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Pourquoi je quitte Amnesty international

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À l’attention de Philippe Hensmans
Directeur de la section francophone belge d’Amnesty International (Belgique)

Monsieur Hensmans,

Voilà de nombreuses années que j’ai accepté d’être, à sa demande, parrain d’Amnesty International, pour le droit des femmes.

J’ai pu à cette occasion soutenir plusieurs campagnes en participant à leur médiatisation.

Le tournant adopté par Amnesty depuis quelques temps m’a fait prendre une certaine distance avec cette ONG.

Le dernier cas en date, à savoir qu’Amnesty considère qu’interdire le voile intégral est une entrave à la liberté, est pour moi la dérive de trop.
Les entraves à la liberté sont à mon avis plutôt les pressions de plus en plus manifestes, jusque dans nos contrées, pour obliger des femmes à se couvrir. A ce titre, je ne puis plus soutenir le point de vue d’Amnesty.

La burqa est loin d’être anodine, elle est plus qu’un voile, elle prive toute femme d’une élémentaire liberté de mouvement, elle les oblige à se cacher du regard des hommes, les coupe de l’extérieur, du soleil, de la lumière… Elle concrétise une ségrégation inacceptable. Elle affirme que la femme est par essence un être impur qui n’est que difficilement tolérable sur terre.
Des petites filles se retrouvent également de plus en plus enfermées dans cette « prison mobile », privées des jeux d’enfants les plus naturels, et par extension privées aussi de l’instruction auquel chacun a droit.

J’ai vu pour y avoir habité, il y a une trentaine d’années, les pressions grandissantes, qui au Caire, qui à Tripoli, faisaient qu’une femme, « pour avoir la paix », se couvraient la tête. Je connais de plus en plus, ici, à Bruxelles, dans certains quartiers, des femmes qui, musulmanes ou non, sont la cible d’insultes parce que cheveux au vent, et sont effrayées de se voir si peu soutenues et protégées pour l’élémentaire liberté de se promener en rue en sécurité, à tout heure, en tout lieux.
Je me suis moi-même retrouvé à l’hôpital, avec côtes cassées et perforation du poumon, pour avoir pris la défense d’une jeune fille agressée à cause d’une tenue vestimentaire « contraire à l’Islam ».
Des hommes et des femmes se sont battus tout au long de notre histoire afin d’arriver à une égalité totale qui m’est chère.

Les femmes en Europe ont acquis une visibilité dans tout l’espace public. Chaque fois que l’une d’entre elles se cache sous une burqa, c’est un affront à toutes les autres qu’elle fait, c’est leur liberté à toutes qui recule, ce sont des années de combats qui sont bafouées. Amnesty ne peut approuver que soit ainsi hissé l’étendard de la soumission d’une catégorie de personnes à une autre. Je considère dès lors qu’à ce titre, Amnesty s’est détourné de son idéal original et je ne puis dès lors plus rester parrain de cette ONG.

Veuillez donc acter ma démission.

Bien à vous,

Bernard Swysen
Auteur de Bandes dessinées.

Euthanasie : le docteur Bonnemaison jugé dans la dignité

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nicolas bonnemaison euthanasie bayonne

On nous avait annoncé un procès historique. Mais ce n’est pas l’« euthanasie active » qui a été jugée à Pau, c’est bien le docteur Nicolas Bonnemaison, urgentiste bayonnais qui l’a pratiquée en violation de la loi en vigueur. Rappelons brièvement les faits : le 12 août 2011, Nicolas Bonnemaison est interpellé à l’hôpital de Bayonne, où il dirige une unité d’hospitalisation de courte durée (UHCD), puis placé en garde à vue et mis en examen. La procédure a été déclenchée par un rapport, transmis au parquet par un cadre hospitalier, faisant état de témoignages d’infirmières et d’aides-soignantes sur des cas d’« euthanasie active » de patients admis dans le service. Peu après, Nicolas Bonnemaison est placé sous contrôle judiciaire avec interdiction d’exercer. Il est soupçonné d’avoir précipité la mort de sept personnes. Dans la quasi-totalité des cas, il s’agissait de morts attendues de patients à l’agonie. En outre, les familles des victimes n’ont pas porté plainte, un seul couple choisissant de se constituer partie civile dans le but d’avoir « accès au dossier ».

Ce n’était pas le procès de l’euthanasie, car le procès du docteur Bonnemaison aurait eu lieu même dans les pays où elle est légale, comme l’a justement rappelé Jean Léonetti, qui a donné son nom à la loi contre « l’acharnement déraisonnable ». Les lois belge et néerlandaise soumettent l’euthanasie à des critères stricts : souhait explicite de mourir d’un patient capable de discernement, transparence de la procédure menant vers cette fin, et enfin, consultation et prise de décision collégiales engageant au moins deux praticiens. Aucun de ces éléments n’apparaît dans les agissements du docteur Bonnemaison. [access capability= »lire_inedits »] Les dogmatiques de la « mort douce » rétorquent que c’est précisément la prohibition de l’euthanasie dans l’Hexagone qui est la cause de cette absence de règles – ce qui est indéniable sur le plan logique. Et pourtant, avant même la promulgation de la loi Leonetti du « laisser mourir » et de la sédation terminale, donc dans une situation bien plus contraignante sur le plan législatif, le docteur Frédéric Chaussoy avait trouvé le courage et la circonspection nécessaires pour décider de l’arrêt du traitement de Vincent Humbert en concertation avec son équipe médicale.

Plus encore peut-être que le refus d’une souffrance inutile, le premier argument en faveur de la dépénalisation de l’euthanasie, c’est la liberté: le droit du citoyen-patient de décider du moment de sa mort lorsque la médecine n’a plus rien à lui proposer. Bien qu’agonisants, les patients du docteur Bonnemaison n’avaient pas exprimé leur volonté de voir leur vie abrégée, pas plus qu’ils n’avaient laissé de directives anticipées allant dans ce sens. C’est assez embarrassant. Moins, hélas, pour Nicolas Bonnemaison que pour tous ceux qui voudraient voir la loi évoluer : leurs adversaires, qui promettent que jamais une loi autorisant l’empoisonnement des vieillards malades, aussi compassionnel qu’il puisse paraître, ne sera votée par l’Assemblée nationale, ont sans doute marqué des points.

Il faut donc rappeler que ce n’était pas le procès de l’euthanasie. Et si, très bêtement, cela n’avait été que celui d’une liaison extraconjugale ? Expliquons-nous : le docteur Bonnemaison a eu l’idée fort périlleuse, en 2009, de mélanger sa vie professionnelle avec sa vie personnelle, en nouant une relation intime avec une de ses infirmières. L’histoire a dû mal se terminer : en tout cas, l’infirmière n’a pas perdu son temps pour aller rapporter à la surveillante du service qu’elle avait vu des « choses graves » en rapport avec le traitement réservé par le docteur Bonnemaison à certains de ses patients. Détail supplémentaire : la veille de son audition par le juge d’instruction, la galante a encore hurlé devant l’avocat de Nicolas Bonnemaison : « Je vais lui pourrir la vie ! » Pari gagné. Car, ne soyons pas dupes, Bonnemaison n’est ni le seul, ni le premier, ni le dernier médecin en France à pratiquer des euthanasies clandestines ou semi-clandestines. Claire Compagnon, représentante des usagers aux hôpitaux de Paris, évoque des chiffres qui impressionnent : « En 2010, une étude sur 2500 décès dans 174 services d’urgences a été faite. La moyenne d’âge lors de la mort est de 77 ans. Pour près de 80%, une décision de limitation ou d’arrêt des traitements a été prise. En clair, une décision d’euthanasie passive. Dans un cas sur deux seulement, cette décision a été discutée avec la famille. » Il convient de préciser que la différence entre euthanasie active euthanasie passive et sédation terminale tient à la durée de l’agonie : de quelques minutes dans le premier cas jusqu’à une semaine ou dix jours dans le dernier. Il y a fort à parier que le procès de Nicolas Bonnemaison n’aura aucune influence sur l’ampleur du phénomène. Tout au plus, il fera réfléchir les médecins, et plutôt deux fois qu’une, sur le choix de leurs maîtresses. Plus prudent, Nicolas Bonnemaison aurait pu opérer sans être inquiété dans la zone grise de la loi Leonetti s’étendant entre le « laisser mourir » et la sédation palliative.

Le procès de Bonnemaison ne cacherait-il pas, d’ailleurs, celui de Leonetti, initiateur d’une loi dont on ne cesse de dénoncer les insuffisances et l’hypocrisie, tout en déplorant qu’elle soit ignorée, y compris par le corps médical ? Une mauvaise loi donc, puisque Jean-Luc Romero, de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), quand il y a une bonne loi, « la société s’en empare ». Soit. Il n’est pas sûr que la société ait envie de s’emparer des questions de fin de vie, du handicap ou de la mort. Jusqu’à présent, on n’a pas vu de manifestations populaires en faveur de la création d’un « fichier national des directives anticipées », lesquelles, d’ailleurs, n’ont toujours pas de force contraignante, les médecins conservant ainsi le pouvoir de décider en dernière instance ce qui est, ou pas, souhaitable pour chacun de nous. Michèle Delaunay, l’ancienne ministre déléguée chargée des personnes âgées et de la dépendance, a touché juste en observant, en marge du procès du docteur Bonnemaison : « Le législateur ne peut pas s’absoudre de sa responsabilité sur les questions de fin de vie. Mais il ne pourra jamais en couvrir tous les aspects. » Que la loi Leonetti soit loin d’être parfaite n’exige pas une longue démonstration. Le cas de Vincent Lambert en témoigne, le Conseil d’Etat ayant dû statuer sur le sort d’un malade qui, sans l’aide des « machines à vivre », ne résisterait pas longtemps, alors que la loi interdit formellement l’acharnement thérapeutique – décision en outre suspendue par la CEDH.

Il faut cependant avoir à l’esprit qu’une loi autorisant le suicide assisté, voire l’euthanasie − aussi souhaitable ou nécessaire qu’elle paraisse aux yeux d’une écrasante majorité de Français − ne nous prémunir pas contre les « dérives de la médecine », cet autre mot pour désigner le « progrès ». Il y a trente ans, il n’y aurait pas eu de cas Vincent Lambert, parce qu’il y a trente ans, la médecine ne savait pas encore « fabriquer le handicap », selon la pertinente formule de la neurochirurgienne Anne-Laure Boch, pas plus qu’elle ne savait produire massivement la démence sénile, notre avenir commun. Sommes-nous vraiment prêts à l’entendre ?

Le procès de Nicolas Bonnemaison aurait-il alors été celui de la médecine technicisée, trop scientifique et, paradoxalement, trop performante ? Non plus. Pour autant, ce procès n’aura pas été Mais celui d’un « assassin ». Et il faudrait être d’une extrême mauvaise foi pour affirmer le contraire face aux témoignages des experts psychiatres, de l’avocat général et surtout des familles des victimes. Ce procès était simplement le nôtre. Le procès d’une société « devenue intolérante à l’agonie », comme l’avait pointé avec force le professeur Didier Sicard. D’une société de mortels qui s’ignorent, qui continuent à croire aux promesses d’une éternelle jeunesse et qui s’étonnent, sinon s’offusquent, en « découvrant » la réalité brutale de la vieillesse grabataire, de telle ou telle autre maladie dont on ne se remet pas mais dont on ne meurt pas non plus, d’un diagnostic ne donnant plus aucun espoir. Nicolas Bonnemaison est le produit de cette société et, somme toute, en tant que médecin, il n’a tenté que de répondre à ses attentes contradictoires. [/access]

* Photo : Bob Edme/AP/SIPA/AP21580564_000003

Portrait de l’assassin en perdant radical

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brevik merah perdant radical

En 2006, Gallimard proposait une traduction de l’essai de l’auteur allemand Hans Magnus Enzensberger, intitulé Le Perdant radical, essai sur les hommes de la terreur. L’auteur tentait d’y analyser la corrélation entre le succès du fondamentalisme religieux et du djihadisme dans les pays arabes et la situation difficile d’une bonne partie des pays du Moyen-Orient, capables de produire essentiellement des « perdants radicaux », soit le produit d’une logique de déclassement culturel ou social dépassant largement les frontières des nations : une version nouvelle et meurtrière du « citoyen du monde. » « Le raté, écrit Enzensberger, peut se résigner à son sort, la victime peut demander compensation, le vaincu peut toujours se préparer au prochain round. Le perdant radical, en revanche, prend un chemin distinct, il devient invisible, cultive ses obsessions, accumule ses énergies et attend son heure. »[1. Hans Magnus Enzensberger. Le Perdant Radical, essai sur les hommes de la terreur. Gallimard. 2006.]

La publication de l’ouvrage d’Enzensberger entraîna de vives discussions en Allemagne ou l’on accusa l’auteur de stigmatiser par ses thèses le monde arabo-musulman. Néanmoins, Enzensberger avait le mérite d’essayer de comprendre le phénomène du terrorisme fondamentaliste du point de vue des sociétés arabes sans l’enfermer seulement dans le paradigme religieux et d’associer dans la même désespérance fanatique les forcenés meurtriers comme ceux qui sévirent à Colombine et les candidats à la guerre sainte et au martyr. Pour Enzensberger, il n’y a pas de différence radicale entre ces différents types que prétexte religieux ou politique ne parviennent pas à distinguer. Nous sommes en présence, dans tous les cas, d’une nouvelle figure moderne : celle du Perdant Radical, qui n’est pas sans lien avec ce que le philosophe Max Scheler appelait « l’homme du ressentiment. » Emile Durkheim diagnostiquait déjà, à la fin du XIXe siècle dans la société industrielle, un processus de dérèglement individuel qui pouvait se résoudre de façon tragique par ce que le sociologue appelait le « suicide anomique. » Dans le cas du terrorisme islamiste, Enzensberger postule qu’il existe un insupportable décalage entre la révélation coranique et la stagnation qui frappe une partie des sociétés musulmanes actuelle. Cette forme de violence faite à soi-même se retournerait aujourd’hui contre la société toute entière en empruntant des formes aussi diverses que le massacre à grande échelle, la tuerie incontrôlée ou le djihadisme qui sont dans tous les cas des guerres pour soi transformée en guerre sainte ou en croisade. Dans le cas du terrorisme islamiste, Enzensberger postule qu’il existe un insupportable décalage entre la promesse de la révélation coranique et la stagnation qui frappe une partie des sociétés musulmanes actuelles.

Il y a deux ans, Mohamed Merah avait représenté une sorte d’énigme pour les médias embarrassés par cette petite frappe métamorphosée en tueur, dont l’équipée sanglante révélait l’impuissance des services de renseignements français à prévenir les conséquences de l’islamisation des quartiers. Au moment du drame de Toulouse, la thèse encore largement admise était celle du profil « atypique », défendue par exemple par Gilles Kepel, celui d’un jeune djihadiste autoradicalisé ayant rencontré, sur le chemin d’un voyage initiatique en zone tribale au Pakistan, ses « frères d’armes » d’Al-Qaïda qui l’ont reconnu et adoubé. Anders Breivik, lui, avait plutôt suscité  l’hypothèse contraire : celle du bras armé d’une mouvance néo-fondamentaliste chrétienne organisée, dont Breivik devait être un simple exécutant. Mais aucune organisation suprématiste européenne ne se cachait derrière Breivik, même si la tragédie laisse craindre la multiplication possible de ce type d’explosion de violence individuelle à l’avenir. Il s’avère en revanche aujourd’hui que la mouvance fondamentaliste la plus dangereuse soit bien, en Europe, celle engendrée par les mouvements islamistes radicaux, le conflit syrien, remplaçant, dans le cœur des jeunes musulmans radicalisés, la cause palestinienne. Le recrutement de plus en plus important de jeunes djhadistes s’appuie néanmoins en partie sur les mêmes ressorts qui ont poussé un Breivik à passer à l’acte : frustration, absence d’échelle de valeur morale et fantasme de puissance. En cela le djihadisme n’est pas un corps étranger aux sociétés européennes qui existerait seulement grâce à l’endoctrinement efficace de jeunes naïfs de même qu’il n’est pas non plus un phénomène étranger à l’Islam qui ne serait que victime de la dérive fanatique de quelques-uns. Au contraire, il témoigne aussi bien du problème épineux de la relation entre religion et société dans l’Islam qu’il illustre les conséquences du sacre de l’individu moderne dont le désir de reconnaissance n’a d’égal que la frustration constante qu’il engendre dans les sociétés occidentales.

Anders Breivik, Mohamed Merah et les jeunes candidats au djihad syrien appartiennent à une même armée. Une armée d’anonymes « transplantés loin de leurs provinces ou de leurs quartiers, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances concentrationnaires de l’industrie présente. Ils ne sont que des chiffres dans des graphiques que dressent des imbéciles », pour reprendre les mots de Guy Debord[2. In girum imus nocte…]. La colère des imbéciles a bien rempli le monde, comme le prophétisait Georges Bernanos. Et si le communautarisme et le prosélytisme des « imams en baskets » contribuent à nourrir le phénomène djihadiste, il convient de ne pas perdre de vue que la plupart des guérilleros amateurs qui décident un beau jour de partir « faire le djihad », comme autrefois on faisait l’école buissonnière, sont des citoyens nés sur le sol français et dans de nombreux cas mineurs, ce qui rend d’autant plus difficile légalement le fait de leur interdire tout retour sur le territoire au cas où ils auraient survécu à leur épopée guerrière. Ces individus sont, dans la plupart des cas, des fils d’immigrés, ce sont dans d’autre cas des convertis. Mais s’ils prétendent se mettre au service d’une cause religieuse, ils restent plus sûrement les représentants d’une double faillite : la leur et celle de la société qui n’est plus capable de leur offrir un cadre à la fois moral et social satisfaisant.

Le ressentiment des jeunes djihadistes issus de l’immigration peut être l’illustration d’un double bind difficile à assumer : l’origine familiale les renvoyant à l’échec d’une partie des nations arabes dont leurs parents sont issus tandis que leur nationalité les confronte à celui du modèle français républicain qui a troqué, rappelle Paul Yonnet[3. Paul Yonnet. Voyage au centre du malaise français. L’antiracisme et le roman national. Gallimard. [Le Débat]. 1993.] , l’assimilation contre l’intégration, et se retrouve prisonnier d’une impossible cohabitation entre centralisme institutionnel et communautarisme. Le déploiement de la violence et des artifices rhétoriques qui caractérise le perdant radical s’observe de façon similaire chez un Anders Breivik, qui s’est voulu le représentant « héroïque » d’une civilisation européenne menacée, et a cherché par tous les moyens à transformer son procès en une véritable mise en scène médiatique de lui-même. Ce phénomène trouve de plus aujourd’hui, à travers les réseaux sociaux, une audience formidable, quelle que soit la cause défendue, et elle reste l’illustration meurtrière du désarroi de sociétés qui se sentent basculer hors de l’histoire.

Une autre illustration de ce type de mise en scène désespérée de soi pourrait être le précédent de Richard Durn, qui tua huit personnes au cours d’une séance du conseil municipal de Nanterre le 27 mars 2002 et qui laissa pour toute explication cette lettre-testament dont les termes semblent pouvoir aujourd’hui être repris par cette inquiétante nouvelle génération de candidats au massacre ou au suicide : « Puisque j’étais devenu un mort-vivant par ma seule volonté, je décidais d’en finir en tuant une mini élite locale qui était le symbole et ceux qui étaient les leaders et décideurs dans une ville que j’ai toujours exécrée. Je n’ai pas trouvé les antidotes pour me respecter moi-même et les autres. Je n’ai pas atteint un idéal d’humanisme et m’étant laissé aller au désœuvrement et à l’échec, j’ai voulu tuer pour prendre une futile et infantile revanche sur moi-même et sur ces symboles de puissance qu’ils constituent. J’ai voulu connaître la griserie et le sentiment d’être libre par la mort. »

Semble advenu le temps où il semble légitime pour l’individu, à la fois de moins en moins responsable et pourtant de plus en plus désireux de s’affirmer en tant que dépositaire du destin collectif, de constituer son identité sur des terrains sacrificiels, étant donné que la perspective d’un État comme représentant de la violence légitime n’est plus légitimée. Ce discrédit ouvre la voie aux plus grandes méprises individuelles et aux tragédies collectives. La colère des ratés envahira le monde.

*Photo : AP21283838_000030. Frank Augstein/AP/SIPA.

Petites bouchées froides

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tunisie mariage taxe

Dimanche 13 juillet 2014-15 ramadan 1435

Les appels à boycotter la cérémonie du 14 juillet ont atteint un tel degré d’indécence que l’on se demande si l’invitation est adressée à un certain nombre de personnes ou au pays tout entier. Chacun a son mot à dire quant au soutien de François Hollande à Israël et cela va de la pseudo-analyse géopolitique de comptoir aux insultes les plus crapuleuses. J’en ris, littéralement, tout en attendant de voir si les officiels islamistes y seront. C’est inouï, les islamistes ont organisé vendredi après la prière hebdomadaire une marche de soutien à Gaza. Des anciens ministres et des dignitaires nahdhaouis étaient à la tête du cortège où les étendards du Hamas et de Rabi’a en Égypte étaient plus nombreux que les drapeaux palestiniens. C’est inadmissible, dans la mesure où aucune de ces voix ne s’est levée l’année dernière quand les soldats de l’armée tunisienne ont été assassinés et mutilés au mont Châambi. Les islamistes fonctionnent en secte, ayant prêté allégeance à l’État islamique ou à la Umma et non à l’État souverain. À ce titre, ils doivent être combattus en tant que traîtres et ennemis d’État.

Pour revenir à cette mascarade du 14 juillet, je voudrais préciser que tout cela est nouveau chez nous car, avant le 14 janvier 2011, ni les officiels tunisiens ni même les opposants qui étaient également invités, ne s’affichaient pas aussi témérairement dans les ambassades de France, d’Allemagne, de Grande Bretagne ou des États-Unis. Il n’y a pas très longtemps, l’État tunisien était souverain et les ordres n’émanaient pas desdites ambassades ; aujourd’hui tout le monde veut y être vu pour faire croire aux autres qu’il a l’appui de telle ou telle puissance. C’est aussi ridicule qu’un espion qui crie sur tous les toits qui il est et pour qui il travaille.

L’Allemagne a remporté le saint Graal en battant l’Argentine par un but à zéro, inscrit par Götze à la 113e minute. J’avoue que je n’avais pas de préférence, même si j’ai toujours parié sur la puissance et le réalisme allemands. Les Argentins de Messi sont en pleurs. C’est triste à voir, mais ainsi va la vie : le malheur des uns fait le bonheur des autres et vice versa. J’y reviendrai…

En août 1964, Cioran, dans ses Cahiers, note ceci que je trouve merveilleux : « Un républicain espagnol rencontre à la fin de la guerre, à un cocktail sud-américain, un officiel franquiste, auquel il dit : “Combien je vous envie. Vous allez être tellement seuls.” C’était l’époque où l’Espagne était complètement isolée. Je ne connais pas de mot plus espagnol. » — Mot à adresser à nos politiques qui sont plus « seuls » que jamais tant ils sont déconnectés de la réalité locale. Certes, les islamistes ont leur public et des électeurs acquis à leur cause, car c’est l’esprit même de la secte ou de la confrérie qu’ils ont formée, mais l’abstentionnisme risque d’être la principale position politique des prochaines élections. C’est dangereux, et néanmoins compréhensible, une photo comme celle qui a été publiée sur la page de l’Ambassade américaine en Tunisie, avec autour de la même table les chefs des principaux partis réunis par Son Excellence, ne pouvant donner à penser que ceci : les dés sont pipés et le gâteau sera partagé à l’amiable, donc inutile d’aller voter…

Encore cette note de Cioran, datée de novembre 1965 : « Tout ce que je pense en politique est contenu dans la réflexion de Montesquieu : “Les dieux, qui ont donné à la plupart des hommes une lâche ambition, ont attaché à la liberté presque autant de malheur qu’à la servitude.” (Dialogue de Sylla et d’Eucrate) » À méditer longuement, profondément, intensément en la confrontant à la réalité tunisienne…

J’ignore s’il s’agit d’une coïncidence ou d’une campagne orchestrée, mais on a tiré de l’oubli le nom d’Ahmed Ounaies, l’un des hommes de confiance de Béji Caïd Essebsi pour qui il a orchestré la rédaction de son livre sur Bourguiba (Bourguiba. Le bon grain et l’ivraie, éd. Sud Éditions, Tunis, 2009), à travers une vidéo où, alors ministre des Affaires étrangères dans le second gouvernement Ghannouchi (janvier-février 2011), il a été la risée de tout le pays pour ce que j’avais à l’époque qualifié de « génie politique ». Ce que disait alors Ahmed Ounaies me semble bien décrire ce que les Américains veulent instaurer en Tunisie, une démocratie consensuelle permettant aux principales sensibilités politiques de se réunir autour de la même table, la leur, comme sur la photographie prise mercredi dernier pour la rupture du jeûne à la résidence de Son Excellence Jacob Walles.
Ahmed Ounaies disait donc : « Il est impossible d’envisager l’avenir dans ce déferlement de haine, dans cette mauvaise querelle et avec les convulsions des identités et des egos auxquels nous assistons aujourd’hui… » Les deux chroniqueurs présents ce soir-là sur le plateau — Jamel Arfaoui et Sofiene Ben Hamida, pour ne pas les nommer — n’en revenaient pas. L’un jouait le rôle de l’abattu, tandis que l’autre a failli sauter au cou de l’homme dont la sincérité et le degré de conviction étaient si forts qu’il donnait l’impression de se moquer de ses interlocuteurs… Médiocrité quand tu nous tiens !

Lundi 14 juillet 2014-16 ramadan 1435

Cinq ans de mariage. Je plains les couples qui vont bientôt s’unir en Tunisie où un timbre fiscal de la valeur de 30 dinars (soit 13 euros) a été promulgué pour taxer les contrats de mariage. C’est inouï, non ! Que dis-je ? Ubuesque ! Et je pèse mes mots, vu que la chose est dans Ubu Roi d’Alfred Jarry :

La salle du Conseil d’Ubu.

Père Ubu, Mère Ubu, Conseillers de finances

— Père Ubu : Messieurs, la séance est ouverte et tâchez de bien écouter et de vous tenir tranquilles. D’abord, nous allons faire le chapitre des finances, ensuite nous parlerons d’un petit système que j’ai imaginé pour faire venir le beau temps et conjurer la pluie.

— Un Conseiller : Fort bien, monsieur Ubu.

— Mère Ubu : Quel sot homme.

— Père Ubu : Madame de ma merdre, garde à vous, car je ne souffrirai pas vos sottises. Je vous disais donc, messieurs, que les finances vont passablement. Un nombre considérable de chiens à bas de laine se répand chaque matin dans les rues et les salopins font merveille. De tous côtés on ne voit que des maisons brûlées et des gens pliant sous le poids de nos phynances.

— Le Conseiller : Et les nouveaux impôts, monsieur Ubu, vont-ils bien ?

— Mère Ubu : Point du tout. L’impôt sur les mariages n’a encore produit que 11 sous, et encore le Père Ubu poursuit les gens partout pour les forcer à se marier.

(Jarry, Ubu Roi, 3, VII, 1ère édition 1896, réédition Folio 2002, p. 85-86.)

Il vaut mieux en rire…

J’ignore si je pourrai aborder la question politique dans ma thèse, et pas uniquement le passé gardiste [La Garde de Fer] ou crypto-fasciste de Cioran, mais la vision et la conscience politiques qui sont nées des désillusions des années 30-40 sont extrêmement intéressantes. Mon sujet de thèse ne s’y prête pas vraiment, mais il y a peut-être moyen d’examiner le fond politique cioranien, ses analyses, leur degré de pertinence à travers la forme fragmentaire des Syllogismes de l’amertume ou De l’inconvénient d’être né, les notes prises dans les Cahiers, les essais chevronnés et néanmoins problématiques de La Tentation d’exister et d’Histoire et utopie. Une telle réflexion, qui plus est, lue un 14 juillet suscite ma curiosité :

« Chaque fois que je lis sur Luther, je comprends, mieux qu’à la lecture d’autres biographies, pourquoi je manque de trempe. Dans le conflit qui l’oppose à Cajetan à Augsbourg, je suis tantôt de son côté, tantôt du côté du légat. Celui-ci était un raffiné, un sceptique, un esprit hautement civilisé, et donc pourri — en face d’un barbare qui croyait à tout ce qu’il disait. Duplicité italienne — naïveté germanique.

La Réforme vaut largement la Révolution française. Donc, les Allemands ne sont pas si exempts d’esprit révolutionnaire. Seulement ils s’émancipèrent sur le plan spirituel bien avant de s’émanciper politiquement.

Leur rupture avec Rome, qui était pourtant inscrite dans leur nature et leur destinée, on dirait qu’ils ne s’en sont jamais remis. » (Cahiers, p. 343.)

Analyse d’une acuité et d’une lucidité singulières. Connaissances qui ne sont pas à la portée de tous. De l’histoire à la politique, en passant par la psychologie et les sciences de religion. À suivre, à interroger, à creuser…

Un salafisme à la française?

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salafisme samir amghar

Le 25 mai, Mehdi Nemmouche tuait quatre personnes devant le musée juif de Bruxelles au nom d’une interprétation littéraliste de l’islam appelée salafisme. Des banlieues françaises à l’État islamique en Irak et au Levant, le mot et la chose connaissent une fortune mondiale inédite. Or, l’immédiateté médiatique nous enfermant dans l’imprécision, on ne sait jamais ce que ce terme recouvre précisément. Y a-t-il une internationale salafiste et si oui, est-elle vraiment divisée entre islamistes non-violents et jihadistes ? Le danger couve-t-il dans l’Hexagone ? Autant de questions que j’ai posées à Samir Amghar, auteur du Salafisme aujourd’hui (Michalon, 2011).

Daoud Boughezala. Le 25 mai, Mehdi Nemmouche a tué quatre personnes devant le Musée juif de Bruxelles. Comme Mohamed Merah, auteur des assassinats de Toulouse et de Montauban en mars 2012, ce délinquant multirécidiviste appartiendrait à la mouvance salafiste. Comment ces jeunes gens intègrent-ils les filières jihadistes ?

Samir Amghar. On n’intègre pas la mouvance salafiste – et a fortiori sa branche jihadiste – du jour au lendemain. Il faut faire œuvre de sérieux et de détermination, prouver sa bonne volonté au terme d’un long processus de sélection. Par sa conception ultra-individualiste de l’appartenance religieuse, la mouvance salafiste tient de la secte « post-moderne » : beaucoup de gens se tournant vers le salafisme avant de s’en détourner, le « turn-over » y est important ; et, en l’absence de chef central et de pouvoir coercitif, l’intégration n’est jamais définitive. C’est pourquoi les salafistes peinent à recruter massivement.

Nemmouche est pourtant passé à l’acte après une rapide initiation en prison.  Aurait-il brûlé les étapes ?

Nemmouche et Merah sont des atomes relativement libres : des bricoleurs du dogme, des butineurs qui se forgent une identité islamique lors de voyages à l’étranger, en fréquentant une mosquée radicale, sur Internet, en rencontrant tel leader charismatique, etc. Souvent issus de quartiers populaires, parfois passés par la case prison, ce sont des profils qui conjuguent criminalité et déviance sociale. Ils se revendiquent d’un islam rigoriste tout en s’inscrivant dans une logique hyper-individualiste qui les pousse à négliger la médiation de la communauté.

Autrement dit, ce sont, pour reprendre l’expression d’Alain Finkielkraut, des « auto-entrepreneurs du terrorisme » qui répugnent à l’action collective. Mais à l’intérieur de la famille salafiste, est-ce le recours à la violence qui différencie les « quiétistes », les « politiques » et les « jihadistes » ?

Traditionnellement, le salafisme est effectivement divisé entre ces trois familles qui entretiennent de fortes oppositions entre elles. Les quiétistes cultivent  une dimension exclusivement religieuse et prédicative de la religion. Ils se montrent très critiques à l’endroit de toute forme de politisation de l’islam et de l’usage de la violence en son nom. Le premier point les éloigne du salafisme politique qui s’inscrit dans une approche littéraliste des textes s’agissant de la pratique religieuse, mais invite les fidèles à s’engager activement dans la vie de la cité pour défendre leurs revendications. Des individus comme Nemmouche représentent un troisième salafisme, de type révolutionnaire, qui prône l’action violente pour défendre l’identité islamique.

Cette typologie n’est-elle pas dépassée par l’apparition de groupes et d’individus naviguant entre les deux derniers courants ?

Il faudrait compléter cette classification par deux nouvelles sous-catégories : un salafisme de type communautaire, et un autre orienté vers l’agit-prop.[access capability= »lire_inedits »] Le premier se manifeste par la formation, sur Internet ou dans certaines mosquées, de collectifs de soutien qui récoltent de l’argent pour les jihadistes prisonniers et œuvrent à leur libération. Le second phénomène émerge à travers des individus qui ont renoncé au terrorisme après avoir pris acte de la difficulté de commettre des attentats en Europe. Ces salafistes de combat idéologique mettent en scène des actions spectaculaires, à forte charge symbolique, pour essayer de faire entendre la « voix des musulmans » contre ce qu’ils considèrent comme la stigmatisation de l’identité islamique en Europe. Ils sont par exemple actifs dans le groupe et sur le site Forsane Alizza ( « Les Cavaliers de la fierté » ) qui a appelé à des manifestations spectaculaires contre l’imam de Drancy Hassen Chalghoumi et brûlé des codes civils devant la mairie de Nantes.

Aussi inquiétant soit cet activisme qui s’exprime notamment dans les associations de lutte contre l’« islamophobie », il demeure non-violent. Mais y a-t-il un essor du salafisme jihadiste en Europe, et si oui, comment l’expliquez-vous ?

Après une décennie de déclin, due à l’efficacité des services de renseignement qui ont démantelé de nombreuses cellules terroristes, le vent a tourné début 2011. La révolution tunisienne, qui a entraîné la libération des jihadistes emprisonnés par le régime de Ben Ali, et surtout le conflit syrien ont offert aux jihadistes européens une opportunité historique de réactiver la thématique du jihad mondial. Car dans leur esprit, si l’on réussit à renverser le régime de Bachar Al-Assad et à instaurer un État islamique, cela peut avoir un effet domino dans tout le monde arabe et, par contagion, en Europe. La violence armée des jihadistes français et européens a ainsi trouvé un nouveau lieu d’expression globalisé.

Qu’en pense la communauté musulmane française ? Les pouvoirs publics se rassurent-ils à bon compte en certifiant que l’immense majorité des musulmans sont révulsés par cette violence ?

La communauté musulmane française tient un discours très ambigu. On entend régulièrement : « Nous sommes les premières victimes de ces violences, chaque attentat accroît l’islamophobie, la discrimination religieuse… Nous n’avons pas du tout intérêt à voir émerger ce type d’individus et de violences. » Mais, en même temps, certains vous expliqueront que Nemmouche a eu le courage de commettre des actes que d’autres n’ont pas pu perpétrer.

Toute la question est de savoir combien sont ces « certains »… Seuls quelques dizaines de musulmans français cautionnaient ce genre de discours il y a vingt ans. Que s’est-il passé ?

Au début des années 1990, lorsque s’est amorcée la réislamisation des jeunes issus de l’immigration, deux mouvements monopolisaient l’offre religieuse islamiste : les Frères musulmans et le Tabligh[1. Le Jamaat Al-Tabligh (« Association pour la prédication ») est un mouvement missionnaire fondamentaliste créé par des musulmans indiens à la fin des années 1920. Il prêche à travers le monde pour diffuser sa conception orthodoxe de la foi musulmane.]. Ils s’opposaient aux valeurs dominantes de la société, en tenant des discours anti-impérialistes très critiques sur la France, sur la République, etc. Pendant la guerre civile algérienne, ils étaient convaincus que l’instauration d’un État islamique dans les pays arabo-musulmans était imminente et comptaient surfer sur cette vague. Depuis, les choses ont changé. L’islam est devenu la deuxième religion de France pendant que les Frères musulmans et le Tabligh perdaient de leur verve protestataire. Aujourd’hui, c’est le salafisme qui est le fer de lance de la radicalisation.

On en revient donc à la même question : quelle est son influence réelle en France ? Dans quelle mesure contribue-t-il à définir l’imaginaire des musulmans ?

La communauté salafiste de France est sans doute la plus importante d’Europe occidentale. En 2010, avant même la révolution tunisienne et l’insurrection en Syrie, les services de renseignement français évaluaient le nombre de ses membres entre 12 000 et 15 000 personnes. Sur une population de 3 à 5 millions de musulmans en France, cela fait peu. Reste que le salafisme français a le vent en poupe. Il faut dire que, pour un jeune en quête d’identification et d’appartenance, il ne demande pas une fréquentation assidue de la mosquée : il suffit de prier, de se laisser pousser la barbe, et de côtoyer quelques frères.

Pour le salafiste européen, qui incarne l’ennemi principal : le juif, le « croisé » ou le chiite ?

L’Occidental et le « judéo-croisé » ont longtemps personnifié l’altérité aux yeux des salafistes. Mais, depuis 2001, le retour de l’Iran sur la scène internationale et le développement du prosélytisme chiite ont entraîné l’apparition d’un discours anti-chiite très fort. La conversion d’un certain nombre de sunnites européens au chiisme inquiète les mosquées salafistes qui y perdent une partie de leur clientèle. Dans le contexte du jihad syrien, la rhétorique anti-chiite – contre l’Iran, l’Alaouite Bachar Al-Assad… −  des chaînes satellitaires saoudiennes alimente  la violence intra-communautaire au sein de l’islam européen. Ainsi, en mars 2012, un individu est entré dans une mosquée chiite de Bruxelles, a assassiné l’imam et a tenté de brûler l’édifice.

Mais Nemmouche s’est attaqué à un musée juif et non à une mosquée chiite de Bruxelles…

C’est vrai. Les individus comme Merah ou Nemmouche cherchent les cibles qu’ils estiment les plus susceptibles de donner une dimension internationale à leur combat. Tuer quatre juifs aura beaucoup plus d’impact qu’assassiner quatre chiites. D’ailleurs, qui a entendu de parler de l’attaque contre la mosquée chiite bruxelloise ? De plus, dans les mosquées radicales, même si le discours anti-chiite reste le plus prégnant, il prend souvent sa source dans l’antisémitisme. Un certain nombre de jihadistes font la synthèse : ils considèrent le chiisme comme une invention juive destinée à tuer l’islam de l’intérieur. Le niveau d’antisémitisme constitue donc un bon indicateur de la radicalité islamiste.

Claude Askolovitch soutient que de nombreux salafistes ne sont ni antisémites ni violents. Existerait-il un salafisme « républicain » compatible avec la démocratie ?

Depuis quelques années, certains leaders salafistes français ont dressé un bilan critique de leur mouvance. Des gens pragmatiques comme Nader Abou Anas ou le jeune imam brestois d’origine marocaine Rachid Abou Houdeyfa pensent que les salafistes doivent s’« intégrer » à la société française, tout en restant fidèles à une lecture littéraliste de l’islam. À la marge du salafisme français, j’observe également l’émergence d’un courant « soralien ». À l’image du site Islam Info, les représentants de ce courant s’inspirent des idées d’Alain Soral pour développer un discours patriotard, mélange d’antisémitisme, d’amour de la France et de critique de la mondialisation. Sur fond d’antisionisme, ils recyclent la rhétorique antisémite des années 1930 : c’est La France juive relue et corrigée par les salafistes ![/access]

*Photo : Hannah.

Nouvel antisémitisme : Libé se réveille

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Les loups sont entrés dans Libé : dans son édito d’hier, Laurent Joffrin, l’ex-futur-ex-directeur du Nouvel  Obs, découvre l’eau chaude, dix ans après la montée de fièvre antisémite née avec la Seconde Intifada : « Une gauche conformiste a longtemps évité de le voir : il existe bien, depuis quelques années, sur les franges d’une certaine jeunesse – dans les cités notamment – un antisémitisme d’un nouveau genre, qui prend tristement le relais des idées brunes diffusées par l’extrême droite traditionnelle. »

On nous aurait donc menti ? Le judéophobe français du XXIe siècle n’est-il pas biberonné aux diatribes de Drumont et Rebatet ? Jusqu’à présent, en dénonçant une France antisémite black-blanc-beur, on était classé à la droite d’Avigdor Liberman. Voire taxé de « néo-facho », comme notre ami Alain Finkielkraut, dont les détracteurs sourds ignorent les condamnations répétées de la colonisation israélienne.

Mais puisqu’il ne faut désespérer de rien, saluons la prise de conscience du sieur Joffrin. En termes certes très choisis, le théoricien de la gauche caviar s’attaque aux « minorités shootées au dieudonnisme ou à l’antisémitisme islamiste qui s’épanchent régulièrement dans les bas-fonds du Net », avouant à demi-mot que la bonne vieille judéophobie d’extrême droite est devenue résiduelle. Que voulez-vous, tout fout le camp : à la droite de la droite, il n’y a plus guère que les reliquats de l’Œuvre française pour se palucher sur Le Juif Süss en VO avec la foi des derniers vieux croyants…

Un brin taquin, je ne laisserai pas le mot de la fin au bémol conclusif de Joffrin : « Une société fracturée où les élites économiques vivent dans un autre monde et où des politiques irresponsables agitent comme une torche leur obsession identitaire est également coupable. » Des élites coupées du peuple qui se seraient enfermées dans l’apologie du libéralisme mondialisé, de l’immigration et des seules identités importées ? Des moutons de Panurge qui crient au crime d’extrême droite dès qu’un loup solitaire à la Merah ou Nemmouche sème la panique en Europe ? Ce n’est pas à Libé qu’on porterait pareilles œillères!

Les erreurs de jugement de Xavier Bertrand

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sarcelles xavier bertrand justice

Monsieur Xavier Bertrand est fâché. Il trouve qu’à la suite des émeutes de Barbès et du pogrom de Sarcelles, la justice n’est pas assez sévère. Est-il sincère ? Ou bien essaye-t-il seulement d’en profiter, pour exister dans l’espace médiatique dans la perspective de l’élection présidentielle de 2017 à laquelle la rumeur prétend qu’il souhaiterait se présenter ? Trahir et vilipender ses amis politiques constituant probablement un viatique insuffisant, il a dû penser qu’un peu de démagogie, cela ne pouvait pas faire de mal. Quitte à prouver une fois de plus l’analphabétisme juridique et judiciaire de nos « élites » politiques.

«Je suis étonné. Avoir de telles condamnations, avec du sursis ou une relaxe… pour moi il n’y a pas assez de sévérité… ceux qui veulent défier l’ordre public, ceux qui veulent défier la République, ils doivent être sanctionnés. Et une sanction, à mes yeux, ce n’est pas du sursis, ce n’est pas une relaxe.»

Monsieur Bertrand n’a absolument aucune idée de qui a été jugé, et pour quels faits. Qu’importe, pour lui, le juge doit sanctionner non pas des faits établis commis par les gens qu’on lui présente, mais les images qu’il a vues à la télévision. « La sévérité… ce n’est pas une relaxe. » Donc, pour notre impétrant aux plus hautes fonctions, être sévère pour le juge c’est condamner un innocent ? C’est curieux, pour les magistrats du siège, la relaxe est la conséquence de l’absence de charges suffisamment établies, en application des règles universelles qui gouvernent le procès pénal. Pour Monsieur Bertrand, il faut être sévère et condamner  des innocents. Parce que cela fera réfléchir les autres ? Conception intéressante, qui en dit long sur la culture démocratique de l’ancien ministre.

Il s’étonne également des condamnations avec sursis. A-t-il assisté à l’audience ? A-t-il consulté les dossiers ? Connaît-t-il précisément les faits incriminés ? Connaît-t-il les prévenus ? Rien de tout ça, mais il sait mieux que les magistrats qui ont fait cet effort d’appréciation, qui il faut incarcérer.

Rappelons comment s’effectuent souvent les arrestations dans les manifestations qui ont dégénérées. Les forces de l’ordre doivent d’abord disperser en les affrontant les manifestants violents qui peuvent parfois être très nombreux. Ce n’est déjà pas un boulot facile. Ensuite il faut essayer d’attraper ceux que l’on a aperçus en train de commettre des exactions. Dans les fumées des gaz lacrymogènes, le bruit, les hurlements, ce n’est pas non plus une tâche aisée. Alors, on en attrape quelques-uns, mais ce sont rarement les bons. Les plus déterminés, les plus organisés et les plus violents sont aussi souvent ceux qui courent le plus vite. Ceux qui se font prendre sont plutôt ceux qui se sont laissés entraîner par la dynamique de groupe,  les maladroits, ceux qui sont venus sans intention d’en découdre mais dont l’occasion a fait le larron. Ensuite, les forces de l’ordre, toujours elles, après avoir couru, doivent ficeler (bricoler) des dossiers dans l’urgence, puisqu’on est en procédure de flagrant délit et que les personnes arrêtées seront jugées le lendemain.

Tiens Yacoub, 18 ans vient d’avoir son bac, jamais condamné, vient de signer un CDI chez Mac Do pour financer ses études. Sorti de chez lui à Sarcelles pour aller acheter du pain dit-il. Plus probablement pour aller voir. Il a ramassé quatre paquets de cigarettes par terre abandonnés par ceux qui avaient pillé le bureau de tabac. Ses parents atterrés sont dans la salle, il écoute en pleurant le cours de morale du procureur. Il veut faire quelque chose pour réparer les dégâts bar tabac dont il connaît le propriétaire. 50 jours-amende, et demain matin à la première heure il sera à son boulot. Alors, Monsieur Bertrand, neuf mois fermes à Cayenne, cela aurait été plus intelligent et équitable ?

À cette même audience, les autres comparutions ont abouti à des peines de prison ferme allant au-delà des réquisitions du parquet…. On n’en a pas fini avec cette justice laxiste.

Les forces de l’ordre et la Justice doivent  faire avec les moyens qu’elles ont et assumer une mission qui n’est pas simple. Mais elles ne sont pas responsables de la situation décrite dans ces colonnes par Elie Barnavi.

Quelqu’un comme Monsieur Bertrand associé au pouvoir depuis déjà longtemps, l’est beaucoup plus. C’est probablement pour cela qu’il se permet de proférer ses âneries irresponsables.

*Photo : Thibault Camus/AP/SIPA. AP21600034_000001. 

 

Petites bouchées froides

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cioran delon fossey jaccard

Vendredi 11 juillet 2014-13 ramadan 1435

Roland Jaccard m’écrit : « Je trouve ce Journal excellent à une réserve près : trop de foot. La dramaturgie de ce sport (que j’ai pratiqué à Lausanne dans l’équipe des juniors) se démode vite et surtout s’oublie. En revanche, tes réflexions sur Blanchot et Cioran resteront. Tes échanges assez vifs avec qui tu sais donnent plus de piquant à ton texte que les buts marqués par telle ou telle équipe. » Voilà qui me revigore et qui donne du sens à ce que je fais, même si l’écriture en soi est la principale source de satisfaction.

4h 35. Un mot de Deleuze à Mascolo — le mot « secret » — à propos, justement, de ce qui nous manque et de ce dont hier j’ai déploré l’absence, la mémoire, puisque Mascolo a écrit un superbe livre, Autour d’un effort de mémoire, pour répondre à une lettre que lui a adressée Robert Antelme en juin 1945, après son retour du camp de Dachau. Ainsi, à partir d’un sentiment lié ou dû à une lecture, peut-être né d’elle, du moins suscité par elle, Deleuze emploie le mot « secret », pour, non pas remuer le couteau dans une plaie encore béante, mais s’interroger, encore et toujours, sur sa propre pensée, sur son aptitude à penser, sur la manière dont on peut penser la pensée, en général, mais aussi et peut-être précisément à partir de cette question posée après coup par Deleuze : « Comment l’ami, sans rien perdre de sa singularité, peut-il s’inscrire comme condition de la pensée ? » (Deux régimes de fous, p. 310) — Question à laquelle répondent ces mots de Hölderlin cité par Mascolo dans la traduction de Blanchot : « La vie de l’esprit entre amis, la pensée qui se forme dans l’échange de parole, par écrit ou de vive voix, sont nécessaires à ceux qui cherchent. Hors cela, nous sommes pour nous-mêmes sans pensée. »

5h 25. Je peux désormais me livrer heureux à Morphée.

15h 10. Je me suis réveillé pour regarder Des chiffres et des lettres.

Reçu plusieurs courriers électroniques. Trois nouvelles, dont deux bonnes et une littéralement dramatique. Commençons par celle-ci : Sid’Ahmed [Gasmi][1. Professeur des Universités à la retraite, Ahmed Gasmi est traductologue et comparatiste. Auteur de travaux universitaires et de traductions, il a publié fin 2009, aux éditions Rouge Inside (Lyon, France), une version française du roman de l’Égyptien Sabri Moussa, Fasâd al-amkina, sous le titre de Les Semeurs de corruption.], mon professeur, ami et mentor (si j’ose dire), m’annonce qu’on a diagnostiqué chez lui les symptômes de la maladie de Parkinson. C’est d’autant plus triste que cet homme, qui est si indépendant, si lucide, si entier, risque de se trouver dans un besoin certain d’assistance. Sommes-nous à ce point victimes de nous-mêmes, de nos codes sociaux, de nos origines ? Sid’Ahmed, qui a fêté en mars dernier son soixante-dixième anniversaire, a toujours refusé le mariage et par là même la procréation, même s’il a aidé tant d’autres personnes dans le besoin d’élever moralement et matériellement leurs enfants. Je l’ai appelé pour lui témoigner mon amour et profond attachement. Je compte aller le voir à Sousse mardi prochain. Nous prendrons des bains de mer, nous discuterons et essayerons de barrer la route à la maladie par l’intelligence et l’amour.

Daoud B. me dit que ses supérieurs (sûrement Élisabeth Lévy) sont d’accord pour une publication de mon journal — ce journal — en feuilleton dans Causeur. Je lui ai sans trop tarder envoyé le texte pour qu’il juge sur pièces. J’espère que ces pages intéresseront la Rédaction, car c’est de cela qu’il s’agit : cela doit rentrer dans la ligne éditoriale. Et tout le reste est littérature !

Ma grande amie Hanen A., qui a consacré fin juin dernier un très bel article à Casuistique de l’égoïsme sur le site de La Plume francophone, m’a adressé sept questions en vue d’un entretien, à paraître sur le même portail. Les questions sont belles, pertinentes et par conséquent exigeantes, ce qui va me demander du boulot. Mais ce sera un pur moment de plaisir…

Lu par hasard un poème de l’aède syrien Omar Abou Richa (1910-1990). Le poème est de facture classique, composé de distiques rimés, mais le thème est extrêmement moderne, à savoir la remise en question de l’ignorance et de l’arrogance arabes, notamment ce vers que je traduis ainsi :

لا يُلام الذئبُ في عدوانه                 إن يكُ الراعي عدوَّ الغنم ِ

Le loup ne peut être blâmé d’être glouton

Si le berger est l’ennemi des moutons

Sorti en famille, précisément avec mon épouse, Salma, sa petite sœur, Amina alias Minou, qui est professeur de théâtre dans un collège au Kef, et la princesse Alma. Sur la corniche de Hammamet. Des vendeurs ambulants dont les capitaux respectifs ne dépassent pas les 50 dinars tunisiens. Je m’arrête pour acheter deux bâtons de maïs grillé, question de faire goûter cela à Miss Alma. Sur les trois qui en proposent, je choisis celui qui vient d’allumer son petit brasier. À peine a-t-il commencé à griller les bâtons que deux policiers sont arrivés. L’un en uniforme et l’autre en civil. Sans presque rien dire, ils ont embarqué le sac contenant les bâtons de maïs et le policier en uniforme (deux étoiles sur les épaules), dit d’une voix ferme : « Éteins et rejoins-nous ! », comme si personne n’était là… Le comble, c’est que seul ce vendeur-là a été visé et pas la dizaine d’autres. Pourquoi donc ? Allez savoir, c’est le règne de l’arbitraire. J’avoue que je les ai suivis machinalement et discuté avec eux après avoir, non seulement décliné mon identité, mais encore présenté ma carte d’identité nationale. Sans doute ma fonction d’enseignant universitaire a-t-elle joué en ma faveur, mais mes mots ont déplu… Il ne s’agit plus de plaire, il faut défaire l’arbitraire.

Samedi 12 juillet 2014-14 ramadan 1435

4h 15. J’ai répondu aux questions de Hanen. Elle semble être satisfaite de notre entretien qu’elle a décidé d’intituler, d’après une phrase puisée dans ma toute première réponse : « J’ai toujours considéré la langue française comme une amante ».

M.-D. S. ne m’a pas répondu depuis son départ précipité la semaine dernière. Est-ce la rupture ? J’espère que cela ne sera pas le cas. Ça serait vraiment bête. Je vais tout de suite lui envoyer ces pages avec ces derniers mots écrits. Advienne que pourra ! Car s’il est insensible à ma sincérité, à mon amitié, à ma fraternité, je serai amené à croire qu’il n’est point d’espoir ni d’amitié ni quoi que ce soit de possible dans ce pays. Je n’exagère pas. Qu’un oiseau que l’on croit rare s’avère être un autre coucou, alors…

… Alors j’ai cherché, trouvé et visionné Adieu l’ami, avec Alain Delon et Charles Bronson. Un régal. Quelques répliques ont vite pris place dans ma mémoire, comme celle-ci où, Dominique Austerlitz alias « Waterloo », interprétée par Brigitte Fossey, voulant empêcher Dino Barran (Alain Delon) de partir, lui dit : « N’y allons pas, je t’en supplie, n’y allons pas ! On partira loin, n’importe où… Je sais faire cuire les spaghettis, je te laisserai finir les cigares de papa, je t’aime, je t’aime, je passerai mes examens, je lirai Proust, je te parlerai à la troisième personne, j’apprendrai à bien faire l’amour… Mais je t’en supplie, n’y allons pas ! » Ou encore cette phrase dans la bouche de Delon à l’adresse de l’inspecteur Meloutis (Bernard Fresson) : « Tu m’avais dit jusqu’à minuit. Tu sais comment on appelle quelqu’un qui ne tient pas sa parole ? — Un danseur ! »

Mais ce bref dialogue entre les deux protagonistes est des plus beaux que je connaisse, lequel a lieu au comptoir d’un bistrot autour d’une bouteille de rouge et de deux canons :

— Dino Barran (Alain Delon) : T’as une parole ?

— Franz Popp (Charles Bronson) : Non !

— Alors, donne-la-moi !

21h 17. Petite finale déjà pliée entre le Brésil et les Pays-Bas, vu que ceux-ci mènent déjà par deux buts à zéro. Le Brésil vit un innommable cauchemar.

Courrier électronique de Daoud dans lequel il m’annonce qu’il compte publier le journal en feuilleton à partir de lundi. Je suis aux anges. Première réaction : j’annonce la bonne nouvelle à Roland grâce à qui tout cela a lieu. De même, j’écris à la demande de Daoud un petit texte en guise d’introduction, afin que les lecteurs de Causeur et tous ceux qui daigneront m’accueillir dans leur amitié ne se sentent pas dépaysés ou en terre inconnue.

Pendant ce temps-là, à Hénin-Beaumont…

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J’avoue qu’il y a en ce moment des sujets nettement plus importants. N’empêche, malgré mon anti-anti-lepénisme primaire, et plus si affinités, je suis heureux que les juges du tribunal administratif de Lille aient cassé l’arrêté anti-mendicité de la mairie d’Hénin-Beaumont, qui devait, selon ce que j’ai compris, valoir du 1er juin au 31 août. Pourquoi seulement durant cette période ? Je ne sais pas, Hénin-Beaumont n’étant pas aux dernières nouvelles la ville la plus touristique de France. Peut-être parce que la misère est moins pénible au soleil.

Mais enfin, ce type de pratique abusive, que l’on croyait jusqu’ici réservé aux élus UMP que leur électorat bienveillant pousse au cul pour éliminer les verrues urbaines qui font chuter le tourisme, semble faire des émules et à peine des mairies conquises, les hommes du FN emboîtent le pas. Paradoxalement, ce n’est pas, je crois, un signe d’embourgeoisement du parti, mais plutôt le symptôme d’une lointaine marxisation des esprits : pour faire court, le prolétariat n’a jamais pu blairer le lumpenprolétariat, cette sombre caste de profiteurs qui ont le front d’être plus pauvres que les pauvres gens. On a tous bien compris l’argument de fond, le non-dit de l’affaire : il s’agit d’éloigner les infects Roms.

Mais voilà qui ne tient décidément pas : si lesdits Roms cèdent à leur penchant immémorial que la décence m’interdit ici de nommer, il n’est que de leur dépêcher quelques pandores. Tous les autres, et même les Roms, qui quémandent la piécette sur les marchés, à la sortie des boutiques ou devant les bars-tabacs ont le droit de cité. Ils en ont même, à mon humble avis de chrétien, le devoir. Si on te demande une cigarette, Steeve Briois, le petit-fils de mineur du Nord, donnes-en deux. Si on te demande ton costume, donne aussi ta chemise. C’est ainsi qu’on refait la France. Et pas autrement.

Anvers : vivre ensemble et chacun pour soi

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anvers juifs islam

Sous les lambris de l’hôtel de ville, les portraits du roi et de la reine prennent la poussière dans la semi-pénombre d’une arrière-salle. André Gantman explique cet exil symbolique avec le sourire : l’État fédéral belge n’a pas les faveurs de la majorité nationaliste qui gouverne Anvers depuis un an et demi. Tiré à quatre épingles, ce « juif libéral », présidant le groupe N-VA (Nouvelle Alliance flamande) au conseil communal, personnifie la mue du nationalisme flamand. Dans la rue musulmane, on fustige ces épousailles « contre-nature » entre la N-VA présidée par le bourgmestre d’Anvers, Bart De Wever, et les 20 000 juifs que compte la ville. Hicham El-Mzairh, militant socialiste, ancien conseiller « diversité » auprès du précédent maire d’Anvers, ne mâche pas ses mots : « Un sentiment de peur mutuelle existe entre les deux communautés, alimenté par les extrêmes de chaque bord. Cela explique que l’électorat juif vote pour un parti [la N-VA] qui veut réhabiliter les Belges ayant collaboré pendant la Seconde Guerre mondiale. » Pas si simple : si certains attribuent le succès des nationalistes à leurs critiques de l’immigration musulmane, d’autres préfèrent croire que c’est leur populisme fiscal qui a conquis la Flandre.

Petit retour en arrière : en octobre 2012, Bart De Wever mettait fin à soixante-dix ans de socialisme municipal anversois en terrassant la majorité sortante ainsi que son rival flamingant Vlaams Belang, rétrogradé de 33 % à 10 % des suffrages. Habitué des provocations xénophobes, le leader du VB, Filip De Winter, a subi le même sort que son ami Jean-Marie Le Pen. Comme Nicolas Sarkozy en 2007, Bart De Wever a su siphonner l’extrême droite en maniant une rhétorique tant identitaire qu’économique[1. La même recette lui a permis de gagner les élections législatives de mai 2014 dans la partie flamande du pays, mais interdit tout gouvernement fédéral belge dirigé par la N-VA, Bart De Wever rêvant de rendre la Flandre indépendante.]. Ayant perdu 45 kilos avant le début de la campagne municipale, cet indépendantiste libéral voudrait bien mettre la Wallonie à la diète en réduisant les transferts d’argent public flamand dont elle bénéficie. En attendant, les Anversois n’ont sans doute pas plébiscité ce quadra fringant seulement pour ses promesses de bonne gestion des deniers publics. Pour Alain Grignard, délégué aux affaires islamiques au sein de la Sûreté fédérale belge, l’ascension de Bart De Wever ne tient pas non plus à ses proclamations indépendantistes : « Près de 90 % des électeurs de la N-VA s’opposent à l’indépendance de la Flandre. En revanche, empreint d’une identité culturelle très forte, le tissu social flamand se sent envahi par des corps étrangers. Les Anversois se sont donc prononcés sur les questions d’immigration que ce parti pose sans tabous. »[access capability= »lire_inedits »] Grignard s’inquiète de la prolifération des salafistes dans la région anversoise, berceau du groupuscule Sharia for Belgium[2. Qui a compté jusqu’à 200 sympathisants, mais dont les membres actifs dorment aujourd’hui dans les prisons belges lorsqu’ils n’accomplissent pas leur jihad en Syrie.].

Sans atteindre les sommets diversitaires de la capitale belge, où les Bruxellois de souche ne représentent plus qu’une grosse minorité, Anvers a vu naître ces dernières décennies une société multiculturelle et les frictions qui vont avec. Sur 512 000 Anversois, on dénombre 90 000 musulmans issus de l’immigration – dont 60 000 Marocains et 20 000 Turcs descendants des migrants venus travailler dans les mines – qui cohabitent avec les 12 000 juifs orthodoxes. Cette mosaïque de communautés se retrouve aux abords de la gare centrale, remarquable ouvrage d’architecture 1900 qui sépare le quartier musulman de Borgerhout – surnommé « Borgermarocco » pour les raisons que vous imaginez – de la petite Jérusalem anversoise, formée autour des échoppes de diamantaires. Côté avenue Carnot, les fast-foods halal voient affluer jeunes filles voilées, musulmans portant barbe et djellabah et quidams vêtus du traditionnel survêtement Nike ou Adidas. Cependant, on est loin du ghetto du quartier du Midi à Bruxelles : ici, les « de souche » n’ont pas déserté les rues qui conservent un certain cachet anversois. À quelques encablures, côté Pelikanstraat, les hassidim à chapeaux noirs et papillotes se promènent avec leurs épouses portant jupes, collants et cols au ras du cou comme il est de coutume dans les familles juives orthodoxes.

Entre les enfants d’Abraham, l’ignorance mutuelle prévaut les bons jours, la défiance les mauvais. Farouk, travailleur social fils d’immigrés marocains, met les pieds dans le plat : « La N-VA est dans le deux poids deux mesures permanent. La droite ne parle que des difficultés d’intégration de l’immigration musulmane, mais laisse la communauté juive ultra-orthodoxe vivre comme elle l’entend. Les juifs d’Anvers s’enferment dans un ghetto en étant mieux protégés que les Flamands de souche. Or, s’intégrer, ce n’est pas seulement vivre en paix, mais s’impliquer dans la vie de la cité ! »  Du ressentiment à la diatribe antisémite, la distance est parfois vite franchie chez certains « jeunes » sensibles aux imprécations « anti- sionistes » du Belge libanais Dyab Abou Jahjah, connu pour son rôle d’intermédiaire pendant les émeutes urbaines de novembre 2002 contre la police après le meurtre d’un instituteur marocain. Aujourd’hui, le fondateur de la « Ligue arabe européenne », dont la rhétorique emprunte à Malcolm X autant qu’à Nasser, a tribune ouverte dans le quotidien De Standaard, l’équivalent flamand du Monde.

Quand une poussée de fièvre survient, comme lors du récent attentat de Bruxelles, les initiatives judéo-musulmanes lancées par les élites religieuses et communautaires peinent à mobiliser les troupes. Raphaël Werner, président du Forum des organisations juives de Flandre, n’en disconvient pas : « Avec les musulmans, on vit les uns à côté des autres, en paix, sinon en bons termes. De temps en temps, les tensions au Moyen-Orient se répercutent ici. Cette semaine, des enfants musulmans ont jeté des pierres sur un bus d’enfants juifs. L’État nous traite peut-être un peu mieux, car les juifs ne posent pas de problèmes sécuritaires. » Traumatisée par les rafles et l’Holocauste, une majorité de la communauté juive anversoise vit en effet en vase clos, autour de ses sept écoles, dont certaines rechignent à enseigner la théorie de l’évolution ou à dispenser les cours d’éducation sexuelle exigés par l’État.  Au quotidien, cependant, on observe plutôt un séparatisme tranquille que des pulsions agressives. Et les minorités juive et musulmane n’ont pas le monopole du quant-à-soi, comme l’observe Raphaël Werner : « La population anversoise maintient une certaine distance avec les immigrés. Il y a beaucoup de discrimination dans le travail : quand vous vous appelez Mohamed, on vous raccroche au nez. » Quoique très vigilant face au racisme, Hicham, aujourd’hui marié à une Flamande, n’exonère pas sa communauté d’origine de ses responsabilités : « D’autres groupes, comme les Pakistanais, tout aussi pauvres, ne sombrent jamais dans la criminalité, car ils investissent beaucoup plus dans l’éducation de leurs enfants. »

Si elles s’intéressaient à la Flandre, nos orfraies antifascistes seraient sans doute fort déçues : nul ne pourrait accuser Bart De Wever de vouloir jeter les immigrés par-dessus bord. De l’aveu-même de son lieutenant André Gantman, en matière d’immigration, la rupture n’est pas pour demain : « On a repris certaines politiques appliquées dans la mandature précédente. C’est la démocratie, on ne peut pas tout changer d’un coup. » Son adjointe Lisbeth Homans s’est contentée de mettre fin à la réunion mensuelle entre élus et responsables des 40 mosquées de la ville. Comme disent les Anversois, le nouveau bourgmestre a « mis du bleu » – c’est-à-dire des policiers – dans les rues, tout en rognant sur les dépenses sociales. Bras droit de Bart De Wever, Homans entend faire des musulmans de bons petits Flamands, en les incitant à abandonner au moins certains traits de leur culture d’origine. Son pragmatisme n’interdit pas quelques bizarreries symboliques : selon El-Mzairh, arrivé de la région d’Agadir à l’âge de 20 ans, le ministre flamand de l’Intégration, membre de la N-VA, aurait fait distribuer au Maroc une brochure baroque décrétant que « la Belgique est un pays froid, qu’il ne faut pas faire de bruit à partir de 22 heures, car les Belges se couchent tôt pour partir tôt au travail ».

En dehors de ces fantaisies post-Dada, sur le terrain, il n’y a pas l’épaisseur d’une gaufre entre les politiques de la N-VA et celles de l’ancien maire socialiste Patrick Janssens, défait en 2012 – les deux formations étaient d’ailleurs alliées dans le gouverne- ment flamand sortant. Dès 2006, la gauche avait ouvert les hostilités sur le front du voile islamique, en interdisant, au nom de la nécessaire neutralité, le port d’insignes religieux aux fonctionnaires en contact avec le public. Il n’en fallait pas davantage pour que l’électorat arabo-musulman se sente trahi. Et dans un pays où les étrangers votent aux élections locales, quand les musulmans en appellent à leurs libertés individuelles pour défendre le port du hijab, la facture se paie comptant.

La querelle du foulard a pris une telle ampleur que les socialistes flamands du SPA ont fini par tourner  casa- que, par peur, disent les mauvaises langues, de voir le vote immigré leur échapper. Mais, au SPA, on se défend de toute improvisation terra- noviste[3. Souvenez-vous, pendant la présidentielle 2012 en France, cette boîte à idées de la gauche sociétale prônait l’abandon du prolo au profit de l’alliance bobos-immigrés]. S’il était prévu de réautoriser le voile dans la fonction publique en 2012, ce point précis du programme socialiste n’a pas été mis en avant pendant la campagne, comme l’explique Yasmine Kherbache, chef de l’opposition socialiste anversoise : « Au terme de six ans d’évaluation de notre politique de diversité, nous avons développé le principe de neutralité inclusive […] Au lieu de se focaliser sur les apparences, il est beaucoup plus important de défendre nos valeurs communes : les droits de l’homme, la séparation entre l’État et la religion, l’égalité homme/femme, le respect de l’identité sexuelle. » Cette approche strictement libérale de la vie en société ne se soucie pas du sort de la culture majoritaire. L’essentiel est le respect par tous de quelques règles éthiques qui garantissent l’insertion de chacun.

Nonobstant l’amitié sincère entre le nationaliste Gantman et la socialiste Kherbache, la guerre des mots fait rage entre leurs deux partis. S’ils constatent en chœur l’échec de l’intégration, ils ne s’accordent pas sur ses causes. Par exemple, André Gantman diagnostique un défaut de motivation chez ceux des immigrés qui ne font pas l’effort d’apprendre le flamand, non sans rappeler que la N-VA recrute ses élus les plus en vue au sein des communautés « juive, kurde, turque, et marocaine ». Autre son de cloche, du côté du SPA, où l’on rappelle volontiers qu’il appartient aux politiques de faire le premier pas vers l’Autre : « La cohésion sociale doit venir des deux côtés, insiste Yasmine Kherbache. Elle se crée par les rencontres et le respect mutuel. Auparavant, la ville distribuait des fascicules en plusieurs langues […]  Aujourd’hui, ces documents ne sont plus disponibles qu’en flamand. Ce changement est symptomatique d’une crispation. » Lorsque l’on soutient que la maîtrise de la langue est bien le moins que l’on puisse exiger d’un nouveau venu, Yasmine Kherbache ferraille contre les conceptions « identitaires » et « disciplinaires » du vivre-ensemble : mieux vaut inciter et responsabiliser que surveiller et punir. Issue d’un couple mixte algéro-belge, la sémillante socialiste prône le métissage comme remède à la crise identitaire. Dans le quartier où trône le café de son époux, « il y a des Africains qui jouent au basket avec les Chinois, des Vietnamiens, des Népalais, des Marocains, des Russes, bref, une  hyperdiversité qui crée beaucoup de lien social car on ne peut pas y vivre replié sur soi ». Le toujours plus faciliterait donc le mieux-vivre ? Contrairement à Bruxelles, Anvers ne se résigne pas à être un hall de gare. Il ne suffit pas, pour y être accepté, d’y poser sa tente et ses mœurs et d’y payer ses impôts. Certes, dans cette ancienne commune libre du Saint Empire romain germanique, jalouse de sa singularité, il n’est pas question d’imposer un même moule assimilationniste. Mais peut-être puise-t-elle dans sa longue tradition commerçante la capacité de conjurer le choc des identités.

D’ailleurs, une blague belge connaît un grand succès dans cette Flandre tentée par tous les séparatismes : « Un juif vient voir le roi et lui dit : “Sire, nous sommes les derniers Belges ! Tout le reste, c’est des Wallons et des Flamands.” »[/access]

*Photo : Hannah.

Pourquoi je quitte Amnesty international

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À l’attention de Philippe Hensmans
Directeur de la section francophone belge d’Amnesty International (Belgique)

Monsieur Hensmans,

Voilà de nombreuses années que j’ai accepté d’être, à sa demande, parrain d’Amnesty International, pour le droit des femmes.

J’ai pu à cette occasion soutenir plusieurs campagnes en participant à leur médiatisation.

Le tournant adopté par Amnesty depuis quelques temps m’a fait prendre une certaine distance avec cette ONG.

Le dernier cas en date, à savoir qu’Amnesty considère qu’interdire le voile intégral est une entrave à la liberté, est pour moi la dérive de trop.
Les entraves à la liberté sont à mon avis plutôt les pressions de plus en plus manifestes, jusque dans nos contrées, pour obliger des femmes à se couvrir. A ce titre, je ne puis plus soutenir le point de vue d’Amnesty.

La burqa est loin d’être anodine, elle est plus qu’un voile, elle prive toute femme d’une élémentaire liberté de mouvement, elle les oblige à se cacher du regard des hommes, les coupe de l’extérieur, du soleil, de la lumière… Elle concrétise une ségrégation inacceptable. Elle affirme que la femme est par essence un être impur qui n’est que difficilement tolérable sur terre.
Des petites filles se retrouvent également de plus en plus enfermées dans cette « prison mobile », privées des jeux d’enfants les plus naturels, et par extension privées aussi de l’instruction auquel chacun a droit.

J’ai vu pour y avoir habité, il y a une trentaine d’années, les pressions grandissantes, qui au Caire, qui à Tripoli, faisaient qu’une femme, « pour avoir la paix », se couvraient la tête. Je connais de plus en plus, ici, à Bruxelles, dans certains quartiers, des femmes qui, musulmanes ou non, sont la cible d’insultes parce que cheveux au vent, et sont effrayées de se voir si peu soutenues et protégées pour l’élémentaire liberté de se promener en rue en sécurité, à tout heure, en tout lieux.
Je me suis moi-même retrouvé à l’hôpital, avec côtes cassées et perforation du poumon, pour avoir pris la défense d’une jeune fille agressée à cause d’une tenue vestimentaire « contraire à l’Islam ».
Des hommes et des femmes se sont battus tout au long de notre histoire afin d’arriver à une égalité totale qui m’est chère.

Les femmes en Europe ont acquis une visibilité dans tout l’espace public. Chaque fois que l’une d’entre elles se cache sous une burqa, c’est un affront à toutes les autres qu’elle fait, c’est leur liberté à toutes qui recule, ce sont des années de combats qui sont bafouées. Amnesty ne peut approuver que soit ainsi hissé l’étendard de la soumission d’une catégorie de personnes à une autre. Je considère dès lors qu’à ce titre, Amnesty s’est détourné de son idéal original et je ne puis dès lors plus rester parrain de cette ONG.

Veuillez donc acter ma démission.

Bien à vous,

Bernard Swysen
Auteur de Bandes dessinées.

Euthanasie : le docteur Bonnemaison jugé dans la dignité

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nicolas bonnemaison euthanasie bayonne

nicolas bonnemaison euthanasie bayonne

On nous avait annoncé un procès historique. Mais ce n’est pas l’« euthanasie active » qui a été jugée à Pau, c’est bien le docteur Nicolas Bonnemaison, urgentiste bayonnais qui l’a pratiquée en violation de la loi en vigueur. Rappelons brièvement les faits : le 12 août 2011, Nicolas Bonnemaison est interpellé à l’hôpital de Bayonne, où il dirige une unité d’hospitalisation de courte durée (UHCD), puis placé en garde à vue et mis en examen. La procédure a été déclenchée par un rapport, transmis au parquet par un cadre hospitalier, faisant état de témoignages d’infirmières et d’aides-soignantes sur des cas d’« euthanasie active » de patients admis dans le service. Peu après, Nicolas Bonnemaison est placé sous contrôle judiciaire avec interdiction d’exercer. Il est soupçonné d’avoir précipité la mort de sept personnes. Dans la quasi-totalité des cas, il s’agissait de morts attendues de patients à l’agonie. En outre, les familles des victimes n’ont pas porté plainte, un seul couple choisissant de se constituer partie civile dans le but d’avoir « accès au dossier ».

Ce n’était pas le procès de l’euthanasie, car le procès du docteur Bonnemaison aurait eu lieu même dans les pays où elle est légale, comme l’a justement rappelé Jean Léonetti, qui a donné son nom à la loi contre « l’acharnement déraisonnable ». Les lois belge et néerlandaise soumettent l’euthanasie à des critères stricts : souhait explicite de mourir d’un patient capable de discernement, transparence de la procédure menant vers cette fin, et enfin, consultation et prise de décision collégiales engageant au moins deux praticiens. Aucun de ces éléments n’apparaît dans les agissements du docteur Bonnemaison. [access capability= »lire_inedits »] Les dogmatiques de la « mort douce » rétorquent que c’est précisément la prohibition de l’euthanasie dans l’Hexagone qui est la cause de cette absence de règles – ce qui est indéniable sur le plan logique. Et pourtant, avant même la promulgation de la loi Leonetti du « laisser mourir » et de la sédation terminale, donc dans une situation bien plus contraignante sur le plan législatif, le docteur Frédéric Chaussoy avait trouvé le courage et la circonspection nécessaires pour décider de l’arrêt du traitement de Vincent Humbert en concertation avec son équipe médicale.

Plus encore peut-être que le refus d’une souffrance inutile, le premier argument en faveur de la dépénalisation de l’euthanasie, c’est la liberté: le droit du citoyen-patient de décider du moment de sa mort lorsque la médecine n’a plus rien à lui proposer. Bien qu’agonisants, les patients du docteur Bonnemaison n’avaient pas exprimé leur volonté de voir leur vie abrégée, pas plus qu’ils n’avaient laissé de directives anticipées allant dans ce sens. C’est assez embarrassant. Moins, hélas, pour Nicolas Bonnemaison que pour tous ceux qui voudraient voir la loi évoluer : leurs adversaires, qui promettent que jamais une loi autorisant l’empoisonnement des vieillards malades, aussi compassionnel qu’il puisse paraître, ne sera votée par l’Assemblée nationale, ont sans doute marqué des points.

Il faut donc rappeler que ce n’était pas le procès de l’euthanasie. Et si, très bêtement, cela n’avait été que celui d’une liaison extraconjugale ? Expliquons-nous : le docteur Bonnemaison a eu l’idée fort périlleuse, en 2009, de mélanger sa vie professionnelle avec sa vie personnelle, en nouant une relation intime avec une de ses infirmières. L’histoire a dû mal se terminer : en tout cas, l’infirmière n’a pas perdu son temps pour aller rapporter à la surveillante du service qu’elle avait vu des « choses graves » en rapport avec le traitement réservé par le docteur Bonnemaison à certains de ses patients. Détail supplémentaire : la veille de son audition par le juge d’instruction, la galante a encore hurlé devant l’avocat de Nicolas Bonnemaison : « Je vais lui pourrir la vie ! » Pari gagné. Car, ne soyons pas dupes, Bonnemaison n’est ni le seul, ni le premier, ni le dernier médecin en France à pratiquer des euthanasies clandestines ou semi-clandestines. Claire Compagnon, représentante des usagers aux hôpitaux de Paris, évoque des chiffres qui impressionnent : « En 2010, une étude sur 2500 décès dans 174 services d’urgences a été faite. La moyenne d’âge lors de la mort est de 77 ans. Pour près de 80%, une décision de limitation ou d’arrêt des traitements a été prise. En clair, une décision d’euthanasie passive. Dans un cas sur deux seulement, cette décision a été discutée avec la famille. » Il convient de préciser que la différence entre euthanasie active euthanasie passive et sédation terminale tient à la durée de l’agonie : de quelques minutes dans le premier cas jusqu’à une semaine ou dix jours dans le dernier. Il y a fort à parier que le procès de Nicolas Bonnemaison n’aura aucune influence sur l’ampleur du phénomène. Tout au plus, il fera réfléchir les médecins, et plutôt deux fois qu’une, sur le choix de leurs maîtresses. Plus prudent, Nicolas Bonnemaison aurait pu opérer sans être inquiété dans la zone grise de la loi Leonetti s’étendant entre le « laisser mourir » et la sédation palliative.

Le procès de Bonnemaison ne cacherait-il pas, d’ailleurs, celui de Leonetti, initiateur d’une loi dont on ne cesse de dénoncer les insuffisances et l’hypocrisie, tout en déplorant qu’elle soit ignorée, y compris par le corps médical ? Une mauvaise loi donc, puisque Jean-Luc Romero, de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), quand il y a une bonne loi, « la société s’en empare ». Soit. Il n’est pas sûr que la société ait envie de s’emparer des questions de fin de vie, du handicap ou de la mort. Jusqu’à présent, on n’a pas vu de manifestations populaires en faveur de la création d’un « fichier national des directives anticipées », lesquelles, d’ailleurs, n’ont toujours pas de force contraignante, les médecins conservant ainsi le pouvoir de décider en dernière instance ce qui est, ou pas, souhaitable pour chacun de nous. Michèle Delaunay, l’ancienne ministre déléguée chargée des personnes âgées et de la dépendance, a touché juste en observant, en marge du procès du docteur Bonnemaison : « Le législateur ne peut pas s’absoudre de sa responsabilité sur les questions de fin de vie. Mais il ne pourra jamais en couvrir tous les aspects. » Que la loi Leonetti soit loin d’être parfaite n’exige pas une longue démonstration. Le cas de Vincent Lambert en témoigne, le Conseil d’Etat ayant dû statuer sur le sort d’un malade qui, sans l’aide des « machines à vivre », ne résisterait pas longtemps, alors que la loi interdit formellement l’acharnement thérapeutique – décision en outre suspendue par la CEDH.

Il faut cependant avoir à l’esprit qu’une loi autorisant le suicide assisté, voire l’euthanasie − aussi souhaitable ou nécessaire qu’elle paraisse aux yeux d’une écrasante majorité de Français − ne nous prémunir pas contre les « dérives de la médecine », cet autre mot pour désigner le « progrès ». Il y a trente ans, il n’y aurait pas eu de cas Vincent Lambert, parce qu’il y a trente ans, la médecine ne savait pas encore « fabriquer le handicap », selon la pertinente formule de la neurochirurgienne Anne-Laure Boch, pas plus qu’elle ne savait produire massivement la démence sénile, notre avenir commun. Sommes-nous vraiment prêts à l’entendre ?

Le procès de Nicolas Bonnemaison aurait-il alors été celui de la médecine technicisée, trop scientifique et, paradoxalement, trop performante ? Non plus. Pour autant, ce procès n’aura pas été Mais celui d’un « assassin ». Et il faudrait être d’une extrême mauvaise foi pour affirmer le contraire face aux témoignages des experts psychiatres, de l’avocat général et surtout des familles des victimes. Ce procès était simplement le nôtre. Le procès d’une société « devenue intolérante à l’agonie », comme l’avait pointé avec force le professeur Didier Sicard. D’une société de mortels qui s’ignorent, qui continuent à croire aux promesses d’une éternelle jeunesse et qui s’étonnent, sinon s’offusquent, en « découvrant » la réalité brutale de la vieillesse grabataire, de telle ou telle autre maladie dont on ne se remet pas mais dont on ne meurt pas non plus, d’un diagnostic ne donnant plus aucun espoir. Nicolas Bonnemaison est le produit de cette société et, somme toute, en tant que médecin, il n’a tenté que de répondre à ses attentes contradictoires. [/access]

* Photo : Bob Edme/AP/SIPA/AP21580564_000003

Portrait de l’assassin en perdant radical

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brevik merah perdant radical

brevik merah perdant radical

En 2006, Gallimard proposait une traduction de l’essai de l’auteur allemand Hans Magnus Enzensberger, intitulé Le Perdant radical, essai sur les hommes de la terreur. L’auteur tentait d’y analyser la corrélation entre le succès du fondamentalisme religieux et du djihadisme dans les pays arabes et la situation difficile d’une bonne partie des pays du Moyen-Orient, capables de produire essentiellement des « perdants radicaux », soit le produit d’une logique de déclassement culturel ou social dépassant largement les frontières des nations : une version nouvelle et meurtrière du « citoyen du monde. » « Le raté, écrit Enzensberger, peut se résigner à son sort, la victime peut demander compensation, le vaincu peut toujours se préparer au prochain round. Le perdant radical, en revanche, prend un chemin distinct, il devient invisible, cultive ses obsessions, accumule ses énergies et attend son heure. »[1. Hans Magnus Enzensberger. Le Perdant Radical, essai sur les hommes de la terreur. Gallimard. 2006.]

La publication de l’ouvrage d’Enzensberger entraîna de vives discussions en Allemagne ou l’on accusa l’auteur de stigmatiser par ses thèses le monde arabo-musulman. Néanmoins, Enzensberger avait le mérite d’essayer de comprendre le phénomène du terrorisme fondamentaliste du point de vue des sociétés arabes sans l’enfermer seulement dans le paradigme religieux et d’associer dans la même désespérance fanatique les forcenés meurtriers comme ceux qui sévirent à Colombine et les candidats à la guerre sainte et au martyr. Pour Enzensberger, il n’y a pas de différence radicale entre ces différents types que prétexte religieux ou politique ne parviennent pas à distinguer. Nous sommes en présence, dans tous les cas, d’une nouvelle figure moderne : celle du Perdant Radical, qui n’est pas sans lien avec ce que le philosophe Max Scheler appelait « l’homme du ressentiment. » Emile Durkheim diagnostiquait déjà, à la fin du XIXe siècle dans la société industrielle, un processus de dérèglement individuel qui pouvait se résoudre de façon tragique par ce que le sociologue appelait le « suicide anomique. » Dans le cas du terrorisme islamiste, Enzensberger postule qu’il existe un insupportable décalage entre la révélation coranique et la stagnation qui frappe une partie des sociétés musulmanes actuelle. Cette forme de violence faite à soi-même se retournerait aujourd’hui contre la société toute entière en empruntant des formes aussi diverses que le massacre à grande échelle, la tuerie incontrôlée ou le djihadisme qui sont dans tous les cas des guerres pour soi transformée en guerre sainte ou en croisade. Dans le cas du terrorisme islamiste, Enzensberger postule qu’il existe un insupportable décalage entre la promesse de la révélation coranique et la stagnation qui frappe une partie des sociétés musulmanes actuelles.

Il y a deux ans, Mohamed Merah avait représenté une sorte d’énigme pour les médias embarrassés par cette petite frappe métamorphosée en tueur, dont l’équipée sanglante révélait l’impuissance des services de renseignements français à prévenir les conséquences de l’islamisation des quartiers. Au moment du drame de Toulouse, la thèse encore largement admise était celle du profil « atypique », défendue par exemple par Gilles Kepel, celui d’un jeune djihadiste autoradicalisé ayant rencontré, sur le chemin d’un voyage initiatique en zone tribale au Pakistan, ses « frères d’armes » d’Al-Qaïda qui l’ont reconnu et adoubé. Anders Breivik, lui, avait plutôt suscité  l’hypothèse contraire : celle du bras armé d’une mouvance néo-fondamentaliste chrétienne organisée, dont Breivik devait être un simple exécutant. Mais aucune organisation suprématiste européenne ne se cachait derrière Breivik, même si la tragédie laisse craindre la multiplication possible de ce type d’explosion de violence individuelle à l’avenir. Il s’avère en revanche aujourd’hui que la mouvance fondamentaliste la plus dangereuse soit bien, en Europe, celle engendrée par les mouvements islamistes radicaux, le conflit syrien, remplaçant, dans le cœur des jeunes musulmans radicalisés, la cause palestinienne. Le recrutement de plus en plus important de jeunes djhadistes s’appuie néanmoins en partie sur les mêmes ressorts qui ont poussé un Breivik à passer à l’acte : frustration, absence d’échelle de valeur morale et fantasme de puissance. En cela le djihadisme n’est pas un corps étranger aux sociétés européennes qui existerait seulement grâce à l’endoctrinement efficace de jeunes naïfs de même qu’il n’est pas non plus un phénomène étranger à l’Islam qui ne serait que victime de la dérive fanatique de quelques-uns. Au contraire, il témoigne aussi bien du problème épineux de la relation entre religion et société dans l’Islam qu’il illustre les conséquences du sacre de l’individu moderne dont le désir de reconnaissance n’a d’égal que la frustration constante qu’il engendre dans les sociétés occidentales.

Anders Breivik, Mohamed Merah et les jeunes candidats au djihad syrien appartiennent à une même armée. Une armée d’anonymes « transplantés loin de leurs provinces ou de leurs quartiers, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances concentrationnaires de l’industrie présente. Ils ne sont que des chiffres dans des graphiques que dressent des imbéciles », pour reprendre les mots de Guy Debord[2. In girum imus nocte…]. La colère des imbéciles a bien rempli le monde, comme le prophétisait Georges Bernanos. Et si le communautarisme et le prosélytisme des « imams en baskets » contribuent à nourrir le phénomène djihadiste, il convient de ne pas perdre de vue que la plupart des guérilleros amateurs qui décident un beau jour de partir « faire le djihad », comme autrefois on faisait l’école buissonnière, sont des citoyens nés sur le sol français et dans de nombreux cas mineurs, ce qui rend d’autant plus difficile légalement le fait de leur interdire tout retour sur le territoire au cas où ils auraient survécu à leur épopée guerrière. Ces individus sont, dans la plupart des cas, des fils d’immigrés, ce sont dans d’autre cas des convertis. Mais s’ils prétendent se mettre au service d’une cause religieuse, ils restent plus sûrement les représentants d’une double faillite : la leur et celle de la société qui n’est plus capable de leur offrir un cadre à la fois moral et social satisfaisant.

Le ressentiment des jeunes djihadistes issus de l’immigration peut être l’illustration d’un double bind difficile à assumer : l’origine familiale les renvoyant à l’échec d’une partie des nations arabes dont leurs parents sont issus tandis que leur nationalité les confronte à celui du modèle français républicain qui a troqué, rappelle Paul Yonnet[3. Paul Yonnet. Voyage au centre du malaise français. L’antiracisme et le roman national. Gallimard. [Le Débat]. 1993.] , l’assimilation contre l’intégration, et se retrouve prisonnier d’une impossible cohabitation entre centralisme institutionnel et communautarisme. Le déploiement de la violence et des artifices rhétoriques qui caractérise le perdant radical s’observe de façon similaire chez un Anders Breivik, qui s’est voulu le représentant « héroïque » d’une civilisation européenne menacée, et a cherché par tous les moyens à transformer son procès en une véritable mise en scène médiatique de lui-même. Ce phénomène trouve de plus aujourd’hui, à travers les réseaux sociaux, une audience formidable, quelle que soit la cause défendue, et elle reste l’illustration meurtrière du désarroi de sociétés qui se sentent basculer hors de l’histoire.

Une autre illustration de ce type de mise en scène désespérée de soi pourrait être le précédent de Richard Durn, qui tua huit personnes au cours d’une séance du conseil municipal de Nanterre le 27 mars 2002 et qui laissa pour toute explication cette lettre-testament dont les termes semblent pouvoir aujourd’hui être repris par cette inquiétante nouvelle génération de candidats au massacre ou au suicide : « Puisque j’étais devenu un mort-vivant par ma seule volonté, je décidais d’en finir en tuant une mini élite locale qui était le symbole et ceux qui étaient les leaders et décideurs dans une ville que j’ai toujours exécrée. Je n’ai pas trouvé les antidotes pour me respecter moi-même et les autres. Je n’ai pas atteint un idéal d’humanisme et m’étant laissé aller au désœuvrement et à l’échec, j’ai voulu tuer pour prendre une futile et infantile revanche sur moi-même et sur ces symboles de puissance qu’ils constituent. J’ai voulu connaître la griserie et le sentiment d’être libre par la mort. »

Semble advenu le temps où il semble légitime pour l’individu, à la fois de moins en moins responsable et pourtant de plus en plus désireux de s’affirmer en tant que dépositaire du destin collectif, de constituer son identité sur des terrains sacrificiels, étant donné que la perspective d’un État comme représentant de la violence légitime n’est plus légitimée. Ce discrédit ouvre la voie aux plus grandes méprises individuelles et aux tragédies collectives. La colère des ratés envahira le monde.

*Photo : AP21283838_000030. Frank Augstein/AP/SIPA.

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Dimanche 13 juillet 2014-15 ramadan 1435

Les appels à boycotter la cérémonie du 14 juillet ont atteint un tel degré d’indécence que l’on se demande si l’invitation est adressée à un certain nombre de personnes ou au pays tout entier. Chacun a son mot à dire quant au soutien de François Hollande à Israël et cela va de la pseudo-analyse géopolitique de comptoir aux insultes les plus crapuleuses. J’en ris, littéralement, tout en attendant de voir si les officiels islamistes y seront. C’est inouï, les islamistes ont organisé vendredi après la prière hebdomadaire une marche de soutien à Gaza. Des anciens ministres et des dignitaires nahdhaouis étaient à la tête du cortège où les étendards du Hamas et de Rabi’a en Égypte étaient plus nombreux que les drapeaux palestiniens. C’est inadmissible, dans la mesure où aucune de ces voix ne s’est levée l’année dernière quand les soldats de l’armée tunisienne ont été assassinés et mutilés au mont Châambi. Les islamistes fonctionnent en secte, ayant prêté allégeance à l’État islamique ou à la Umma et non à l’État souverain. À ce titre, ils doivent être combattus en tant que traîtres et ennemis d’État.

Pour revenir à cette mascarade du 14 juillet, je voudrais préciser que tout cela est nouveau chez nous car, avant le 14 janvier 2011, ni les officiels tunisiens ni même les opposants qui étaient également invités, ne s’affichaient pas aussi témérairement dans les ambassades de France, d’Allemagne, de Grande Bretagne ou des États-Unis. Il n’y a pas très longtemps, l’État tunisien était souverain et les ordres n’émanaient pas desdites ambassades ; aujourd’hui tout le monde veut y être vu pour faire croire aux autres qu’il a l’appui de telle ou telle puissance. C’est aussi ridicule qu’un espion qui crie sur tous les toits qui il est et pour qui il travaille.

L’Allemagne a remporté le saint Graal en battant l’Argentine par un but à zéro, inscrit par Götze à la 113e minute. J’avoue que je n’avais pas de préférence, même si j’ai toujours parié sur la puissance et le réalisme allemands. Les Argentins de Messi sont en pleurs. C’est triste à voir, mais ainsi va la vie : le malheur des uns fait le bonheur des autres et vice versa. J’y reviendrai…

En août 1964, Cioran, dans ses Cahiers, note ceci que je trouve merveilleux : « Un républicain espagnol rencontre à la fin de la guerre, à un cocktail sud-américain, un officiel franquiste, auquel il dit : “Combien je vous envie. Vous allez être tellement seuls.” C’était l’époque où l’Espagne était complètement isolée. Je ne connais pas de mot plus espagnol. » — Mot à adresser à nos politiques qui sont plus « seuls » que jamais tant ils sont déconnectés de la réalité locale. Certes, les islamistes ont leur public et des électeurs acquis à leur cause, car c’est l’esprit même de la secte ou de la confrérie qu’ils ont formée, mais l’abstentionnisme risque d’être la principale position politique des prochaines élections. C’est dangereux, et néanmoins compréhensible, une photo comme celle qui a été publiée sur la page de l’Ambassade américaine en Tunisie, avec autour de la même table les chefs des principaux partis réunis par Son Excellence, ne pouvant donner à penser que ceci : les dés sont pipés et le gâteau sera partagé à l’amiable, donc inutile d’aller voter…

Encore cette note de Cioran, datée de novembre 1965 : « Tout ce que je pense en politique est contenu dans la réflexion de Montesquieu : “Les dieux, qui ont donné à la plupart des hommes une lâche ambition, ont attaché à la liberté presque autant de malheur qu’à la servitude.” (Dialogue de Sylla et d’Eucrate) » À méditer longuement, profondément, intensément en la confrontant à la réalité tunisienne…

J’ignore s’il s’agit d’une coïncidence ou d’une campagne orchestrée, mais on a tiré de l’oubli le nom d’Ahmed Ounaies, l’un des hommes de confiance de Béji Caïd Essebsi pour qui il a orchestré la rédaction de son livre sur Bourguiba (Bourguiba. Le bon grain et l’ivraie, éd. Sud Éditions, Tunis, 2009), à travers une vidéo où, alors ministre des Affaires étrangères dans le second gouvernement Ghannouchi (janvier-février 2011), il a été la risée de tout le pays pour ce que j’avais à l’époque qualifié de « génie politique ». Ce que disait alors Ahmed Ounaies me semble bien décrire ce que les Américains veulent instaurer en Tunisie, une démocratie consensuelle permettant aux principales sensibilités politiques de se réunir autour de la même table, la leur, comme sur la photographie prise mercredi dernier pour la rupture du jeûne à la résidence de Son Excellence Jacob Walles.
Ahmed Ounaies disait donc : « Il est impossible d’envisager l’avenir dans ce déferlement de haine, dans cette mauvaise querelle et avec les convulsions des identités et des egos auxquels nous assistons aujourd’hui… » Les deux chroniqueurs présents ce soir-là sur le plateau — Jamel Arfaoui et Sofiene Ben Hamida, pour ne pas les nommer — n’en revenaient pas. L’un jouait le rôle de l’abattu, tandis que l’autre a failli sauter au cou de l’homme dont la sincérité et le degré de conviction étaient si forts qu’il donnait l’impression de se moquer de ses interlocuteurs… Médiocrité quand tu nous tiens !

Lundi 14 juillet 2014-16 ramadan 1435

Cinq ans de mariage. Je plains les couples qui vont bientôt s’unir en Tunisie où un timbre fiscal de la valeur de 30 dinars (soit 13 euros) a été promulgué pour taxer les contrats de mariage. C’est inouï, non ! Que dis-je ? Ubuesque ! Et je pèse mes mots, vu que la chose est dans Ubu Roi d’Alfred Jarry :

La salle du Conseil d’Ubu.

Père Ubu, Mère Ubu, Conseillers de finances

— Père Ubu : Messieurs, la séance est ouverte et tâchez de bien écouter et de vous tenir tranquilles. D’abord, nous allons faire le chapitre des finances, ensuite nous parlerons d’un petit système que j’ai imaginé pour faire venir le beau temps et conjurer la pluie.

— Un Conseiller : Fort bien, monsieur Ubu.

— Mère Ubu : Quel sot homme.

— Père Ubu : Madame de ma merdre, garde à vous, car je ne souffrirai pas vos sottises. Je vous disais donc, messieurs, que les finances vont passablement. Un nombre considérable de chiens à bas de laine se répand chaque matin dans les rues et les salopins font merveille. De tous côtés on ne voit que des maisons brûlées et des gens pliant sous le poids de nos phynances.

— Le Conseiller : Et les nouveaux impôts, monsieur Ubu, vont-ils bien ?

— Mère Ubu : Point du tout. L’impôt sur les mariages n’a encore produit que 11 sous, et encore le Père Ubu poursuit les gens partout pour les forcer à se marier.

(Jarry, Ubu Roi, 3, VII, 1ère édition 1896, réédition Folio 2002, p. 85-86.)

Il vaut mieux en rire…

J’ignore si je pourrai aborder la question politique dans ma thèse, et pas uniquement le passé gardiste [La Garde de Fer] ou crypto-fasciste de Cioran, mais la vision et la conscience politiques qui sont nées des désillusions des années 30-40 sont extrêmement intéressantes. Mon sujet de thèse ne s’y prête pas vraiment, mais il y a peut-être moyen d’examiner le fond politique cioranien, ses analyses, leur degré de pertinence à travers la forme fragmentaire des Syllogismes de l’amertume ou De l’inconvénient d’être né, les notes prises dans les Cahiers, les essais chevronnés et néanmoins problématiques de La Tentation d’exister et d’Histoire et utopie. Une telle réflexion, qui plus est, lue un 14 juillet suscite ma curiosité :

« Chaque fois que je lis sur Luther, je comprends, mieux qu’à la lecture d’autres biographies, pourquoi je manque de trempe. Dans le conflit qui l’oppose à Cajetan à Augsbourg, je suis tantôt de son côté, tantôt du côté du légat. Celui-ci était un raffiné, un sceptique, un esprit hautement civilisé, et donc pourri — en face d’un barbare qui croyait à tout ce qu’il disait. Duplicité italienne — naïveté germanique.

La Réforme vaut largement la Révolution française. Donc, les Allemands ne sont pas si exempts d’esprit révolutionnaire. Seulement ils s’émancipèrent sur le plan spirituel bien avant de s’émanciper politiquement.

Leur rupture avec Rome, qui était pourtant inscrite dans leur nature et leur destinée, on dirait qu’ils ne s’en sont jamais remis. » (Cahiers, p. 343.)

Analyse d’une acuité et d’une lucidité singulières. Connaissances qui ne sont pas à la portée de tous. De l’histoire à la politique, en passant par la psychologie et les sciences de religion. À suivre, à interroger, à creuser…

Un salafisme à la française?

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salafisme samir amghar

salafisme samir amghar

Le 25 mai, Mehdi Nemmouche tuait quatre personnes devant le musée juif de Bruxelles au nom d’une interprétation littéraliste de l’islam appelée salafisme. Des banlieues françaises à l’État islamique en Irak et au Levant, le mot et la chose connaissent une fortune mondiale inédite. Or, l’immédiateté médiatique nous enfermant dans l’imprécision, on ne sait jamais ce que ce terme recouvre précisément. Y a-t-il une internationale salafiste et si oui, est-elle vraiment divisée entre islamistes non-violents et jihadistes ? Le danger couve-t-il dans l’Hexagone ? Autant de questions que j’ai posées à Samir Amghar, auteur du Salafisme aujourd’hui (Michalon, 2011).

Daoud Boughezala. Le 25 mai, Mehdi Nemmouche a tué quatre personnes devant le Musée juif de Bruxelles. Comme Mohamed Merah, auteur des assassinats de Toulouse et de Montauban en mars 2012, ce délinquant multirécidiviste appartiendrait à la mouvance salafiste. Comment ces jeunes gens intègrent-ils les filières jihadistes ?

Samir Amghar. On n’intègre pas la mouvance salafiste – et a fortiori sa branche jihadiste – du jour au lendemain. Il faut faire œuvre de sérieux et de détermination, prouver sa bonne volonté au terme d’un long processus de sélection. Par sa conception ultra-individualiste de l’appartenance religieuse, la mouvance salafiste tient de la secte « post-moderne » : beaucoup de gens se tournant vers le salafisme avant de s’en détourner, le « turn-over » y est important ; et, en l’absence de chef central et de pouvoir coercitif, l’intégration n’est jamais définitive. C’est pourquoi les salafistes peinent à recruter massivement.

Nemmouche est pourtant passé à l’acte après une rapide initiation en prison.  Aurait-il brûlé les étapes ?

Nemmouche et Merah sont des atomes relativement libres : des bricoleurs du dogme, des butineurs qui se forgent une identité islamique lors de voyages à l’étranger, en fréquentant une mosquée radicale, sur Internet, en rencontrant tel leader charismatique, etc. Souvent issus de quartiers populaires, parfois passés par la case prison, ce sont des profils qui conjuguent criminalité et déviance sociale. Ils se revendiquent d’un islam rigoriste tout en s’inscrivant dans une logique hyper-individualiste qui les pousse à négliger la médiation de la communauté.

Autrement dit, ce sont, pour reprendre l’expression d’Alain Finkielkraut, des « auto-entrepreneurs du terrorisme » qui répugnent à l’action collective. Mais à l’intérieur de la famille salafiste, est-ce le recours à la violence qui différencie les « quiétistes », les « politiques » et les « jihadistes » ?

Traditionnellement, le salafisme est effectivement divisé entre ces trois familles qui entretiennent de fortes oppositions entre elles. Les quiétistes cultivent  une dimension exclusivement religieuse et prédicative de la religion. Ils se montrent très critiques à l’endroit de toute forme de politisation de l’islam et de l’usage de la violence en son nom. Le premier point les éloigne du salafisme politique qui s’inscrit dans une approche littéraliste des textes s’agissant de la pratique religieuse, mais invite les fidèles à s’engager activement dans la vie de la cité pour défendre leurs revendications. Des individus comme Nemmouche représentent un troisième salafisme, de type révolutionnaire, qui prône l’action violente pour défendre l’identité islamique.

Cette typologie n’est-elle pas dépassée par l’apparition de groupes et d’individus naviguant entre les deux derniers courants ?

Il faudrait compléter cette classification par deux nouvelles sous-catégories : un salafisme de type communautaire, et un autre orienté vers l’agit-prop.[access capability= »lire_inedits »] Le premier se manifeste par la formation, sur Internet ou dans certaines mosquées, de collectifs de soutien qui récoltent de l’argent pour les jihadistes prisonniers et œuvrent à leur libération. Le second phénomène émerge à travers des individus qui ont renoncé au terrorisme après avoir pris acte de la difficulté de commettre des attentats en Europe. Ces salafistes de combat idéologique mettent en scène des actions spectaculaires, à forte charge symbolique, pour essayer de faire entendre la « voix des musulmans » contre ce qu’ils considèrent comme la stigmatisation de l’identité islamique en Europe. Ils sont par exemple actifs dans le groupe et sur le site Forsane Alizza ( « Les Cavaliers de la fierté » ) qui a appelé à des manifestations spectaculaires contre l’imam de Drancy Hassen Chalghoumi et brûlé des codes civils devant la mairie de Nantes.

Aussi inquiétant soit cet activisme qui s’exprime notamment dans les associations de lutte contre l’« islamophobie », il demeure non-violent. Mais y a-t-il un essor du salafisme jihadiste en Europe, et si oui, comment l’expliquez-vous ?

Après une décennie de déclin, due à l’efficacité des services de renseignement qui ont démantelé de nombreuses cellules terroristes, le vent a tourné début 2011. La révolution tunisienne, qui a entraîné la libération des jihadistes emprisonnés par le régime de Ben Ali, et surtout le conflit syrien ont offert aux jihadistes européens une opportunité historique de réactiver la thématique du jihad mondial. Car dans leur esprit, si l’on réussit à renverser le régime de Bachar Al-Assad et à instaurer un État islamique, cela peut avoir un effet domino dans tout le monde arabe et, par contagion, en Europe. La violence armée des jihadistes français et européens a ainsi trouvé un nouveau lieu d’expression globalisé.

Qu’en pense la communauté musulmane française ? Les pouvoirs publics se rassurent-ils à bon compte en certifiant que l’immense majorité des musulmans sont révulsés par cette violence ?

La communauté musulmane française tient un discours très ambigu. On entend régulièrement : « Nous sommes les premières victimes de ces violences, chaque attentat accroît l’islamophobie, la discrimination religieuse… Nous n’avons pas du tout intérêt à voir émerger ce type d’individus et de violences. » Mais, en même temps, certains vous expliqueront que Nemmouche a eu le courage de commettre des actes que d’autres n’ont pas pu perpétrer.

Toute la question est de savoir combien sont ces « certains »… Seuls quelques dizaines de musulmans français cautionnaient ce genre de discours il y a vingt ans. Que s’est-il passé ?

Au début des années 1990, lorsque s’est amorcée la réislamisation des jeunes issus de l’immigration, deux mouvements monopolisaient l’offre religieuse islamiste : les Frères musulmans et le Tabligh[1. Le Jamaat Al-Tabligh (« Association pour la prédication ») est un mouvement missionnaire fondamentaliste créé par des musulmans indiens à la fin des années 1920. Il prêche à travers le monde pour diffuser sa conception orthodoxe de la foi musulmane.]. Ils s’opposaient aux valeurs dominantes de la société, en tenant des discours anti-impérialistes très critiques sur la France, sur la République, etc. Pendant la guerre civile algérienne, ils étaient convaincus que l’instauration d’un État islamique dans les pays arabo-musulmans était imminente et comptaient surfer sur cette vague. Depuis, les choses ont changé. L’islam est devenu la deuxième religion de France pendant que les Frères musulmans et le Tabligh perdaient de leur verve protestataire. Aujourd’hui, c’est le salafisme qui est le fer de lance de la radicalisation.

On en revient donc à la même question : quelle est son influence réelle en France ? Dans quelle mesure contribue-t-il à définir l’imaginaire des musulmans ?

La communauté salafiste de France est sans doute la plus importante d’Europe occidentale. En 2010, avant même la révolution tunisienne et l’insurrection en Syrie, les services de renseignement français évaluaient le nombre de ses membres entre 12 000 et 15 000 personnes. Sur une population de 3 à 5 millions de musulmans en France, cela fait peu. Reste que le salafisme français a le vent en poupe. Il faut dire que, pour un jeune en quête d’identification et d’appartenance, il ne demande pas une fréquentation assidue de la mosquée : il suffit de prier, de se laisser pousser la barbe, et de côtoyer quelques frères.

Pour le salafiste européen, qui incarne l’ennemi principal : le juif, le « croisé » ou le chiite ?

L’Occidental et le « judéo-croisé » ont longtemps personnifié l’altérité aux yeux des salafistes. Mais, depuis 2001, le retour de l’Iran sur la scène internationale et le développement du prosélytisme chiite ont entraîné l’apparition d’un discours anti-chiite très fort. La conversion d’un certain nombre de sunnites européens au chiisme inquiète les mosquées salafistes qui y perdent une partie de leur clientèle. Dans le contexte du jihad syrien, la rhétorique anti-chiite – contre l’Iran, l’Alaouite Bachar Al-Assad… −  des chaînes satellitaires saoudiennes alimente  la violence intra-communautaire au sein de l’islam européen. Ainsi, en mars 2012, un individu est entré dans une mosquée chiite de Bruxelles, a assassiné l’imam et a tenté de brûler l’édifice.

Mais Nemmouche s’est attaqué à un musée juif et non à une mosquée chiite de Bruxelles…

C’est vrai. Les individus comme Merah ou Nemmouche cherchent les cibles qu’ils estiment les plus susceptibles de donner une dimension internationale à leur combat. Tuer quatre juifs aura beaucoup plus d’impact qu’assassiner quatre chiites. D’ailleurs, qui a entendu de parler de l’attaque contre la mosquée chiite bruxelloise ? De plus, dans les mosquées radicales, même si le discours anti-chiite reste le plus prégnant, il prend souvent sa source dans l’antisémitisme. Un certain nombre de jihadistes font la synthèse : ils considèrent le chiisme comme une invention juive destinée à tuer l’islam de l’intérieur. Le niveau d’antisémitisme constitue donc un bon indicateur de la radicalité islamiste.

Claude Askolovitch soutient que de nombreux salafistes ne sont ni antisémites ni violents. Existerait-il un salafisme « républicain » compatible avec la démocratie ?

Depuis quelques années, certains leaders salafistes français ont dressé un bilan critique de leur mouvance. Des gens pragmatiques comme Nader Abou Anas ou le jeune imam brestois d’origine marocaine Rachid Abou Houdeyfa pensent que les salafistes doivent s’« intégrer » à la société française, tout en restant fidèles à une lecture littéraliste de l’islam. À la marge du salafisme français, j’observe également l’émergence d’un courant « soralien ». À l’image du site Islam Info, les représentants de ce courant s’inspirent des idées d’Alain Soral pour développer un discours patriotard, mélange d’antisémitisme, d’amour de la France et de critique de la mondialisation. Sur fond d’antisionisme, ils recyclent la rhétorique antisémite des années 1930 : c’est La France juive relue et corrigée par les salafistes ![/access]

*Photo : Hannah.

Nouvel antisémitisme : Libé se réveille

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Les loups sont entrés dans Libé : dans son édito d’hier, Laurent Joffrin, l’ex-futur-ex-directeur du Nouvel  Obs, découvre l’eau chaude, dix ans après la montée de fièvre antisémite née avec la Seconde Intifada : « Une gauche conformiste a longtemps évité de le voir : il existe bien, depuis quelques années, sur les franges d’une certaine jeunesse – dans les cités notamment – un antisémitisme d’un nouveau genre, qui prend tristement le relais des idées brunes diffusées par l’extrême droite traditionnelle. »

On nous aurait donc menti ? Le judéophobe français du XXIe siècle n’est-il pas biberonné aux diatribes de Drumont et Rebatet ? Jusqu’à présent, en dénonçant une France antisémite black-blanc-beur, on était classé à la droite d’Avigdor Liberman. Voire taxé de « néo-facho », comme notre ami Alain Finkielkraut, dont les détracteurs sourds ignorent les condamnations répétées de la colonisation israélienne.

Mais puisqu’il ne faut désespérer de rien, saluons la prise de conscience du sieur Joffrin. En termes certes très choisis, le théoricien de la gauche caviar s’attaque aux « minorités shootées au dieudonnisme ou à l’antisémitisme islamiste qui s’épanchent régulièrement dans les bas-fonds du Net », avouant à demi-mot que la bonne vieille judéophobie d’extrême droite est devenue résiduelle. Que voulez-vous, tout fout le camp : à la droite de la droite, il n’y a plus guère que les reliquats de l’Œuvre française pour se palucher sur Le Juif Süss en VO avec la foi des derniers vieux croyants…

Un brin taquin, je ne laisserai pas le mot de la fin au bémol conclusif de Joffrin : « Une société fracturée où les élites économiques vivent dans un autre monde et où des politiques irresponsables agitent comme une torche leur obsession identitaire est également coupable. » Des élites coupées du peuple qui se seraient enfermées dans l’apologie du libéralisme mondialisé, de l’immigration et des seules identités importées ? Des moutons de Panurge qui crient au crime d’extrême droite dès qu’un loup solitaire à la Merah ou Nemmouche sème la panique en Europe ? Ce n’est pas à Libé qu’on porterait pareilles œillères!

Les erreurs de jugement de Xavier Bertrand

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sarcelles xavier bertrand justice

sarcelles xavier bertrand justice

Monsieur Xavier Bertrand est fâché. Il trouve qu’à la suite des émeutes de Barbès et du pogrom de Sarcelles, la justice n’est pas assez sévère. Est-il sincère ? Ou bien essaye-t-il seulement d’en profiter, pour exister dans l’espace médiatique dans la perspective de l’élection présidentielle de 2017 à laquelle la rumeur prétend qu’il souhaiterait se présenter ? Trahir et vilipender ses amis politiques constituant probablement un viatique insuffisant, il a dû penser qu’un peu de démagogie, cela ne pouvait pas faire de mal. Quitte à prouver une fois de plus l’analphabétisme juridique et judiciaire de nos « élites » politiques.

«Je suis étonné. Avoir de telles condamnations, avec du sursis ou une relaxe… pour moi il n’y a pas assez de sévérité… ceux qui veulent défier l’ordre public, ceux qui veulent défier la République, ils doivent être sanctionnés. Et une sanction, à mes yeux, ce n’est pas du sursis, ce n’est pas une relaxe.»

Monsieur Bertrand n’a absolument aucune idée de qui a été jugé, et pour quels faits. Qu’importe, pour lui, le juge doit sanctionner non pas des faits établis commis par les gens qu’on lui présente, mais les images qu’il a vues à la télévision. « La sévérité… ce n’est pas une relaxe. » Donc, pour notre impétrant aux plus hautes fonctions, être sévère pour le juge c’est condamner un innocent ? C’est curieux, pour les magistrats du siège, la relaxe est la conséquence de l’absence de charges suffisamment établies, en application des règles universelles qui gouvernent le procès pénal. Pour Monsieur Bertrand, il faut être sévère et condamner  des innocents. Parce que cela fera réfléchir les autres ? Conception intéressante, qui en dit long sur la culture démocratique de l’ancien ministre.

Il s’étonne également des condamnations avec sursis. A-t-il assisté à l’audience ? A-t-il consulté les dossiers ? Connaît-t-il précisément les faits incriminés ? Connaît-t-il les prévenus ? Rien de tout ça, mais il sait mieux que les magistrats qui ont fait cet effort d’appréciation, qui il faut incarcérer.

Rappelons comment s’effectuent souvent les arrestations dans les manifestations qui ont dégénérées. Les forces de l’ordre doivent d’abord disperser en les affrontant les manifestants violents qui peuvent parfois être très nombreux. Ce n’est déjà pas un boulot facile. Ensuite il faut essayer d’attraper ceux que l’on a aperçus en train de commettre des exactions. Dans les fumées des gaz lacrymogènes, le bruit, les hurlements, ce n’est pas non plus une tâche aisée. Alors, on en attrape quelques-uns, mais ce sont rarement les bons. Les plus déterminés, les plus organisés et les plus violents sont aussi souvent ceux qui courent le plus vite. Ceux qui se font prendre sont plutôt ceux qui se sont laissés entraîner par la dynamique de groupe,  les maladroits, ceux qui sont venus sans intention d’en découdre mais dont l’occasion a fait le larron. Ensuite, les forces de l’ordre, toujours elles, après avoir couru, doivent ficeler (bricoler) des dossiers dans l’urgence, puisqu’on est en procédure de flagrant délit et que les personnes arrêtées seront jugées le lendemain.

Tiens Yacoub, 18 ans vient d’avoir son bac, jamais condamné, vient de signer un CDI chez Mac Do pour financer ses études. Sorti de chez lui à Sarcelles pour aller acheter du pain dit-il. Plus probablement pour aller voir. Il a ramassé quatre paquets de cigarettes par terre abandonnés par ceux qui avaient pillé le bureau de tabac. Ses parents atterrés sont dans la salle, il écoute en pleurant le cours de morale du procureur. Il veut faire quelque chose pour réparer les dégâts bar tabac dont il connaît le propriétaire. 50 jours-amende, et demain matin à la première heure il sera à son boulot. Alors, Monsieur Bertrand, neuf mois fermes à Cayenne, cela aurait été plus intelligent et équitable ?

À cette même audience, les autres comparutions ont abouti à des peines de prison ferme allant au-delà des réquisitions du parquet…. On n’en a pas fini avec cette justice laxiste.

Les forces de l’ordre et la Justice doivent  faire avec les moyens qu’elles ont et assumer une mission qui n’est pas simple. Mais elles ne sont pas responsables de la situation décrite dans ces colonnes par Elie Barnavi.

Quelqu’un comme Monsieur Bertrand associé au pouvoir depuis déjà longtemps, l’est beaucoup plus. C’est probablement pour cela qu’il se permet de proférer ses âneries irresponsables.

*Photo : Thibault Camus/AP/SIPA. AP21600034_000001. 

 

Petites bouchées froides

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cioran delon fossey jaccard

cioran delon fossey jaccard

Vendredi 11 juillet 2014-13 ramadan 1435

Roland Jaccard m’écrit : « Je trouve ce Journal excellent à une réserve près : trop de foot. La dramaturgie de ce sport (que j’ai pratiqué à Lausanne dans l’équipe des juniors) se démode vite et surtout s’oublie. En revanche, tes réflexions sur Blanchot et Cioran resteront. Tes échanges assez vifs avec qui tu sais donnent plus de piquant à ton texte que les buts marqués par telle ou telle équipe. » Voilà qui me revigore et qui donne du sens à ce que je fais, même si l’écriture en soi est la principale source de satisfaction.

4h 35. Un mot de Deleuze à Mascolo — le mot « secret » — à propos, justement, de ce qui nous manque et de ce dont hier j’ai déploré l’absence, la mémoire, puisque Mascolo a écrit un superbe livre, Autour d’un effort de mémoire, pour répondre à une lettre que lui a adressée Robert Antelme en juin 1945, après son retour du camp de Dachau. Ainsi, à partir d’un sentiment lié ou dû à une lecture, peut-être né d’elle, du moins suscité par elle, Deleuze emploie le mot « secret », pour, non pas remuer le couteau dans une plaie encore béante, mais s’interroger, encore et toujours, sur sa propre pensée, sur son aptitude à penser, sur la manière dont on peut penser la pensée, en général, mais aussi et peut-être précisément à partir de cette question posée après coup par Deleuze : « Comment l’ami, sans rien perdre de sa singularité, peut-il s’inscrire comme condition de la pensée ? » (Deux régimes de fous, p. 310) — Question à laquelle répondent ces mots de Hölderlin cité par Mascolo dans la traduction de Blanchot : « La vie de l’esprit entre amis, la pensée qui se forme dans l’échange de parole, par écrit ou de vive voix, sont nécessaires à ceux qui cherchent. Hors cela, nous sommes pour nous-mêmes sans pensée. »

5h 25. Je peux désormais me livrer heureux à Morphée.

15h 10. Je me suis réveillé pour regarder Des chiffres et des lettres.

Reçu plusieurs courriers électroniques. Trois nouvelles, dont deux bonnes et une littéralement dramatique. Commençons par celle-ci : Sid’Ahmed [Gasmi][1. Professeur des Universités à la retraite, Ahmed Gasmi est traductologue et comparatiste. Auteur de travaux universitaires et de traductions, il a publié fin 2009, aux éditions Rouge Inside (Lyon, France), une version française du roman de l’Égyptien Sabri Moussa, Fasâd al-amkina, sous le titre de Les Semeurs de corruption.], mon professeur, ami et mentor (si j’ose dire), m’annonce qu’on a diagnostiqué chez lui les symptômes de la maladie de Parkinson. C’est d’autant plus triste que cet homme, qui est si indépendant, si lucide, si entier, risque de se trouver dans un besoin certain d’assistance. Sommes-nous à ce point victimes de nous-mêmes, de nos codes sociaux, de nos origines ? Sid’Ahmed, qui a fêté en mars dernier son soixante-dixième anniversaire, a toujours refusé le mariage et par là même la procréation, même s’il a aidé tant d’autres personnes dans le besoin d’élever moralement et matériellement leurs enfants. Je l’ai appelé pour lui témoigner mon amour et profond attachement. Je compte aller le voir à Sousse mardi prochain. Nous prendrons des bains de mer, nous discuterons et essayerons de barrer la route à la maladie par l’intelligence et l’amour.

Daoud B. me dit que ses supérieurs (sûrement Élisabeth Lévy) sont d’accord pour une publication de mon journal — ce journal — en feuilleton dans Causeur. Je lui ai sans trop tarder envoyé le texte pour qu’il juge sur pièces. J’espère que ces pages intéresseront la Rédaction, car c’est de cela qu’il s’agit : cela doit rentrer dans la ligne éditoriale. Et tout le reste est littérature !

Ma grande amie Hanen A., qui a consacré fin juin dernier un très bel article à Casuistique de l’égoïsme sur le site de La Plume francophone, m’a adressé sept questions en vue d’un entretien, à paraître sur le même portail. Les questions sont belles, pertinentes et par conséquent exigeantes, ce qui va me demander du boulot. Mais ce sera un pur moment de plaisir…

Lu par hasard un poème de l’aède syrien Omar Abou Richa (1910-1990). Le poème est de facture classique, composé de distiques rimés, mais le thème est extrêmement moderne, à savoir la remise en question de l’ignorance et de l’arrogance arabes, notamment ce vers que je traduis ainsi :

لا يُلام الذئبُ في عدوانه                 إن يكُ الراعي عدوَّ الغنم ِ

Le loup ne peut être blâmé d’être glouton

Si le berger est l’ennemi des moutons

Sorti en famille, précisément avec mon épouse, Salma, sa petite sœur, Amina alias Minou, qui est professeur de théâtre dans un collège au Kef, et la princesse Alma. Sur la corniche de Hammamet. Des vendeurs ambulants dont les capitaux respectifs ne dépassent pas les 50 dinars tunisiens. Je m’arrête pour acheter deux bâtons de maïs grillé, question de faire goûter cela à Miss Alma. Sur les trois qui en proposent, je choisis celui qui vient d’allumer son petit brasier. À peine a-t-il commencé à griller les bâtons que deux policiers sont arrivés. L’un en uniforme et l’autre en civil. Sans presque rien dire, ils ont embarqué le sac contenant les bâtons de maïs et le policier en uniforme (deux étoiles sur les épaules), dit d’une voix ferme : « Éteins et rejoins-nous ! », comme si personne n’était là… Le comble, c’est que seul ce vendeur-là a été visé et pas la dizaine d’autres. Pourquoi donc ? Allez savoir, c’est le règne de l’arbitraire. J’avoue que je les ai suivis machinalement et discuté avec eux après avoir, non seulement décliné mon identité, mais encore présenté ma carte d’identité nationale. Sans doute ma fonction d’enseignant universitaire a-t-elle joué en ma faveur, mais mes mots ont déplu… Il ne s’agit plus de plaire, il faut défaire l’arbitraire.

Samedi 12 juillet 2014-14 ramadan 1435

4h 15. J’ai répondu aux questions de Hanen. Elle semble être satisfaite de notre entretien qu’elle a décidé d’intituler, d’après une phrase puisée dans ma toute première réponse : « J’ai toujours considéré la langue française comme une amante ».

M.-D. S. ne m’a pas répondu depuis son départ précipité la semaine dernière. Est-ce la rupture ? J’espère que cela ne sera pas le cas. Ça serait vraiment bête. Je vais tout de suite lui envoyer ces pages avec ces derniers mots écrits. Advienne que pourra ! Car s’il est insensible à ma sincérité, à mon amitié, à ma fraternité, je serai amené à croire qu’il n’est point d’espoir ni d’amitié ni quoi que ce soit de possible dans ce pays. Je n’exagère pas. Qu’un oiseau que l’on croit rare s’avère être un autre coucou, alors…

… Alors j’ai cherché, trouvé et visionné Adieu l’ami, avec Alain Delon et Charles Bronson. Un régal. Quelques répliques ont vite pris place dans ma mémoire, comme celle-ci où, Dominique Austerlitz alias « Waterloo », interprétée par Brigitte Fossey, voulant empêcher Dino Barran (Alain Delon) de partir, lui dit : « N’y allons pas, je t’en supplie, n’y allons pas ! On partira loin, n’importe où… Je sais faire cuire les spaghettis, je te laisserai finir les cigares de papa, je t’aime, je t’aime, je passerai mes examens, je lirai Proust, je te parlerai à la troisième personne, j’apprendrai à bien faire l’amour… Mais je t’en supplie, n’y allons pas ! » Ou encore cette phrase dans la bouche de Delon à l’adresse de l’inspecteur Meloutis (Bernard Fresson) : « Tu m’avais dit jusqu’à minuit. Tu sais comment on appelle quelqu’un qui ne tient pas sa parole ? — Un danseur ! »

Mais ce bref dialogue entre les deux protagonistes est des plus beaux que je connaisse, lequel a lieu au comptoir d’un bistrot autour d’une bouteille de rouge et de deux canons :

— Dino Barran (Alain Delon) : T’as une parole ?

— Franz Popp (Charles Bronson) : Non !

— Alors, donne-la-moi !

21h 17. Petite finale déjà pliée entre le Brésil et les Pays-Bas, vu que ceux-ci mènent déjà par deux buts à zéro. Le Brésil vit un innommable cauchemar.

Courrier électronique de Daoud dans lequel il m’annonce qu’il compte publier le journal en feuilleton à partir de lundi. Je suis aux anges. Première réaction : j’annonce la bonne nouvelle à Roland grâce à qui tout cela a lieu. De même, j’écris à la demande de Daoud un petit texte en guise d’introduction, afin que les lecteurs de Causeur et tous ceux qui daigneront m’accueillir dans leur amitié ne se sentent pas dépaysés ou en terre inconnue.

Pendant ce temps-là, à Hénin-Beaumont…

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J’avoue qu’il y a en ce moment des sujets nettement plus importants. N’empêche, malgré mon anti-anti-lepénisme primaire, et plus si affinités, je suis heureux que les juges du tribunal administratif de Lille aient cassé l’arrêté anti-mendicité de la mairie d’Hénin-Beaumont, qui devait, selon ce que j’ai compris, valoir du 1er juin au 31 août. Pourquoi seulement durant cette période ? Je ne sais pas, Hénin-Beaumont n’étant pas aux dernières nouvelles la ville la plus touristique de France. Peut-être parce que la misère est moins pénible au soleil.

Mais enfin, ce type de pratique abusive, que l’on croyait jusqu’ici réservé aux élus UMP que leur électorat bienveillant pousse au cul pour éliminer les verrues urbaines qui font chuter le tourisme, semble faire des émules et à peine des mairies conquises, les hommes du FN emboîtent le pas. Paradoxalement, ce n’est pas, je crois, un signe d’embourgeoisement du parti, mais plutôt le symptôme d’une lointaine marxisation des esprits : pour faire court, le prolétariat n’a jamais pu blairer le lumpenprolétariat, cette sombre caste de profiteurs qui ont le front d’être plus pauvres que les pauvres gens. On a tous bien compris l’argument de fond, le non-dit de l’affaire : il s’agit d’éloigner les infects Roms.

Mais voilà qui ne tient décidément pas : si lesdits Roms cèdent à leur penchant immémorial que la décence m’interdit ici de nommer, il n’est que de leur dépêcher quelques pandores. Tous les autres, et même les Roms, qui quémandent la piécette sur les marchés, à la sortie des boutiques ou devant les bars-tabacs ont le droit de cité. Ils en ont même, à mon humble avis de chrétien, le devoir. Si on te demande une cigarette, Steeve Briois, le petit-fils de mineur du Nord, donnes-en deux. Si on te demande ton costume, donne aussi ta chemise. C’est ainsi qu’on refait la France. Et pas autrement.

Anvers : vivre ensemble et chacun pour soi

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anvers juifs islam

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Sous les lambris de l’hôtel de ville, les portraits du roi et de la reine prennent la poussière dans la semi-pénombre d’une arrière-salle. André Gantman explique cet exil symbolique avec le sourire : l’État fédéral belge n’a pas les faveurs de la majorité nationaliste qui gouverne Anvers depuis un an et demi. Tiré à quatre épingles, ce « juif libéral », présidant le groupe N-VA (Nouvelle Alliance flamande) au conseil communal, personnifie la mue du nationalisme flamand. Dans la rue musulmane, on fustige ces épousailles « contre-nature » entre la N-VA présidée par le bourgmestre d’Anvers, Bart De Wever, et les 20 000 juifs que compte la ville. Hicham El-Mzairh, militant socialiste, ancien conseiller « diversité » auprès du précédent maire d’Anvers, ne mâche pas ses mots : « Un sentiment de peur mutuelle existe entre les deux communautés, alimenté par les extrêmes de chaque bord. Cela explique que l’électorat juif vote pour un parti [la N-VA] qui veut réhabiliter les Belges ayant collaboré pendant la Seconde Guerre mondiale. » Pas si simple : si certains attribuent le succès des nationalistes à leurs critiques de l’immigration musulmane, d’autres préfèrent croire que c’est leur populisme fiscal qui a conquis la Flandre.

Petit retour en arrière : en octobre 2012, Bart De Wever mettait fin à soixante-dix ans de socialisme municipal anversois en terrassant la majorité sortante ainsi que son rival flamingant Vlaams Belang, rétrogradé de 33 % à 10 % des suffrages. Habitué des provocations xénophobes, le leader du VB, Filip De Winter, a subi le même sort que son ami Jean-Marie Le Pen. Comme Nicolas Sarkozy en 2007, Bart De Wever a su siphonner l’extrême droite en maniant une rhétorique tant identitaire qu’économique[1. La même recette lui a permis de gagner les élections législatives de mai 2014 dans la partie flamande du pays, mais interdit tout gouvernement fédéral belge dirigé par la N-VA, Bart De Wever rêvant de rendre la Flandre indépendante.]. Ayant perdu 45 kilos avant le début de la campagne municipale, cet indépendantiste libéral voudrait bien mettre la Wallonie à la diète en réduisant les transferts d’argent public flamand dont elle bénéficie. En attendant, les Anversois n’ont sans doute pas plébiscité ce quadra fringant seulement pour ses promesses de bonne gestion des deniers publics. Pour Alain Grignard, délégué aux affaires islamiques au sein de la Sûreté fédérale belge, l’ascension de Bart De Wever ne tient pas non plus à ses proclamations indépendantistes : « Près de 90 % des électeurs de la N-VA s’opposent à l’indépendance de la Flandre. En revanche, empreint d’une identité culturelle très forte, le tissu social flamand se sent envahi par des corps étrangers. Les Anversois se sont donc prononcés sur les questions d’immigration que ce parti pose sans tabous. »[access capability= »lire_inedits »] Grignard s’inquiète de la prolifération des salafistes dans la région anversoise, berceau du groupuscule Sharia for Belgium[2. Qui a compté jusqu’à 200 sympathisants, mais dont les membres actifs dorment aujourd’hui dans les prisons belges lorsqu’ils n’accomplissent pas leur jihad en Syrie.].

Sans atteindre les sommets diversitaires de la capitale belge, où les Bruxellois de souche ne représentent plus qu’une grosse minorité, Anvers a vu naître ces dernières décennies une société multiculturelle et les frictions qui vont avec. Sur 512 000 Anversois, on dénombre 90 000 musulmans issus de l’immigration – dont 60 000 Marocains et 20 000 Turcs descendants des migrants venus travailler dans les mines – qui cohabitent avec les 12 000 juifs orthodoxes. Cette mosaïque de communautés se retrouve aux abords de la gare centrale, remarquable ouvrage d’architecture 1900 qui sépare le quartier musulman de Borgerhout – surnommé « Borgermarocco » pour les raisons que vous imaginez – de la petite Jérusalem anversoise, formée autour des échoppes de diamantaires. Côté avenue Carnot, les fast-foods halal voient affluer jeunes filles voilées, musulmans portant barbe et djellabah et quidams vêtus du traditionnel survêtement Nike ou Adidas. Cependant, on est loin du ghetto du quartier du Midi à Bruxelles : ici, les « de souche » n’ont pas déserté les rues qui conservent un certain cachet anversois. À quelques encablures, côté Pelikanstraat, les hassidim à chapeaux noirs et papillotes se promènent avec leurs épouses portant jupes, collants et cols au ras du cou comme il est de coutume dans les familles juives orthodoxes.

Entre les enfants d’Abraham, l’ignorance mutuelle prévaut les bons jours, la défiance les mauvais. Farouk, travailleur social fils d’immigrés marocains, met les pieds dans le plat : « La N-VA est dans le deux poids deux mesures permanent. La droite ne parle que des difficultés d’intégration de l’immigration musulmane, mais laisse la communauté juive ultra-orthodoxe vivre comme elle l’entend. Les juifs d’Anvers s’enferment dans un ghetto en étant mieux protégés que les Flamands de souche. Or, s’intégrer, ce n’est pas seulement vivre en paix, mais s’impliquer dans la vie de la cité ! »  Du ressentiment à la diatribe antisémite, la distance est parfois vite franchie chez certains « jeunes » sensibles aux imprécations « anti- sionistes » du Belge libanais Dyab Abou Jahjah, connu pour son rôle d’intermédiaire pendant les émeutes urbaines de novembre 2002 contre la police après le meurtre d’un instituteur marocain. Aujourd’hui, le fondateur de la « Ligue arabe européenne », dont la rhétorique emprunte à Malcolm X autant qu’à Nasser, a tribune ouverte dans le quotidien De Standaard, l’équivalent flamand du Monde.

Quand une poussée de fièvre survient, comme lors du récent attentat de Bruxelles, les initiatives judéo-musulmanes lancées par les élites religieuses et communautaires peinent à mobiliser les troupes. Raphaël Werner, président du Forum des organisations juives de Flandre, n’en disconvient pas : « Avec les musulmans, on vit les uns à côté des autres, en paix, sinon en bons termes. De temps en temps, les tensions au Moyen-Orient se répercutent ici. Cette semaine, des enfants musulmans ont jeté des pierres sur un bus d’enfants juifs. L’État nous traite peut-être un peu mieux, car les juifs ne posent pas de problèmes sécuritaires. » Traumatisée par les rafles et l’Holocauste, une majorité de la communauté juive anversoise vit en effet en vase clos, autour de ses sept écoles, dont certaines rechignent à enseigner la théorie de l’évolution ou à dispenser les cours d’éducation sexuelle exigés par l’État.  Au quotidien, cependant, on observe plutôt un séparatisme tranquille que des pulsions agressives. Et les minorités juive et musulmane n’ont pas le monopole du quant-à-soi, comme l’observe Raphaël Werner : « La population anversoise maintient une certaine distance avec les immigrés. Il y a beaucoup de discrimination dans le travail : quand vous vous appelez Mohamed, on vous raccroche au nez. » Quoique très vigilant face au racisme, Hicham, aujourd’hui marié à une Flamande, n’exonère pas sa communauté d’origine de ses responsabilités : « D’autres groupes, comme les Pakistanais, tout aussi pauvres, ne sombrent jamais dans la criminalité, car ils investissent beaucoup plus dans l’éducation de leurs enfants. »

Si elles s’intéressaient à la Flandre, nos orfraies antifascistes seraient sans doute fort déçues : nul ne pourrait accuser Bart De Wever de vouloir jeter les immigrés par-dessus bord. De l’aveu-même de son lieutenant André Gantman, en matière d’immigration, la rupture n’est pas pour demain : « On a repris certaines politiques appliquées dans la mandature précédente. C’est la démocratie, on ne peut pas tout changer d’un coup. » Son adjointe Lisbeth Homans s’est contentée de mettre fin à la réunion mensuelle entre élus et responsables des 40 mosquées de la ville. Comme disent les Anversois, le nouveau bourgmestre a « mis du bleu » – c’est-à-dire des policiers – dans les rues, tout en rognant sur les dépenses sociales. Bras droit de Bart De Wever, Homans entend faire des musulmans de bons petits Flamands, en les incitant à abandonner au moins certains traits de leur culture d’origine. Son pragmatisme n’interdit pas quelques bizarreries symboliques : selon El-Mzairh, arrivé de la région d’Agadir à l’âge de 20 ans, le ministre flamand de l’Intégration, membre de la N-VA, aurait fait distribuer au Maroc une brochure baroque décrétant que « la Belgique est un pays froid, qu’il ne faut pas faire de bruit à partir de 22 heures, car les Belges se couchent tôt pour partir tôt au travail ».

En dehors de ces fantaisies post-Dada, sur le terrain, il n’y a pas l’épaisseur d’une gaufre entre les politiques de la N-VA et celles de l’ancien maire socialiste Patrick Janssens, défait en 2012 – les deux formations étaient d’ailleurs alliées dans le gouverne- ment flamand sortant. Dès 2006, la gauche avait ouvert les hostilités sur le front du voile islamique, en interdisant, au nom de la nécessaire neutralité, le port d’insignes religieux aux fonctionnaires en contact avec le public. Il n’en fallait pas davantage pour que l’électorat arabo-musulman se sente trahi. Et dans un pays où les étrangers votent aux élections locales, quand les musulmans en appellent à leurs libertés individuelles pour défendre le port du hijab, la facture se paie comptant.

La querelle du foulard a pris une telle ampleur que les socialistes flamands du SPA ont fini par tourner  casa- que, par peur, disent les mauvaises langues, de voir le vote immigré leur échapper. Mais, au SPA, on se défend de toute improvisation terra- noviste[3. Souvenez-vous, pendant la présidentielle 2012 en France, cette boîte à idées de la gauche sociétale prônait l’abandon du prolo au profit de l’alliance bobos-immigrés]. S’il était prévu de réautoriser le voile dans la fonction publique en 2012, ce point précis du programme socialiste n’a pas été mis en avant pendant la campagne, comme l’explique Yasmine Kherbache, chef de l’opposition socialiste anversoise : « Au terme de six ans d’évaluation de notre politique de diversité, nous avons développé le principe de neutralité inclusive […] Au lieu de se focaliser sur les apparences, il est beaucoup plus important de défendre nos valeurs communes : les droits de l’homme, la séparation entre l’État et la religion, l’égalité homme/femme, le respect de l’identité sexuelle. » Cette approche strictement libérale de la vie en société ne se soucie pas du sort de la culture majoritaire. L’essentiel est le respect par tous de quelques règles éthiques qui garantissent l’insertion de chacun.

Nonobstant l’amitié sincère entre le nationaliste Gantman et la socialiste Kherbache, la guerre des mots fait rage entre leurs deux partis. S’ils constatent en chœur l’échec de l’intégration, ils ne s’accordent pas sur ses causes. Par exemple, André Gantman diagnostique un défaut de motivation chez ceux des immigrés qui ne font pas l’effort d’apprendre le flamand, non sans rappeler que la N-VA recrute ses élus les plus en vue au sein des communautés « juive, kurde, turque, et marocaine ». Autre son de cloche, du côté du SPA, où l’on rappelle volontiers qu’il appartient aux politiques de faire le premier pas vers l’Autre : « La cohésion sociale doit venir des deux côtés, insiste Yasmine Kherbache. Elle se crée par les rencontres et le respect mutuel. Auparavant, la ville distribuait des fascicules en plusieurs langues […]  Aujourd’hui, ces documents ne sont plus disponibles qu’en flamand. Ce changement est symptomatique d’une crispation. » Lorsque l’on soutient que la maîtrise de la langue est bien le moins que l’on puisse exiger d’un nouveau venu, Yasmine Kherbache ferraille contre les conceptions « identitaires » et « disciplinaires » du vivre-ensemble : mieux vaut inciter et responsabiliser que surveiller et punir. Issue d’un couple mixte algéro-belge, la sémillante socialiste prône le métissage comme remède à la crise identitaire. Dans le quartier où trône le café de son époux, « il y a des Africains qui jouent au basket avec les Chinois, des Vietnamiens, des Népalais, des Marocains, des Russes, bref, une  hyperdiversité qui crée beaucoup de lien social car on ne peut pas y vivre replié sur soi ». Le toujours plus faciliterait donc le mieux-vivre ? Contrairement à Bruxelles, Anvers ne se résigne pas à être un hall de gare. Il ne suffit pas, pour y être accepté, d’y poser sa tente et ses mœurs et d’y payer ses impôts. Certes, dans cette ancienne commune libre du Saint Empire romain germanique, jalouse de sa singularité, il n’est pas question d’imposer un même moule assimilationniste. Mais peut-être puise-t-elle dans sa longue tradition commerçante la capacité de conjurer le choc des identités.

D’ailleurs, une blague belge connaît un grand succès dans cette Flandre tentée par tous les séparatismes : « Un juif vient voir le roi et lui dit : “Sire, nous sommes les derniers Belges ! Tout le reste, c’est des Wallons et des Flamands.” »[/access]

*Photo : Hannah.