Evidemment, c’était un peu n’importe quoi. Comme la plupart des gens sensés que je connais, je ne voulais pas être dupe, on n’allait pas me la faire, à moi. C’était trop gros, le coup de la « marche républicaine », avec son logo « La France est Charlie », comme si tout le pays était abonné au fanzine salace de Charb et Cabu. Comme si j’avais seulement pu être pote avec Tignous, dont je n’avais même jamais entendu parler. Et pourtant, j’y suis allé.

Le matin, ma belle-mère m’avait confié au téléphone : « Le problème, c’est qu’on va marcher avec des cons. » Ne sachant pas – et ne tenant pas forcément à savoir – de quels « cons » elle parlait, je lui avais répondu : « Justement, c’est l’idée, tant qu’on arrive à marcher en compagnie de gens avec qui on n’est pas du tout d’accord, on n’est pas morts. » Elle avait acquiescé. Puis je l’avais rassurée parce qu’elle s’inquiétait un peu, quand même.

Il était évident que pas mal de gens défendraient ce jour-là une « liberté d’expression » qu’ils combattaient à longueur d’année en l’appelant « islamophobie ». Que les champions de la repentance et de l’excuse universelle se transformeraient pour une heure en patriotes cocardiers. Que les mêmes qui scandaient avant-hier « un flic, une balle » viendraient applaudir cet après-midi nos gendarmes et policiers. Et alors ? C’était exactement la raison que j’avais trouvée de ne pas me défiler.

J’avais vu juste : sur le boulevard Richard Lenoir, où j’ai croisé Clémentine Autain qui rattrapait Jean-Luc Mélenchon, quelques panneaux aussi déplacés qu’isolés appelaient à la « dissolution des charlots du FN », à la « solidarité avec Gaza » ou à lutter contre les « fascismes nationalistes ». On est en France, en 2015, et 17 morts sous les balles de terroristes islamistes ne suffisent pas encore à ramener tout le monde à la raison.

Mais ils n’étaient qu’une poignée, quelques-uns par ci par là, à ne pas jouer le jeu de bon cœur. A savoir : accepter d’être ensemble, pas forcément pour les mêmes raisons, mais en essayant de laisser au vestiaire tout ce qui nous oppose les uns aux autres. Finalement, l’immense majorité d’entre nous était venue assurer un service minimum : « Nous sommes unis », « ensemble », « contre le terrorisme »… Un pour tous, tous pour un.

Tous les « je suis » ne faisaient qu’un : « Charlie », « juif », « flic »… La marche républicaine du 11 janvier 2015 n’était pas la énième manif pour les droits des uns ou des autres. En réalité, c’était la première manif pour tous. Dieu sait combien d’énergie j’ai dépensé pour m’opposer au « mariage pour tous », quelle guerre j’ai mené à ce titre sur le terrain des idées. Voilà pourquoi, ce dimanche, j’ai aimé plus que tout battre le pavé avec ceux qui me désignaient comme leur adversaire.

Sur ces boulevards bondés, combien de personnes m’avaient caricaturé, insulté, stigmatisé ? Combien avaient moqué mes valeurs, brocardé mes idées, vomi tout ce que je représentais à leurs yeux ? Une année entière, nous nous étions affrontés autour du projet de loi Taubira, et de ses conséquences dont je savais qu’elles seraient tragiques. Aujourd’hui, ils étaient là, ils me souriaient et s’excusaient lorsqu’on se bousculait. On pouvait vivre ensemble et se respecter, l’essentiel était sauvé.

Dès la fin d’après-midi, toutes les chaînes de télévision diffusaient une superproduction inédite : de magnifiques images aériennes de foules innombrables, agglutinées dans toutes les rues de France. A la Bastille, des drapeaux tricolores flottaient dans un ciel rose alors que retentissait la Marseillaise. Place de la Nation, on s’exclamait en boucle : « Vive la France ! » Il y avait un monde fou, partout, et un cœur accroché à la colonne de Juillet. La foule s’applaudissait, on se parlait entre inconnus.

Alors bien sûr, ce tableau idyllique n’était qu’un vernis. Ce dimanche, tout le monde disait « Je suis Charlie » mais personne n’allait dans la même direction. N’empêche : c’est bien la France, sa devise, son drapeau et son hymne national qui étaient célébrés dans tout le pays. Et ça, rien ne nous l’enlèvera, n’en déplaise aux derniers dinosaures de l’incitation à la haine de soi. Nous sommes différents, nous ne sommes pas d’accord, nous sommes Français.

Photo : Constance Decorde/SIPA/1501112049

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Pascal Bories
est journaliste.
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