Accueil Site Page 2284

Attentats de Paris : Le vacarme républicain

55

manifestation charlie hebdo twitter

Je n’étais pas vraiment décidé à me rendre à la « marche républicaine » de dimanche. Quelle qu’ait pu être l’importance du choc ressenti après l’attentat de mercredi et des jours qui ont suivi, j’avais bien conscience que la grande « mobilisation citoyenne », comme toutes les grandes mobilisations citoyennes que nous subissons depuis plus de dix ans, avait toute les chances de se transformer en farce. Tout, dans les effets d’annonce, les éléments de langage plus lénifiants que jamais, l’éviction polie du Front national et l’invitation du premier ministre turc Davutoglu démentait les grandes promesses d’union républicaine et sonnait faux, irrémédiablement faux. Comme cela arrive parfois dans ce genre de cas et devant ce genre de dilemme, ce fût quelqu’un d’autre qui m’aida à prendre la décision. Quelqu’un avec qui j’aurais souhaité être dans ces moments-là mais qui était ailleurs, dans une autre ville, et qui m’a juste dit : « Moi j’y vais. Fais comme tu veux. » Je me suis senti un peu con, j’ai senti aussi qu’il me fallait mettre mes réticences de côté et aller simplement rendre hommage à nouveau aux morts en oubliant pour un moment François Hollande ou Davutoglu.

J’y suis donc allé, un peu à contrecœur et un peu tendu aussi, de même que l’amie qui m’accompagnait, parce que nous pensions tous deux sans trop le dire que faire descendre des centaines de milliers de personnes dans les rues pouvait exciter les ardeurs de quelque nouveau cinglé désireux de négocier son quart d’heure de gloire ou sa place au paradis, les deux semblant aller de pair désormais. Et puis surtout, au-delà de la peur, je ne voulais, avant toute chose, ne pas entendre ce jour-là de discours pontifiant, je ne voulais pas entendre encore, pour la centième, millième fois, entendre parler des zamalgams ou des zidénozéabondes. J’avais lu, la veille, l’article de Joffrin qui regrettait presque ouvertement que les terroristes n’aient pas descendus les bons islamophobes et aient épargné Houellebecq ou Zemmour. Je trouvais du coup les gens comme Joffrin suffisamment nauséabonds pour ne pas avoir à subir encore leurs discours dilués ou repris à l’envi dans les slogans d’une manifestation. Je n’avais vraiment pas envie de cela en ce jour précis.

Mais il n’y eut pas de discours. Pas d’excité à une tribune braillant des appels au mieux vivre-ensemble, ni de prêcheurs de la religion de la Sainte Guimauve, il n’y eut qu’une foule immense, multitude bouillonnante de visages qui se déversait dans les artères soudain étroites et les avenues rendues minuscules, une foule qui criait, qui applaudissait, qui huait, qui interpellait mais une foule qui ne braillait pas de slogans, qui n’écoutait pas de discours. Ce n’était pas, heureusement, un jour pour les discours.

Des huées ou des vivats remontaient comme une immense vague de colère l’immense cortège et le vacarme de milliers de bouches nous engloutissait, à en faire crever les tympans et il y avait beaucoup de drapeaux, de drapeaux français. J’étais heureux de les voir. J’étais là comme des milliers pour rendre hommage à des gens qui avaient payé de leurs vies le simple fait de défier ceux qui voulaient nous imposer, au prix du sang, la terreur d’une religion et celle du blasphème. J’étais là pour dire : « je suis Français » et qu’en tant que Français je ne voulais pas que le blasphème soit soudain passible de mort dans mon pays. Et j’étais même plus heureux de voir ces drapeaux que le logo sympathique imaginé par un styliste, décliné sous toutes les formes et destiné peut-être à orner bientôt les T-Shirts dans les boutiques de souvenir. J’en avais marre aussi ce jour-là des hashtags et des logos, j’avais envie de voir des gens qui portaient bêtement des drapeaux et qui gueulaient.

Soudain, quelques personnes autour de nous ont commencé à crier : « Les snipers ! Les snipers ! » J’ai juste eu le temps de penser que, merde, c’était dommage d’y passer comme ça avant qu’un immense hourra s’élance dans le ciel, porté par des milliers de gosiers en furie, à la conquête des toits de Paris sur lesquels se dressaient de petites figures, des silhouettes que l’on voyait vaguement faire signe de la main. Les tireurs d’élite de la police étaient salués par la foule tout comme les CRS caparaçonnés qui surveillaient le cortège se voyaient abordés et congratulés par les manifestants. Il y eu, cependant, des absents notables. A bien regarder le cortège, je n’y ai pas retrouvé la France de la diversité, la France des cités que j’avais pourtant vu en masse descendre dans les rues pour s’égosiller contre les juifs un certain autre jour de colère. Pourtant, ce dimanche, les transports étaient gratuits. Peut-être avait-elle eu un empêchement ?

En rentrant à la maison, un peu plus tard, j’ai appris que près de quatre millions de personnes étaient descendues dans la rue dimanche. Deux millions à Paris et deux millions cinq en province. Cent cinquante mille à Bordeaux, la moitié de la population de la ville en somme, cent quinze mille à Rennes, le tiers environ, un quart de la population lyonnaise et… soixante mille à Marseille, ce qui est peu pour une cité de presque un million d’habitants. Les médias se réjouissent de la belle façade d’unanimité républicaine présentée par la manifestation de dimanche. Mais pendant qu’une partie de la France descendait dans la rue pour se plier de bonne grâce à l’injonction républicaine, Twitter vrombissait encore des messages de soutien aux meurtriers sur le hashtag #jesuiskaouchi et, dans les écoles, nombre d’élèves de collège ou de lycée disent encore aujourd’hui ne pas trouver anormal que l’on tue pour des caricatures. Et le vacarme optimiste des vivats et des huées me semble soudain être un peu moins fort.

*Photo :  ROMUALD MEIGNEUX/SIPA. 00701617_000001. 

L’Europe post-libérale et son problème juif

36

israel juifs europe

Traduit de l’anglais par Gisèle Abazon

De puissants courants idéologiques sont à l’œuvre en Europe, et les juifs vivent une situation de plus en plus précaire sur ce Vieux Continent où ils ne se sentent plus chez eux. On peut distinguer trois phénomènes à l’origine de leur sentiment d’insécurité : l’échec de l’intégration des musulmans, la résurgence de l’antisémitisme de droite et les mutations du libéralisme politique européen. Baignant dans le relativisme culturel, les pays européens rejettent aujourd’hui les particularismes nationaux, n’exigent plus des nouveaux arrivants qu’ils adoptent les normes et valeurs culturelles de la majorité et créent ainsi un climat favorable au terrorisme islamiste. Ayant adopté une culture « post-identitaire », l’Europe devient de plus en plus hostile à l’idée même d’un État juif. Cette situation place les juifs face à un dilemme profond : préserver leur attachement à Israël ou rejoindre le chœur de la critique européenne au détriment de leur propre identité.

À certains égards, ce dilemme n’est certes pas nouveau. Déjà, à la fin du xviiie siècle, au moment de l’émancipation civile du judaïsme d’Europe occidentale, lorsque les ghettos disparurent, les juifs affrontaient un choix similaire : vivre entre soi, en s’impliquant moins dans la vie de la cité, se convertir au christianisme et se fondre dans la majorité, ou encore renoncer à leur identité de peuple et cantonner leur pratique religieuse à la sphère privée, selon le principe formulé par Clermont-Tonnerre : « Il faut tout refuser aux juifs comme nation et tout leur accorder comme individus. »

Beaucoup de juifs ont choisi cette dernière option. En respectant scrupuleusement les conditions de ce pacte, ils se sont acclimatés à la nouvelle réalité. Quel que soit leur degré de croyance ou de pratique religieuse, ils sont restés des citoyens dévoués à leurs nations respectives, y compris dans les moments de tension.[access capability= »lire_inedits »]

Au fil du temps, la plupart des juifs européens ont fermement défendu l’idéal libéral qui chevillait une Europe ayant placé les droits de l’homme au cœur de sa vision du progrès. Ce n’est qu’avec la montée en puissance du fascisme et du totalitarisme que ce monde libéral s’est effondré comme un château de cartes.

La Seconde Guerre mondiale et la Shoah ont changé à jamais le destin de la communauté juive mondiale. Le sionisme, auparavant rejeté par une grande partie de l’intelligentsia juive, a été perçu comme la seule réponse aux défis redoutables de l’histoire. Nombre de rescapés du génocide ont émigré vers l’État juif nouvellement créé. Israël devint une part essentielle de l’identité des juifs qui choisirent de rester en diaspora.

Après un traumatisme comme la perte brutale de toute sa famille et du seul monde que l’on ait jamais connu, il est normal de chercher la preuve que des millénaires de prières n’ont pas été peine perdue ; qu’il existe encore un fil qui relie le passé à l’espoir d’un avenir ; qu’il n’est ni futile ni fou de continuer à rêver la possibilité d’un monde meilleur. Israël est devenu cette preuve.

Tout comme le monde juif, l’Europe libérale a été profondément ébranlée par l’horreur de la Shoah. Après des siècles de conflits religieux et nationaux, aboutissant à deux terribles guerres mondiales, les Européens libéraux ont décidé de rejeter leurs identités nationales pour éloigner les sombres spectres du passé. Ils ont donc entrepris de remplacer l’idéal moderne de l’État-nation par un post-nationalisme ayant pour horizon une société mondialisée, et par un postmodernisme qui considère toutes les cultures et traditions comme moralement équivalentes.

Or, et c’est le plus frappant, l’Europe multiculturelle qui est l’aboutissement de cette conception post-nationale est aussi à bien des égards une Europe post-libérale. En démocratie libérale, on est appelé à respecter l’identité de ses concitoyens, et celle des populations minoritaires du pays, autant que sa propre identité. Dans la démocratie post-libérale, on n’est pas encouragé à aimer sa propre identité – de fortes identités nationales amènent les guerres, et la guerre, c’est le mal absolu. Dans une société libérale, les droits individuels sont une valeur suprême, pour laquelle on est prêt à lutter, voire à mourir. Mais dans l’Europe multiculturelle, toutes les cultures devant être tenues pour égales, il est interdit de considérer qu’une culture qui respecte les droits individuels est supérieure aux identités illibérales. Bref, l’Europe post-libérale pourrait adopter comme devise les paroles de John Lennon : « Imagine qu’il n’existe pas de pays… Aucune raison de tuer ou mourir, et pas de religion non plus. »

Où se situe Israël, l’État juif et démocratique, par rapport à cette conception du monde ? Israël a vu le jour au moment où l’idée de l’État-nation n’était plus au goût du jour en Europe. Si, après la Shoah, aucun libéral au monde ne pouvait s’opposer à l’idée d’un État juif, les Européens post-libéraux d’aujourd’hui voient de plus en plus Israël comme le dernier vestige de leurs errements passés, colonialistes et nationalistes. Alors que l’Europe commençait à rejeter les aspirations identitaires, l’on vit la création d’un État ancré sans vergogne dans une identité ethno-religieuse après deux mille ans d’exil. Alors que l’Europe arrivait à la conclusion que le contrôle du territoire souverain était sans importance, Israël revendiquait sa souveraineté territoriale en se fondant à la fois sur les textes sacrés du judaïsme et sur le droit. Alors que l’Europe décidait que la guerre était le plus grand des maux, Israël était – et est toujours – prêt à lutter, par les armes au besoin, pour garantir son existence nationale.

Cela explique au moins en partie pourquoi, en dépit des innombrables dangers, l’Europe tient Israël pour l’une des plus grandes menaces à la stabilité mondiale. L’intégration des juifs avait été l’un des piliers de la conception européenne du progrès. En insistant pour obtenir leur propre État national, les juifs ont choisi le mauvais côté de l’histoire. Même si Israël arrivait à démontrer qu’il fait tout ce qui est en son pouvoir pour parvenir à la paix et minimiser le nombre de victimes civiles palestiniennes au combat, cela ne satisferait pas ceux qui considèrent son existence même comme problématique.

Tout cela, je l’ai compris il y a douze ans, pendant la deuxième Intifada, en discutant avec un groupe d’intellectuels français. « L’expérience sioniste a échoué, me disait-on avec sollicitude. L’Orient est l’Orient et l’Occident est l’Occident. Qu’est-ce que les juifs ont à faire au Moyen-Orient ? En fin de compte, Israël cessera d’exister et les juifs devront revenir en Europe d’où ils viennent. » Autrement dit, les juifs sont autorisés à conserver leur identité juive tant que son maintien ne sème pas le trouble. Pour les Européens post-libéraux aujourd’hui, aucun idéal ne peut justifier de se battre. Qu’est-ce que les « colonialistes » juifs ont à faire au Moyen-Orient ? Combien d’enfants palestiniens et israéliens seront tués pour maintenir en vie ce projet nationaliste ?

Chaque fois qu’Israël est obligé de se défendre, cela amène non seulement à remettre en question sa légitimité, mais aussi à accroître la pression sur ses partisans. Et la pression fonctionne. Considérons un exemple récent, le cas largement rapporté de Henk Zanoli, un Néerlandais qui avait reçu une médaille du gouvernement d’Israël pour avoir courageusement sauvé un garçon juif durant la Shoah. Cet été, pendant la guerre de légitime défense d’Israël dans la bande de Gaza, Zanoli a décidé de rendre sa médaille. Son désaveu est frappant. Initialement, écrivit-il, il avait soutenu l’idée d’un foyer national juif, mais il en est venu à croire que le sionisme contenait « un élément raciste dans l’aspiration à construire un État exclusivement pour les juifs ». En effet, a-t-il ajouté, « le seul moyen de sortir du bourbier dans lequel le peuple juif d’Israël s’est enfoncé serait de renoncer totalement au caractère juif d’Israël ». À ce moment-là, il envisagerait de reprendre sa médaille.

Si l’idée même d’un État-nation juif peut provoquer cette répulsion chez un non-juif compatissant, cela peut inciter les juifs, aussi, à se distancier publiquement de l’État juif. Ces critiques juifs soulignent souvent que leur problème n’est pas tant l’existence d’Israël en tant que tel, mais plutôt les politiques du gouvernement israélien : son traitement des Palestiniens, ses méthodes de guerre, et ainsi de suite. À ceux-là, je répondrai que tant que nos ennemis continueront à chercher notre destruction, quelle que soit la composition du gouvernement israélien il n’aura pas d’autre choix que de défendre ses citoyens militairement. Et tant que nos ennemis, dans leur culte avoué de la mort, déploieront leurs propres populations comme boucliers humains, on verra des photos de victimes civiles diffusées dans les médias internationaux. Quel que soit le parti israélien au pouvoir et quelles que soient ses politiques spécifiques, les juifs resteront acculés à choisir entre leur engagement envers le sionisme et leur fidélité à l’Europe post-libérale.

Pourquoi donc les juifs d’Europe, ou n’importe qui d’autre, s’accrocheraient-ils fermement à leur identité face aux pressions qu’ils subissent pour l’abandonner ? Parce que l’identité, juive ou autre, donne un sens et un but à la vie, par-delà son simple aspect matériel. Elle répond à un besoin humain de base qui consiste à vouloir faire partie d’un ensemble plus grand que soi-même, d’une communauté intergénérationnelle qui partage un ensemble de valeurs et des aspirations collectives.

Bien sûr, il y a un autre désir humain fondamental : celui d’être libre, de penser par soi-même et de choisir sa propre voie. Mais ces deux aspirations – appartenance et liberté – peuvent se renforcer mutuellement plutôt que de s’opposer l’une à l’autre. La liberté offre la possibilité de cultiver pleinement son identité ; mais la liberté doit être défendue, et c’est l’identité qui donne la force d’accomplir cette tâche. C’est une erreur dangereuse de sacrifier la liberté au nom de l’identité, mais, réciproquement, c’est une erreur non moins désastreuse que de se délester de l’identité au nom de la liberté, comme l’ont fait les Européens de notre temps.

Dans l’Europe libérale du passé, l’on pouvait être citoyen dans la rue et juif pratiquant à la maison, dans l’Europe post-libérale d’aujourd’hui, il est extrêmement difficile de rester européen convaincu dans la rue et juif fier de l’être et relié à Israël à la maison.

Cependant, la vraie question n’est pas l’avenir des juifs, mais l’avenir de l’Europe. En tentant de se libérer de son histoire et de ses institutions traditionnelles, l’Europe est devenue décadente et vulnérable. Maintenant que le fondamentalisme islamique a pénétré ses sociétés tolérantes et multiculturelles, la question est de savoir si une société qui a fui sa propre identité pour profiter de sa liberté peut encore trouver la volonté de se battre, avant de perdre les deux.

Ayant toujours puisé dans la grande tradition libérale européenne la force de lutter contre l’oppression, je ne peux qu’espérer que les nations démocratiques d’Europe sauront se battre pour leur liberté. Mais ma tâche en tant que citoyen israélien est plus simple. Je dois m’assurer que tous les juifs dans le monde qui se sentent sans abri seront en mesure de trouver un foyer ici, sur ce petit îlot de liberté au cœur d’un grand océan de tyrannie, dans cette petite oasis d’identité dans un désert d’anomie post-identitaire. À ces juifs, je dis : bienvenue dans l’État juif et démocratique.[/access]

*Photo : Matthieu Alexandre/AP/SIPA. AP21676854_000250. 

Attentats islamistes : la mobilisation ne fait que commencer

88

charlie hebdo terrorisme

C’est tout un symbole, ont répété en chœur les commentateurs sur les plateaux, que de voir le Palestinien Mahmoud Abbas et l’Israélien Benyamin Netanyahou à quelques mètres l’un de l’autre, au premier rang du cortège des chefs d’Etats. Ces deux là incarnent parfaitement l’union sacrée née des « Trois affreuses » journées que nous venons de vivre : une communion dans l’émotion,  donc extrêmement fragile, qui cache des divisions profondes. Nous avons tous reçu un coup de poing dans le ventre, nous avons tous mal. Mais nous ne sommes pas d’accord sur l’identité de l’ennemi, et encore moins sur la marche à suivre pour mettre fin à ce déferlement de violence et de haine. Sur ce point, les Français ne sont pas plus unis que Netanyahou et Abbas.

Pour autant, aussi précaire soit ce moment de grâce et de communion, de nombreux Français aimeraient en vivre de semblables plus souvent. Or, le défi lancé par les terroristes islamistes qui ont frappé les 7, 8 et 9 janvier, exige non seulement de prendre rapidement des mesures de sécurité, mais aussi de remettre en question le fonctionnement de notre société.

Concernant la dimension sécuritaire, la première leçon à tirer est la nécessité de renforcer, voire de refondre notre dispositif de protection contre les attentats. Certes, il s’agit de soutenir nos services de renseignement pour leur donner les moyens d’empêcher les passages à l’acte. Mais le nouveau terrorisme est malheureusement beaucoup plus rudimentaire, donc plus difficile à détecter, que ses devanciers qui se sont succédé depuis les années 1960. En conséquence, il faut que les forces défensives disponibles sur le terrain tous les jours – policiers, gendarmes, garde du corps – soient en mesure d’agir dès les premiers secondes, dans ce très court laps de temps qui fait la différence entre un incident et une catastrophe nationale, voire mondiale.

Ce n’est pas faute de courage : le policier du Service de protection des hautes personnalités chargé de la protection rapprochée de Charb, comme son collègue tombé sous les balles des frères terroristes après avoir tiré sur eux, n’en manquaient pas. Malheureusement, ni l’un ni l’autre n’ont pu changer le cours de l’histoire. Tout doit être mis en œuvre pour que, à l’avenir, de telles rencontres de hasards entre les représentants armés de l’Etat et des terroristes aient une tout autre issue. Faisons au moins en sorte de faciliter la tâche du RAID ou du GIGN, unités de très grande qualité qui par définition arrivent très tard sur les lieux. Cela suppose beaucoup de moyens, d’efforts, d’équipements et d’entraînement, mais nous n’avons pas le choix.

Reste la question la plus difficile : comment passer d’un combat contre les moustiques à l’assèchement méthodique des marécages. La seule façon d’y parvenir, c’est de convaincre les Français musulmans d’effectuer leur autocritique de façon à ce que personne ne se sente plus jamais légitime pour commettre des actes terroristes au nom de l’islam. Or, aujourd’hui, une minorité trop importante parmi les musulmans de France se montre exagérément compréhensive à l’égard des tueurs. Ils sont trop nombreux à penser que Charlie « l’avait bien cherché », que le 11 septembre n’est qu’un complot du Mossad, que Merah est un héros. Il y a un terreau, sur lequel poussent ceux qui finissent par passer à l’acte. L’école républicaine ne nous sauvera pas si les familles, les voisins, les milieux dans lesquels grandissent les enfants musulmans en France ne sont pas républicains.

Enfin, il faudrait prendre au sérieux le terme de « guerre ». Si, dans une guerre, la première victime est la vérité, la deuxième est la liberté. Si on veut surveiller 5 000 djihadistes, prévenir des attentats et empêcher les médias de fournir de précieuses informations aux terroristes comme on l’a vu ces derniers jours, il faudra se résoudre limiter la liberté de l’information.

Pour que le formidable élan d’énergie né dimanche se transforme en état d’esprit durable et en politiques nationales pérennes, il faut affronter un débat douloureux, tout en trouvant la force de surmonter la discorde qui succèdera nécessairement à l’union nationale. Respecter et écouter ceux qui ne pensent pas comme nous, répondre aux arguments par des arguments : à la fin des fins, c’est ça la République.

*Photo :  SEBASTIEN SALOM-GOMIS/SIPA. 00701436_000003. 

En Arabie saoudite, Charlie s’appelle Raef Badawi

5

Nous publions sans commentaire cette information, donnée ce matin sur le site de Radio France internationale.

« En Arabie saoudite, le blogueur Raef Badawi a été fouetté publiquement ce vendredi 9 janvier, après la prière hebdomadaire, près d’une mosquée de Jeddah. Condamné à 10 ans de prison et à 1 000 coups de fouets pour avoir plaidé en faveur de la Saint-Valentin et pour des mesures libérales en Arabie saoudite.

Conduit par un véhicule de police, Raef Badawi a été placé ce vendredi 9 janvier, debout, dos à la foule, près de la mosquée al-Jafali à Jeddah. Un fonctionnaire a lu la sentence du tribunal. La foule était silencieuse. Le blogueur a reçu 50 coups de fouet.

Raef Badawi, blogueur, est lauréat du prix Reporters sans frontières 2014. Il anime le site internet Liberal Saudi Network. Jeudi, les Etats-Unis avaient demandé à l’Arabie saoudite d’annuler sa condamnation à 1 000 coups de fouet répartis sur 20 semaines. »

RSF, tout comme Amnesty International, dénonce une «condamnation inhumaine, contraire au droit international» et a lancé une pétition appelant le roi Abdallah d’Arabie à accorder une grâce à Raef Badawi. »

Cette info se passe de commentaire, donc, sauf un. Nos confrères du Parisien affirment qu’un officiel saoudien a participé au cortège d’hier. J’espère très sincèrement que c’est n’importe quoi. Sinon, c’est n’importe quoi.

Alain Finkielkraut analyse les attentats contre Charlie Hebdo et le supermarché casher

164

alain finkielkraut academie

Interrogé par Elisabeth Lévy, Alain Finkielkraut revient sur le double attentat islamiste de ces derniers jours, perpétré contre la rédaction de Charlie Hebdo et une épicerie casher de la Porte de Vincennes.

Marche républicaine : la manif pour tous

57

Marche republicaine manif pour tous

Evidemment, c’était un peu n’importe quoi. Comme la plupart des gens sensés que je connais, je ne voulais pas être dupe, on n’allait pas me la faire, à moi. C’était trop gros, le coup de la « marche républicaine », avec son logo « La France est Charlie », comme si tout le pays était abonné au fanzine salace de Charb et Cabu. Comme si j’avais seulement pu être pote avec Tignous, dont je n’avais même jamais entendu parler. Et pourtant, j’y suis allé.

Le matin, ma belle-mère m’avait confié au téléphone : « Le problème, c’est qu’on va marcher avec des cons. » Ne sachant pas – et ne tenant pas forcément à savoir – de quels « cons » elle parlait, je lui avais répondu : « Justement, c’est l’idée, tant qu’on arrive à marcher en compagnie de gens avec qui on n’est pas du tout d’accord, on n’est pas morts. » Elle avait acquiescé. Puis je l’avais rassurée parce qu’elle s’inquiétait un peu, quand même.

Il était évident que pas mal de gens défendraient ce jour-là une « liberté d’expression » qu’ils combattaient à longueur d’année en l’appelant « islamophobie ». Que les champions de la repentance et de l’excuse universelle se transformeraient pour une heure en patriotes cocardiers. Que les mêmes qui scandaient avant-hier « un flic, une balle » viendraient applaudir cet après-midi nos gendarmes et policiers. Et alors ? C’était exactement la raison que j’avais trouvée de ne pas me défiler.

J’avais vu juste : sur le boulevard Richard Lenoir, où j’ai croisé Clémentine Autain qui rattrapait Jean-Luc Mélenchon, quelques panneaux aussi déplacés qu’isolés appelaient à la « dissolution des charlots du FN », à la « solidarité avec Gaza » ou à lutter contre les « fascismes nationalistes ». On est en France, en 2015, et 17 morts sous les balles de terroristes islamistes ne suffisent pas encore à ramener tout le monde à la raison.

Mais ils n’étaient qu’une poignée, quelques-uns par ci par là, à ne pas jouer le jeu de bon cœur. A savoir : accepter d’être ensemble, pas forcément pour les mêmes raisons, mais en essayant de laisser au vestiaire tout ce qui nous oppose les uns aux autres. Finalement, l’immense majorité d’entre nous était venue assurer un service minimum : « Nous sommes unis », « ensemble », « contre le terrorisme »… Un pour tous, tous pour un.

Tous les « je suis » ne faisaient qu’un : « Charlie », « juif », « flic »… La marche républicaine du 11 janvier 2015 n’était pas la énième manif pour les droits des uns ou des autres. En réalité, c’était la première manif pour tous. Dieu sait combien d’énergie j’ai dépensé pour m’opposer au « mariage pour tous », quelle guerre j’ai mené à ce titre sur le terrain des idées. Voilà pourquoi, ce dimanche, j’ai aimé plus que tout battre le pavé avec ceux qui me désignaient comme leur adversaire.

Sur ces boulevards bondés, combien de personnes m’avaient caricaturé, insulté, stigmatisé ? Combien avaient moqué mes valeurs, brocardé mes idées, vomi tout ce que je représentais à leurs yeux ? Une année entière, nous nous étions affrontés autour du projet de loi Taubira, et de ses conséquences dont je savais qu’elles seraient tragiques. Aujourd’hui, ils étaient là, ils me souriaient et s’excusaient lorsqu’on se bousculait. On pouvait vivre ensemble et se respecter, l’essentiel était sauvé.

Dès la fin d’après-midi, toutes les chaînes de télévision diffusaient une superproduction inédite : de magnifiques images aériennes de foules innombrables, agglutinées dans toutes les rues de France. A la Bastille, des drapeaux tricolores flottaient dans un ciel rose alors que retentissait la Marseillaise. Place de la Nation, on s’exclamait en boucle : « Vive la France ! » Il y avait un monde fou, partout, et un cœur accroché à la colonne de Juillet. La foule s’applaudissait, on se parlait entre inconnus.

Alors bien sûr, ce tableau idyllique n’était qu’un vernis. Ce dimanche, tout le monde disait « Je suis Charlie » mais personne n’allait dans la même direction. N’empêche : c’est bien la France, sa devise, son drapeau et son hymne national qui étaient célébrés dans tout le pays. Et ça, rien ne nous l’enlèvera, n’en déplaise aux derniers dinosaures de l’incitation à la haine de soi. Nous sommes différents, nous ne sommes pas d’accord, nous sommes Français.

Photo : Constance Decorde/SIPA/1501112049

Charlie Hebdo : Je marcherai mais n’essayez pas de me faire marcher

554

charlie hebdo manifestation fn

Bon, j’irai « marcher contre la terreur ». D’abord, quand mon président et mon premier ministre m’invitent, c’est difficile de refuser. Et puis, j’ai un cœur moi aussi. N’empêche, je suis contente d’avoir un alibi – le journalisme. Il faut dire qu’on n’a pas tous les jours l’occasion d’assister en vrai à un tel barnum planétaire. La Reine d’Angleterre et le pape n’ont pas encore confirmé, mais pour le reste, il y aura du lourd. Cameron, Renzi et Merkel, et toute l’Europe en rang d’oignon : tous Charlie, même le Hongrois Viktor Orban. Pour l’Amérique, je parierais sur Kerry et Hillary Clinton, Charlie en diable. Charlie évidemment, Mahmoud Abbas et Benyamin Netanyahou, dont on ne sait pas s’ils défileront cote à cote, ce qui aurait une certaine allure. Certes, certains grincheux dotés d’un peu de mémoire pourraient trouver que la présence du Premier ministre turc Ahmet Davutoglu ne s’imposait pas : on ne se rappelle pas que son patron, Recep Tayyip Erdogan, fût un partisan acharné de la liberté d’expression, à l’époque des caricatures, en 2006, il était même salement remonté. Et son gouvernement a cru bon de dénoncer, en même temps que le terrorisme, la montée de « l’islamophobie » et de la xénophobie en Europe. Dans le genre, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a été plus classe : « Ces groupes, a-t-il déclaré, ont porté atteinte au prophète et aux musulmans plus que leurs ennemis (…), plus que les livres, les films et les caricatures ayant injurié le prophète. ». Passons. Dommage qu’on n’ait pas invité l’émir du Qatar, on aurait pu lui envoyer la note.

Après tout, Davutoglu il n’est pas, loin s’en faut, le seul charliste de la onzième heure. En 2011, après l’incendie des locaux de l’hebdomadaire qui publiait son « Charia Hebdo », beaucoup de ceux qui arborent aujourd’hui un air affligé trouvaient que nos rigolos exagéraient, qu’ils jetaient de l’huile sur le feu et que, le droit à la satire, bien sûr, mais à condition de n’offenser personne et surtout pas les musulmans. Et un paquet de ces défenseurs acharnés de la liberté ont une fâcheuse tendance à insulter ceux qui ne pensent pas comme eux, ce qui, à la réflexion, est un brin contradictoire. Rappelons-leur que le refus du désaccord peut tuer.

On ne va pas gâcher l’ambiance pour si peu, puisque c’est l’union sacrée et qu’on est tous Charlie. Tout de même, ça me chiffonne, cette union dont on a expulsé un parti qui représente un cinquième à un quart des électeurs. Il paraît qu’on peut défiler avec ce monsieur Davutoglu, mais pas avec Marine Le Pen : questions de valeurs. On sait bien que des valeurs, elle n’en a pas. Le président a essayé de rattraper la bourde de Cambadélis en affirmant que tout le monde était invité, mais on ne voit pas pourquoi Le Pen se priverait du cadeau que lui font ses adversaires. Du reste, d’après Claude Askolovich, qui a oublié de nous dire ce que ses « amis salafs » pensaient des événements, il faut s’interroger sur la responsabilité du FN. Celle-là, elle est bien bonne.

C’est ça qui est chouette quand on est de gauche : on a le droit de dire qui fait partie du peuple et qui est au piquet. Au nom de la tolérance : toi oui, toi non. Idées rances. Bref, le coup de l’unité nationale, c’est le vieux truc de la gauche pour désigner les méchants et mobiliser son camp. Et les méchants, je vous le donne en mille, ce sont les islamophobes. Le terrorisme islamiste vient de tuer, mais les responsables sont ceux qui le dénonçaient. Logique. Puisque tout ceci n’a rien à voir avec une quelconque religion. En attendant, la preuve que le grand rassemblement républicain commence à avoir un air de manif de gauche, c’est qu’il se conclura par une grande fête organisée par Jean-Michel Ribes.

À part ça, on est tous Charlie, c’est écrit sur tous nos écrans et placardé dans toutes nos villes, on finira par le psalmodier dans les églises. Dans les médias, on est déjà entrés en religion. Un ami rédacteur en chef de JT me l’explique sans ambages : jusqu’à demain, il n’y aura pas la moindre voix dissonante, pas le moindre débat. On devrait avoir droit toute la soirée à un défilé de people et de politiques venus dire leur horreur de la barbarie, de toutes les barbaries – on ne va pas stigmatiser une barbarie particulière.

Tous Charlie, donc, mais je demande si on parle tous du même Charlie. En tout cas, on ne va pas à la même manif. Va pour « marcher contre la terreur », comme nous y invite Le Monde, quoiqu’il eût été utile de préciser de quelle terreur il est question. Mais voilà que d’aussi éminents commentateurs que Plenel appellent à défiler contre le Front national (sic !). Clémentine Autain, elle, marchera « contre les attaques envers les musulmans. Contre toutes les formes de racisme et de xénophobie. Contre les fascismes » (serait-elle pour la maladie ?). Soyons clairs : toute attaque contre une mosquée ou une institution musulmane, et bien sûr, contre les personnes, doit être dénoncée et sévèrement sanctionnée. Mais alors que des journalistes, des policiers et des juifs (es qualités si on peut dire) viennent d’être tués au nom de l’islam, la violence contre l’islam est-elle la principale menace ?

N’empêche, je suis bien contente d’avoir un alibi. Parce que, autant l’avouer,, j’ai beau savoir que l’unanimité est toujours suspecte, je suis plutôt bon public pour le coup du « tous ensemble ». Comme pas mal de mes semblables, dans les crises, j’aime bien faire peuple, me dire que ce qui nous rassemble, etc. etc. Et puis, je suis certaine que mes concitoyens ont plus de bon sens que leurs supposés représentants et qu’ils ont une vague idée de la nature de l’ennemi. Alors, je veux bien être Charlie avec tout le monde. Mais pas avec n’importe qui.

 *Photo :  EREZ LICHTFELD/SIPA. 00701311_000028.

Barbarie à Paris : Quelques images qui font chaud au cœur

8

JeSuisCharlie marche Nice

Je savais depuis longtemps que le GIGN était une des meilleures forces antiterroristes du monde. On pouvait en déduire sans risque de se tromper qu’on avait affaire à des garçons costauds ET intelligents. Donc logiquement portés sur l’humour. On en a eu la preuve éclatante dès hier avec ce message amical – qui circule sur maintes pages Facebook de policiers, de militaires et de gendarmes – envoyé par un facétieux membre de nos forces d’élite à MM. Kouachi et Coulibaly.

Coucou Charlie Police

Dans un registre pas très lointain, on félicitera le cinéaste surdoué et marxiste conséquent Jean-François Richet pour ce post sur sa page Facebook.

Merci Police GIGN

J’ai bien sûr été épaté par le courage des jeunes Algériens, Tunisiens et Marocains qui ont manifesté, dans leurs pays, à visage découvert, pour dire leur colère et pour nommer l’ennemi. Leur geste est d’autant plus louable qu’à en croire le site kabyle Tamurt, l’ambiance était à la fiesta hier soir dans certaines mosquées d’Alger.

Tunisie hommage attentats

J’ai été très ému par la réaction immédiate du New Yorker qui sitôt connue la nouvelle de l’attentat à Charlie a republié ce dessin paru en 2012 lors de l’incendie au siège du journal. Ce dessin dit tout. C’est un DTC magistral à tous ceux qui beuglent « Liberté d’expression ! » et se félicitent quand un de leurs adversaires est censuré et licencié pour raisons politiques.
New Yorker dessin politiquement correct

*Photo : Bebert Bruno/SIPA/1501101725

En turc, Charlie, c’est Fazil Say

13

En apprenant que le Premier ministre turc Davutoglu avait été invité à se joindre au cortège de la République, j’ai eu, je ne vous le cache pas, comme une légère sensation de dégoût.

Cela ne change rien à la nécessité de se rassembler aujourd’hui. Et de manifester sa colère. Serait-ce dans le même cortège que ceux qui ont cru malin d’en exclure un Français sur quatre et d’y accepter la présence des barbus de l’UOIF. Serait-ce dans le même cortège que tous ceux qui ont refusé de se solidariser de Charlie lors de l’affaire des caricatures de 2006. Ce n’est pas leur cortège, c’est celui du peuple de France, debout contre la barbarie.

Mais revenons à la Turquie. Bien sûr, dès que j’ai appris la nouvelle de l’invitation de Davutoglu, j’ai pensé, comme vous, à Kobané. J’ai pensé comme vous aux déclarations incendiaires d’Erdogan en 2006. Mais peut-être n’avez-vous pas, comme moi, instantanément pensé à Fazil Say. Et je ne peux pas vous en vouloir car on parle bien peu, en France, de Fazil Say.

Considéré par les mélomanes comme un des plus grands pianistes vivants, Fazil est athée dans un pays où cette opinion est désormais illégale. Ce pays, c’est la Turquie.

Fazil Say a commis de grands crimes. Il s’est par exemple moqué de l’appel à la prière du muezzin, citant des vers du grand poète persan du XIe siècle, Omar Khayyam. Il a aussi posté plusieurs tweets « offensant le prophète », tel celui-là :  « Je ne sais pas si vous vous en êtes aperçus, mais s’il y a un pou, un médiocre, un gagne-petit, un voleur, un bouffon, c’est toujours un islamiste ».

Le problème, c’est que les poux en question sont au pouvoir là-bas, il a donc été condamné en 2012 à dix mois de prison avec sursis pour « insulte aux valeurs religieuses d’une partie de la population ». À l’annonce du verdict, le vice-Premier ministre turc Bülent Arinç s’était félicité, estimant que « si vous insultez les croyances des autres, cela requiert une sanction pénale ».

Sanction pénale, voire plus si entente, comme l’on montré MM. Kouachi et Coulibaly.

Attentats de Paris : Le vacarme républicain

55
manifestation charlie hebdo twitter

manifestation charlie hebdo twitter

Je n’étais pas vraiment décidé à me rendre à la « marche républicaine » de dimanche. Quelle qu’ait pu être l’importance du choc ressenti après l’attentat de mercredi et des jours qui ont suivi, j’avais bien conscience que la grande « mobilisation citoyenne », comme toutes les grandes mobilisations citoyennes que nous subissons depuis plus de dix ans, avait toute les chances de se transformer en farce. Tout, dans les effets d’annonce, les éléments de langage plus lénifiants que jamais, l’éviction polie du Front national et l’invitation du premier ministre turc Davutoglu démentait les grandes promesses d’union républicaine et sonnait faux, irrémédiablement faux. Comme cela arrive parfois dans ce genre de cas et devant ce genre de dilemme, ce fût quelqu’un d’autre qui m’aida à prendre la décision. Quelqu’un avec qui j’aurais souhaité être dans ces moments-là mais qui était ailleurs, dans une autre ville, et qui m’a juste dit : « Moi j’y vais. Fais comme tu veux. » Je me suis senti un peu con, j’ai senti aussi qu’il me fallait mettre mes réticences de côté et aller simplement rendre hommage à nouveau aux morts en oubliant pour un moment François Hollande ou Davutoglu.

J’y suis donc allé, un peu à contrecœur et un peu tendu aussi, de même que l’amie qui m’accompagnait, parce que nous pensions tous deux sans trop le dire que faire descendre des centaines de milliers de personnes dans les rues pouvait exciter les ardeurs de quelque nouveau cinglé désireux de négocier son quart d’heure de gloire ou sa place au paradis, les deux semblant aller de pair désormais. Et puis surtout, au-delà de la peur, je ne voulais, avant toute chose, ne pas entendre ce jour-là de discours pontifiant, je ne voulais pas entendre encore, pour la centième, millième fois, entendre parler des zamalgams ou des zidénozéabondes. J’avais lu, la veille, l’article de Joffrin qui regrettait presque ouvertement que les terroristes n’aient pas descendus les bons islamophobes et aient épargné Houellebecq ou Zemmour. Je trouvais du coup les gens comme Joffrin suffisamment nauséabonds pour ne pas avoir à subir encore leurs discours dilués ou repris à l’envi dans les slogans d’une manifestation. Je n’avais vraiment pas envie de cela en ce jour précis.

Mais il n’y eut pas de discours. Pas d’excité à une tribune braillant des appels au mieux vivre-ensemble, ni de prêcheurs de la religion de la Sainte Guimauve, il n’y eut qu’une foule immense, multitude bouillonnante de visages qui se déversait dans les artères soudain étroites et les avenues rendues minuscules, une foule qui criait, qui applaudissait, qui huait, qui interpellait mais une foule qui ne braillait pas de slogans, qui n’écoutait pas de discours. Ce n’était pas, heureusement, un jour pour les discours.

Des huées ou des vivats remontaient comme une immense vague de colère l’immense cortège et le vacarme de milliers de bouches nous engloutissait, à en faire crever les tympans et il y avait beaucoup de drapeaux, de drapeaux français. J’étais heureux de les voir. J’étais là comme des milliers pour rendre hommage à des gens qui avaient payé de leurs vies le simple fait de défier ceux qui voulaient nous imposer, au prix du sang, la terreur d’une religion et celle du blasphème. J’étais là pour dire : « je suis Français » et qu’en tant que Français je ne voulais pas que le blasphème soit soudain passible de mort dans mon pays. Et j’étais même plus heureux de voir ces drapeaux que le logo sympathique imaginé par un styliste, décliné sous toutes les formes et destiné peut-être à orner bientôt les T-Shirts dans les boutiques de souvenir. J’en avais marre aussi ce jour-là des hashtags et des logos, j’avais envie de voir des gens qui portaient bêtement des drapeaux et qui gueulaient.

Soudain, quelques personnes autour de nous ont commencé à crier : « Les snipers ! Les snipers ! » J’ai juste eu le temps de penser que, merde, c’était dommage d’y passer comme ça avant qu’un immense hourra s’élance dans le ciel, porté par des milliers de gosiers en furie, à la conquête des toits de Paris sur lesquels se dressaient de petites figures, des silhouettes que l’on voyait vaguement faire signe de la main. Les tireurs d’élite de la police étaient salués par la foule tout comme les CRS caparaçonnés qui surveillaient le cortège se voyaient abordés et congratulés par les manifestants. Il y eu, cependant, des absents notables. A bien regarder le cortège, je n’y ai pas retrouvé la France de la diversité, la France des cités que j’avais pourtant vu en masse descendre dans les rues pour s’égosiller contre les juifs un certain autre jour de colère. Pourtant, ce dimanche, les transports étaient gratuits. Peut-être avait-elle eu un empêchement ?

En rentrant à la maison, un peu plus tard, j’ai appris que près de quatre millions de personnes étaient descendues dans la rue dimanche. Deux millions à Paris et deux millions cinq en province. Cent cinquante mille à Bordeaux, la moitié de la population de la ville en somme, cent quinze mille à Rennes, le tiers environ, un quart de la population lyonnaise et… soixante mille à Marseille, ce qui est peu pour une cité de presque un million d’habitants. Les médias se réjouissent de la belle façade d’unanimité républicaine présentée par la manifestation de dimanche. Mais pendant qu’une partie de la France descendait dans la rue pour se plier de bonne grâce à l’injonction républicaine, Twitter vrombissait encore des messages de soutien aux meurtriers sur le hashtag #jesuiskaouchi et, dans les écoles, nombre d’élèves de collège ou de lycée disent encore aujourd’hui ne pas trouver anormal que l’on tue pour des caricatures. Et le vacarme optimiste des vivats et des huées me semble soudain être un peu moins fort.

*Photo :  ROMUALD MEIGNEUX/SIPA. 00701617_000001. 

L’Europe post-libérale et son problème juif

36
israel juifs europe

israel juifs europe

Traduit de l’anglais par Gisèle Abazon

De puissants courants idéologiques sont à l’œuvre en Europe, et les juifs vivent une situation de plus en plus précaire sur ce Vieux Continent où ils ne se sentent plus chez eux. On peut distinguer trois phénomènes à l’origine de leur sentiment d’insécurité : l’échec de l’intégration des musulmans, la résurgence de l’antisémitisme de droite et les mutations du libéralisme politique européen. Baignant dans le relativisme culturel, les pays européens rejettent aujourd’hui les particularismes nationaux, n’exigent plus des nouveaux arrivants qu’ils adoptent les normes et valeurs culturelles de la majorité et créent ainsi un climat favorable au terrorisme islamiste. Ayant adopté une culture « post-identitaire », l’Europe devient de plus en plus hostile à l’idée même d’un État juif. Cette situation place les juifs face à un dilemme profond : préserver leur attachement à Israël ou rejoindre le chœur de la critique européenne au détriment de leur propre identité.

À certains égards, ce dilemme n’est certes pas nouveau. Déjà, à la fin du xviiie siècle, au moment de l’émancipation civile du judaïsme d’Europe occidentale, lorsque les ghettos disparurent, les juifs affrontaient un choix similaire : vivre entre soi, en s’impliquant moins dans la vie de la cité, se convertir au christianisme et se fondre dans la majorité, ou encore renoncer à leur identité de peuple et cantonner leur pratique religieuse à la sphère privée, selon le principe formulé par Clermont-Tonnerre : « Il faut tout refuser aux juifs comme nation et tout leur accorder comme individus. »

Beaucoup de juifs ont choisi cette dernière option. En respectant scrupuleusement les conditions de ce pacte, ils se sont acclimatés à la nouvelle réalité. Quel que soit leur degré de croyance ou de pratique religieuse, ils sont restés des citoyens dévoués à leurs nations respectives, y compris dans les moments de tension.[access capability= »lire_inedits »]

Au fil du temps, la plupart des juifs européens ont fermement défendu l’idéal libéral qui chevillait une Europe ayant placé les droits de l’homme au cœur de sa vision du progrès. Ce n’est qu’avec la montée en puissance du fascisme et du totalitarisme que ce monde libéral s’est effondré comme un château de cartes.

La Seconde Guerre mondiale et la Shoah ont changé à jamais le destin de la communauté juive mondiale. Le sionisme, auparavant rejeté par une grande partie de l’intelligentsia juive, a été perçu comme la seule réponse aux défis redoutables de l’histoire. Nombre de rescapés du génocide ont émigré vers l’État juif nouvellement créé. Israël devint une part essentielle de l’identité des juifs qui choisirent de rester en diaspora.

Après un traumatisme comme la perte brutale de toute sa famille et du seul monde que l’on ait jamais connu, il est normal de chercher la preuve que des millénaires de prières n’ont pas été peine perdue ; qu’il existe encore un fil qui relie le passé à l’espoir d’un avenir ; qu’il n’est ni futile ni fou de continuer à rêver la possibilité d’un monde meilleur. Israël est devenu cette preuve.

Tout comme le monde juif, l’Europe libérale a été profondément ébranlée par l’horreur de la Shoah. Après des siècles de conflits religieux et nationaux, aboutissant à deux terribles guerres mondiales, les Européens libéraux ont décidé de rejeter leurs identités nationales pour éloigner les sombres spectres du passé. Ils ont donc entrepris de remplacer l’idéal moderne de l’État-nation par un post-nationalisme ayant pour horizon une société mondialisée, et par un postmodernisme qui considère toutes les cultures et traditions comme moralement équivalentes.

Or, et c’est le plus frappant, l’Europe multiculturelle qui est l’aboutissement de cette conception post-nationale est aussi à bien des égards une Europe post-libérale. En démocratie libérale, on est appelé à respecter l’identité de ses concitoyens, et celle des populations minoritaires du pays, autant que sa propre identité. Dans la démocratie post-libérale, on n’est pas encouragé à aimer sa propre identité – de fortes identités nationales amènent les guerres, et la guerre, c’est le mal absolu. Dans une société libérale, les droits individuels sont une valeur suprême, pour laquelle on est prêt à lutter, voire à mourir. Mais dans l’Europe multiculturelle, toutes les cultures devant être tenues pour égales, il est interdit de considérer qu’une culture qui respecte les droits individuels est supérieure aux identités illibérales. Bref, l’Europe post-libérale pourrait adopter comme devise les paroles de John Lennon : « Imagine qu’il n’existe pas de pays… Aucune raison de tuer ou mourir, et pas de religion non plus. »

Où se situe Israël, l’État juif et démocratique, par rapport à cette conception du monde ? Israël a vu le jour au moment où l’idée de l’État-nation n’était plus au goût du jour en Europe. Si, après la Shoah, aucun libéral au monde ne pouvait s’opposer à l’idée d’un État juif, les Européens post-libéraux d’aujourd’hui voient de plus en plus Israël comme le dernier vestige de leurs errements passés, colonialistes et nationalistes. Alors que l’Europe commençait à rejeter les aspirations identitaires, l’on vit la création d’un État ancré sans vergogne dans une identité ethno-religieuse après deux mille ans d’exil. Alors que l’Europe arrivait à la conclusion que le contrôle du territoire souverain était sans importance, Israël revendiquait sa souveraineté territoriale en se fondant à la fois sur les textes sacrés du judaïsme et sur le droit. Alors que l’Europe décidait que la guerre était le plus grand des maux, Israël était – et est toujours – prêt à lutter, par les armes au besoin, pour garantir son existence nationale.

Cela explique au moins en partie pourquoi, en dépit des innombrables dangers, l’Europe tient Israël pour l’une des plus grandes menaces à la stabilité mondiale. L’intégration des juifs avait été l’un des piliers de la conception européenne du progrès. En insistant pour obtenir leur propre État national, les juifs ont choisi le mauvais côté de l’histoire. Même si Israël arrivait à démontrer qu’il fait tout ce qui est en son pouvoir pour parvenir à la paix et minimiser le nombre de victimes civiles palestiniennes au combat, cela ne satisferait pas ceux qui considèrent son existence même comme problématique.

Tout cela, je l’ai compris il y a douze ans, pendant la deuxième Intifada, en discutant avec un groupe d’intellectuels français. « L’expérience sioniste a échoué, me disait-on avec sollicitude. L’Orient est l’Orient et l’Occident est l’Occident. Qu’est-ce que les juifs ont à faire au Moyen-Orient ? En fin de compte, Israël cessera d’exister et les juifs devront revenir en Europe d’où ils viennent. » Autrement dit, les juifs sont autorisés à conserver leur identité juive tant que son maintien ne sème pas le trouble. Pour les Européens post-libéraux aujourd’hui, aucun idéal ne peut justifier de se battre. Qu’est-ce que les « colonialistes » juifs ont à faire au Moyen-Orient ? Combien d’enfants palestiniens et israéliens seront tués pour maintenir en vie ce projet nationaliste ?

Chaque fois qu’Israël est obligé de se défendre, cela amène non seulement à remettre en question sa légitimité, mais aussi à accroître la pression sur ses partisans. Et la pression fonctionne. Considérons un exemple récent, le cas largement rapporté de Henk Zanoli, un Néerlandais qui avait reçu une médaille du gouvernement d’Israël pour avoir courageusement sauvé un garçon juif durant la Shoah. Cet été, pendant la guerre de légitime défense d’Israël dans la bande de Gaza, Zanoli a décidé de rendre sa médaille. Son désaveu est frappant. Initialement, écrivit-il, il avait soutenu l’idée d’un foyer national juif, mais il en est venu à croire que le sionisme contenait « un élément raciste dans l’aspiration à construire un État exclusivement pour les juifs ». En effet, a-t-il ajouté, « le seul moyen de sortir du bourbier dans lequel le peuple juif d’Israël s’est enfoncé serait de renoncer totalement au caractère juif d’Israël ». À ce moment-là, il envisagerait de reprendre sa médaille.

Si l’idée même d’un État-nation juif peut provoquer cette répulsion chez un non-juif compatissant, cela peut inciter les juifs, aussi, à se distancier publiquement de l’État juif. Ces critiques juifs soulignent souvent que leur problème n’est pas tant l’existence d’Israël en tant que tel, mais plutôt les politiques du gouvernement israélien : son traitement des Palestiniens, ses méthodes de guerre, et ainsi de suite. À ceux-là, je répondrai que tant que nos ennemis continueront à chercher notre destruction, quelle que soit la composition du gouvernement israélien il n’aura pas d’autre choix que de défendre ses citoyens militairement. Et tant que nos ennemis, dans leur culte avoué de la mort, déploieront leurs propres populations comme boucliers humains, on verra des photos de victimes civiles diffusées dans les médias internationaux. Quel que soit le parti israélien au pouvoir et quelles que soient ses politiques spécifiques, les juifs resteront acculés à choisir entre leur engagement envers le sionisme et leur fidélité à l’Europe post-libérale.

Pourquoi donc les juifs d’Europe, ou n’importe qui d’autre, s’accrocheraient-ils fermement à leur identité face aux pressions qu’ils subissent pour l’abandonner ? Parce que l’identité, juive ou autre, donne un sens et un but à la vie, par-delà son simple aspect matériel. Elle répond à un besoin humain de base qui consiste à vouloir faire partie d’un ensemble plus grand que soi-même, d’une communauté intergénérationnelle qui partage un ensemble de valeurs et des aspirations collectives.

Bien sûr, il y a un autre désir humain fondamental : celui d’être libre, de penser par soi-même et de choisir sa propre voie. Mais ces deux aspirations – appartenance et liberté – peuvent se renforcer mutuellement plutôt que de s’opposer l’une à l’autre. La liberté offre la possibilité de cultiver pleinement son identité ; mais la liberté doit être défendue, et c’est l’identité qui donne la force d’accomplir cette tâche. C’est une erreur dangereuse de sacrifier la liberté au nom de l’identité, mais, réciproquement, c’est une erreur non moins désastreuse que de se délester de l’identité au nom de la liberté, comme l’ont fait les Européens de notre temps.

Dans l’Europe libérale du passé, l’on pouvait être citoyen dans la rue et juif pratiquant à la maison, dans l’Europe post-libérale d’aujourd’hui, il est extrêmement difficile de rester européen convaincu dans la rue et juif fier de l’être et relié à Israël à la maison.

Cependant, la vraie question n’est pas l’avenir des juifs, mais l’avenir de l’Europe. En tentant de se libérer de son histoire et de ses institutions traditionnelles, l’Europe est devenue décadente et vulnérable. Maintenant que le fondamentalisme islamique a pénétré ses sociétés tolérantes et multiculturelles, la question est de savoir si une société qui a fui sa propre identité pour profiter de sa liberté peut encore trouver la volonté de se battre, avant de perdre les deux.

Ayant toujours puisé dans la grande tradition libérale européenne la force de lutter contre l’oppression, je ne peux qu’espérer que les nations démocratiques d’Europe sauront se battre pour leur liberté. Mais ma tâche en tant que citoyen israélien est plus simple. Je dois m’assurer que tous les juifs dans le monde qui se sentent sans abri seront en mesure de trouver un foyer ici, sur ce petit îlot de liberté au cœur d’un grand océan de tyrannie, dans cette petite oasis d’identité dans un désert d’anomie post-identitaire. À ces juifs, je dis : bienvenue dans l’État juif et démocratique.[/access]

*Photo : Matthieu Alexandre/AP/SIPA. AP21676854_000250. 

Attentats islamistes : la mobilisation ne fait que commencer

88
charlie hebdo terrorisme

charlie hebdo terrorisme

C’est tout un symbole, ont répété en chœur les commentateurs sur les plateaux, que de voir le Palestinien Mahmoud Abbas et l’Israélien Benyamin Netanyahou à quelques mètres l’un de l’autre, au premier rang du cortège des chefs d’Etats. Ces deux là incarnent parfaitement l’union sacrée née des « Trois affreuses » journées que nous venons de vivre : une communion dans l’émotion,  donc extrêmement fragile, qui cache des divisions profondes. Nous avons tous reçu un coup de poing dans le ventre, nous avons tous mal. Mais nous ne sommes pas d’accord sur l’identité de l’ennemi, et encore moins sur la marche à suivre pour mettre fin à ce déferlement de violence et de haine. Sur ce point, les Français ne sont pas plus unis que Netanyahou et Abbas.

Pour autant, aussi précaire soit ce moment de grâce et de communion, de nombreux Français aimeraient en vivre de semblables plus souvent. Or, le défi lancé par les terroristes islamistes qui ont frappé les 7, 8 et 9 janvier, exige non seulement de prendre rapidement des mesures de sécurité, mais aussi de remettre en question le fonctionnement de notre société.

Concernant la dimension sécuritaire, la première leçon à tirer est la nécessité de renforcer, voire de refondre notre dispositif de protection contre les attentats. Certes, il s’agit de soutenir nos services de renseignement pour leur donner les moyens d’empêcher les passages à l’acte. Mais le nouveau terrorisme est malheureusement beaucoup plus rudimentaire, donc plus difficile à détecter, que ses devanciers qui se sont succédé depuis les années 1960. En conséquence, il faut que les forces défensives disponibles sur le terrain tous les jours – policiers, gendarmes, garde du corps – soient en mesure d’agir dès les premiers secondes, dans ce très court laps de temps qui fait la différence entre un incident et une catastrophe nationale, voire mondiale.

Ce n’est pas faute de courage : le policier du Service de protection des hautes personnalités chargé de la protection rapprochée de Charb, comme son collègue tombé sous les balles des frères terroristes après avoir tiré sur eux, n’en manquaient pas. Malheureusement, ni l’un ni l’autre n’ont pu changer le cours de l’histoire. Tout doit être mis en œuvre pour que, à l’avenir, de telles rencontres de hasards entre les représentants armés de l’Etat et des terroristes aient une tout autre issue. Faisons au moins en sorte de faciliter la tâche du RAID ou du GIGN, unités de très grande qualité qui par définition arrivent très tard sur les lieux. Cela suppose beaucoup de moyens, d’efforts, d’équipements et d’entraînement, mais nous n’avons pas le choix.

Reste la question la plus difficile : comment passer d’un combat contre les moustiques à l’assèchement méthodique des marécages. La seule façon d’y parvenir, c’est de convaincre les Français musulmans d’effectuer leur autocritique de façon à ce que personne ne se sente plus jamais légitime pour commettre des actes terroristes au nom de l’islam. Or, aujourd’hui, une minorité trop importante parmi les musulmans de France se montre exagérément compréhensive à l’égard des tueurs. Ils sont trop nombreux à penser que Charlie « l’avait bien cherché », que le 11 septembre n’est qu’un complot du Mossad, que Merah est un héros. Il y a un terreau, sur lequel poussent ceux qui finissent par passer à l’acte. L’école républicaine ne nous sauvera pas si les familles, les voisins, les milieux dans lesquels grandissent les enfants musulmans en France ne sont pas républicains.

Enfin, il faudrait prendre au sérieux le terme de « guerre ». Si, dans une guerre, la première victime est la vérité, la deuxième est la liberté. Si on veut surveiller 5 000 djihadistes, prévenir des attentats et empêcher les médias de fournir de précieuses informations aux terroristes comme on l’a vu ces derniers jours, il faudra se résoudre limiter la liberté de l’information.

Pour que le formidable élan d’énergie né dimanche se transforme en état d’esprit durable et en politiques nationales pérennes, il faut affronter un débat douloureux, tout en trouvant la force de surmonter la discorde qui succèdera nécessairement à l’union nationale. Respecter et écouter ceux qui ne pensent pas comme nous, répondre aux arguments par des arguments : à la fin des fins, c’est ça la République.

*Photo :  SEBASTIEN SALOM-GOMIS/SIPA. 00701436_000003. 

En Arabie saoudite, Charlie s’appelle Raef Badawi

5

Nous publions sans commentaire cette information, donnée ce matin sur le site de Radio France internationale.

« En Arabie saoudite, le blogueur Raef Badawi a été fouetté publiquement ce vendredi 9 janvier, après la prière hebdomadaire, près d’une mosquée de Jeddah. Condamné à 10 ans de prison et à 1 000 coups de fouets pour avoir plaidé en faveur de la Saint-Valentin et pour des mesures libérales en Arabie saoudite.

Conduit par un véhicule de police, Raef Badawi a été placé ce vendredi 9 janvier, debout, dos à la foule, près de la mosquée al-Jafali à Jeddah. Un fonctionnaire a lu la sentence du tribunal. La foule était silencieuse. Le blogueur a reçu 50 coups de fouet.

Raef Badawi, blogueur, est lauréat du prix Reporters sans frontières 2014. Il anime le site internet Liberal Saudi Network. Jeudi, les Etats-Unis avaient demandé à l’Arabie saoudite d’annuler sa condamnation à 1 000 coups de fouet répartis sur 20 semaines. »

RSF, tout comme Amnesty International, dénonce une «condamnation inhumaine, contraire au droit international» et a lancé une pétition appelant le roi Abdallah d’Arabie à accorder une grâce à Raef Badawi. »

Cette info se passe de commentaire, donc, sauf un. Nos confrères du Parisien affirment qu’un officiel saoudien a participé au cortège d’hier. J’espère très sincèrement que c’est n’importe quoi. Sinon, c’est n’importe quoi.

Alain Finkielkraut analyse les attentats contre Charlie Hebdo et le supermarché casher

164
alain finkielkraut academie

alain finkielkraut academie

Interrogé par Elisabeth Lévy, Alain Finkielkraut revient sur le double attentat islamiste de ces derniers jours, perpétré contre la rédaction de Charlie Hebdo et une épicerie casher de la Porte de Vincennes.

Marche républicaine : la manif pour tous

57
Marche republicaine manif pour tous

Marche republicaine manif pour tous

Evidemment, c’était un peu n’importe quoi. Comme la plupart des gens sensés que je connais, je ne voulais pas être dupe, on n’allait pas me la faire, à moi. C’était trop gros, le coup de la « marche républicaine », avec son logo « La France est Charlie », comme si tout le pays était abonné au fanzine salace de Charb et Cabu. Comme si j’avais seulement pu être pote avec Tignous, dont je n’avais même jamais entendu parler. Et pourtant, j’y suis allé.

Le matin, ma belle-mère m’avait confié au téléphone : « Le problème, c’est qu’on va marcher avec des cons. » Ne sachant pas – et ne tenant pas forcément à savoir – de quels « cons » elle parlait, je lui avais répondu : « Justement, c’est l’idée, tant qu’on arrive à marcher en compagnie de gens avec qui on n’est pas du tout d’accord, on n’est pas morts. » Elle avait acquiescé. Puis je l’avais rassurée parce qu’elle s’inquiétait un peu, quand même.

Il était évident que pas mal de gens défendraient ce jour-là une « liberté d’expression » qu’ils combattaient à longueur d’année en l’appelant « islamophobie ». Que les champions de la repentance et de l’excuse universelle se transformeraient pour une heure en patriotes cocardiers. Que les mêmes qui scandaient avant-hier « un flic, une balle » viendraient applaudir cet après-midi nos gendarmes et policiers. Et alors ? C’était exactement la raison que j’avais trouvée de ne pas me défiler.

J’avais vu juste : sur le boulevard Richard Lenoir, où j’ai croisé Clémentine Autain qui rattrapait Jean-Luc Mélenchon, quelques panneaux aussi déplacés qu’isolés appelaient à la « dissolution des charlots du FN », à la « solidarité avec Gaza » ou à lutter contre les « fascismes nationalistes ». On est en France, en 2015, et 17 morts sous les balles de terroristes islamistes ne suffisent pas encore à ramener tout le monde à la raison.

Mais ils n’étaient qu’une poignée, quelques-uns par ci par là, à ne pas jouer le jeu de bon cœur. A savoir : accepter d’être ensemble, pas forcément pour les mêmes raisons, mais en essayant de laisser au vestiaire tout ce qui nous oppose les uns aux autres. Finalement, l’immense majorité d’entre nous était venue assurer un service minimum : « Nous sommes unis », « ensemble », « contre le terrorisme »… Un pour tous, tous pour un.

Tous les « je suis » ne faisaient qu’un : « Charlie », « juif », « flic »… La marche républicaine du 11 janvier 2015 n’était pas la énième manif pour les droits des uns ou des autres. En réalité, c’était la première manif pour tous. Dieu sait combien d’énergie j’ai dépensé pour m’opposer au « mariage pour tous », quelle guerre j’ai mené à ce titre sur le terrain des idées. Voilà pourquoi, ce dimanche, j’ai aimé plus que tout battre le pavé avec ceux qui me désignaient comme leur adversaire.

Sur ces boulevards bondés, combien de personnes m’avaient caricaturé, insulté, stigmatisé ? Combien avaient moqué mes valeurs, brocardé mes idées, vomi tout ce que je représentais à leurs yeux ? Une année entière, nous nous étions affrontés autour du projet de loi Taubira, et de ses conséquences dont je savais qu’elles seraient tragiques. Aujourd’hui, ils étaient là, ils me souriaient et s’excusaient lorsqu’on se bousculait. On pouvait vivre ensemble et se respecter, l’essentiel était sauvé.

Dès la fin d’après-midi, toutes les chaînes de télévision diffusaient une superproduction inédite : de magnifiques images aériennes de foules innombrables, agglutinées dans toutes les rues de France. A la Bastille, des drapeaux tricolores flottaient dans un ciel rose alors que retentissait la Marseillaise. Place de la Nation, on s’exclamait en boucle : « Vive la France ! » Il y avait un monde fou, partout, et un cœur accroché à la colonne de Juillet. La foule s’applaudissait, on se parlait entre inconnus.

Alors bien sûr, ce tableau idyllique n’était qu’un vernis. Ce dimanche, tout le monde disait « Je suis Charlie » mais personne n’allait dans la même direction. N’empêche : c’est bien la France, sa devise, son drapeau et son hymne national qui étaient célébrés dans tout le pays. Et ça, rien ne nous l’enlèvera, n’en déplaise aux derniers dinosaures de l’incitation à la haine de soi. Nous sommes différents, nous ne sommes pas d’accord, nous sommes Français.

Photo : Constance Decorde/SIPA/1501112049

Charlie Hebdo : Je marcherai mais n’essayez pas de me faire marcher

554
charlie hebdo manifestation fn

charlie hebdo manifestation fn

Bon, j’irai « marcher contre la terreur ». D’abord, quand mon président et mon premier ministre m’invitent, c’est difficile de refuser. Et puis, j’ai un cœur moi aussi. N’empêche, je suis contente d’avoir un alibi – le journalisme. Il faut dire qu’on n’a pas tous les jours l’occasion d’assister en vrai à un tel barnum planétaire. La Reine d’Angleterre et le pape n’ont pas encore confirmé, mais pour le reste, il y aura du lourd. Cameron, Renzi et Merkel, et toute l’Europe en rang d’oignon : tous Charlie, même le Hongrois Viktor Orban. Pour l’Amérique, je parierais sur Kerry et Hillary Clinton, Charlie en diable. Charlie évidemment, Mahmoud Abbas et Benyamin Netanyahou, dont on ne sait pas s’ils défileront cote à cote, ce qui aurait une certaine allure. Certes, certains grincheux dotés d’un peu de mémoire pourraient trouver que la présence du Premier ministre turc Ahmet Davutoglu ne s’imposait pas : on ne se rappelle pas que son patron, Recep Tayyip Erdogan, fût un partisan acharné de la liberté d’expression, à l’époque des caricatures, en 2006, il était même salement remonté. Et son gouvernement a cru bon de dénoncer, en même temps que le terrorisme, la montée de « l’islamophobie » et de la xénophobie en Europe. Dans le genre, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a été plus classe : « Ces groupes, a-t-il déclaré, ont porté atteinte au prophète et aux musulmans plus que leurs ennemis (…), plus que les livres, les films et les caricatures ayant injurié le prophète. ». Passons. Dommage qu’on n’ait pas invité l’émir du Qatar, on aurait pu lui envoyer la note.

Après tout, Davutoglu il n’est pas, loin s’en faut, le seul charliste de la onzième heure. En 2011, après l’incendie des locaux de l’hebdomadaire qui publiait son « Charia Hebdo », beaucoup de ceux qui arborent aujourd’hui un air affligé trouvaient que nos rigolos exagéraient, qu’ils jetaient de l’huile sur le feu et que, le droit à la satire, bien sûr, mais à condition de n’offenser personne et surtout pas les musulmans. Et un paquet de ces défenseurs acharnés de la liberté ont une fâcheuse tendance à insulter ceux qui ne pensent pas comme eux, ce qui, à la réflexion, est un brin contradictoire. Rappelons-leur que le refus du désaccord peut tuer.

On ne va pas gâcher l’ambiance pour si peu, puisque c’est l’union sacrée et qu’on est tous Charlie. Tout de même, ça me chiffonne, cette union dont on a expulsé un parti qui représente un cinquième à un quart des électeurs. Il paraît qu’on peut défiler avec ce monsieur Davutoglu, mais pas avec Marine Le Pen : questions de valeurs. On sait bien que des valeurs, elle n’en a pas. Le président a essayé de rattraper la bourde de Cambadélis en affirmant que tout le monde était invité, mais on ne voit pas pourquoi Le Pen se priverait du cadeau que lui font ses adversaires. Du reste, d’après Claude Askolovich, qui a oublié de nous dire ce que ses « amis salafs » pensaient des événements, il faut s’interroger sur la responsabilité du FN. Celle-là, elle est bien bonne.

C’est ça qui est chouette quand on est de gauche : on a le droit de dire qui fait partie du peuple et qui est au piquet. Au nom de la tolérance : toi oui, toi non. Idées rances. Bref, le coup de l’unité nationale, c’est le vieux truc de la gauche pour désigner les méchants et mobiliser son camp. Et les méchants, je vous le donne en mille, ce sont les islamophobes. Le terrorisme islamiste vient de tuer, mais les responsables sont ceux qui le dénonçaient. Logique. Puisque tout ceci n’a rien à voir avec une quelconque religion. En attendant, la preuve que le grand rassemblement républicain commence à avoir un air de manif de gauche, c’est qu’il se conclura par une grande fête organisée par Jean-Michel Ribes.

À part ça, on est tous Charlie, c’est écrit sur tous nos écrans et placardé dans toutes nos villes, on finira par le psalmodier dans les églises. Dans les médias, on est déjà entrés en religion. Un ami rédacteur en chef de JT me l’explique sans ambages : jusqu’à demain, il n’y aura pas la moindre voix dissonante, pas le moindre débat. On devrait avoir droit toute la soirée à un défilé de people et de politiques venus dire leur horreur de la barbarie, de toutes les barbaries – on ne va pas stigmatiser une barbarie particulière.

Tous Charlie, donc, mais je demande si on parle tous du même Charlie. En tout cas, on ne va pas à la même manif. Va pour « marcher contre la terreur », comme nous y invite Le Monde, quoiqu’il eût été utile de préciser de quelle terreur il est question. Mais voilà que d’aussi éminents commentateurs que Plenel appellent à défiler contre le Front national (sic !). Clémentine Autain, elle, marchera « contre les attaques envers les musulmans. Contre toutes les formes de racisme et de xénophobie. Contre les fascismes » (serait-elle pour la maladie ?). Soyons clairs : toute attaque contre une mosquée ou une institution musulmane, et bien sûr, contre les personnes, doit être dénoncée et sévèrement sanctionnée. Mais alors que des journalistes, des policiers et des juifs (es qualités si on peut dire) viennent d’être tués au nom de l’islam, la violence contre l’islam est-elle la principale menace ?

N’empêche, je suis bien contente d’avoir un alibi. Parce que, autant l’avouer,, j’ai beau savoir que l’unanimité est toujours suspecte, je suis plutôt bon public pour le coup du « tous ensemble ». Comme pas mal de mes semblables, dans les crises, j’aime bien faire peuple, me dire que ce qui nous rassemble, etc. etc. Et puis, je suis certaine que mes concitoyens ont plus de bon sens que leurs supposés représentants et qu’ils ont une vague idée de la nature de l’ennemi. Alors, je veux bien être Charlie avec tout le monde. Mais pas avec n’importe qui.

 *Photo :  EREZ LICHTFELD/SIPA. 00701311_000028.

Barbarie à Paris : Quelques images qui font chaud au cœur

8
JeSuisCharlie marche Nice

JeSuisCharlie marche Nice

Je savais depuis longtemps que le GIGN était une des meilleures forces antiterroristes du monde. On pouvait en déduire sans risque de se tromper qu’on avait affaire à des garçons costauds ET intelligents. Donc logiquement portés sur l’humour. On en a eu la preuve éclatante dès hier avec ce message amical – qui circule sur maintes pages Facebook de policiers, de militaires et de gendarmes – envoyé par un facétieux membre de nos forces d’élite à MM. Kouachi et Coulibaly.

Coucou Charlie Police

Dans un registre pas très lointain, on félicitera le cinéaste surdoué et marxiste conséquent Jean-François Richet pour ce post sur sa page Facebook.

Merci Police GIGN

J’ai bien sûr été épaté par le courage des jeunes Algériens, Tunisiens et Marocains qui ont manifesté, dans leurs pays, à visage découvert, pour dire leur colère et pour nommer l’ennemi. Leur geste est d’autant plus louable qu’à en croire le site kabyle Tamurt, l’ambiance était à la fiesta hier soir dans certaines mosquées d’Alger.

Tunisie hommage attentats

J’ai été très ému par la réaction immédiate du New Yorker qui sitôt connue la nouvelle de l’attentat à Charlie a republié ce dessin paru en 2012 lors de l’incendie au siège du journal. Ce dessin dit tout. C’est un DTC magistral à tous ceux qui beuglent « Liberté d’expression ! » et se félicitent quand un de leurs adversaires est censuré et licencié pour raisons politiques.
New Yorker dessin politiquement correct

*Photo : Bebert Bruno/SIPA/1501101725

En turc, Charlie, c’est Fazil Say

13

En apprenant que le Premier ministre turc Davutoglu avait été invité à se joindre au cortège de la République, j’ai eu, je ne vous le cache pas, comme une légère sensation de dégoût.

Cela ne change rien à la nécessité de se rassembler aujourd’hui. Et de manifester sa colère. Serait-ce dans le même cortège que ceux qui ont cru malin d’en exclure un Français sur quatre et d’y accepter la présence des barbus de l’UOIF. Serait-ce dans le même cortège que tous ceux qui ont refusé de se solidariser de Charlie lors de l’affaire des caricatures de 2006. Ce n’est pas leur cortège, c’est celui du peuple de France, debout contre la barbarie.

Mais revenons à la Turquie. Bien sûr, dès que j’ai appris la nouvelle de l’invitation de Davutoglu, j’ai pensé, comme vous, à Kobané. J’ai pensé comme vous aux déclarations incendiaires d’Erdogan en 2006. Mais peut-être n’avez-vous pas, comme moi, instantanément pensé à Fazil Say. Et je ne peux pas vous en vouloir car on parle bien peu, en France, de Fazil Say.

Considéré par les mélomanes comme un des plus grands pianistes vivants, Fazil est athée dans un pays où cette opinion est désormais illégale. Ce pays, c’est la Turquie.

Fazil Say a commis de grands crimes. Il s’est par exemple moqué de l’appel à la prière du muezzin, citant des vers du grand poète persan du XIe siècle, Omar Khayyam. Il a aussi posté plusieurs tweets « offensant le prophète », tel celui-là :  « Je ne sais pas si vous vous en êtes aperçus, mais s’il y a un pou, un médiocre, un gagne-petit, un voleur, un bouffon, c’est toujours un islamiste ».

Le problème, c’est que les poux en question sont au pouvoir là-bas, il a donc été condamné en 2012 à dix mois de prison avec sursis pour « insulte aux valeurs religieuses d’une partie de la population ». À l’annonce du verdict, le vice-Premier ministre turc Bülent Arinç s’était félicité, estimant que « si vous insultez les croyances des autres, cela requiert une sanction pénale ».

Sanction pénale, voire plus si entente, comme l’on montré MM. Kouachi et Coulibaly.