Le conflit israélo-palestinien n’est pas mon problème. En tant que citoyen français, je n’ai jamais été impliqué dans cette guerre sans fin, mon pays n’y ayant jamais été engagé militairement. L’antisémitisme lui-même ne devrait pas être mon problème. Je n’appartiens pas à ce peuple, que je connais presque exclusivement à travers la Bible des chrétiens, et mon éducation fait que je n’admettrai jamais qu’une race soit considérée comme inférieure à une autre. Mes problèmes sont sans doute des « problèmes de riche », comme on dit : la sécurité et la tranquillité, composantes de « l’ordre public » que l’Etat est censé me garantir. Or dimanche dernier, en me promenant dans mon quartier, j’ai pu constater à quel point ma tranquillité et ma sécurité dépendaient de ces problèmes qui me sont étrangers.

Rue de la Roquette, en début d’après-midi, un frisson de malaise me parcourt la colonne vertébrale en croisant une bande de costauds à l’air patibulaire. A première vue, leur look mi-racaille mi-hooligan ne me permet pas de les identifier, mais ils font peur. Leurs regards noirs me dissuadent de m’attarder. Comme j’aperçois une fourgonnette de police, je me dis qu’il pourrait s’agir de flics de la BAC, ces « cow boys » en civil parfois difficiles à distinguer des voyous qu’ils interpellent de façon notoirement musclée. Sauf qu’ils portent rarement des casques de moto, des gants de combat… ou des kippas. En apercevant dans un coin de mon champ de vision la plaque « Ecole Levinas », je comprends : ces mastards nerveux sont les fameux gros bras de la communauté juive, probablement la LDJ.

Je demande ce qui se passe et un maître-chien très tendu m’explique rapidement : « On protège la communauté, parce qu’une autre a déjà été attaquée, et qu’on nous a dit qu’ils comptaient passer par ici… » Inutile de préciser qui « ils » sont. J’en déduis qu’une manifestation anti-Israël doit avoir lieu, suite aux frappes sur la bande de Gaza dont tous les journaux parlent ces jours-ci. En rentrant chez moi, alors que Google Actualités confirme mon intuition, j’entends par la fenêtre des hurlements inquiétants. Puis des sirènes, et des explosions. Et ainsi de suite. Apparemment, le service de sécurité de la synagogue était bien renseigné. Mieux que la police en tout cas. Je n’ai vu en passant qu’une petite poignée d’agents dispersés dans la rue, même pas un cordon de CRS en rang d’oignon devant l’entrée du bâtiment.

La rue de la Roquette, m’apprend Wikipédia, doit son nom à une « petite plante à fleurs jaune pâle ou blanchâtres nervée de violet, et qui poussait dans les décombres, la roquette ». En consultant les vidéos qui ne tardent pas à fleurir sur le web dès le soir-même, je suis atterré : toutes les chaises et les tables des cafés où je traîne si souvent, les poubelles aussi, ont été utilisées comme projectiles par les guérilleros urbains. Il y aurait eu plusieurs blessés. Un ami qui a filmé l’affrontement depuis sa fenêtre me l’assure : la synagogue a été prise d’assaut, et cinquante manifestants de plus auraient pu faire virer l’échauffourée au drame. « Vu le peu de forces de l’ordre en présence, il aurait pu y avoir un ou deux morts », me dit-il.

Le lendemain, c’est le choc : en découvrant les images de la manifestation, je réalise à quel point cette effrayante explosion de violence était prévisible. Parmi la foule de 7000 personnes, presque toutes d’origine arabe, qui ont défilé de Barbès jusqu’à la place de la Bastille, certains portaient des roquettes en carton-pâte. Pas des petites plantes à fleurs pales. Des armes de guerre, régulièrement utilisées par les terroristes islamistes du Hamas ciblant les populations civiles de Tel-Aviv ou d’autres villes. Sur l’une de ces imitations, un manifestant avait dessiné un drapeau israélien, en remplaçant l’étoile de David par une croix gammée. Et le cortège scandait : « Israël, assassin ! Hollande, complice ! » Le président français traité de collabo d’un régime néo-nazi, rien que ça…

L’an dernier à la même époque, des milliers de CRS et de gendarmes mobiles étaient mobilisés, partout en France, pour interpeller toute personne portant un drapeau ou un sweat-shirt rose orné d’un logo représentant un père, une mère et leurs enfants. Pas une roquette à svastika. Un étudiant propret qui tentait de leur échapper avait écopé d’une peine de prison ferme, pour avoir renversé quelques tables en se réfugiant dans un restaurant. A l’automne, un autre s’était fait embarquer pour avoir collé sur sa voiture une affiche « Hollande, démission ! ». Comment est-il possible que l’ancien ministre de l’intérieur, aujourd’hui Premier ministre, soit capable d’étouffer toute opposition à une loi « sociétale », mais pas d’assurer la sécurité de mon quartier, qui est aussi le sien ?

La rue de la Roquette porte bien son nom. J’y ai croisé Manuel Valls récemment, sorti au restaurant avec femme et enfants. Le samedi soir, on y croise plutôt des banlieusards en jogging qui viennent y agresser à trois ou quatre n’importe qui pour s’occuper. Ce dimanche, on y croisait aussi des roquettes en papier mâché symboliquement destinées à des civils étrangers, et l’on y assistait à l’attaque d’un lieu de culte français. Espérons qu’une petite plante à fleurs jaune pâle ou blanchâtres pourra refleurir un de ces jours sur ses trottoirs jonchés de décombres. Quand je bois une pinte en terrasse, je souhaite simplement avoir droit à la sécurité et à la tranquillité que la loi de mon pays me promet.

*Photo: JOBARD/SIPA.00449224_000006

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