Accueil Site Page 2359

La confession d’un enfant de la télé

13

On devrait toujours lire TV-Magazine. Dans sa dernière livraison, le supplément du Figaro abonné aux tables basses donne la parole à Alexandre Devoise, ancien comparse de Philippe Vecchi sur Canal +, devenu doublure cathodique d’Arthur après des années de purgatoire de TNT, et bientôt intronisé co-présentateur de Téléshopping sur TF1. D’animateur branché à homme-sandwich pour ménagère, a priori, ça sent un peu le sapin pour qui veut parader dans les boîtes parisiennes. Pas une seconde, répond Devoise : « En exagérant un peu, faire vendre des livres dans La Grande Famille (Canal+) ou des aspirateurs dans Téléshopping, ce n’est pas si éloigné! C’est la même proximité avec le quotidien du téléspectateur. » Langue de bois ? Détrompez-vous : s’il est une erreur de Debord, c’est bien d’avoir défini notre époque comme l’ère du soupçon généralisé.

En fait, la vérité suinte par tous les pores de notre système navrant de transparence, au point qu’on en entend les acouphènes de la bouche-même de ses animateurs. TF1 et Canal même combat : sans se concerter, les ailes droite et gauche du capital vendent du temps de cerveau disponible (©Le Lay), l’une au bobo pseudo-intello fan de Christine Angot (admirez l’assonance digne des plus beaux passages de Pourquoi le brésil ?), l’autre à la mère de famille et au patron de PME qui votent UMP ou FN pour abattre l’introuvable « dictature socialiste ». Au marché de l’insignifiance, un roman lambda écrit dans la novlangue contemporaine vaut bien un kit minceur par électrodes. Je regrette d’ailleurs qu’il existe si peu de marxistes pour noter qu’au niveau de la valeur d’usage, la première camelote n’égale pas la seconde…

On saura donc gré à Alexandre Devoise d’être si facilement passé aux aveux. Et si sa sincérité vous défrise, dites-vous bien que la télévision fait beaucoup pour la culture. La preuve ? Comme disait Groucho Marx, « dès qu’on l’allume, je pars dans la pièce à côté lire un livre » !

Pétition du CESE : Barjot, le retour

28

barjot cese mariage delevoye

C’est une des meilleures comédies de ce début d’été. On l’intitulera Rencontres, puisqu’elle n’a pas de titre. Ce mardi matin 1er juillet 2014, se tient une conférence de presse improvisée devant le siège du Conseil économique, social et environnemental (CESE), place d’Iéna, à la suite du verdict du Tribunal administratif. Le CESE vient d’être condamné pour avoir refusé de donner suite à la pétition de la Manif pour tous, qui avait réuni près de 700 000 signatures, en février 2013, pour demander un examen approfondi des conséquences du projet de loi Taubira.

Le film commence par un duo entre Philippe Brillault et Ludovine de la Rochère. Le maire du Chesnay, qui est à l’origine de la pétition et de la plainte contre le CESE et a obtenu gain de cause, tend galamment le micro à la présidente de la Manif pour tous pour commenter la situation. Elle se félicite de cette victoire « fondamentale pour l’avenir de la démocratie ». Soudain, coup de théâtre : arrive Frigide Barjot, qui avait présidé à la remise des pétitions au CESE, en février 2013[1. On peut voir le « prequel » de « Rencontres » sur le site Youtube du maire Philippe Brillault.]

C’est un très bon film d’action où l’on suit l’arrivée des camions apportant de toute la France les cartons remplis de pétitions au Cese, surveillés par la police et accueillis par Frigide Barjot. Entre ce « prequel » et le début de « Rencontres », une ellipse de plus d’un an, résumée par l’apparition de Ludovine de La Rochère à la place de Frigide Barjot.], comme dirigeante de La Manif pour tous, dont elle ne fait plus partie aujourd’hui (elle est désormais à la tête de L’Avenir pour tous). Elle entre dans le champ à l’invitation de Philippe Brillault, et embrasse les deux personnages déjà en scène avec d’énergiques « Bravo ! ». À présent, la caméra cadre le trio. À la gauche de Philippe Brillault, Ludovine, un instant désarçonnée, reprend son discours comme si de rien n’était : « Les citoyens pourront désormais faire appel au CESE, nous pouvons nous réjouir… ». À sa droite, Frigide, d’abord un peu hors circuit, adresse à la caméra des sourires un rien nerveux, avant d’être associée à la réunion par Brillault, élégamment diplomate. L’attitude de Frigide mi-narquoise mi-embarrassée peut s’interpréter comme une volonté d’être associée à cette victoire, en rappelant clairement son rôle en 2013, et en même temps comme une demande de réconciliation[3. Sur la division du mouvement, on consultera les historiens compétents.], moins affirmative, plus timide, puisqu’elle ne peut faire là que la moitié du chemin et dépend de la bonne volonté de l’autre partie. L’attitude de Ludovine, mi-embarrassée, mi-fâchée, est plus univoque. Visiblement, elle n’attendait pas Frigide et n’a aucune envie de lui céder une part de gâteau. Passée la première surprise, elle s’est refermée pour s’en tenir coûte que coûte au discours prévu. Nouveau coup de théâtre : entre dans le champ Valérie Pécresse, qui se rend au CESE pour de tout autres raisons. Elle est aussitôt harponnée par Frigide Barjot, qui saisit l’occasion pour lui demander d’intercéder auprès du président du CESE. Philippe Brillault s’est rapproché avec le micro. La caméra cadre ce nouveau trio. Ludovine de la Rochère se trouve hors champ, mais Frigide Barjot l’inclut dans la scène en se tournant vers elle à deux reprises pour lui faire signe de rentrer dans le cadre. Exit Valérie Pécresse. Le trio précédent se reforme à l’image. Par les mots, Ludovine tente de le casser pour revenir au duo initial : « Tous les deux, Philippe et moi, nous allons demander… », dit-elle dans le micro tendu par Philippe Brillault. Frigide va et vient, sort du champ, y rentre, un peu nerveusement, déclare soudain : « Nous aussi, pour l’Avenir pour tous, nous allons demander, et tu seras notre mandataire, Philippe… Plus on est nombreux, plus on aura la possibilité de donner un poids supplémentaire… » Entre les deux femmes, Brillault intervient : « Cette décision (du tribunal),permet de nous réunir tous sur le même objectif». Tandis qu’il parle, Ludovine fait entrer dans le champ son adjoint Albéric Dumont. Symétrie amusante avec le passage de Valérie Pécresse. L’intérêt se déplace sur ce nouveau trio, réduisant Frigide à une figuration souriante, à l’écart. Renfort de choc, Albéric Dumont fait progresser l’intrigue en annonçant une nouvelle grande manifestation en octobre. Frigide, qui a enlevé son blouson comme pour ne pas se laisser voler la vedette (selon le principe traditionnel des rivales humiliées, « Sois très belle »), revient impromptu pour souhaiter que son mouvement, L’Avenir pour tous, puisse s’y associer, puisqu’il a le même but, sinon les mêmes moyens. La dernière réplique revient à Philippe Brillault : « Tout le monde a sa place, à partir du moment où l’objectif est atteint ».

Le hasard est un excellent metteur en scène. Ce morceau de cinéma-vérité est une savoureuse petite comédie humaine et politique, chorégraphiée comme un ballet  bien qu’elle soit prise sur le vif, et l’on défie quiconque de ne pas y prendre plaisir et intérêt. Pour le sens de l’improvisation et de la psychologie, on songe à Rohmer, mais la justesse du tempo, la perfection de l’intrigue et du jeu constant entre le deux et le trois font penser à Lubitsch. Le divertissement est allègre et plein d’humour, mais très révélateur, aussi, pour qui veut prendre la peine d’y réfléchir. On peut le lire à différents niveaux. Le plus apparent tient du vaudeville, avec un homme jonglant élégamment entre deux femmes rivales (l’épouse et la maîtresse ?). Au deuxième niveau, on a une vue sur les jeux d’alliance et les enjeux de pouvoir qui font fluctuer la vie politique. Et on accède par là à un troisième niveau,  plus profond, où le spectateur est invité à se poser la question fameuse : de quoi s’agit-il ?  et son corollaire : que voulons-nous vraiment ?  On sait que le hasard est aussi mathématicien. Dans le balancement entre deux et trois de cet impromptu léger, qui se joue au présent, il introduit le chiffre un par deux lignes de fuite : l’une conduit vers le passé, cette formidable pétition de 2013, ralliant tous les opposants au projet de loi Taubira ; l’autre ouvre sur l’avenir : si l’objectif est de défendre l’humanité contre ceux qui veulent la détruire par la technicisation et la marchandisation de l’être humain, ne doit-il pas prévaloir sur toutes les querelles gauloises de personnes et d’opinions ? La question de l’unionest posée, et bien posée. À chacun d’y répondre, et vive l’anarchie, pourvu qu’elle soit lucide et responsable ! Ce n’est pas tous les jours qu’on peut voir un film aussi rigolo et aussi aigu.

*Photo : Pascal Fayolle/SIPA. 00684414_000020.

Coupe du monde: l’édifiante histoire d’Axelle

390

axelle foot belgique

Mon dieu qu’elle était jolie Axelle Despiegelaere , dans les tribunes des supporters de l’équipe belge au Mondial. La Walkyrie radieuse, la jeune déesse rieuse dont l’accoutrement règlementaire de supportrice, ridicule casque pseudo-viking aux couleurs de la Belgique et peintures de guerres afférentes, n’arrivait pas à dissiper le charme mythologique et la grâce efficace. Ce n’est pas compliqué, Axelle irradiait littéralement, au point que les caméras qui ont désormais transformé toute compétition sportive aussi bien sur le terrain que dans les tribunes en cauchemar panoptique ont vite été aimantées par cette blonde, archétype de la beauté nordique que l’on imaginerait bien à l’entrée du Walhalla accueillir les guerriers d’Outre-quiévrain qui n’ont pas démérité dans cette compétition. D’ailleurs, elle fut repérée assez vite, dès le match Belgique-Russie le 22 juin, par L’Oréal,  surement parce qu’elle le valait bien.  On lui signe donc un contrat à une vitesse record. Mais voilà, des jalouses, sans doute, ont exhumé d’un autre cauchemar panoptique, celui des réseaux sociaux, un vilain « statut » où la belle Axelle se fait poisser comme le premier roi d’Espagne venu dans une scène de chasse en Afrique. On la voit ainsi poser auprès d’une antilope qu’elle vient  d’abattre.

Le scandale est immense. Cette seule étincelle a suffi à mettre le feu à toute la plaine de la moralinosphère.  Axelle aurait pu être, je ne sais pas moi, une ancienne actrice du porno, une Femen militante, un membre du PTB, le parti communiste belge qui commence à faire des scores ; elle aurait pu avoir mordu ses camarades à l’école maternelle comme n’importe quel joueur uruguayen, avoir spéculé sur la dette grecque comme n’importe quelle banque d’affaire, être la conseillère secrète de Marine Le Pen, la trésorière occulte de l’UMP,  une fumeuse invétérée de cannabis, être mariée avec une femme et mère de trois enfants par GPA,  une lectrice d’Alexandre Jardin, une mangeuse de côte de boeuf bien saignante ou une amatrice des films des frères Dardenne,  le monde lui aurait pardonné. Mais tuer un animal, et à la chasse en plus, voilà qui est  insoutenable aujourd’hui. Ca se retrouve illico dans le tiercé de tête avec le révisionnisme et la pédophilie. Et voilà notre pauvre Axelle vouée aux gémonies, sa carrière de mannequin pour l’Oréal aussitôt arrêtée.

Cette fable moderne peut quand même nous apporter quelques enseignements. Ce n’est plus comme le disait Descartes ironiquement dans Le discours de la Méthode le bon sens qui est la chose la mieux partagée mais bel et bien, aujourd’hui, l’hypocrisie. On ne rappellera pas, par exemple, d’où vient l’Oréal. Après tout, le passé, c’est le passé. Mais bon, il faut savoir tout de même que l’entreprise qui tient beaucoup à son image citoyenne voire écologique fut fondée à l’origine par un cagoulard, qu’elle servit après la guerre d’officine de recyclage pour des collabos plus au moins mouillés, qu’il y eut par la suite des petites affaires de discriminations à l’embauche et même, dans le cas qui nous concerne ici, des dénonciations réitérées… d’expérimentations sur les animaux ! Bref, Axelle, elle au moins, tue les antilopes à la régulière, pas en leur mettant des litres de shampoing dans les yeux.

L’autre enseignement, sans doute, c’est aussi que l’époque ne supporte plus que la beauté soit associée à la mort, que la mort ait un rapport mystérieux avec la beauté, oxymore métaphysique qui court pourtant toute la culture occidentale de ses origines grecques jusqu’ à l’œuvre de Bataille ou des Surréalistes. Un vieux roi près d’un éléphant mort, c’est logique, c’est le symbole de la domination blanche, colonialiste, hétéropatriarcale, viriliste et tout ce que vous voudrez qui hérisse la moindre collaboratrice de Najat Vallaud-Belkacem, le tout dans un schéma bien connu et rassurant. En revanche, une grande blonde, comme dans un titre de Jean Echenoz, qui sourit près de la maman de Bambi truffée de plombs, ça ne va pas. L’époque ne veut plus de Diane, ni d’Artémis, du mystère lunaire de ces beautés impeccables qui pataugent dans le sang fumant.

Et  puis, pour finir, on devrait au moins être étonné, très agréablement étonné même, par le commentaire laissé par Axelle en dessous de la photo qui la représente avec son trophée : « Chasser n’est pas seulement une question de vie ou de mort. C’est plus que ça…. » Ernest Hemingway ne dit pas autre chose dans Les Neiges du Kilimandjaro ou Les vertes collines d’Afrique. Mais il faudra sans doute aussi, désormais, dans un avenir proche, purger nos bibliothèques d’écrivains aussi monstrueux que la criminelle et scandaleuse Axelle Despiegelaere.

*Photo: Ben Queenborough/BPI/RE/REX/SIPA.REX40328269_000070

Gaza : quelle est la meilleure mauvaise solution?

76

gaza israel hamas hezbollah

Le quatrième « round » de la longue guerre que se livrent Israël et le Hamas depuis la prise de contrôle de la bande de Gaza par l’organisation islamiste pose une question cruciale : faute de solution de paix définitive, comment établir un modus vivendi appuyé sur la dissuasion, avec des acteurs non étatiques ?

Depuis 1973, après quatre guerres en vingt-cinq ans, Israël a su empêcher les affrontements violents avec ses voisins, soit par des accords de paix officiels (avec l’Egypte et la Jordanie), soit par des arrangements officieux (avec la Syrie).  Mais il s’agissait à l’époque d’un Moyen-Orient des Etats. Depuis, ces entités politiques se sont affaiblies, au point de laisser s’installer à la table des grands des organisations qui, jusqu’aux années 1980, n’étaient que leurs instruments.

Profitant du vide créé par l’affaissement des Etats, le Hamas comme le Hezbollah ont totalement révolutionné l’art de la guerre des faibles.  Cette nouvelle guerre asymétrique, inspirée du terrorisme, de la guérilla et de l’insurrection, s’appuie sur deux éléments indispensables : les roquettes et le contrôle d’un territoire. Sans territoire point de roquettes et sans roquettes, nul moyen de contourner la supériorité militaire israélienne.  Cette stratégie remonte à 1968, lorsqu’une roquette Katioucha fut lancée à partir d’une région jordanienne contrôlée par le Fatah de Yasser Arafat contre la ville de Bet-Shean, à quarante kilomètres au sud du lac de Tibériade. À l’époque, l’Etat jordanien était suffisamment fort pour priver les Palestiniens – en les massacrant au cours de Septembre noir en 1970-1971 – de leur base arrière. Le Fatah dut déménager au Liban, un Etat en carton-pâte que l’OLP a parasité jusqu’en 1982. Depuis, les disciples ont dépassé leur maître étatique.

Au Liban comme à Gaza – puis bientôt en Syrie et au Sinaï – des entités qui sont beaucoup plus que des organisations terroristes, mais pas encore des Etats, ont su sanctuariser un territoire pour s’en servir de base de stockage et de lancement de roquettes à longue portée. Ainsi, depuis quelques années déjà, chaque mètre carré du territoire israélien se trouve à la portée des roquettes tirées du Liban ou de Gaza. Ces armes relativement peu sophistiquées – mais qui exigent tout de même des capacités techniques, logistiques et militaires non négligeables – peuvent aujourd’hui perturber la vie quotidienne en Israël pendant de longues semaines, compliquer ses liens avec le reste du monde – les aéroports et les ports maritimes étant menacés – et ralentir sévèrement l’économie nationale. À cette capacité de nuisance, il faudrait ajouter les morts – pour l’instant potentiels – les blessés ainsi que la pression psychologique subie par des millions d’Israéliens. Etant donné l’évolution technique et tactique du Hamas et du Hezbollah, l’avenir réserve probablement des « surprises », des projectiles plus  précis et à plus longue portée ou des armes nouvelles, comme des drones, risquant de tomber dans l’escarcelle de ces groupes.

Face à cette situation, Israël a le choix entre trois options : contrôler le territoire qui sert de base arrière et de plateforme de lancement aux organisations terroristes, éliminer les roquettes, ou encore dissuader ces acteurs non étatiques d’utiliser leur arsenal de projectiles. Concrètement, la première option passe par une occupation durable de la bande de Gaza. Une telle stratégie diminuera considérablement, voire intégralement, la force de frappe la plus menaçante du Hamas – roquettes à longue portée – sans pour autant empêcher la fabrication et le lancement de roquettes à courte portée, apparues dans l’arène en 2001, quatre ans avant le retrait israélien de Gaza. Pour évaluer le rapport coût/bénéfice de cette stratégie, il faut se rappeler des trente-huit ans de présence israélienne dans la bande de Gaza ainsi que des dix-huit ans d’occupation par Tsahal du Sud-Liban, entre 1982 et 2000. Bref, cette stratégie est loin d’être une panacée et il n’est pas sûr que la société israélienne soit capable de l’assumer dans la durée.

Quid de la deuxième option ? Eliminer les capacités de fabrication ou d’achat de roquettes par le Hamas sans réoccuper Gaza est tout simplement impossible. Aussi longtemps que le Hamas reste maître de la bande de Gaza, reconstituer les stocks n’est qu’une question de temps pour ses membres. Certes, ces derniers jours, il se murmure que le gouvernement israélien exige du Hamas l’engagement de démilitariser la bande de Gaza comme clause d’un nouvel accord de cessez-le-feu, on voit mal pourquoi Mechaal, Haniyeh et leurs camarades renonceraient à une carte maîtresse et efficace.

D’un point de vue pratique, une seule et unique solution reste donc envisageable : retarder le plus possible le prochain « round » de la guerre en diminuant autant que faire se peut les capacités militaires du Hamas, et a fortiori sa volonté de dégainer. Cela exige une action à plusieurs dimensions. Tout d’abord, aussi longtemps que l’opération militaire israélienne continue à Gaza, Tsahal doit diminuer autant que possible les capacités du Hamas en détruisant prioritairement le matériel le plus dangereux et le plus difficile à remplacer. Comme le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah après la guerre de juillet 2006, même ceux qui, sous les raids, ne cessent de crier « même pas mal », contemplent le champ de ruines avec lucidité et savent évaluer le rapport de forces lorsque les armes se sont tues. Pour continuer d’affaiblir le Hamas, Israël devra s’assurer qu’un véritable contrôle s’établit le long de la frontière entre la bande de Gaza et l’Egypte. On sait aujourd’hui que l’ancien président Moubarak a joué un double jeu en fermant les yeux sur la contrebande et l’industrie des tunnels entre Gaza et le Sinaï. Il est également de notoriété publique que les Frères musulmans, pendant leur courte période au pouvoir en Egypte, en ont fait autant, aidant le Hamas à reconstituer ses arsenaux après la dernière opération israélienne fin 2012.

En plus d’endiguer le flux d’armes, contrôler la frontière offre l’avantage de pouvoir ouvrir et fermer le robinet financier qui permet au Hamas de payer des salaires et de se maintenir au pouvoir. On sait que la politique volontariste de l’actuel président égyptien Al-Sissi a récemment failli étrangler le Hamas, tout en continuant d’offrir des subsides aux employés du Fatah restés à Gaza. Il y a quelques semaines, les militants du Hamas ont tiré sur les agences bancaires et distributeurs de billets pour stopper cet afflux de devises qui leur échappe.

Revenons au précédent du Hezbollah libanais. Si, depuis 2006, le « Parti de Dieu » s’est bien gardé d’engager un bras de faire balistique avec Israël, c’est que la dernière guerre l’a isolé au sein de la société libanaise, lasse de la guerre et des bombardements. Pour affaiblir le Hamas à Gaza, il faudrait donc agir sur l’opinion gazaouie mais aussi conclure un accord avec l’Egypte et l’Autorité palestinienne, acteur incontournable dans toute solution viable. En ce sens, le manque d’enthousiasme des Palestiniens de Cisjordanie à engager un nouveau bras de fer avec Israël est un signal encourageant.

Mais quel que soit le scénario de sortie de crise, l’implosion des Etats de la région et la multiplication des acteurs sous-étatiques à grande capacité de nuisance annoncent une ère de frictions permanentes. Il est révolu le temps des grandes déflagrations qu’étaient les guerres israélo-arabes de 1948 à 1973, voici venue l’ère de l’insécurité et de la violence durables.

*Photo :  Nedal Eshtayah \ apaimage/SIPA. 00688420_000016. 

Titre de séjour pour tous

37

Chez nous, il n’est désormais plus nécessaire de pouvoir faire un bébé avec sa moitié pour fonder une « famille ». Il suffit de s’aimer très fort, et éventuellement d’avoir un « projet parental », parfois plus douteusement appelé « désir d’enfant ». Malheureusement, partout ailleurs à l’exception d’une douzaine de pays, on ne voit pas bien ce que l’union de deux personnes de même sexe aurait à voir avec une famille. Sans doute parce que les technologies de fécondation et d’insémination artificielle comme le marché des gamètes et des utérus y sont encore trop peu développés.

Fidèle à sa mission sur Terre depuis les Lumières, la France entend donc encore une fois faire bénéficier le monde entier de son sens du Progrès. En l’occurrence, c’est le Conseil d’Etat qui s’en est chargé en prenant, selon les mots de nos confrères du Monde, « une décision sans précédent » : le 9 juillet, les juges suprêmes de l’intérêt général ont enjoint l’Etat français de délivrer dans les 24 heures un visa à un Sénégalais vivant au Maroc. Les autorités le lui avaient initialement refusé sur la base de ses « antécédents migratoires », celui-ci ayant séjourné clandestinement en France en 2010.

Motif officiel de sa demande de séjour ? Son mariage… avec un homme de 35 ans de plus que lui. Or selon la loi fort bien surnommée « mariage pour tous », l’union de deux personnes de même sexe dont un ressortissant d’un pays où elle est illégale ne peut être célébrée qu’en France. Dans tous les autres cas où un couple réside à l’étranger, les autorités consulaires locales peuvent s’en charger. La loi sénégalaise définissant encore le mariage comme l’union d’un homme et d’une femme, celui de notre ex sans-papiers doit nécessairement avoir lieu sur le territoire français.

Si cette histoire démontre l’absurdité de la loi Taubira, qui crée en l’espèce une nouvelle inégalité entre hétérosexuels et homosexuels, elle laisse présager bien pire. Vu la différence d’âge entre le requérant et son futur époux, le ministère de l’Intérieur a exprimé des doutes quant à « la sincérité de l’union ». Extension du domaine du mariage blanc ? Le Conseil d’Etat a jugé que non et a sommé le ministère de verser 5 000 euros de réparation au requérant, puisqu’il travaille à Casablanca où il vit avec son compagnon, et ne compterait pas s’installer en France. N’empêche que techniquement, le regroupement homofamilial, c’est maintenant.

 

Paris contre le désir français

25

paris decentralisation regions

Gamine, je croyais que, dans tous les villages de France, il y avait une pancarte indiquant la direction de Paris. Ce repère partagé par tous, ce lien qui m’unissait à des gens que je n’appelais pas encore mes concitoyens, me paraissait être des plus ingénieux. Alors, c’est pas pour me vanter, comme dirait l’ami Basile, mais j’avais peut-être inventé une astucieuse métaphore de ce qu’est un pays : un territoire mental dont les habitants ne peuvent pas se perdre parce qu’ils savent tous où se trouve son centre névralgique. Bien sûr, le mot « métaphore » m’était aussi inconnu que la notion d’État jacobin. J’ignorais que, derrière la façade, encore impressionnante, les fondations de notre édifice régalien se lézardaient. Je n’avais pas entendu parler des contestataires chevelus qui réclamaient de « vivre et travailler au pays », ni lu le livre de Jean-François Gravier, Paris et le désert français, publié en 1947, resté un classique pendant trente ans malgré la jeunesse maurassienne de son auteur : « Dans tous les domaines, écrivait-il, l’agglomération parisienne s’est comportée depuis 1850, non pas comme une métropole vivifiant son arrière-pays, mais comme un groupe “monopoleur” dévorant la substance nationale. » En ce temps-là, on pouvait trouver tous les défauts de la Terre aux Parisiens, crever les pneus de leurs autos, brocarder leur arrogance et se moquer de leur accent – ou de leur absence supposée d’accent. N’empêche, Paris, c’était l’affaire de tous. La terre promise de tous les Rastignac du pays, la scène où se jouait la comédie du pouvoir. « L’État, c’est moi », disait-on. Et Paris, c’était la France.

Par la grâce du TGV, la capitale est désormais à quelques heures des principales villes de France. Mais que l’on vive à Lyon ou à Aurillac, jamais elle n’a paru aussi lointaine. La périphérie ne cherche plus à disputer son pouvoir au centre, ni même à l’encercler, conformément aux enseignements du président Mao. Elle se contente de lui tourner le dos, comme si elle avait déjà décidé qu’il n’y a plus de centre. La France n’est pas en guerre contre Paris : elle a décidé de vivre sa vie sans Paris. Ainsi peut-on gager que, dans leur écrasante majorité, les élus qui seront sommés de choisir entre un siège de député et un mandat local opteront en masse pour le second. Beaucoup, à commencer par les barons du PS qui se tiennent prudemment à l’écart des péripéties parisiennes de leur parti, savent depuis longtemps que, pour faire carrière, mieux vaut éviter soigneusement la capitale. On l’aura compris : il n’est pas question ici de la ville dans laquelle des millions de Français ont des copains et des cousins, des souvenirs et des fantasmes, mais du siège de l’État et du pouvoir, du lieu où se fabriquent les modes et les élites – symboliquement, il n’est pas innocent que le commun des Français n’ait pas les moyens de s’y loger.  Le problème est que le sentiment que ce pouvoir ne décide plus grand-chose est de plus en plus partagé. Peu importe que cet État décrié répare les routes, assiste les indigents et fasse encore marcher les trains, les hôpitaux et les écoles certes, pas très bien, mais pas plus mal que ne le ferait une multinationale. Pour beaucoup de gens, il est tout juste bon à persécuter d’honnêtes travailleurs à coups de retrait de points de permis, de règles illisibles ou absurdes, de fiscalité mouvante, le tout ayant un rapport fort lointain avec la réalité qu’on prétend changer.

Or, en plus de cette vieille propension à l’abstraction, qui le pousse à intervenir dans la vie de ses sujets en dépit du bon sens, voilà que cet État intrusif se mêle de plus en plus de leur dicter ce qu’il faut penser et ce qu’ils doivent aimer. Et ça, ça ne passe décidément pas. Sur le plan économique, la France, ou plutôt ses régions les plus prospères, avaient déjà largement affirmé leur indépendance par rapport à Paris. Le divorce est désormais culturel. On ne parle plus le même langage. La Manif pour tous a d’abord été cela : une révolte contre la prétention d’une élite perçue comme parisienne, branchée et totalement déconnectée du réel, d’imposer ses façons de voir et de vivre à tout le pays. Il y avait évidemment des adversaires du mariage gay à Paris et des partisans en province puisque, répétons-le, il est ici question d’un Paris métaphorique, lequel cependant recoupe en partie le Paris géographique. L’insularité culturelle de la capitale se manifeste notamment par sa résistance au vote frontiste. Le parti de Marine Le Pen a beau y envoyer des candidats présentables susceptibles d’amadouer le bobo, il plafonne à moins de 5 % des voix, alors qu’il progresse même dans les centres-villes bourgeois de nos régions. Ces exceptions parisiennes nourrissent l’aimable conte d’une France homophobe, raciste et passéiste, à laquelle le Paris des élites progressistes et minoritaires résiste héroïquement. Ce Paris-là n’est plus tout à fait la France.

Le psychodrame de la réforme territoriale – qui ne fait que commencer – a révélé que, dans nos belles provinces, on n’était guère soucieux de se battre pour la survie du royaume. L’ambiance est plutôt à la foire d’empoigne qu’à l’harmonieuse solidarité, chacun espérant tirer le meilleur jeu de la redistribution des cartes qui s’annonce. Dans cette perspective, des alliances inédites se nouent entre les élites locales et les activistes de l’identité, comme en Bretagne avec les Bonnets rouges. Ailleurs, on brandit le drapeau européen, tout en communiant dans l’exaltation du passé, réel ou mythologique, de son douar d’origine.

Est-ce ainsi que les pays meurent ? Ce qui meurt, c’est au minimum l’État à l’ancienne, la puissance tutélaire qui assurait la diffusion du progrès dans les coins les plus reculés du royaume et attirait à son service les meilleurs de ses enfants. Pleurer sur la splendeur passée de l’État-bâtisseur, de Versailles à Airbus, ne nous avancera guère. Il paraît que l’avenir radieux sera pavé de réseaux, d’interactions, de synergies et de crèches bio qu’on nous promet pour le remplacer. Dans ce monde merveilleux de l’horizontalité citoyenne, on sera breton et citoyen du monde, on ne parlera plus de « pays » mais de « territoires », ou peut-être de « zones de mobilité permanente » – c’est bon, ça, non ? Bon, ce chatoyant scénario a un léger inconvénient : c’est qu’il risque de laisser sur le carreau tous ceux qui n’ont pas le bon goût de vivre sur une route de la mondialisation. D’autre part, le retour aux villes-État de l’Antiquité ou à la Ligue hanséatique – car dans le fond, c’est bien de cela qu’il s’agit – pourrait déboucher, non pas sur le monde paisible régi par le doux commerce, mais sur la guerre de tous contre tous. Non pas qu’il faille impérativement atteindre la fameuse « taille critique », comme le répètent les propagandistes de l’Europe des régions, tout en célébrant le dynamisme de la Catalogne ou de la Bavière. La France n’est ni l’Espagne ni l’Allemagne, mais un vieux pays dans lequel l’État a précédé et construit la nation. Comme le montrent Todd et Lebras dans L’Invention de la France, sa diversité anthropologique s’est révélée soluble dans une unité administrative pensée de façon quasi scientifique. Le modèle jacobin a d’ailleurs remporté une victoire paradoxale car, à bien des égards, les pouvoirs issus de la décentralisation se contentent de le reproduire à l’échelle locale, comme si la solution à la crise française passait par l’émergence de multiples petites France. Sauf que dans ce schéma, Strasbourg refusera bientôt de payer pour Marseille. Ce qui était vrai hier a de fortes chances de l’être encore : sans un État aussi unique que le Dieu de la Bible, point de France.

Alors, il paraît que le mythe jacobin a vécu et qu’il nous faudrait faire notre deuil de la République une et indivisible. Peut-être. Mais ne nous y trompons pas : en dépit de l’affichage exubérant des patriotismes locaux, le message que les gouvernés adressent avec constance à leurs gouvernants, c’est qu’ils veulent rester un peuple. Et ils ne font nullement confiance, pour y arriver, à un pouvoir de plus en plus stratosphérique. Non sans raisons. Il n’y a qu’un Parisien pour croire que la France devrait disparaître.

Ce texte en accès libre est extrait du dernier numéro de Causeur (juillet-août 2014). Pour acheter le magazine, cliquez ici.

«Tous des Palestiniens !» : Guerre d’Algérie for ever

474

gaza manif algerie paris

Lors des manifs de 2004 contre la loi interdisant le port de signes religieux ostensibles à l’école, des jeunes filles musulmanes avaient défilé voilées dans Paris, ceintes à la taille d’un drapeau français. On pouvait à l’époque interpréter cet affichage tricolore comme la volonté de montrer un attachement à la République, en réponse à ceux qui doutaient de la compatibilité des fichus islamiques avec les principes laïques. Dimanche, entre Barbès et Bastille, nul manifestant, dans son soutien à la population de la bande de Gaza, ne songea à se parer du bleu de France – ce n’aurait pourtant pas été idiot en termes de communication politico-médiatique. Il faut croire que l’envie n’y était pas.

« Un drapeau français ? Mais pour quoi faire ? Je ne me sens pas français », confiait un jeune homme se présentant comme marocain. Aux yeux des milliers d’opposants à Israël, franco-maghrébins dans leur immense majorité, qui ont défilé la veille du 14 Juillet dans Paris, la France est hors jeu à défaut d’être hors sujet – rapport à la première déclaration de François Hollande sur le conflit en cours, mercredi dernier, où il pouvait donner l’impression d’approuver sans nuance la réponse militaire israélienne aux tirs de roquettes du Hamas. Et qui lui a valu ce slogan entonné à l’envi par les pro-Palestiniens de dimanche : « Israël assassin, Hollande complice ! »

Délaissant la bannière française, ils se sont tournés vers les fondamentaux : d’une part les drapeaux des origines, algérien, marocain et tunisien, de l’autre, les drapeaux des luttes actuelles, égyptien, irakien et le plus symbolique d’entre tous, le drapeau palestinien, qui synthétise à lui seul toute une histoire et toute une conquête à venir. Si les couleurs de la France étaient absentes de la manifestation de dimanche, c’est probablement parce que pour les partisans des Palestiniens, la France, en raison de son « passé » et de son « présent », représente la figure de l’occupant israélien, plus exactement du « colon ».

D’une certaine manière, le conflit israélo-palestinien est la poursuite de la guerre d’Algérie, ailleurs et avec d’autres acteurs – les altercations entre Pieds-Noirs et Arabes dans le Sud de la France, appréhendées à cette aune, le sont aussi. On fait parfois sur les réseaux sociaux ce rapprochement, qui sonne comme une profession de foi révolutionnaire : « Les Algériens d’hier sont les Palestiniens d’aujourd’hui ». « Du temps de la guerre d’Algérie, note Samia, une manifestante, Boumediene était du côté des Palestiniens. Ma mère a grandi avec le conflit israélo-palestinien. »

L’identification des causes et des effets, de l’oppresseur et des victimes, est quasi-parfaite. S’il y a « importation » du conflit israélo-palestinien en France, il y a également transfert ou projection du « ressenti » franco-maghrébin sur les Palestiniens. Comme si la lutte, en l’occurrence à mort, que livrait une partie des Palestiniens à Israël, et vice-versa, était la transposition puissance 100 ou 1000 de la « guerre » mettant aux prises, ici, d’un côté, la génération « issue de l’immigration » qui ne croit plus aux « promesses » de la France et qui peut-être n’a jamais souhaité y croire pour ne pas avoir à refermer le livre des pères, et, de l’autre, l’Etat, puissance « coloniale » jouant de la discrimination comme d’une « torture » lente et faussement indolore avec ses « indigènes ».

Mais il ne suffit pas qu’Israël soit la France coloniale d’antan, argument des anticolonialistes, il faut aussi qu’il soit juif, les juifs étant ce peuple qui, dans l’islam, « encourt la colère de Dieu », une conception des choses divines dont on sait qu’elle nourrit chez certains un antisémitisme de type musulman. Entre donc ici en lice une notion religieuse, qui redouble le caractère explosif de la situation. Un manifestant le disait dimanche : « Dieu (Allah) nous a donné cette terre (la Palestine). » Cette terre palestinienne (aujourd’hui principalement juive et dont l’argument fondateur est pour partie religieux aussi, en l’occurrence hébraïque) ne saurait être israélienne, tonnent les religieux musulmans, repris en chœur par la foule de jeunes, le 13 juillet place de la Bastille : « Est-ce que vous reconnaîtrez Israël ?», crie et crie encore, dans son micro, à l’adresse de ces jeunes, un membre du collectif Cheikh Yassine, du nom du fondateur du Hamas, tué par l’armée israélienne en 2004. « Non ! », répondent à plusieurs reprises ceux-ci avec force. Ce collectif opérait dans la manif aux côtés de frères musulmans et faisait entonner des « Allahou akbar » à une partie de la foule. Dimanche, comme en Algérie pendant la guerre d’indépendance, Frantz Fanon et le divin n’étaient plus qu’un.

Ainsi, contrairement à ce qu’affirmait un membre du mouvement BDS (« Boycott Israël ») relayant la « ligne officielle », celle du Fatah, la majorité des manifestants ne paraissait pas d’humeur partageuse, pas du tout prête à accorder une once de terre à un Etat juif, ce « peuple lâche qui tue des femmes, des enfants et des vieillards à Gaza », insistait l’un d’eux. Un jeune homme se disait prêt à aller combattre avec les Palestiniens. La Syrie, en revanche, lui « parlait » beaucoup moins et ce qu’il en disait n’indiquait pas chez lui un penchant religieux : « En Syrie, remarquait-il, ce sont des sectaires qui s’affrontent, sunnites d’un côté, chiites de l’autre. »

Les territoires palestiniens sont donc à Israël ce que le « 9-3 » et autres Mirail toulousain sont à la France. Vue de l’esprit, bien entendu, mais l’esprit voit ce qu’il veut. Si des Franco-maghrébins investissent tant d’eux-mêmes dans le « combat palestinien », c’est parce qu’ils en retirent une satisfaction symbolique, bien davantage que la promesse de quoi que ce soit. Le conflit israélo-palestinien leur donne en quelque sorte la force de vivre.

*Photo : SEVGI/SIPA. 00688396_000002. 

La bête immonde, on like pas!

28

fn bobo paris

Située à 130,54 m au-dessus du niveau de la mer, la butte Montmartre est le point culminant de la capitale. À ces altitudes, l’oxygène se raréfie et la pensée politique des habitants vire à la douce euphorie. Notre envoyé spécial permanent Louis Lanher vous convie régulièrement à prendre de la hauteur dans cet environnement stratosphérique où le prix du mètre carré est indexé à la hausse sur celui des œufs Bénédicte en terrasse. Bienvenue à Boboland, où l’on observe le commun des Français à la longue-vue.

 26 mai 2014. Le FN premier parti de France : la démocratie en copeaux de parmesan.

Il y eut l’Appel du 18 juin à Londres, il y aura le « Sursaut du 26 mai » au restaurant Chez Marcel, 1 Villa Léandre, Paris 18e. 25% des suffrages pour le Front national aux élections européennes, c’est plus encore que la TVA sociale sur l’escalope milanaise paillarde de veau panée. La digestion de mon ami Romain, réalisateur pour une agence de presse, s’annonce particulièrement pénible. Et cela n’a rien à voir avec l’acidité du Moët Imperial demi-sec qu’il s’est enfilé tout le week-end à Deauville.

–  « Ça se boit comme du petit-lait, avec des glaçons en piscine, mais là j’ai vraiment plus soif… » 

Romain a dessaoulé d’un coup en allumant BFM TV hier soir. Il était 21h 24, et c’était bien lui, l’abstentionniste républicain parti en week-end, qui était montré du doigt sur tous les plateaux télé. Mon ami se cherche des excuses.

–   « Mais c’était déjà l’été là-bas, je ne pouvais pas faire autrement que de demander un late checkout au Royal !

–   Pourquoi t’as pas fait une procuration ?

–    À qui ? On était tous en Normandie ! »

Romain en est convaincu : si le vote par Internet était possible en 4G depuis les mini-roadsters décapotées, le Bleu Marine se serait pris une sacrée claque au péage de Fontainebleau. Les soirs d’élection, la maréchaussée serait bien inspirée d’ouvrir une file prioritaire pour les conducteurs europhiles et leurs véhicules de plus de 150 chevaux. Mais la maréchaussée vote déjà Front national, et le contrôle d’alcoolémie près de la centrale de Porcheville en est la preuve éclatante.

–   « On a perdu plus de vingt minutes, le temps que Chloé souffle dans le ballon. Impossible d’arriver à temps pour voter. Comme par hasard !

–   Elle avait bu ?

–   Du thé. Heureusement qu’elle est enceinte ! » 

Romain a très mal dormi cette nuit et sa crème de jour effet booster lendemain de fête est sans effet sur sa mine dévastée. Par sa faute, un bon quart de la France est à l’ennemi. Bien sûr, le sursaut républicain commence déjà à s’organiser. Benjamin Biolay a pris le maquis près du Bon Marché. Romain, lui, veut organiser un foyer de résistance du côté de Montmartre. Il faut frapper vite et fort. Grâce à l’arme fatale : son statut Facebook.[access capability= »lire_inedits »]

–  « On partage des waffles sirop d’érable, fraise et chantilly maison ?

–  Pas le temps, Louis. De toute façon, j’ai la nausée aujourd’hui. Ça capte ici ? »

Romain dégaine son smartphone pour rédiger son dégoût à la face du monde. Enfin, à la face de ses 757 amis Facebook. C’est déjà ça.

En découvrant son fil d’actualité, Romain doit bien reconnaître qu’il n’est pas le seul à avoir relu son Que sais-je ? Jean Moulin ce matin-là. Et les meilleures indignations semblent déjà trustées. Comme dans un buffet à volonté du Club Med, prime aux premiers arrivants :

« Il faut se battre, éduquer, instruire, voter » ( Léa, casteuse télé).

« Jean Ferrat : Ma France. On écoute et on médite. Avons-nous perdu la mémoire ? » (Hervé, régisseur cinéma).

« Les 7 étapes du deuil : choc, culpabilité, colère, méditation, dépression, reconstruction, acceptation » (Laetitia, comédienne).

« Ça fait combien de temps que j’avais pas chialé à une élection ? Douze ans, tiens »       (Félix, journaliste, qui avoue enfin avoir voté pour Christiane Taubira en 2002).

« L’abstention me fait vomir » (Marie, productrice télé).

–   « Heu… Tu lui diras pas, à Marie, que je me suis abstenu, hein…

–    T’inquiète Romain, j’ai aucune raison de te foutre au chômage.

–    Merci, Louis. »

Romain like tous ces statuts, avant de jaillir à son tour dans l’arène du Bien. Tout semble déjà avoir été écrit sur Facebook et, pourtant, mon ami va s’apercevoir d’un manque : aucun parallèle n’a encore été établi entre Mussolini et Marine le Pen. Romain a les épaules suffisamment solides pour assumer l’audace de cette comparaison :

« Pour la première fois en France, le sale parti fasciste est en tête, avec un écart assez prononcé. À l’aide ! Nous sommes désespérés » (Romain, réalisateur).

Je like à mon tour son statut. Même si j’estime que le post de Romain aurait mérité d’être un peu moins tiède :

–   « Pourquoi tu ne parles pas aussi des camps de concentration ?

–   Ce serait obscène, non ?

–   Ce qui est obscène, c’est le FN à 25% !

Va donc pour les camps de concentration. C’est moi qui m’en charge aussitôt, et je suis très largement liké. Comme ma photo de waffles sirop d’érable, fraise et chantilly maison, que j’ai pris soin de ne pas poster en même temps. J’ai du goût.

6 juin 2014.  La « fournée » de Jean-Marie Le Pen : tous derrière sa fille !

Enfin une bonne nouvelle : Jean-Marie Le Pen a dérapé ! Romain en oublierait presque notre solitude lors de la manif anti-FN post-élections européennes. Bien sûr, nous n’avons plus l’âge de manifester, mais avec Romain, nous attachons beaucoup d’importance aux réunions de lycéennes. C’est notre façon à nous de parier sur l’avenir. Et puis c’est agréable de se sentir désiré ailleurs que dans les yeux d’une masseuse naturiste à 120 euros de l’heure chez Essence des sens. En ce lundi de l’Ascension, particulièrement ensoleillé, les robes à fleurs étaient de sortie dans le défilé. Le langage jeune des banderoles (« Non au F’Haine », « What the fuck », « Tu nous casses les urnes ») nous attirait comme deux aimants vers ces êtres aimants, bons et généreux. Malheureusement, depuis, le front républicain contre le quart fasciste de France s’est essoufflé. C’est qu’il s’agit de passer son bac.

Alors que l’espoir d’une résistance organisée s’amenuisait, à peine huit jours plus tard : la bouffée d’oxygène, le coup de bol, la divine surprise ! La « fournée » de Jean-Marie Le Pen ! De quoi lever une armée contre la « bête immonde ». Nous sommes le 6 juin, c’est ça, le jour du débarquement en Normandie. Il y a des signes qui ne trompent pas : à nous, Omaha Beach !

Les rêves les plus fous sont à nouveau permis : et si Marine Le Pen appelait, elle aussi, à « enfourner » Yannick Noah et Patrick Bruel, mais surtout Patrick Bruel ? Et si on annulait le baccalauréat pour organiser des grandes manifs avec ce que le pays compte de jeunes militantes court vêtues ?

Au café Francoeur, 129 rue Caulaincourt, Paris 18e, des régiments entiers se mettent déjà en ordre de bataille derrière des rangées de mojitos. Normal, nous sommes à moins de 10 mètres de la Femis, l’École supérieure des métiers de l’image et du son. Un vivier d’enfants CSP+ qui ont grave le temps de manifester pendant que le commun des étudiants est trop occupé à décrocher un job d’été pour essayer de remplir son frigo.

En terrasse, Romain récupère quelques 06 pour organiser le cortège républicain qui, tel la lave d’un volcan, descendra depuis les remparts du Sacré-Cœur pour inonder le pays. Zoé, Juliette, Clarisse et Joséphine sont même parfaitement disposées à venir confectionner les banderoles dans son salon.

« J’ai des feutres et des ciseaux chez moi ! », précisera Romain, impatient de créer un lien de confiance avec ses jeunes recrues pourtant déjà conquises. C’est vrai qu’il est séduisant, déguisé en jeune avec son après-shampoing effet saut du lit et ses Converse roses.

Pendant quarante-huit heures, Romain déclinera « No pasarán » dans toutes les langues au Stabilo Boss. Pendant quarante-huit heures, il sera le général Patton du 3e bataillon de Montmartre, en érection comme un char Leclerc jaillissant des tranchées.  Avec Zoé, Juliette, Clarisse et Joséphine, ce sera à vie à la mort jusqu’à la place de la Bastille.

Pendant quarante-huit heures seulement. Parce que dès le 8 juin, la cabane tombe sur le chien. L’insupportable se produit : sourde à l’épanouissement sexuel de mon ami, Marine Le Pen vient de condamner les propos de son père. Pire, elle le met tricard sur le site du Front national et parle d’une « faute politique ». Un peu plus, et elle apportait le dernier coup de feutre aux banderoles de Romain. Impensable, inacceptable : l’axe du Mal s’est effrité ! Aussi effroyable que cela puisse paraître, le fascisme est nuancé. Romain est orphelin de ses combats gagnés d’avance. Et sa prochaine banderole est toute trouvée : « Rendez-nous Le Pen ! »[/access]

La Turquie à l’heure de Zola?

1

Germinal acquiert une seconde vie en Turquie. Quatre étudiantes endeuillées depuis la mort de leurs pères dans la catastrophe de la mine « Soma » en mai 2014 peuvent être reconnaissantes envers Emile Zola.  Pour rappel, Soma est une mine du sud-ouest du pays qui s’était effondrée, prenant au piège des centaines d’ouvriers et provoquant un tel traumatisme dans la société turque que fut décrété un deuil national de trois jours.

L’un des éditeurs de la version turque du roman de Zola, Yordam Kitap, avait après l’accident annoncé son intention d’allouer l’ensemble des revenus engendrés par la vente du livre au financement de la scolarité des enfants des 301 travailleurs ayant laissé la vie à Soma. Un geste bienveillant mais aussi politique, qui permet aux dirigeants de la maison d’édition de se joindre aux contestations anti-Erdogan, que d’aucuns pointaient du doigt comme premier responsable de la tragédie, pour n’avoir pas su améliorer les conditions de travail dans les mines du pays. Les représentants de l’éditeur indiquent en effet que « la démarche est naturelle, car dans le fond, les travailleurs des mines turques ont des conditions de travail proche des protagonistes de Germinal ».

La contestation contre ces conditions de travail indignes avait entraîné ici et là des heurts entre policiers et manifestants. Des allégations jugées sans fondement par le pouvoir, Erdogan allant même jusqu’à déclarer à l’époque que « les accidents de travail arrivent partout dans le monde » (sic) avant de se raviser quelque jours plus tard, commentant la mise en examen du directeur de la mine et ses adjoints en promettant un « plan d’action » pour améliorer la sécurité dans les mines. Une attitude de pompier pyromane selon certains observateurs qui rappellent que son gouvernement a privatisé l’exploitation minière dans le pays.

Toujours est-il que la maison d’édition a communiqué en début de semaine sur son initiative en révélant avoir déjà récolté suffisamment de fonds pour financer trois années entières de scolarité pour quatre étudiantes.

Reste à savoir si sous une éventuelle présidence Erdogan, on aura toujours le loisir d’étudier Zola à l’Université.

Justice des mineurs : De Charybde en Taubira!

94

clement meric justice

Il est dommage que le président de la République fasse tellement confiance à Christiane Taubira, ou qu’il ait tellement peur d’elle, que la justice et ses réformes lui demeurent totalement étrangères.

Certes ce pourrait être une forme de sagesse de ne pas intervenir dans un domaine qu’on maîtrise mal mais à condition qu’on ne laisse pas la bride sur l’esprit à un ministre dont le seul carburant est l’entêtement idéologique.

Mais, après tout, pourquoi s’arrêterait-elle sur le chemin du désastre puisque personne ne s’oppose à elle et que les velléités d’opposition de Manuel Valls ont fondu comme neige au soleil ?

Après une loi calamiteuse sur les majeurs, une future réforme sur la justice des mineurs qui, réformant l’ordonnance de 1945, va amplifier la mansuétude éducative et élargir aux majeurs de 18 à 21 ans les règles et les principes aujourd’hui fortement contestés de la spécificité pénale appliquée aux jeunes transgresseurs de 13 à 18 ans.

Il paraît que l’inspirateur de Christiane Taubira en l’occurrence serait Pierre Joxe. On peut respecter ce dernier sans considérer pour autant que son nouveau métier d’avocat spécialisé dans la défense des mineurs le qualifierait plus que la réalité pour servir de base à une réflexion politique pourtant nécessaire.

Les tribunaux correctionnels pour les mineurs de 16 à 18 ans, excellente initiative de la présidence Sarkozy, ont été supprimés et il apparaît qu’il n’est plus rare de voir des garçons ou des filles de moins de 13 ans commettre des infractions.

S’il était parfaitement légitime d’opérer une remise à plat de l’ordonnance de 1945, le paradoxe est d’aggraver son caractère inadapté en refusant de tirer les leçons d’une évolution faisant apparaître une délinquance de plus en plus précoce et de plus en plus violente (Le Figaro).

Il n’est pas honteux, au regard de l’humanisme, de souligner cette banalité sociologique que le mineur d’aujourd’hui, dans sa réalité et ses comportements, n’a plus rien à voir avec l’adolescent abstrait de l’optimisme républicain.

L’innovation principale de ce projet – j’ai déjà évoqué l’élargissement déplorable et l’abolition regrettable – se rapportera à la césure du procès qui deviendrait la norme pour la justice des mineurs : déclaration de culpabilité et instance civile puis bien plus tard sanction. Cette fausse bonne idée aura pour effet de battre en brèche l’obligation admise par tous de faire connaître précisément et rapidement ce qu’il aura à subir au mineur incriminé. Ce délai d’attente sera, sur ce plan, catastrophique, laissant la bureaucratie compliquer la justice et la psychologie des jeunes transgresseurs vivre comme une absolution cette culpabilité décrétée mais sans impact répressif.

Comment ne pas ressentir devant ces démarches qui prennent tout à l’envers l’impression que ce pouvoir se veut délibérément sourd et que, s’abandonnant à une fuite en avant suicidaire pour la société, il cultive son petit jardin dogmatique et irénique seulement pour se faire plaisir ? Après lui, le déluge en matière de justice !

Ou alors serait-ce une propension à la contradiction poussée jusqu’à l’absurde ? Parfois je me dis que peindre la société, le réel, le peuple, ses attentes et ses peurs, en rose, serait le meilleur moyen pour inciter le pouvoir à prendre enfin au tragique ce qui crève les yeux de chacun dans sa quotidienneté ? Il prétend tellement fuir les évidences qu’il conviendrait de les dénaturer pour le convaincre.

Affligeant de devoir en arriver là, de Charybde en Taubira !

La confession d’un enfant de la télé

13

On devrait toujours lire TV-Magazine. Dans sa dernière livraison, le supplément du Figaro abonné aux tables basses donne la parole à Alexandre Devoise, ancien comparse de Philippe Vecchi sur Canal +, devenu doublure cathodique d’Arthur après des années de purgatoire de TNT, et bientôt intronisé co-présentateur de Téléshopping sur TF1. D’animateur branché à homme-sandwich pour ménagère, a priori, ça sent un peu le sapin pour qui veut parader dans les boîtes parisiennes. Pas une seconde, répond Devoise : « En exagérant un peu, faire vendre des livres dans La Grande Famille (Canal+) ou des aspirateurs dans Téléshopping, ce n’est pas si éloigné! C’est la même proximité avec le quotidien du téléspectateur. » Langue de bois ? Détrompez-vous : s’il est une erreur de Debord, c’est bien d’avoir défini notre époque comme l’ère du soupçon généralisé.

En fait, la vérité suinte par tous les pores de notre système navrant de transparence, au point qu’on en entend les acouphènes de la bouche-même de ses animateurs. TF1 et Canal même combat : sans se concerter, les ailes droite et gauche du capital vendent du temps de cerveau disponible (©Le Lay), l’une au bobo pseudo-intello fan de Christine Angot (admirez l’assonance digne des plus beaux passages de Pourquoi le brésil ?), l’autre à la mère de famille et au patron de PME qui votent UMP ou FN pour abattre l’introuvable « dictature socialiste ». Au marché de l’insignifiance, un roman lambda écrit dans la novlangue contemporaine vaut bien un kit minceur par électrodes. Je regrette d’ailleurs qu’il existe si peu de marxistes pour noter qu’au niveau de la valeur d’usage, la première camelote n’égale pas la seconde…

On saura donc gré à Alexandre Devoise d’être si facilement passé aux aveux. Et si sa sincérité vous défrise, dites-vous bien que la télévision fait beaucoup pour la culture. La preuve ? Comme disait Groucho Marx, « dès qu’on l’allume, je pars dans la pièce à côté lire un livre » !

Pétition du CESE : Barjot, le retour

28
barjot cese mariage delevoye

barjot cese mariage delevoye

C’est une des meilleures comédies de ce début d’été. On l’intitulera Rencontres, puisqu’elle n’a pas de titre. Ce mardi matin 1er juillet 2014, se tient une conférence de presse improvisée devant le siège du Conseil économique, social et environnemental (CESE), place d’Iéna, à la suite du verdict du Tribunal administratif. Le CESE vient d’être condamné pour avoir refusé de donner suite à la pétition de la Manif pour tous, qui avait réuni près de 700 000 signatures, en février 2013, pour demander un examen approfondi des conséquences du projet de loi Taubira.

Le film commence par un duo entre Philippe Brillault et Ludovine de la Rochère. Le maire du Chesnay, qui est à l’origine de la pétition et de la plainte contre le CESE et a obtenu gain de cause, tend galamment le micro à la présidente de la Manif pour tous pour commenter la situation. Elle se félicite de cette victoire « fondamentale pour l’avenir de la démocratie ». Soudain, coup de théâtre : arrive Frigide Barjot, qui avait présidé à la remise des pétitions au CESE, en février 2013[1. On peut voir le « prequel » de « Rencontres » sur le site Youtube du maire Philippe Brillault.]

C’est un très bon film d’action où l’on suit l’arrivée des camions apportant de toute la France les cartons remplis de pétitions au Cese, surveillés par la police et accueillis par Frigide Barjot. Entre ce « prequel » et le début de « Rencontres », une ellipse de plus d’un an, résumée par l’apparition de Ludovine de La Rochère à la place de Frigide Barjot.], comme dirigeante de La Manif pour tous, dont elle ne fait plus partie aujourd’hui (elle est désormais à la tête de L’Avenir pour tous). Elle entre dans le champ à l’invitation de Philippe Brillault, et embrasse les deux personnages déjà en scène avec d’énergiques « Bravo ! ». À présent, la caméra cadre le trio. À la gauche de Philippe Brillault, Ludovine, un instant désarçonnée, reprend son discours comme si de rien n’était : « Les citoyens pourront désormais faire appel au CESE, nous pouvons nous réjouir… ». À sa droite, Frigide, d’abord un peu hors circuit, adresse à la caméra des sourires un rien nerveux, avant d’être associée à la réunion par Brillault, élégamment diplomate. L’attitude de Frigide mi-narquoise mi-embarrassée peut s’interpréter comme une volonté d’être associée à cette victoire, en rappelant clairement son rôle en 2013, et en même temps comme une demande de réconciliation[3. Sur la division du mouvement, on consultera les historiens compétents.], moins affirmative, plus timide, puisqu’elle ne peut faire là que la moitié du chemin et dépend de la bonne volonté de l’autre partie. L’attitude de Ludovine, mi-embarrassée, mi-fâchée, est plus univoque. Visiblement, elle n’attendait pas Frigide et n’a aucune envie de lui céder une part de gâteau. Passée la première surprise, elle s’est refermée pour s’en tenir coûte que coûte au discours prévu. Nouveau coup de théâtre : entre dans le champ Valérie Pécresse, qui se rend au CESE pour de tout autres raisons. Elle est aussitôt harponnée par Frigide Barjot, qui saisit l’occasion pour lui demander d’intercéder auprès du président du CESE. Philippe Brillault s’est rapproché avec le micro. La caméra cadre ce nouveau trio. Ludovine de la Rochère se trouve hors champ, mais Frigide Barjot l’inclut dans la scène en se tournant vers elle à deux reprises pour lui faire signe de rentrer dans le cadre. Exit Valérie Pécresse. Le trio précédent se reforme à l’image. Par les mots, Ludovine tente de le casser pour revenir au duo initial : « Tous les deux, Philippe et moi, nous allons demander… », dit-elle dans le micro tendu par Philippe Brillault. Frigide va et vient, sort du champ, y rentre, un peu nerveusement, déclare soudain : « Nous aussi, pour l’Avenir pour tous, nous allons demander, et tu seras notre mandataire, Philippe… Plus on est nombreux, plus on aura la possibilité de donner un poids supplémentaire… » Entre les deux femmes, Brillault intervient : « Cette décision (du tribunal),permet de nous réunir tous sur le même objectif». Tandis qu’il parle, Ludovine fait entrer dans le champ son adjoint Albéric Dumont. Symétrie amusante avec le passage de Valérie Pécresse. L’intérêt se déplace sur ce nouveau trio, réduisant Frigide à une figuration souriante, à l’écart. Renfort de choc, Albéric Dumont fait progresser l’intrigue en annonçant une nouvelle grande manifestation en octobre. Frigide, qui a enlevé son blouson comme pour ne pas se laisser voler la vedette (selon le principe traditionnel des rivales humiliées, « Sois très belle »), revient impromptu pour souhaiter que son mouvement, L’Avenir pour tous, puisse s’y associer, puisqu’il a le même but, sinon les mêmes moyens. La dernière réplique revient à Philippe Brillault : « Tout le monde a sa place, à partir du moment où l’objectif est atteint ».

Le hasard est un excellent metteur en scène. Ce morceau de cinéma-vérité est une savoureuse petite comédie humaine et politique, chorégraphiée comme un ballet  bien qu’elle soit prise sur le vif, et l’on défie quiconque de ne pas y prendre plaisir et intérêt. Pour le sens de l’improvisation et de la psychologie, on songe à Rohmer, mais la justesse du tempo, la perfection de l’intrigue et du jeu constant entre le deux et le trois font penser à Lubitsch. Le divertissement est allègre et plein d’humour, mais très révélateur, aussi, pour qui veut prendre la peine d’y réfléchir. On peut le lire à différents niveaux. Le plus apparent tient du vaudeville, avec un homme jonglant élégamment entre deux femmes rivales (l’épouse et la maîtresse ?). Au deuxième niveau, on a une vue sur les jeux d’alliance et les enjeux de pouvoir qui font fluctuer la vie politique. Et on accède par là à un troisième niveau,  plus profond, où le spectateur est invité à se poser la question fameuse : de quoi s’agit-il ?  et son corollaire : que voulons-nous vraiment ?  On sait que le hasard est aussi mathématicien. Dans le balancement entre deux et trois de cet impromptu léger, qui se joue au présent, il introduit le chiffre un par deux lignes de fuite : l’une conduit vers le passé, cette formidable pétition de 2013, ralliant tous les opposants au projet de loi Taubira ; l’autre ouvre sur l’avenir : si l’objectif est de défendre l’humanité contre ceux qui veulent la détruire par la technicisation et la marchandisation de l’être humain, ne doit-il pas prévaloir sur toutes les querelles gauloises de personnes et d’opinions ? La question de l’unionest posée, et bien posée. À chacun d’y répondre, et vive l’anarchie, pourvu qu’elle soit lucide et responsable ! Ce n’est pas tous les jours qu’on peut voir un film aussi rigolo et aussi aigu.

*Photo : Pascal Fayolle/SIPA. 00684414_000020.

Coupe du monde: l’édifiante histoire d’Axelle

390
axelle foot belgique

axelle foot belgique

Mon dieu qu’elle était jolie Axelle Despiegelaere , dans les tribunes des supporters de l’équipe belge au Mondial. La Walkyrie radieuse, la jeune déesse rieuse dont l’accoutrement règlementaire de supportrice, ridicule casque pseudo-viking aux couleurs de la Belgique et peintures de guerres afférentes, n’arrivait pas à dissiper le charme mythologique et la grâce efficace. Ce n’est pas compliqué, Axelle irradiait littéralement, au point que les caméras qui ont désormais transformé toute compétition sportive aussi bien sur le terrain que dans les tribunes en cauchemar panoptique ont vite été aimantées par cette blonde, archétype de la beauté nordique que l’on imaginerait bien à l’entrée du Walhalla accueillir les guerriers d’Outre-quiévrain qui n’ont pas démérité dans cette compétition. D’ailleurs, elle fut repérée assez vite, dès le match Belgique-Russie le 22 juin, par L’Oréal,  surement parce qu’elle le valait bien.  On lui signe donc un contrat à une vitesse record. Mais voilà, des jalouses, sans doute, ont exhumé d’un autre cauchemar panoptique, celui des réseaux sociaux, un vilain « statut » où la belle Axelle se fait poisser comme le premier roi d’Espagne venu dans une scène de chasse en Afrique. On la voit ainsi poser auprès d’une antilope qu’elle vient  d’abattre.

Le scandale est immense. Cette seule étincelle a suffi à mettre le feu à toute la plaine de la moralinosphère.  Axelle aurait pu être, je ne sais pas moi, une ancienne actrice du porno, une Femen militante, un membre du PTB, le parti communiste belge qui commence à faire des scores ; elle aurait pu avoir mordu ses camarades à l’école maternelle comme n’importe quel joueur uruguayen, avoir spéculé sur la dette grecque comme n’importe quelle banque d’affaire, être la conseillère secrète de Marine Le Pen, la trésorière occulte de l’UMP,  une fumeuse invétérée de cannabis, être mariée avec une femme et mère de trois enfants par GPA,  une lectrice d’Alexandre Jardin, une mangeuse de côte de boeuf bien saignante ou une amatrice des films des frères Dardenne,  le monde lui aurait pardonné. Mais tuer un animal, et à la chasse en plus, voilà qui est  insoutenable aujourd’hui. Ca se retrouve illico dans le tiercé de tête avec le révisionnisme et la pédophilie. Et voilà notre pauvre Axelle vouée aux gémonies, sa carrière de mannequin pour l’Oréal aussitôt arrêtée.

Cette fable moderne peut quand même nous apporter quelques enseignements. Ce n’est plus comme le disait Descartes ironiquement dans Le discours de la Méthode le bon sens qui est la chose la mieux partagée mais bel et bien, aujourd’hui, l’hypocrisie. On ne rappellera pas, par exemple, d’où vient l’Oréal. Après tout, le passé, c’est le passé. Mais bon, il faut savoir tout de même que l’entreprise qui tient beaucoup à son image citoyenne voire écologique fut fondée à l’origine par un cagoulard, qu’elle servit après la guerre d’officine de recyclage pour des collabos plus au moins mouillés, qu’il y eut par la suite des petites affaires de discriminations à l’embauche et même, dans le cas qui nous concerne ici, des dénonciations réitérées… d’expérimentations sur les animaux ! Bref, Axelle, elle au moins, tue les antilopes à la régulière, pas en leur mettant des litres de shampoing dans les yeux.

L’autre enseignement, sans doute, c’est aussi que l’époque ne supporte plus que la beauté soit associée à la mort, que la mort ait un rapport mystérieux avec la beauté, oxymore métaphysique qui court pourtant toute la culture occidentale de ses origines grecques jusqu’ à l’œuvre de Bataille ou des Surréalistes. Un vieux roi près d’un éléphant mort, c’est logique, c’est le symbole de la domination blanche, colonialiste, hétéropatriarcale, viriliste et tout ce que vous voudrez qui hérisse la moindre collaboratrice de Najat Vallaud-Belkacem, le tout dans un schéma bien connu et rassurant. En revanche, une grande blonde, comme dans un titre de Jean Echenoz, qui sourit près de la maman de Bambi truffée de plombs, ça ne va pas. L’époque ne veut plus de Diane, ni d’Artémis, du mystère lunaire de ces beautés impeccables qui pataugent dans le sang fumant.

Et  puis, pour finir, on devrait au moins être étonné, très agréablement étonné même, par le commentaire laissé par Axelle en dessous de la photo qui la représente avec son trophée : « Chasser n’est pas seulement une question de vie ou de mort. C’est plus que ça…. » Ernest Hemingway ne dit pas autre chose dans Les Neiges du Kilimandjaro ou Les vertes collines d’Afrique. Mais il faudra sans doute aussi, désormais, dans un avenir proche, purger nos bibliothèques d’écrivains aussi monstrueux que la criminelle et scandaleuse Axelle Despiegelaere.

*Photo: Ben Queenborough/BPI/RE/REX/SIPA.REX40328269_000070

Gaza : quelle est la meilleure mauvaise solution?

76
gaza israel hamas hezbollah

gaza israel hamas hezbollah

Le quatrième « round » de la longue guerre que se livrent Israël et le Hamas depuis la prise de contrôle de la bande de Gaza par l’organisation islamiste pose une question cruciale : faute de solution de paix définitive, comment établir un modus vivendi appuyé sur la dissuasion, avec des acteurs non étatiques ?

Depuis 1973, après quatre guerres en vingt-cinq ans, Israël a su empêcher les affrontements violents avec ses voisins, soit par des accords de paix officiels (avec l’Egypte et la Jordanie), soit par des arrangements officieux (avec la Syrie).  Mais il s’agissait à l’époque d’un Moyen-Orient des Etats. Depuis, ces entités politiques se sont affaiblies, au point de laisser s’installer à la table des grands des organisations qui, jusqu’aux années 1980, n’étaient que leurs instruments.

Profitant du vide créé par l’affaissement des Etats, le Hamas comme le Hezbollah ont totalement révolutionné l’art de la guerre des faibles.  Cette nouvelle guerre asymétrique, inspirée du terrorisme, de la guérilla et de l’insurrection, s’appuie sur deux éléments indispensables : les roquettes et le contrôle d’un territoire. Sans territoire point de roquettes et sans roquettes, nul moyen de contourner la supériorité militaire israélienne.  Cette stratégie remonte à 1968, lorsqu’une roquette Katioucha fut lancée à partir d’une région jordanienne contrôlée par le Fatah de Yasser Arafat contre la ville de Bet-Shean, à quarante kilomètres au sud du lac de Tibériade. À l’époque, l’Etat jordanien était suffisamment fort pour priver les Palestiniens – en les massacrant au cours de Septembre noir en 1970-1971 – de leur base arrière. Le Fatah dut déménager au Liban, un Etat en carton-pâte que l’OLP a parasité jusqu’en 1982. Depuis, les disciples ont dépassé leur maître étatique.

Au Liban comme à Gaza – puis bientôt en Syrie et au Sinaï – des entités qui sont beaucoup plus que des organisations terroristes, mais pas encore des Etats, ont su sanctuariser un territoire pour s’en servir de base de stockage et de lancement de roquettes à longue portée. Ainsi, depuis quelques années déjà, chaque mètre carré du territoire israélien se trouve à la portée des roquettes tirées du Liban ou de Gaza. Ces armes relativement peu sophistiquées – mais qui exigent tout de même des capacités techniques, logistiques et militaires non négligeables – peuvent aujourd’hui perturber la vie quotidienne en Israël pendant de longues semaines, compliquer ses liens avec le reste du monde – les aéroports et les ports maritimes étant menacés – et ralentir sévèrement l’économie nationale. À cette capacité de nuisance, il faudrait ajouter les morts – pour l’instant potentiels – les blessés ainsi que la pression psychologique subie par des millions d’Israéliens. Etant donné l’évolution technique et tactique du Hamas et du Hezbollah, l’avenir réserve probablement des « surprises », des projectiles plus  précis et à plus longue portée ou des armes nouvelles, comme des drones, risquant de tomber dans l’escarcelle de ces groupes.

Face à cette situation, Israël a le choix entre trois options : contrôler le territoire qui sert de base arrière et de plateforme de lancement aux organisations terroristes, éliminer les roquettes, ou encore dissuader ces acteurs non étatiques d’utiliser leur arsenal de projectiles. Concrètement, la première option passe par une occupation durable de la bande de Gaza. Une telle stratégie diminuera considérablement, voire intégralement, la force de frappe la plus menaçante du Hamas – roquettes à longue portée – sans pour autant empêcher la fabrication et le lancement de roquettes à courte portée, apparues dans l’arène en 2001, quatre ans avant le retrait israélien de Gaza. Pour évaluer le rapport coût/bénéfice de cette stratégie, il faut se rappeler des trente-huit ans de présence israélienne dans la bande de Gaza ainsi que des dix-huit ans d’occupation par Tsahal du Sud-Liban, entre 1982 et 2000. Bref, cette stratégie est loin d’être une panacée et il n’est pas sûr que la société israélienne soit capable de l’assumer dans la durée.

Quid de la deuxième option ? Eliminer les capacités de fabrication ou d’achat de roquettes par le Hamas sans réoccuper Gaza est tout simplement impossible. Aussi longtemps que le Hamas reste maître de la bande de Gaza, reconstituer les stocks n’est qu’une question de temps pour ses membres. Certes, ces derniers jours, il se murmure que le gouvernement israélien exige du Hamas l’engagement de démilitariser la bande de Gaza comme clause d’un nouvel accord de cessez-le-feu, on voit mal pourquoi Mechaal, Haniyeh et leurs camarades renonceraient à une carte maîtresse et efficace.

D’un point de vue pratique, une seule et unique solution reste donc envisageable : retarder le plus possible le prochain « round » de la guerre en diminuant autant que faire se peut les capacités militaires du Hamas, et a fortiori sa volonté de dégainer. Cela exige une action à plusieurs dimensions. Tout d’abord, aussi longtemps que l’opération militaire israélienne continue à Gaza, Tsahal doit diminuer autant que possible les capacités du Hamas en détruisant prioritairement le matériel le plus dangereux et le plus difficile à remplacer. Comme le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah après la guerre de juillet 2006, même ceux qui, sous les raids, ne cessent de crier « même pas mal », contemplent le champ de ruines avec lucidité et savent évaluer le rapport de forces lorsque les armes se sont tues. Pour continuer d’affaiblir le Hamas, Israël devra s’assurer qu’un véritable contrôle s’établit le long de la frontière entre la bande de Gaza et l’Egypte. On sait aujourd’hui que l’ancien président Moubarak a joué un double jeu en fermant les yeux sur la contrebande et l’industrie des tunnels entre Gaza et le Sinaï. Il est également de notoriété publique que les Frères musulmans, pendant leur courte période au pouvoir en Egypte, en ont fait autant, aidant le Hamas à reconstituer ses arsenaux après la dernière opération israélienne fin 2012.

En plus d’endiguer le flux d’armes, contrôler la frontière offre l’avantage de pouvoir ouvrir et fermer le robinet financier qui permet au Hamas de payer des salaires et de se maintenir au pouvoir. On sait que la politique volontariste de l’actuel président égyptien Al-Sissi a récemment failli étrangler le Hamas, tout en continuant d’offrir des subsides aux employés du Fatah restés à Gaza. Il y a quelques semaines, les militants du Hamas ont tiré sur les agences bancaires et distributeurs de billets pour stopper cet afflux de devises qui leur échappe.

Revenons au précédent du Hezbollah libanais. Si, depuis 2006, le « Parti de Dieu » s’est bien gardé d’engager un bras de faire balistique avec Israël, c’est que la dernière guerre l’a isolé au sein de la société libanaise, lasse de la guerre et des bombardements. Pour affaiblir le Hamas à Gaza, il faudrait donc agir sur l’opinion gazaouie mais aussi conclure un accord avec l’Egypte et l’Autorité palestinienne, acteur incontournable dans toute solution viable. En ce sens, le manque d’enthousiasme des Palestiniens de Cisjordanie à engager un nouveau bras de fer avec Israël est un signal encourageant.

Mais quel que soit le scénario de sortie de crise, l’implosion des Etats de la région et la multiplication des acteurs sous-étatiques à grande capacité de nuisance annoncent une ère de frictions permanentes. Il est révolu le temps des grandes déflagrations qu’étaient les guerres israélo-arabes de 1948 à 1973, voici venue l’ère de l’insécurité et de la violence durables.

*Photo :  Nedal Eshtayah \ apaimage/SIPA. 00688420_000016. 

Titre de séjour pour tous

37

Chez nous, il n’est désormais plus nécessaire de pouvoir faire un bébé avec sa moitié pour fonder une « famille ». Il suffit de s’aimer très fort, et éventuellement d’avoir un « projet parental », parfois plus douteusement appelé « désir d’enfant ». Malheureusement, partout ailleurs à l’exception d’une douzaine de pays, on ne voit pas bien ce que l’union de deux personnes de même sexe aurait à voir avec une famille. Sans doute parce que les technologies de fécondation et d’insémination artificielle comme le marché des gamètes et des utérus y sont encore trop peu développés.

Fidèle à sa mission sur Terre depuis les Lumières, la France entend donc encore une fois faire bénéficier le monde entier de son sens du Progrès. En l’occurrence, c’est le Conseil d’Etat qui s’en est chargé en prenant, selon les mots de nos confrères du Monde, « une décision sans précédent » : le 9 juillet, les juges suprêmes de l’intérêt général ont enjoint l’Etat français de délivrer dans les 24 heures un visa à un Sénégalais vivant au Maroc. Les autorités le lui avaient initialement refusé sur la base de ses « antécédents migratoires », celui-ci ayant séjourné clandestinement en France en 2010.

Motif officiel de sa demande de séjour ? Son mariage… avec un homme de 35 ans de plus que lui. Or selon la loi fort bien surnommée « mariage pour tous », l’union de deux personnes de même sexe dont un ressortissant d’un pays où elle est illégale ne peut être célébrée qu’en France. Dans tous les autres cas où un couple réside à l’étranger, les autorités consulaires locales peuvent s’en charger. La loi sénégalaise définissant encore le mariage comme l’union d’un homme et d’une femme, celui de notre ex sans-papiers doit nécessairement avoir lieu sur le territoire français.

Si cette histoire démontre l’absurdité de la loi Taubira, qui crée en l’espèce une nouvelle inégalité entre hétérosexuels et homosexuels, elle laisse présager bien pire. Vu la différence d’âge entre le requérant et son futur époux, le ministère de l’Intérieur a exprimé des doutes quant à « la sincérité de l’union ». Extension du domaine du mariage blanc ? Le Conseil d’Etat a jugé que non et a sommé le ministère de verser 5 000 euros de réparation au requérant, puisqu’il travaille à Casablanca où il vit avec son compagnon, et ne compterait pas s’installer en France. N’empêche que techniquement, le regroupement homofamilial, c’est maintenant.

 

Paris contre le désir français

25
paris decentralisation regions

paris decentralisation regions

Gamine, je croyais que, dans tous les villages de France, il y avait une pancarte indiquant la direction de Paris. Ce repère partagé par tous, ce lien qui m’unissait à des gens que je n’appelais pas encore mes concitoyens, me paraissait être des plus ingénieux. Alors, c’est pas pour me vanter, comme dirait l’ami Basile, mais j’avais peut-être inventé une astucieuse métaphore de ce qu’est un pays : un territoire mental dont les habitants ne peuvent pas se perdre parce qu’ils savent tous où se trouve son centre névralgique. Bien sûr, le mot « métaphore » m’était aussi inconnu que la notion d’État jacobin. J’ignorais que, derrière la façade, encore impressionnante, les fondations de notre édifice régalien se lézardaient. Je n’avais pas entendu parler des contestataires chevelus qui réclamaient de « vivre et travailler au pays », ni lu le livre de Jean-François Gravier, Paris et le désert français, publié en 1947, resté un classique pendant trente ans malgré la jeunesse maurassienne de son auteur : « Dans tous les domaines, écrivait-il, l’agglomération parisienne s’est comportée depuis 1850, non pas comme une métropole vivifiant son arrière-pays, mais comme un groupe “monopoleur” dévorant la substance nationale. » En ce temps-là, on pouvait trouver tous les défauts de la Terre aux Parisiens, crever les pneus de leurs autos, brocarder leur arrogance et se moquer de leur accent – ou de leur absence supposée d’accent. N’empêche, Paris, c’était l’affaire de tous. La terre promise de tous les Rastignac du pays, la scène où se jouait la comédie du pouvoir. « L’État, c’est moi », disait-on. Et Paris, c’était la France.

Par la grâce du TGV, la capitale est désormais à quelques heures des principales villes de France. Mais que l’on vive à Lyon ou à Aurillac, jamais elle n’a paru aussi lointaine. La périphérie ne cherche plus à disputer son pouvoir au centre, ni même à l’encercler, conformément aux enseignements du président Mao. Elle se contente de lui tourner le dos, comme si elle avait déjà décidé qu’il n’y a plus de centre. La France n’est pas en guerre contre Paris : elle a décidé de vivre sa vie sans Paris. Ainsi peut-on gager que, dans leur écrasante majorité, les élus qui seront sommés de choisir entre un siège de député et un mandat local opteront en masse pour le second. Beaucoup, à commencer par les barons du PS qui se tiennent prudemment à l’écart des péripéties parisiennes de leur parti, savent depuis longtemps que, pour faire carrière, mieux vaut éviter soigneusement la capitale. On l’aura compris : il n’est pas question ici de la ville dans laquelle des millions de Français ont des copains et des cousins, des souvenirs et des fantasmes, mais du siège de l’État et du pouvoir, du lieu où se fabriquent les modes et les élites – symboliquement, il n’est pas innocent que le commun des Français n’ait pas les moyens de s’y loger.  Le problème est que le sentiment que ce pouvoir ne décide plus grand-chose est de plus en plus partagé. Peu importe que cet État décrié répare les routes, assiste les indigents et fasse encore marcher les trains, les hôpitaux et les écoles certes, pas très bien, mais pas plus mal que ne le ferait une multinationale. Pour beaucoup de gens, il est tout juste bon à persécuter d’honnêtes travailleurs à coups de retrait de points de permis, de règles illisibles ou absurdes, de fiscalité mouvante, le tout ayant un rapport fort lointain avec la réalité qu’on prétend changer.

Or, en plus de cette vieille propension à l’abstraction, qui le pousse à intervenir dans la vie de ses sujets en dépit du bon sens, voilà que cet État intrusif se mêle de plus en plus de leur dicter ce qu’il faut penser et ce qu’ils doivent aimer. Et ça, ça ne passe décidément pas. Sur le plan économique, la France, ou plutôt ses régions les plus prospères, avaient déjà largement affirmé leur indépendance par rapport à Paris. Le divorce est désormais culturel. On ne parle plus le même langage. La Manif pour tous a d’abord été cela : une révolte contre la prétention d’une élite perçue comme parisienne, branchée et totalement déconnectée du réel, d’imposer ses façons de voir et de vivre à tout le pays. Il y avait évidemment des adversaires du mariage gay à Paris et des partisans en province puisque, répétons-le, il est ici question d’un Paris métaphorique, lequel cependant recoupe en partie le Paris géographique. L’insularité culturelle de la capitale se manifeste notamment par sa résistance au vote frontiste. Le parti de Marine Le Pen a beau y envoyer des candidats présentables susceptibles d’amadouer le bobo, il plafonne à moins de 5 % des voix, alors qu’il progresse même dans les centres-villes bourgeois de nos régions. Ces exceptions parisiennes nourrissent l’aimable conte d’une France homophobe, raciste et passéiste, à laquelle le Paris des élites progressistes et minoritaires résiste héroïquement. Ce Paris-là n’est plus tout à fait la France.

Le psychodrame de la réforme territoriale – qui ne fait que commencer – a révélé que, dans nos belles provinces, on n’était guère soucieux de se battre pour la survie du royaume. L’ambiance est plutôt à la foire d’empoigne qu’à l’harmonieuse solidarité, chacun espérant tirer le meilleur jeu de la redistribution des cartes qui s’annonce. Dans cette perspective, des alliances inédites se nouent entre les élites locales et les activistes de l’identité, comme en Bretagne avec les Bonnets rouges. Ailleurs, on brandit le drapeau européen, tout en communiant dans l’exaltation du passé, réel ou mythologique, de son douar d’origine.

Est-ce ainsi que les pays meurent ? Ce qui meurt, c’est au minimum l’État à l’ancienne, la puissance tutélaire qui assurait la diffusion du progrès dans les coins les plus reculés du royaume et attirait à son service les meilleurs de ses enfants. Pleurer sur la splendeur passée de l’État-bâtisseur, de Versailles à Airbus, ne nous avancera guère. Il paraît que l’avenir radieux sera pavé de réseaux, d’interactions, de synergies et de crèches bio qu’on nous promet pour le remplacer. Dans ce monde merveilleux de l’horizontalité citoyenne, on sera breton et citoyen du monde, on ne parlera plus de « pays » mais de « territoires », ou peut-être de « zones de mobilité permanente » – c’est bon, ça, non ? Bon, ce chatoyant scénario a un léger inconvénient : c’est qu’il risque de laisser sur le carreau tous ceux qui n’ont pas le bon goût de vivre sur une route de la mondialisation. D’autre part, le retour aux villes-État de l’Antiquité ou à la Ligue hanséatique – car dans le fond, c’est bien de cela qu’il s’agit – pourrait déboucher, non pas sur le monde paisible régi par le doux commerce, mais sur la guerre de tous contre tous. Non pas qu’il faille impérativement atteindre la fameuse « taille critique », comme le répètent les propagandistes de l’Europe des régions, tout en célébrant le dynamisme de la Catalogne ou de la Bavière. La France n’est ni l’Espagne ni l’Allemagne, mais un vieux pays dans lequel l’État a précédé et construit la nation. Comme le montrent Todd et Lebras dans L’Invention de la France, sa diversité anthropologique s’est révélée soluble dans une unité administrative pensée de façon quasi scientifique. Le modèle jacobin a d’ailleurs remporté une victoire paradoxale car, à bien des égards, les pouvoirs issus de la décentralisation se contentent de le reproduire à l’échelle locale, comme si la solution à la crise française passait par l’émergence de multiples petites France. Sauf que dans ce schéma, Strasbourg refusera bientôt de payer pour Marseille. Ce qui était vrai hier a de fortes chances de l’être encore : sans un État aussi unique que le Dieu de la Bible, point de France.

Alors, il paraît que le mythe jacobin a vécu et qu’il nous faudrait faire notre deuil de la République une et indivisible. Peut-être. Mais ne nous y trompons pas : en dépit de l’affichage exubérant des patriotismes locaux, le message que les gouvernés adressent avec constance à leurs gouvernants, c’est qu’ils veulent rester un peuple. Et ils ne font nullement confiance, pour y arriver, à un pouvoir de plus en plus stratosphérique. Non sans raisons. Il n’y a qu’un Parisien pour croire que la France devrait disparaître.

Ce texte en accès libre est extrait du dernier numéro de Causeur (juillet-août 2014). Pour acheter le magazine, cliquez ici.

«Tous des Palestiniens !» : Guerre d’Algérie for ever

474
gaza manif algerie paris

gaza manif algerie paris

Lors des manifs de 2004 contre la loi interdisant le port de signes religieux ostensibles à l’école, des jeunes filles musulmanes avaient défilé voilées dans Paris, ceintes à la taille d’un drapeau français. On pouvait à l’époque interpréter cet affichage tricolore comme la volonté de montrer un attachement à la République, en réponse à ceux qui doutaient de la compatibilité des fichus islamiques avec les principes laïques. Dimanche, entre Barbès et Bastille, nul manifestant, dans son soutien à la population de la bande de Gaza, ne songea à se parer du bleu de France – ce n’aurait pourtant pas été idiot en termes de communication politico-médiatique. Il faut croire que l’envie n’y était pas.

« Un drapeau français ? Mais pour quoi faire ? Je ne me sens pas français », confiait un jeune homme se présentant comme marocain. Aux yeux des milliers d’opposants à Israël, franco-maghrébins dans leur immense majorité, qui ont défilé la veille du 14 Juillet dans Paris, la France est hors jeu à défaut d’être hors sujet – rapport à la première déclaration de François Hollande sur le conflit en cours, mercredi dernier, où il pouvait donner l’impression d’approuver sans nuance la réponse militaire israélienne aux tirs de roquettes du Hamas. Et qui lui a valu ce slogan entonné à l’envi par les pro-Palestiniens de dimanche : « Israël assassin, Hollande complice ! »

Délaissant la bannière française, ils se sont tournés vers les fondamentaux : d’une part les drapeaux des origines, algérien, marocain et tunisien, de l’autre, les drapeaux des luttes actuelles, égyptien, irakien et le plus symbolique d’entre tous, le drapeau palestinien, qui synthétise à lui seul toute une histoire et toute une conquête à venir. Si les couleurs de la France étaient absentes de la manifestation de dimanche, c’est probablement parce que pour les partisans des Palestiniens, la France, en raison de son « passé » et de son « présent », représente la figure de l’occupant israélien, plus exactement du « colon ».

D’une certaine manière, le conflit israélo-palestinien est la poursuite de la guerre d’Algérie, ailleurs et avec d’autres acteurs – les altercations entre Pieds-Noirs et Arabes dans le Sud de la France, appréhendées à cette aune, le sont aussi. On fait parfois sur les réseaux sociaux ce rapprochement, qui sonne comme une profession de foi révolutionnaire : « Les Algériens d’hier sont les Palestiniens d’aujourd’hui ». « Du temps de la guerre d’Algérie, note Samia, une manifestante, Boumediene était du côté des Palestiniens. Ma mère a grandi avec le conflit israélo-palestinien. »

L’identification des causes et des effets, de l’oppresseur et des victimes, est quasi-parfaite. S’il y a « importation » du conflit israélo-palestinien en France, il y a également transfert ou projection du « ressenti » franco-maghrébin sur les Palestiniens. Comme si la lutte, en l’occurrence à mort, que livrait une partie des Palestiniens à Israël, et vice-versa, était la transposition puissance 100 ou 1000 de la « guerre » mettant aux prises, ici, d’un côté, la génération « issue de l’immigration » qui ne croit plus aux « promesses » de la France et qui peut-être n’a jamais souhaité y croire pour ne pas avoir à refermer le livre des pères, et, de l’autre, l’Etat, puissance « coloniale » jouant de la discrimination comme d’une « torture » lente et faussement indolore avec ses « indigènes ».

Mais il ne suffit pas qu’Israël soit la France coloniale d’antan, argument des anticolonialistes, il faut aussi qu’il soit juif, les juifs étant ce peuple qui, dans l’islam, « encourt la colère de Dieu », une conception des choses divines dont on sait qu’elle nourrit chez certains un antisémitisme de type musulman. Entre donc ici en lice une notion religieuse, qui redouble le caractère explosif de la situation. Un manifestant le disait dimanche : « Dieu (Allah) nous a donné cette terre (la Palestine). » Cette terre palestinienne (aujourd’hui principalement juive et dont l’argument fondateur est pour partie religieux aussi, en l’occurrence hébraïque) ne saurait être israélienne, tonnent les religieux musulmans, repris en chœur par la foule de jeunes, le 13 juillet place de la Bastille : « Est-ce que vous reconnaîtrez Israël ?», crie et crie encore, dans son micro, à l’adresse de ces jeunes, un membre du collectif Cheikh Yassine, du nom du fondateur du Hamas, tué par l’armée israélienne en 2004. « Non ! », répondent à plusieurs reprises ceux-ci avec force. Ce collectif opérait dans la manif aux côtés de frères musulmans et faisait entonner des « Allahou akbar » à une partie de la foule. Dimanche, comme en Algérie pendant la guerre d’indépendance, Frantz Fanon et le divin n’étaient plus qu’un.

Ainsi, contrairement à ce qu’affirmait un membre du mouvement BDS (« Boycott Israël ») relayant la « ligne officielle », celle du Fatah, la majorité des manifestants ne paraissait pas d’humeur partageuse, pas du tout prête à accorder une once de terre à un Etat juif, ce « peuple lâche qui tue des femmes, des enfants et des vieillards à Gaza », insistait l’un d’eux. Un jeune homme se disait prêt à aller combattre avec les Palestiniens. La Syrie, en revanche, lui « parlait » beaucoup moins et ce qu’il en disait n’indiquait pas chez lui un penchant religieux : « En Syrie, remarquait-il, ce sont des sectaires qui s’affrontent, sunnites d’un côté, chiites de l’autre. »

Les territoires palestiniens sont donc à Israël ce que le « 9-3 » et autres Mirail toulousain sont à la France. Vue de l’esprit, bien entendu, mais l’esprit voit ce qu’il veut. Si des Franco-maghrébins investissent tant d’eux-mêmes dans le « combat palestinien », c’est parce qu’ils en retirent une satisfaction symbolique, bien davantage que la promesse de quoi que ce soit. Le conflit israélo-palestinien leur donne en quelque sorte la force de vivre.

*Photo : SEVGI/SIPA. 00688396_000002. 

La bête immonde, on like pas!

28

fn bobo paris

Située à 130,54 m au-dessus du niveau de la mer, la butte Montmartre est le point culminant de la capitale. À ces altitudes, l’oxygène se raréfie et la pensée politique des habitants vire à la douce euphorie. Notre envoyé spécial permanent Louis Lanher vous convie régulièrement à prendre de la hauteur dans cet environnement stratosphérique où le prix du mètre carré est indexé à la hausse sur celui des œufs Bénédicte en terrasse. Bienvenue à Boboland, où l’on observe le commun des Français à la longue-vue.

 26 mai 2014. Le FN premier parti de France : la démocratie en copeaux de parmesan.

Il y eut l’Appel du 18 juin à Londres, il y aura le « Sursaut du 26 mai » au restaurant Chez Marcel, 1 Villa Léandre, Paris 18e. 25% des suffrages pour le Front national aux élections européennes, c’est plus encore que la TVA sociale sur l’escalope milanaise paillarde de veau panée. La digestion de mon ami Romain, réalisateur pour une agence de presse, s’annonce particulièrement pénible. Et cela n’a rien à voir avec l’acidité du Moët Imperial demi-sec qu’il s’est enfilé tout le week-end à Deauville.

–  « Ça se boit comme du petit-lait, avec des glaçons en piscine, mais là j’ai vraiment plus soif… » 

Romain a dessaoulé d’un coup en allumant BFM TV hier soir. Il était 21h 24, et c’était bien lui, l’abstentionniste républicain parti en week-end, qui était montré du doigt sur tous les plateaux télé. Mon ami se cherche des excuses.

–   « Mais c’était déjà l’été là-bas, je ne pouvais pas faire autrement que de demander un late checkout au Royal !

–   Pourquoi t’as pas fait une procuration ?

–    À qui ? On était tous en Normandie ! »

Romain en est convaincu : si le vote par Internet était possible en 4G depuis les mini-roadsters décapotées, le Bleu Marine se serait pris une sacrée claque au péage de Fontainebleau. Les soirs d’élection, la maréchaussée serait bien inspirée d’ouvrir une file prioritaire pour les conducteurs europhiles et leurs véhicules de plus de 150 chevaux. Mais la maréchaussée vote déjà Front national, et le contrôle d’alcoolémie près de la centrale de Porcheville en est la preuve éclatante.

–   « On a perdu plus de vingt minutes, le temps que Chloé souffle dans le ballon. Impossible d’arriver à temps pour voter. Comme par hasard !

–   Elle avait bu ?

–   Du thé. Heureusement qu’elle est enceinte ! » 

Romain a très mal dormi cette nuit et sa crème de jour effet booster lendemain de fête est sans effet sur sa mine dévastée. Par sa faute, un bon quart de la France est à l’ennemi. Bien sûr, le sursaut républicain commence déjà à s’organiser. Benjamin Biolay a pris le maquis près du Bon Marché. Romain, lui, veut organiser un foyer de résistance du côté de Montmartre. Il faut frapper vite et fort. Grâce à l’arme fatale : son statut Facebook.[access capability= »lire_inedits »]

–  « On partage des waffles sirop d’érable, fraise et chantilly maison ?

–  Pas le temps, Louis. De toute façon, j’ai la nausée aujourd’hui. Ça capte ici ? »

Romain dégaine son smartphone pour rédiger son dégoût à la face du monde. Enfin, à la face de ses 757 amis Facebook. C’est déjà ça.

En découvrant son fil d’actualité, Romain doit bien reconnaître qu’il n’est pas le seul à avoir relu son Que sais-je ? Jean Moulin ce matin-là. Et les meilleures indignations semblent déjà trustées. Comme dans un buffet à volonté du Club Med, prime aux premiers arrivants :

« Il faut se battre, éduquer, instruire, voter » ( Léa, casteuse télé).

« Jean Ferrat : Ma France. On écoute et on médite. Avons-nous perdu la mémoire ? » (Hervé, régisseur cinéma).

« Les 7 étapes du deuil : choc, culpabilité, colère, méditation, dépression, reconstruction, acceptation » (Laetitia, comédienne).

« Ça fait combien de temps que j’avais pas chialé à une élection ? Douze ans, tiens »       (Félix, journaliste, qui avoue enfin avoir voté pour Christiane Taubira en 2002).

« L’abstention me fait vomir » (Marie, productrice télé).

–   « Heu… Tu lui diras pas, à Marie, que je me suis abstenu, hein…

–    T’inquiète Romain, j’ai aucune raison de te foutre au chômage.

–    Merci, Louis. »

Romain like tous ces statuts, avant de jaillir à son tour dans l’arène du Bien. Tout semble déjà avoir été écrit sur Facebook et, pourtant, mon ami va s’apercevoir d’un manque : aucun parallèle n’a encore été établi entre Mussolini et Marine le Pen. Romain a les épaules suffisamment solides pour assumer l’audace de cette comparaison :

« Pour la première fois en France, le sale parti fasciste est en tête, avec un écart assez prononcé. À l’aide ! Nous sommes désespérés » (Romain, réalisateur).

Je like à mon tour son statut. Même si j’estime que le post de Romain aurait mérité d’être un peu moins tiède :

–   « Pourquoi tu ne parles pas aussi des camps de concentration ?

–   Ce serait obscène, non ?

–   Ce qui est obscène, c’est le FN à 25% !

Va donc pour les camps de concentration. C’est moi qui m’en charge aussitôt, et je suis très largement liké. Comme ma photo de waffles sirop d’érable, fraise et chantilly maison, que j’ai pris soin de ne pas poster en même temps. J’ai du goût.

6 juin 2014.  La « fournée » de Jean-Marie Le Pen : tous derrière sa fille !

Enfin une bonne nouvelle : Jean-Marie Le Pen a dérapé ! Romain en oublierait presque notre solitude lors de la manif anti-FN post-élections européennes. Bien sûr, nous n’avons plus l’âge de manifester, mais avec Romain, nous attachons beaucoup d’importance aux réunions de lycéennes. C’est notre façon à nous de parier sur l’avenir. Et puis c’est agréable de se sentir désiré ailleurs que dans les yeux d’une masseuse naturiste à 120 euros de l’heure chez Essence des sens. En ce lundi de l’Ascension, particulièrement ensoleillé, les robes à fleurs étaient de sortie dans le défilé. Le langage jeune des banderoles (« Non au F’Haine », « What the fuck », « Tu nous casses les urnes ») nous attirait comme deux aimants vers ces êtres aimants, bons et généreux. Malheureusement, depuis, le front républicain contre le quart fasciste de France s’est essoufflé. C’est qu’il s’agit de passer son bac.

Alors que l’espoir d’une résistance organisée s’amenuisait, à peine huit jours plus tard : la bouffée d’oxygène, le coup de bol, la divine surprise ! La « fournée » de Jean-Marie Le Pen ! De quoi lever une armée contre la « bête immonde ». Nous sommes le 6 juin, c’est ça, le jour du débarquement en Normandie. Il y a des signes qui ne trompent pas : à nous, Omaha Beach !

Les rêves les plus fous sont à nouveau permis : et si Marine Le Pen appelait, elle aussi, à « enfourner » Yannick Noah et Patrick Bruel, mais surtout Patrick Bruel ? Et si on annulait le baccalauréat pour organiser des grandes manifs avec ce que le pays compte de jeunes militantes court vêtues ?

Au café Francoeur, 129 rue Caulaincourt, Paris 18e, des régiments entiers se mettent déjà en ordre de bataille derrière des rangées de mojitos. Normal, nous sommes à moins de 10 mètres de la Femis, l’École supérieure des métiers de l’image et du son. Un vivier d’enfants CSP+ qui ont grave le temps de manifester pendant que le commun des étudiants est trop occupé à décrocher un job d’été pour essayer de remplir son frigo.

En terrasse, Romain récupère quelques 06 pour organiser le cortège républicain qui, tel la lave d’un volcan, descendra depuis les remparts du Sacré-Cœur pour inonder le pays. Zoé, Juliette, Clarisse et Joséphine sont même parfaitement disposées à venir confectionner les banderoles dans son salon.

« J’ai des feutres et des ciseaux chez moi ! », précisera Romain, impatient de créer un lien de confiance avec ses jeunes recrues pourtant déjà conquises. C’est vrai qu’il est séduisant, déguisé en jeune avec son après-shampoing effet saut du lit et ses Converse roses.

Pendant quarante-huit heures, Romain déclinera « No pasarán » dans toutes les langues au Stabilo Boss. Pendant quarante-huit heures, il sera le général Patton du 3e bataillon de Montmartre, en érection comme un char Leclerc jaillissant des tranchées.  Avec Zoé, Juliette, Clarisse et Joséphine, ce sera à vie à la mort jusqu’à la place de la Bastille.

Pendant quarante-huit heures seulement. Parce que dès le 8 juin, la cabane tombe sur le chien. L’insupportable se produit : sourde à l’épanouissement sexuel de mon ami, Marine Le Pen vient de condamner les propos de son père. Pire, elle le met tricard sur le site du Front national et parle d’une « faute politique ». Un peu plus, et elle apportait le dernier coup de feutre aux banderoles de Romain. Impensable, inacceptable : l’axe du Mal s’est effrité ! Aussi effroyable que cela puisse paraître, le fascisme est nuancé. Romain est orphelin de ses combats gagnés d’avance. Et sa prochaine banderole est toute trouvée : « Rendez-nous Le Pen ! »[/access]

La Turquie à l’heure de Zola?

1

Germinal acquiert une seconde vie en Turquie. Quatre étudiantes endeuillées depuis la mort de leurs pères dans la catastrophe de la mine « Soma » en mai 2014 peuvent être reconnaissantes envers Emile Zola.  Pour rappel, Soma est une mine du sud-ouest du pays qui s’était effondrée, prenant au piège des centaines d’ouvriers et provoquant un tel traumatisme dans la société turque que fut décrété un deuil national de trois jours.

L’un des éditeurs de la version turque du roman de Zola, Yordam Kitap, avait après l’accident annoncé son intention d’allouer l’ensemble des revenus engendrés par la vente du livre au financement de la scolarité des enfants des 301 travailleurs ayant laissé la vie à Soma. Un geste bienveillant mais aussi politique, qui permet aux dirigeants de la maison d’édition de se joindre aux contestations anti-Erdogan, que d’aucuns pointaient du doigt comme premier responsable de la tragédie, pour n’avoir pas su améliorer les conditions de travail dans les mines du pays. Les représentants de l’éditeur indiquent en effet que « la démarche est naturelle, car dans le fond, les travailleurs des mines turques ont des conditions de travail proche des protagonistes de Germinal ».

La contestation contre ces conditions de travail indignes avait entraîné ici et là des heurts entre policiers et manifestants. Des allégations jugées sans fondement par le pouvoir, Erdogan allant même jusqu’à déclarer à l’époque que « les accidents de travail arrivent partout dans le monde » (sic) avant de se raviser quelque jours plus tard, commentant la mise en examen du directeur de la mine et ses adjoints en promettant un « plan d’action » pour améliorer la sécurité dans les mines. Une attitude de pompier pyromane selon certains observateurs qui rappellent que son gouvernement a privatisé l’exploitation minière dans le pays.

Toujours est-il que la maison d’édition a communiqué en début de semaine sur son initiative en révélant avoir déjà récolté suffisamment de fonds pour financer trois années entières de scolarité pour quatre étudiantes.

Reste à savoir si sous une éventuelle présidence Erdogan, on aura toujours le loisir d’étudier Zola à l’Université.

Justice des mineurs : De Charybde en Taubira!

94
clement meric justice

clement meric justice

Il est dommage que le président de la République fasse tellement confiance à Christiane Taubira, ou qu’il ait tellement peur d’elle, que la justice et ses réformes lui demeurent totalement étrangères.

Certes ce pourrait être une forme de sagesse de ne pas intervenir dans un domaine qu’on maîtrise mal mais à condition qu’on ne laisse pas la bride sur l’esprit à un ministre dont le seul carburant est l’entêtement idéologique.

Mais, après tout, pourquoi s’arrêterait-elle sur le chemin du désastre puisque personne ne s’oppose à elle et que les velléités d’opposition de Manuel Valls ont fondu comme neige au soleil ?

Après une loi calamiteuse sur les majeurs, une future réforme sur la justice des mineurs qui, réformant l’ordonnance de 1945, va amplifier la mansuétude éducative et élargir aux majeurs de 18 à 21 ans les règles et les principes aujourd’hui fortement contestés de la spécificité pénale appliquée aux jeunes transgresseurs de 13 à 18 ans.

Il paraît que l’inspirateur de Christiane Taubira en l’occurrence serait Pierre Joxe. On peut respecter ce dernier sans considérer pour autant que son nouveau métier d’avocat spécialisé dans la défense des mineurs le qualifierait plus que la réalité pour servir de base à une réflexion politique pourtant nécessaire.

Les tribunaux correctionnels pour les mineurs de 16 à 18 ans, excellente initiative de la présidence Sarkozy, ont été supprimés et il apparaît qu’il n’est plus rare de voir des garçons ou des filles de moins de 13 ans commettre des infractions.

S’il était parfaitement légitime d’opérer une remise à plat de l’ordonnance de 1945, le paradoxe est d’aggraver son caractère inadapté en refusant de tirer les leçons d’une évolution faisant apparaître une délinquance de plus en plus précoce et de plus en plus violente (Le Figaro).

Il n’est pas honteux, au regard de l’humanisme, de souligner cette banalité sociologique que le mineur d’aujourd’hui, dans sa réalité et ses comportements, n’a plus rien à voir avec l’adolescent abstrait de l’optimisme républicain.

L’innovation principale de ce projet – j’ai déjà évoqué l’élargissement déplorable et l’abolition regrettable – se rapportera à la césure du procès qui deviendrait la norme pour la justice des mineurs : déclaration de culpabilité et instance civile puis bien plus tard sanction. Cette fausse bonne idée aura pour effet de battre en brèche l’obligation admise par tous de faire connaître précisément et rapidement ce qu’il aura à subir au mineur incriminé. Ce délai d’attente sera, sur ce plan, catastrophique, laissant la bureaucratie compliquer la justice et la psychologie des jeunes transgresseurs vivre comme une absolution cette culpabilité décrétée mais sans impact répressif.

Comment ne pas ressentir devant ces démarches qui prennent tout à l’envers l’impression que ce pouvoir se veut délibérément sourd et que, s’abandonnant à une fuite en avant suicidaire pour la société, il cultive son petit jardin dogmatique et irénique seulement pour se faire plaisir ? Après lui, le déluge en matière de justice !

Ou alors serait-ce une propension à la contradiction poussée jusqu’à l’absurde ? Parfois je me dis que peindre la société, le réel, le peuple, ses attentes et ses peurs, en rose, serait le meilleur moyen pour inciter le pouvoir à prendre enfin au tragique ce qui crève les yeux de chacun dans sa quotidienneté ? Il prétend tellement fuir les évidences qu’il conviendrait de les dénaturer pour le convaincre.

Affligeant de devoir en arriver là, de Charybde en Taubira !