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Pas touche à la Très Sainte Entreprise !

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entreprise eric brunet

 Bien sûr, ça ne date pas d’hier, cette réhabilitation de l’Entreprise, avec un grand E,  et sa sanctification toujours plus grande qui l’ont transformée en nouvelle religion, avec ses articles de Foi, ses dogmes et ses mystères. On pourrait dater le phénomène du début des années 80 quand la gauche au pouvoir, toute honte bue, entama une trahison dont elle ne s’est toujours pas remise. C’était l’époque de Vive la Crise avec Yves Montand, qui mit la même ardeur à défendre l’Entreprise  que celle qu’il avait déployée pour célébrer les mérites du camarade Staline, ou encore la naissance médiatique de Bernard Tapie, figure héroïque du gagneur qui finit ministre de la Ville après avoir eu ce comportement de pirate qui caractérise le capitalisme moderne : ah, ces entreprises en difficulté rachetées par Tapie, les ouvriers de Testud devenus chômeurs du côté d’Hénin-Beaumont en gardent un souvenir ému quand ils mettent un bulletin Marine Le Pen dans l’urne…

Mais il faut reconnaître que depuis l’arrivée de Hollande, depuis le pacte de responsabilité, la vénération pour l’Entreprise a atteint des sommets dans les médias. Le Patron est un saint moderne et l’entrepreneur le seul héros qui vaille, peu importe si le gros qui est à la tête d’une multinationale du CAC 40 a réussi l’exploit de faire croire au vendeur de kebabs de Brive ou à l’artisan de Saint-Brieuc que leurs intérêts de classe sont les mêmes.  Ce discours atteint une intensité telle qu’il flirte désormais avec un poujadisme soft repeint hâtivement aux couleurs de la modernité dont Eric Brunet, qui gesticule sur BFM et RMC, est un des plus brillants représentants. Si nous parlons de poujadisme, ce n’est pas par un rapprochement hâtif. On rappellera que ce mouvement populiste des fifties initié par le célèbre « papetier de Saint-Céré » Pierre Poujade n’exaltait pas seulement les  petits  commerçants mais s’élevait aussi contre les hommes politiques, tous pourris, qui ne connaissaient rien à rien de ce que vivaient ces pauvres Français saignés à blanc par le fisc et les fonctionnaires qui étaient tous, eux, des paresseux.

Ce discours sur une supposée méconnaissance des réalités économiques par nos élus, Brunet l’a repris en fanfare il y a quelques jours en soumettant un de ces inénarrables sondages bidon à d’un échantillon d’auditeurs, d’internautes et de spectateurs, sûrement les mêmes qui avaient « voté » à une majorité écrasante pour la fin de la double nationalité  (surtout pour les Arabes) dans un sondage proposé puis retiré par Le Point. Il s’agissait pour Brunet d’obliger, (oui, oui, « obliger ») les députés, c’est-à-dire les élus du peuple, à faire un « stage en entreprise » car ces abrutis ne connaissent pas assez la « réalité économique » du pays. Et la mesure de rééducation proposée par le commissaire à la protection du patronat Brunet a donc été approuvée à 95%.

Peu importe finalement que Brunet n’ait fait que reprendre la proposition faite en mai par l’association Entreprise et Progrès d’un stage d’été pour les députés, ce n’est pas la première ni la dernière fois qu’un journaliste se fera l’écho servile des désirs des puissants. Ce qui est beaucoup plus gênant, ce sont les présupposés d’une telle idée.  La « réalité économique », ce serait les entreprises et rien que les entreprises (privées bien entendu) ;  le vrai travail n’existerait également que dans les entreprises comme, on peut l’imaginer, le goût du risque et de l’initiative selon une célèbre distinction de Denis Kessler entre risquophobes (le public) et risquophiles (le privé). Il est donc absolument inutile que nos députés connaissent finalement le travail des profs dans les zones difficiles, des infirmières dans les services d’urgence qui débordent, des travailleurs sociaux dans les poches de misère noire, des cheminots dans les TER délabrés, des policiers dans les banlieues ou des juges dans les tribunaux engorgés.

Non, tous ces gens-là ne participent en rien à la vie économique, d’ailleurs ce sont des fonctionnaires, ils sont très souvent syndiqués et en plus il y en a plein qui votent à gauche et qui peuvent encore se mettre en grève. Pareil pour les chercheurs, les assistantes sociales, les permanents associatifs, les militants de l’économie solidaire.  On aimerait pourtant voir Eric Brunet et ses amis patrons aller faire des stages dans un commissariat, une ZEP ou un centre de détention pour mineurs en milieu fermé. Mais bon, là, c’est pas pareil ;  là, on serait vite traité de partisan de la Révolution Culturelle ou de khmer rouge qui veut punir les élites d’être des élites. La preuve, ils ne produisent pas de richesses car seule l’entreprise produit de la richesse dans la vulgate libérale habituelle. Peu importe qu’un certain nombre de secteurs (encore) non marchands dont l’éducation  ou la santé produisent une richesse qui n’est pas mesurée par le PIB, ça c’est encore des théories gauchistes.

D’ailleurs, juste après les élus, ce sont les profs d’économie qui sont dans le collimateur. Dernière offensive en date, celle du député UMP Bernard Perrut qui sou­haite ins­tau­rer un stage obli­ga­toire de deux mois mini­mum en entre­prise pour les nou­veaux pro­fes­seurs de sciences économiques. Ces gens qui aiment la liberté d’entreprendre aiment décidément beaucoup le mot obligatoire pour ceux qu’ils soupçonnent de ne pas leur être assez soumis. Pourtant, si on en juge par les dernières questions posées au bac ES cuvée 2014, il est difficile d’imaginer davantage dans la ligne de la nouvelle doxa libérale : « Comment la flexibilité du marché du travail peut-elle réduire le chômage?» et « À quels risques économiques peuvent s’exposer les pays qui mènent une politique protectionniste?»

On en conclura que ces profs marxistes, barbus et pervertisseurs de la jeunesse ont dû être réduit au silence une fois pour toute. Parce que l’Entreprise, les hérétiques, elles n’aiment pas trop ça. Et c’est Eric Brunet qui doit être bien content.

*Photo : NOSSANT/SIPA. 00672991_000005.

 

 

Jihadisme, le FN et la gauche : le journal d’Alain Finkielkraut

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Mehdi Nemmouche (8 juin 2014)

Élisabeth Lévy. Mehdi Nemmouche, un Français de 29 ans soupçonné d’être l’auteur de l’attentat du Musée juif à Bruxelles, a été arrêté au cours d’un contrôle de routine à bord du bus Amsterdam-Marseille. Il aurait été initié au salafisme en prison avant d’accomplir son jihad en Syrie. Outre l’échec de l’intégration, que révèle le profil du tueur ?

Alain Finkielkraut. Dans l’Europe qui, selon la formule d’Ulrich Beck, « a prêté serment sur la fosse commune de l’Holocauste », les juifs sont à nouveau menacés. Ils sont redevenus des cibles. Leurs lieux de rassemblement cultuels, culturels ou scolaires font, et feront longtemps encore l’objet d’une protection policière. Bienvenue dans le XXIe siècle…

Cette Europe se vantait d’avoir apporté la paix à nos nations réconciliées. Elle doit maintenant faire face à l’accablante réalité d’un jihadisme diffus. L’auteur de la tuerie de Bruxelles n’est évidemment pas le soldat d’une gigantesque armée de l’ombre. Selon toute vraisemblance, il a, comme Mohamed Merah, agi de sa propre initiative. Mais cet auto-entrepreneur du terrorisme n’est pas pour autant un loup solitaire. C’est, paradoxe postmoderne, un loup grégaire.

Il a grandi à Roubaix, c’est-à-dire moins tant en France que dans la haine de la France. Il est né trop tard pour avoir pu participer à la « marche des Beurs ». Et si le film retraçant, trente ans après, cette grande épopée antiraciste a été un four retentissant, malgré l’activisme promotionnel de Jamel Debbouze, l’acteur préféré des Français, c’est que l’antiracisme est mort : les « Beurs » rejettent aujourd’hui avec dégoût cette appellation. Ils y voient, comme l’écrit Gilles Kepel, la marque lexicale du complot sioniste pour faire fondre comme beurre leur identité arabo-islamique dans le chaudron des potes de SOS Racisme touillé par l’Union des étudiants juifs de France. Au militantisme de la marche a succédé la radicalisation par l’écran et Kepel cite le cas de ce prédicateur qui poste un « selfie » où on le voit, depuis la Syrie, kalachnikov en main, appeler les fidèles à venir soutenir leurs frères dans le jihad. Le jihad par selfie est la preuve éclatante que notre monde ne ressemble à aucun autre.[access capability= »lire_inedits »]

À ceux qui font le voyage, on apprend le maniement des armes et on les renvoie en France pour mener des actions terroristes contre les lieux communautaires juifs afin d’entretenir l’« islamophobie » et de déclencher, à terme, « des guerres de religion sur le Vieux Continent aboutissant à la constitution d’enclaves ». Notre loup grégaire n’est donc pas un impulsif, c’est un animal cohérent et calculateur. Il a un but précis et il espère bien l’atteindre, non par lui-même mais par la multiplication des attentats dont il offre le modèle. De là sa détermination, sa froideur, sa force tranquille.

Deux jours après l’arrestation de Mehdi Nemmouche, je participais à la grande journée organisée par Radio France au Théâtre du Rond-Point des Champs-Élysées sur le thème : «  À qui/ à quoi accepteriez-vous de donner votre vie ? » Après avoir dit qu’il m’était impossible de répondre à la question car le courage ne se décide pas à l’avance, j’ai fait remarquer que les juifs, qu’ils fussent lâches ou héroïques, étaient aujourd’hui exposés à la cause des autres. Et j’ai souligné ce paradoxe de l’Europe post-hitlérienne. Le psychanalyste d’origine argentine Miguel Benasayag a alors pris la parole pour regretter qu’on fasse encore, en France, deux poids-deux mesures. Au lendemain de l’assassinat d’Ilan Halimi, le chef de l’État avait déclaré : « Quand on touche à un juif, on touche à la France. » Or, a dit Benasayag, jamais un président n’a eu ces mots pour un musulman. Cette intervention a été applaudie à tout rompre par la majorité des spectateurs, soulagés, semble-t-il, de pouvoir protester ainsi contre le favoritisme victimaire dont les juifs feraient l’objet. Telle était donc, pour ce public, la leçon de Bruxelles. Là où, face au jihadisme qui se diffuse peu à peu dans nos sociétés, je croyais l’inquiétude et la révolte unanimes, j’ai eu droit à la diffusion du dieudonnisme.

 

Le FN et le débat sur l’islamophobie (15 juin 2014)

Le fascisme ne trépassera pas

Peu après la divulgation du journal vidéo où Jean-Marie Le Pen promettait une nouvelle « fournée » à Patrick Bruel, Marine Le Pen a dénoncé la « faute politique » de son père puis ordonné le retrait de son blog vidéo du site du Front national. Y voyez-vous un tournant positif ou le signe d’une éventuelle duplicité frontiste ?

Jadis et naguère encore, quand Jean-Marie Le Pen proférait une énormité antisémite, son parti faisait corps avec lui. On ne critiquait pas le chef. Le chef est devenu président d’honneur et, quand celui-ci a dit de Patrick Bruel qui, avec d’autres artistes, avait sonné le tocsin au lendemain des élections européennes : « Écoutez, la prochaine fois, on fera une fournée », il a été immédiatement désavoué par tous les dirigeants du Front national, sa propre fille comprise.

Ce fossé qui se creuse entre le vieil homme et ses héritiers m’a irrésistiblement évoqué le livre de Pascal Bruckner : Un bon fils. C’est du père dont il est surtout question dans ce récit autobiographique : un père qui, pendant la guerre, est allé en Allemagne mettre ses capacités d’ingénieur au service de la firme Siemens et qui a professé, jusqu’à la fin de sa vie, un antisémitisme obsessionnel : « Ils ont tout corrompu, tout sali, tout piétiné. Ils veulent dominer le monde », martelait-il à son fils. Mais celui-ci ne s’est jamais laissé convaincre. Et nous lisons Un bon fils comme l’oraison funèbre d’un homme et d’un monde. Jean-Marie Le Pen et René Bruckner sont les derniers spécimens d’une Europe engloutie. Leur haine ne prend plus. Et cette nouvelle, qui devrait réjouir les antifascistes, les plonge, au contraire, dans l’angoisse et le désarroi. « Le fascisme ne trépassera pas ! », est leur slogan véritable, car ils ont éperdument besoin de ce repère. Pour s’épargner la douleur d’être orphelins et de penser à nouveaux frais, ils lui font donc du bouche-à-bouche. Ils expliquent doctement que le père et la fille se répartissent les rôles : à lui la transgression, à elle la dédiabolisation. Et ils dénoncent solennellement le « Rassemblement Brun Marine ». Ces apôtres du changement ne veulent surtout pas que l’époque ait changé, que le Front national ait changé, que l’antisémitisme ait changé, et que le présent diffère de l’image que les « heures les plus sombres de notre histoire » leur ont mise dans la tête. Dans un article sur le livre de Marc Bloch L’Étrange défaite, Raymond Aron a écrit cette phrase admirable : « La vanité française consiste à se reprocher toutes les fautes, sauf la faute décisive : la paresse de penser. » Cette paresse, aujourd’hui, a pour nom mémoire.

Certains antifascistes, il est vrai, reconnaissent que le Front national a évolué, mais c’est pour préciser aussitôt que l’islamophobie a pris le relais de l’antisémitisme. Les premiers fascistes, disent-ils, ont inventé la question juive ; leurs successeurs procèdent à la construction d’une question musulmane. Edwy Plenel tient ce raisonnement dans un article publié sur le site de Mediapart entre la tuerie de Bruxelles et la révélation du noyautage des écoles publiques de Birmingham – la deuxième ville d’Angleterre – par les islamistes radicaux : séparation des filles et des garçons dans les classes, appels à la prière dans la cour de récréation, suppression de l’enseignement des humanités, des arts et des autres religions, organisation de voyages à La Mecque…

Ces faits n’ébranlent pas l’antifasciste contemporain, ils renforcent encore sa détermination car l’antifascisme est un nominalisme. Pour conjurer toute tentation raciste, la pensée post-hitlérienne a fait ce choix ontologique radical : seuls les individus existent.  Les entités abstraites ou générales n’ont, pour elle, d’autre réalité que les noms qui servent à les désigner. Autrement dit, il n’y a pas d’islam, il n’y a que l’infinie variété des musulmans. À chaque offensive islamiste, le risque de l’essentialisation se profile et Plenel le dénonce pour qu’il ne puisse être dit que ces nouveaux Dreyfus que sont les musulmans n’ont pas trouvé leur Zola. On lui saura gré de nous mettre en garde contre la férocité des amalgames. Mais on s’interrogera aussi sur la pertinence d’une analyse qui prétend que l’islamophobie a remplacé l’antisémitisme alors même que l’antisémitisme islamiste fait rage.

En croyant nous prémunir contre le retour du mal, le nominalisme antifasciste efface consciencieusement la nouvelle figure de celui-ci.

 

La gauche en France (22 juin 2014)

Manuel Valls a prononcé une quasi-oraison funèbre de la gauche devant le conseil national du PS : « La gauche peut mourir », a-t-il dit à ses chers camarades. Il s’agissait d’abord d’intimider la gauche de son parti, en lui mettant le vieux revolver sur la tempe : voter contre le gouvernement, c’est faire le jeu du Front national. Reste que cet avertissement a été entendu comme un aveu. La gauche peut-elle mourir ? Est-elle déjà morte ?  

Rien ne va plus à gauche. Le Parti socialiste est exsangue, les militants se volatilisent, le gouvernement et le Président de la République battent des records d’impopularité. Il y a des raisons conjoncturelles à cette débâcle : les socialistes ont cru que l’anti-sarkozysme pouvait tenir lieu à la fois de propagande et de programme, ils paient très cher cette facilité. Mais le vrai problème est plus profond. La gauche, parti des Lumières, s’est identifiée, depuis sa naissance, à la grande aspiration prométhéenne de la modernité : amener la société à une prospérité toujours plus grande ou, comme l’écrit encore Leo Strauss, « donner une pleine réalisation aux droit naturels de chacun à une vie confortable et à l’épanouissement de toutes ses facultés de concert avec tous les autres ». Qu’est-ce même que la modernité sinon la victoire de la gauche plébéienne et égalitaire sur la morale aristocratique et sur la morale chrétienne ? D’ailleurs, il ne vient plus à l’idée de la droite, aussi nostalgique soit-elle, de vouloir dénouer l’alliance tissée par la gauche, comme le rappelle Jacques Julliard, entre l’idée de progrès et l’idée de justice. Elle dit seulement qu’elle est mieux à même, elle, la droite, de parvenir à cette fin. La gauche et la droite sont les deux visages d’une même ambition : placer l’homme sur le trône qui était autrefois celui de Dieu. Mais aujourd’hui, l’homme fait le compte de tout ce qui disparaît à mesure que s’établit son règne : les abeilles, les éléphants, le sable, les lucioles dont Pasolini, déjà, portait le deuil, et les animaux en général, réduits − quand ils ne sont pas exterminés − à l’état de matériaux malléables et invisibles comme les vaches dans les fermes géantes de l’élevage industriel. L’homme moderne a voulu réaliser le bonheur sur Terre et il a puisé toute sa combativité dans un ressentiment fondamental envers le monde tel qu’il était donné. Mais la fragilité a changé de camp et tout devient vertigineusement possible. Le temps est venu, comme l’écrivait Hannah Arendt, d’une conversion à la gratitude « pour les quelques choses élémentaires qui nous sont véritablement et invariablement données, comme la vie elle-même, l’existence de l’homme et le monde ». La gauche n’en prend pas le chemin et les écologistes, qu’ils soient à l’intérieur ou en dehors de la majorité, ne savent parler que le langage des droits.

Être moderne et de gauche, c’était aussi concevoir l’humanité comme une totalité en mouvement.  Or, la totalité se brise, l’humanité est en proie au choc des civilisations. De ce choc, la gauche ne veut rien savoir. Arc-boutée au schéma de la domination, elle mobilise toutes les écoles de sociologie contre la découverte ethnologique des différences culturelles entre les peuples. Le désaveu populaire dont elle est l’objet est le prix qu’elle paie pour sa docte ignorance. Mais ce n’est pas tout : au moment où le paradigme moderne subit le dur démenti du réel, la gauche s’identifie à ce qu’il a de plus inquiétant : la constitution progressive d’un sujet souverain, désoriginé, déterritorialisé, séparé de toute détermination, hors-histoire, hors-sexe et hors-sol, pur touriste, consommateur absolu, un être qui est ce qu’il veut être dans un monde perçu comme un catalogue d’options disponibles.

Il y a quelques années, Martine Aubry réunissait cinquante militants et chercheurs de gauche pour rédiger avec eux un livre intitulé : Changer de civilisation. Or, le programme qu’exigent les circonstances est : restons une civilisation. Pour que la gauche revive, il faudrait, de toute urgence, qu’elle cesse de penser à contretemps.[/access]

*Photo : Benoit P/AP/SIPA. AP21581107_000006. 

Petites bouchées froides

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ossip mandelstam darwich

Samedi 19 juillet 2014-21 ramadan 1435

Quelques photographies des festivités du 14 juillet circulent sur la Toile. Rached Ghannouchi, le gourou du parti islamiste Ennahda, y était, ainsi que son beau-fils, Rafik Abdessalem Bouchleka, qui a occupé le poste de « Sinistre des affaires étrangères », les affaires dans lesquelles il a trempé sont moins louches que crapuleuses, à l’instar de ce qu’on a appelé le « Sheratongate » et l’épisode du don chinois à la Tunisie versé dans le compte personnel du sinistre en question… Un nouveau Sakhr Materi, en somme, confondant les caisses de l’État et le grenier de la famille…

Une photo me semble toutefois choquante, moi qui n’aime pas l’exagération et l’afféterie avec lesquels cet adjectif est souvent employé : Abderrahim Zouari, l’une des figures de proue de l’ancien régime, à la réception du 14 juillet chez Son Excellence l’Ambassadeur de France, faisant la conversation au sinistre Bouchleka. L’ancien et le nouveau régimes face-à-face comme si de rien n’était, comme si rien n’avait changé, ou parce que tout se négocie et se monnaye, notamment les convictions politiques et religieuses. Accusé de « détournement de fonds publics et abus de pouvoir au cours de ses missions au sein du RCD », il a été emprisonné pendant plusieurs mois. Sa libération est des plus intrigantes, dans la mesure où les affaires dont il est soupçonné n’ont pas été tirées au clair et que l’on soupçonne un arrangement avec les islamistes. Son face-à-face avec Rafik Abdessalem Bouchelka, le gendre du gourou ,est le moins que l’on puisse dire une preuve accréditant ces hypothèses.

Démantèlement d’une cellule terroriste à Sidi Bouali, petit ville à 17 km au nord de Sousse. Selon les enquêteurs, les membres envisageaient un attentat contre l’hôtel Mövenpick à Sousse à l’occasion des festivités d’Aouessou et de la Fête de la République le 25 juillet. Il me semble bizarre que ces informations tombent si vite. Cela signifie — mais encore faut-il qu’il y ait un sens à quoi que ce soit qui se passe chez nous depuis que, quand même, nos soldats se font décimer avec autant de facilité — que tout est cousu de fil blanc : il est un curseur de la terreur, il est des gens, des caïds même derrière tout ce qui se passe, et tout cela est planifié. Beaucoup d’élus de la Constituante, de décideurs des partis au pouvoir et d’hommes de l’ombre sont derrière tout cela. On cherche à faire voter une loi contre le terrorisme et ça bloque. Je me demande s’il faut une loi pour la vie afin de lutter contre la mort. Je ne le pense pas et le temps nous montrera à toutes et à tous que le combat, le vrai, est plus simple que toutes ces manigances : certains noms, et on sait lesquels, doivent être convoqués, interrogés, accusés, jugés et condamnés. C’est aussi simple que cela : la Justice aujourd’hui entravée pour de fausses raisons, comme si les jugements qui ont eu lieu dans les années 80-90 relevaient de l’Inquisition ou de je ne sais quel autre forme de procès, alors que l’Islam politique et ses représentants ne sont pas, comme tout le prouve, éventail, alibi, excuse. Nous en avons assez vu en à peine trois ans pour nous en rendre compte. Il faut que cela cesse une fois pour toutes.

La mort d’un ami d’enfance, Amir Golli, au Mexique. J’ignorais qu’il travaillait si loin pour le compte d’une chaîne de câblage allemande très prisée chez nous et un peu partout dans le monde d’ailleurs. Amir, paix à son âme, est un ami d’enfance avec qui j’ai plusieurs points communs : les Scouts, le Croissant Rouge, la Gauche, la haine viscérale des fanatiques et l’Amour de la vie. Nous ne nous sommes pas vus longuement ces derniers temps, mais chaque retrouvaille, souvent par hasard dans un bistrot, était chaleureuse… C’est que tout nous unissait, notamment les bons souvenirs. Sa maman est toujours l’amie de ma maman, son papa le frérot du mien, et son oncle — le superbe Jamel — notre compagnon à tous les deux, vu qu’il nous a couvés un peu partout. C’est lui, le merveilleux Jamel que j’ai appelé pour présenter mes condoléances et en savoir davantage. Jamel me signifie que la mort d’Amir serait accidentelle et qu’elle resterait en litige. Je suis curieux de tout savoir, cela va de soi, mais je me préoccupe avant tout des délais de rapatriement du défunt. La Tunisie n’étant représentée auprès de l’État mexicain qu’à travers notre ambassade aux États-Unis, la procédure et le processus s’avéreront sûrement longs, pénibles et surtout impossibles pour la famille.

Feu Amir, je le pense, aurait été sensible à ce poème de Darwich. Je lui dédie ces vers en espérant pour tata Jalila (sa maman), ainsi que toute sa famille, qu’il reviendra incessamment sous peu au Pays, car comme on dit chez nous Une fois le sable refroidi, la douleur amoindrie.

Prépare-moi la terre, que je me repose
Car je t’aime jusqu’à l’épuisement
Ton matin est un fruit dédié aux chansons
Et ce soir est d’or
Nous nous appartenons lorsque l’ombre rejoint son ombre dans le marbre
Je ressemble à moi-même lorsque je me suspends
À un cou qui ne s’abandonne qu’aux étreintes des nuages
Tu es l’air se dénudant devant moi comme les larmes du raisin
L’origine de l’espèce des vagues quand elles s’agrippent au rivage
Et s’expatrient
Je t’aime, ô toi le commencement de mon âme, ô toi la fin

S’envolent les colombes
Se posent les colombes

Mon aimé et moi, deux voix en une seule lèvre
Moi, j’appartiens à mon aimé et mon aimé est à son étoile errante
Nous entrons dans le rêve mais il s’attarde pour se dérober à notre vue
Et quand mon aimé s’endort je me réveille pour protéger le rêve de ce qu’il voit
J’éloigne de lui les nuits qui ont passé avant notre rencontre
De mes propres mains je choisis nos jours
Comme il m’a choisi la rose de la table
Dors, ô mon aimé
Que la voix des murs monte à mes genoux
Dors, mon aimé
Que je descende en toi et sauve ton rêve d’une épine envieuse
Dors, mon aimé
Sur toi les tresses de ma chevelure. Sur toi la paix

Paix à toi, Amir, mon ami, mon frère — mon frère et ami.

Dimanche 20 juillet 2014-22 ramadan 1435

Journée à la plage. Une activité des plus actives sans beaucoup d’actions. Être là, à l’ombre de cette cabane et observer le monde, le mouvement des vagues, les faits et gestes des gens, les paroles, leurs échos notamment et tout ce magma en moi, tantôt violent, tantôt apaisé, souvent fertile et optimiste malgré les mauvaises nouvelles auxquelles nous avons droit à longueur de journée.

Je suis en train de relire L’Horizon est en feu. Cinq poètes russes du XXe siècle (Blok, Akhmatova, Mandelstam, Tsvetaieva, Brodsky), dans l’édition réalisée par Jean-Baptiste Para. Les poèmes choisis sont très beaux, mais la préface de Para est très pertinente, à l’instar de ces deux phrases qui l’ouvrent d’Ossip Mandelstam, phrases qui mutatis mutandis pourraient faire écho à la réalité tunisienne : « De quoi te plains-tu, il n’y a que chez nous que l’on respecte la poésie : on tue même pour elle. Ça n’existe nulle part ailleurs. »

Je ne me souviens pas avoir lu ces mots dans Le bruit du temps ou dans La quatrième prose, les deux seuls livres que je possède de Mandelstam. Je me demande d’ailleurs s’ils ne sont pas tirés de sa correspondance, mais ce que disait le poète juif et russe Mandelstam au début du siècle dernier fait plus que jamais sens dans le monde arabe et musulman aujourd’hui. Quoi de plus significatif par exemple que la condamnation au Qatar, pays qui non seulement respecte les Droits de l’Homme, mais surtout soutient les mouvements révolutionnaires dans les mondes arabe et islamique, d’un poète à quinze ans de prison ? Mohammed al-Ajami, dit Ibn al-Dhib, a d’abord été condamné à perpétuité puis à quinze ans de prison pour avoir loué « la révolution du jasmin », éloge à travers lequel il condamne par ricochet l’oligarchie princière qui règne sur son pays. N’eussent été les organisations internationales, Ibn al-Dhib, dont le nom de plume signifie « le fils du loup », aurait fini comme la bête du même nom dans le poème de Vigny…

*Photo : Ossip Mandelstam (wikicommons).

Ni Jeff Koons, ni la place du Tertre

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collectionneurs art

On pourrait s’étonner de rencontrer Annick et Louis Doucet chez eux, à Paris, au moment même où l’une des foires d’art contemporain les plus courues et les plus branchées de la planète se tient à Bâle. C’est que ces collectionneurs n’ont rien du couple branché qui investit dans un lapin géant en inox signé Jeff Koons. N’ayant pas d’argent à blanchir, acquérir des pièces de quelque artiste vendu sous le label « approuvé par François Pinault » ne les intéresse pas plus. Les Doucet ne sont pas des spéculateurs. Ce sont des Français moyens, banals serait-on tenté de dire, si on ne se fiait qu’aux apparences. Mais à la différence du ménage lambda, les Doucet, au lieu d’investir une fortune qu’ils ne possèdent pas dans l’achat d’une grosse cylindrée, achètent de l’art.

Nés en province où ils ont grandi à l’époque de l’après-guerre, quand l’offre culturelle y était absente, ils ne semblaient pas prédestinés à fréquenter le monde de l’art. « Tous les deux, explique Louis, nous avons eu la chance d’être tombés sur des profs d’histoire qui nous ont sensibilisés à l’art et, évidemment, pas seulement à l’art contemporain. Et puis, par bonheur, nous avons eu l’un comme l’autre, des parents curieux des choses et qui nous emmenaient pendant les vacances visiter les musées un peu partout en France et à l’étranger. » Le résultat ? Dans leur appartement, s’entassent près de 6000 œuvres, majoritairement des dessins. Leur histoire n’est pas sans rappeler la destinée de ce couple d’Américains, Dorothy et Herbert Vogel, que d’aucuns ont qualifiés de « proletarian art collectors ». D’origine et de statut plutôt modestes, les Vogel, fonctionnaires de l’État de New York, avaient réussi à amasser, pièce par pièce, une des plus importantes collections d’art minimaliste et conceptuel des États-Unis. Louis Doucet ne cache pas son admiration pour eux. Peut-être que l’aventure extraordinaire de la collection Vogel, longtemps ignorée, avant d’être âprement disputée par des musées prestigieux, aide les Doucet à relativiser les regards moqueurs ou les remarques « entendues » de leurs relations : « Ça vaudra combien, plus tard ? » Et Louis de raconter : « Il y a quelqu’un qui est venu chez nous, récemment, et s’est mis à contempler l’œuvre accrochée sur le mur d’en face. « Oh, vous avez un Niki de Saint Phalle ! » J’ai répondu que ce n’était pas Niki de Saint Phalle, mais une artiste marseillaise de 50 ans. Immédiatement, la personne s’est désintéressée de la pièce ! » [access capability= »lire_inedits »]

Coupables de se laisser dévorer par une passion excentrique, les Doucet ont aggravé leur cas en s’inventant mécènes. Que ce soit par le biais d’institutions artistiques telles que MacParis et la galerie associative du Haut-Pavé, ou par l’intermédiaire de l’association Cynorrhodon, qu’ils ont fondée avec le noble objectif de troubler « les scléroses intellectuelles et les conservatismes esthétiques », Annick et Louis tentent l’impossible : susciter l’intérêt du public pour l’art contemporain et préserver la diversité de la création en France. L’éclectisme demeure d’ailleurs la caractéristique première de leur collection. Et pour cause : « Jeune, j’ai vu à Paris trois expositions qui m’ont marqué, explique Louis. Il s’agissait de Charles Lapicque, de Pierre Soulages et des trois frères Duchamp. Difficile d’avoir un goût plus varié. Mais depuis lors, autrement dit dès les années 1960, je suis resté très hétérogène dans mes choix. ». Ainsi, la collection est hétéroclite : on y trouve des travaux de qualité exceptionnelle, tout comme d’autres, plus médiocres, qui risquent de ne pas résister à l’épreuve du temps. Paradoxalement, le caractère inégal des œuvres garantit peut-être la richesse de l’ensemble. : « Les gens disent que Jeff Koons, c’est l’imposture, et ils n’ont pas forcément tort, argumente Louis. Le problème, c’est qu’ils jettent le bébé avec l’eau du bain, s’obstinant à répéter que, de manière générale, l’art contemporain est une imposture. Mais l’art de demain, ce n’est ni Jeff Koons ni les peintres de la place du Tertre. L’art de demain, c’est tous ceux qui sont au milieu. »

Si, un plaisir purement individuel est le moteur de toute collection, les Doucet ont dépassé le stade de l’hédonisme pour adopter une posture quasi militante. Contribuer au changement de la mauvaise réputation de l’art contemporain, inciter les jeunes à pousser les portes des galeries, aider les artistes, multiplier les lieux d’exposition − autant d’objectifs que la politique culturelle de l’État ne fait même plus semblant de viser. Cependant, l’art officiel en France reste néanmoins une affaire essentiellement étatique. Sans hésiter à dénoncer la doxa totalitaire de l’art d’État, Louis Doucet écrit, dans la lettre d’information de son association Cynorrhodon : « Ce que l’État décide de nous montrer, ce sont des artistes plasticiens qui ont, à ses yeux, réussi. La définition de la réussite − et, par conséquent, de l’échec − reste aux mains de commis qui disposent du double pouvoir de reconnaître et de récompenser ladite réussite et de donner les moyens matériels de (sur)vivre aux seuls plasticiens qui se conforment aux dogmes qu’ils ont eux-mêmes fixés. »
Au moins, à l’époque des impressionnistes, ne manquait-il pas de voix fortes pour s’élever contre la pensée unique qu’incarnait alors le Salon de Paris. Il suffit d’évoquer les Zola, les Mallarmé, les Baudelaire… Or, depuis de nombreuses années, la critique ne suscite plus ni débats ni antagonismes, pourtant essentiels au maintien d’une scène artistique réellement inventive. Les rédacteurs responsables des pages « Arts » s’emploient à promouvoir la vision de l’art contemporain imposée par l’État, s’enthousiasmant devant les artistes « à succès » et passant sous silence tous les autres. Louis Doucet en donne un exemple éloquent : « Il n’y a pas longtemps, deux expositions se sont déroulées simultanément au Centre Pompidou, une de Roy Lichtenstein et une de Simon Hantaï. Le critique du Monde a loué l’exposition de Lichtenstein, tout en déplorant qu’il ne lui ait été réservé qu’une petite salle tandis que la grande salle avait été attribuée à celui qu’il a qualifié d’ »artiste mineur », à savoir Hantaï. Certes, Hantaï est peu connu, mais c’est un artiste immense ! Au final, nous avons eu une queue de 300 mètres devant Lichtenstein et trois personnes pour voir Hantaï.».

Que faire ? Surtout réfléchir. Car avant de « dénoncer le système », ce qu’Annick et Louis Doucet font très intelligemment, chacun de nous devrait se demander s’il ressent un besoin d’art.
Un besoin qui ne se manifeste pas forcément par la volonté de posséder une œuvre, mais simplement par la nécessité d’en découvrir, dans les musées comme dans les galeries, où l’entrée, comme la sortie, est libre. [/access]

* Photo : Hannah

Louis de Funès aurait cent ans

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de funès gendarme

Aux côtés de Péguy, de Duras et de Jaurès, tous célébrés en 2014, il serait bon de ne pas trop vite oublier un autre qui, vivant, serait centenaire cette année : Louis de Funès, né le 31 juillet 1914. S’il m’est particulièrement agréable de rappeler en ces quelques lignes la mémoire de cet acteur souvent sous-estimé car jugé trop productif et son jeu trop « mécanique », c’est que je le tiens pour un parfait génie, qui ne fit jamais que de l’admirable, même lorsque sa prestation se trouvait sertie en un cadre indigne d’elle. Ainsi par exemple d’Oscar, pièce de boulevard sans envergure aucune et qui serait tombée cent fois dans l’oubli déjà sans le génie du grand de Funès, lui seul parvenant à transformer ce vaudeville épais en irrésistible cavalcade de l’exubérance risible où l’excès apparaît non point comme un surjeu auquel se laisserait aller l’acteur mais au contraire comme une dimension essentielle de son art et de la visée qui le porte à incandescence, celle d’un rire total. Car de Funès est l’homme qui parvient à rendre hilarant le fait de descendre un escalier, de le monter, de s’arrêter au milieu, d’allumer un cigare, de passer une robe de chambre ou de dodeliner de la tête – bref, il est l’homme par qui tout, absolument tout, devient matière à rire. De Funès est l’homme du rire intégral surgissant d’une perpétuelle et permanente conflagration de la réalité avec elle-même autour de cette tornade d’énergie zygomatique qu’il incarne.

Chez la plupart des acteurs comiques, le rire est un accident qui survient à leur essence au moment où la situation l’exige, où le dialogue le permet, tandis qu’il est chez de Funès la substance même de l’acteur, ou plutôt du personnage : cette substance ne le quitte pas, ne surgit ni ne disparaît jamais. Elle est lui, il est elle ; et, plus qu’une juxtaposition parfaite, se réalise alors une singulière et géniale fusion entre hilarité et personnage. Jouvet parvenait du plus dérisoire dialogue à faire un instant de grande littérature ; de Funès, lui, réussissait à faire du moindre tressaillement un moment de comique inoubliable. Dans Le Gendarme de Saint-Tropez, par exemple, il lui suffit de descendre d’un car, sur le port de Saint-Tropez, sans même faire quelques pas, pour être absolument irrésistible de drôlerie déjà.

En quelques secondes, d’une seule posture, d’un froncement de sourcil, d’un port de tête, d’un sourire vicieux et ambitieux, il pose intégralement son personnage, le fait éclater au visage du spectateur comme si tout était joué dans ces quelques secondes anthologiques durant lesquelles De Funès, en plissant un œil, les mains sur les hanches, ne fait que tourner la tête de quelques degrés… rien de plus ; pourtant, déjà, le rire jaillit, irrépressible. Jamais il n’en fait « trop », comme aiment à le répéter les esprits chagrins épris du mépris satisfait dont ils aiment à couvrir l’un des plus grands acteurs français : lorsque celui-ci verbigère, tressaute, hirsute, s’exubère, s’exorbite, se dilate et se disperse, il n’en fait pas « trop », bien au contraire, il en fait juste assez pour ne pas se contenter de faire rire par tel geste ou tel acte précis mais au contraire pour réussir à être le rire. Car cet acteur à proprement parler ne provoque pas le rire chez le spectateur, il le fait surgir de son personnage même, en toutes ses dimensions et en chacun de ses mouvements, chacune de ses paroles – même ses silences immobiles devenant par une manière de transsubstantiation géniale un esclaffement d’hilarité chez celui qui les regarde.

Une telle singularité est, à elle seule, une excellente raison pour voir et revoir s’agiter sous nos yeux celui qui parvint à faire de Ludovic Cruchot, Léopold Saroyan, Stanislas Lefort, Don Salluste et de tant d’autres, plus que des personnages, des caractères aujourd’hui inoubliables.

Petites bouchées froides

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mishima tunisie duras

Mercredi 16 juillet 2014-18 ramadan 1435

Une scène d’adoubement que j’adore, extraite de Kingdom of Heaven, le péplum de Ridley Scott (2005) : « À genoux ! Sois sans peur face à tes ennemis. Sois brave et droit pour être aimé de Dieu. Dis toujours la vérité, même si cela doit te coûter la vie. Sauvegarde les faibles et garde-toi du mal. Tel est ton serment. (Le seigneur gifle l’homme à genoux) Et ceci pour ne pas l’oublier ! Debout, chevalier ! »

Dieu que je voudrais être ce chevalier adoubé, le preux serviteur d’un seigneur et d’une cause. Mais par les temps qui courent, en ces temps de trahisons à répétition, de mensonges généralisés, de haines accumulées, les meilleurs sont aujourd’hui condamnés au statut de rônin. Il est important de rappeler le sens originel des mots, à l’instar de celui de rônin, qui, en japonais, signifie « flottant, libre », et par conséquent bâtard. Oui, un rônin est un samouraï sans maître, c’est-à-dire un samouraï qui a perdu son maître, soit parce que celui-ci s’est séparé de lui l’ayant jugé inapte à son service, soit parce que le maître en question a été tué, ce qui signifie que le samouraï n’a pas réussi à protéger son maître et si tel est le cas, alors il sera inapte à servir qui que ce soit et doit impérativement procéder au suicide rituel, le seppuku. Aussi doit-on s’arrêter sur la signification profonde du mot samouraï, qui n’est rien d’autre que l’infinitif « servir », un verbe à l’infinitif pour désigner un soldat dont la vie, l’existence même n’a de sens que pour servir le maître, le daimyo. Un verbe qui n’attend que la force active du sujet pour être conjugué, mis en branle, devenir actif à son tour.

Pour s’en rendre compte, il faut s’attarder sur le superbe manuel des samouraïs, rédigé par Jocho Yamamoto, Hagakure, ainsi que le très problématique et néanmoins passionnant livre de Mishima, Le Japon moderne et l’éthique du samouraï, et l’essai que Marguerite Yourcenar a consacré à ce dernier, Mishima ou la passion du vide.

Suis à Hammam-Sousse, sans véritable accès à Internet, mais ayant pu consulter ma messagerie électronique, j’ai appris, grâce à un courriel de Daoud B., que la première page de ce journal sera publiée à 17h dans Causeur, accompagnée de la petite note introductive écrite pour l’occasion. J’en suis heureux, voire ravi, dans la mesure où j’attends les réactions des lecteurs de Causeur, amis et ennemis confondus…

22h30. Au café avec Boj, Néjib, Moez. Une partie de rami au cours de laquelle je ridiculise mes amis. Je suis gâté par les cartes et je ne manque pas de bien jouer. Nous avons beaucoup ri. Nos rires d’enfants, dont la moyenne d’âge est de quarante voire quarante-cinq ans, nous fait remarquer dans ce café « semi-touristique » de la zone pseudo-huppée de la route d’El Kantaoui, zone infestée de prostituées en mal de clients en ce saint mois. Mais passons… Soudain l’atmosphère est plombée par une terrible nouvelle provenant du mont Châambi : des soldats auraient trouvé la mort pendant la rupture du jeûne ; pris en traître, ils auraient été victimes d’une attaque au lance-roquettes ; on n’est pas sûr des informations, mais parle d’une vingtaine de morts… Les visages se sont vite fermés. Les rires ont cédé le pas à la tristesse, à l’angoisse et à la haine que nous autres Tunisiens éprouvons de plus en plus à l’égard de ces assassins djihadistes. Je crois être en droit de distinguer les Tunisiens des djihadistes, ces derniers niant les valeurs de la République et voulant nous imposer la charia. Je suis toutefois convaincu qu’ils n’auront jamais gain de cause. Nous, les Tunisiens, les vrais, résisterons jusqu’au dernier souffle pour que ces bêtes surgies des ténèbres retournent à leurs grottes.

 

J’essaye néanmoins de consoler mes compagnons et de dire que chaque nouvelle attaque ou frappe de ce genre témoigne de cette énergie du désespoir des fanatiques dont le sort est scellé. Je m’efforce également de ne pas y penser. Je me rappelle Cioran et ce qu’il dit des kamikazes, des fanatiques et des candidats au martyre :

 

« 5 juin [1969]/ Qu’est-ce qu’un martyr ? C’est un orgueilleux hors pair et un monstre d’égoïsme… intellectuel, car il ne veut ni ne peut concevoir les raisons des autres. Et puisqu’on ne s’incline pas devant sa volonté, il préfère périr que de céder.

 

On peut admirer un martyr, on ne l’apprécie pas. On aime mieux la société d’un sophiste que d’un martyr. Le martyr n’entre pas dans vos raisons, le sophiste, lui, entre dans toutes les raisons.

 

On ne discute pas avec un candidat au martyre.

 

Le fanatisme est la mort de la conversation. » (Cahiers, p. 737)

 

 

Jeudi 17 juillet 2014-19 ramadan 1435

 

2h05. Nour m’appelle pour m’annoncer que, selon les communiqués officiels qu’il vient d’écouter à la radio, deux soldats ont trouvé la mort et cinq autres ont été blessés, alors qu’un seul djihadiste a été abattu. Il est temps, me dis-je, que l’armée et la gendarmerie nationales en finissent avec cette plaie nommée djihadisme. Certes, la volonté politique semble ne pas suivre, mais je pense que — hélas, trois fois hélas plus grâce qu’à cause de ce type d’opérations — ladite couardise politique devra se pourvoir d’une belle paire de burnes afin de ne pas se faire jeter une fois pour toutes par la colère, la nôtre, qui commence à gronder comme pendant l’été dernier après l’assassinat du député feu Mohamed Brahmi et celui de nos soldats au même endroit, le mont Châambi.

Je pense intimement que cette mascarade doit cesser et que les masques doivent tomber — les masques et les têtes qui les portent, cela va sans dire — parce que tout cela nous est étranger et ce qui nous est étranger doit être combattu, un point, c’est tout. Nous devons couper l’organe gangrené afin que tout le corps ne soit pas contaminé. Il est temps de le faire, plus que jamais.

 

5h52. Avec tout ce qui se passe en Tunisie, j’ai l’impression de passer mon temps au chevet d’un mourant ou, au mieux, d’un convalescent. Ce qui est bizarre, c’est que je ne peux pas dire que rien ne va plus pour débrancher le patient ou l’euthanasier ; je ne peux pas non plus dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, parce que cela consisterait à revenir aux anciennes pratiques de l’ancien régime, c’est-à-dire à une espèce de survie artificielle. Il est encore une fois temps de trouver les bonnes solutions. Il est plus que jamais temps que nous regardions dans le blanc des yeux la bête qui progressivement et à la vitesse de la lumière se transforme en un immaîtrisable monstre. Lui assener le coup de grâce s’impose désormais. Néanmoins, cela sera impossible avec l’absence de toute volonté politique digne de ce nom.

                     

Vendredi 18 juillet 2014-20 ramadan 1435

 

Avec Boj, le grand, l’infini, le poète, le frère, l’ami, le voisin, le cot(h)urne, nous avons vécu, durant ces derniers jours passés ensemble, une espèce de convalescence, à Hammam-Sousse, et nous avons parlé, beaucoup trop parlé même, si bien que la parole, entre nous, désormais, a un autre sens, et cela ne se ressent pas en présence des autres. Les autres, qui sont nos frères, camarades et amis, à l’instar de Néji, Farazdak, Rezaieg, Zakzouk, ne sont pas les autres, ils sont également nous. Mais, il faut que je le dise : Boj et moi, sans parler, sans cligner de l’œil, sans rien signifier, sans quoi que ce soit, nous agissons. Beaucoup de personnes en ces temps d’infamie réagissent, alors que d’autres agissent. Un prétendu philosophe du nom de Frédéric Schiffter semble me chercher noise parce que Roland [Jaccard] m’a adoubé, sans parler des coulisses que je devine déjà par rapport à Causeur… Ses commentaires et prises de parole à mon endroit sont d’une méchanceté maladive, si bien que beaucoup de mes lecteurs et « amis virtuels » ont riposté.

En vérité, je vous le dis : avoir raison, ici en Tunisie ou partout ailleurs, est un tort : le bilan de l’opération assassine s’est élevé à 14 victimes et à une vingtaine de blessés. Dans certaines mosquées inféodées aux salafistes, il y aurait même eu des signes de joie, de triomphalisme… Il faut décidément de tout pour faire un monde : entre un pseudo-philosophe hargneux, jaloux et vindicatif qui veut tuer symboliquement, des assassins fanatisés qui tuent pour de vrai, une militante féministe qui s’est avérée être une mythomane et bonne pour la camisole — nous sommes assiégés au point de ne pas savoir où donner de la tête, et pourtant nous devons ne pas nous laisser surprendre, encore moins abattre par ces crapules.

Boj est dans la cuisine, il prépare à manger pour le souhour, la collation habituelle précédant le jeûne. Ce sera du masfouf, couscous fin qu’on mange sucré avec des raisins ou des dattes ou des fruits secs. Je l’appelle pour lui dire ce poème de Mahmoud Darwich, d’abord en arabe, ensuite en français dans ma traduction : « Ils m’aiment mort afin de pouvoir dire : il était des nôtres et il nous appartenait. J’ai entendu les mêmes pas. Voilà vingt ans qu’ils frappent au mur de la nuit. Ils viennent et n’ouvrent pas la porte. Mais les voilà qui entrent. En sortent trois : un poète, un tueur, un lecteur. — Ne buvez-vous pas de vin ? ai-je demandé. — Nous boirons, ont-ils répondu. Quand me tirerez-vous dessus ? ai-je repris. — Patience ! ont-il répliqué. Ils ont aligné les verres et se sont mis à chanter pour le peuple. — Quand allez-vous commencer mon exécution ? ai-je demandé. — Nous avons déjà commencé, ont-ils répondu. — Pourquoi as-tu attribué à l’âme des chaussures ? — Pour qu’elle marche sur terre, ai-je répondu. — Pourquoi, ont-ils repris, as-tu écrit le poème en blanc, alors que la terre est très noire ? — Parce que trente mers se déversent dans mon cœur, ai-je répondu. — Pourquoi aimes-tu le vin français ? — Parce que je suis digne de la plus belle des femmes, ai-je dit. Ils m’ont alors demandé : Comment souhaites-tu ta mort ? — Bleue comme des étoiles qui s’égouttent du plafond. — Souhaitez-vous plus de vin ? — Nous boirons, ont-ils répondu. J’ai alors dit : Je vous demanderais d’être lents, de me tuer petit à petit afin que j’écrive un dernier poème à l’élue de mon cœur. Mais ils rient et ne volent de la maison que les paroles que je réservais à l’élue de mon cœur. » (« Ils m’aiment mort », in Moins de roses, 1986.)

Boj est en émoi… Je suis heureux qu’il trouve à la fois belle et fidèle la version française. Cioran avait raison de confier, dans l’un de ses entretiens, que lire la poésie, la fréquenter et la vivre permet d’éviter « le desséchement intérieur ». La lecture d’un seul vrai poème, comme celui qui précède, en est la preuve et l’illustration.

*Photo : kyodowc102026.JPG k/NEWSCOM/SIPA. SIPAUSA31265097_000001. 

Art officiel, art mondialisé

art officiel paris

La France est redevenue une grande nation de football et c’est tant mieux. On a le droit d’être nostalgique de l’époque où elle était aussi championne des arts. Les artistes les plus renommés vivaient et travaillaient à Paris et grâce à eux, nos paysages naturels et humains, des danseuses de french cancan à la montagne Sainte-Victoire, appartiennent désormais au patrimoine esthétique de l’humanité.

Depuis, deux guerres mondiales et la mondialisation sont passées par là ; et les Picasso, Braque, Zadkine, Soutine, Modigliani et Matisse d’aujourd’hui, s’ils existent, n’habitent plus Montparnasse. Les jeunes ont déserté Paris et ses chambres de bonne hors de prix pour se rapprocher de leurs clients new-yorkais fortunés, des galeries et des logements bon marché de Berlin, pour ne pas parler des collectionneurs chinois.

À vrai dire, il n’est pas certain que l’on puisse encore parler d’un art français, chinois ou américain. L’art n’a pas échappé à la mondialisation marchande : largement délivré de tout ancrage national ou territorial, il est adapté au goût d’élites hors-sol qui se soucient plus d’épater le bourgeois à coups de transgressions factices que d’élever leur âme au contact de la beauté.[access capability= »lire_inedits »]

Il est vrai que notre pays a de beaux restes, avec des marchands, des galeries et des maisons de vente qui comptent et des collectionneurs qui, en dépit des incertitudes fiscales, s’obstinent à acheter des œuvres qu’ils aiment. Par ailleurs, on ne saurait rendre la France responsable de la folie spéculative qui voit la cote de certains artistes atteindre des niveaux déraisonnables.

Reste que le déclin français a aussi une cause spécifiquement française qui tient à l’intervention de l’État. Il n’est pas choquant en soi que les pouvoirs publics aient une politique de l’art : ce qui l’est plus, c’est que les largesses de l’État aient presque exclusivement profité à l’art le plus conceptuel, le plus abscons et le moins susceptible de plaire au grand public. « L’art est pour moi quelque chose qui se pense avant d’être quelque chose qui se voit », déclare la directrice du Fonds régional d’art contemporain de Lorraine, qui s’enorgueillit d’avoir acheté des œuvres immatérielles. Au risque de passer pour des béotiens, on peut penser que dépenser l’argent du contribuable pour acheter du vent, c’est, pardonnez-moi l’expression, du foutage de gueule.

Ne désespérons pas, il y a encore des artistes qui se soucient de nous instruire et de nous enchanter, conformément au programme défini par Horace (docere et delectare). Reste que, si nous n’y prenons pas garde, le ministère de la Culture finira par tuer l’art. [/access]

*Image : Soleil.

Les mots interdits et l’ordre moral

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censure morale ecole

Un proviseur du Puy-de-Dôme a donc été condamné par le tribunal de Clermont-Ferrand à trois mois de prison avec sursis, mise à l’épreuve durant deux ans et obligation de soins.

Je connais mal l’affaire, c’est à peine si je sais que ledit proviseur avait le harcèlement facile, et que cette condamnation clôt une longue patience, comme seule l’Education Nationale sait en avoir. Mais ce n’est pas là le nœud du problème, quoi qu’on puisse en penser.
Ledit proviseur a été vu en tin de se masturber devant son ordinateur : rappelons que les proviseurs par définition logent sur leur lieu de travail, et que la distinction entre espace privé et espace public, en ce qui les concerne, est loin d’être facile. Faut-il donc supposer qu’un chef d’établissement est en service vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et qu’il doit donc s’interdire tout ce qui ne se fait pas dans l’exercice de la fonction ? Dans les années 1920, une institutrice bourguignonne avait été radiée parce qu’elle avait un amant, et qu’un membre de l’enseignement doit sans cesse montrer l’exemple : c’était un souvenir, en pleine IIIème République laïcarde, de ‘époque où c’étaient des bonnes sœurs qui s’occupaient de faire la classe. Fallait-il un brevet de virginité pour enseigner ?

Par ailleurs, « c’est une voisine, logeant dans un immeuble proche du lycée qui l’a aperçu depuis sa fenêtre. Elle a averti l’établissement, qui a ensuite fait un signalement auprès du parquet », a indiqué à l’AFP l’avocate du proviseur, Me Clémence Freydefont. Curieuse voisine — qui s’était portée partie civile et a été l’heureuse bénéficiaire d’une amende de 300 euros à laquelle a été condamné ledit proviseur : le voyeurisme outré fait donc partie désormais des pratiques du bon voisinage ? Mon dieu, mes voisins peuvent donc me déférer au Parquet, car, je le confesse (un mot que Brassens fait systématiquement rimer avec fesses), il m’arrive d’avoir chez moi des comportements que je n’aurais pas en public. Et ce n’est pas une aumône de 300 euros qu’ils recevraient, les bougres… Ou 300 par jour.

Enfin, cerise sur le gâteau, « l’analyse de l’ordinateur du proviseur a révélé que ce dernier consultait « des sites pornographiques mettant en scène des majeurs ayant des relations sexuelles sadomasochistes ». Il s’est également connecté « une seule et unique fois » à un site étranger de partage d’images, montrant « des enfants dénudés, mais pas en situation d’être exploités sexuellement », a précisé l’avocate, précisant que son client « n’était nullement poursuivi pour détention d’images pédopornographiques ». »
Bref, rien d’interdit. Et il m’arrive — comme à nous tous — de me connecter à des sites fort étranges ! Et je confesse (derechef) avoir dans ma bibliothèque une foultitude de livres que l’Inquisition aurait mis au bûcher — et moi avec ! J’ai même écrit la Société pornographique grâce à ma consultation scrupuleuse de ce que l’on trouve sur le Net.

Nous sommes entrés, depuis que la crise frappe, dans une ère de grande moralité. Les délassements du proviseur auraient fait sourire la voisine dans les années 1970 — peut-être même, à l’époque du swinging Paris, la voisine serait-elle allée participer aux ébats SM du cher homme esseulé. J’ai publié, au début des années 1990, des romans à caractère érotique (et un peu plus, même) que l’éditeur m’a avoué ne plus oser ressortir aujourd’hui, sinon sous le manteau. Le même refuse désormais tout ouvrage dans lequel on appelle un chat une chatte, et où les comportements dépassent les bleuettes inoffensives de 50 shades of nothing interesting. Il en est à publier des romans à l’eau de rose américains, où il est question de Beautiful Bastard / Stranger, et où le « héros » est invariablement un homme d’affaires (j’espère que vous sentez tout le potentiel érotique de ces mots, « homme d’affaires » ou « financier », en ces temps de crise et de vaches maigres — le renouveau du Prince charmant, il est là, il sort d’HEC ou de Paris-Dauphine, ces deux temples du conformisme économique et de la culture zéro) et l’héroïne une stagiaire provinciale qui rêve de situations expérimentales pourvu qu’elles se concluent avec une bague au doigt — fi !

J’ai raconté il y a quelques mois comment le ministère de l’Education répugnait à certains mots comme « élitisme » et « conformisme ». Mais le vrai conformisme, il est là, dans la vague de pudibonderie qui déferle aujourd’hui. Pendant que not’ bon maît’ passe de la Pompadour à la Dubarry au vu et au susse (comme disait Bérurier) de tous les amateurs de Vespa, nous sommes, nous pécores, nous valetaille, confiné(e)s dans le sexuellement correct.
Ma foi, quels que soient les travers du proviseur condamné pour (pour quoi, exactement ? Je n’arrive pas à saisir ce qu’il a fait de répréhensible, dans les termes du jugement), je le salue : obsédés de tous les horizons, mettez désormais de lourdes tentures à vos fenêtres — comme d’autres mettent des voiles sur les désirs de leurs épouses et de leurs filles.

*Photo : Skye suicide.

Petites bouchées froides

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paul celan allemagne

Un statut d’Emna Rémili, brillante romancière et universitaire arabophone, m’attriste, la détresse qu’il exprime étant celle de toute une partie de l’intelligentsia et même de la nation tunisienne : « Rien ne mérite l’écriture… Rien ne mérite d’être commenté… Rien ne mérite quoi que ce soit… Le vide a réussi à m’engloutir… » Des mots qui me rappellent ceux d’un autre pays, d’une autre langue, d’un autre âge, d’une autre révolution, d’une autre détresse — les mots, le génie, la poésie, la sensibilité, la grandeur, la délicatesse, la faiblesse d’une Marina Tsvetaieva. Sans sa fin tragique, cela va de soi ! Après avoir longuement hésité, je me suis permis de lui écrire ces mots : « Mais non ! Il faut continuer, on doit continuer… » Plus de quatre heures après, j’y pense de nouveau. Oui, les mots d’Emna Rémili résonnent en moi et je ne puis les chasser, encore moins les passer sous silence. Je reviens à sa page Facebook et constate que rien n’a changé. Les mots que j’ai écrits me sautent aux yeux et, comme pour se rebeller, ils me rappellent leurs aînés, ceux de Samuel Beckett : « Il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait, si elle s’ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. » (L’Innommable, Éditions de Minuit, 1953, p. 213.)

Mardi 15 juillet 2014-17 ramadan 1435

Mon silence quant à la finale de la Coupe du monde était légitime. Ne voulant pas aligner des platitudes ou des impressions terre à terre, j’ai préféré attendre, question de prendre du recul. Aujourd’hui encore, je n’ai pas grand-chose à dire, sauf ceci peut-être, en partant d’un constat historique : l’équipe qui a remporté ce titre est presque la même qui a affronté et battu par quatre buts à zéro l’Argentine en quarts de finale en 2010. Le travail, la discipline, la continuité et surtout la mentalité imposés par le coach allemand, le très élégant Joachim Löw, ont fini par valoir leur pesant d’or. Et quel or, celui de la médaille et de la Coupe du monde.

Je suis néanmoins choqué que le titre de meilleur joueur du tournoi ait été attribué à Messi. Que le gardien allemand Manuel Neuer ait fait l’unanimité, est très légitime. Mais Messi, si génial soit-il, ne mérite pas ce titre, non seulement parce qu’il n’a pas particulièrement brillé lors de cette compétition, mais encore d’autres joueurs, comme le Hollandais Arjen Robben ou même son compatriote Angel Di Maria, le méritaient de loin. Mais la FIFA a ses raisons que la raison semble ne jamais pouvoir avoir !

Selon un hadith du prophète Mahomet, « un peuple ayant abandonné les commandes à une femme ne prospérera jamais. » Sans doute le prophète avait-il prononcé ce jugement dans un contexte précis. Selon les sources, ces paroles décrivaient l’affaiblissement de l’empire persan sassanide suite à l’intronisation de la fille du shah. Ainsi placées dans un contexte précis, ces paroles ont un sens et peuvent même être considérées comme pertinentes. Ce qui est dramatique, c’est que d’aucuns les considèrent comme absolues et cherchent à les mettre en pratique encore aujourd’hui. À ceux-là, je dis que la tribune officielle du stade Maracaña comptait au moins deux chefs d’État, la Brésilienne Dilma Rousseff et l’Allemande Angela Merkel. Somme toute, et en regard de la misère généralisée où se trouvent les mondes arabe et islamique, on ne peut pas dire que le Brésil et l’Allemagne se portent mal. Mais comme il y a toujours des voix s’élevant pour — plus à tort qu’à raison — disputer et contredire, je m’attends à ce qu’on dise : « L’herbe n’est pas plus verte ailleurs. Et le vert est la couleur de l’islam et l’islam est la solution ! »

Je hais la poussière qui, chez nous plus qu’ailleurs, vient se poser sur les livres et jusqu’entre les pages. Mais il est quelque chose que je hais plus que la poussière, c’est de ne pas trouver un livre. Cela me met hors de moi, me paralyse, me donne des cauchemars même. Croyez-moi, je ne plaisante pas : j’ai rêvé l’autre nuit que j’ai retrouvé un précieux volume de Paul Celan, égaré depuis le déménagement. Le livre quant à lui n’est ni cher ni rare, puisqu’il s’agit du Choix de poèmes de Paul Celan dans la collection Poésie chez Gallimard, mais il est précieux à mes yeux parce que je l’ai depuis sa parution en 1998. J’ai beau chercher des heures durant mais en vain. Je croyais qu’il était à côté des autres titres que j’ai de Celan, sa Correspondance avec son épouse Gisèle Celan-Lestrange, sa Correspondance avec Nelly Sachs, ses recueils, Grille de parole, La rose de personne, ainsi que ces deux textes merveilleux que sont Le Méridien et Entretiens dans la montagne. Tous sont là, sauf celui que je cherche. C’est révoltant ! Et comme un malheur n’arrive jamais seul, je ne retrouve pas non plus un autre titre, Mohamed al-Maghout. Lettres de la faim et de la peur, le superbe livre où Issa al-Maghout, le frère du grand poète syrien, raconte tant de belles anecdotes, de souvenirs heureux et malheureux liés à la vie de celui que nous sommes nombreux à considérer comme l’un des plus grands écrivains, dramaturges et poètes arabes du XXe et peut-être du XXIe siècle. Je dois dans les jours qui viennent mettre une fois pour toutes de l’ordre dans ma bibliothèque. C’est obligatoire, cela s’impose et mon équilibre physique et psychologique en dépend.

 

 

Pas touche à la Très Sainte Entreprise !

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entreprise eric brunet

entreprise eric brunet

 Bien sûr, ça ne date pas d’hier, cette réhabilitation de l’Entreprise, avec un grand E,  et sa sanctification toujours plus grande qui l’ont transformée en nouvelle religion, avec ses articles de Foi, ses dogmes et ses mystères. On pourrait dater le phénomène du début des années 80 quand la gauche au pouvoir, toute honte bue, entama une trahison dont elle ne s’est toujours pas remise. C’était l’époque de Vive la Crise avec Yves Montand, qui mit la même ardeur à défendre l’Entreprise  que celle qu’il avait déployée pour célébrer les mérites du camarade Staline, ou encore la naissance médiatique de Bernard Tapie, figure héroïque du gagneur qui finit ministre de la Ville après avoir eu ce comportement de pirate qui caractérise le capitalisme moderne : ah, ces entreprises en difficulté rachetées par Tapie, les ouvriers de Testud devenus chômeurs du côté d’Hénin-Beaumont en gardent un souvenir ému quand ils mettent un bulletin Marine Le Pen dans l’urne…

Mais il faut reconnaître que depuis l’arrivée de Hollande, depuis le pacte de responsabilité, la vénération pour l’Entreprise a atteint des sommets dans les médias. Le Patron est un saint moderne et l’entrepreneur le seul héros qui vaille, peu importe si le gros qui est à la tête d’une multinationale du CAC 40 a réussi l’exploit de faire croire au vendeur de kebabs de Brive ou à l’artisan de Saint-Brieuc que leurs intérêts de classe sont les mêmes.  Ce discours atteint une intensité telle qu’il flirte désormais avec un poujadisme soft repeint hâtivement aux couleurs de la modernité dont Eric Brunet, qui gesticule sur BFM et RMC, est un des plus brillants représentants. Si nous parlons de poujadisme, ce n’est pas par un rapprochement hâtif. On rappellera que ce mouvement populiste des fifties initié par le célèbre « papetier de Saint-Céré » Pierre Poujade n’exaltait pas seulement les  petits  commerçants mais s’élevait aussi contre les hommes politiques, tous pourris, qui ne connaissaient rien à rien de ce que vivaient ces pauvres Français saignés à blanc par le fisc et les fonctionnaires qui étaient tous, eux, des paresseux.

Ce discours sur une supposée méconnaissance des réalités économiques par nos élus, Brunet l’a repris en fanfare il y a quelques jours en soumettant un de ces inénarrables sondages bidon à d’un échantillon d’auditeurs, d’internautes et de spectateurs, sûrement les mêmes qui avaient « voté » à une majorité écrasante pour la fin de la double nationalité  (surtout pour les Arabes) dans un sondage proposé puis retiré par Le Point. Il s’agissait pour Brunet d’obliger, (oui, oui, « obliger ») les députés, c’est-à-dire les élus du peuple, à faire un « stage en entreprise » car ces abrutis ne connaissent pas assez la « réalité économique » du pays. Et la mesure de rééducation proposée par le commissaire à la protection du patronat Brunet a donc été approuvée à 95%.

Peu importe finalement que Brunet n’ait fait que reprendre la proposition faite en mai par l’association Entreprise et Progrès d’un stage d’été pour les députés, ce n’est pas la première ni la dernière fois qu’un journaliste se fera l’écho servile des désirs des puissants. Ce qui est beaucoup plus gênant, ce sont les présupposés d’une telle idée.  La « réalité économique », ce serait les entreprises et rien que les entreprises (privées bien entendu) ;  le vrai travail n’existerait également que dans les entreprises comme, on peut l’imaginer, le goût du risque et de l’initiative selon une célèbre distinction de Denis Kessler entre risquophobes (le public) et risquophiles (le privé). Il est donc absolument inutile que nos députés connaissent finalement le travail des profs dans les zones difficiles, des infirmières dans les services d’urgence qui débordent, des travailleurs sociaux dans les poches de misère noire, des cheminots dans les TER délabrés, des policiers dans les banlieues ou des juges dans les tribunaux engorgés.

Non, tous ces gens-là ne participent en rien à la vie économique, d’ailleurs ce sont des fonctionnaires, ils sont très souvent syndiqués et en plus il y en a plein qui votent à gauche et qui peuvent encore se mettre en grève. Pareil pour les chercheurs, les assistantes sociales, les permanents associatifs, les militants de l’économie solidaire.  On aimerait pourtant voir Eric Brunet et ses amis patrons aller faire des stages dans un commissariat, une ZEP ou un centre de détention pour mineurs en milieu fermé. Mais bon, là, c’est pas pareil ;  là, on serait vite traité de partisan de la Révolution Culturelle ou de khmer rouge qui veut punir les élites d’être des élites. La preuve, ils ne produisent pas de richesses car seule l’entreprise produit de la richesse dans la vulgate libérale habituelle. Peu importe qu’un certain nombre de secteurs (encore) non marchands dont l’éducation  ou la santé produisent une richesse qui n’est pas mesurée par le PIB, ça c’est encore des théories gauchistes.

D’ailleurs, juste après les élus, ce sont les profs d’économie qui sont dans le collimateur. Dernière offensive en date, celle du député UMP Bernard Perrut qui sou­haite ins­tau­rer un stage obli­ga­toire de deux mois mini­mum en entre­prise pour les nou­veaux pro­fes­seurs de sciences économiques. Ces gens qui aiment la liberté d’entreprendre aiment décidément beaucoup le mot obligatoire pour ceux qu’ils soupçonnent de ne pas leur être assez soumis. Pourtant, si on en juge par les dernières questions posées au bac ES cuvée 2014, il est difficile d’imaginer davantage dans la ligne de la nouvelle doxa libérale : « Comment la flexibilité du marché du travail peut-elle réduire le chômage?» et « À quels risques économiques peuvent s’exposer les pays qui mènent une politique protectionniste?»

On en conclura que ces profs marxistes, barbus et pervertisseurs de la jeunesse ont dû être réduit au silence une fois pour toute. Parce que l’Entreprise, les hérétiques, elles n’aiment pas trop ça. Et c’est Eric Brunet qui doit être bien content.

*Photo : NOSSANT/SIPA. 00672991_000005.

 

 

Jihadisme, le FN et la gauche : le journal d’Alain Finkielkraut

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nemmouche fn ps

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Mehdi Nemmouche (8 juin 2014)

Élisabeth Lévy. Mehdi Nemmouche, un Français de 29 ans soupçonné d’être l’auteur de l’attentat du Musée juif à Bruxelles, a été arrêté au cours d’un contrôle de routine à bord du bus Amsterdam-Marseille. Il aurait été initié au salafisme en prison avant d’accomplir son jihad en Syrie. Outre l’échec de l’intégration, que révèle le profil du tueur ?

Alain Finkielkraut. Dans l’Europe qui, selon la formule d’Ulrich Beck, « a prêté serment sur la fosse commune de l’Holocauste », les juifs sont à nouveau menacés. Ils sont redevenus des cibles. Leurs lieux de rassemblement cultuels, culturels ou scolaires font, et feront longtemps encore l’objet d’une protection policière. Bienvenue dans le XXIe siècle…

Cette Europe se vantait d’avoir apporté la paix à nos nations réconciliées. Elle doit maintenant faire face à l’accablante réalité d’un jihadisme diffus. L’auteur de la tuerie de Bruxelles n’est évidemment pas le soldat d’une gigantesque armée de l’ombre. Selon toute vraisemblance, il a, comme Mohamed Merah, agi de sa propre initiative. Mais cet auto-entrepreneur du terrorisme n’est pas pour autant un loup solitaire. C’est, paradoxe postmoderne, un loup grégaire.

Il a grandi à Roubaix, c’est-à-dire moins tant en France que dans la haine de la France. Il est né trop tard pour avoir pu participer à la « marche des Beurs ». Et si le film retraçant, trente ans après, cette grande épopée antiraciste a été un four retentissant, malgré l’activisme promotionnel de Jamel Debbouze, l’acteur préféré des Français, c’est que l’antiracisme est mort : les « Beurs » rejettent aujourd’hui avec dégoût cette appellation. Ils y voient, comme l’écrit Gilles Kepel, la marque lexicale du complot sioniste pour faire fondre comme beurre leur identité arabo-islamique dans le chaudron des potes de SOS Racisme touillé par l’Union des étudiants juifs de France. Au militantisme de la marche a succédé la radicalisation par l’écran et Kepel cite le cas de ce prédicateur qui poste un « selfie » où on le voit, depuis la Syrie, kalachnikov en main, appeler les fidèles à venir soutenir leurs frères dans le jihad. Le jihad par selfie est la preuve éclatante que notre monde ne ressemble à aucun autre.[access capability= »lire_inedits »]

À ceux qui font le voyage, on apprend le maniement des armes et on les renvoie en France pour mener des actions terroristes contre les lieux communautaires juifs afin d’entretenir l’« islamophobie » et de déclencher, à terme, « des guerres de religion sur le Vieux Continent aboutissant à la constitution d’enclaves ». Notre loup grégaire n’est donc pas un impulsif, c’est un animal cohérent et calculateur. Il a un but précis et il espère bien l’atteindre, non par lui-même mais par la multiplication des attentats dont il offre le modèle. De là sa détermination, sa froideur, sa force tranquille.

Deux jours après l’arrestation de Mehdi Nemmouche, je participais à la grande journée organisée par Radio France au Théâtre du Rond-Point des Champs-Élysées sur le thème : «  À qui/ à quoi accepteriez-vous de donner votre vie ? » Après avoir dit qu’il m’était impossible de répondre à la question car le courage ne se décide pas à l’avance, j’ai fait remarquer que les juifs, qu’ils fussent lâches ou héroïques, étaient aujourd’hui exposés à la cause des autres. Et j’ai souligné ce paradoxe de l’Europe post-hitlérienne. Le psychanalyste d’origine argentine Miguel Benasayag a alors pris la parole pour regretter qu’on fasse encore, en France, deux poids-deux mesures. Au lendemain de l’assassinat d’Ilan Halimi, le chef de l’État avait déclaré : « Quand on touche à un juif, on touche à la France. » Or, a dit Benasayag, jamais un président n’a eu ces mots pour un musulman. Cette intervention a été applaudie à tout rompre par la majorité des spectateurs, soulagés, semble-t-il, de pouvoir protester ainsi contre le favoritisme victimaire dont les juifs feraient l’objet. Telle était donc, pour ce public, la leçon de Bruxelles. Là où, face au jihadisme qui se diffuse peu à peu dans nos sociétés, je croyais l’inquiétude et la révolte unanimes, j’ai eu droit à la diffusion du dieudonnisme.

 

Le FN et le débat sur l’islamophobie (15 juin 2014)

Le fascisme ne trépassera pas

Peu après la divulgation du journal vidéo où Jean-Marie Le Pen promettait une nouvelle « fournée » à Patrick Bruel, Marine Le Pen a dénoncé la « faute politique » de son père puis ordonné le retrait de son blog vidéo du site du Front national. Y voyez-vous un tournant positif ou le signe d’une éventuelle duplicité frontiste ?

Jadis et naguère encore, quand Jean-Marie Le Pen proférait une énormité antisémite, son parti faisait corps avec lui. On ne critiquait pas le chef. Le chef est devenu président d’honneur et, quand celui-ci a dit de Patrick Bruel qui, avec d’autres artistes, avait sonné le tocsin au lendemain des élections européennes : « Écoutez, la prochaine fois, on fera une fournée », il a été immédiatement désavoué par tous les dirigeants du Front national, sa propre fille comprise.

Ce fossé qui se creuse entre le vieil homme et ses héritiers m’a irrésistiblement évoqué le livre de Pascal Bruckner : Un bon fils. C’est du père dont il est surtout question dans ce récit autobiographique : un père qui, pendant la guerre, est allé en Allemagne mettre ses capacités d’ingénieur au service de la firme Siemens et qui a professé, jusqu’à la fin de sa vie, un antisémitisme obsessionnel : « Ils ont tout corrompu, tout sali, tout piétiné. Ils veulent dominer le monde », martelait-il à son fils. Mais celui-ci ne s’est jamais laissé convaincre. Et nous lisons Un bon fils comme l’oraison funèbre d’un homme et d’un monde. Jean-Marie Le Pen et René Bruckner sont les derniers spécimens d’une Europe engloutie. Leur haine ne prend plus. Et cette nouvelle, qui devrait réjouir les antifascistes, les plonge, au contraire, dans l’angoisse et le désarroi. « Le fascisme ne trépassera pas ! », est leur slogan véritable, car ils ont éperdument besoin de ce repère. Pour s’épargner la douleur d’être orphelins et de penser à nouveaux frais, ils lui font donc du bouche-à-bouche. Ils expliquent doctement que le père et la fille se répartissent les rôles : à lui la transgression, à elle la dédiabolisation. Et ils dénoncent solennellement le « Rassemblement Brun Marine ». Ces apôtres du changement ne veulent surtout pas que l’époque ait changé, que le Front national ait changé, que l’antisémitisme ait changé, et que le présent diffère de l’image que les « heures les plus sombres de notre histoire » leur ont mise dans la tête. Dans un article sur le livre de Marc Bloch L’Étrange défaite, Raymond Aron a écrit cette phrase admirable : « La vanité française consiste à se reprocher toutes les fautes, sauf la faute décisive : la paresse de penser. » Cette paresse, aujourd’hui, a pour nom mémoire.

Certains antifascistes, il est vrai, reconnaissent que le Front national a évolué, mais c’est pour préciser aussitôt que l’islamophobie a pris le relais de l’antisémitisme. Les premiers fascistes, disent-ils, ont inventé la question juive ; leurs successeurs procèdent à la construction d’une question musulmane. Edwy Plenel tient ce raisonnement dans un article publié sur le site de Mediapart entre la tuerie de Bruxelles et la révélation du noyautage des écoles publiques de Birmingham – la deuxième ville d’Angleterre – par les islamistes radicaux : séparation des filles et des garçons dans les classes, appels à la prière dans la cour de récréation, suppression de l’enseignement des humanités, des arts et des autres religions, organisation de voyages à La Mecque…

Ces faits n’ébranlent pas l’antifasciste contemporain, ils renforcent encore sa détermination car l’antifascisme est un nominalisme. Pour conjurer toute tentation raciste, la pensée post-hitlérienne a fait ce choix ontologique radical : seuls les individus existent.  Les entités abstraites ou générales n’ont, pour elle, d’autre réalité que les noms qui servent à les désigner. Autrement dit, il n’y a pas d’islam, il n’y a que l’infinie variété des musulmans. À chaque offensive islamiste, le risque de l’essentialisation se profile et Plenel le dénonce pour qu’il ne puisse être dit que ces nouveaux Dreyfus que sont les musulmans n’ont pas trouvé leur Zola. On lui saura gré de nous mettre en garde contre la férocité des amalgames. Mais on s’interrogera aussi sur la pertinence d’une analyse qui prétend que l’islamophobie a remplacé l’antisémitisme alors même que l’antisémitisme islamiste fait rage.

En croyant nous prémunir contre le retour du mal, le nominalisme antifasciste efface consciencieusement la nouvelle figure de celui-ci.

 

La gauche en France (22 juin 2014)

Manuel Valls a prononcé une quasi-oraison funèbre de la gauche devant le conseil national du PS : « La gauche peut mourir », a-t-il dit à ses chers camarades. Il s’agissait d’abord d’intimider la gauche de son parti, en lui mettant le vieux revolver sur la tempe : voter contre le gouvernement, c’est faire le jeu du Front national. Reste que cet avertissement a été entendu comme un aveu. La gauche peut-elle mourir ? Est-elle déjà morte ?  

Rien ne va plus à gauche. Le Parti socialiste est exsangue, les militants se volatilisent, le gouvernement et le Président de la République battent des records d’impopularité. Il y a des raisons conjoncturelles à cette débâcle : les socialistes ont cru que l’anti-sarkozysme pouvait tenir lieu à la fois de propagande et de programme, ils paient très cher cette facilité. Mais le vrai problème est plus profond. La gauche, parti des Lumières, s’est identifiée, depuis sa naissance, à la grande aspiration prométhéenne de la modernité : amener la société à une prospérité toujours plus grande ou, comme l’écrit encore Leo Strauss, « donner une pleine réalisation aux droit naturels de chacun à une vie confortable et à l’épanouissement de toutes ses facultés de concert avec tous les autres ». Qu’est-ce même que la modernité sinon la victoire de la gauche plébéienne et égalitaire sur la morale aristocratique et sur la morale chrétienne ? D’ailleurs, il ne vient plus à l’idée de la droite, aussi nostalgique soit-elle, de vouloir dénouer l’alliance tissée par la gauche, comme le rappelle Jacques Julliard, entre l’idée de progrès et l’idée de justice. Elle dit seulement qu’elle est mieux à même, elle, la droite, de parvenir à cette fin. La gauche et la droite sont les deux visages d’une même ambition : placer l’homme sur le trône qui était autrefois celui de Dieu. Mais aujourd’hui, l’homme fait le compte de tout ce qui disparaît à mesure que s’établit son règne : les abeilles, les éléphants, le sable, les lucioles dont Pasolini, déjà, portait le deuil, et les animaux en général, réduits − quand ils ne sont pas exterminés − à l’état de matériaux malléables et invisibles comme les vaches dans les fermes géantes de l’élevage industriel. L’homme moderne a voulu réaliser le bonheur sur Terre et il a puisé toute sa combativité dans un ressentiment fondamental envers le monde tel qu’il était donné. Mais la fragilité a changé de camp et tout devient vertigineusement possible. Le temps est venu, comme l’écrivait Hannah Arendt, d’une conversion à la gratitude « pour les quelques choses élémentaires qui nous sont véritablement et invariablement données, comme la vie elle-même, l’existence de l’homme et le monde ». La gauche n’en prend pas le chemin et les écologistes, qu’ils soient à l’intérieur ou en dehors de la majorité, ne savent parler que le langage des droits.

Être moderne et de gauche, c’était aussi concevoir l’humanité comme une totalité en mouvement.  Or, la totalité se brise, l’humanité est en proie au choc des civilisations. De ce choc, la gauche ne veut rien savoir. Arc-boutée au schéma de la domination, elle mobilise toutes les écoles de sociologie contre la découverte ethnologique des différences culturelles entre les peuples. Le désaveu populaire dont elle est l’objet est le prix qu’elle paie pour sa docte ignorance. Mais ce n’est pas tout : au moment où le paradigme moderne subit le dur démenti du réel, la gauche s’identifie à ce qu’il a de plus inquiétant : la constitution progressive d’un sujet souverain, désoriginé, déterritorialisé, séparé de toute détermination, hors-histoire, hors-sexe et hors-sol, pur touriste, consommateur absolu, un être qui est ce qu’il veut être dans un monde perçu comme un catalogue d’options disponibles.

Il y a quelques années, Martine Aubry réunissait cinquante militants et chercheurs de gauche pour rédiger avec eux un livre intitulé : Changer de civilisation. Or, le programme qu’exigent les circonstances est : restons une civilisation. Pour que la gauche revive, il faudrait, de toute urgence, qu’elle cesse de penser à contretemps.[/access]

*Photo : Benoit P/AP/SIPA. AP21581107_000006. 

Petites bouchées froides

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ossip mandelstam darwich

ossip mandelstam darwich

Samedi 19 juillet 2014-21 ramadan 1435

Quelques photographies des festivités du 14 juillet circulent sur la Toile. Rached Ghannouchi, le gourou du parti islamiste Ennahda, y était, ainsi que son beau-fils, Rafik Abdessalem Bouchleka, qui a occupé le poste de « Sinistre des affaires étrangères », les affaires dans lesquelles il a trempé sont moins louches que crapuleuses, à l’instar de ce qu’on a appelé le « Sheratongate » et l’épisode du don chinois à la Tunisie versé dans le compte personnel du sinistre en question… Un nouveau Sakhr Materi, en somme, confondant les caisses de l’État et le grenier de la famille…

Une photo me semble toutefois choquante, moi qui n’aime pas l’exagération et l’afféterie avec lesquels cet adjectif est souvent employé : Abderrahim Zouari, l’une des figures de proue de l’ancien régime, à la réception du 14 juillet chez Son Excellence l’Ambassadeur de France, faisant la conversation au sinistre Bouchleka. L’ancien et le nouveau régimes face-à-face comme si de rien n’était, comme si rien n’avait changé, ou parce que tout se négocie et se monnaye, notamment les convictions politiques et religieuses. Accusé de « détournement de fonds publics et abus de pouvoir au cours de ses missions au sein du RCD », il a été emprisonné pendant plusieurs mois. Sa libération est des plus intrigantes, dans la mesure où les affaires dont il est soupçonné n’ont pas été tirées au clair et que l’on soupçonne un arrangement avec les islamistes. Son face-à-face avec Rafik Abdessalem Bouchelka, le gendre du gourou ,est le moins que l’on puisse dire une preuve accréditant ces hypothèses.

Démantèlement d’une cellule terroriste à Sidi Bouali, petit ville à 17 km au nord de Sousse. Selon les enquêteurs, les membres envisageaient un attentat contre l’hôtel Mövenpick à Sousse à l’occasion des festivités d’Aouessou et de la Fête de la République le 25 juillet. Il me semble bizarre que ces informations tombent si vite. Cela signifie — mais encore faut-il qu’il y ait un sens à quoi que ce soit qui se passe chez nous depuis que, quand même, nos soldats se font décimer avec autant de facilité — que tout est cousu de fil blanc : il est un curseur de la terreur, il est des gens, des caïds même derrière tout ce qui se passe, et tout cela est planifié. Beaucoup d’élus de la Constituante, de décideurs des partis au pouvoir et d’hommes de l’ombre sont derrière tout cela. On cherche à faire voter une loi contre le terrorisme et ça bloque. Je me demande s’il faut une loi pour la vie afin de lutter contre la mort. Je ne le pense pas et le temps nous montrera à toutes et à tous que le combat, le vrai, est plus simple que toutes ces manigances : certains noms, et on sait lesquels, doivent être convoqués, interrogés, accusés, jugés et condamnés. C’est aussi simple que cela : la Justice aujourd’hui entravée pour de fausses raisons, comme si les jugements qui ont eu lieu dans les années 80-90 relevaient de l’Inquisition ou de je ne sais quel autre forme de procès, alors que l’Islam politique et ses représentants ne sont pas, comme tout le prouve, éventail, alibi, excuse. Nous en avons assez vu en à peine trois ans pour nous en rendre compte. Il faut que cela cesse une fois pour toutes.

La mort d’un ami d’enfance, Amir Golli, au Mexique. J’ignorais qu’il travaillait si loin pour le compte d’une chaîne de câblage allemande très prisée chez nous et un peu partout dans le monde d’ailleurs. Amir, paix à son âme, est un ami d’enfance avec qui j’ai plusieurs points communs : les Scouts, le Croissant Rouge, la Gauche, la haine viscérale des fanatiques et l’Amour de la vie. Nous ne nous sommes pas vus longuement ces derniers temps, mais chaque retrouvaille, souvent par hasard dans un bistrot, était chaleureuse… C’est que tout nous unissait, notamment les bons souvenirs. Sa maman est toujours l’amie de ma maman, son papa le frérot du mien, et son oncle — le superbe Jamel — notre compagnon à tous les deux, vu qu’il nous a couvés un peu partout. C’est lui, le merveilleux Jamel que j’ai appelé pour présenter mes condoléances et en savoir davantage. Jamel me signifie que la mort d’Amir serait accidentelle et qu’elle resterait en litige. Je suis curieux de tout savoir, cela va de soi, mais je me préoccupe avant tout des délais de rapatriement du défunt. La Tunisie n’étant représentée auprès de l’État mexicain qu’à travers notre ambassade aux États-Unis, la procédure et le processus s’avéreront sûrement longs, pénibles et surtout impossibles pour la famille.

Feu Amir, je le pense, aurait été sensible à ce poème de Darwich. Je lui dédie ces vers en espérant pour tata Jalila (sa maman), ainsi que toute sa famille, qu’il reviendra incessamment sous peu au Pays, car comme on dit chez nous Une fois le sable refroidi, la douleur amoindrie.

Prépare-moi la terre, que je me repose
Car je t’aime jusqu’à l’épuisement
Ton matin est un fruit dédié aux chansons
Et ce soir est d’or
Nous nous appartenons lorsque l’ombre rejoint son ombre dans le marbre
Je ressemble à moi-même lorsque je me suspends
À un cou qui ne s’abandonne qu’aux étreintes des nuages
Tu es l’air se dénudant devant moi comme les larmes du raisin
L’origine de l’espèce des vagues quand elles s’agrippent au rivage
Et s’expatrient
Je t’aime, ô toi le commencement de mon âme, ô toi la fin

S’envolent les colombes
Se posent les colombes

Mon aimé et moi, deux voix en une seule lèvre
Moi, j’appartiens à mon aimé et mon aimé est à son étoile errante
Nous entrons dans le rêve mais il s’attarde pour se dérober à notre vue
Et quand mon aimé s’endort je me réveille pour protéger le rêve de ce qu’il voit
J’éloigne de lui les nuits qui ont passé avant notre rencontre
De mes propres mains je choisis nos jours
Comme il m’a choisi la rose de la table
Dors, ô mon aimé
Que la voix des murs monte à mes genoux
Dors, mon aimé
Que je descende en toi et sauve ton rêve d’une épine envieuse
Dors, mon aimé
Sur toi les tresses de ma chevelure. Sur toi la paix

Paix à toi, Amir, mon ami, mon frère — mon frère et ami.

Dimanche 20 juillet 2014-22 ramadan 1435

Journée à la plage. Une activité des plus actives sans beaucoup d’actions. Être là, à l’ombre de cette cabane et observer le monde, le mouvement des vagues, les faits et gestes des gens, les paroles, leurs échos notamment et tout ce magma en moi, tantôt violent, tantôt apaisé, souvent fertile et optimiste malgré les mauvaises nouvelles auxquelles nous avons droit à longueur de journée.

Je suis en train de relire L’Horizon est en feu. Cinq poètes russes du XXe siècle (Blok, Akhmatova, Mandelstam, Tsvetaieva, Brodsky), dans l’édition réalisée par Jean-Baptiste Para. Les poèmes choisis sont très beaux, mais la préface de Para est très pertinente, à l’instar de ces deux phrases qui l’ouvrent d’Ossip Mandelstam, phrases qui mutatis mutandis pourraient faire écho à la réalité tunisienne : « De quoi te plains-tu, il n’y a que chez nous que l’on respecte la poésie : on tue même pour elle. Ça n’existe nulle part ailleurs. »

Je ne me souviens pas avoir lu ces mots dans Le bruit du temps ou dans La quatrième prose, les deux seuls livres que je possède de Mandelstam. Je me demande d’ailleurs s’ils ne sont pas tirés de sa correspondance, mais ce que disait le poète juif et russe Mandelstam au début du siècle dernier fait plus que jamais sens dans le monde arabe et musulman aujourd’hui. Quoi de plus significatif par exemple que la condamnation au Qatar, pays qui non seulement respecte les Droits de l’Homme, mais surtout soutient les mouvements révolutionnaires dans les mondes arabe et islamique, d’un poète à quinze ans de prison ? Mohammed al-Ajami, dit Ibn al-Dhib, a d’abord été condamné à perpétuité puis à quinze ans de prison pour avoir loué « la révolution du jasmin », éloge à travers lequel il condamne par ricochet l’oligarchie princière qui règne sur son pays. N’eussent été les organisations internationales, Ibn al-Dhib, dont le nom de plume signifie « le fils du loup », aurait fini comme la bête du même nom dans le poème de Vigny…

*Photo : Ossip Mandelstam (wikicommons).

Ni Jeff Koons, ni la place du Tertre

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collectionneurs art

collectionneurs art

On pourrait s’étonner de rencontrer Annick et Louis Doucet chez eux, à Paris, au moment même où l’une des foires d’art contemporain les plus courues et les plus branchées de la planète se tient à Bâle. C’est que ces collectionneurs n’ont rien du couple branché qui investit dans un lapin géant en inox signé Jeff Koons. N’ayant pas d’argent à blanchir, acquérir des pièces de quelque artiste vendu sous le label « approuvé par François Pinault » ne les intéresse pas plus. Les Doucet ne sont pas des spéculateurs. Ce sont des Français moyens, banals serait-on tenté de dire, si on ne se fiait qu’aux apparences. Mais à la différence du ménage lambda, les Doucet, au lieu d’investir une fortune qu’ils ne possèdent pas dans l’achat d’une grosse cylindrée, achètent de l’art.

Nés en province où ils ont grandi à l’époque de l’après-guerre, quand l’offre culturelle y était absente, ils ne semblaient pas prédestinés à fréquenter le monde de l’art. « Tous les deux, explique Louis, nous avons eu la chance d’être tombés sur des profs d’histoire qui nous ont sensibilisés à l’art et, évidemment, pas seulement à l’art contemporain. Et puis, par bonheur, nous avons eu l’un comme l’autre, des parents curieux des choses et qui nous emmenaient pendant les vacances visiter les musées un peu partout en France et à l’étranger. » Le résultat ? Dans leur appartement, s’entassent près de 6000 œuvres, majoritairement des dessins. Leur histoire n’est pas sans rappeler la destinée de ce couple d’Américains, Dorothy et Herbert Vogel, que d’aucuns ont qualifiés de « proletarian art collectors ». D’origine et de statut plutôt modestes, les Vogel, fonctionnaires de l’État de New York, avaient réussi à amasser, pièce par pièce, une des plus importantes collections d’art minimaliste et conceptuel des États-Unis. Louis Doucet ne cache pas son admiration pour eux. Peut-être que l’aventure extraordinaire de la collection Vogel, longtemps ignorée, avant d’être âprement disputée par des musées prestigieux, aide les Doucet à relativiser les regards moqueurs ou les remarques « entendues » de leurs relations : « Ça vaudra combien, plus tard ? » Et Louis de raconter : « Il y a quelqu’un qui est venu chez nous, récemment, et s’est mis à contempler l’œuvre accrochée sur le mur d’en face. « Oh, vous avez un Niki de Saint Phalle ! » J’ai répondu que ce n’était pas Niki de Saint Phalle, mais une artiste marseillaise de 50 ans. Immédiatement, la personne s’est désintéressée de la pièce ! » [access capability= »lire_inedits »]

Coupables de se laisser dévorer par une passion excentrique, les Doucet ont aggravé leur cas en s’inventant mécènes. Que ce soit par le biais d’institutions artistiques telles que MacParis et la galerie associative du Haut-Pavé, ou par l’intermédiaire de l’association Cynorrhodon, qu’ils ont fondée avec le noble objectif de troubler « les scléroses intellectuelles et les conservatismes esthétiques », Annick et Louis tentent l’impossible : susciter l’intérêt du public pour l’art contemporain et préserver la diversité de la création en France. L’éclectisme demeure d’ailleurs la caractéristique première de leur collection. Et pour cause : « Jeune, j’ai vu à Paris trois expositions qui m’ont marqué, explique Louis. Il s’agissait de Charles Lapicque, de Pierre Soulages et des trois frères Duchamp. Difficile d’avoir un goût plus varié. Mais depuis lors, autrement dit dès les années 1960, je suis resté très hétérogène dans mes choix. ». Ainsi, la collection est hétéroclite : on y trouve des travaux de qualité exceptionnelle, tout comme d’autres, plus médiocres, qui risquent de ne pas résister à l’épreuve du temps. Paradoxalement, le caractère inégal des œuvres garantit peut-être la richesse de l’ensemble. : « Les gens disent que Jeff Koons, c’est l’imposture, et ils n’ont pas forcément tort, argumente Louis. Le problème, c’est qu’ils jettent le bébé avec l’eau du bain, s’obstinant à répéter que, de manière générale, l’art contemporain est une imposture. Mais l’art de demain, ce n’est ni Jeff Koons ni les peintres de la place du Tertre. L’art de demain, c’est tous ceux qui sont au milieu. »

Si, un plaisir purement individuel est le moteur de toute collection, les Doucet ont dépassé le stade de l’hédonisme pour adopter une posture quasi militante. Contribuer au changement de la mauvaise réputation de l’art contemporain, inciter les jeunes à pousser les portes des galeries, aider les artistes, multiplier les lieux d’exposition − autant d’objectifs que la politique culturelle de l’État ne fait même plus semblant de viser. Cependant, l’art officiel en France reste néanmoins une affaire essentiellement étatique. Sans hésiter à dénoncer la doxa totalitaire de l’art d’État, Louis Doucet écrit, dans la lettre d’information de son association Cynorrhodon : « Ce que l’État décide de nous montrer, ce sont des artistes plasticiens qui ont, à ses yeux, réussi. La définition de la réussite − et, par conséquent, de l’échec − reste aux mains de commis qui disposent du double pouvoir de reconnaître et de récompenser ladite réussite et de donner les moyens matériels de (sur)vivre aux seuls plasticiens qui se conforment aux dogmes qu’ils ont eux-mêmes fixés. »
Au moins, à l’époque des impressionnistes, ne manquait-il pas de voix fortes pour s’élever contre la pensée unique qu’incarnait alors le Salon de Paris. Il suffit d’évoquer les Zola, les Mallarmé, les Baudelaire… Or, depuis de nombreuses années, la critique ne suscite plus ni débats ni antagonismes, pourtant essentiels au maintien d’une scène artistique réellement inventive. Les rédacteurs responsables des pages « Arts » s’emploient à promouvoir la vision de l’art contemporain imposée par l’État, s’enthousiasmant devant les artistes « à succès » et passant sous silence tous les autres. Louis Doucet en donne un exemple éloquent : « Il n’y a pas longtemps, deux expositions se sont déroulées simultanément au Centre Pompidou, une de Roy Lichtenstein et une de Simon Hantaï. Le critique du Monde a loué l’exposition de Lichtenstein, tout en déplorant qu’il ne lui ait été réservé qu’une petite salle tandis que la grande salle avait été attribuée à celui qu’il a qualifié d’ »artiste mineur », à savoir Hantaï. Certes, Hantaï est peu connu, mais c’est un artiste immense ! Au final, nous avons eu une queue de 300 mètres devant Lichtenstein et trois personnes pour voir Hantaï.».

Que faire ? Surtout réfléchir. Car avant de « dénoncer le système », ce qu’Annick et Louis Doucet font très intelligemment, chacun de nous devrait se demander s’il ressent un besoin d’art.
Un besoin qui ne se manifeste pas forcément par la volonté de posséder une œuvre, mais simplement par la nécessité d’en découvrir, dans les musées comme dans les galeries, où l’entrée, comme la sortie, est libre. [/access]

* Photo : Hannah

Louis de Funès aurait cent ans

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de funès gendarme

de funès gendarme

Aux côtés de Péguy, de Duras et de Jaurès, tous célébrés en 2014, il serait bon de ne pas trop vite oublier un autre qui, vivant, serait centenaire cette année : Louis de Funès, né le 31 juillet 1914. S’il m’est particulièrement agréable de rappeler en ces quelques lignes la mémoire de cet acteur souvent sous-estimé car jugé trop productif et son jeu trop « mécanique », c’est que je le tiens pour un parfait génie, qui ne fit jamais que de l’admirable, même lorsque sa prestation se trouvait sertie en un cadre indigne d’elle. Ainsi par exemple d’Oscar, pièce de boulevard sans envergure aucune et qui serait tombée cent fois dans l’oubli déjà sans le génie du grand de Funès, lui seul parvenant à transformer ce vaudeville épais en irrésistible cavalcade de l’exubérance risible où l’excès apparaît non point comme un surjeu auquel se laisserait aller l’acteur mais au contraire comme une dimension essentielle de son art et de la visée qui le porte à incandescence, celle d’un rire total. Car de Funès est l’homme qui parvient à rendre hilarant le fait de descendre un escalier, de le monter, de s’arrêter au milieu, d’allumer un cigare, de passer une robe de chambre ou de dodeliner de la tête – bref, il est l’homme par qui tout, absolument tout, devient matière à rire. De Funès est l’homme du rire intégral surgissant d’une perpétuelle et permanente conflagration de la réalité avec elle-même autour de cette tornade d’énergie zygomatique qu’il incarne.

Chez la plupart des acteurs comiques, le rire est un accident qui survient à leur essence au moment où la situation l’exige, où le dialogue le permet, tandis qu’il est chez de Funès la substance même de l’acteur, ou plutôt du personnage : cette substance ne le quitte pas, ne surgit ni ne disparaît jamais. Elle est lui, il est elle ; et, plus qu’une juxtaposition parfaite, se réalise alors une singulière et géniale fusion entre hilarité et personnage. Jouvet parvenait du plus dérisoire dialogue à faire un instant de grande littérature ; de Funès, lui, réussissait à faire du moindre tressaillement un moment de comique inoubliable. Dans Le Gendarme de Saint-Tropez, par exemple, il lui suffit de descendre d’un car, sur le port de Saint-Tropez, sans même faire quelques pas, pour être absolument irrésistible de drôlerie déjà.

En quelques secondes, d’une seule posture, d’un froncement de sourcil, d’un port de tête, d’un sourire vicieux et ambitieux, il pose intégralement son personnage, le fait éclater au visage du spectateur comme si tout était joué dans ces quelques secondes anthologiques durant lesquelles De Funès, en plissant un œil, les mains sur les hanches, ne fait que tourner la tête de quelques degrés… rien de plus ; pourtant, déjà, le rire jaillit, irrépressible. Jamais il n’en fait « trop », comme aiment à le répéter les esprits chagrins épris du mépris satisfait dont ils aiment à couvrir l’un des plus grands acteurs français : lorsque celui-ci verbigère, tressaute, hirsute, s’exubère, s’exorbite, se dilate et se disperse, il n’en fait pas « trop », bien au contraire, il en fait juste assez pour ne pas se contenter de faire rire par tel geste ou tel acte précis mais au contraire pour réussir à être le rire. Car cet acteur à proprement parler ne provoque pas le rire chez le spectateur, il le fait surgir de son personnage même, en toutes ses dimensions et en chacun de ses mouvements, chacune de ses paroles – même ses silences immobiles devenant par une manière de transsubstantiation géniale un esclaffement d’hilarité chez celui qui les regarde.

Une telle singularité est, à elle seule, une excellente raison pour voir et revoir s’agiter sous nos yeux celui qui parvint à faire de Ludovic Cruchot, Léopold Saroyan, Stanislas Lefort, Don Salluste et de tant d’autres, plus que des personnages, des caractères aujourd’hui inoubliables.

Petites bouchées froides

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mishima tunisie duras

mishima tunisie duras

Mercredi 16 juillet 2014-18 ramadan 1435

Une scène d’adoubement que j’adore, extraite de Kingdom of Heaven, le péplum de Ridley Scott (2005) : « À genoux ! Sois sans peur face à tes ennemis. Sois brave et droit pour être aimé de Dieu. Dis toujours la vérité, même si cela doit te coûter la vie. Sauvegarde les faibles et garde-toi du mal. Tel est ton serment. (Le seigneur gifle l’homme à genoux) Et ceci pour ne pas l’oublier ! Debout, chevalier ! »

Dieu que je voudrais être ce chevalier adoubé, le preux serviteur d’un seigneur et d’une cause. Mais par les temps qui courent, en ces temps de trahisons à répétition, de mensonges généralisés, de haines accumulées, les meilleurs sont aujourd’hui condamnés au statut de rônin. Il est important de rappeler le sens originel des mots, à l’instar de celui de rônin, qui, en japonais, signifie « flottant, libre », et par conséquent bâtard. Oui, un rônin est un samouraï sans maître, c’est-à-dire un samouraï qui a perdu son maître, soit parce que celui-ci s’est séparé de lui l’ayant jugé inapte à son service, soit parce que le maître en question a été tué, ce qui signifie que le samouraï n’a pas réussi à protéger son maître et si tel est le cas, alors il sera inapte à servir qui que ce soit et doit impérativement procéder au suicide rituel, le seppuku. Aussi doit-on s’arrêter sur la signification profonde du mot samouraï, qui n’est rien d’autre que l’infinitif « servir », un verbe à l’infinitif pour désigner un soldat dont la vie, l’existence même n’a de sens que pour servir le maître, le daimyo. Un verbe qui n’attend que la force active du sujet pour être conjugué, mis en branle, devenir actif à son tour.

Pour s’en rendre compte, il faut s’attarder sur le superbe manuel des samouraïs, rédigé par Jocho Yamamoto, Hagakure, ainsi que le très problématique et néanmoins passionnant livre de Mishima, Le Japon moderne et l’éthique du samouraï, et l’essai que Marguerite Yourcenar a consacré à ce dernier, Mishima ou la passion du vide.

Suis à Hammam-Sousse, sans véritable accès à Internet, mais ayant pu consulter ma messagerie électronique, j’ai appris, grâce à un courriel de Daoud B., que la première page de ce journal sera publiée à 17h dans Causeur, accompagnée de la petite note introductive écrite pour l’occasion. J’en suis heureux, voire ravi, dans la mesure où j’attends les réactions des lecteurs de Causeur, amis et ennemis confondus…

22h30. Au café avec Boj, Néjib, Moez. Une partie de rami au cours de laquelle je ridiculise mes amis. Je suis gâté par les cartes et je ne manque pas de bien jouer. Nous avons beaucoup ri. Nos rires d’enfants, dont la moyenne d’âge est de quarante voire quarante-cinq ans, nous fait remarquer dans ce café « semi-touristique » de la zone pseudo-huppée de la route d’El Kantaoui, zone infestée de prostituées en mal de clients en ce saint mois. Mais passons… Soudain l’atmosphère est plombée par une terrible nouvelle provenant du mont Châambi : des soldats auraient trouvé la mort pendant la rupture du jeûne ; pris en traître, ils auraient été victimes d’une attaque au lance-roquettes ; on n’est pas sûr des informations, mais parle d’une vingtaine de morts… Les visages se sont vite fermés. Les rires ont cédé le pas à la tristesse, à l’angoisse et à la haine que nous autres Tunisiens éprouvons de plus en plus à l’égard de ces assassins djihadistes. Je crois être en droit de distinguer les Tunisiens des djihadistes, ces derniers niant les valeurs de la République et voulant nous imposer la charia. Je suis toutefois convaincu qu’ils n’auront jamais gain de cause. Nous, les Tunisiens, les vrais, résisterons jusqu’au dernier souffle pour que ces bêtes surgies des ténèbres retournent à leurs grottes.

 

J’essaye néanmoins de consoler mes compagnons et de dire que chaque nouvelle attaque ou frappe de ce genre témoigne de cette énergie du désespoir des fanatiques dont le sort est scellé. Je m’efforce également de ne pas y penser. Je me rappelle Cioran et ce qu’il dit des kamikazes, des fanatiques et des candidats au martyre :

 

« 5 juin [1969]/ Qu’est-ce qu’un martyr ? C’est un orgueilleux hors pair et un monstre d’égoïsme… intellectuel, car il ne veut ni ne peut concevoir les raisons des autres. Et puisqu’on ne s’incline pas devant sa volonté, il préfère périr que de céder.

 

On peut admirer un martyr, on ne l’apprécie pas. On aime mieux la société d’un sophiste que d’un martyr. Le martyr n’entre pas dans vos raisons, le sophiste, lui, entre dans toutes les raisons.

 

On ne discute pas avec un candidat au martyre.

 

Le fanatisme est la mort de la conversation. » (Cahiers, p. 737)

 

 

Jeudi 17 juillet 2014-19 ramadan 1435

 

2h05. Nour m’appelle pour m’annoncer que, selon les communiqués officiels qu’il vient d’écouter à la radio, deux soldats ont trouvé la mort et cinq autres ont été blessés, alors qu’un seul djihadiste a été abattu. Il est temps, me dis-je, que l’armée et la gendarmerie nationales en finissent avec cette plaie nommée djihadisme. Certes, la volonté politique semble ne pas suivre, mais je pense que — hélas, trois fois hélas plus grâce qu’à cause de ce type d’opérations — ladite couardise politique devra se pourvoir d’une belle paire de burnes afin de ne pas se faire jeter une fois pour toutes par la colère, la nôtre, qui commence à gronder comme pendant l’été dernier après l’assassinat du député feu Mohamed Brahmi et celui de nos soldats au même endroit, le mont Châambi.

Je pense intimement que cette mascarade doit cesser et que les masques doivent tomber — les masques et les têtes qui les portent, cela va sans dire — parce que tout cela nous est étranger et ce qui nous est étranger doit être combattu, un point, c’est tout. Nous devons couper l’organe gangrené afin que tout le corps ne soit pas contaminé. Il est temps de le faire, plus que jamais.

 

5h52. Avec tout ce qui se passe en Tunisie, j’ai l’impression de passer mon temps au chevet d’un mourant ou, au mieux, d’un convalescent. Ce qui est bizarre, c’est que je ne peux pas dire que rien ne va plus pour débrancher le patient ou l’euthanasier ; je ne peux pas non plus dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, parce que cela consisterait à revenir aux anciennes pratiques de l’ancien régime, c’est-à-dire à une espèce de survie artificielle. Il est encore une fois temps de trouver les bonnes solutions. Il est plus que jamais temps que nous regardions dans le blanc des yeux la bête qui progressivement et à la vitesse de la lumière se transforme en un immaîtrisable monstre. Lui assener le coup de grâce s’impose désormais. Néanmoins, cela sera impossible avec l’absence de toute volonté politique digne de ce nom.

                     

Vendredi 18 juillet 2014-20 ramadan 1435

 

Avec Boj, le grand, l’infini, le poète, le frère, l’ami, le voisin, le cot(h)urne, nous avons vécu, durant ces derniers jours passés ensemble, une espèce de convalescence, à Hammam-Sousse, et nous avons parlé, beaucoup trop parlé même, si bien que la parole, entre nous, désormais, a un autre sens, et cela ne se ressent pas en présence des autres. Les autres, qui sont nos frères, camarades et amis, à l’instar de Néji, Farazdak, Rezaieg, Zakzouk, ne sont pas les autres, ils sont également nous. Mais, il faut que je le dise : Boj et moi, sans parler, sans cligner de l’œil, sans rien signifier, sans quoi que ce soit, nous agissons. Beaucoup de personnes en ces temps d’infamie réagissent, alors que d’autres agissent. Un prétendu philosophe du nom de Frédéric Schiffter semble me chercher noise parce que Roland [Jaccard] m’a adoubé, sans parler des coulisses que je devine déjà par rapport à Causeur… Ses commentaires et prises de parole à mon endroit sont d’une méchanceté maladive, si bien que beaucoup de mes lecteurs et « amis virtuels » ont riposté.

En vérité, je vous le dis : avoir raison, ici en Tunisie ou partout ailleurs, est un tort : le bilan de l’opération assassine s’est élevé à 14 victimes et à une vingtaine de blessés. Dans certaines mosquées inféodées aux salafistes, il y aurait même eu des signes de joie, de triomphalisme… Il faut décidément de tout pour faire un monde : entre un pseudo-philosophe hargneux, jaloux et vindicatif qui veut tuer symboliquement, des assassins fanatisés qui tuent pour de vrai, une militante féministe qui s’est avérée être une mythomane et bonne pour la camisole — nous sommes assiégés au point de ne pas savoir où donner de la tête, et pourtant nous devons ne pas nous laisser surprendre, encore moins abattre par ces crapules.

Boj est dans la cuisine, il prépare à manger pour le souhour, la collation habituelle précédant le jeûne. Ce sera du masfouf, couscous fin qu’on mange sucré avec des raisins ou des dattes ou des fruits secs. Je l’appelle pour lui dire ce poème de Mahmoud Darwich, d’abord en arabe, ensuite en français dans ma traduction : « Ils m’aiment mort afin de pouvoir dire : il était des nôtres et il nous appartenait. J’ai entendu les mêmes pas. Voilà vingt ans qu’ils frappent au mur de la nuit. Ils viennent et n’ouvrent pas la porte. Mais les voilà qui entrent. En sortent trois : un poète, un tueur, un lecteur. — Ne buvez-vous pas de vin ? ai-je demandé. — Nous boirons, ont-ils répondu. Quand me tirerez-vous dessus ? ai-je repris. — Patience ! ont-il répliqué. Ils ont aligné les verres et se sont mis à chanter pour le peuple. — Quand allez-vous commencer mon exécution ? ai-je demandé. — Nous avons déjà commencé, ont-ils répondu. — Pourquoi as-tu attribué à l’âme des chaussures ? — Pour qu’elle marche sur terre, ai-je répondu. — Pourquoi, ont-ils repris, as-tu écrit le poème en blanc, alors que la terre est très noire ? — Parce que trente mers se déversent dans mon cœur, ai-je répondu. — Pourquoi aimes-tu le vin français ? — Parce que je suis digne de la plus belle des femmes, ai-je dit. Ils m’ont alors demandé : Comment souhaites-tu ta mort ? — Bleue comme des étoiles qui s’égouttent du plafond. — Souhaitez-vous plus de vin ? — Nous boirons, ont-ils répondu. J’ai alors dit : Je vous demanderais d’être lents, de me tuer petit à petit afin que j’écrive un dernier poème à l’élue de mon cœur. Mais ils rient et ne volent de la maison que les paroles que je réservais à l’élue de mon cœur. » (« Ils m’aiment mort », in Moins de roses, 1986.)

Boj est en émoi… Je suis heureux qu’il trouve à la fois belle et fidèle la version française. Cioran avait raison de confier, dans l’un de ses entretiens, que lire la poésie, la fréquenter et la vivre permet d’éviter « le desséchement intérieur ». La lecture d’un seul vrai poème, comme celui qui précède, en est la preuve et l’illustration.

*Photo : kyodowc102026.JPG k/NEWSCOM/SIPA. SIPAUSA31265097_000001. 

Art officiel, art mondialisé

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art officiel paris

art officiel paris

La France est redevenue une grande nation de football et c’est tant mieux. On a le droit d’être nostalgique de l’époque où elle était aussi championne des arts. Les artistes les plus renommés vivaient et travaillaient à Paris et grâce à eux, nos paysages naturels et humains, des danseuses de french cancan à la montagne Sainte-Victoire, appartiennent désormais au patrimoine esthétique de l’humanité.

Depuis, deux guerres mondiales et la mondialisation sont passées par là ; et les Picasso, Braque, Zadkine, Soutine, Modigliani et Matisse d’aujourd’hui, s’ils existent, n’habitent plus Montparnasse. Les jeunes ont déserté Paris et ses chambres de bonne hors de prix pour se rapprocher de leurs clients new-yorkais fortunés, des galeries et des logements bon marché de Berlin, pour ne pas parler des collectionneurs chinois.

À vrai dire, il n’est pas certain que l’on puisse encore parler d’un art français, chinois ou américain. L’art n’a pas échappé à la mondialisation marchande : largement délivré de tout ancrage national ou territorial, il est adapté au goût d’élites hors-sol qui se soucient plus d’épater le bourgeois à coups de transgressions factices que d’élever leur âme au contact de la beauté.[access capability= »lire_inedits »]

Il est vrai que notre pays a de beaux restes, avec des marchands, des galeries et des maisons de vente qui comptent et des collectionneurs qui, en dépit des incertitudes fiscales, s’obstinent à acheter des œuvres qu’ils aiment. Par ailleurs, on ne saurait rendre la France responsable de la folie spéculative qui voit la cote de certains artistes atteindre des niveaux déraisonnables.

Reste que le déclin français a aussi une cause spécifiquement française qui tient à l’intervention de l’État. Il n’est pas choquant en soi que les pouvoirs publics aient une politique de l’art : ce qui l’est plus, c’est que les largesses de l’État aient presque exclusivement profité à l’art le plus conceptuel, le plus abscons et le moins susceptible de plaire au grand public. « L’art est pour moi quelque chose qui se pense avant d’être quelque chose qui se voit », déclare la directrice du Fonds régional d’art contemporain de Lorraine, qui s’enorgueillit d’avoir acheté des œuvres immatérielles. Au risque de passer pour des béotiens, on peut penser que dépenser l’argent du contribuable pour acheter du vent, c’est, pardonnez-moi l’expression, du foutage de gueule.

Ne désespérons pas, il y a encore des artistes qui se soucient de nous instruire et de nous enchanter, conformément au programme défini par Horace (docere et delectare). Reste que, si nous n’y prenons pas garde, le ministère de la Culture finira par tuer l’art. [/access]

*Image : Soleil.

Les mots interdits et l’ordre moral

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censure morale ecole

censure morale ecole

Un proviseur du Puy-de-Dôme a donc été condamné par le tribunal de Clermont-Ferrand à trois mois de prison avec sursis, mise à l’épreuve durant deux ans et obligation de soins.

Je connais mal l’affaire, c’est à peine si je sais que ledit proviseur avait le harcèlement facile, et que cette condamnation clôt une longue patience, comme seule l’Education Nationale sait en avoir. Mais ce n’est pas là le nœud du problème, quoi qu’on puisse en penser.
Ledit proviseur a été vu en tin de se masturber devant son ordinateur : rappelons que les proviseurs par définition logent sur leur lieu de travail, et que la distinction entre espace privé et espace public, en ce qui les concerne, est loin d’être facile. Faut-il donc supposer qu’un chef d’établissement est en service vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et qu’il doit donc s’interdire tout ce qui ne se fait pas dans l’exercice de la fonction ? Dans les années 1920, une institutrice bourguignonne avait été radiée parce qu’elle avait un amant, et qu’un membre de l’enseignement doit sans cesse montrer l’exemple : c’était un souvenir, en pleine IIIème République laïcarde, de ‘époque où c’étaient des bonnes sœurs qui s’occupaient de faire la classe. Fallait-il un brevet de virginité pour enseigner ?

Par ailleurs, « c’est une voisine, logeant dans un immeuble proche du lycée qui l’a aperçu depuis sa fenêtre. Elle a averti l’établissement, qui a ensuite fait un signalement auprès du parquet », a indiqué à l’AFP l’avocate du proviseur, Me Clémence Freydefont. Curieuse voisine — qui s’était portée partie civile et a été l’heureuse bénéficiaire d’une amende de 300 euros à laquelle a été condamné ledit proviseur : le voyeurisme outré fait donc partie désormais des pratiques du bon voisinage ? Mon dieu, mes voisins peuvent donc me déférer au Parquet, car, je le confesse (un mot que Brassens fait systématiquement rimer avec fesses), il m’arrive d’avoir chez moi des comportements que je n’aurais pas en public. Et ce n’est pas une aumône de 300 euros qu’ils recevraient, les bougres… Ou 300 par jour.

Enfin, cerise sur le gâteau, « l’analyse de l’ordinateur du proviseur a révélé que ce dernier consultait « des sites pornographiques mettant en scène des majeurs ayant des relations sexuelles sadomasochistes ». Il s’est également connecté « une seule et unique fois » à un site étranger de partage d’images, montrant « des enfants dénudés, mais pas en situation d’être exploités sexuellement », a précisé l’avocate, précisant que son client « n’était nullement poursuivi pour détention d’images pédopornographiques ». »
Bref, rien d’interdit. Et il m’arrive — comme à nous tous — de me connecter à des sites fort étranges ! Et je confesse (derechef) avoir dans ma bibliothèque une foultitude de livres que l’Inquisition aurait mis au bûcher — et moi avec ! J’ai même écrit la Société pornographique grâce à ma consultation scrupuleuse de ce que l’on trouve sur le Net.

Nous sommes entrés, depuis que la crise frappe, dans une ère de grande moralité. Les délassements du proviseur auraient fait sourire la voisine dans les années 1970 — peut-être même, à l’époque du swinging Paris, la voisine serait-elle allée participer aux ébats SM du cher homme esseulé. J’ai publié, au début des années 1990, des romans à caractère érotique (et un peu plus, même) que l’éditeur m’a avoué ne plus oser ressortir aujourd’hui, sinon sous le manteau. Le même refuse désormais tout ouvrage dans lequel on appelle un chat une chatte, et où les comportements dépassent les bleuettes inoffensives de 50 shades of nothing interesting. Il en est à publier des romans à l’eau de rose américains, où il est question de Beautiful Bastard / Stranger, et où le « héros » est invariablement un homme d’affaires (j’espère que vous sentez tout le potentiel érotique de ces mots, « homme d’affaires » ou « financier », en ces temps de crise et de vaches maigres — le renouveau du Prince charmant, il est là, il sort d’HEC ou de Paris-Dauphine, ces deux temples du conformisme économique et de la culture zéro) et l’héroïne une stagiaire provinciale qui rêve de situations expérimentales pourvu qu’elles se concluent avec une bague au doigt — fi !

J’ai raconté il y a quelques mois comment le ministère de l’Education répugnait à certains mots comme « élitisme » et « conformisme ». Mais le vrai conformisme, il est là, dans la vague de pudibonderie qui déferle aujourd’hui. Pendant que not’ bon maît’ passe de la Pompadour à la Dubarry au vu et au susse (comme disait Bérurier) de tous les amateurs de Vespa, nous sommes, nous pécores, nous valetaille, confiné(e)s dans le sexuellement correct.
Ma foi, quels que soient les travers du proviseur condamné pour (pour quoi, exactement ? Je n’arrive pas à saisir ce qu’il a fait de répréhensible, dans les termes du jugement), je le salue : obsédés de tous les horizons, mettez désormais de lourdes tentures à vos fenêtres — comme d’autres mettent des voiles sur les désirs de leurs épouses et de leurs filles.

*Photo : Skye suicide.

Petites bouchées froides

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paul celan allemagne

paul celan allemagne

Un statut d’Emna Rémili, brillante romancière et universitaire arabophone, m’attriste, la détresse qu’il exprime étant celle de toute une partie de l’intelligentsia et même de la nation tunisienne : « Rien ne mérite l’écriture… Rien ne mérite d’être commenté… Rien ne mérite quoi que ce soit… Le vide a réussi à m’engloutir… » Des mots qui me rappellent ceux d’un autre pays, d’une autre langue, d’un autre âge, d’une autre révolution, d’une autre détresse — les mots, le génie, la poésie, la sensibilité, la grandeur, la délicatesse, la faiblesse d’une Marina Tsvetaieva. Sans sa fin tragique, cela va de soi ! Après avoir longuement hésité, je me suis permis de lui écrire ces mots : « Mais non ! Il faut continuer, on doit continuer… » Plus de quatre heures après, j’y pense de nouveau. Oui, les mots d’Emna Rémili résonnent en moi et je ne puis les chasser, encore moins les passer sous silence. Je reviens à sa page Facebook et constate que rien n’a changé. Les mots que j’ai écrits me sautent aux yeux et, comme pour se rebeller, ils me rappellent leurs aînés, ceux de Samuel Beckett : « Il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait, si elle s’ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. » (L’Innommable, Éditions de Minuit, 1953, p. 213.)

Mardi 15 juillet 2014-17 ramadan 1435

Mon silence quant à la finale de la Coupe du monde était légitime. Ne voulant pas aligner des platitudes ou des impressions terre à terre, j’ai préféré attendre, question de prendre du recul. Aujourd’hui encore, je n’ai pas grand-chose à dire, sauf ceci peut-être, en partant d’un constat historique : l’équipe qui a remporté ce titre est presque la même qui a affronté et battu par quatre buts à zéro l’Argentine en quarts de finale en 2010. Le travail, la discipline, la continuité et surtout la mentalité imposés par le coach allemand, le très élégant Joachim Löw, ont fini par valoir leur pesant d’or. Et quel or, celui de la médaille et de la Coupe du monde.

Je suis néanmoins choqué que le titre de meilleur joueur du tournoi ait été attribué à Messi. Que le gardien allemand Manuel Neuer ait fait l’unanimité, est très légitime. Mais Messi, si génial soit-il, ne mérite pas ce titre, non seulement parce qu’il n’a pas particulièrement brillé lors de cette compétition, mais encore d’autres joueurs, comme le Hollandais Arjen Robben ou même son compatriote Angel Di Maria, le méritaient de loin. Mais la FIFA a ses raisons que la raison semble ne jamais pouvoir avoir !

Selon un hadith du prophète Mahomet, « un peuple ayant abandonné les commandes à une femme ne prospérera jamais. » Sans doute le prophète avait-il prononcé ce jugement dans un contexte précis. Selon les sources, ces paroles décrivaient l’affaiblissement de l’empire persan sassanide suite à l’intronisation de la fille du shah. Ainsi placées dans un contexte précis, ces paroles ont un sens et peuvent même être considérées comme pertinentes. Ce qui est dramatique, c’est que d’aucuns les considèrent comme absolues et cherchent à les mettre en pratique encore aujourd’hui. À ceux-là, je dis que la tribune officielle du stade Maracaña comptait au moins deux chefs d’État, la Brésilienne Dilma Rousseff et l’Allemande Angela Merkel. Somme toute, et en regard de la misère généralisée où se trouvent les mondes arabe et islamique, on ne peut pas dire que le Brésil et l’Allemagne se portent mal. Mais comme il y a toujours des voix s’élevant pour — plus à tort qu’à raison — disputer et contredire, je m’attends à ce qu’on dise : « L’herbe n’est pas plus verte ailleurs. Et le vert est la couleur de l’islam et l’islam est la solution ! »

Je hais la poussière qui, chez nous plus qu’ailleurs, vient se poser sur les livres et jusqu’entre les pages. Mais il est quelque chose que je hais plus que la poussière, c’est de ne pas trouver un livre. Cela me met hors de moi, me paralyse, me donne des cauchemars même. Croyez-moi, je ne plaisante pas : j’ai rêvé l’autre nuit que j’ai retrouvé un précieux volume de Paul Celan, égaré depuis le déménagement. Le livre quant à lui n’est ni cher ni rare, puisqu’il s’agit du Choix de poèmes de Paul Celan dans la collection Poésie chez Gallimard, mais il est précieux à mes yeux parce que je l’ai depuis sa parution en 1998. J’ai beau chercher des heures durant mais en vain. Je croyais qu’il était à côté des autres titres que j’ai de Celan, sa Correspondance avec son épouse Gisèle Celan-Lestrange, sa Correspondance avec Nelly Sachs, ses recueils, Grille de parole, La rose de personne, ainsi que ces deux textes merveilleux que sont Le Méridien et Entretiens dans la montagne. Tous sont là, sauf celui que je cherche. C’est révoltant ! Et comme un malheur n’arrive jamais seul, je ne retrouve pas non plus un autre titre, Mohamed al-Maghout. Lettres de la faim et de la peur, le superbe livre où Issa al-Maghout, le frère du grand poète syrien, raconte tant de belles anecdotes, de souvenirs heureux et malheureux liés à la vie de celui que nous sommes nombreux à considérer comme l’un des plus grands écrivains, dramaturges et poètes arabes du XXe et peut-être du XXIe siècle. Je dois dans les jours qui viennent mettre une fois pour toutes de l’ordre dans ma bibliothèque. C’est obligatoire, cela s’impose et mon équilibre physique et psychologique en dépend.