés comme une nouveauté mais expérimentés de longue date au lycée sous des formes légèrement différentes, a priori séduisants, posent de nombreux problèmes. L’expérience montre en effet que le profit qu’en tirent les élèves est dérisoire au regard du temps qu’ils consomment. Les compétences auxquelles ils font appel sont très disparates suivant les disciplines et souvent non adaptées au niveau de l’élève, soit parce qu’elles sont trop compliquées soit parce qu’elles sont trop simples. L’enseignement disciplinaire y est difficilement maîtrisable et il en résulte pour les élèves une formation molle et imprécise, alors que les jeunes d’aujourd’hui ont plus que jamais besoin d’être encadrés.

 

Protégé par le groupe, assuré d’être bien rémunéré pour un travail sans difficulté et en fait non évaluable et donc toujours noté complaisamment, l’élève ne sent pas tenu de faire de réels efforts et il n’en retient pratiquement rien. Ce qui est déjà vrai au lycée le sera davantage au collège et on peut déjà mesurer la gabegie que cela provoquera. Mais, dans le politiquement correct ambiant, on attribue au travail en groupe des élèves, comme d’ailleurs à celui des enseignants, des qualités miraculeuses auxquelles tout le monde fait semblant de croire tout en sachant qu’il est mal adapté à des élèves qui manquent de maturité et de connaissances de base solides. Quoi qu’il en soit, l’élève en échec scolaire ne trouvera pas là le moyen de s’en sortir, on l’aura artificiellement distrait et pendant ce temps privé d’une réelle formation. Une autre mesure phare est l’accompagnement personnalisé ouvert à tous les élèves que l’on pratique déjà depuis trois ans en lycée où il s’est montré coûteux et particulièrement inefficace.

 

Les syndicats de gauches prétendent que c’est parce les moyens alloués sont insuffisants, le ministère parce ce que ce sont les professeurs qui ne savent pas mettre à profit les quelques heures qui lui sont réservées. Tous évitent de le remettre en cause parce que cela fait partie des nouveaux tabous dont il est de mauvais goût de contester la pertinence. Pourtant, il suffit d’un peu de bon sens pour se rendre compte qu’il faudrait, pour avoir quelques chances d’être efficace, des moyens financiers et intellectuels inaccessibles.

 

Au lycée, ce n’est pas avec deux heures par semaine à partager entre toutes les matières, ce qui laisse au mieux par matière un groupe de 15 élèves tous les 15 jours, soit 3 minutes et 40 secondes par élève, que l’on peut sérieusement se pencher sur les difficultés particulières de chacun d’eux. Et, même si les moyens étaient deux, trois, quatre fois plus importants, cela resterait encore très insuffisant. Et, quand bien même les aurait-on, serait-on capable de comprendre le fonctionnement du cerveau de chaque élève et de trouver pour chacun d’eux un remède approprié ? Et, quand bien même, il ne resterait plus suffisamment de temps pour l’enseignement de base. Et, quand bien même arriverait-on à tout caser dans l’emploi du temps, il y aurait un perpétuel décalage entre les lacunes que l’on tenterait de combler d’un côté et celles qui apparaîtraient de l’autre côté dans la suite du programme.

 

On est face à une nouvelle utopie à laquelle les psychopédagogues et les prétendus experts en science de l’éducation s’accrochent éperdument pour éviter que l’on s’attaque au plus précieux de leur tabou et pourtant la principale cause de la faillite du système éducatif français, le principe du collège unique. De réforme en réforme, ils imposent aux ministres successifs une politique dont ils ont de plus en plus de mal à dissimuler le cuisant échec. Comment peut-on honnêtement croire qu’après avoir trimbalé dans un même sac des boules de pétanque et des boules de ping-pong, il suffira pour raccommoder ces dernières nécessairement abîmées de les prendre collectivement et de souffler un peu dessus ? Fondre tout le monde dans un même moule est une violence faite au genre humain. Il y a plusieurs formes d’intelligence, de talents et des personnalités diverses, c’est ce qui en fait sa grande richesse. L’intérêt général est de permettre à chacun de s ‘épanouir dans un environnement qui lui convient et de trouver son chemin. Certains ont une intelligence concrète, d’autres abstraite et entre ces eux extrêmes il y a toute une panoplie de nuances. Dans cette machine à broyer, certains élèves font des choix précoces, ce n’est pas nécessairement par manque d’ouverture d’esprit, cela est parfois l’affirmation d’une personnalité qui ne veut pas se laisser embarquer dans un paquebot qu’elle n’a pas choisi. C’est aussi souvent une forme d’auto-défense devant une épreuve que l’on ne sent pas capable, à tort ou à raison, d’affronter. Alors, la porte se ferme et plus rien ne rentre. Insister devient contre-productif. Quelle folie de croire que c’est à coup d’heures de soutien supplémentaires que l’on va régler le problème !

Cette manière de procéder conduit à une forme de harcèlement moral, particulièrement pervers car on fait croire à l’élève que l’on agit pour son bien et il se sent encore plus dévalorisé s’il n’arrive pas à en tirer profit. Pour défendre la suppression des classes européennes et bilingue, la ministre déclare qu’elle est contre ce qu’elle appelle « l’élitisme dynastique » qui, toujours selon elle, « reproduit des avantages sociaux de certains en leur offrant, toujours aux mêmes, des classes de contournement, des filières sélectives, des offres de choix qui ne sont réservés qu’à eux ». Elle se fait ici clairement la porte-parole d’une certaine gauche excessive qui devant l’impossibilité de faire suivre à certains un parcours d’excellence veut l’interdire à tous. Les classes européennes, comme les anciennes classes à option, sont ouvertes à tout élève, quelle que soit sa condition, pourvu qu’il ait le goût et les moyens de les suivre. Elles ne sont nullement réservées à une hypothétique dynastie qui n’existe que dans la tête de la ministre, à moins de considérer que les « bons élèves » constituent une caste à part que l’on doit au nom d’un égalitarisme fanatique rabaisser. C’était sans doute ce même état d’esprit qui inspirait le projet, auquel elle a apparemment renoncé, de noyer l’enseignement du grec et du latin dans un vaporeux E.P.I. intitulé « Langues et cultures de l’Antiquité ». C’est ainsi qu’en voulant la réussite pour tous que l’on va une nouvelle fois organiser, par aveuglement idéologique, l’échec pour tous.

*Image : Soleil.

Nile Rodgers remet le son

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nile rodgers funk

La funk ne meurt jamais ! Après 23 ans d’absence, Nile Rodgers revient dans les bacs  avec le groupe mythique Chic. Son nouvel album s’appellera « It’s About Time ». Les nostalgiques du son à l’ancienne peuvent d’ores et déjà écouter le titre « I’ll Be There » en hommage à Bernard Edwards. Si vous ne connaissez pas ce génie de la piste de danse, plongez-vous dans C’est chic, son autobiographie parue chez Ruefromentin. Ceux qui aiment la Soul américaine, les films Blaxploitation et l’envers du show-business seront aux anges. Nile Rodgers y raconte sa vie de producteur et de guitariste sans langue de bois. Le résultat est âpre, brutal et terriblement excitant. Sorti aux Etats-Unis en 2011, ce livre revient sur les grandes heures de la Disco, du R&B et du jazz-funk sur fond de tensions raciales et trafics de drogue. Ça commence comme dans une Série B où Pam Grier agitait son opulente poitrine, dans une de ces rues crasseuses de New-York ou de L.A, entre petits italiens, juifs, mexicains, noirs et blancs, un temps où la ségrégation coupait l’Amérique en deux. A la fin des années 50 dans un pays où la société de consommation faisait des miracles économiques et les mœurs en étaient restées aux romances de Margaret Mitchell. Nile n’était pas un gamin tout à fait comme les autres, une mère noire, un beau-père blanc, maigrichon, myope, insomniaque, asthmatique, louveteau et pour aggraver son cas, vivant au milieu d’adultes qui consommaient de la dope comme d’autres s’empiffrent de M&M’s.

Et pourtant, les parents du petit Nile étaient cools, ils s’habillaient comme des princes, sniffaient comme des damnés. Ils étaient à la croisée des mouvements hippie, beatnik et du Black Power. Quand elles livrent leur autobiographie, les stars américaines parlent cash, ne contournent pas leurs problèmes d’addictions. Nous sommes loin des bios ripolinées de nos idoles françaises, fades comme un cassoulet en boîte. Avant de décrocher son premier contrat professionnel à 19 ans, Nile Rodgers va donc fréquenter ce monde interlope où l’héroïne, les viols, les armes à feu et la frénésie sexuelle font partie du quotidien d’un mineur livré à lui-même. Les cent premières pages haletantes valent, à elles seules, que vous vous plongiez dans ce témoignage même si vous n’avez jamais entendu le tube planétaire « We are family » chanté par Sister Sledge. Leur charge émotionnelle sans pathos mielleux dépasse les meilleurs polars du moment. Nile ne s’apitoie jamais sur son sort, il alterne même des passages comiques et des scènes plus dramatiques, sa première chaude-pisse, son job qui consiste à nettoyer l’avion de Sinatra et approcher ainsi les pontes de l’industrie du disque, sa rencontre avec l’héritière Firestone ou encore son passage aux Urgences en compagnie de Andy Warhol. Et puis, il y a la vraie rencontre musicale avec le bassiste Bernard Edwards, Nard pour les intimes, le jour et la nuit selon Rodgers. Ils vont ensemble créer la plus grosse machine à tubes de la période Disco : le groupe CHIC. Qui n’a jamais vibré aux premières notes d’« Everybody dance » ! Cette basse satanique qui pose la mélodie avec la force d’un destroyer suivie par cette montée chromatique qui a fait plus pour le rapprochement des corps que n’importe quel film porno. Nile Rodgers, musicien exceptionnel, explique le succès de CHIC par ce métissage culturel : « On a décidé de développer un nouveau son au croisement du jazz, de la soul et des grooves funk, avec des mélodies et des paroles sous influence plus européenne ». CHIC enchaîne alors les succès jusqu’au légendaire « Le Freak » en 1978 (6 millions de disques vendus, triple disque de platine). Suivront « Good Times », « My Forbiden Lover », Nile s’achète une Porsche 911 et un bateau cigarette. Le Studio 54 devient alors sa seconde maison (à lire les secrets des toilettes et de la mezzanine, le plus grand baisodrome de New-York). Si Nile résume sa vie à « coco, bibine et nanas », à une ininterrompue tournée des boîtes en Maserati Bora, il trouve le temps d’écrire « Upside down » pour Diana Ross ou de produire « Let’s Dance » de David Bowie  et « Like a Virgin » de Madonna. Principale source d’inspiration des premiers rappeurs, Nile a mis sa touche rythmique sur des dizaines d’albums, d’INXS en passant par Duran Duran, Mick Jagger, Grace Jones, Claude Nougaro ou même Sheila. Un seul mot d’ordre : tous en piste !

C’est chic de Nile Rodgers – Editions ruefromentin.

I’ll Be There – Chic featuring Nile Rodgers – Album vinyle – Warner Bros.

*Photo : wikicommons.

Le Corbusier, un salaud radieux?

corbusier beaubourg vichy

À l’occasion du 50e anniversaire de sa mort, Beaubourg rend un hommage monumental à Le Corbusier (1887-1965). Et trois livres instruisent à nouveau son procès pour sympathies avérées pour les régimes totalitaires. Comme si thuriféraires et détracteurs avaient du mal à admettre que l’on puisse être à la fois un grand homme et un sale type.

Cela s’appelle « Mesures de l’homme » – un titre à la mesure de la statue que Beaubourg élève à la gloire du prophète de notre modernité architecturale, qu’il imagina très tôt, vers les années 1915-1920. À l’occasion du cinquantième anniversaire de sa mort, le Centre Georges Pompidou célèbre avec faste la mémoire de Charles-Édouard Jeanneret-Gris, passé à la postérité sous le nom de Le Corbusier.
Que l’institution, pour la deuxième fois en vingt-huit ans, offre la consécration d’une rétrospective posthume de son œuvre à un remarquable bâtisseur, contesté et plus encore adulé par la profession, aurait pu inspirer un débat de haut vol, l’une de ces disputes françaises qui enflamment la Rue d’Ulm et France-Culture. Nous a-t-il conduits à une impasse ou ouvert un horizon ? Que conserver et que rejeter de ce penseur magistral qui incarne autant l’aberration que la perfection d’une certaine architecture ? On aurait vu s’affronter, avec force arguments esthétiques et savants, les admirateurs du visionnaire et les contempteurs du bétonneur fou.[access capability= »lire_inedits »]
Malheureusement, nous n’avons pas encore pu visiter l’exposition (qui a ouvert le 29 avril) ni parler aux commissaires, mais en fait de débat, c’est à un procès qu’on risque d’assister. Face au temple Beaubourg où on célèbre le culte, la contre-offensive vient de l’édition, qui a ouvert les tiroirs et les placards du défunt, libérant un cortège d’ombres, de figures, de faits, et le masque d’un homme aux inquiétantes fidélités idéologiques. Le plus fameux des architectes du XXe siècle est la cible d’un tir groupé : Un Corbusier, de François Chaslin, au Seuil, Le Corbusier, un fascisme français, de Xavier de Jarcy, chez Albin Michel, et Le Corbusier, une froide vision du monde, de Marc Perelman, chez Michalon. De ces livres, et des faits qu’ils évoquent, il n’est nullement fait mention à Beaubourg : les commissaires de l’exposition ont rappelé à l’AFP que les relations de Le Corbusier « avec Vichy avaient été traitées » lors de la rétrospective de 1987. Comprenez qu’il n’y a plus rien à voir.

Autant le dire d’emblée, l’accusation ne manque pas d’arguments : Le Corbusier tenta par tous les moyens de faire valoir ses mérites auprès des pires dictatures du XXe siècle. Il usa d’un vocabulaire de courtisan à l’adresse de Benito Mussolini et d’Adolf Hitler. Cherchant à réussir dans la nouvelle Europe qu’ils ébauchaient en massacrant des populations entières, il ne se représenta pas un seul instant la tragédie de ce temps.
Bref, Le Corbusier était incontestablement un sale type. Seulement, il n’était pas que cela. Or, si Beaubourg évite prudemment de s’appesantir sur les aspects les plus fâcheux de sa biographie, ses détracteurs, eux, la réduisent à ces seuls aspects. De surcroît, et c’est ce qui rend souvent leur entreprise pénible, on dirait qu’à travers celui de l’architecte, c’est le vieux procès en fascisme de la France qu’ils instruisent inlassablement : né suisse en 1887, Le Corbusier est mort français le 27 août 1965 – que ne mourut-il genevois, portoricain ou moldave !
Il est vrai que Le Corbusier a été protégé par une sorte d’omerta des autorités et peut-être plus encore par la bienveillance des milieux culturels, qui pardonnent beaucoup à ceux qu’ils tiennent pour avant-gardistes. De ce point de vue, il apparaît comme l’anti-Heidegger. François Chaslin parle de « retour du refoulé » : « quand on cache trop une chose, un jour elle explose ». En réalité, les trois ouvrages cités ne contiennent guère de révélations : on savait tout ou presque, en tout cas on pouvait savoir, au moins depuis la publication de sa correspondance en 2002 (Le Corbusier, choix de lettres, sous la direction de Jean Jenger, éditions Birkhäuser, 2002). Exemple, cette lettre à sa mère, écrite le 31 octobre 1940 : « Nous sommes entre les mains d’un vainqueur et son attitude pourrait être écrasante. Si le marché est sincère, Hitler peut couronner sa vie par une œuvre grandiose : l’aménagement de l’Europe. »

Perelman a le mérite de rechercher la cohérence entre l’artiste et l’idéologue. Le Corbusier, qui ne possédait pas le diplôme d’architecte, a très vite trouvé sa voie dans l’art de construire. Le machinisme dont il se réclame va de pair avec un humanisme paradoxal qui appelle une conception radicalement neuve des villes, du travail, du mode de vie, de la circulation des automobiles et des hommes. Pour Perelman, cette ambition d’une totalité en béton armé ne peut exister que dans un esprit totalitaire. Dans un recueil d’articles paru en 1986 (Urbs ex machina, Le Corbusier, Les Éditions de la Passion), Perelman lui reprochait déjà son esprit de système, sa froideur d’efficacité, sa révérence à l’« ordre fatal » et déplorait son règne sans partage sur la « tribu des architectes ».
Xavier de Jarcy développe quant à lui une implacable litanie à charge, brossant une personnalité glaçante, que rien n’affecte hors les déconvenues de sa carrière. Le Corbusier se complaît immédiatement dans la défaite. Sa correspondance regorge de diatribes antipatriotiques et antisémites. Le 2 août 1940, après que la débâcle a jeté sur les chemins la population effarée, il écrit encore à sa mère : « La défaite par les armes m’apparaît comme la miraculeuse victoire française. Si nous avions vaincu, la pourriture triomphait, plus rien de propre n’aurait pu prétendre vivre. Le nettoyage s’est fait d’un coup. Les hommes sont intacts, disponibles. Heures singulièrement vivantes si l’on sait les employer ! Renouvellement, balayage, nettoyage. (…) L’argent, les juifs (en partie responsables), la franc-maçonnerie, tout subira la loi juste. Ces forteresses honteuses seront démantelées, elles dominaient tout. » (Jarcy, p. 206). S’agissant des juifs, il semble réserver sa bile à ses proches. Dans une autre lettre, rédigée le 1er octobre 1940, deux jours avant la promulgation du statut les expulsant de la fonction publique, il admet que « les Juifs passent un sale moment » : « J’en suis parfois contrit. Mais il apparaît que leur soif aveugle de l’argent avait pourri le pays. » Il n’écrira plus rien sur la question pendant quatre ans. Mais, ayant séjourné dix-huit mois à Vichy, il ne peut ignorer les mesures de persécution. Jarcy précise, honnêtement : « Son antijudaïsme est familial, courant pour l’époque, et n’est pas systématique. Mais, quand même, il fait mal. »
Plus terrible encore peut-être, ce mémo rédigé en 1938 n’avait, lui, jamais été publié. L’architecte se propose d’aider à résoudre l’énorme problème des « grandes migrations » juives « par suite de circonstances dramatiquement exceptionnelles » (les pogroms et les mesures raciales du IIIe Reich, qu’il ne nomme pas). Cette singulière personnalité, sans affect apparent, se révèle dans ce document où Le Corbusier ne cache pas qu’il entend « profiter de cette circonstance spontanée pour faire la première tentative de réorganisation de la société machiniste sur des bases naturelles », ce qui revient à planifier « le reclassement de deux millions d’individus, leur classement quelque part sur la terre, leur agrégation dans un État favorable » (Jarcy, p. 207). Tout ce que lui suggère la tragédie des juifs, avant leur anéantissement, c’est une proposition de service, un projet d’aménagement de territoire, une utopie architecturale et sociale, où il démontrera la validité de ses principes !
Les virils de Vichy
Ce génial bonhomme est-il aveuglé, derrière ses grosses lunettes, par sa propre perspicacité technicienne ? Ses convictions de « puriste », d’hygiéniste convaincu, d’ingénieur du vide et du blanc, ennemi du décor et de l’abandon, font-elles barrage à l’émotion simple, à la compassion naturelle ? « Nous qui sommes des hommes virils dans un âge de réveil héroïque des puissances de l’esprit, dans une époque qui sonne un peu comme l’airain tragique du dorique, nous ne pouvons pas nous étaler sur les poufs et les divans, écrit-il dans L’Art décoratif d’aujourd’hui. (…) L’œuvre de l’époque, si hardie, si périlleuse, si belliqueuse, si conquérante, semble attendre de nous que nous pensions sur fond blanc » (Jarcy, p. 79).
Après la « divine surprise » qu’est pour lui l’arrivée au pouvoir du Maréchal et de son entourage d’aventuriers et de hauts-fonctionnaires, Le Corbusier peut compter sur l’aide de ses amis, intellectuels, hommes d’affaires, tels Pierre Winter, trouble médecin, Jacques Cestre, industriel, François de Pierrefeu, ingénieur, soutien attentif, Hubert Lagardelle, juriste, syndicaliste, passé de la gauche révolutionnaire à Vichy, où il fut ministre du travail, Philippe Lamour, brillant avocat, fasciste proclamé, déçu de la politique, voué à l’aménagement du territoire après la guerre, Georges Valois, esprit erratique, anarchiste, monarchiste, fasciste, résistant, mort à Bergen-Belsen, et même Alexis Carrel, prix Nobel de médecine en 1912, pionnier de la chirurgie cardiaque pour sa part lumineuse, et de l’eugénisme pour sa part maudite. Winter, Lamour, Pierrefeu s’activent pour obtenir une fonction officielle à leur protégé, qui y aspire vivement, ainsi qu’il le confie à sa mère et à son frère, le 28 mars 1941 : « Il semble bien ressortir [des négociations] que mes idées seront inspiratrices. Il s’agit d’un coup de mettre en avant ce qui a été refoulé depuis vingt ans et de mettre à la tâche celui qui a été rejeté pendant vingt ans. » Arrivé à Vichy le 15 janvier 1941, il en repart le 1er juillet 1942, après qu’on lui a signifié son congé. Il n’a rien obtenu.

Espérer sous les dictatures, réussir avec la démocratie
En somme, Le Corbusier s’est trompé avec constance. Dans la montée des périls, en Italie, en Allemagne, dans la prise de pouvoir des manipulateurs de désastre, dans la défaite des démocraties, dans les ruines de la Seconde Guerre, il ne distingua rien d’autre que des occasions de mettre en pratique ses théories d’architecte et d’urbaniste.
C’est pourtant la démocratie victorieuse qui allait lui offrir la reconnaissance tant espérée. Immédiatement après la guerre, il se releva sans courbature des accroupissements que son ambition lui avait commandés. Il trouva enfin, et paradoxalement dans la République restaurée, des oreilles attentives. Il put démontrer son talent. Il devint la figure tutélaire de l’architecture, son oracle consulté.

On conviendra qu’il n’est pas facile de lui trouver des circonstances atténuantes. Mais M. de Jarcy ne laisse aucune chance à sa proie, quoiqu’il s’en défende : « Il ne s’agit pas de juger et de diaboliser. » En vérité, son livre est une démolition en règle, comme s’il voulait expurger l’histoire de l’architecture, effacer jusqu’au souvenir de Le Corbusier ? Sans s’y référer explicitement, Jean-Louis Cohen, membre du comité des experts de la Fondation Le Corbusier, déplore le « caractère manipulateur » d’une polémique qu’il juge « choquante ».

En 2007, Daniel de Roulet, écrivain suisse ayant découvert les sympathies de Le Corbusier pour la collaboration, exigeait de la Banque nationale que son effigie disparût du billet de 10 francs suisses. Après le scandale, on cessa sans doute d’imprimer les billets coupables, ceux qui restent en circulation s’échangent peut-être entre collectionneurs. De même, la France pourrait être tentée de faire oublier qu’elle a été fière de ce fils adoptif. Aussi verrait-on des lycées Le Corbusier rebaptisés à la hâte « Nelson Mandela », « Tolérance », « Nous sommes Charlie »…
Pourtant, on n’est pas obligé de tout prendre ou de tout laisser. Entre l’adulation et la détestation, il devrait y avoir place pour l’étude critique, l’admiration raisonnée. Mais peut-être est-il trop difficile d’admettre que l’on puisse être à la fois un génie et un presque-nazi, et plus encore que ce sont les mêmes inclinations qui firent de Le Corbusier l’un et l’autre.

Première sanction

À l’automne 2010, on apprit que l’Union des banques suisses interrompait une campagne publicitaire destinée à rassurer les investisseurs, effrayés par la crise économique. Pour cela, on avait appelé Le Corbusier à la rescousse, tout au moins son image d’homme éminent, raisonnable. Une vive contestation contraignit l’UBS à changer ses plans. Pierre Frey, professeur d’histoire de l’architecture à l’École polytechnique fédérale de Lausanne, déclara : « Le Corbusier était un théoricien radical (…), un antisémite violent » qui aurait volontiers « construit pour Hitler ». Stanislaus von Moos, ancien professeur d’histoire de l’art à Zurich, dénonça « des dérapages antisémites sans équivoque » dans sa correspondance (Tages-Anzeiger). Devant ce tollé, l’USB n’insista pas.[/access]

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Gloire éternelle à l’Armée Rouge? Quand même pas!

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Un défilé peut en cacher un autre. Derrière celui organisé sur la Place Rouge par Poutine s’étire, invisible, l’interminable procession des millions de morts du goulag. L’Armée Rouge peut se résumer à une photo très connue. Celle du soldat soviétique brandissant le drapeau de l’URSS au sommet de la porte de Brandebourg. Sur le cliché initial, il a deux montres au poignet. Arrachés, pillées, volées… La propagande stalinienne les gomma.

L’Armée Rouge libère des peuples. Oui, mais c’est pour les asservir aussitôt. L’Armée Rouge entre victorieuse dans Auschwitz acclamée par les survivants et en même temps elle réduit la Pologne en esclavage et fusille à tour de bras les résistants de l’AK (armée nationale). L’Armée Rouge entre sous les vivats en Bulgarie. Et ceux qu’elle met au pouvoir n’attendrons pas pour dresser des potences.

L’Armée Rouge et les peuples de l’Union soviétique ont payé un lourd, très lourd, tribu à la guerre contre les nazis. Mais aucun des héros de Stalingrad n’est mort selon la célèbre formule “pour notre liberté et la leur”. Il n’y avait pas de liberté en URSS. Et aucune liberté ne fût apportée aux peuples libérés. On fit d’eux ce qu’étaient les Soviétiques : des opprimés sans voix à qui on permettait juste de crier “Vive le camarade Staline”.

Les chars de l’Armée Rouge balayent les troupes nazies. Il faut leur en être reconnaissant. Les même chars écrasent dans le sang la révolte des ouvriers de Berlin-Est en 1953 et l’insurrection hongroise de 1956. Les mêmes chars étouffent le Printemps de Prague en 1968. Faut-il leur en être reconnaissant?

Oui bien sûr, l’Armée Rouge a gagné la guerre. Et elle l’a gagnée aussi pour nous qui ne sommes -c’est une chance- ni Polonais, ni Tchèques, ni Hongrois, ni Bulgares, ni Roumains…. Oui, bien sûr pendant la guerre il fallait être l’allié de Staline. D’ailleurs Hitler en attaquant l’Union Soviétique n’a pas laissé d’autre choix après avoir été pendant deux ans le meilleur ami du Petit Père des peuples.

Mais l’Histoire est complexe. Elle se rit du coeur et de la raison. Ses chemins sont tortueux. S’agissant de l’Armée Rouge, ils passent par la libération d’Auschwitz et par Katyn (12000 officiers polonais assassinés par Staline). Alors oui, gloire éternelle à l’Armée Rouge qui a terrassé Hitler! Et honte éternelle à l’Armée Rouge qui a asservi et tué des millions d’innocents…

*Photo : Budapest 1956 (wikicommons).

Viols en Centrafrique: Chevènement a raison

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Les charognards finissent toujours par trouver ce qui leur plaît dans les poubelles. C’est ainsi qu’une étrange rumeur commence à circuler sur la toile : Jean-Pierre Chevènement, l’ombre tutélaire des souverainistes orphelins, aurait justifié le viol d’enfants par des militaires français en Centrafrique. En effet, nous explique gravement Les Inrocks, le Che a eu une phrase hautement suspecte, lors de sa dernière apparition médiatique, sur Europe 1, le 3 mai dernier : « Il est clair que le fait de se trouver au contact de populations malheureuses, abandonnées, peut favoriser les comportements de ce type. »

Chevènement, le laïque intègre, qui sourit quand on lui rappelle que des familles entières d’officiers « cathos-tradis » ont fait prier pour lui alors qu’il était plongé dans le coma, en 1998, en souvenir de l’excellent ministre de la Défense qu’il fut, a droit à son « moment Benoît XVI ». Un segment de phrase isolé, sur-interprété, déformé, et promis à se diffuser sur la toile comme une traînée de poudre. À moins que la lucidité ne l’emporte.

Sans cette pépite croustillante, la mention chevènementiste de la Centrafrique serait restée lettre morte. La tragédie familiale des Le Pen, les vraies-fausses listes de Robert Ménard ou la dernière chanson de Patrick Sébastien sont des sujets autrement plus passionnants que le destin de l’ancienne colonie française.

Située au carrefour de l’Afrique et des appétits des puissances régionales, divisée ethniquement entre le nord et le sud, la Centrafrique n’a connu depuis son indépendance que des dictatures et des guerres civiles. Après de nombreuses interventions militaires, la France s’était résolue à laisser le pays aux mains de régimes autoritaires, dans l’espoir qu’ils maintiennent une certaine stabilité. Aussi, quand des rebelles nordistes menacent, en décembre 2012, le président François Bozizé, un sudiste, au pouvoir depuis 2003, Paris laisse faire, en pariant que ces nouveaux venus seront plus efficaces que le régime en place.

En mars 2013, François Hollande laisse donc sciemment les bandes musulmanes, mais surtout mafieuses, de la Séléka s’emparer de la capitale, Bangui. Ces rebelles, loin de se contenter de prendre le pouvoir, et d’établir une dictature supplémentaire, se livrent au pillage et à la persécution des chrétiens, qui constituent l’essentiel de la population locale. Ils comptent en effet dans leurs rangs nombre de supplétifs soudanais, imprégnés de la charia en vigueur dans leur pays. La complicité de civils musulmans dans les exactions achève de creuser le fossé entre les communautés religieuses. La guerre civile éclate entre la Séléka et les milices anti-Balaka, abusivement qualifiées de « chrétiennes », en réalité, imprégnées d’animisme, le gri-gri et le fusil en bandoulière, et travaillant au retour du président déchu Bozizé. Devant l’ampleur des massacres, la France déclenche l’Opération Sangaris, en décembre 2013.

Depuis, les militaires français, sous-équipés, n’ayant reçu pour mission que celle de s’interposer entre les combattants, réalisent l’exploit d’assurer l’ordre public dans un pays livré à l’anarchie. Alors que la situation est avant tout militaire, et qu’elle nécessite la destruction des bandes rebelles, l’armée française doit garantir la bonne tenue d’un processus de réconciliation politique incertain. Le tout, dans l’indifférence générale de la métropole.

Aussi, quand les médias titrent sur les accusations de viols d’enfants de la part de militaires français, on a de quoi s’indigner doublement : que des « salopards » aient pu commettre ces crimes, et que les journalistes parisiens ne s’intéressent à l’action de l’armée que lorsque celle-ci est mise en cause.

Il est difficile de rester impartial lorsqu’on est fils de militaire, à avoir eu une enfance ballottée de garnison en garnison, et que l’on a accompagné ses parents mutés en Afrique. Pourtant, on peut lucidement défendre l’armée et la nation sans verser dans l’aveuglement d’un Stephen Decatur. Ce commodore de l’US Navy, qui s’empara en 1804 du nid de pirates qu’était déjà Tripoli, est connu pour sa célèbre maxime : « Right or wrong, my country ». Les Américains en sont restés là. Si le patriotisme dissimule des injustices, il est scandaleux. Chesterton avait d’ailleurs répondu: « Aucun vrai patriote ne dirait cela, ce serait comme dire « ma mère, ivre ou sobre » ».

Etre fils de militaire, c’est comme être fils de pasteur, ou fils de rabbin : tout ce qui se rapporte à cette fonction chargée de symboles nous est familier. L’indifférence nous est impossible. C’est à la fois nous, sans être nous. Pour un fils de militaire donc, il n’est rien de plus insupportable que d’entendre des civils pérorer sur l’armée. Certains vont l’agonir de préjugés crasseux. Comment peut-on entretenir des troupes, au XXIe siècle, à l’heure de l’Europe fédérale, de la paix et de la fraternité universelle ? Ce sont généralement ces beaux esprits qui seront les premiers à réclamer d’intervenir en Ukraine, pour bombarder du Russe, et encadrer les bataillons ukrainiens nostalgiques de la Shoah par balles. D’autres, encore, qui peuplent leurs rêves identitaires embués de tweets rageurs, voient dans l’armée l’ultime écrin de la France éternelle. Le rempart. Le bouclier. Le foyer de valeurs et de traditions d’où viendra la Restauration, la Contre-révolution, la régénération.

Ces deux types de civils ont un point commun : ils sont belliqueux, et ne connaissent pas l’armée. Ils n’ont jamais vu un membre de leur famille partir au combat, ni connu l’impact d’un tué au champ d’honneur au sein de la communauté militaire. Il n’y a pas plus belliqueux qu’un civil, qui ignore le prix du sang. L’armée joue un rôle particulier dans la construction de notre nation, celui d’insuffler l’unité et le sens du devoir, pas d’être l’objet de projection de ses fantasmes idéologiques.

Face à ce battage médiatique autour des viols commis en Centrafrique, une mesure et une hauteur de vue s’imposent donc aux civils. Si ces crimes sont avérés, la sévérité de la justice doit être implacable. Quiconque connaît le contexte local, et c’est sans doute ce qu’a voulu dire Chevènement, sait que des enfants en proie à la misère peuvent se prostituer pour une boîte de rations. Ils peuvent aussi porter plainte à la demande. Car ces viols, réels ou mensongers, servent des intérêts bien précis d’acteurs et de puissances qui veulent voir la France affaiblie, non seulement en Centrafrique, mais aussi dans toute l’Afrique francophone. Déjà, en Côte d’Ivoire, les opposants à la présence française avaient monté en épingle des accusations de pédophilie visant les « soldats colonisateurs ».

Les individus qui composent l’armée ne sont pas tous irréprochables. Mais mettre dans le même sac les milliers de militaires en opération hors de France, avec une poignée de « salopards » est une insulte à tous ceux qui servent honnêtement et loyalement leur pays. Même dans l’indifférence générale.

*Photo : Anthony Fouchard/SIPA. 00707884_000003.

Le peintre chrétien aime la Résurrection

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francois xavier boissoudy resurrection

Avec ses mains tachées d’encre et sa barbe de trois jours, François-Xavier de Boissoudy, 48 ans, ressemble plus à un artisan qu’à un peintre de salon. Dans une remarquable exposition à la Galerie Guillaume (8ème arrondissement), le peintre chrétien présente une série d’encres sur papier sur le thème de la Résurrection. Et parvient l’exploit de renouveler un motif classique de l’art sacré, sans tomber dans les travers de l’abstraction contemporaine. 

La rencontre de Madeleine et du Christ, au matin de la Résurrection est, de l’aveu même de l’auteur, sa pièce la plus réussie (illustration). On y voit Jésus tendre les mains vers l’ancienne prostituée qui s’élance vers lui, pleine de la joie de l’aube et du pardon. « Noli me tangere », ne me touche pas, dit le Sauveur à celle qui voudrait l’éteindre. Leurs deux silhouettes unies dans un face-à-face impossible et mystérieux, se regardent avec amour dans la nature foisonnante du jardin de Gethsémani. D’autres toiles méritent qu’on s’y arrête. « Jérusalem » présente un sombre Golgotha devant la ville sainte aux murailles rosées. Au dessous, un puits de lumière évoque le caveau où survient le mystère des mystères. Sublime intuition que d’avoir voulu représenter le moment même où survient la Résurrection, dans un flash lumineux sous la ville endormie.

Joie. Mélancolie. Ombres et lumière. Madeleine pleurant à l’intérieur du tombeau. Madeleine riant s’élançant hors du caveau annoncer la bonne nouvelle. Pierre et Jean courant dans l’aube sous un grand arbre frissonnant. Jésus serviteur, faisant griller des poissons sur le bord du lac de Tibériade pour ses disciples incrédules. Les pèlerins d’Emmaüs rappelant le Christ, qui « fait semblant d’aller plus loin », pour leur laisser la liberté de le retenir. Le Christ se tenant devant le tombeau,  face à l’homme, dont le visage, troublante tache faite d’encre et d’eau semble habitée d’une profonde humanité.

Toutes ces scènes qui suivent la Résurrection, tirées de l’Evangile, sont des scènes de rencontre. De face-à-face entre le Dieu ressuscité et l’homme. Joie, tristesse et incrédulité se lisent sur les visages à l’annonce du tombeau vide. Rencontres qui permettent au peintre de transmettre sa propre rencontre avec le Christ, dont il tire la substance et le sens de son travail artistique.

Loin d’un art conceptuel qui prétendrait forcer à l’interrogation métaphysique, François-Xavier Boissoudy fait de son pinceau le simple relais de sa joie intérieure. Sa technique elle-même témoigne de l’humilité de sa démarche, la seule qui convienne à l’art sacré. Cette technique de lavis qui fait sa marque, permet de laisser surgir sur la toile, à mesure que l’encre et l’eau se rencontrent, des visages et des formes étonnantes. « J’aime être obéissant », confie le peintre. Contre l’abstraction contemporaine qui nie la réalité, il veut « témoigner d’une sacralité vivante ». L’esthétique parfois cinématographique de sa peinture n’est pas sans rappeler la mystique d’un Terrence Malick, où le symbolique et l’incarné ne s’opposent pas mais se répondent.

Un peu de rouge et de bleu mélangé à l’encre noire et sépia lui suffisent pour faire surgir la grâce. « J’ai voulu peindre l’irruption de la lumière dans le monde », dit le peintre.

On n’allume pas une lampe pour la mettre ensuite sous le boisseau. S’il est une phrase de l’Evangile qui résume l’art de Boissoudy c’est celle-là.

Résurrection, du 9 avril au 30 mai, Galerie Guillaume, 32, rue de Penthièvre (Paris 8ème). Du mardi au samedi de 14h à 19h.

 

Royaume-Uni : Glasgow 1- Londres 0

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sturgeon ecosse miliband cameron

La victoire surprise du Parti conservateur a légèrement occulté le raz-de-marée nationaliste en Ecosse. Ce bastion historique du New Labour a offert 56 sièges sur 59 au Scottish National Party (SNP), privant le Parti travailliste d’autant de voix à Westminster. Un résultat à première vue surprenant, quelques mois seulement après le cruel revers indépendantiste lors du référendum de septembre 2014. Quelle que soit l’importance des questions de personne, le redressement spectaculaire du SNP ne peut s’expliquer uniquement par le retrait de la tête du parti du leader historique Alex Salmond au profit d’une jeune quadra, Nicola Sturgeon.

Il est fort probable que les électeurs écossais de gauche aient souhaité faire payer aux travaillistes leur alliance contre-nature avec le Parti conservateur sur la question de l’indépendance. D’autant plus que cette étrange coalition « Labour-conservatives » a été officieusement reconduite à quelques jours du scrutin lorsque Edward Miliband s’est interdit de s’allier avec les nationalistes écossais au Parlement de Londres. Autrement dit le Labour préférait laisser les libéraux-conservateurs au pouvoir plutôt que de s’allier avec des indépendantistes écossais de gauche. Difficile à avaler pour l’ouvrier des lowlands.

Si on regarde le passé récent, on comprend mieux pourquoi le Labour a refusé l’alliance avec le SNP. Le processus d’autonomisation lancé par Tony Blair était progressivement arrivé à son terme. Évincé du parlement écossais, le « New Labour » ne pouvait franchir l’ultime étape, l’indépendance. Par loyauté pour le Royaume-Uni mais aussi parce que l’indépendance aurait privé le Labour d’une réserve de voix de gauche conséquente aux Communes. Clef du succès blairiste dans les années 90, le piège de la décentralisation à l’extrême s’est retourné contre le Labour. Entre la question identitaire et la doctrine économique, il a fallu choisir. Un accord entre les deux gauches écossaises n’ayant pas d’intérêt pour les deux partis, le suffrage uninominal à un tour s’est chargé de les départager. Pour la première fois jeudi, ce fut au détriment du Labour.

Après le non au référendum l’an passé, la question de l’indépendance fait donc son retour avec le triomphe de Nicola Sturgeon. Une question qui pourrait définitivement être tranchée à l’occasion d’un autre référendum, celui sur l’adhésion à l’UE que David Cameron a promis d’organiser d’ici 2017. Le SNP a prévenu que cette question engageait l’avenir de l’Ecosse. Si l’Ecosse votait contre la sortie de l’UE mais que la population totale du Royaume-Uni en décidait autrement, la sortie de l’UE serait amère pour le SNP, une formation traditionnellement pro-européenne. « L’Europe des régions » chère à Jacques Delors a été décisive pour que le SNP puisse émerger. Et puis l’Ecosse ne peut pas s’isoler à la fois de l’Europe et de l’Angleterre. C’est une évidence géoéconomique.
Mais l’alliance historique Glasgow-Bruxelles a également butté sur la question de l’indépendance. Lorsque celle-ci s’est posée à l’automne 2014, José Manuel Barroso s’est détourné de son credo fédéraliste et a menacé l’Ecosse d’un hypothétique et laborieux processus de réadhésion en cas de oui à l’indépendance. Il ne souhaitait pas créer un dangereux précédent au risque d’une implosion des autres Etats-membre de l’UE. Ce qui rendrait le conseil européen encore plus ingouvernable. Bon nombre d’électeurs écossais, pourtant lassés par la domination anglaise, ont donc hésité à franchir le pas de l’indépendance, de peur de couper avec l’Europe.

Difficile aujourd’hui d’imaginer l’Ecosse renégocier son adhésion à l’UE si le Royaume-Uni sort de l’Europe et que l’Ecosse vote majoritairement contre cette sortie.
Les deux référendums ne feraient alors plus qu’un. Si l’Ecosse votait non au Brexit et Londres oui, la logique institutionnelle voudrait que l’Ecosse reste dans l’UE mais se détache du Royaume-Uni.  Scénario malgré tout assez improbable puisque ni Bruxelles, ni David Cameron ni même les écossais ne veulent d’un Brexit. Mais les urnes peuvent réserver quelques surprises. N’est-ce pas, Mister Miliband?

*Photo : Scott Heppell/AP/SIPA. AP21732078_000041.

Commémoration du 9 mai: Poutine tout seul?

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« Poutine tout seul ». Le Journal du Dimanche titrait ainsi un article sur la préparation des cérémonies du soixante-dixième anniversaire de la capitulation allemande. Présentation assez effarante quand on y réfléchit. Sans compter une impressionnante collection de chefs d’État asiatiques, latino-américains ou africains, il y aura la Chine et l’Inde. Dont les troupes défileront. Deux milliards six cents millions d’habitants (plus de 35 % de la population mondiale), il est vrai que ce n’est pas grand-chose. Pour l’Europe, il y aura la Grèce aussi, et la Hongrie. Mais non, ce qui compte ce sont les absences de Merkel et Obama, et surtout celle de François Hollande. Si François Hollande n’est pas là, il n’y a personne.

On ne reviendra pas en détail sur l’incroyable bévue européenne à l’origine de la catastrophe ukrainienne. Dont aujourd’hui les dirigeants de l’Union ne savent trop comment sortir. Finalement cadeau royal fait à Poutine qui a pu jouer à fond la carte du patriotisme et isoler durablement son opposition, si tant est qu’il y en ait eu de sérieuse. Aller ou ne pas aller à Moscou pour les cérémonies était, pour François Hollande, une question difficile à trancher. États-Unis et Allemagne boycottant, peut-être aurait-il été astucieux de jouer une musique différente. Mais il est vrai que lorsque l’on est à la remorque, plutôt dans le wagon de queue, il est difficile de changer de voie. Surtout quand on est empêtré dans la grotesque pantalonnade des Mistral, dont on ne sait plus que faire et qui vont nous coûter un bras. Et puis notre Président est occupé. Nouveau voyage officiel en Arabie Saoudite, grand pays démocratique, où l’on décapite au sabre et à tour de bras dans les rues, les coupables d’apostasie, d’adultère ou de « sorcellerie »… Ce qui n’a pas empêché François Hollande de plastronner tout sourire, le même sabre à la main.

Donc, il n’ira pas Moscou, pour assister à ce que les médias français dénoncent déjà comme une « démonstration de force ». Comme chacun sait, lorsque l’on organise une parade militaire à l’occasion d’un événement considérable pour les russes, la moindre des choses aurait été de faire une « démonstration de faiblesse ».

C’est dommage. Malheureusement la médiocrité politique française et les rodomontades des médias se nourrissent aussi d’une inculture historique qui confine parfois au révisionnisme. C’est Christophe Cambadélis qui nous dit sur Twitter : « Hollande est un bouclier pour les Français et Valls un glaive dans les réformes » recyclant ainsi la vieille métaphore pétainiste. C’est Esther Benbassa, sénatrice verte élue sur une liste socialiste qui n’hésite pas : « c’est ainsi quand la République avait clairement rompu son contrat avec les juifs en les déportant que la confiance de ces derniers comment ça à faiblir ». Ignorant que la République fut assassinée le 10 juillet 1940 (avec certes le vote de la majorité des groupes socialistes au Parlement), et que les déportations, c’est quand même l’Allemagne même si « l’État français » donna un petit coup de main.

Alors, il ne faut pas trop en demander au Président de la République. Par exemple de savoir que la « Grande Guerre Patriotique » est un énorme traumatisme dans la mémoire russe, bien au-delà de ce que représente la première guerre mondiale pour la France. De savoir aussi qu’en Russie on aime la France et qu’un des symboles forts de cette amitié est l’aventure de l’escadrille « Normandie Niemen ». Participation voulue par De Gaulle et acceptée par Staline pour que des Français combattent aux côtés des soldats soviétiques. Américains et britanniques ont équipé l’URSS en matériel et en vivre « mais la France, terrassée, n’avait rien d’autre à donner que ses hommes».

Et tous les écoliers russes connaissent l’histoire de Maurice de Seynes et de son mécano le sergent Bélozoube (dit le philosophe). Le 15 juillet 1944, leur unité devait rejoindre un terrain afin de rester au plus près du front. Lors de ces déplacements, il était d’usage que le mécanicien voyage dans le monoplace avec son pilote. Dans une petite niche très étroite qui empêchait le port du parachute. Le capitaine Maurice de Seynes s’envole donc avec son mécanicien soviétique. Peu après le décollage, le pilote victime d’une fuite d’essence dans la cabine revint au terrain. Aveuglé puis intoxiqué, il tenta d’atterrir à plusieurs reprises, en vain. Il reçut l’ordre du commandant russe du régiment de reprendre de l’altitude et de sauter en parachute. À la guerre, un pilote est plus précieux qu’un mécano. Refus du capitaine de Seynes qui fit une ultime tentative pour poser son avion. Qui s’écrasa tuant ses deux passagers. Ils furent enterrés dans la même tombe.

Le général Zakharov, qui commandait l’aviation soviétique pendant la guerre, vint saluer la mère de Maurice de Seynes, quelques années plus tard à Paris. Il trouva deux portraits accrochés au mur : un de son fils Maurice et l’autre de Vladimir Bélozoube. «Mon général, j’avais un seul fils, et il a eu la possibilité de se sauver… Mais alors notre honneur aurait été entaché. »

Dans le quartier de Lefortovo à Moscou, se trouve le cimetière de Wedensk qui comprend le carré des pilotes Français de  Normandie Niémen tués en opération. Régulièrement fleuri, Il n’aura pourtant pas la visite de François Hollande le 9 mai prochain. Qui s’en moque. Lors des obsèques aux invalides d’un des plus illustres d’entre eux, le Compagnon de la Libération Roland de la Poype en octobre 2013, le gouvernement français ne s’était pas fait représenter. Le gouvernement Russe si, accompagné des Chœurs de l’Armée Rouge. Il faut croire que ces moujiks, ont le sens des convenances.

L’absence de François Hollande, il est probable que Vladimir Poutine s’en moque. Pire, cela doit l’arranger et le conforter que celui-ci, se dispense de venir rendre hommage à des soldats français. Et à travers eux à tous ces soldats soviétiques, les «frontovikis », les guerriers du froid dont les énormes sacrifices ont permis, qu’on le veuille ou non, de sauver la civilisation.

Accomplir ce geste, tout en maintenant l’expression de ses désaccords, aurait eu une belle portée politique.

L’historien Yves Donjon venu à Moscou en mai 2011 à l’occasion des célébrations consacrées au Jour de la Victoire avait pris un taxi. Quand le chauffeur appris pour quelle raison il était là, il refusa d’accepter de l’argent du trajet, disant simplement : « Merci de vous souvenir ».

Encore faut-il avoir de la mémoire.

*Photo : Ivan Sekretarev/AP/SIPA. AP21564943_000032.

«En Chine, la corruption, c’est le pouvoir»

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WuErKaiXi liberte presse

Avant le concert du samedi 3 mai 2015, place de la République, à Paris. WuErKaiXi, au centre. Christophe Deloire, à gauche, Secrétaire général de Reporters sans frontières.

li peng

Vera Su. Voici ta photo, prise le 18 mai 1989, peu avant le massacre de la place TianAnMen : jeune homme svelte, en pyjama, tu discutes avec le Premier ministre chinois Li Peng…

WuErKaiXi. L’entrevue avec le Premier ministre Li Peng s’est déroulée dans le grand bâtiment de l’Assemblée populaire, à TianAnMen, c’est à dire en face de la  » Porte de la paix céleste « , celle où il y a la tribune bien connue des télévisions étrangères, celle des défilés, l’entrée de la Cité interdite, non loin de ZhongNanHai, l’enceinte où siège le Comité permanent du Bureau politique. Dans ce bâtiment de l’Assemblée, la salle de réunion où nous nous trouvions portait le nom de « XinJiang », ma région d’origine.

Li Peng voulait un accord pour que cessent la confrontation et la grève de la faim, en public, sur la place. Mais, en fait, il entendait juste transmettre un ordre, celui de quitter la place, sans discussion, sans condition.

J’ai répondu que les manifestants étaient d’accord pour cesser la grève de la faim et la manifestation, mais en échange de l’ouverture d’un dialogue et qu’on écoute nos revendications.

C’était une proposition assez humble, modeste et logique. Nous ne souhaitions pas  renverser le gouvernement, ni le Parti. Nous proposions juste le début d’un dialogue. Il est vrai qu’au fond, cela signifiait que nous souhaitions que le peuple participe au gouvernement, que le mouvement étudiant devienne légal et ouvre la voie à une démocratie participative.

Nous avons cru que cela était possible, qu’il fallait le réclamer, et que malgré la modestie de ses prétentions, c’était le début d’une ère nouvelle. C’était bien sûr impossible, une illusion. Le massacre a montré ce qu’était la seule réponse des dirigeants communistes à une manifestation pacifique : des très jeunes gens écrasés par des tanks et mitraillés.

On sait aujourd’hui que Zhao ZiYang, alors Secrétaire général du PCC, avait refusé le recours à l’armée. L’aviez-vous déjà compris lorsqu’il est venu sur la place, flanqué du futur Premier ministre Wen JiaBao?

wen jibao ministre

Zhao ZiYang, Secrétaire général du PCC, peu avant l’intervention de l’APL. A sa droite, Wen JiaBao, le futur Premier ministre.

Lorsque Zhao ZiYang est venu sur la place à la rencontre des étudiants, les jeux étaient faits.  Il était lui-même déjà battu, et il se déplaçait pour le dire, faire ses adieux. Au lieu de venir sur la place afficher sa défaite, il aurait dû, lorsqu’il était le secrétaire général du Parti, faire preuve de plus d’autorité et influer sur le cours des événements.

Comment es-tu  parvenu en France ? Puis aux Etats-Unis ?

Je me suis échappé de Pékin vers le Sud de la Chine, et de là vers Hong Kong. Le gouvernement français du Président Mitterrand m’a accordé l’asile. C’était à un moment particulier, celui du bicentenaire de la Révolution française. Je suis arrivé en France juste quelques jours avant les célébrations du 14 juillet. Il est facile d’imaginer l’émotion que je ressentais, étudiant de 21 ans tout juste échappé du massacre.

Par la suite, je me suis rendu aux Etats-Unis, parce que je pratiquais déjà l’anglais, à cause d’une bourse qui m’avait été offerte, et aussi parce que j’y avais de la famille. Je savais que je ne reverrais pas mes parents avant très longtemps. J’ai donc cherché à me rapprocher des membres de ma famille qui vivaient aux Etats-Unis. Mais je n’imaginais pas que la séparation avec mon père et ma mère durerait 26 ans, et sans doute plus.

Où étais-tu lors du défilé du Bicentenaire de la Révolution française ?

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Défilé du  Bicentenaire, le 14 juillet 1989, mis en scène par Jean-Paul Goude, avec plusieurs dizaines de Chinois poussant leurs vélos. F. Perry/ AFP

Le jour du défilé, le 14 juillet, j’étais place de la Concorde, dans la loge officielle réservée à la Chine. Le gouvernement chinois n’avait pas envoyé de délégation, et ce sont donc quelques-uns des rescapés du massacre de TianAnMen qui ont donc, ce jour-là, « représenté » la Chine.

Tu as pris quelques kilos depuis cette photo de 1989 ? Qu’as-tu fait?

Oui j’ai pris quelques kilos depuis ma photo en pyjama de mai 1989. Je ne suis sans doute pas le seul. Mais je prends bonne note de ta remarque et je vais essayer de ne plus grossir ! J’ai poursuivi mes activités de dissident politique. mais en même temps il fallait bien que je gagne mon pain et j’ai travaillé pour nourrir la famille que j’avais fondée en exil. C’est comme cela que je suis devenu banquier d’affaires, un « investment banker ».

Mais je suis également un commentateur politique. J’ai publié des douzaines d’articles en anglais et en chinois sur la Chine, ses relations avec le reste du monde, les activités démocratiques liées à la Chine. Maintenant, j’habite à Taiwan et je commente aussi l’actualité politique taiwanaise.

J’ai été admis comme citoyen d’honneur ; mais je suis devenu un citoyen ordinaire, au point je serai candidat aux élections législatives en janvier 2016.

Cela fait donc seize ans que tus as un passeport taiwanais. Tu es candidat au élections législatives de janvier 2016, à Taiwan, comme indépendant. Pourquoi pas sous la bannière de l’un des deux grands partis?

Je me présente aux élections en indépendant, sans me rattacher à l’un ni à l’autre des deux grands partis taiwanais, le KMT (GuoMinDang : parti nationaliste, fondé par Sun YatSen, qui remonte à la fondation de la République chinoise en 1911) et le DPP (Parti démocrate progressiste), parce que j’ai des divergences avec ces deux partis, et je les ai exprimées, depuis bientôt 26 ans que je vis à Taiwan. J’essaye d’être un libéral, intellectuellement indépendant, car Taiwan souffre d’une bipolarisation que je juge rigide.

Depuis 1989, tu n’as pas eu la possibilité de retourner en Chine pour revoir tes parents. Combien de fois as-tu essayé ?

Depuis 2009 j’ai tenté à quatre reprises de retourner en Chine. J’ai été systématiquement refoulé. Je sais que je ne rentrerai pas en Chine, libre et bienvenu. Je suis pourtant prêt à poursuivre le dialogue que je préconise depuis même si ce dialogue doit se dérouler devant un tribunal. Je suis prêt également à affronter la prison, si c’est la seule voie pour que je retrouve mes parents.

Quel est ton sentiment lorsque tu lis dans les journaux que Zhou YongKang, le  n °3 du régime, le super-boss des policiers et juges maoïstes en Chine a été arrêté, et qu’il risque la peine de mort ?

Les étrangers découvrent l’ampleur de la corruption mais s’illusionnent sur le sens de la lutte contre elle, telle que les médias chinois la célèbrent. La corruption en Occident et en Chine sont deux phénomènes quantitativement et qualitativement différents. En Occident, la corruption consiste surtout à troquer de l’argent contre du pouvoir, ou l’inverse. Mais en Chine, la corruption, c’est le pouvoir lui-même, le coeur du système. Les dirigeants communistes sont tous milliardaires, ou pour le moins millionnaires. Les privatisations servent à moderniser l’économie, mais d’abord et avant tout au profit des dirigeants, de leurs familles, de leurs alliés, de leurs favoris. Aussi, je ne pense pas que cette corruption fondamentale soit le souci prédominant de Xi JinPing.

Tu es né de parents ouigours, en Chine, mais tu es plus chinois et plus taiwanais que bien des gens que je connais en Chine et à Formose…

Je suis Ouigour. Mais je suis aussi Chinois, et Taiwanais ! Pour moi il n’y a pas de conflit entre ces trois qualités, dans lesquelles je me reconnais. Je ne suis pas le cul entre trois chaises. J’assume. Je suis un libertarien, et aussi un combattant pour la liberté.

Les dissident exilés peuvent ils encore servir de levier pour les réformes ?

Les dissidents en exil perdent leur impact sur la société chinoise. C’est la raison principale de mes tentatives pour retourner en Chine, même en me constituant prisonnier.

En exil, nous avons la liberté, et c’est très appréciable, mais nous avons quitté la scène, et la pièce se joue en grande partie sans nous. Un exilé, un peu poète, a écrit qu’en exil nous avons «gagné le ciel, mais perdu la terre»

L’Occident, en quête de contrats commerciaux, a ouvert les portes à une invasion de marchandises chinoises, mais caresse également l’espoir d’une «démocratisation du régime par le marché». Que penses-tu de l’attitude conciliante des gouvernements occidentaux à propos de la répression de la dissidence démocratique ?

Je crois que le mot français pour décrire cette attitude c’est «apaisement», comme si une attitude apaisante et conciliatrice de l’Occident était susceptible de gagner le coeur des dirigeants chinois. Beaucoup d’Européens disaient qu’on ne pouvait comparer Mao ZeDong, à Staline et à Hitler. Et bien je pense que si : Mao, Staline et Hitler étaient des criminels comparables. Le communisme est une calamité criminelle, avec laquelle les compromis ne sont pas possibles.

***

Annexe : Discours de WuErKaiXi au concert de Reporters sans frontières le 3 mai 2015

Nous sommes réunis, ici en France, pour célébrer les héros du journalisme à l’occasion du trentième anniversaire de « Reporters sans frontières ». Ce soir, un reporter mérite notre hommage plus que tout autre : elle s’appelle Gao Yu.

Mais elle ne peut pas être avec nous, à Paris, en ce moment, parce qu’elle a été condamnée en Chine à sept ans de prison.

Qui est-elle ? C’est une journaliste de 71 ans, l’une des plus courageuses. Quel crime a-t-elle donc commis? Le régime chinois dit qu’elle a trahi des secrets d’Etat.

Un journaliste n’est pas censé être un sujet d’article ou de reportage. Respectons ce principe en poursuivant son travail interrompu par la prison, et examinons ce qu’on lui reproche :

Ce dont elle est accusée, c’est d’avoir mentionné la « Directive n°9 » du Parti communiste chinois. Qu’est ce que cette directive ? Sous la signature et le tampon des plus hauts dirigeants, c’est une liste des « sujets tabous » que les médias chinois ne doivent jamais évoquer. En particulier les «sept mai périls politiques». Aussi absurde que paraisse, la « Directive n°9 » interdit aux officiels et aux médias l’usage des mots « démocratie constitutionnelle », « société civile », « valeurs universelles », et « liberté de la presse ».

Voilà une histoire édifiante, à laquelle nous devons réfléchir.

Premièrement, elle nous montre que le régime chinois considère comme des dangers ce qui est au coeur de nos convictions : des valeurs universelles. Les voeux pieux et la crédulité de l’Occident à l’égard de la Chine doivent cesser ! La condamnation de Gao Yu le prouve.

Deuxièmement, en désignant comme « secrets d’Etat » ces « périls », le régime chinois reconnait qu’il n’a pas la moindre légitimité.

Les dirigeants communistes admettent donc que si ces sujets venaient à être débattus, ils seraient les perdants.

Voici, Mesdames et Messieurs, ce qu’est un régime totalitaire : contrôler les mots pour empêcher qu’on les prononce, qu’on les entende, et qu’ils circulent ! Ils ont peur des mots !

Un pouvoir totalitaire règne par la peur, mais ce n’est possible que si le peuple a peur. Le régime chinois, année après année, a essayé de nous effrayer avec ses tanks, ses mitrailleuses, ses prisons et ses camps. Mais ce ce que l’histoire de Gao Yu nous enseigne c’est que le régime chinois est terrifié : il a peur des mots !

Au lieu de nous demander qui est le plus terrifiant, demandons-nous qui est le plus terrifié ?

Célébrons les héros de la vérité ! Crions et faisons résonner le mot «Liberté» !

Aujourd’hui, « Je suis Gao Yu » ! « Nous sommes Gao Yu » !

Réforme du collège : l’échec pour tous

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ecole stereotypes najat

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Impulsée par son prédécesseur, conçue par les fonctionnaires en place au ministère, les mêmes qui depuis des années ont insufflé une politique de démolition progressive de l’enseignement français, Najat Vallaud-Belkacem se charge de porter cette nouvelle réforme du collège avec une détermination et une candeur qui font peur.

Elle n’est pourtant animée que de bonnes intentions et sans doute par une sincère conviction. Lorsqu’elle déclare, interviewée par Guillaume Durand, que son intention est « de donner à tous les élèves les conditions et les clefs de la réussite pour permettre que seuls l’effort et le mérite les distinguent ensuite », on ne peut qu’être d’accord. Mais, se plaignant de la mauvaise foi de certains, n’en fait-elle pas preuve elle-même en feignant de croire que les opposants à la réforme ne contestent pas cet objectif évidemment louable mais la politique qu’elle compte mettre en œuvre pour l’atteindre ?

Les détracteurs du projet ont peut-être trop mis l’accent sur leurs critiques vis-à-vis de l’enseignement des langues vivantes ou mortes. Si pertinentes qu’elles soient, ces objections font perdre de vue le plus dangereux de la réforme : son inspiration générale. Le principe sous-jacent est qu’en multipliant les activités transversales, si possible ludiques, au détriment des savoir fondamentaux et en saupoudrant les enseignements d’heures de soutien, on va parvenir à faire réussir tous les élèves. Derrière un discours prétendument moderne et audacieux, la ministre ne propose que de vieilles recettes coûteuses qui ont déjà montré leur inefficacité et aboutissent inéluctablement à un abaissement général du niveau. L’une des principales mesures prévues est la mise en place des E.P.I. (Enseignements Pratiques Interdisciplinaires) qui vont absorber avec l’accompagnement personnalisé 20% du travail des élèves. Leur objectif est, d’après le ministère, de permettre « aux élèves de comprendre le sens de leurs apprentissages en les croisant, en les contextualisant et en les utilisant pour réaliser des projets collectifs concrets ». Ces enseignements par projets, présentés comme une nouveauté mais expérimentés de longue date au lycée sous des formes légèrement différentes, a priori séduisants, posent de nombreux problèmes. L’expérience montre en effet que le profit qu’en tirent les élèves est dérisoire au regard du temps qu’ils consomment. Les compétences auxquelles ils font appel sont très disparates suivant les disciplines et souvent non adaptées au niveau de l’élève, soit parce qu’elles sont trop compliquées soit parce qu’elles sont trop simples. L’enseignement disciplinaire y est difficilement maîtrisable et il en résulte pour les élèves une formation molle et imprécise, alors que les jeunes d’aujourd’hui ont plus que jamais besoin d’être encadrés.

 

Protégé par le groupe, assuré d’être bien rémunéré pour un travail sans difficulté et en fait non évaluable et donc toujours noté complaisamment, l’élève ne sent pas tenu de faire de réels efforts et il n’en retient pratiquement rien. Ce qui est déjà vrai au lycée le sera davantage au collège et on peut déjà mesurer la gabegie que cela provoquera. Mais, dans le politiquement correct ambiant, on attribue au travail en groupe des élèves, comme d’ailleurs à celui des enseignants, des qualités miraculeuses auxquelles tout le monde fait semblant de croire tout en sachant qu’il est mal adapté à des élèves qui manquent de maturité et de connaissances de base solides. Quoi qu’il en soit, l’élève en échec scolaire ne trouvera pas là le moyen de s’en sortir, on l’aura artificiellement distrait et pendant ce temps privé d’une réelle formation. Une autre mesure phare est l’accompagnement personnalisé ouvert à tous les élèves que l’on pratique déjà depuis trois ans en lycée où il s’est montré coûteux et particulièrement inefficace.

 

Les syndicats de gauches prétendent que c’est parce les moyens alloués sont insuffisants, le ministère parce ce que ce sont les professeurs qui ne savent pas mettre à profit les quelques heures qui lui sont réservées. Tous évitent de le remettre en cause parce que cela fait partie des nouveaux tabous dont il est de mauvais goût de contester la pertinence. Pourtant, il suffit d’un peu de bon sens pour se rendre compte qu’il faudrait, pour avoir quelques chances d’être efficace, des moyens financiers et intellectuels inaccessibles.

 

Au lycée, ce n’est pas avec deux heures par semaine à partager entre toutes les matières, ce qui laisse au mieux par matière un groupe de 15 élèves tous les 15 jours, soit 3 minutes et 40 secondes par élève, que l’on peut sérieusement se pencher sur les difficultés particulières de chacun d’eux. Et, même si les moyens étaient deux, trois, quatre fois plus importants, cela resterait encore très insuffisant. Et, quand bien même les aurait-on, serait-on capable de comprendre le fonctionnement du cerveau de chaque élève et de trouver pour chacun d’eux un remède approprié ? Et, quand bien même, il ne resterait plus suffisamment de temps pour l’enseignement de base. Et, quand bien même arriverait-on à tout caser dans l’emploi du temps, il y aurait un perpétuel décalage entre les lacunes que l’on tenterait de combler d’un côté et celles qui apparaîtraient de l’autre côté dans la suite du programme.

 

On est face à une nouvelle utopie à laquelle les psychopédagogues et les prétendus experts en science de l’éducation s’accrochent éperdument pour éviter que l’on s’attaque au plus précieux de leur tabou et pourtant la principale cause de la faillite du système éducatif français, le principe du collège unique. De réforme en réforme, ils imposent aux ministres successifs une politique dont ils ont de plus en plus de mal à dissimuler le cuisant échec. Comment peut-on honnêtement croire qu’après avoir trimbalé dans un même sac des boules de pétanque et des boules de ping-pong, il suffira pour raccommoder ces dernières nécessairement abîmées de les prendre collectivement et de souffler un peu dessus ? Fondre tout le monde dans un même moule est une violence faite au genre humain. Il y a plusieurs formes d’intelligence, de talents et des personnalités diverses, c’est ce qui en fait sa grande richesse. L’intérêt général est de permettre à chacun de s ‘épanouir dans un environnement qui lui convient et de trouver son chemin. Certains ont une intelligence concrète, d’autres abstraite et entre ces eux extrêmes il y a toute une panoplie de nuances. Dans cette machine à broyer, certains élèves font des choix précoces, ce n’est pas nécessairement par manque d’ouverture d’esprit, cela est parfois l’affirmation d’une personnalité qui ne veut pas se laisser embarquer dans un paquebot qu’elle n’a pas choisi. C’est aussi souvent une forme d’auto-défense devant une épreuve que l’on ne sent pas capable, à tort ou à raison, d’affronter. Alors, la porte se ferme et plus rien ne rentre. Insister devient contre-productif. Quelle folie de croire que c’est à coup d’heures de soutien supplémentaires que l’on va régler le problème !

Cette manière de procéder conduit à une forme de harcèlement moral, particulièrement pervers car on fait croire à l’élève que l’on agit pour son bien et il se sent encore plus dévalorisé s’il n’arrive pas à en tirer profit. Pour défendre la suppression des classes européennes et bilingue, la ministre déclare qu’elle est contre ce qu’elle appelle « l’élitisme dynastique » qui, toujours selon elle, « reproduit des avantages sociaux de certains en leur offrant, toujours aux mêmes, des classes de contournement, des filières sélectives, des offres de choix qui ne sont réservés qu’à eux ». Elle se fait ici clairement la porte-parole d’une certaine gauche excessive qui devant l’impossibilité de faire suivre à certains un parcours d’excellence veut l’interdire à tous. Les classes européennes, comme les anciennes classes à option, sont ouvertes à tout élève, quelle que soit sa condition, pourvu qu’il ait le goût et les moyens de les suivre. Elles ne sont nullement réservées à une hypothétique dynastie qui n’existe que dans la tête de la ministre, à moins de considérer que les « bons élèves » constituent une caste à part que l’on doit au nom d’un égalitarisme fanatique rabaisser. C’était sans doute ce même état d’esprit qui inspirait le projet, auquel elle a apparemment renoncé, de noyer l’enseignement du grec et du latin dans un vaporeux E.P.I. intitulé « Langues et cultures de l’Antiquité ». C’est ainsi qu’en voulant la réussite pour tous que l’on va une nouvelle fois organiser, par aveuglement idéologique, l’échec pour tous.

*Image : Soleil.

Nile Rodgers remet le son

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nile rodgers funk

nile rodgers funk

La funk ne meurt jamais ! Après 23 ans d’absence, Nile Rodgers revient dans les bacs  avec le groupe mythique Chic. Son nouvel album s’appellera « It’s About Time ». Les nostalgiques du son à l’ancienne peuvent d’ores et déjà écouter le titre « I’ll Be There » en hommage à Bernard Edwards. Si vous ne connaissez pas ce génie de la piste de danse, plongez-vous dans C’est chic, son autobiographie parue chez Ruefromentin. Ceux qui aiment la Soul américaine, les films Blaxploitation et l’envers du show-business seront aux anges. Nile Rodgers y raconte sa vie de producteur et de guitariste sans langue de bois. Le résultat est âpre, brutal et terriblement excitant. Sorti aux Etats-Unis en 2011, ce livre revient sur les grandes heures de la Disco, du R&B et du jazz-funk sur fond de tensions raciales et trafics de drogue. Ça commence comme dans une Série B où Pam Grier agitait son opulente poitrine, dans une de ces rues crasseuses de New-York ou de L.A, entre petits italiens, juifs, mexicains, noirs et blancs, un temps où la ségrégation coupait l’Amérique en deux. A la fin des années 50 dans un pays où la société de consommation faisait des miracles économiques et les mœurs en étaient restées aux romances de Margaret Mitchell. Nile n’était pas un gamin tout à fait comme les autres, une mère noire, un beau-père blanc, maigrichon, myope, insomniaque, asthmatique, louveteau et pour aggraver son cas, vivant au milieu d’adultes qui consommaient de la dope comme d’autres s’empiffrent de M&M’s.

Et pourtant, les parents du petit Nile étaient cools, ils s’habillaient comme des princes, sniffaient comme des damnés. Ils étaient à la croisée des mouvements hippie, beatnik et du Black Power. Quand elles livrent leur autobiographie, les stars américaines parlent cash, ne contournent pas leurs problèmes d’addictions. Nous sommes loin des bios ripolinées de nos idoles françaises, fades comme un cassoulet en boîte. Avant de décrocher son premier contrat professionnel à 19 ans, Nile Rodgers va donc fréquenter ce monde interlope où l’héroïne, les viols, les armes à feu et la frénésie sexuelle font partie du quotidien d’un mineur livré à lui-même. Les cent premières pages haletantes valent, à elles seules, que vous vous plongiez dans ce témoignage même si vous n’avez jamais entendu le tube planétaire « We are family » chanté par Sister Sledge. Leur charge émotionnelle sans pathos mielleux dépasse les meilleurs polars du moment. Nile ne s’apitoie jamais sur son sort, il alterne même des passages comiques et des scènes plus dramatiques, sa première chaude-pisse, son job qui consiste à nettoyer l’avion de Sinatra et approcher ainsi les pontes de l’industrie du disque, sa rencontre avec l’héritière Firestone ou encore son passage aux Urgences en compagnie de Andy Warhol. Et puis, il y a la vraie rencontre musicale avec le bassiste Bernard Edwards, Nard pour les intimes, le jour et la nuit selon Rodgers. Ils vont ensemble créer la plus grosse machine à tubes de la période Disco : le groupe CHIC. Qui n’a jamais vibré aux premières notes d’« Everybody dance » ! Cette basse satanique qui pose la mélodie avec la force d’un destroyer suivie par cette montée chromatique qui a fait plus pour le rapprochement des corps que n’importe quel film porno. Nile Rodgers, musicien exceptionnel, explique le succès de CHIC par ce métissage culturel : « On a décidé de développer un nouveau son au croisement du jazz, de la soul et des grooves funk, avec des mélodies et des paroles sous influence plus européenne ». CHIC enchaîne alors les succès jusqu’au légendaire « Le Freak » en 1978 (6 millions de disques vendus, triple disque de platine). Suivront « Good Times », « My Forbiden Lover », Nile s’achète une Porsche 911 et un bateau cigarette. Le Studio 54 devient alors sa seconde maison (à lire les secrets des toilettes et de la mezzanine, le plus grand baisodrome de New-York). Si Nile résume sa vie à « coco, bibine et nanas », à une ininterrompue tournée des boîtes en Maserati Bora, il trouve le temps d’écrire « Upside down » pour Diana Ross ou de produire « Let’s Dance » de David Bowie  et « Like a Virgin » de Madonna. Principale source d’inspiration des premiers rappeurs, Nile a mis sa touche rythmique sur des dizaines d’albums, d’INXS en passant par Duran Duran, Mick Jagger, Grace Jones, Claude Nougaro ou même Sheila. Un seul mot d’ordre : tous en piste !

C’est chic de Nile Rodgers – Editions ruefromentin.

I’ll Be There – Chic featuring Nile Rodgers – Album vinyle – Warner Bros.

*Photo : wikicommons.

Le Corbusier, un salaud radieux?

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corbusier beaubourg vichy

corbusier beaubourg vichy

À l’occasion du 50e anniversaire de sa mort, Beaubourg rend un hommage monumental à Le Corbusier (1887-1965). Et trois livres instruisent à nouveau son procès pour sympathies avérées pour les régimes totalitaires. Comme si thuriféraires et détracteurs avaient du mal à admettre que l’on puisse être à la fois un grand homme et un sale type.

Cela s’appelle « Mesures de l’homme » – un titre à la mesure de la statue que Beaubourg élève à la gloire du prophète de notre modernité architecturale, qu’il imagina très tôt, vers les années 1915-1920. À l’occasion du cinquantième anniversaire de sa mort, le Centre Georges Pompidou célèbre avec faste la mémoire de Charles-Édouard Jeanneret-Gris, passé à la postérité sous le nom de Le Corbusier.
Que l’institution, pour la deuxième fois en vingt-huit ans, offre la consécration d’une rétrospective posthume de son œuvre à un remarquable bâtisseur, contesté et plus encore adulé par la profession, aurait pu inspirer un débat de haut vol, l’une de ces disputes françaises qui enflamment la Rue d’Ulm et France-Culture. Nous a-t-il conduits à une impasse ou ouvert un horizon ? Que conserver et que rejeter de ce penseur magistral qui incarne autant l’aberration que la perfection d’une certaine architecture ? On aurait vu s’affronter, avec force arguments esthétiques et savants, les admirateurs du visionnaire et les contempteurs du bétonneur fou.[access capability= »lire_inedits »]
Malheureusement, nous n’avons pas encore pu visiter l’exposition (qui a ouvert le 29 avril) ni parler aux commissaires, mais en fait de débat, c’est à un procès qu’on risque d’assister. Face au temple Beaubourg où on célèbre le culte, la contre-offensive vient de l’édition, qui a ouvert les tiroirs et les placards du défunt, libérant un cortège d’ombres, de figures, de faits, et le masque d’un homme aux inquiétantes fidélités idéologiques. Le plus fameux des architectes du XXe siècle est la cible d’un tir groupé : Un Corbusier, de François Chaslin, au Seuil, Le Corbusier, un fascisme français, de Xavier de Jarcy, chez Albin Michel, et Le Corbusier, une froide vision du monde, de Marc Perelman, chez Michalon. De ces livres, et des faits qu’ils évoquent, il n’est nullement fait mention à Beaubourg : les commissaires de l’exposition ont rappelé à l’AFP que les relations de Le Corbusier « avec Vichy avaient été traitées » lors de la rétrospective de 1987. Comprenez qu’il n’y a plus rien à voir.

Autant le dire d’emblée, l’accusation ne manque pas d’arguments : Le Corbusier tenta par tous les moyens de faire valoir ses mérites auprès des pires dictatures du XXe siècle. Il usa d’un vocabulaire de courtisan à l’adresse de Benito Mussolini et d’Adolf Hitler. Cherchant à réussir dans la nouvelle Europe qu’ils ébauchaient en massacrant des populations entières, il ne se représenta pas un seul instant la tragédie de ce temps.
Bref, Le Corbusier était incontestablement un sale type. Seulement, il n’était pas que cela. Or, si Beaubourg évite prudemment de s’appesantir sur les aspects les plus fâcheux de sa biographie, ses détracteurs, eux, la réduisent à ces seuls aspects. De surcroît, et c’est ce qui rend souvent leur entreprise pénible, on dirait qu’à travers celui de l’architecte, c’est le vieux procès en fascisme de la France qu’ils instruisent inlassablement : né suisse en 1887, Le Corbusier est mort français le 27 août 1965 – que ne mourut-il genevois, portoricain ou moldave !
Il est vrai que Le Corbusier a été protégé par une sorte d’omerta des autorités et peut-être plus encore par la bienveillance des milieux culturels, qui pardonnent beaucoup à ceux qu’ils tiennent pour avant-gardistes. De ce point de vue, il apparaît comme l’anti-Heidegger. François Chaslin parle de « retour du refoulé » : « quand on cache trop une chose, un jour elle explose ». En réalité, les trois ouvrages cités ne contiennent guère de révélations : on savait tout ou presque, en tout cas on pouvait savoir, au moins depuis la publication de sa correspondance en 2002 (Le Corbusier, choix de lettres, sous la direction de Jean Jenger, éditions Birkhäuser, 2002). Exemple, cette lettre à sa mère, écrite le 31 octobre 1940 : « Nous sommes entre les mains d’un vainqueur et son attitude pourrait être écrasante. Si le marché est sincère, Hitler peut couronner sa vie par une œuvre grandiose : l’aménagement de l’Europe. »

Perelman a le mérite de rechercher la cohérence entre l’artiste et l’idéologue. Le Corbusier, qui ne possédait pas le diplôme d’architecte, a très vite trouvé sa voie dans l’art de construire. Le machinisme dont il se réclame va de pair avec un humanisme paradoxal qui appelle une conception radicalement neuve des villes, du travail, du mode de vie, de la circulation des automobiles et des hommes. Pour Perelman, cette ambition d’une totalité en béton armé ne peut exister que dans un esprit totalitaire. Dans un recueil d’articles paru en 1986 (Urbs ex machina, Le Corbusier, Les Éditions de la Passion), Perelman lui reprochait déjà son esprit de système, sa froideur d’efficacité, sa révérence à l’« ordre fatal » et déplorait son règne sans partage sur la « tribu des architectes ».
Xavier de Jarcy développe quant à lui une implacable litanie à charge, brossant une personnalité glaçante, que rien n’affecte hors les déconvenues de sa carrière. Le Corbusier se complaît immédiatement dans la défaite. Sa correspondance regorge de diatribes antipatriotiques et antisémites. Le 2 août 1940, après que la débâcle a jeté sur les chemins la population effarée, il écrit encore à sa mère : « La défaite par les armes m’apparaît comme la miraculeuse victoire française. Si nous avions vaincu, la pourriture triomphait, plus rien de propre n’aurait pu prétendre vivre. Le nettoyage s’est fait d’un coup. Les hommes sont intacts, disponibles. Heures singulièrement vivantes si l’on sait les employer ! Renouvellement, balayage, nettoyage. (…) L’argent, les juifs (en partie responsables), la franc-maçonnerie, tout subira la loi juste. Ces forteresses honteuses seront démantelées, elles dominaient tout. » (Jarcy, p. 206). S’agissant des juifs, il semble réserver sa bile à ses proches. Dans une autre lettre, rédigée le 1er octobre 1940, deux jours avant la promulgation du statut les expulsant de la fonction publique, il admet que « les Juifs passent un sale moment » : « J’en suis parfois contrit. Mais il apparaît que leur soif aveugle de l’argent avait pourri le pays. » Il n’écrira plus rien sur la question pendant quatre ans. Mais, ayant séjourné dix-huit mois à Vichy, il ne peut ignorer les mesures de persécution. Jarcy précise, honnêtement : « Son antijudaïsme est familial, courant pour l’époque, et n’est pas systématique. Mais, quand même, il fait mal. »
Plus terrible encore peut-être, ce mémo rédigé en 1938 n’avait, lui, jamais été publié. L’architecte se propose d’aider à résoudre l’énorme problème des « grandes migrations » juives « par suite de circonstances dramatiquement exceptionnelles » (les pogroms et les mesures raciales du IIIe Reich, qu’il ne nomme pas). Cette singulière personnalité, sans affect apparent, se révèle dans ce document où Le Corbusier ne cache pas qu’il entend « profiter de cette circonstance spontanée pour faire la première tentative de réorganisation de la société machiniste sur des bases naturelles », ce qui revient à planifier « le reclassement de deux millions d’individus, leur classement quelque part sur la terre, leur agrégation dans un État favorable » (Jarcy, p. 207). Tout ce que lui suggère la tragédie des juifs, avant leur anéantissement, c’est une proposition de service, un projet d’aménagement de territoire, une utopie architecturale et sociale, où il démontrera la validité de ses principes !
Les virils de Vichy
Ce génial bonhomme est-il aveuglé, derrière ses grosses lunettes, par sa propre perspicacité technicienne ? Ses convictions de « puriste », d’hygiéniste convaincu, d’ingénieur du vide et du blanc, ennemi du décor et de l’abandon, font-elles barrage à l’émotion simple, à la compassion naturelle ? « Nous qui sommes des hommes virils dans un âge de réveil héroïque des puissances de l’esprit, dans une époque qui sonne un peu comme l’airain tragique du dorique, nous ne pouvons pas nous étaler sur les poufs et les divans, écrit-il dans L’Art décoratif d’aujourd’hui. (…) L’œuvre de l’époque, si hardie, si périlleuse, si belliqueuse, si conquérante, semble attendre de nous que nous pensions sur fond blanc » (Jarcy, p. 79).
Après la « divine surprise » qu’est pour lui l’arrivée au pouvoir du Maréchal et de son entourage d’aventuriers et de hauts-fonctionnaires, Le Corbusier peut compter sur l’aide de ses amis, intellectuels, hommes d’affaires, tels Pierre Winter, trouble médecin, Jacques Cestre, industriel, François de Pierrefeu, ingénieur, soutien attentif, Hubert Lagardelle, juriste, syndicaliste, passé de la gauche révolutionnaire à Vichy, où il fut ministre du travail, Philippe Lamour, brillant avocat, fasciste proclamé, déçu de la politique, voué à l’aménagement du territoire après la guerre, Georges Valois, esprit erratique, anarchiste, monarchiste, fasciste, résistant, mort à Bergen-Belsen, et même Alexis Carrel, prix Nobel de médecine en 1912, pionnier de la chirurgie cardiaque pour sa part lumineuse, et de l’eugénisme pour sa part maudite. Winter, Lamour, Pierrefeu s’activent pour obtenir une fonction officielle à leur protégé, qui y aspire vivement, ainsi qu’il le confie à sa mère et à son frère, le 28 mars 1941 : « Il semble bien ressortir [des négociations] que mes idées seront inspiratrices. Il s’agit d’un coup de mettre en avant ce qui a été refoulé depuis vingt ans et de mettre à la tâche celui qui a été rejeté pendant vingt ans. » Arrivé à Vichy le 15 janvier 1941, il en repart le 1er juillet 1942, après qu’on lui a signifié son congé. Il n’a rien obtenu.

Espérer sous les dictatures, réussir avec la démocratie
En somme, Le Corbusier s’est trompé avec constance. Dans la montée des périls, en Italie, en Allemagne, dans la prise de pouvoir des manipulateurs de désastre, dans la défaite des démocraties, dans les ruines de la Seconde Guerre, il ne distingua rien d’autre que des occasions de mettre en pratique ses théories d’architecte et d’urbaniste.
C’est pourtant la démocratie victorieuse qui allait lui offrir la reconnaissance tant espérée. Immédiatement après la guerre, il se releva sans courbature des accroupissements que son ambition lui avait commandés. Il trouva enfin, et paradoxalement dans la République restaurée, des oreilles attentives. Il put démontrer son talent. Il devint la figure tutélaire de l’architecture, son oracle consulté.

On conviendra qu’il n’est pas facile de lui trouver des circonstances atténuantes. Mais M. de Jarcy ne laisse aucune chance à sa proie, quoiqu’il s’en défende : « Il ne s’agit pas de juger et de diaboliser. » En vérité, son livre est une démolition en règle, comme s’il voulait expurger l’histoire de l’architecture, effacer jusqu’au souvenir de Le Corbusier ? Sans s’y référer explicitement, Jean-Louis Cohen, membre du comité des experts de la Fondation Le Corbusier, déplore le « caractère manipulateur » d’une polémique qu’il juge « choquante ».

En 2007, Daniel de Roulet, écrivain suisse ayant découvert les sympathies de Le Corbusier pour la collaboration, exigeait de la Banque nationale que son effigie disparût du billet de 10 francs suisses. Après le scandale, on cessa sans doute d’imprimer les billets coupables, ceux qui restent en circulation s’échangent peut-être entre collectionneurs. De même, la France pourrait être tentée de faire oublier qu’elle a été fière de ce fils adoptif. Aussi verrait-on des lycées Le Corbusier rebaptisés à la hâte « Nelson Mandela », « Tolérance », « Nous sommes Charlie »…
Pourtant, on n’est pas obligé de tout prendre ou de tout laisser. Entre l’adulation et la détestation, il devrait y avoir place pour l’étude critique, l’admiration raisonnée. Mais peut-être est-il trop difficile d’admettre que l’on puisse être à la fois un génie et un presque-nazi, et plus encore que ce sont les mêmes inclinations qui firent de Le Corbusier l’un et l’autre.

Première sanction

À l’automne 2010, on apprit que l’Union des banques suisses interrompait une campagne publicitaire destinée à rassurer les investisseurs, effrayés par la crise économique. Pour cela, on avait appelé Le Corbusier à la rescousse, tout au moins son image d’homme éminent, raisonnable. Une vive contestation contraignit l’UBS à changer ses plans. Pierre Frey, professeur d’histoire de l’architecture à l’École polytechnique fédérale de Lausanne, déclara : « Le Corbusier était un théoricien radical (…), un antisémite violent » qui aurait volontiers « construit pour Hitler ». Stanislaus von Moos, ancien professeur d’histoire de l’art à Zurich, dénonça « des dérapages antisémites sans équivoque » dans sa correspondance (Tages-Anzeiger). Devant ce tollé, l’USB n’insista pas.[/access]

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Gloire éternelle à l’Armée Rouge? Quand même pas!

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armee rouge staline

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Un défilé peut en cacher un autre. Derrière celui organisé sur la Place Rouge par Poutine s’étire, invisible, l’interminable procession des millions de morts du goulag. L’Armée Rouge peut se résumer à une photo très connue. Celle du soldat soviétique brandissant le drapeau de l’URSS au sommet de la porte de Brandebourg. Sur le cliché initial, il a deux montres au poignet. Arrachés, pillées, volées… La propagande stalinienne les gomma.

L’Armée Rouge libère des peuples. Oui, mais c’est pour les asservir aussitôt. L’Armée Rouge entre victorieuse dans Auschwitz acclamée par les survivants et en même temps elle réduit la Pologne en esclavage et fusille à tour de bras les résistants de l’AK (armée nationale). L’Armée Rouge entre sous les vivats en Bulgarie. Et ceux qu’elle met au pouvoir n’attendrons pas pour dresser des potences.

L’Armée Rouge et les peuples de l’Union soviétique ont payé un lourd, très lourd, tribu à la guerre contre les nazis. Mais aucun des héros de Stalingrad n’est mort selon la célèbre formule “pour notre liberté et la leur”. Il n’y avait pas de liberté en URSS. Et aucune liberté ne fût apportée aux peuples libérés. On fit d’eux ce qu’étaient les Soviétiques : des opprimés sans voix à qui on permettait juste de crier “Vive le camarade Staline”.

Les chars de l’Armée Rouge balayent les troupes nazies. Il faut leur en être reconnaissant. Les même chars écrasent dans le sang la révolte des ouvriers de Berlin-Est en 1953 et l’insurrection hongroise de 1956. Les mêmes chars étouffent le Printemps de Prague en 1968. Faut-il leur en être reconnaissant?

Oui bien sûr, l’Armée Rouge a gagné la guerre. Et elle l’a gagnée aussi pour nous qui ne sommes -c’est une chance- ni Polonais, ni Tchèques, ni Hongrois, ni Bulgares, ni Roumains…. Oui, bien sûr pendant la guerre il fallait être l’allié de Staline. D’ailleurs Hitler en attaquant l’Union Soviétique n’a pas laissé d’autre choix après avoir été pendant deux ans le meilleur ami du Petit Père des peuples.

Mais l’Histoire est complexe. Elle se rit du coeur et de la raison. Ses chemins sont tortueux. S’agissant de l’Armée Rouge, ils passent par la libération d’Auschwitz et par Katyn (12000 officiers polonais assassinés par Staline). Alors oui, gloire éternelle à l’Armée Rouge qui a terrassé Hitler! Et honte éternelle à l’Armée Rouge qui a asservi et tué des millions d’innocents…

*Photo : Budapest 1956 (wikicommons).

Viols en Centrafrique: Chevènement a raison

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centrafrique chevenement armee francaise

centrafrique chevenement armee francaise

Les charognards finissent toujours par trouver ce qui leur plaît dans les poubelles. C’est ainsi qu’une étrange rumeur commence à circuler sur la toile : Jean-Pierre Chevènement, l’ombre tutélaire des souverainistes orphelins, aurait justifié le viol d’enfants par des militaires français en Centrafrique. En effet, nous explique gravement Les Inrocks, le Che a eu une phrase hautement suspecte, lors de sa dernière apparition médiatique, sur Europe 1, le 3 mai dernier : « Il est clair que le fait de se trouver au contact de populations malheureuses, abandonnées, peut favoriser les comportements de ce type. »

Chevènement, le laïque intègre, qui sourit quand on lui rappelle que des familles entières d’officiers « cathos-tradis » ont fait prier pour lui alors qu’il était plongé dans le coma, en 1998, en souvenir de l’excellent ministre de la Défense qu’il fut, a droit à son « moment Benoît XVI ». Un segment de phrase isolé, sur-interprété, déformé, et promis à se diffuser sur la toile comme une traînée de poudre. À moins que la lucidité ne l’emporte.

Sans cette pépite croustillante, la mention chevènementiste de la Centrafrique serait restée lettre morte. La tragédie familiale des Le Pen, les vraies-fausses listes de Robert Ménard ou la dernière chanson de Patrick Sébastien sont des sujets autrement plus passionnants que le destin de l’ancienne colonie française.

Située au carrefour de l’Afrique et des appétits des puissances régionales, divisée ethniquement entre le nord et le sud, la Centrafrique n’a connu depuis son indépendance que des dictatures et des guerres civiles. Après de nombreuses interventions militaires, la France s’était résolue à laisser le pays aux mains de régimes autoritaires, dans l’espoir qu’ils maintiennent une certaine stabilité. Aussi, quand des rebelles nordistes menacent, en décembre 2012, le président François Bozizé, un sudiste, au pouvoir depuis 2003, Paris laisse faire, en pariant que ces nouveaux venus seront plus efficaces que le régime en place.

En mars 2013, François Hollande laisse donc sciemment les bandes musulmanes, mais surtout mafieuses, de la Séléka s’emparer de la capitale, Bangui. Ces rebelles, loin de se contenter de prendre le pouvoir, et d’établir une dictature supplémentaire, se livrent au pillage et à la persécution des chrétiens, qui constituent l’essentiel de la population locale. Ils comptent en effet dans leurs rangs nombre de supplétifs soudanais, imprégnés de la charia en vigueur dans leur pays. La complicité de civils musulmans dans les exactions achève de creuser le fossé entre les communautés religieuses. La guerre civile éclate entre la Séléka et les milices anti-Balaka, abusivement qualifiées de « chrétiennes », en réalité, imprégnées d’animisme, le gri-gri et le fusil en bandoulière, et travaillant au retour du président déchu Bozizé. Devant l’ampleur des massacres, la France déclenche l’Opération Sangaris, en décembre 2013.

Depuis, les militaires français, sous-équipés, n’ayant reçu pour mission que celle de s’interposer entre les combattants, réalisent l’exploit d’assurer l’ordre public dans un pays livré à l’anarchie. Alors que la situation est avant tout militaire, et qu’elle nécessite la destruction des bandes rebelles, l’armée française doit garantir la bonne tenue d’un processus de réconciliation politique incertain. Le tout, dans l’indifférence générale de la métropole.

Aussi, quand les médias titrent sur les accusations de viols d’enfants de la part de militaires français, on a de quoi s’indigner doublement : que des « salopards » aient pu commettre ces crimes, et que les journalistes parisiens ne s’intéressent à l’action de l’armée que lorsque celle-ci est mise en cause.

Il est difficile de rester impartial lorsqu’on est fils de militaire, à avoir eu une enfance ballottée de garnison en garnison, et que l’on a accompagné ses parents mutés en Afrique. Pourtant, on peut lucidement défendre l’armée et la nation sans verser dans l’aveuglement d’un Stephen Decatur. Ce commodore de l’US Navy, qui s’empara en 1804 du nid de pirates qu’était déjà Tripoli, est connu pour sa célèbre maxime : « Right or wrong, my country ». Les Américains en sont restés là. Si le patriotisme dissimule des injustices, il est scandaleux. Chesterton avait d’ailleurs répondu: « Aucun vrai patriote ne dirait cela, ce serait comme dire « ma mère, ivre ou sobre » ».

Etre fils de militaire, c’est comme être fils de pasteur, ou fils de rabbin : tout ce qui se rapporte à cette fonction chargée de symboles nous est familier. L’indifférence nous est impossible. C’est à la fois nous, sans être nous. Pour un fils de militaire donc, il n’est rien de plus insupportable que d’entendre des civils pérorer sur l’armée. Certains vont l’agonir de préjugés crasseux. Comment peut-on entretenir des troupes, au XXIe siècle, à l’heure de l’Europe fédérale, de la paix et de la fraternité universelle ? Ce sont généralement ces beaux esprits qui seront les premiers à réclamer d’intervenir en Ukraine, pour bombarder du Russe, et encadrer les bataillons ukrainiens nostalgiques de la Shoah par balles. D’autres, encore, qui peuplent leurs rêves identitaires embués de tweets rageurs, voient dans l’armée l’ultime écrin de la France éternelle. Le rempart. Le bouclier. Le foyer de valeurs et de traditions d’où viendra la Restauration, la Contre-révolution, la régénération.

Ces deux types de civils ont un point commun : ils sont belliqueux, et ne connaissent pas l’armée. Ils n’ont jamais vu un membre de leur famille partir au combat, ni connu l’impact d’un tué au champ d’honneur au sein de la communauté militaire. Il n’y a pas plus belliqueux qu’un civil, qui ignore le prix du sang. L’armée joue un rôle particulier dans la construction de notre nation, celui d’insuffler l’unité et le sens du devoir, pas d’être l’objet de projection de ses fantasmes idéologiques.

Face à ce battage médiatique autour des viols commis en Centrafrique, une mesure et une hauteur de vue s’imposent donc aux civils. Si ces crimes sont avérés, la sévérité de la justice doit être implacable. Quiconque connaît le contexte local, et c’est sans doute ce qu’a voulu dire Chevènement, sait que des enfants en proie à la misère peuvent se prostituer pour une boîte de rations. Ils peuvent aussi porter plainte à la demande. Car ces viols, réels ou mensongers, servent des intérêts bien précis d’acteurs et de puissances qui veulent voir la France affaiblie, non seulement en Centrafrique, mais aussi dans toute l’Afrique francophone. Déjà, en Côte d’Ivoire, les opposants à la présence française avaient monté en épingle des accusations de pédophilie visant les « soldats colonisateurs ».

Les individus qui composent l’armée ne sont pas tous irréprochables. Mais mettre dans le même sac les milliers de militaires en opération hors de France, avec une poignée de « salopards » est une insulte à tous ceux qui servent honnêtement et loyalement leur pays. Même dans l’indifférence générale.

*Photo : Anthony Fouchard/SIPA. 00707884_000003.

Le peintre chrétien aime la Résurrection

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francois xavier boissoudy resurrection

francois xavier boissoudy resurrection

Avec ses mains tachées d’encre et sa barbe de trois jours, François-Xavier de Boissoudy, 48 ans, ressemble plus à un artisan qu’à un peintre de salon. Dans une remarquable exposition à la Galerie Guillaume (8ème arrondissement), le peintre chrétien présente une série d’encres sur papier sur le thème de la Résurrection. Et parvient l’exploit de renouveler un motif classique de l’art sacré, sans tomber dans les travers de l’abstraction contemporaine. 

La rencontre de Madeleine et du Christ, au matin de la Résurrection est, de l’aveu même de l’auteur, sa pièce la plus réussie (illustration). On y voit Jésus tendre les mains vers l’ancienne prostituée qui s’élance vers lui, pleine de la joie de l’aube et du pardon. « Noli me tangere », ne me touche pas, dit le Sauveur à celle qui voudrait l’éteindre. Leurs deux silhouettes unies dans un face-à-face impossible et mystérieux, se regardent avec amour dans la nature foisonnante du jardin de Gethsémani. D’autres toiles méritent qu’on s’y arrête. « Jérusalem » présente un sombre Golgotha devant la ville sainte aux murailles rosées. Au dessous, un puits de lumière évoque le caveau où survient le mystère des mystères. Sublime intuition que d’avoir voulu représenter le moment même où survient la Résurrection, dans un flash lumineux sous la ville endormie.

Joie. Mélancolie. Ombres et lumière. Madeleine pleurant à l’intérieur du tombeau. Madeleine riant s’élançant hors du caveau annoncer la bonne nouvelle. Pierre et Jean courant dans l’aube sous un grand arbre frissonnant. Jésus serviteur, faisant griller des poissons sur le bord du lac de Tibériade pour ses disciples incrédules. Les pèlerins d’Emmaüs rappelant le Christ, qui « fait semblant d’aller plus loin », pour leur laisser la liberté de le retenir. Le Christ se tenant devant le tombeau,  face à l’homme, dont le visage, troublante tache faite d’encre et d’eau semble habitée d’une profonde humanité.

Toutes ces scènes qui suivent la Résurrection, tirées de l’Evangile, sont des scènes de rencontre. De face-à-face entre le Dieu ressuscité et l’homme. Joie, tristesse et incrédulité se lisent sur les visages à l’annonce du tombeau vide. Rencontres qui permettent au peintre de transmettre sa propre rencontre avec le Christ, dont il tire la substance et le sens de son travail artistique.

Loin d’un art conceptuel qui prétendrait forcer à l’interrogation métaphysique, François-Xavier Boissoudy fait de son pinceau le simple relais de sa joie intérieure. Sa technique elle-même témoigne de l’humilité de sa démarche, la seule qui convienne à l’art sacré. Cette technique de lavis qui fait sa marque, permet de laisser surgir sur la toile, à mesure que l’encre et l’eau se rencontrent, des visages et des formes étonnantes. « J’aime être obéissant », confie le peintre. Contre l’abstraction contemporaine qui nie la réalité, il veut « témoigner d’une sacralité vivante ». L’esthétique parfois cinématographique de sa peinture n’est pas sans rappeler la mystique d’un Terrence Malick, où le symbolique et l’incarné ne s’opposent pas mais se répondent.

Un peu de rouge et de bleu mélangé à l’encre noire et sépia lui suffisent pour faire surgir la grâce. « J’ai voulu peindre l’irruption de la lumière dans le monde », dit le peintre.

On n’allume pas une lampe pour la mettre ensuite sous le boisseau. S’il est une phrase de l’Evangile qui résume l’art de Boissoudy c’est celle-là.

Résurrection, du 9 avril au 30 mai, Galerie Guillaume, 32, rue de Penthièvre (Paris 8ème). Du mardi au samedi de 14h à 19h.

 

Royaume-Uni : Glasgow 1- Londres 0

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sturgeon ecosse miliband cameron

sturgeon ecosse miliband cameron

La victoire surprise du Parti conservateur a légèrement occulté le raz-de-marée nationaliste en Ecosse. Ce bastion historique du New Labour a offert 56 sièges sur 59 au Scottish National Party (SNP), privant le Parti travailliste d’autant de voix à Westminster. Un résultat à première vue surprenant, quelques mois seulement après le cruel revers indépendantiste lors du référendum de septembre 2014. Quelle que soit l’importance des questions de personne, le redressement spectaculaire du SNP ne peut s’expliquer uniquement par le retrait de la tête du parti du leader historique Alex Salmond au profit d’une jeune quadra, Nicola Sturgeon.

Il est fort probable que les électeurs écossais de gauche aient souhaité faire payer aux travaillistes leur alliance contre-nature avec le Parti conservateur sur la question de l’indépendance. D’autant plus que cette étrange coalition « Labour-conservatives » a été officieusement reconduite à quelques jours du scrutin lorsque Edward Miliband s’est interdit de s’allier avec les nationalistes écossais au Parlement de Londres. Autrement dit le Labour préférait laisser les libéraux-conservateurs au pouvoir plutôt que de s’allier avec des indépendantistes écossais de gauche. Difficile à avaler pour l’ouvrier des lowlands.

Si on regarde le passé récent, on comprend mieux pourquoi le Labour a refusé l’alliance avec le SNP. Le processus d’autonomisation lancé par Tony Blair était progressivement arrivé à son terme. Évincé du parlement écossais, le « New Labour » ne pouvait franchir l’ultime étape, l’indépendance. Par loyauté pour le Royaume-Uni mais aussi parce que l’indépendance aurait privé le Labour d’une réserve de voix de gauche conséquente aux Communes. Clef du succès blairiste dans les années 90, le piège de la décentralisation à l’extrême s’est retourné contre le Labour. Entre la question identitaire et la doctrine économique, il a fallu choisir. Un accord entre les deux gauches écossaises n’ayant pas d’intérêt pour les deux partis, le suffrage uninominal à un tour s’est chargé de les départager. Pour la première fois jeudi, ce fut au détriment du Labour.

Après le non au référendum l’an passé, la question de l’indépendance fait donc son retour avec le triomphe de Nicola Sturgeon. Une question qui pourrait définitivement être tranchée à l’occasion d’un autre référendum, celui sur l’adhésion à l’UE que David Cameron a promis d’organiser d’ici 2017. Le SNP a prévenu que cette question engageait l’avenir de l’Ecosse. Si l’Ecosse votait contre la sortie de l’UE mais que la population totale du Royaume-Uni en décidait autrement, la sortie de l’UE serait amère pour le SNP, une formation traditionnellement pro-européenne. « L’Europe des régions » chère à Jacques Delors a été décisive pour que le SNP puisse émerger. Et puis l’Ecosse ne peut pas s’isoler à la fois de l’Europe et de l’Angleterre. C’est une évidence géoéconomique.
Mais l’alliance historique Glasgow-Bruxelles a également butté sur la question de l’indépendance. Lorsque celle-ci s’est posée à l’automne 2014, José Manuel Barroso s’est détourné de son credo fédéraliste et a menacé l’Ecosse d’un hypothétique et laborieux processus de réadhésion en cas de oui à l’indépendance. Il ne souhaitait pas créer un dangereux précédent au risque d’une implosion des autres Etats-membre de l’UE. Ce qui rendrait le conseil européen encore plus ingouvernable. Bon nombre d’électeurs écossais, pourtant lassés par la domination anglaise, ont donc hésité à franchir le pas de l’indépendance, de peur de couper avec l’Europe.

Difficile aujourd’hui d’imaginer l’Ecosse renégocier son adhésion à l’UE si le Royaume-Uni sort de l’Europe et que l’Ecosse vote majoritairement contre cette sortie.
Les deux référendums ne feraient alors plus qu’un. Si l’Ecosse votait non au Brexit et Londres oui, la logique institutionnelle voudrait que l’Ecosse reste dans l’UE mais se détache du Royaume-Uni.  Scénario malgré tout assez improbable puisque ni Bruxelles, ni David Cameron ni même les écossais ne veulent d’un Brexit. Mais les urnes peuvent réserver quelques surprises. N’est-ce pas, Mister Miliband?

*Photo : Scott Heppell/AP/SIPA. AP21732078_000041.

Commémoration du 9 mai: Poutine tout seul?

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poutine 9 mai russie

poutine 9 mai russie

« Poutine tout seul ». Le Journal du Dimanche titrait ainsi un article sur la préparation des cérémonies du soixante-dixième anniversaire de la capitulation allemande. Présentation assez effarante quand on y réfléchit. Sans compter une impressionnante collection de chefs d’État asiatiques, latino-américains ou africains, il y aura la Chine et l’Inde. Dont les troupes défileront. Deux milliards six cents millions d’habitants (plus de 35 % de la population mondiale), il est vrai que ce n’est pas grand-chose. Pour l’Europe, il y aura la Grèce aussi, et la Hongrie. Mais non, ce qui compte ce sont les absences de Merkel et Obama, et surtout celle de François Hollande. Si François Hollande n’est pas là, il n’y a personne.

On ne reviendra pas en détail sur l’incroyable bévue européenne à l’origine de la catastrophe ukrainienne. Dont aujourd’hui les dirigeants de l’Union ne savent trop comment sortir. Finalement cadeau royal fait à Poutine qui a pu jouer à fond la carte du patriotisme et isoler durablement son opposition, si tant est qu’il y en ait eu de sérieuse. Aller ou ne pas aller à Moscou pour les cérémonies était, pour François Hollande, une question difficile à trancher. États-Unis et Allemagne boycottant, peut-être aurait-il été astucieux de jouer une musique différente. Mais il est vrai que lorsque l’on est à la remorque, plutôt dans le wagon de queue, il est difficile de changer de voie. Surtout quand on est empêtré dans la grotesque pantalonnade des Mistral, dont on ne sait plus que faire et qui vont nous coûter un bras. Et puis notre Président est occupé. Nouveau voyage officiel en Arabie Saoudite, grand pays démocratique, où l’on décapite au sabre et à tour de bras dans les rues, les coupables d’apostasie, d’adultère ou de « sorcellerie »… Ce qui n’a pas empêché François Hollande de plastronner tout sourire, le même sabre à la main.

Donc, il n’ira pas Moscou, pour assister à ce que les médias français dénoncent déjà comme une « démonstration de force ». Comme chacun sait, lorsque l’on organise une parade militaire à l’occasion d’un événement considérable pour les russes, la moindre des choses aurait été de faire une « démonstration de faiblesse ».

C’est dommage. Malheureusement la médiocrité politique française et les rodomontades des médias se nourrissent aussi d’une inculture historique qui confine parfois au révisionnisme. C’est Christophe Cambadélis qui nous dit sur Twitter : « Hollande est un bouclier pour les Français et Valls un glaive dans les réformes » recyclant ainsi la vieille métaphore pétainiste. C’est Esther Benbassa, sénatrice verte élue sur une liste socialiste qui n’hésite pas : « c’est ainsi quand la République avait clairement rompu son contrat avec les juifs en les déportant que la confiance de ces derniers comment ça à faiblir ». Ignorant que la République fut assassinée le 10 juillet 1940 (avec certes le vote de la majorité des groupes socialistes au Parlement), et que les déportations, c’est quand même l’Allemagne même si « l’État français » donna un petit coup de main.

Alors, il ne faut pas trop en demander au Président de la République. Par exemple de savoir que la « Grande Guerre Patriotique » est un énorme traumatisme dans la mémoire russe, bien au-delà de ce que représente la première guerre mondiale pour la France. De savoir aussi qu’en Russie on aime la France et qu’un des symboles forts de cette amitié est l’aventure de l’escadrille « Normandie Niemen ». Participation voulue par De Gaulle et acceptée par Staline pour que des Français combattent aux côtés des soldats soviétiques. Américains et britanniques ont équipé l’URSS en matériel et en vivre « mais la France, terrassée, n’avait rien d’autre à donner que ses hommes».

Et tous les écoliers russes connaissent l’histoire de Maurice de Seynes et de son mécano le sergent Bélozoube (dit le philosophe). Le 15 juillet 1944, leur unité devait rejoindre un terrain afin de rester au plus près du front. Lors de ces déplacements, il était d’usage que le mécanicien voyage dans le monoplace avec son pilote. Dans une petite niche très étroite qui empêchait le port du parachute. Le capitaine Maurice de Seynes s’envole donc avec son mécanicien soviétique. Peu après le décollage, le pilote victime d’une fuite d’essence dans la cabine revint au terrain. Aveuglé puis intoxiqué, il tenta d’atterrir à plusieurs reprises, en vain. Il reçut l’ordre du commandant russe du régiment de reprendre de l’altitude et de sauter en parachute. À la guerre, un pilote est plus précieux qu’un mécano. Refus du capitaine de Seynes qui fit une ultime tentative pour poser son avion. Qui s’écrasa tuant ses deux passagers. Ils furent enterrés dans la même tombe.

Le général Zakharov, qui commandait l’aviation soviétique pendant la guerre, vint saluer la mère de Maurice de Seynes, quelques années plus tard à Paris. Il trouva deux portraits accrochés au mur : un de son fils Maurice et l’autre de Vladimir Bélozoube. «Mon général, j’avais un seul fils, et il a eu la possibilité de se sauver… Mais alors notre honneur aurait été entaché. »

Dans le quartier de Lefortovo à Moscou, se trouve le cimetière de Wedensk qui comprend le carré des pilotes Français de  Normandie Niémen tués en opération. Régulièrement fleuri, Il n’aura pourtant pas la visite de François Hollande le 9 mai prochain. Qui s’en moque. Lors des obsèques aux invalides d’un des plus illustres d’entre eux, le Compagnon de la Libération Roland de la Poype en octobre 2013, le gouvernement français ne s’était pas fait représenter. Le gouvernement Russe si, accompagné des Chœurs de l’Armée Rouge. Il faut croire que ces moujiks, ont le sens des convenances.

L’absence de François Hollande, il est probable que Vladimir Poutine s’en moque. Pire, cela doit l’arranger et le conforter que celui-ci, se dispense de venir rendre hommage à des soldats français. Et à travers eux à tous ces soldats soviétiques, les «frontovikis », les guerriers du froid dont les énormes sacrifices ont permis, qu’on le veuille ou non, de sauver la civilisation.

Accomplir ce geste, tout en maintenant l’expression de ses désaccords, aurait eu une belle portée politique.

L’historien Yves Donjon venu à Moscou en mai 2011 à l’occasion des célébrations consacrées au Jour de la Victoire avait pris un taxi. Quand le chauffeur appris pour quelle raison il était là, il refusa d’accepter de l’argent du trajet, disant simplement : « Merci de vous souvenir ».

Encore faut-il avoir de la mémoire.

*Photo : Ivan Sekretarev/AP/SIPA. AP21564943_000032.

«En Chine, la corruption, c’est le pouvoir»

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WuErKaiXi liberte presse

WuErKaiXi liberte presse

Avant le concert du samedi 3 mai 2015, place de la République, à Paris. WuErKaiXi, au centre. Christophe Deloire, à gauche, Secrétaire général de Reporters sans frontières.

li peng

Vera Su. Voici ta photo, prise le 18 mai 1989, peu avant le massacre de la place TianAnMen : jeune homme svelte, en pyjama, tu discutes avec le Premier ministre chinois Li Peng…

WuErKaiXi. L’entrevue avec le Premier ministre Li Peng s’est déroulée dans le grand bâtiment de l’Assemblée populaire, à TianAnMen, c’est à dire en face de la  » Porte de la paix céleste « , celle où il y a la tribune bien connue des télévisions étrangères, celle des défilés, l’entrée de la Cité interdite, non loin de ZhongNanHai, l’enceinte où siège le Comité permanent du Bureau politique. Dans ce bâtiment de l’Assemblée, la salle de réunion où nous nous trouvions portait le nom de « XinJiang », ma région d’origine.

Li Peng voulait un accord pour que cessent la confrontation et la grève de la faim, en public, sur la place. Mais, en fait, il entendait juste transmettre un ordre, celui de quitter la place, sans discussion, sans condition.

J’ai répondu que les manifestants étaient d’accord pour cesser la grève de la faim et la manifestation, mais en échange de l’ouverture d’un dialogue et qu’on écoute nos revendications.

C’était une proposition assez humble, modeste et logique. Nous ne souhaitions pas  renverser le gouvernement, ni le Parti. Nous proposions juste le début d’un dialogue. Il est vrai qu’au fond, cela signifiait que nous souhaitions que le peuple participe au gouvernement, que le mouvement étudiant devienne légal et ouvre la voie à une démocratie participative.

Nous avons cru que cela était possible, qu’il fallait le réclamer, et que malgré la modestie de ses prétentions, c’était le début d’une ère nouvelle. C’était bien sûr impossible, une illusion. Le massacre a montré ce qu’était la seule réponse des dirigeants communistes à une manifestation pacifique : des très jeunes gens écrasés par des tanks et mitraillés.

On sait aujourd’hui que Zhao ZiYang, alors Secrétaire général du PCC, avait refusé le recours à l’armée. L’aviez-vous déjà compris lorsqu’il est venu sur la place, flanqué du futur Premier ministre Wen JiaBao?

wen jibao ministre

Zhao ZiYang, Secrétaire général du PCC, peu avant l’intervention de l’APL. A sa droite, Wen JiaBao, le futur Premier ministre.

Lorsque Zhao ZiYang est venu sur la place à la rencontre des étudiants, les jeux étaient faits.  Il était lui-même déjà battu, et il se déplaçait pour le dire, faire ses adieux. Au lieu de venir sur la place afficher sa défaite, il aurait dû, lorsqu’il était le secrétaire général du Parti, faire preuve de plus d’autorité et influer sur le cours des événements.

Comment es-tu  parvenu en France ? Puis aux Etats-Unis ?

Je me suis échappé de Pékin vers le Sud de la Chine, et de là vers Hong Kong. Le gouvernement français du Président Mitterrand m’a accordé l’asile. C’était à un moment particulier, celui du bicentenaire de la Révolution française. Je suis arrivé en France juste quelques jours avant les célébrations du 14 juillet. Il est facile d’imaginer l’émotion que je ressentais, étudiant de 21 ans tout juste échappé du massacre.

Par la suite, je me suis rendu aux Etats-Unis, parce que je pratiquais déjà l’anglais, à cause d’une bourse qui m’avait été offerte, et aussi parce que j’y avais de la famille. Je savais que je ne reverrais pas mes parents avant très longtemps. J’ai donc cherché à me rapprocher des membres de ma famille qui vivaient aux Etats-Unis. Mais je n’imaginais pas que la séparation avec mon père et ma mère durerait 26 ans, et sans doute plus.

Où étais-tu lors du défilé du Bicentenaire de la Révolution française ?

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Défilé du  Bicentenaire, le 14 juillet 1989, mis en scène par Jean-Paul Goude, avec plusieurs dizaines de Chinois poussant leurs vélos. F. Perry/ AFP

Le jour du défilé, le 14 juillet, j’étais place de la Concorde, dans la loge officielle réservée à la Chine. Le gouvernement chinois n’avait pas envoyé de délégation, et ce sont donc quelques-uns des rescapés du massacre de TianAnMen qui ont donc, ce jour-là, « représenté » la Chine.

Tu as pris quelques kilos depuis cette photo de 1989 ? Qu’as-tu fait?

Oui j’ai pris quelques kilos depuis ma photo en pyjama de mai 1989. Je ne suis sans doute pas le seul. Mais je prends bonne note de ta remarque et je vais essayer de ne plus grossir ! J’ai poursuivi mes activités de dissident politique. mais en même temps il fallait bien que je gagne mon pain et j’ai travaillé pour nourrir la famille que j’avais fondée en exil. C’est comme cela que je suis devenu banquier d’affaires, un « investment banker ».

Mais je suis également un commentateur politique. J’ai publié des douzaines d’articles en anglais et en chinois sur la Chine, ses relations avec le reste du monde, les activités démocratiques liées à la Chine. Maintenant, j’habite à Taiwan et je commente aussi l’actualité politique taiwanaise.

J’ai été admis comme citoyen d’honneur ; mais je suis devenu un citoyen ordinaire, au point je serai candidat aux élections législatives en janvier 2016.

Cela fait donc seize ans que tus as un passeport taiwanais. Tu es candidat au élections législatives de janvier 2016, à Taiwan, comme indépendant. Pourquoi pas sous la bannière de l’un des deux grands partis?

Je me présente aux élections en indépendant, sans me rattacher à l’un ni à l’autre des deux grands partis taiwanais, le KMT (GuoMinDang : parti nationaliste, fondé par Sun YatSen, qui remonte à la fondation de la République chinoise en 1911) et le DPP (Parti démocrate progressiste), parce que j’ai des divergences avec ces deux partis, et je les ai exprimées, depuis bientôt 26 ans que je vis à Taiwan. J’essaye d’être un libéral, intellectuellement indépendant, car Taiwan souffre d’une bipolarisation que je juge rigide.

Depuis 1989, tu n’as pas eu la possibilité de retourner en Chine pour revoir tes parents. Combien de fois as-tu essayé ?

Depuis 2009 j’ai tenté à quatre reprises de retourner en Chine. J’ai été systématiquement refoulé. Je sais que je ne rentrerai pas en Chine, libre et bienvenu. Je suis pourtant prêt à poursuivre le dialogue que je préconise depuis même si ce dialogue doit se dérouler devant un tribunal. Je suis prêt également à affronter la prison, si c’est la seule voie pour que je retrouve mes parents.

Quel est ton sentiment lorsque tu lis dans les journaux que Zhou YongKang, le  n °3 du régime, le super-boss des policiers et juges maoïstes en Chine a été arrêté, et qu’il risque la peine de mort ?

Les étrangers découvrent l’ampleur de la corruption mais s’illusionnent sur le sens de la lutte contre elle, telle que les médias chinois la célèbrent. La corruption en Occident et en Chine sont deux phénomènes quantitativement et qualitativement différents. En Occident, la corruption consiste surtout à troquer de l’argent contre du pouvoir, ou l’inverse. Mais en Chine, la corruption, c’est le pouvoir lui-même, le coeur du système. Les dirigeants communistes sont tous milliardaires, ou pour le moins millionnaires. Les privatisations servent à moderniser l’économie, mais d’abord et avant tout au profit des dirigeants, de leurs familles, de leurs alliés, de leurs favoris. Aussi, je ne pense pas que cette corruption fondamentale soit le souci prédominant de Xi JinPing.

Tu es né de parents ouigours, en Chine, mais tu es plus chinois et plus taiwanais que bien des gens que je connais en Chine et à Formose…

Je suis Ouigour. Mais je suis aussi Chinois, et Taiwanais ! Pour moi il n’y a pas de conflit entre ces trois qualités, dans lesquelles je me reconnais. Je ne suis pas le cul entre trois chaises. J’assume. Je suis un libertarien, et aussi un combattant pour la liberté.

Les dissident exilés peuvent ils encore servir de levier pour les réformes ?

Les dissidents en exil perdent leur impact sur la société chinoise. C’est la raison principale de mes tentatives pour retourner en Chine, même en me constituant prisonnier.

En exil, nous avons la liberté, et c’est très appréciable, mais nous avons quitté la scène, et la pièce se joue en grande partie sans nous. Un exilé, un peu poète, a écrit qu’en exil nous avons «gagné le ciel, mais perdu la terre»

L’Occident, en quête de contrats commerciaux, a ouvert les portes à une invasion de marchandises chinoises, mais caresse également l’espoir d’une «démocratisation du régime par le marché». Que penses-tu de l’attitude conciliante des gouvernements occidentaux à propos de la répression de la dissidence démocratique ?

Je crois que le mot français pour décrire cette attitude c’est «apaisement», comme si une attitude apaisante et conciliatrice de l’Occident était susceptible de gagner le coeur des dirigeants chinois. Beaucoup d’Européens disaient qu’on ne pouvait comparer Mao ZeDong, à Staline et à Hitler. Et bien je pense que si : Mao, Staline et Hitler étaient des criminels comparables. Le communisme est une calamité criminelle, avec laquelle les compromis ne sont pas possibles.

***

Annexe : Discours de WuErKaiXi au concert de Reporters sans frontières le 3 mai 2015

Nous sommes réunis, ici en France, pour célébrer les héros du journalisme à l’occasion du trentième anniversaire de « Reporters sans frontières ». Ce soir, un reporter mérite notre hommage plus que tout autre : elle s’appelle Gao Yu.

Mais elle ne peut pas être avec nous, à Paris, en ce moment, parce qu’elle a été condamnée en Chine à sept ans de prison.

Qui est-elle ? C’est une journaliste de 71 ans, l’une des plus courageuses. Quel crime a-t-elle donc commis? Le régime chinois dit qu’elle a trahi des secrets d’Etat.

Un journaliste n’est pas censé être un sujet d’article ou de reportage. Respectons ce principe en poursuivant son travail interrompu par la prison, et examinons ce qu’on lui reproche :

Ce dont elle est accusée, c’est d’avoir mentionné la « Directive n°9 » du Parti communiste chinois. Qu’est ce que cette directive ? Sous la signature et le tampon des plus hauts dirigeants, c’est une liste des « sujets tabous » que les médias chinois ne doivent jamais évoquer. En particulier les «sept mai périls politiques». Aussi absurde que paraisse, la « Directive n°9 » interdit aux officiels et aux médias l’usage des mots « démocratie constitutionnelle », « société civile », « valeurs universelles », et « liberté de la presse ».

Voilà une histoire édifiante, à laquelle nous devons réfléchir.

Premièrement, elle nous montre que le régime chinois considère comme des dangers ce qui est au coeur de nos convictions : des valeurs universelles. Les voeux pieux et la crédulité de l’Occident à l’égard de la Chine doivent cesser ! La condamnation de Gao Yu le prouve.

Deuxièmement, en désignant comme « secrets d’Etat » ces « périls », le régime chinois reconnait qu’il n’a pas la moindre légitimité.

Les dirigeants communistes admettent donc que si ces sujets venaient à être débattus, ils seraient les perdants.

Voici, Mesdames et Messieurs, ce qu’est un régime totalitaire : contrôler les mots pour empêcher qu’on les prononce, qu’on les entende, et qu’ils circulent ! Ils ont peur des mots !

Un pouvoir totalitaire règne par la peur, mais ce n’est possible que si le peuple a peur. Le régime chinois, année après année, a essayé de nous effrayer avec ses tanks, ses mitrailleuses, ses prisons et ses camps. Mais ce ce que l’histoire de Gao Yu nous enseigne c’est que le régime chinois est terrifié : il a peur des mots !

Au lieu de nous demander qui est le plus terrifiant, demandons-nous qui est le plus terrifié ?

Célébrons les héros de la vérité ! Crions et faisons résonner le mot «Liberté» !

Aujourd’hui, « Je suis Gao Yu » ! « Nous sommes Gao Yu » !