Accueil Site Page 2282

Hollande face à l’histoire

132

François Hollande président djihadisme antisémitismeFrançois Hollande, Bernard Cazeneuve et Manuel Valls ont très bien géré cette crise, de l’avis général. Comme l’écrit Michel Onfray, François Hollande est sans doute devenu président le dimanche 11 janvier 2015.

Que va-t-il faire de ce capital d’autorité qui lui est accordé ? Car à l’évidence, il ne peut en rester là. L’émotion créée par les attentats de Charlie Hebdo, de Montrouge et de la Porte de Vincennes est devenue un phénomène mondial. On notera à cet égard que la France inspire à la planète entière une considération que ses contempteurs intérieurs ont perdue depuis longtemps. Que faire de ces attentats et de l’admirable mobilisation nationale et mondiale qui a eu lieu dimanche ? Dire « merci, je vous ai compris » ? Ou répondre aux questions qui restent entières :

– Comment éradiquer l’antisémitisme en France ? Pas seulement l’antisémitisme criminel qui s’accroît d’années en années mais aussi l’antisémitisme verbal qui pourrit la vie de nos concitoyens juifs dans les écoles ? Comment faire en sorte que nos concitoyens de confession israélite se sentent encore chez eux en France et ne décident pas de nous quitter comme les y invitent le Premier Ministre israélien ? Nous en serions inconsolables après 1500 ans de vie commune en France.

– Comment lutter contre le djihadisme ? On ne parle pas ici d’un patriot act à la française, c’est-à-dire de mesures d’exception comme l’ont dit imprudemment des gens irréfléchis. Mais d’une application stricte de la loi et de la justice. Coulibaly avait été condamné en 2013 à 5 ans de prison fermes. Il n’était libérable théoriquement qu’en 2017. Pourquoi et comment était-il libre en 2015 pour tuer 5 personnes ? Du côté policier, après les errements de l’affaire Merah puis ceux des frères Kouachi, on est en droit de s’interroger aussi sur l’efficacité de la DGSI. Là encore, sans mettre en place un arsenal sécuritaire poudre aux yeux, qu’est-ce que le pouvoir compte faire pour des services de renseignement manifestement un peu dépassés par les événements ?

– Comment mesurer l’impact du fascisme vert sur la population française ? Il est bien évident qu’il ne saurait être question ici de stigmatiser l’ensemble de la population musulmane en France. Mais à l’inverse l’angélisme serait criminel au regard du vivre ensemble au sein de notre nation. Combien sont les partisans de l’islamisme radical ? Combien sont ceux qui les regardent d’un œil bienveillant ? Combien sont ceux qui sont prêts à s’y soumettre ? Au vu des difficultés à faire appliquer la minute de silence dans certaines écoles, il serait dangereux de se voiler la face. Ne pas voir le problème s’il existe, c’est s’interdire de le traiter. Et surtout quel traitement le gouvernement compte-t-il administrer, en particulier via l’école de la République, à ceux qui pensent qu’il est juste de tuer un blasphémateur ?

– Comment remettre la laïcité au centre d’un projet de société ? Car au-delà des fascistes verts, il existe aussi toute une frange de la population qui ne veut pas admettre les codes de la laïcité tels que la France a su patiemment les forger. Ce ne sont pas les mêmes que les codes anglo-saxons. Ils visent plus à l’assimilation qu’à l’affirmation. Il s’agit plus de gommer les différences que de les révéler. On n’éludera plus ce débat non plus. Voulons-nous une société qui favorise l’émergence des communautés et qui prend le risque de les dresser les unes contes les autres ? Ou voulons-nous une société qui fait de chaque individu un citoyen libre de penser, égal des autres et fraternel avec les autres ? Tant qu’on ne trouvera pas les moyens de répondre par un grand élan national à cette question (un référendum ?), rien ne sera réglé.

– Comment clarifier nos alliances extérieures ? Il est certes important de trouver des débouchés à nos Rafale, de trouver des financements pour payer nos footballeurs ou pour rénover nos hôtels de luxe. Mais comment mettre en balance ces intérêts avec l’intérêt supérieur de la paix civile en France ? Alors oui, François Hollande doit reposer la question de l’alliance avec l’Emir du Qatar qui étend l’influence salafiste dans nos banlieues et finance en sous-main les djihadistes de Daech. Alors oui il faudra clarifier nos buts de guerre en Syrie : abattre Bachar Al-Assad ou les islamistes qui le combattent ?

François Hollande fait face à de grands défis depuis dimanche. S’il décide de cacher la poussière sous le tapis en se comportant en politicien madré, il prendra alors le risque de voir se cliver la société sur ces sujets de fond qui n’auront pas été traités. Il verra alors s’engager une guerre civile larvée entre les partisans du sursaut républicain et les partisans de la dissolution française dans l’absolution donnée à l’Islam de ses dérives. Une guerre civile qui peut mener la France au Chaos. On l’a vu malheureusement trop souvent dans notre Histoire.

À l’inverse, s’il assume sa nouvelle autorité, il peut provoquer un choc salutaire en France et engager un vrai débat national tranché dans les urnes pour choisir le modèle de société que nous voulons. S’il rend ce service à la France, il restera pour toujours un grand président.

Photo : Chamussy/SIPA/1501151405

Crucifions les laïcards

80

Médine laïcité ouverte écoleCe n’est pas moi qui le dis : c’est un certain Médine (dis-moi quel pseudo tu adoptes, je te dirai qui tu es), qui dans un rap énervé, propose d’imposer la charia en France. Mains coupées comprises. Cet honnête barbu, qui agite très fort les siennes, et utilise son clip pour faire la propagande du voile, a tout pour faire plaisir au Café pédagogique.
Lequel, le jour même où deux islamistes flinguaient la rédaction de Charlie,interviewait avec complaisance les deux auteurs d’un énième livre plaidant pour une laïcité ouverte — comme les cuisses du même nom. Béatrice Mabilon-Bonfils, sociologue à l’Université de Cergy-Pontoise, et Geneviève Zoïa, anthropologue à l’Université de Montpellier, sortent La laïcité au risque de l’Autre (Ed. de l’Aube). Selon elles, l’Ecole du « républicanisme laïc et égalitaire » s’est bâtie sur le « déni des allégeances particulières et comme topos fondateur de neutralisation des lieux et des milieux ». Elle est bien incapable de répondre aux « demandes croissantes de pluralité culturelles et cultuelles et les valeurs centrales de cohésion — certes hégémoniques — qui construisaient hier le contrat-citoyen moderne sur une culture intériorisée et inclusive, conforme en cela à la raison des Lumières, sont aujourd’hui invalidées dans une Ecole qui non seulement ne parvient pas à fabriquer du Commun mais altérise ».
Quand vous avez lu une phrase de cet acabit, vous avez l’impression d’être en apnée dans un grand fond. Mais bon, qui a dit que les sociologues savaient écrire ?
Et que proposent ces aimables dynamiteuses ? De « changer la grammaire sociale de l’Ecole ». Le CRAP, qui sait interpréter les métaphores sociologiques, demande aussitôt, benoîtement : « L’intégration passe par la reconnaissance des communautés ? » — ce qui permet à nos deux furies de se précipiter dans la brèche : Oui, « la laïcité aujourd’hui c’est la peur de l’Autre ! » — au moment même où Cabu, Wolinski et leurs copains se faisaient descendre par deux de ces « autres ». Elle « contribue selon nous à racialiser les rapports sociaux, alors même qu’elle est saisie dans tous les discours au nom du contraire ». Bref, ce sont les laïques qui sont racistes, pas ceux qui croient que l’affirmation de la différence est au bout de la kalach ! Si, si : « La laïcité se transforme en instrument d’agression des minorités, principalement aujourd’hui vis-à-vis de la minorité musulmane qui concentre à elle seule l’idée d’une crise du modèle d’intégration française. » Heu, pour l’agression, ce jour-là, ce n’était pas franchement la laïcité qui était à la manœuvre.
Immondes salopards. Crevures. Au bal des enfoirés, vous ne serez pas les derniers.
Depuis une semaine, les fossoyeurs de la laïcité en ont remis une couche. Ce ne sont plus seulement quelques caricaturistes que l’on enterrera aujourd’hui, à Montparnasse ou ailleurs. C’est leur combat de trente ans. Dansl’Humanité, un certain Mohamed Mechmache Co-président de la coordination nationale « Pas sans nous » et porte-parole du collectif AC LE Feu (ça existe apparemment, et ledit coordonnateur guigne les places chaudes qu’on pourrait lui réserver dans le cadre d’un « grand débat » comme Najat sait les organiser) lance : « Quand on refuse des sorties scolaires aux mères de famille voilées, est-ce qu’on n’est pas en train de créer de la violence chez ces gamins, qui voient leurs parents exclus ? »
Le pire, c’est qu’on ne les refuse plus. C’est que les voiles s’étendent, comme des taches d’encre, ou des taches de sang sur les taches d’encre, sur l’ensemble de la laïcité, que l’on propose depuis deux ans d’aménager.
Le plus beau, c’est que la Droite, qui cherche à exister encore à l’ombre du FN, s’y met elle aussi. Benoist Apparu, qui est forcément compétent puisqu’il est député, dénonce dans l’Express le « totalitarisme laïcard » et déclare que « la loi de 1905 ne doit pas être une cathédrale intouchable ». Ah, certes, elle a plus de cent ans, il faut rafistoler la vieille dame, et l’adapter aux cultes actuels. Apparu adapterait sans doute aussi la Déclaration des Droits de l’homme, qui est une antiquité encore plus branlante. Enfoiré !
Le gouvernement a fait descendre dans la rue des foules immenses (suis-je le seul à trouver suspect que pour une fois, les chiffres de la police et ceux des manifestants soient bizarrement identiques ? Quelqu’un a-t-il la moindre idée du temps que prendrait à s’écouler 1,5 millions de personnes entre la République et la Nation ?). Il en profitera, dans les jours à venir, pour instaurer des lois sécuritaires que Christiane Taubira, bien sûr, se fera un plaisir d’appliquer. Mais surtout, il va nous convoquer une de ces commissions sur la laïcité qui dans ses conclusions déjà écrites dira qu’il faut ouvrir, ouvrir, ouvrir… M’étonnerait que l’on en arrive à ajouter Laïcité à la trinité républicaine, comme le demande avec émotion Perico Legasse. Non, on va faire plaisir à « Médine », et instaurer la Rap-ublique…

La vertu est une voie toujours plus rude que le délitement. L’Ecole a cessé d’intégrer à force de « compréhension », de « collège unique » et de « socle commun » — à force d’ambitions sans cesse revues à la baisse, d’ouverture vers les particularismes de tel ou tel groupe de pression, d’entrisme des parents d’élèves (la FCPE vocifère qu’il faut lui donner encore plus de champ à l’intérieur de l’Ecole) et d’acceptation de la ghettoïsation à l’intérieur même des classes : d’un côté les « Blacks » (qu’on ne le dise plus en français depuis presque vingt ans est un signe en soi d’abandon), de l’autre les Beurs, d’un côté les garçons, de l’autre les filles — de peur de se contaminer sans doute. C’est le communautarisme qui est raciste, pas la laïcité.

Les avertissements pourtant se sont succédé, comme je le rappelle par ailleurs. On n’en a jamais tenu compte, ni à droite, ni à gauche. Les considérations électoralistes, la paresse intellectuelle, les trahisons des clercs ont favorisé à la fois la mise à l’écart de populations que la République savait insérer dans le tissu national, et l’émergence de revendications identitaires inacceptables. Je me fiche pas mal que tel ou tel adore Allah ou Jéhovah. Qu’il soit bronzé ou pas. Qu’il habite ici ou là. Comme le dit fort bien ce Basque de Perico : « L’altérité doit être acceptée comme une diversité, non comme une division. » Je suis prof pour les amener, chacun, au plus haut de leurs capacités — et malgré eux s’il le faut.
Mais ces temps-ci, franchement, la tâche est dure. Je sais que j’aime me battre à un contre cent. Mais la masse des crétins s’épaissit de jour en jour. La vague monte. Elle monte. Elle va tout submerger.
Et c’est sur l’émotion de 17 assassinats au nom de l’Islam que ces imbéciles joueront pour aménager la laïcité jusqu’à ce qu’il n’en reste rien — et ils s’étonneront, la bouche en cœur, quand on crucifiera les laïcards, en disant « Mon Dieu, mais je n’ai pas voulu cela ! » Charb lui-même, dans une allocution prononcée devant le Comité Laïcité République qui lui décernait un prix, prévenait il y a peu : « J’ai moins peur des extrémistes religieux que des laïques qui se taisent ». Ce même Charb qui avait illustré la couverture d’un livre plus que prémonitoire de Patrick Kessel, Ils ont volé la laïcité (Jean-Claude Gawsewitch éditeur), 2013), qui constatait avec effarement que les trahisons conjointes de la Gauche et de la Droite avait laissé le champ laïque au FN — on croit rêver. C’était il y a deux ans, c’était il y a deux siècles.

Ils ont volé la laïcité
Le diront-ils d’ailleurs ? À en croire Houellebecq, ils seront, comme son héros, en train de se convertir.

PS. Merci à l’Abeille et l’architecte, à qui j’ai emprunté nombre de références pour les faire parler.

Photo : Erez Lichtfeld/SIPA/SIPA/1412091921

Nabilla, Israël, notes à l’école : le journal d’Alain Finkielkraut

13

nabilla pape israel ecole

Une entreprise nommée Nabilla (30 novembre)

Élisabeth Lévy. Vous avez souhaité commenter un texte paru dans Le Point sous la plume de PierreAntoine Delhommais, intitulé : « Les leçons économiques du cas Nabilla ». Cet éditorialiste sérieux s’émerveille pour la start-up Nabilla, « une incroyable success-story, créatrice de richesses et de travail ». Au fond, Delhommais n’a peut-être pas tort, Nabilla rapporte plus à la France que bien des esprits géniaux, car le cours de la matière grise est en baisse.

Alain Finkielkraut. « J’aime mieux être homme à paradoxes qu’homme à préjugés », écrivait Jean-Jacques Rousseau. Héritier des Lumières, j’ai un préjugé favorable pour les paradoxes. Mais celui que développe Pierre-Antoine Delhommais à propos de la dernière reine de la téléréalité me laisse littéralement pantois. Nabilla, dit-il, a réussi, à 22 ans, à créer sa propre marque et à la faire prospérer grâce non seulement à une plastique mais à une personnalité hors norme. Son entreprise est « une incroyable success story, créatrice de richesses et de travail (producteurs télé, paparazzis, stylistes de mode, journalistes…), un vrai petit moteur de croissance ». Peu importe que trente ou quarante siècles de culture de l’âme et du regard n’aient pas laissé la moindre trace, comme le disait Renaud Camus de « Loft story », l’émission pionnière : ne pas s’incliner devant celle qui a fait breveter son expression fameuse « Allô, non mais allô quoi ! », c’est du racisme social, voire du racisme tout court. Un nouveau pote est né : Nabilla.
[access capability= »lire_inedits »]

L’article de Delhommais est stupéfiant mais il n’est pas aberrant. Avec son hymne au rien, il pousse à l’extrême la logique comptable qui régit notre société. Pourquoi le Centre Pompidou accueille-t-il en grande pompe les jouets usinés par Jeff Koons ? Parce qu’ils atteignent des prix « stratosphériques », comme dit, bluffé, le journal Le Monde. Ce n’est pas à la nouveauté explosive du Balloon Dog ou du Michael Jackson with Bubbles que va notre chapeau l’artiste !, mais aux milliards que Jeff Koons a engrangés. Nous ne vivons pas, comme on le dit tout le temps, sous le joug du néolibéralisme – les budgets sociaux sont en augmentation constante – mais sous la férule de l’économisme. N’accède à l’être aujourd’hui que ce qui est quantifiable. Tel Thomas Gradgrind, le redoutable personnage des Temps difficiles de Dickens, la gauche et la droite pèsent et mesurent « n’importe quelle parcelle de réalité humaine et vous en disent exactement le montant. Ce n’est qu’une affaire de chiffres, un simple calcul arithmétique ». Ainsi Fleur Pellerin prône-t-elle, en guise de politique culturelle, une politique commerciale plus agressive. Peu importe la qualité, pour faire glisser parmi les produits culturels dominants le plus possible de produits « made in France », il faut valoriser « les algorithmes de recommandation de contenus » : vous aimez tel livre ou tel DVD, vous aimerez tel autre. C’est en vain que Jean-Michel Frodon rappelle à Fleur Pellerin qu’une politique culturelle ne consiste pas à se calquer sur les méthodes d’Amazon en donnant aux gens ce qu’ils aiment, mais à inviter ces derniers à découvrir ce dont ils n’ont pas idée, le Prix Nobel dont Fleur Pellerin revendique la proximité n’est pas Patrick Modiano, mais Jean Tirole, le fondateur de la Toulouse School of Economics. On laissera donc à Fleur le mot de la fin : « Un ministre, ce n’est pas quelqu’un qui est payé pour lire des livres chez soi. »

Les propos du Pape sur l’immigration (30 novembre)

« L’heure est venue de construire ensemble l’Europe qui tourne, non pas autour de l’économie, mais autour de la sacralité de la personne humaine, des valeurs inaliénables. » a déclaré le pape François au Parlement européen. Pratiquement toute la presse a applaudi, mais Éric Zemmour a accusé le souverain pontife de dire les mots qui plaisent et pas les mots qui fâchent, par exemple sur l’immigration. Qu’en pensez-vous ?

C’est à très juste titre que le pape François a rappelé dans son grand discours devant le Parlement européen qu’« une Europe qui n’a plus la capacité de s’ouvrir à la dimension transcendante de la vie est une Europe qui, lentement, risque de perdre son âme ainsi que cet esprit humaniste qu’elle aime et défend cependant ». Le christianisme et l’humanisme autrefois se combattaient. Un nouveau culte aujourd’hui remplace et la religion et la culture : le culte de l’équivalent général. Dieu s’est éclipsé à l’aube des Temps modernes ; à leur crépuscule, c’est le grand artiste qui cède la place à « l’artiste le plus cher du monde ».

Il n’est pas juste, en revanche, de reprocher à l’Europe d’avoir laissé la Méditerranée devenir « un grand cimetière ». Les garde-côtes italiens ont sauvé, en patrouillant nuit et jour, plus de cent mille migrants. Et s’il est vrai que « dans les barques qui arrivent quotidiennement sur les côtés européennes, il y a des femmes et des hommes qui ont besoin d’accueil et d’aide », aucun message moral, même celui de l’Église, ne peut se résumer à l’amour du prochain. C’est assurément dans cet amour, dans cette bonté, comme l’écrit Levinas, que se produit « l’éveil à l’humanité biblique : répondre d’autrui, priorité d’autrui, dissymétrie entre moi et l’autre, lui toujours avant moi, humanité comme animalité déraisonnable, ou rationalité selon une nouvelle raison ». Nouvelle raison peut-être, mais pas absence de raison et amour tout court. Car, rappelle aussi Levinas, dans le monde, il y a toujours un tiers. Le tiers est autre que le prochain, mais aussi un autre prochain. « Qu’ont-ils fait l’un à l’autre ? Lequel passe avant l’autre ? » Pour répondre à ces questions, l’amour ne suffit pas. Benoît XVI parlait de « grand logos », et Levinas de « sagesse de l’amour ». Le pape François ne conçoit pas que « le devoir ait des carrefours », selon l’expression de Victor Hugo, ou que la responsabilité puisse être « un labyrinthe ». Tout à la charité chrétienne, il refuse de penser les conséquences de l’immigration de peuplement sur les peuples européens. Ce simplisme humanitaire fait de lui la coqueluche de tous ceux qui alignent le présent difficile sur le passé balisé des années noires et qui s’enchantent paresseusement de leur supériorité morale.

 

L’Assemblée nationale reconnaît l’État palestinien (7 décembre)

À l’initiative du groupe socialiste, l’Assemblée nationale a adopté la résolution demandant au gouvernement de reconnaître la Palestine. Contrairement à certains de nos amis comme Élie Barnavi, et Nissim Zvili, ancien secrétaire du Parti travailliste et ancien ambassadeur d’Israël en France, vous n’avez pas soutenu cette démarche. Pourquoi ?

Partisan depuis toujours et plus que jamais de la solution de deux États, terrifié aussi par l’absence actuelle de perspective, je partage le souci des parlementaires français, j’éprouve la même impatience qu’eux, mais je me désole de les voir faire l’impasse sur l’application méthodique par le Hamas de sa charte antijuive et imputer à Israël seul la responsabilité du blocage actuel. Certes, la poursuite de la colonisation en Cisjordanie est catastrophique, mais que dire des agressions sauvages devant les arrêts d’autobus ou dans les synagogues et de l’irrédentisme des Palestiniens entretenus dans leur rêve du droit au retour par tous les pays arabes qui ne leur concèdent qu’un statut de réfugié et leur font subir toutes sortes de discriminations ?

Et puis, si la politique arabe n’est plus, comme au temps du général de Gaulle, un des axes de la diplomatie française, la politique intérieure, elle, doit tenir compte des musulmans. Le vote de la résolution portant sur la reconnaissance de la Palestine est « le meilleur moyen pour récupérer notre électorat de banlieue et des quartiers », a dit, selon Le Canard enchaîné, l’ancien ministre de l’Éducation nationale Benoît Hamon. Il actualisait ainsi la recommandation adressée en 2001 par Pascal Boniface au Parti socialiste : « Je suis frappé par le nombre de jeunes beurs, de Français musulmans de tout âge, qui se disent de gauche mais qui, par référence à la situation au Proche-Orient, affirment ne pas vouloir voter Jospin à l’élection présidentielle. Une attitude jugée déséquilibrée au Proche-Orient – et bien sûr, pensent-ils, une fois de plus en défaveur des Arabes – vient confirmer que la communauté arabo-musulmane n’est pas prise en compte ou est même rejetée par la famille socialiste. »

Cette « communauté » avait voté massivement pour François Hollande en 2012. L’épisode du « mariage pour tous » semblait l’avoir refroidie. Rien de mieux pour la réchauffer qu’une reconnaissance officielle de la Palestine. Mais la Palestine, dans les cités, ce n’est pas un lieu, ce n’est pas même un peuple, c’est le symbole de la domination juive sur le monde et de la domination infligée aux musulmans. Quand on insulte des juifs en France, quand on les moleste, quand on les rackette, quand on les tue, c’est pour venger la souffrance des Palestiniens. La politologue Nonna Mayer se refuse toutefois à parler de nouvel antisémitisme. « C’est à l’extrême droite, écrit-elle, impavide, que le niveau d’antisémitisme reste le plus élevé. » Tandis que la haine antijuive se met un keffieh autour du cou et brandit le drapeau palestinien, les chercheurs en effaçologie qui peuplent les départements de sciences sociales de nos universités ne laissent subsister sur la photographie de l’antisémitisme que l’image de Maurras, de Barrès et de leurs épigones…

Mais je ne peux en rester à cette observation. Sept cents intellectuels, diplomates, officiers de réserve et responsables politiques israéliens ont appelé le Parlement français à voter la reconnaissance de la Palestine. Ils n’ont que faire des mobiles des uns et des autres, car ils se demandent avec anxiété si le « archav » de Shalom archav n’est pas, après quarante années de meetings, de défilés et de pétitions, en train de rendre l’âme et s’il ne doit pas être remplacé par l’expression la plus tragique, la plus irrémédiable de la langue : trop tard. Trop tard, maintenant que 400 000 juifs habitent au-delà de la ligne verte, pour guérir ce que Yeshayahou Leibowitz appelait dès 1978 « le cancer de l’occupation ». Trop tard aussi, peut-être, pour voir les réfugiés palestiniens qui, avec la complicité des Nations unies, sont devenus des millions, se résigner à un État à côté d’Israël.

Je me disais, à la fin du XXe siècle, que l’antisémitisme était moribond et qu’Israël restait un recours car le sionisme était, lui, bien vivant. Je me dis aujourd’hui que l’antisémitisme est devant nous et que l’autodissolution du sionisme est en marche. Et je désire une seule chose : que l’avenir me donne tort sur les deux tableaux.

 

La suppression des notes à l’école et au collège (14 décembre)

Le 27 novembre, le Conseil supérieur des programmes a remis à Najat Vallaud-Belkacem un document qui préconise le remplacement des notes par un barème de 4 à 6 niveaux et la quasi-suppression du brevet des collèges. Les notes ne seraient ni neutres ni objectives et seraient en même temps stigmatisantes et décourageantes. Est-ce vraiment faux ?

L’école demande patience, exercices, discipline, car l’acquisition des connaissances est longue et difficile. La société médiatique, à l’inverse, nous plonge dans le monde enchanté de l’accès immédiat à toutes choses. Elle remplace l’acquisition par la mise à disposition. Et elle prétend satisfaire, séance tenante, tous les besoins, toutes les pulsions. Dans cet environnement hostile, l’école aurait pu défendre jalousement sa spécificité, son indépendance. Elle a fait exactement le contraire. Les réformes qu’elle n’a cessé d’empiler depuis quarante ans ont signé sa reddition. Elle court après l’esprit du temps, elle cherche aujourd’hui son salut dans le ludique et dans le numérique, au point d’envisager de remplacer l’écriture cursive par l’écriture digitale, ce qui, grâce à la correction intégrée, dispenserait les élèves d’apprendre l’orthographe, c’est-à-dire de connaître la physionomie des mots et même de faire la différence entre le verbe « est » et la copule « et ». Le résultat de cette capitulation est clair : le niveau s’effondre. Le bien-dire et le bien-écrire ont cédé la place à un magma consternant, l’histoire est ignorée, les élèves les plus motivés politiquement ne savent pas placer la Palestine sur une carte et les abstraites mathématiques suscitent une allergie croissante malgré l’allure bohème que leur donne Cédric Villani, Médaille Fields et chouchou histrionique du petit écran. La majorité des élèves reçus au baccalauréat auraient été autrefois recalés au certificat d’études.

Face à ce désastre, que faire ? Le Conseil national des programmes recommande de « mettre en place une évaluation positive permettant de valoriser différents niveaux de réussite en établissant un bilan plus riche qu’une réponse binaire en termes de succès et d’échec ». Il suggère aussi de « prendre en compte l’ensemble des compétences définies par le socle commun et ne pas se limiter à celles évaluées par les épreuves classiques ».C’est le miracle de la multiplication des pains : vous rencontrez l’ignorance et vous la fractionnez, par la nouvelle évaluation, en une pléiade de compétences. Pour le dire d’une autre image, la nouvelle évaluation sera le village Potemkine de l’école dévastée. On ne supprimera pas, pour autant, l’ancienne façon de faire, mais, prévient le rapport, « si le recours à une note chiffrée peut être, dans certains cas, pertinent, il est indispensable de réfléchir aux manières de la concevoir et de la moduler, notamment pour permettre qu’elle soit réellement indicative de la situation d’un élève, et non perçue exclusivement comme un moyen de récompense et de sanction, et un instrument de tri et de hiérarchie sociale ».

Qu’est-ce à dire, sinon que le bon élève n’est plus un modèle mais un suspect ? Il n’est pas cité en exemple, il est regardé avec méfiance. Pour réussir si bien, il doit être né coiffé, c’est-à-dire dans un milieu bourgeois ou, pire encore, intellectuel. Il a sûrement des livres chez lui, peut-être même entend-il, à la maison, une belle langue. Il faut y remédier. L’institution prend ainsi le parti de ceux qui, dans les classes, traitent les élèves doués et studieux de « bouffons ». Elle ne les persécute pas encore, mais elle les invite à ne pas la ramener et même à expier, en faisant profil bas, ce que Bourdieu appelle leur « capital culturel ». Au lieu de tirer tout le monde vers le haut, l’école en vient ainsi à incriminer la notion même de hauteur. Avec un courage extraordinaire, ses derniers « hussards noirs » mènent un combat perdu car ils ont toute l’institution contre eux. L’enseignement public a tué, à petit feu, l’école républicaine. Le salut ne peut donc venir maintenant que de l’extérieur.

J’ai reçu, il y a quelques jours, une lettre m’annonçant la création de l’Institut Louis-Germain, dans la région qu’on baptise aujourd’hui du nom gracieux de PACA. Il s’agit d’un tutorat scolaire d’excellence pour les élèves doués et ambitieux qui n’ont plus la possibilité d’émerger dans les quartiers défavorisés où ils vivent car, pour ne laisser personne sur le bord du chemin, l’école a choisi de ralentir l’allure de tous. Au nom de l’égalité, la nullité fait loi. À ce commandement ministériel, s’oppose l’initiative de quelques-uns. La République repose désormais dans les mains de la société civile.

Louis Germain était, faut-il le rappeler, l’instituteur d’Albert Camus. Si celui-ci était passé par une école compassionnelle comme celle d’aujourd’hui, il n’aurait jamais été confronté à la difficulté intellectuelle ni comparé avec ses pairs, ni introduit dans le monde écrasant de la grande culture, il lui aurait donc été radicalement impossible de devenir l’écrivain qu’il fut.[/access]

*Photo : ERIC DESSONS/JDD/SIPA . 00685990_000032.

Economie : vers un sursaut français?

10

france economie mondiale rivaton

La France, jusqu’ici cinquième puissance économique mondiale, vient de céder du terrain, laissant passer devant elle le Royaume-Uni dont la croissance et la monnaie sont plus florissantes. De quoi alimenter les thèses les plus noires sur notre déclin…

Pourtant, dans le concert crépusculaire, dont les choristes se multiplient comme autant de microbes, une voie dissonante est passée relativement inaperçue à l’automne. Il faut dire qu’elle était un peu optimiste, ce qui en soi est suspect… C’est au détour d’un article consacré au pitch d’Alain Juppé -ira ou n’ira pas jusqu’au bout- qu’était cité le nom de ce jeune économiste et de son essai roboratif : « La France est prête, nous avons déjà changé ».

Reconnaissant à la France un certain retard et non un naufrage, Robin Rivaton replace l’histoire dans le temps long pour rappeler que la France au cours des siècles précédents, a trouvé les ressources pour se remettre en selle à plusieurs reprises. Il montre que les conditions d’un rebond sont désormais réunies. N’étant pas de ceux qui pensent que le déclin est inéluctable, il fustige le pouvoir mortifère de l’autoflagellation  et s’emploie à démonter un par un les stéréotypes qui fondent le french bashing autant que notre asthénie collective.

Attention,  ce n’est pas « lou ravi » de la crèche. S’il établit que les mentalités ont évolué depuis une décennie, il ne nie pas le paradoxe qui oppose souvent une perception individuelle plutôt optimiste et à un pessimisme collectif des français. Pas plus qu’il ne dément le fossé qui sépare leurs idées de leurs actions. Il démontre, chiffres à l’appui, que notre peuple a du jus, mais surtout qu’il a perdu de sa rigidité légendaire sur certains sujets. Ainsi, accompagnés d’un chef qui valoriserait leurs forces, les français pourraient enfin remettre en question un modèle qui ne fonctionne plus…sans produire les blocages derrière lesquels se cache la classe politique actuelle pour justifier son inertie.

L’esprit d’entreprise des français, un rapport plus libre à l’argent et à la richesse, une meilleure ouverture au monde et un pragmatisme nouveau à l’égard d’un état gourmand et fainéant viennent étayer cette démonstration.

La France fait preuve d’un dynamisme entrepreneurial remarquable, dans l’absolu -900 000 auto entrepreneurs actifs fin 2013- comme par rapport à ses voisins. Mieux, contrairement à une idée longtemps entretenue, l’entrepreneur, l’indépendance que procure ce statut et la création de richesse qui peut en découler sont très bien perçus par les français. Pour faire court, « La décennie écoulée a […] permis l’apprentissage et la diffusion des règles du capitalisme dans la société française, l’attachement à la valeur travail, déjà ancien, a été rejoint par un rapport plus libre à l’argent » note l’économiste qui y voit un levier de croissance. En agissant sur une meilleure préparation des jeunes pour la création d’entreprise –qui est déjà à l’œuvre avec des initiatives comme celle de Xavier Niel et son école 42, les accélérateurs de start-up et autres incubateurs d’entreprises et en la libérant de ses contraintes normatives, la croissance générée par le progrès peut être sans limites.

En outre, après avoir trainé la patte derrière des partenaires plus optimiste, la France se met à voir la mondialisation en rose –en gris rosé en tout cas. Et cela se ressent dans son ouverture au monde : le nombre de français à l’étranger s’est accru de 60 % sur les 15 dernières années pendant que les étudiants Erasmus doublaient. Même s’il ne faut pas négliger la part de ceux qui fuient l’enfer fiscal ou le chômage programmé, ni celle des français qui trimballent leur blues avec eux, ces expatriés participent malgré tout à un certain rayonnement de la France. Qui du même coup attire étudiants (3e pays d’accueil) et expatriés  (5e pays dans lequel les candidats aimeraient travailler).

Neuf français sur dix sont convaincus que la France a besoin de réformes pour faire face au futur : en voilà une bonne nouvelle.  Mais plus importante est celle qui nous prouve qu’enfin nos compatriotes ont compris l’incurie de notre état dégoulinant. Les valeurs libérales d’initiative, autonomie, responsabilité et mérite recueillent 90% des suffrages pendant que l’Etat-providence inspire le rejet de 75% des Français. Une autre enquête3 livre ce chiffre ébouriffant : 70% des interrogés, dont plus de la moitié de sympathisants de gauche, souhaitent que le statut des fonctionnaires soit aligné sur les contrats de droit privé… Le fonctionnariat ne fait plus rêver. L’échec patent du système scolaire qui laisse sur la route des décrocheurs sans formation ni avenir, celui de la sécurité ou de la santé ont décillé les Français… Le privé ne ferait-il pas mieux ?

Après avoir loupé l’éclaircie des années 2000, les français auraient opéré de grandes prises de consciences qui les éloignent des élites politiques accrochées à leurs vieilles lunes idéologiques. Les initiatives d’échanges de service (Blablacar), de locations entre particuliers, de financement participatif montrent comme ils comptent finalement sur eux-mêmes et aspirent aujourd’hui à plus de réalisme dans la conduite des affaires du pays. La multiplication d’initiatives citoyennes, d’associations (Bleu Blanc Zèbre), de nouveaux partis politiques (Nous citoyens), de mouvement de contestation hors syndicats  (Les Pigeons), de médias libéraux assumés (L’Opinion) accrédite l’idée que l’opinion a changé sur beaucoup de points et que des propositions inspirées de la Big Society à l’anglaise trouveraient aujourd’hui un écho favorable en France.

Lassés de la renonciation qui colle à la peau des français urbi et orbi, ils sont une poignée à vouloir les enjoindre de se saisir de leur destin. Cette petite musique résolument positive que l’on perçoit ça et là prend de l’ampleur et donne envie de tendre l’oreille. Robin Rivaton pour sa part nous livre l’analyse sociologique qui lui permet d’entrevoir une fenêtre de tir pour une refonte complète de notre appareil économique. Avec l’enthousiasme de ses 27 ans, il propose de donner un grand coup de pied dans la fourmilière. La France est prête, peut être, mais le chantier est titanesque.

Reste à convaincre les politiques… Contre toute attente, c’est Alain Juppé, le plus vieux d’entre eux, qui s’émerveille de cet opus. Sera-t-il disposé, comme il le suggère depuis quelques mois à ne s’engager que pour un mandat et faire ce grand ménage sans lequel notre mue « lib-réaliste» (Robin Rivaton) restera lettre morte ? Après tout, il se dit bien prêt « à couper les deux bouts de l’omelette… » dans une coalition qui oublierait un temps ce qui se trouve trop loin sur sa droite ou sur sa gauche. Mais à cela aussi les français seraient-ils prêts aussi ?

Ce serait la bonne nouvelle de 2015, le réalisme oblige pourtant à rappeler qu’il y a loin de la coupe aux lèvres…

*Photo : Pixabay.

Territoires perdus de la République: Juppé découvre la lune

128

alain juppe banlieues antisemitisme

Hier matin, invité par Jean-Jacques Bourdin sur les antennes de BFM TV et de RMC, alors que ce dernier vous demandait comment faire face aux élèves qui avaient refusé d’observer la minute de silence en l’honneur des victimes de l’attentat à Charlie Hebdo vous avez dit : « Il ne faut pas l’accepter ; je ne comprends pas qu’un certain nombre de chefs d’établissement aient cédé ». Votre ton laissait apparaître une certaine mauvaise humeur envers ces derniers, comme s’ils avaient manqué à leurs devoirs élémentaires.

Bien évidemment, la non-observance de ce moment de commémoration et, pis, sa perturbation, heurtent ma conception de la République et du respect dû aux morts. Mais, permettez-moi de vous écrire néanmoins que votre mise en cause des chefs d’établissements me paraît plutôt malvenue pour ne pas dire davantage. Monsieur le Premier Ministre, avez-vous seulement mesuré l’ampleur du phénomène que vous décrivait Jean-Jacques Bourdin ? Si le ministère de l’Education Nationale a donné le chiffre de soixante-dix établissements perturbés, on peut se douter qu’ils étaient bien plus nombreux, tant la minimisation de ce genre de comportements fait figure de discipline olympique rue de Grenelle depuis trop d’années. Mais dans certains collèges ou lycées, c’était parfois les trois-quarts d’une même classe qui refusaient de faire silence. Qu’auriez-vous fait si vous aviez été proviseur dans un lycée francilien où de telles proportions étaient enregistrées ? Vous auriez fait appel à des cars de CRS pour tous les emmener au poste ? Vous auriez procédé à l’exclusion de plus de la moitié des élèves de votre établissement ?

On a parfois l’impression, Monsieur le Premier Ministre, que vous découvrez la lune. Quoi ? Il y a des élèves qui refusent qu’on leur enseigne l’histoire de l’Holocauste ? Quoi ? Il y a des élèves qui pensent que les victimes de la semaine passée n’existent peut-être pas et qu’il s’agit d’un complot, tout comme le 11 septembre ? Mais où viviez-vous donc cette dernière décennie ? Dans une grotte ? Le 12 septembre 2001, alors que je venais de prendre mes fonctions dans un collège du Pays de Montbéliard, des élèves avaient déjà refusé de prendre part à la minute de silence décidée par le Président Chirac. L’année suivante, un collectif de professeurs publiait Les Territoires perdus de la République – Antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire. Il y eut aussi le rapport Obin sur la laïcité, tout ce qu’il y a de plus officiel. Vous arrivez bien tard, Alain Juppé, pour houspiller les chefs d’établissement, alors que vos amis ont dirigé le pays onze ans au cours du laps de temps qui a séparé ces deux minutes de silence.

Vous ne découvrez pas seulement que certains sujets ne peuvent plus être abordés, réclamant d’urgence des cours spécifiques d’instruction civique, vous vous apercevez aussi que les professeurs et les chefs d’établissement ne peuvent plus se faire obéir de marmots de 6 à 18 ans. Il est vrai que vous aviez voulu marquer symboliquement votre opposition à l’auteur de L’identité malheureuse en intitulant votre contribution à un livre collectif de l’UMP « L’identité heureuse ». Mais Alain Finkielkraut est aussi l’auteur de La défaite de la pensée. J’ai longtemps cru que votre formation classique pouvait être un antidote efficace face à la perméabilité aux thèses pédagogistes. C’était une erreur. Non seulement vous n’avez pas fait grand-chose depuis une vingtaine d’années pour en limiter les effets mais c’est sous un gouvernement que vous souteniez que François Fillon a fait voter sa loi d’orientation sur l’école. Pis, quand on vous écoute parler d’éducation, vous rejoignez (ou vous précédez, je ne sais pas vraiment) François Hollande sur la nécessité de faire pleuvoir des millions de tablettes numériques dans nos établissements scolaires. Ce n’est pas de tablettes et de connexions internet au bahut dont ont besoin nos élèves, mais du retour de l’Autorité du Savoir. Ce n’est pas de surfer à l’école, alors qu’ils surfent déjà chez eux, sur la page Facebook de Dieudonné ou ailleurs, qu’ils ont besoin, mais de l’autorité du Professeur. Plutôt que de dépenser des milliards dans le numérique, préconisez plutôt le retour dans les classes des vieilles estrades en bois, qui montraient symboliquement cette autorité-là. Celle qui a été abandonnée parce que l’élève devait construire son savoir tout seul. Celle qui a été abandonnée parce que cette verticalité semblait désuète à vous comme à tant d’autres personnalités politiques, cette verticalité qui a pourtant fait d’un petit landais un normalien et un énarque. Comment voulez-vous qu’un élève respecte une minute de silence demandée par le prof quand vous lui expliquez que le savoir réside dans la tablette ? Qu’un élève ne peut pas être exclu d’un établissement sans des formes calquées sur le code de procédure pénale ? Et ces chefs d’établissement, petits soldats méritants des desiderata de Grenelle, n’ont-ils pas été formés, dirigés, conseillés dans le seul objectif respecté dans la continuité depuis 1989 : « pas de vagues » ? Ou plutôt : « démerdez-vous mais pas de vagues » ? Pourquoi ces fonctionnaires à qui on explique depuis si longtemps qu’ils doivent discuter, négocier et accepter se mettraient-il un jeudi de janvier 2015 à faire le contraire ? Par l’opération du Saint-Esprit ?

Monsieur le Premier Ministre, vous connaissez sans doute la formule selon laquelle il était très difficile de remettre le dentifrice dans le tube. C’est ce que vous avez reproché aux chefs d’établissement : ne pas voir su remettre en trente secondes ce dentifrice dans un tube vidé depuis plus de vingt ans, et que vous avez même contribué à vider vous-même. Qu’on vous propulse demain matin principal de collège à Bobigny ou à Audincourt. Et montrez-nous si vous être capable de faire mieux que les chefs d’établissement que vous avez visés. On verra bien, alors, si vous êtes bien « le meilleur d’entre nous »!

*Photo : SEBASTIEN SALOM-GOMIS/SIPA. 00687493_000016. 

Plenel/Ramadan, ticket gagnant!

33

Samedi 17 janvier prochain, une soirée digne des pages les plus folles d’un scénario houellebecquien se déroulera à Brétigny-sur-Orge. L’association « Actions pour un monde sans frontières », qui œuvre à l’insertion professionnelles des jeunes de banlieue organise une grande réunion sur les difficultés que rencontrent les musulmans de France et sur l’islamophobie. Le clou de la journée sera la conférence donnée par les deux « speakers », Tariq Ramadan et Edwy Plenel. Le patron de Médiapart et l’intellectuel musulman prêcheront donc sur le « droit à l’insertion pour tous », et « les difficultés de la Jeunesse Musulmane en France ». L’APMSF, qui assure sur son site la promotion de l’événement, précise cependant qu’elle n’y emploiera aucun fonds publics. Outre la vente des billets, 50 euros par personne, la journée sera donc sponsorisée par diverses associations communautaires comme « Oumma work », qui met en relation des musulmans et des entreprises acceptant le port des signes religieux ou « France Manassik », agence de voyages qui organise des voyages à la Mecque. À l’issue de la conférence, les réjouissances se poursuivront par un grand dîner gastronomique ponctué de  sketchs du Jamel Comedy Club, sans oublier la loterie qui permettra au plus chanceux de gagner « un voyage pour deux personnes ». La destination n’est pas précisée sur le programme. Mais sur le site islaminfo.fr, les organisateurs sont plus précis : « En achetant une place pour l’événement de l’APMSF, vous avez la possibilité de gagner une Omra pour deux personnes avec France Manassik ». Une Omra étant, pour les non-initiés un « petit pèlerinage » à la Mecque… Trop fort ! Tu veux gagner un voyage à La Mecque ? Viens écouter Plenel !

On pourrait néanmoins s’indigner de cette stigmatisation manifeste à laquelle se prête l’abbé de Mediapart qu’on a connu plus ouvert d’esprit. La Mecque étant interdite aux non-musulmans, cette loterie est clairement discriminante : que fera le juif ou le catholique, ou pire l’athée abonné à Charlie Hebdo venu pour se marrer devant les sketchs du Jamel Comedy Club, s’il se retrouve avec le ticket gagnant ? Heureusement, il paraît que la conversion, ça peut aller assez vite.

Edwy Plenel Tariq Ramadan voyage La Mecque

La double gifle de Netanyahou à la France et au sionisme

108

netanyahou valls israel antisemitisme

L’appel aux juifs de France du Premier ministre Benyamin Netanyahou à faire leurs bagages et à venir toutes affaires cessantes joindre leurs frères d’Israël est embarrassant à plusieurs titres.

Sur le plan diplomatique, il fait fi de la simple décence de mise entre peuples et gouvernements amis. Il faut avoir un petit esprit pour ne pas voir que le moment était particulièrement mal choisi pour inciter une catégorie de citoyens français à tourner le dos à leur pays. La France vient de subir un assaut brutal contre deux des composantes essentielles de son être collectif, naturellement, logiquement liées dans l’esprit des tueurs : dans l’ordre de l’apparition sur la scène de l’horreur, un journal satirique, représentant volontaire et évident des libertés dont la République est garante ; et la communauté juive, symbole éminent entre tous de la diversité de ses citoyens unis autour de ses valeurs.

Ce n’est pas un hasard si le Premier ministre français Manuel Valls a déclaré, étonnantes paroles, que “La France sans les juifs de France n’est plus la France.”

Sur le plan des simples faits, c’est encore pire. Il faut rappeler à M. Netanyahou et aux agités qui invitent Tsahal à préparer une nouvelle « opération Moïse » que la France n’est pas l’Ethiopie. C’est une démocratie ancienne et puissante, où vit la deuxième plus grande communauté juive de la diaspora, et ce n’est certainement pas un accident de l’Histoire.

Que ce pays abrite aussi la plus grosse communauté musulmane d’Occident, dont une fraction n’a que faire des valeurs de la République et concentre sa détestation sur les juifs, c’est un fait. Que ladite République n’ait pas encore trouvé le moyen d’apaiser les tensions communautaires qui la déchirent, c’est un autre fait. Mais la France n’est pas la seule dans ce cas, même si sa configuration démographique particulière, son engagement militaire sur des théâtres d’opérations lointains et un certain désenchantement que les Français nomment « déclinisme », la rendent plus sensibles que d’autres aux menaces qui pèsent sur l’ensemble de l’Europe.

Aussi bien, l’appel du Premier ministre, à l’évidence plus intéressé par sa campagne électorale que par les réalités d’outre-mer – ah ! l’admirable jeu de coudes qui lui a permis de se propulser au premier rang de la manifestation du 11 janvier, aux côtés du président du Mali Ibrahim Boubacar Keïta, et juste devant Mahmoud Abbas, moins habile que lui -, n’a pas manqué de susciter au sein de la communauté juive française et européenne un malaise que ses dirigeants ne se sont pas privés d’exprimer.

Enfin, l’appel paniquard du Premier ministre est une gifle infligée à l’idéologie nationale du peuple juif. Le sionisme a fait trois promesses : transformer un vieux peuple en une nation et créer pour cette nation un Etat souverain ; assurer un refuge aux Juifs persécutés de par le monde, sujets de gouvernements despotiques de pays antisémites ; et pour tous les autres, offrir, pour la première fois depuis la chute du Temple, le choix entre une existence nationale pleine et les « pots de viande de l’Exil ». Ces trois promesses, il les a toutes tenues. L’Etat juif est là, et comment. Les judaïtés persécutées d’Union soviétique et d’ailleurs ont trouvé le chemin d’Israël. Il n’y a plus désormais de « Juifs du silence », seulement des communautés juives vivant dans des régimes démocratiques.

Et les juifs de ces communautés font ce qu’ils veulent, et le plus souvent veulent rester là où ils sont. Sept mille Juifs français ont fait le choix de l’alyia en 2014, et c’est tant mieux ; mais cela ne fait jamais que 1% du judaïsme français. Un sioniste conséquent, qui pense que la place des Juifs du monde entier est en Israël, regrettera qu’ils ne soient pas plus nombreux.

Mais le même, s’il n’est pas aveuglé par les préjugés et ne méprise pas les faits, admettra que la « montée » en Israël doit être le choix de la conscience plutôt que celui de la panique. Celui-là se retrouvera dans les mots dignes et simples de Joël Mergui, président du Consistoire central israélite de France : « Je ne veux plus jamais entendre que les juifs ont peur. Les juifs doivent savoir qu’ils ont à choisir avec leur cœur. Ils aiment la France. S’ils choisissent Israël, il ne faut pas que ce soit par peur ».

Au fait, le sionisme avait fait une quatrième promesse, qui lui reste à réaliser : normaliser la question juive une fois pour toutes, en assurant à l’Etat qu’il a porté sur les fonts baptismaux la paix avec ses voisins. Car après tout, le pays où les juifs se trouvent le plus en danger de mort n’est pas la France, mais Israël.

Et si les princes qui nous gouvernent, au lieu d’agacer les goyim avec des déclarations inopportunes, s’inquiétaient aussi un tantinet de cette promesse-là? Qui sait, peut-être les communautés de la diaspora, celle de la France incluse, en tireraient-elles quelque avantage?

Cet article a initialement été publié sur le site d’I24.

*Photo : EREZ LICHTFELD/SIPA. 00701616_000035.

Frères Kouachi : Génération Zidane et génération rap

67

freres kouachi charlie hebdo rap

Qui a demandé, l’année dernière, « un autodafé pour ces chiens de Charlie-Hebdo » ? Un imam des Buttes-Chaumont ? Non. Un représentant de l’une ou l’autre des organisations musulmanes qui avaient porté plainte en 2007 contre l’hebdomadaire et qui verse aujourd’hui des larmes de crocodile, et sera certainement présent demain dimanche à ce rassemblement « républicain » (entendez : le camp du Bien) qui entend exclure un parti représentant 25% des Français ? Pas même.

En fait, l’auteur de cette boutade (un mot qu’en l’occurrence je ferais volontiers venir de l’expression « bouter le feu ») est un collectif rassemblant l’élite (?) des rappeurs français : Akhenaton, Kool Shen, Disiz la Peste, Soprano, Nekfeu, Dry, Lino, Nessbeal, Sadek, Sneazzy, S.Pri Noir, Still Fresh et Taïro. Des athlètes de l’intellect dont le portefeuille prospère sur la naïveté de ceux qui les écoutent. Charb avait alors dénoncé une chanson « fasciste » chantée par des « branleurs millionnaires ». Christiane Taubira ne s’en était pas émue. Ni la presse, pour l’essentiel. Seul Jack Dion, dans Marianne, avait signé un papier furieux où il écrivait de façon prémonitoire : «Certes, il ne s’agit que d’une chanson. Certes, on n’est ni en Afghanistan ni au Pakistan, mais chacun connaît le poids des mots et le choc des formule »
Et quelques lignes plus loin, il ajoutait, avec une grande pertinence : « Le plus inquiétant est que personne ne se soit offusqué d’un engrenage débouchant sur un cri de haine contraire à l’esprit même de la marche de 1983, d’inspiration laïque, et qui était à mille lieues de toute récupération religieuse. À l’époque, il s’agissait de défendre les immigrés. Aujourd’hui, on renvoie immédiatement ces derniers à une essence musulmane supposée ne tolérant aucune critique. »

Ah oui, la marche des Beurs… Cela remonte à 1983, à l’époque où Mitterrand se séparait du PC, après l’avoir descendu, réorientait son action économique dans le sens du tout-libéral (j’y reviendrai), et surtout, dans la perspective de 1988, inventait Le Pen, qu’il faisait inviter à « L’Heure de vérité », ce qui facilitait son élection l’année suivante au Parlement européen, et, en 1986, bénéficiant de la proportionnelle opportunément inventée par la gauche, d’entrer à l’Assemblée nationale. Tout se tient. « On a tout intérêt à pousser le FN. Il rend la droite inéligible. Plus il sera fort, plus on sera imbattables. C’est la chance historique des socialistes ». Tels sont les propos que Franz-Olivier Giesbert prête, non sans vraisemblance, à cet « honnête homme » de Pierre Bérégovoy dans Le Président (1990). J’en connais un, qui était alors directeur de cabinet de divers ministres socialistes, avant d’être nommé à la Cour des Comptes, qui s’en souvient encore, maintenant qu’il est président. Exclure ostensiblement le FN des manifestations de dimanche, c’est lui donner, aux yeux de ceux qui ne reconnaissent plus la représentativité de l’UMPS, une aura de semi-martyr médiatique. Si le plan de tous ces petits malins n’est pas de provoquer en 2017 un affrontement, au second tour, entre François et Marine, je veux bien perdre un œil.

La marche des Beurs (le mot entra l’année suivante dans les dictionnaires) fut initiée par un curé lyonnais, le Père Delorme, spécialisé dans le « dialogue inter-religieux », comme on dit poliment pour désigner la reddition de l’église catholique à l’islam, et un pasteur, Jean Costil, membre de la CIMADE qui a la même fonction œcuménique côté protestant. L’un et l’autre sont de la même génération que Philippe Meirieu, Lyonnais d’adoption, et membre éminent, dans les années 1960, des Jeunesses Ouvrières Chrétiennes — les JOC, c’est son Mai 68 à lui. Tout se tient.

Quand je pense que j’ai défendu Meirieu contre les plus jusqu’au-boutistes des pédagos, ici même… Et que ce même Meirieu, récemment sollicité pour LePoint.fr où je cause Education, a osé me répondre : « Nos relations ne sont pas “comme elles sont”, mais comme vous les avez construites par votre comportement et vos propos. Nul doute que vous ne trouviez quelque jouissance à la pratique de l’injure à mon égard. Mais, dans ces conditions, je préfère utiliser d’autre (sic) canaux que votre interlocution pour faire connaître mes analyses sur l’Ecole de la République. Au nom de l’éthique minimale nécessaire à tout débat démocratique. » On se pare volontiers de probité candide et de lin blanc, quand on est responsable du plus grand désastre scolaire de l’Histoire.

La marche des Beurs, où flottaient quelques keffiehs palestiniens, n’était pas exactement la sauce désirée. Le PS, l’année suivante, inventa SOS Racisme, avec l’argent de l’Elysée et de Pierre Bergé réunis, et le soutien, cette fois, de l’Union des Etudiants Juifs de France. Il fallait canaliser cette belle jeunesse dans une voie électorale adéquate — la « génération Tonton ».
Mais qu’on ne s’y trompe pas. Dans les slogans de l’époque (l’exaltation du métissage et du « mélange » — il y avait eu opportunément une « marche » des mobylettes), c’était déjà de la dissolution de la République qu’il était question.

Saïd Kouachi est né en 1980. Son frère Chérif, deux ans plus tard. Ils ont connu jusqu’à la nausée cette célébration du mélange qui devenait, peu à peu, une célébration de l’identité. Ils ont connu aussi, à l’entrée en collège, les bénéfices de la loi Jospin — qui deux mois après sa promulgation entraînait, au nom de la « liberté d’expression » qu’elle imposait, la première affaire de voiles. 1989 ! C’est tout proche, c’est très loin.
La démocratie à l’algérienne du GIA et du FIS est venue sur ces entrefaites allumer des foyers de terrorisme dans toutes les cités — le PS n’offrait pas une idéologie de substitution assez puissante, il fallut convoquer l’islam.

Zidane, né en 1972, était passé du bon côté de l’école. Même s’il s’est très tôt intéressé au foot, il a appris les fondamentaux. D’ailleurs, il est trop kabyle pour être très musulman, et son père, venu en France avant la guerre d’Algérie, ne lui a pas fait porter le poids d’une algérianité, si je puis dire, exacerbée.
La coupe du monde 1998, puis la coupe d’Europe deux ans plus tard, qui marquèrent son apogée, virent aussi l’émergence de cette France « Black / Blanc / Beur » qui n’était déjà plus du mélange (c’est-à-dire de l’intégration) mais de la juxtaposition communautaire d’entités pseudo-raciales disposées à l’étalage.

La preuve de cet éclatement de l’idéal républicain d’assimilation fut apportée l’année suivante, lors d’un match France-Algérie de sinistre mémoire. Les Renseignements généraux, qui ne sont pas forcément à côté de la plaque, avaient prévenu qu’il y aurait des débordements communautaires. C’était dire qu’en quelques années les communautés s’étaient mises en place. Et que l’islam pouvait tranquillement prospérer dans des crânes vidés par les pédagogues de toute culture commune au profit d’un communautarisme concurrentiel, typique d’une Europe désétatisée, et d’un libéralisme mondialisé.

Le reste, c’est l’actualité. C’est la plainte en 2007 contre Charlie, coupable de caricaturer le Prophète. C’est un premier attentat au cocktail Molotov en 2011, c’est l’appel au meurtre des citoyens-rappeurs en 2013 (Saïd Kouachi a fait du rap, figurez-vous), et c’est mercredi dernier. Fin de partie. Communautarisme 12, République 0. Et le bilan s’est encore alourdi depuis. Parce que ce ne sont pas des cinglés qui tirent à l’aveuglette. Ce sont des tueurs organisés. Des assassins — du persan ḥašišiywn, « les gens de principe, de fondement de la foi ». Il fallait le rappeler.

Immédiatement, chœur des vierges et des bobos, qui dix minutes auparavant trouvaient que Charlie était un journal raciste — et c’est une injure que j’ai trouvée ces jours-ci dans certains forums où ils feraient mieux de se taire, par décence. Récupération de cadavres. Ils sont tombés par terre, c’est la faute à Voltaire — et, paraît-il, à Houellebecq, à Zemmour et à Finkielkraut — si !… Mais qui les a aidés quand il était encore temps ? Le gouvernement a même allégé la protection dont ils bénéficiaient. Jolie fenêtre de tir.
Il n’est plus temps. Umberto Eco a parfaitement formulé la situation : « C’è una guerra in corso e noi ci siamo dentro fino al collo, come quando io ero piccolo e vivevo le mie giornate sotto i bombardamenti che potevano arrivare da un momento all’altro a mia insaputa. Con questo tipo di terrorismo, la situazione è esattamente quella che abbiamo vissuto durante la guerra. » Oui, c’est une guerre, une guerre à distance contre l’Etat islamique, devenue une guerre de proximité — et Eco a raison, c’est comme en 1940 : qui collaborera, et qui résistera. Et nous nous y sommes plongés jusqu’au cou nous-mêmes, en cédant sur l’universalisme républicain, en cédant sur la laïcité, en cédant sur la transmission de la culture commune. En acceptant des voiles à l’université et dans les sorties scolaires : la femme de Chérif Kouachi en porte un intégral. L’Ecole qu’ont fréquentée toutes ces têtes creuses mériterait de figurer dans une nouvelle Histoire de l’Infâmie.

Et Zidane, qui avait appelé son fils Enzo, aurait décidé — info ou intox — de le rebaptiser Mokhtar. Les sites islamiques s’en réjouissent, dans l’orthographe rectifiée qui est la leur : « Cet convertion de Zidane dans ces jours-ci que les pays occidentaux veulent anéantir le visage de l’islam en créant les terroristes de Daesh dans la région du Moyen-Orient. » Sic.

Mais ce n’est pas important, l’orthographe…
Eh bien si. Je crois même que c’est un critère, parmi d’autres, pour reconnaître les apprentis jihadistes.

Écrasons l’infâme.

*Photo : CHAMUSSY/SIPA. 00510153_000001.

Le djihad, c’est fou!

ere vide islam djihad

« Aux jeunes qui partent en Syrie, je veux dire qu’il y a 1 000 combats à mener dans la République, pour la France. » Le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, plein de sollicitude pour les apprentis djihadistes, tenait ce discours d’assistante sociale au printemps dernier sur Twitter. Depuis, la France a appris à connaître ses enfants perdus dans les bras de l’État islamique, avec son cortège de vidéocrimes scénarisés et d’esclaves sexuelles.

Convertis ou musulmans de souche, profil Maxime Hauchard ou Mehdi Nemmouche, ces sauvageons à barbe ne se contentent plus de mots, ils passent à l’acte.

Samedi 20 décembre, la France a découvert l’existence de Joué-lès-Tours, petite bourgade où Bertrand Nzohabonayo alias « Bilal » a attaqué un commissariat au couteau, sans faire de victime heureusement. Le jeune homme d’origine burundaise, notoirement inconnu des services de police comme s’est empressé de préciser la Place Beauvau, affichait le drapeau de l’État islamique sur son compte Facebook. Dans la foulée, son frère, islamiste fiché par la DGSI, se faisait ceinturer à Bujumbura, capitale de leur pays natal. La fratrie Nzohabonayo, convertie à l’islam depuis plusieurs années, montrait des signes extérieurs de piété, jusqu’au prénom Bilal, hommage au premier muezzin de l’islam, un esclave abyssin que Mahomet aurait affranchi et tiré des griffes du paganisme. Diagnostic du docteur Cazeneuve : « L’enquête révélera quel était son état psychologique (…), il semblait quand même à la fois très mystérieux, très déstabilisé, peut-être aussi par des circonstances familiales.» 

Moins de vingt-quatre heures après l’attaque de Joué-les-tours, le conducteur d’une voiture folle fonce dans la foule et renverse une dizaine de piétons à Dijon, aux cris d’« Allahou Akbar » (Dieu est le plus grand). Justifiant son acte par la souffrance des enfants palestiniens et tchétchènes, ce dingue pas très doux maîtrise parfaitement la rhétorique de l’islamiste postmoderne, puisqu’il accomplit son djihad pour venger le « martyre » des populations musulmanes « opprimées ». Son CV psychiatrique chargé – plus de 150 internements en dix ans – prouve qu’on peut être totalement frapadingue sans renier son credo islamiste. Bernard Cazeneuve et Manuel Valls ont insisté sur la dimension pathologique de ces actes qui n’ont bien évidemment « rien à voir avec l’islam ». Et des brumes de Saint-Pierre-et-Miquelon, François Hollande nous a exhortés à « ne pas céder à la panique, aux amalgames ». On le sait bien, le principal péril qui menace la France n’est pas le djihadisme, mais l’amalgamisme. Or, ce péril, un homme l’incarne et le nourrit : Éric Zemmour, voilà l’ennemi !

De Manuel Valls à Edwy Plenel, les princes qui nous gouvernent psychiatrisent volontiers les idées qui leur déplaisent, fussent-elles partagées par des millions de Français. S’ils câlinent les jeunes djihadistes, victimes selon eux de leur propre folie, ils montrent beaucoup moins d’indulgence pour d’honnêtes citoyens dont la seule folie consiste à écouter Éric Zemmour. « L’engrenage médiatique le rend fou », diagnostiquait Laurent Ruquier il y a quelques mois, sans doute une façon pour cet homme de gauche de se faire pardonner le temps de parole qu’il a jadis accordé à Zemmour. Le réac est fou mais, lui, pas question de le disculper comme le premier fan de Daesh venu ; ce dingue ultra-populaire, la police de la pensée l’a inculpé et viré d’iTélé !

Certains de ses confrères ont applaudi ce licenciement des deux mains, comme l’Union des écrivains soviétiques saluait hier l’internement d’un ennemi du peuple. Le patron de Mediapart nous a ainsi offert un tweet savoureux : « Mieux vaut tard que jamais. Après avoir banalisé en opinion son délire raciste, certains médias découvrent l’idéologie meurtrière de Zemmour » Certes, il y a des idées qui tuent, mais où sont les charniers du zemmourisme ?

Si notre Premier ministre fait si souvent référence au réprouvé Zemmour, jusqu’à publiquement déconseiller de lire Le Suicide français, si le porte-parole du gouvernement se croit obligé d’exhiber son brassard « de républicain et d’homme de gauche » lorsqu’on l’interpelle sur le limogeage de ce fieffé réac, c’est qu’il y a le feu au lac. Comme l’analyse avec brio le géographe Christophe Guilluy (voir « La gauche divine et ses apostats », pp. 82 -85), la diabolisation fournit des rustines commodes à une gauche multirécidiviste du déni de réel. Pour Manuel Valls, notre pays est en effet un paradis multiculturel parasité par les chantres d’une « vision triste, enfermée sur elle-même, rance, qui n’est pas celle de la France ». Une poignée d’affreux dépressifs pourrit donc la vie idyllique de ses concitoyens avec ses peurs irrationnelles et ses fantasmes nauséabonds. Puisque tout va bien dans le meilleur des mondes, il est curieux que Zemmour suscite une telle panique. C’est à se demander si nos gouvernants n’auraient pas eux aussi besoin d’une bonne rééducation!

Elisabeth Lévy, Sigmund Freud, Heinrich Heine : le pardon et l’humour juif

20

La patronne de Causeur sort enfin du bois. Elle avoue non seulement qu’elle est Charlie, flic et juive, mais carrément qu’elle préfère l’humour juif au pardon chrétien.

Quel humour juif ? Freud nous en donne un échantillon dans  Malaise dans la civilisation.

« Un grand poète peut se permettre d’exprimer, tout au moins en plaisantant, des vérités psychologiques sévèrement prohibées. Ainsi, Henrich Heine avoue-t-il: « J’ai les dispositions les plus pacifiques. Voici mes souhaits: une modeste cabane, un toit de chaume, mais un bon lit, une bonne nourriture, du lait et du beurre, bien frais, devant la fenêtre des fleurs, devant la porte quelques beaux arbres, et si le bon Dieu veut me rendre tout à fait heureux, il me fera connaître la joie de voir, disons six ou sept de mes ennemis pendus à ces arbres. D’un coeur ému, je leur pardonnerai avant leur mort tous les torts qu’ils m’ont infligés dans la vie – certes, il faut pardonner à ses ennemis, mais pas avant qu’ils ne soient pendus. »

 

Hollande face à l’histoire

132

François Hollande président djihadisme antisémitismeFrançois Hollande, Bernard Cazeneuve et Manuel Valls ont très bien géré cette crise, de l’avis général. Comme l’écrit Michel Onfray, François Hollande est sans doute devenu président le dimanche 11 janvier 2015.

Que va-t-il faire de ce capital d’autorité qui lui est accordé ? Car à l’évidence, il ne peut en rester là. L’émotion créée par les attentats de Charlie Hebdo, de Montrouge et de la Porte de Vincennes est devenue un phénomène mondial. On notera à cet égard que la France inspire à la planète entière une considération que ses contempteurs intérieurs ont perdue depuis longtemps. Que faire de ces attentats et de l’admirable mobilisation nationale et mondiale qui a eu lieu dimanche ? Dire « merci, je vous ai compris » ? Ou répondre aux questions qui restent entières :

– Comment éradiquer l’antisémitisme en France ? Pas seulement l’antisémitisme criminel qui s’accroît d’années en années mais aussi l’antisémitisme verbal qui pourrit la vie de nos concitoyens juifs dans les écoles ? Comment faire en sorte que nos concitoyens de confession israélite se sentent encore chez eux en France et ne décident pas de nous quitter comme les y invitent le Premier Ministre israélien ? Nous en serions inconsolables après 1500 ans de vie commune en France.

– Comment lutter contre le djihadisme ? On ne parle pas ici d’un patriot act à la française, c’est-à-dire de mesures d’exception comme l’ont dit imprudemment des gens irréfléchis. Mais d’une application stricte de la loi et de la justice. Coulibaly avait été condamné en 2013 à 5 ans de prison fermes. Il n’était libérable théoriquement qu’en 2017. Pourquoi et comment était-il libre en 2015 pour tuer 5 personnes ? Du côté policier, après les errements de l’affaire Merah puis ceux des frères Kouachi, on est en droit de s’interroger aussi sur l’efficacité de la DGSI. Là encore, sans mettre en place un arsenal sécuritaire poudre aux yeux, qu’est-ce que le pouvoir compte faire pour des services de renseignement manifestement un peu dépassés par les événements ?

– Comment mesurer l’impact du fascisme vert sur la population française ? Il est bien évident qu’il ne saurait être question ici de stigmatiser l’ensemble de la population musulmane en France. Mais à l’inverse l’angélisme serait criminel au regard du vivre ensemble au sein de notre nation. Combien sont les partisans de l’islamisme radical ? Combien sont ceux qui les regardent d’un œil bienveillant ? Combien sont ceux qui sont prêts à s’y soumettre ? Au vu des difficultés à faire appliquer la minute de silence dans certaines écoles, il serait dangereux de se voiler la face. Ne pas voir le problème s’il existe, c’est s’interdire de le traiter. Et surtout quel traitement le gouvernement compte-t-il administrer, en particulier via l’école de la République, à ceux qui pensent qu’il est juste de tuer un blasphémateur ?

– Comment remettre la laïcité au centre d’un projet de société ? Car au-delà des fascistes verts, il existe aussi toute une frange de la population qui ne veut pas admettre les codes de la laïcité tels que la France a su patiemment les forger. Ce ne sont pas les mêmes que les codes anglo-saxons. Ils visent plus à l’assimilation qu’à l’affirmation. Il s’agit plus de gommer les différences que de les révéler. On n’éludera plus ce débat non plus. Voulons-nous une société qui favorise l’émergence des communautés et qui prend le risque de les dresser les unes contes les autres ? Ou voulons-nous une société qui fait de chaque individu un citoyen libre de penser, égal des autres et fraternel avec les autres ? Tant qu’on ne trouvera pas les moyens de répondre par un grand élan national à cette question (un référendum ?), rien ne sera réglé.

– Comment clarifier nos alliances extérieures ? Il est certes important de trouver des débouchés à nos Rafale, de trouver des financements pour payer nos footballeurs ou pour rénover nos hôtels de luxe. Mais comment mettre en balance ces intérêts avec l’intérêt supérieur de la paix civile en France ? Alors oui, François Hollande doit reposer la question de l’alliance avec l’Emir du Qatar qui étend l’influence salafiste dans nos banlieues et finance en sous-main les djihadistes de Daech. Alors oui il faudra clarifier nos buts de guerre en Syrie : abattre Bachar Al-Assad ou les islamistes qui le combattent ?

François Hollande fait face à de grands défis depuis dimanche. S’il décide de cacher la poussière sous le tapis en se comportant en politicien madré, il prendra alors le risque de voir se cliver la société sur ces sujets de fond qui n’auront pas été traités. Il verra alors s’engager une guerre civile larvée entre les partisans du sursaut républicain et les partisans de la dissolution française dans l’absolution donnée à l’Islam de ses dérives. Une guerre civile qui peut mener la France au Chaos. On l’a vu malheureusement trop souvent dans notre Histoire.

À l’inverse, s’il assume sa nouvelle autorité, il peut provoquer un choc salutaire en France et engager un vrai débat national tranché dans les urnes pour choisir le modèle de société que nous voulons. S’il rend ce service à la France, il restera pour toujours un grand président.

Photo : Chamussy/SIPA/1501151405

Crucifions les laïcards

80
Médine laïcité ouverte école

Médine laïcité ouverte écoleCe n’est pas moi qui le dis : c’est un certain Médine (dis-moi quel pseudo tu adoptes, je te dirai qui tu es), qui dans un rap énervé, propose d’imposer la charia en France. Mains coupées comprises. Cet honnête barbu, qui agite très fort les siennes, et utilise son clip pour faire la propagande du voile, a tout pour faire plaisir au Café pédagogique.
Lequel, le jour même où deux islamistes flinguaient la rédaction de Charlie,interviewait avec complaisance les deux auteurs d’un énième livre plaidant pour une laïcité ouverte — comme les cuisses du même nom. Béatrice Mabilon-Bonfils, sociologue à l’Université de Cergy-Pontoise, et Geneviève Zoïa, anthropologue à l’Université de Montpellier, sortent La laïcité au risque de l’Autre (Ed. de l’Aube). Selon elles, l’Ecole du « républicanisme laïc et égalitaire » s’est bâtie sur le « déni des allégeances particulières et comme topos fondateur de neutralisation des lieux et des milieux ». Elle est bien incapable de répondre aux « demandes croissantes de pluralité culturelles et cultuelles et les valeurs centrales de cohésion — certes hégémoniques — qui construisaient hier le contrat-citoyen moderne sur une culture intériorisée et inclusive, conforme en cela à la raison des Lumières, sont aujourd’hui invalidées dans une Ecole qui non seulement ne parvient pas à fabriquer du Commun mais altérise ».
Quand vous avez lu une phrase de cet acabit, vous avez l’impression d’être en apnée dans un grand fond. Mais bon, qui a dit que les sociologues savaient écrire ?
Et que proposent ces aimables dynamiteuses ? De « changer la grammaire sociale de l’Ecole ». Le CRAP, qui sait interpréter les métaphores sociologiques, demande aussitôt, benoîtement : « L’intégration passe par la reconnaissance des communautés ? » — ce qui permet à nos deux furies de se précipiter dans la brèche : Oui, « la laïcité aujourd’hui c’est la peur de l’Autre ! » — au moment même où Cabu, Wolinski et leurs copains se faisaient descendre par deux de ces « autres ». Elle « contribue selon nous à racialiser les rapports sociaux, alors même qu’elle est saisie dans tous les discours au nom du contraire ». Bref, ce sont les laïques qui sont racistes, pas ceux qui croient que l’affirmation de la différence est au bout de la kalach ! Si, si : « La laïcité se transforme en instrument d’agression des minorités, principalement aujourd’hui vis-à-vis de la minorité musulmane qui concentre à elle seule l’idée d’une crise du modèle d’intégration française. » Heu, pour l’agression, ce jour-là, ce n’était pas franchement la laïcité qui était à la manœuvre.
Immondes salopards. Crevures. Au bal des enfoirés, vous ne serez pas les derniers.
Depuis une semaine, les fossoyeurs de la laïcité en ont remis une couche. Ce ne sont plus seulement quelques caricaturistes que l’on enterrera aujourd’hui, à Montparnasse ou ailleurs. C’est leur combat de trente ans. Dansl’Humanité, un certain Mohamed Mechmache Co-président de la coordination nationale « Pas sans nous » et porte-parole du collectif AC LE Feu (ça existe apparemment, et ledit coordonnateur guigne les places chaudes qu’on pourrait lui réserver dans le cadre d’un « grand débat » comme Najat sait les organiser) lance : « Quand on refuse des sorties scolaires aux mères de famille voilées, est-ce qu’on n’est pas en train de créer de la violence chez ces gamins, qui voient leurs parents exclus ? »
Le pire, c’est qu’on ne les refuse plus. C’est que les voiles s’étendent, comme des taches d’encre, ou des taches de sang sur les taches d’encre, sur l’ensemble de la laïcité, que l’on propose depuis deux ans d’aménager.
Le plus beau, c’est que la Droite, qui cherche à exister encore à l’ombre du FN, s’y met elle aussi. Benoist Apparu, qui est forcément compétent puisqu’il est député, dénonce dans l’Express le « totalitarisme laïcard » et déclare que « la loi de 1905 ne doit pas être une cathédrale intouchable ». Ah, certes, elle a plus de cent ans, il faut rafistoler la vieille dame, et l’adapter aux cultes actuels. Apparu adapterait sans doute aussi la Déclaration des Droits de l’homme, qui est une antiquité encore plus branlante. Enfoiré !
Le gouvernement a fait descendre dans la rue des foules immenses (suis-je le seul à trouver suspect que pour une fois, les chiffres de la police et ceux des manifestants soient bizarrement identiques ? Quelqu’un a-t-il la moindre idée du temps que prendrait à s’écouler 1,5 millions de personnes entre la République et la Nation ?). Il en profitera, dans les jours à venir, pour instaurer des lois sécuritaires que Christiane Taubira, bien sûr, se fera un plaisir d’appliquer. Mais surtout, il va nous convoquer une de ces commissions sur la laïcité qui dans ses conclusions déjà écrites dira qu’il faut ouvrir, ouvrir, ouvrir… M’étonnerait que l’on en arrive à ajouter Laïcité à la trinité républicaine, comme le demande avec émotion Perico Legasse. Non, on va faire plaisir à « Médine », et instaurer la Rap-ublique…

La vertu est une voie toujours plus rude que le délitement. L’Ecole a cessé d’intégrer à force de « compréhension », de « collège unique » et de « socle commun » — à force d’ambitions sans cesse revues à la baisse, d’ouverture vers les particularismes de tel ou tel groupe de pression, d’entrisme des parents d’élèves (la FCPE vocifère qu’il faut lui donner encore plus de champ à l’intérieur de l’Ecole) et d’acceptation de la ghettoïsation à l’intérieur même des classes : d’un côté les « Blacks » (qu’on ne le dise plus en français depuis presque vingt ans est un signe en soi d’abandon), de l’autre les Beurs, d’un côté les garçons, de l’autre les filles — de peur de se contaminer sans doute. C’est le communautarisme qui est raciste, pas la laïcité.

Les avertissements pourtant se sont succédé, comme je le rappelle par ailleurs. On n’en a jamais tenu compte, ni à droite, ni à gauche. Les considérations électoralistes, la paresse intellectuelle, les trahisons des clercs ont favorisé à la fois la mise à l’écart de populations que la République savait insérer dans le tissu national, et l’émergence de revendications identitaires inacceptables. Je me fiche pas mal que tel ou tel adore Allah ou Jéhovah. Qu’il soit bronzé ou pas. Qu’il habite ici ou là. Comme le dit fort bien ce Basque de Perico : « L’altérité doit être acceptée comme une diversité, non comme une division. » Je suis prof pour les amener, chacun, au plus haut de leurs capacités — et malgré eux s’il le faut.
Mais ces temps-ci, franchement, la tâche est dure. Je sais que j’aime me battre à un contre cent. Mais la masse des crétins s’épaissit de jour en jour. La vague monte. Elle monte. Elle va tout submerger.
Et c’est sur l’émotion de 17 assassinats au nom de l’Islam que ces imbéciles joueront pour aménager la laïcité jusqu’à ce qu’il n’en reste rien — et ils s’étonneront, la bouche en cœur, quand on crucifiera les laïcards, en disant « Mon Dieu, mais je n’ai pas voulu cela ! » Charb lui-même, dans une allocution prononcée devant le Comité Laïcité République qui lui décernait un prix, prévenait il y a peu : « J’ai moins peur des extrémistes religieux que des laïques qui se taisent ». Ce même Charb qui avait illustré la couverture d’un livre plus que prémonitoire de Patrick Kessel, Ils ont volé la laïcité (Jean-Claude Gawsewitch éditeur), 2013), qui constatait avec effarement que les trahisons conjointes de la Gauche et de la Droite avait laissé le champ laïque au FN — on croit rêver. C’était il y a deux ans, c’était il y a deux siècles.

Ils ont volé la laïcité
Le diront-ils d’ailleurs ? À en croire Houellebecq, ils seront, comme son héros, en train de se convertir.

PS. Merci à l’Abeille et l’architecte, à qui j’ai emprunté nombre de références pour les faire parler.

Photo : Erez Lichtfeld/SIPA/SIPA/1412091921

Nabilla, Israël, notes à l’école : le journal d’Alain Finkielkraut

13
nabilla pape israel ecole

nabilla pape israel ecole

Une entreprise nommée Nabilla (30 novembre)

Élisabeth Lévy. Vous avez souhaité commenter un texte paru dans Le Point sous la plume de PierreAntoine Delhommais, intitulé : « Les leçons économiques du cas Nabilla ». Cet éditorialiste sérieux s’émerveille pour la start-up Nabilla, « une incroyable success-story, créatrice de richesses et de travail ». Au fond, Delhommais n’a peut-être pas tort, Nabilla rapporte plus à la France que bien des esprits géniaux, car le cours de la matière grise est en baisse.

Alain Finkielkraut. « J’aime mieux être homme à paradoxes qu’homme à préjugés », écrivait Jean-Jacques Rousseau. Héritier des Lumières, j’ai un préjugé favorable pour les paradoxes. Mais celui que développe Pierre-Antoine Delhommais à propos de la dernière reine de la téléréalité me laisse littéralement pantois. Nabilla, dit-il, a réussi, à 22 ans, à créer sa propre marque et à la faire prospérer grâce non seulement à une plastique mais à une personnalité hors norme. Son entreprise est « une incroyable success story, créatrice de richesses et de travail (producteurs télé, paparazzis, stylistes de mode, journalistes…), un vrai petit moteur de croissance ». Peu importe que trente ou quarante siècles de culture de l’âme et du regard n’aient pas laissé la moindre trace, comme le disait Renaud Camus de « Loft story », l’émission pionnière : ne pas s’incliner devant celle qui a fait breveter son expression fameuse « Allô, non mais allô quoi ! », c’est du racisme social, voire du racisme tout court. Un nouveau pote est né : Nabilla.
[access capability= »lire_inedits »]

L’article de Delhommais est stupéfiant mais il n’est pas aberrant. Avec son hymne au rien, il pousse à l’extrême la logique comptable qui régit notre société. Pourquoi le Centre Pompidou accueille-t-il en grande pompe les jouets usinés par Jeff Koons ? Parce qu’ils atteignent des prix « stratosphériques », comme dit, bluffé, le journal Le Monde. Ce n’est pas à la nouveauté explosive du Balloon Dog ou du Michael Jackson with Bubbles que va notre chapeau l’artiste !, mais aux milliards que Jeff Koons a engrangés. Nous ne vivons pas, comme on le dit tout le temps, sous le joug du néolibéralisme – les budgets sociaux sont en augmentation constante – mais sous la férule de l’économisme. N’accède à l’être aujourd’hui que ce qui est quantifiable. Tel Thomas Gradgrind, le redoutable personnage des Temps difficiles de Dickens, la gauche et la droite pèsent et mesurent « n’importe quelle parcelle de réalité humaine et vous en disent exactement le montant. Ce n’est qu’une affaire de chiffres, un simple calcul arithmétique ». Ainsi Fleur Pellerin prône-t-elle, en guise de politique culturelle, une politique commerciale plus agressive. Peu importe la qualité, pour faire glisser parmi les produits culturels dominants le plus possible de produits « made in France », il faut valoriser « les algorithmes de recommandation de contenus » : vous aimez tel livre ou tel DVD, vous aimerez tel autre. C’est en vain que Jean-Michel Frodon rappelle à Fleur Pellerin qu’une politique culturelle ne consiste pas à se calquer sur les méthodes d’Amazon en donnant aux gens ce qu’ils aiment, mais à inviter ces derniers à découvrir ce dont ils n’ont pas idée, le Prix Nobel dont Fleur Pellerin revendique la proximité n’est pas Patrick Modiano, mais Jean Tirole, le fondateur de la Toulouse School of Economics. On laissera donc à Fleur le mot de la fin : « Un ministre, ce n’est pas quelqu’un qui est payé pour lire des livres chez soi. »

Les propos du Pape sur l’immigration (30 novembre)

« L’heure est venue de construire ensemble l’Europe qui tourne, non pas autour de l’économie, mais autour de la sacralité de la personne humaine, des valeurs inaliénables. » a déclaré le pape François au Parlement européen. Pratiquement toute la presse a applaudi, mais Éric Zemmour a accusé le souverain pontife de dire les mots qui plaisent et pas les mots qui fâchent, par exemple sur l’immigration. Qu’en pensez-vous ?

C’est à très juste titre que le pape François a rappelé dans son grand discours devant le Parlement européen qu’« une Europe qui n’a plus la capacité de s’ouvrir à la dimension transcendante de la vie est une Europe qui, lentement, risque de perdre son âme ainsi que cet esprit humaniste qu’elle aime et défend cependant ». Le christianisme et l’humanisme autrefois se combattaient. Un nouveau culte aujourd’hui remplace et la religion et la culture : le culte de l’équivalent général. Dieu s’est éclipsé à l’aube des Temps modernes ; à leur crépuscule, c’est le grand artiste qui cède la place à « l’artiste le plus cher du monde ».

Il n’est pas juste, en revanche, de reprocher à l’Europe d’avoir laissé la Méditerranée devenir « un grand cimetière ». Les garde-côtes italiens ont sauvé, en patrouillant nuit et jour, plus de cent mille migrants. Et s’il est vrai que « dans les barques qui arrivent quotidiennement sur les côtés européennes, il y a des femmes et des hommes qui ont besoin d’accueil et d’aide », aucun message moral, même celui de l’Église, ne peut se résumer à l’amour du prochain. C’est assurément dans cet amour, dans cette bonté, comme l’écrit Levinas, que se produit « l’éveil à l’humanité biblique : répondre d’autrui, priorité d’autrui, dissymétrie entre moi et l’autre, lui toujours avant moi, humanité comme animalité déraisonnable, ou rationalité selon une nouvelle raison ». Nouvelle raison peut-être, mais pas absence de raison et amour tout court. Car, rappelle aussi Levinas, dans le monde, il y a toujours un tiers. Le tiers est autre que le prochain, mais aussi un autre prochain. « Qu’ont-ils fait l’un à l’autre ? Lequel passe avant l’autre ? » Pour répondre à ces questions, l’amour ne suffit pas. Benoît XVI parlait de « grand logos », et Levinas de « sagesse de l’amour ». Le pape François ne conçoit pas que « le devoir ait des carrefours », selon l’expression de Victor Hugo, ou que la responsabilité puisse être « un labyrinthe ». Tout à la charité chrétienne, il refuse de penser les conséquences de l’immigration de peuplement sur les peuples européens. Ce simplisme humanitaire fait de lui la coqueluche de tous ceux qui alignent le présent difficile sur le passé balisé des années noires et qui s’enchantent paresseusement de leur supériorité morale.

 

L’Assemblée nationale reconnaît l’État palestinien (7 décembre)

À l’initiative du groupe socialiste, l’Assemblée nationale a adopté la résolution demandant au gouvernement de reconnaître la Palestine. Contrairement à certains de nos amis comme Élie Barnavi, et Nissim Zvili, ancien secrétaire du Parti travailliste et ancien ambassadeur d’Israël en France, vous n’avez pas soutenu cette démarche. Pourquoi ?

Partisan depuis toujours et plus que jamais de la solution de deux États, terrifié aussi par l’absence actuelle de perspective, je partage le souci des parlementaires français, j’éprouve la même impatience qu’eux, mais je me désole de les voir faire l’impasse sur l’application méthodique par le Hamas de sa charte antijuive et imputer à Israël seul la responsabilité du blocage actuel. Certes, la poursuite de la colonisation en Cisjordanie est catastrophique, mais que dire des agressions sauvages devant les arrêts d’autobus ou dans les synagogues et de l’irrédentisme des Palestiniens entretenus dans leur rêve du droit au retour par tous les pays arabes qui ne leur concèdent qu’un statut de réfugié et leur font subir toutes sortes de discriminations ?

Et puis, si la politique arabe n’est plus, comme au temps du général de Gaulle, un des axes de la diplomatie française, la politique intérieure, elle, doit tenir compte des musulmans. Le vote de la résolution portant sur la reconnaissance de la Palestine est « le meilleur moyen pour récupérer notre électorat de banlieue et des quartiers », a dit, selon Le Canard enchaîné, l’ancien ministre de l’Éducation nationale Benoît Hamon. Il actualisait ainsi la recommandation adressée en 2001 par Pascal Boniface au Parti socialiste : « Je suis frappé par le nombre de jeunes beurs, de Français musulmans de tout âge, qui se disent de gauche mais qui, par référence à la situation au Proche-Orient, affirment ne pas vouloir voter Jospin à l’élection présidentielle. Une attitude jugée déséquilibrée au Proche-Orient – et bien sûr, pensent-ils, une fois de plus en défaveur des Arabes – vient confirmer que la communauté arabo-musulmane n’est pas prise en compte ou est même rejetée par la famille socialiste. »

Cette « communauté » avait voté massivement pour François Hollande en 2012. L’épisode du « mariage pour tous » semblait l’avoir refroidie. Rien de mieux pour la réchauffer qu’une reconnaissance officielle de la Palestine. Mais la Palestine, dans les cités, ce n’est pas un lieu, ce n’est pas même un peuple, c’est le symbole de la domination juive sur le monde et de la domination infligée aux musulmans. Quand on insulte des juifs en France, quand on les moleste, quand on les rackette, quand on les tue, c’est pour venger la souffrance des Palestiniens. La politologue Nonna Mayer se refuse toutefois à parler de nouvel antisémitisme. « C’est à l’extrême droite, écrit-elle, impavide, que le niveau d’antisémitisme reste le plus élevé. » Tandis que la haine antijuive se met un keffieh autour du cou et brandit le drapeau palestinien, les chercheurs en effaçologie qui peuplent les départements de sciences sociales de nos universités ne laissent subsister sur la photographie de l’antisémitisme que l’image de Maurras, de Barrès et de leurs épigones…

Mais je ne peux en rester à cette observation. Sept cents intellectuels, diplomates, officiers de réserve et responsables politiques israéliens ont appelé le Parlement français à voter la reconnaissance de la Palestine. Ils n’ont que faire des mobiles des uns et des autres, car ils se demandent avec anxiété si le « archav » de Shalom archav n’est pas, après quarante années de meetings, de défilés et de pétitions, en train de rendre l’âme et s’il ne doit pas être remplacé par l’expression la plus tragique, la plus irrémédiable de la langue : trop tard. Trop tard, maintenant que 400 000 juifs habitent au-delà de la ligne verte, pour guérir ce que Yeshayahou Leibowitz appelait dès 1978 « le cancer de l’occupation ». Trop tard aussi, peut-être, pour voir les réfugiés palestiniens qui, avec la complicité des Nations unies, sont devenus des millions, se résigner à un État à côté d’Israël.

Je me disais, à la fin du XXe siècle, que l’antisémitisme était moribond et qu’Israël restait un recours car le sionisme était, lui, bien vivant. Je me dis aujourd’hui que l’antisémitisme est devant nous et que l’autodissolution du sionisme est en marche. Et je désire une seule chose : que l’avenir me donne tort sur les deux tableaux.

 

La suppression des notes à l’école et au collège (14 décembre)

Le 27 novembre, le Conseil supérieur des programmes a remis à Najat Vallaud-Belkacem un document qui préconise le remplacement des notes par un barème de 4 à 6 niveaux et la quasi-suppression du brevet des collèges. Les notes ne seraient ni neutres ni objectives et seraient en même temps stigmatisantes et décourageantes. Est-ce vraiment faux ?

L’école demande patience, exercices, discipline, car l’acquisition des connaissances est longue et difficile. La société médiatique, à l’inverse, nous plonge dans le monde enchanté de l’accès immédiat à toutes choses. Elle remplace l’acquisition par la mise à disposition. Et elle prétend satisfaire, séance tenante, tous les besoins, toutes les pulsions. Dans cet environnement hostile, l’école aurait pu défendre jalousement sa spécificité, son indépendance. Elle a fait exactement le contraire. Les réformes qu’elle n’a cessé d’empiler depuis quarante ans ont signé sa reddition. Elle court après l’esprit du temps, elle cherche aujourd’hui son salut dans le ludique et dans le numérique, au point d’envisager de remplacer l’écriture cursive par l’écriture digitale, ce qui, grâce à la correction intégrée, dispenserait les élèves d’apprendre l’orthographe, c’est-à-dire de connaître la physionomie des mots et même de faire la différence entre le verbe « est » et la copule « et ». Le résultat de cette capitulation est clair : le niveau s’effondre. Le bien-dire et le bien-écrire ont cédé la place à un magma consternant, l’histoire est ignorée, les élèves les plus motivés politiquement ne savent pas placer la Palestine sur une carte et les abstraites mathématiques suscitent une allergie croissante malgré l’allure bohème que leur donne Cédric Villani, Médaille Fields et chouchou histrionique du petit écran. La majorité des élèves reçus au baccalauréat auraient été autrefois recalés au certificat d’études.

Face à ce désastre, que faire ? Le Conseil national des programmes recommande de « mettre en place une évaluation positive permettant de valoriser différents niveaux de réussite en établissant un bilan plus riche qu’une réponse binaire en termes de succès et d’échec ». Il suggère aussi de « prendre en compte l’ensemble des compétences définies par le socle commun et ne pas se limiter à celles évaluées par les épreuves classiques ».C’est le miracle de la multiplication des pains : vous rencontrez l’ignorance et vous la fractionnez, par la nouvelle évaluation, en une pléiade de compétences. Pour le dire d’une autre image, la nouvelle évaluation sera le village Potemkine de l’école dévastée. On ne supprimera pas, pour autant, l’ancienne façon de faire, mais, prévient le rapport, « si le recours à une note chiffrée peut être, dans certains cas, pertinent, il est indispensable de réfléchir aux manières de la concevoir et de la moduler, notamment pour permettre qu’elle soit réellement indicative de la situation d’un élève, et non perçue exclusivement comme un moyen de récompense et de sanction, et un instrument de tri et de hiérarchie sociale ».

Qu’est-ce à dire, sinon que le bon élève n’est plus un modèle mais un suspect ? Il n’est pas cité en exemple, il est regardé avec méfiance. Pour réussir si bien, il doit être né coiffé, c’est-à-dire dans un milieu bourgeois ou, pire encore, intellectuel. Il a sûrement des livres chez lui, peut-être même entend-il, à la maison, une belle langue. Il faut y remédier. L’institution prend ainsi le parti de ceux qui, dans les classes, traitent les élèves doués et studieux de « bouffons ». Elle ne les persécute pas encore, mais elle les invite à ne pas la ramener et même à expier, en faisant profil bas, ce que Bourdieu appelle leur « capital culturel ». Au lieu de tirer tout le monde vers le haut, l’école en vient ainsi à incriminer la notion même de hauteur. Avec un courage extraordinaire, ses derniers « hussards noirs » mènent un combat perdu car ils ont toute l’institution contre eux. L’enseignement public a tué, à petit feu, l’école républicaine. Le salut ne peut donc venir maintenant que de l’extérieur.

J’ai reçu, il y a quelques jours, une lettre m’annonçant la création de l’Institut Louis-Germain, dans la région qu’on baptise aujourd’hui du nom gracieux de PACA. Il s’agit d’un tutorat scolaire d’excellence pour les élèves doués et ambitieux qui n’ont plus la possibilité d’émerger dans les quartiers défavorisés où ils vivent car, pour ne laisser personne sur le bord du chemin, l’école a choisi de ralentir l’allure de tous. Au nom de l’égalité, la nullité fait loi. À ce commandement ministériel, s’oppose l’initiative de quelques-uns. La République repose désormais dans les mains de la société civile.

Louis Germain était, faut-il le rappeler, l’instituteur d’Albert Camus. Si celui-ci était passé par une école compassionnelle comme celle d’aujourd’hui, il n’aurait jamais été confronté à la difficulté intellectuelle ni comparé avec ses pairs, ni introduit dans le monde écrasant de la grande culture, il lui aurait donc été radicalement impossible de devenir l’écrivain qu’il fut.[/access]

*Photo : ERIC DESSONS/JDD/SIPA . 00685990_000032.

Economie : vers un sursaut français?

10
france economie mondiale rivaton

france economie mondiale rivaton

La France, jusqu’ici cinquième puissance économique mondiale, vient de céder du terrain, laissant passer devant elle le Royaume-Uni dont la croissance et la monnaie sont plus florissantes. De quoi alimenter les thèses les plus noires sur notre déclin…

Pourtant, dans le concert crépusculaire, dont les choristes se multiplient comme autant de microbes, une voie dissonante est passée relativement inaperçue à l’automne. Il faut dire qu’elle était un peu optimiste, ce qui en soi est suspect… C’est au détour d’un article consacré au pitch d’Alain Juppé -ira ou n’ira pas jusqu’au bout- qu’était cité le nom de ce jeune économiste et de son essai roboratif : « La France est prête, nous avons déjà changé ».

Reconnaissant à la France un certain retard et non un naufrage, Robin Rivaton replace l’histoire dans le temps long pour rappeler que la France au cours des siècles précédents, a trouvé les ressources pour se remettre en selle à plusieurs reprises. Il montre que les conditions d’un rebond sont désormais réunies. N’étant pas de ceux qui pensent que le déclin est inéluctable, il fustige le pouvoir mortifère de l’autoflagellation  et s’emploie à démonter un par un les stéréotypes qui fondent le french bashing autant que notre asthénie collective.

Attention,  ce n’est pas « lou ravi » de la crèche. S’il établit que les mentalités ont évolué depuis une décennie, il ne nie pas le paradoxe qui oppose souvent une perception individuelle plutôt optimiste et à un pessimisme collectif des français. Pas plus qu’il ne dément le fossé qui sépare leurs idées de leurs actions. Il démontre, chiffres à l’appui, que notre peuple a du jus, mais surtout qu’il a perdu de sa rigidité légendaire sur certains sujets. Ainsi, accompagnés d’un chef qui valoriserait leurs forces, les français pourraient enfin remettre en question un modèle qui ne fonctionne plus…sans produire les blocages derrière lesquels se cache la classe politique actuelle pour justifier son inertie.

L’esprit d’entreprise des français, un rapport plus libre à l’argent et à la richesse, une meilleure ouverture au monde et un pragmatisme nouveau à l’égard d’un état gourmand et fainéant viennent étayer cette démonstration.

La France fait preuve d’un dynamisme entrepreneurial remarquable, dans l’absolu -900 000 auto entrepreneurs actifs fin 2013- comme par rapport à ses voisins. Mieux, contrairement à une idée longtemps entretenue, l’entrepreneur, l’indépendance que procure ce statut et la création de richesse qui peut en découler sont très bien perçus par les français. Pour faire court, « La décennie écoulée a […] permis l’apprentissage et la diffusion des règles du capitalisme dans la société française, l’attachement à la valeur travail, déjà ancien, a été rejoint par un rapport plus libre à l’argent » note l’économiste qui y voit un levier de croissance. En agissant sur une meilleure préparation des jeunes pour la création d’entreprise –qui est déjà à l’œuvre avec des initiatives comme celle de Xavier Niel et son école 42, les accélérateurs de start-up et autres incubateurs d’entreprises et en la libérant de ses contraintes normatives, la croissance générée par le progrès peut être sans limites.

En outre, après avoir trainé la patte derrière des partenaires plus optimiste, la France se met à voir la mondialisation en rose –en gris rosé en tout cas. Et cela se ressent dans son ouverture au monde : le nombre de français à l’étranger s’est accru de 60 % sur les 15 dernières années pendant que les étudiants Erasmus doublaient. Même s’il ne faut pas négliger la part de ceux qui fuient l’enfer fiscal ou le chômage programmé, ni celle des français qui trimballent leur blues avec eux, ces expatriés participent malgré tout à un certain rayonnement de la France. Qui du même coup attire étudiants (3e pays d’accueil) et expatriés  (5e pays dans lequel les candidats aimeraient travailler).

Neuf français sur dix sont convaincus que la France a besoin de réformes pour faire face au futur : en voilà une bonne nouvelle.  Mais plus importante est celle qui nous prouve qu’enfin nos compatriotes ont compris l’incurie de notre état dégoulinant. Les valeurs libérales d’initiative, autonomie, responsabilité et mérite recueillent 90% des suffrages pendant que l’Etat-providence inspire le rejet de 75% des Français. Une autre enquête3 livre ce chiffre ébouriffant : 70% des interrogés, dont plus de la moitié de sympathisants de gauche, souhaitent que le statut des fonctionnaires soit aligné sur les contrats de droit privé… Le fonctionnariat ne fait plus rêver. L’échec patent du système scolaire qui laisse sur la route des décrocheurs sans formation ni avenir, celui de la sécurité ou de la santé ont décillé les Français… Le privé ne ferait-il pas mieux ?

Après avoir loupé l’éclaircie des années 2000, les français auraient opéré de grandes prises de consciences qui les éloignent des élites politiques accrochées à leurs vieilles lunes idéologiques. Les initiatives d’échanges de service (Blablacar), de locations entre particuliers, de financement participatif montrent comme ils comptent finalement sur eux-mêmes et aspirent aujourd’hui à plus de réalisme dans la conduite des affaires du pays. La multiplication d’initiatives citoyennes, d’associations (Bleu Blanc Zèbre), de nouveaux partis politiques (Nous citoyens), de mouvement de contestation hors syndicats  (Les Pigeons), de médias libéraux assumés (L’Opinion) accrédite l’idée que l’opinion a changé sur beaucoup de points et que des propositions inspirées de la Big Society à l’anglaise trouveraient aujourd’hui un écho favorable en France.

Lassés de la renonciation qui colle à la peau des français urbi et orbi, ils sont une poignée à vouloir les enjoindre de se saisir de leur destin. Cette petite musique résolument positive que l’on perçoit ça et là prend de l’ampleur et donne envie de tendre l’oreille. Robin Rivaton pour sa part nous livre l’analyse sociologique qui lui permet d’entrevoir une fenêtre de tir pour une refonte complète de notre appareil économique. Avec l’enthousiasme de ses 27 ans, il propose de donner un grand coup de pied dans la fourmilière. La France est prête, peut être, mais le chantier est titanesque.

Reste à convaincre les politiques… Contre toute attente, c’est Alain Juppé, le plus vieux d’entre eux, qui s’émerveille de cet opus. Sera-t-il disposé, comme il le suggère depuis quelques mois à ne s’engager que pour un mandat et faire ce grand ménage sans lequel notre mue « lib-réaliste» (Robin Rivaton) restera lettre morte ? Après tout, il se dit bien prêt « à couper les deux bouts de l’omelette… » dans une coalition qui oublierait un temps ce qui se trouve trop loin sur sa droite ou sur sa gauche. Mais à cela aussi les français seraient-ils prêts aussi ?

Ce serait la bonne nouvelle de 2015, le réalisme oblige pourtant à rappeler qu’il y a loin de la coupe aux lèvres…

*Photo : Pixabay.

Territoires perdus de la République: Juppé découvre la lune

128
alain juppe banlieues antisemitisme

alain juppe banlieues antisemitisme

Hier matin, invité par Jean-Jacques Bourdin sur les antennes de BFM TV et de RMC, alors que ce dernier vous demandait comment faire face aux élèves qui avaient refusé d’observer la minute de silence en l’honneur des victimes de l’attentat à Charlie Hebdo vous avez dit : « Il ne faut pas l’accepter ; je ne comprends pas qu’un certain nombre de chefs d’établissement aient cédé ». Votre ton laissait apparaître une certaine mauvaise humeur envers ces derniers, comme s’ils avaient manqué à leurs devoirs élémentaires.

Bien évidemment, la non-observance de ce moment de commémoration et, pis, sa perturbation, heurtent ma conception de la République et du respect dû aux morts. Mais, permettez-moi de vous écrire néanmoins que votre mise en cause des chefs d’établissements me paraît plutôt malvenue pour ne pas dire davantage. Monsieur le Premier Ministre, avez-vous seulement mesuré l’ampleur du phénomène que vous décrivait Jean-Jacques Bourdin ? Si le ministère de l’Education Nationale a donné le chiffre de soixante-dix établissements perturbés, on peut se douter qu’ils étaient bien plus nombreux, tant la minimisation de ce genre de comportements fait figure de discipline olympique rue de Grenelle depuis trop d’années. Mais dans certains collèges ou lycées, c’était parfois les trois-quarts d’une même classe qui refusaient de faire silence. Qu’auriez-vous fait si vous aviez été proviseur dans un lycée francilien où de telles proportions étaient enregistrées ? Vous auriez fait appel à des cars de CRS pour tous les emmener au poste ? Vous auriez procédé à l’exclusion de plus de la moitié des élèves de votre établissement ?

On a parfois l’impression, Monsieur le Premier Ministre, que vous découvrez la lune. Quoi ? Il y a des élèves qui refusent qu’on leur enseigne l’histoire de l’Holocauste ? Quoi ? Il y a des élèves qui pensent que les victimes de la semaine passée n’existent peut-être pas et qu’il s’agit d’un complot, tout comme le 11 septembre ? Mais où viviez-vous donc cette dernière décennie ? Dans une grotte ? Le 12 septembre 2001, alors que je venais de prendre mes fonctions dans un collège du Pays de Montbéliard, des élèves avaient déjà refusé de prendre part à la minute de silence décidée par le Président Chirac. L’année suivante, un collectif de professeurs publiait Les Territoires perdus de la République – Antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire. Il y eut aussi le rapport Obin sur la laïcité, tout ce qu’il y a de plus officiel. Vous arrivez bien tard, Alain Juppé, pour houspiller les chefs d’établissement, alors que vos amis ont dirigé le pays onze ans au cours du laps de temps qui a séparé ces deux minutes de silence.

Vous ne découvrez pas seulement que certains sujets ne peuvent plus être abordés, réclamant d’urgence des cours spécifiques d’instruction civique, vous vous apercevez aussi que les professeurs et les chefs d’établissement ne peuvent plus se faire obéir de marmots de 6 à 18 ans. Il est vrai que vous aviez voulu marquer symboliquement votre opposition à l’auteur de L’identité malheureuse en intitulant votre contribution à un livre collectif de l’UMP « L’identité heureuse ». Mais Alain Finkielkraut est aussi l’auteur de La défaite de la pensée. J’ai longtemps cru que votre formation classique pouvait être un antidote efficace face à la perméabilité aux thèses pédagogistes. C’était une erreur. Non seulement vous n’avez pas fait grand-chose depuis une vingtaine d’années pour en limiter les effets mais c’est sous un gouvernement que vous souteniez que François Fillon a fait voter sa loi d’orientation sur l’école. Pis, quand on vous écoute parler d’éducation, vous rejoignez (ou vous précédez, je ne sais pas vraiment) François Hollande sur la nécessité de faire pleuvoir des millions de tablettes numériques dans nos établissements scolaires. Ce n’est pas de tablettes et de connexions internet au bahut dont ont besoin nos élèves, mais du retour de l’Autorité du Savoir. Ce n’est pas de surfer à l’école, alors qu’ils surfent déjà chez eux, sur la page Facebook de Dieudonné ou ailleurs, qu’ils ont besoin, mais de l’autorité du Professeur. Plutôt que de dépenser des milliards dans le numérique, préconisez plutôt le retour dans les classes des vieilles estrades en bois, qui montraient symboliquement cette autorité-là. Celle qui a été abandonnée parce que l’élève devait construire son savoir tout seul. Celle qui a été abandonnée parce que cette verticalité semblait désuète à vous comme à tant d’autres personnalités politiques, cette verticalité qui a pourtant fait d’un petit landais un normalien et un énarque. Comment voulez-vous qu’un élève respecte une minute de silence demandée par le prof quand vous lui expliquez que le savoir réside dans la tablette ? Qu’un élève ne peut pas être exclu d’un établissement sans des formes calquées sur le code de procédure pénale ? Et ces chefs d’établissement, petits soldats méritants des desiderata de Grenelle, n’ont-ils pas été formés, dirigés, conseillés dans le seul objectif respecté dans la continuité depuis 1989 : « pas de vagues » ? Ou plutôt : « démerdez-vous mais pas de vagues » ? Pourquoi ces fonctionnaires à qui on explique depuis si longtemps qu’ils doivent discuter, négocier et accepter se mettraient-il un jeudi de janvier 2015 à faire le contraire ? Par l’opération du Saint-Esprit ?

Monsieur le Premier Ministre, vous connaissez sans doute la formule selon laquelle il était très difficile de remettre le dentifrice dans le tube. C’est ce que vous avez reproché aux chefs d’établissement : ne pas voir su remettre en trente secondes ce dentifrice dans un tube vidé depuis plus de vingt ans, et que vous avez même contribué à vider vous-même. Qu’on vous propulse demain matin principal de collège à Bobigny ou à Audincourt. Et montrez-nous si vous être capable de faire mieux que les chefs d’établissement que vous avez visés. On verra bien, alors, si vous êtes bien « le meilleur d’entre nous »!

*Photo : SEBASTIEN SALOM-GOMIS/SIPA. 00687493_000016. 

Plenel/Ramadan, ticket gagnant!

33

Samedi 17 janvier prochain, une soirée digne des pages les plus folles d’un scénario houellebecquien se déroulera à Brétigny-sur-Orge. L’association « Actions pour un monde sans frontières », qui œuvre à l’insertion professionnelles des jeunes de banlieue organise une grande réunion sur les difficultés que rencontrent les musulmans de France et sur l’islamophobie. Le clou de la journée sera la conférence donnée par les deux « speakers », Tariq Ramadan et Edwy Plenel. Le patron de Médiapart et l’intellectuel musulman prêcheront donc sur le « droit à l’insertion pour tous », et « les difficultés de la Jeunesse Musulmane en France ». L’APMSF, qui assure sur son site la promotion de l’événement, précise cependant qu’elle n’y emploiera aucun fonds publics. Outre la vente des billets, 50 euros par personne, la journée sera donc sponsorisée par diverses associations communautaires comme « Oumma work », qui met en relation des musulmans et des entreprises acceptant le port des signes religieux ou « France Manassik », agence de voyages qui organise des voyages à la Mecque. À l’issue de la conférence, les réjouissances se poursuivront par un grand dîner gastronomique ponctué de  sketchs du Jamel Comedy Club, sans oublier la loterie qui permettra au plus chanceux de gagner « un voyage pour deux personnes ». La destination n’est pas précisée sur le programme. Mais sur le site islaminfo.fr, les organisateurs sont plus précis : « En achetant une place pour l’événement de l’APMSF, vous avez la possibilité de gagner une Omra pour deux personnes avec France Manassik ». Une Omra étant, pour les non-initiés un « petit pèlerinage » à la Mecque… Trop fort ! Tu veux gagner un voyage à La Mecque ? Viens écouter Plenel !

On pourrait néanmoins s’indigner de cette stigmatisation manifeste à laquelle se prête l’abbé de Mediapart qu’on a connu plus ouvert d’esprit. La Mecque étant interdite aux non-musulmans, cette loterie est clairement discriminante : que fera le juif ou le catholique, ou pire l’athée abonné à Charlie Hebdo venu pour se marrer devant les sketchs du Jamel Comedy Club, s’il se retrouve avec le ticket gagnant ? Heureusement, il paraît que la conversion, ça peut aller assez vite.

Edwy Plenel Tariq Ramadan voyage La Mecque

La double gifle de Netanyahou à la France et au sionisme

108
netanyahou valls israel antisemitisme

netanyahou valls israel antisemitisme

L’appel aux juifs de France du Premier ministre Benyamin Netanyahou à faire leurs bagages et à venir toutes affaires cessantes joindre leurs frères d’Israël est embarrassant à plusieurs titres.

Sur le plan diplomatique, il fait fi de la simple décence de mise entre peuples et gouvernements amis. Il faut avoir un petit esprit pour ne pas voir que le moment était particulièrement mal choisi pour inciter une catégorie de citoyens français à tourner le dos à leur pays. La France vient de subir un assaut brutal contre deux des composantes essentielles de son être collectif, naturellement, logiquement liées dans l’esprit des tueurs : dans l’ordre de l’apparition sur la scène de l’horreur, un journal satirique, représentant volontaire et évident des libertés dont la République est garante ; et la communauté juive, symbole éminent entre tous de la diversité de ses citoyens unis autour de ses valeurs.

Ce n’est pas un hasard si le Premier ministre français Manuel Valls a déclaré, étonnantes paroles, que “La France sans les juifs de France n’est plus la France.”

Sur le plan des simples faits, c’est encore pire. Il faut rappeler à M. Netanyahou et aux agités qui invitent Tsahal à préparer une nouvelle « opération Moïse » que la France n’est pas l’Ethiopie. C’est une démocratie ancienne et puissante, où vit la deuxième plus grande communauté juive de la diaspora, et ce n’est certainement pas un accident de l’Histoire.

Que ce pays abrite aussi la plus grosse communauté musulmane d’Occident, dont une fraction n’a que faire des valeurs de la République et concentre sa détestation sur les juifs, c’est un fait. Que ladite République n’ait pas encore trouvé le moyen d’apaiser les tensions communautaires qui la déchirent, c’est un autre fait. Mais la France n’est pas la seule dans ce cas, même si sa configuration démographique particulière, son engagement militaire sur des théâtres d’opérations lointains et un certain désenchantement que les Français nomment « déclinisme », la rendent plus sensibles que d’autres aux menaces qui pèsent sur l’ensemble de l’Europe.

Aussi bien, l’appel du Premier ministre, à l’évidence plus intéressé par sa campagne électorale que par les réalités d’outre-mer – ah ! l’admirable jeu de coudes qui lui a permis de se propulser au premier rang de la manifestation du 11 janvier, aux côtés du président du Mali Ibrahim Boubacar Keïta, et juste devant Mahmoud Abbas, moins habile que lui -, n’a pas manqué de susciter au sein de la communauté juive française et européenne un malaise que ses dirigeants ne se sont pas privés d’exprimer.

Enfin, l’appel paniquard du Premier ministre est une gifle infligée à l’idéologie nationale du peuple juif. Le sionisme a fait trois promesses : transformer un vieux peuple en une nation et créer pour cette nation un Etat souverain ; assurer un refuge aux Juifs persécutés de par le monde, sujets de gouvernements despotiques de pays antisémites ; et pour tous les autres, offrir, pour la première fois depuis la chute du Temple, le choix entre une existence nationale pleine et les « pots de viande de l’Exil ». Ces trois promesses, il les a toutes tenues. L’Etat juif est là, et comment. Les judaïtés persécutées d’Union soviétique et d’ailleurs ont trouvé le chemin d’Israël. Il n’y a plus désormais de « Juifs du silence », seulement des communautés juives vivant dans des régimes démocratiques.

Et les juifs de ces communautés font ce qu’ils veulent, et le plus souvent veulent rester là où ils sont. Sept mille Juifs français ont fait le choix de l’alyia en 2014, et c’est tant mieux ; mais cela ne fait jamais que 1% du judaïsme français. Un sioniste conséquent, qui pense que la place des Juifs du monde entier est en Israël, regrettera qu’ils ne soient pas plus nombreux.

Mais le même, s’il n’est pas aveuglé par les préjugés et ne méprise pas les faits, admettra que la « montée » en Israël doit être le choix de la conscience plutôt que celui de la panique. Celui-là se retrouvera dans les mots dignes et simples de Joël Mergui, président du Consistoire central israélite de France : « Je ne veux plus jamais entendre que les juifs ont peur. Les juifs doivent savoir qu’ils ont à choisir avec leur cœur. Ils aiment la France. S’ils choisissent Israël, il ne faut pas que ce soit par peur ».

Au fait, le sionisme avait fait une quatrième promesse, qui lui reste à réaliser : normaliser la question juive une fois pour toutes, en assurant à l’Etat qu’il a porté sur les fonts baptismaux la paix avec ses voisins. Car après tout, le pays où les juifs se trouvent le plus en danger de mort n’est pas la France, mais Israël.

Et si les princes qui nous gouvernent, au lieu d’agacer les goyim avec des déclarations inopportunes, s’inquiétaient aussi un tantinet de cette promesse-là? Qui sait, peut-être les communautés de la diaspora, celle de la France incluse, en tireraient-elles quelque avantage?

Cet article a initialement été publié sur le site d’I24.

*Photo : EREZ LICHTFELD/SIPA. 00701616_000035.

Frères Kouachi : Génération Zidane et génération rap

67
freres kouachi charlie hebdo rap

freres kouachi charlie hebdo rap

Qui a demandé, l’année dernière, « un autodafé pour ces chiens de Charlie-Hebdo » ? Un imam des Buttes-Chaumont ? Non. Un représentant de l’une ou l’autre des organisations musulmanes qui avaient porté plainte en 2007 contre l’hebdomadaire et qui verse aujourd’hui des larmes de crocodile, et sera certainement présent demain dimanche à ce rassemblement « républicain » (entendez : le camp du Bien) qui entend exclure un parti représentant 25% des Français ? Pas même.

En fait, l’auteur de cette boutade (un mot qu’en l’occurrence je ferais volontiers venir de l’expression « bouter le feu ») est un collectif rassemblant l’élite (?) des rappeurs français : Akhenaton, Kool Shen, Disiz la Peste, Soprano, Nekfeu, Dry, Lino, Nessbeal, Sadek, Sneazzy, S.Pri Noir, Still Fresh et Taïro. Des athlètes de l’intellect dont le portefeuille prospère sur la naïveté de ceux qui les écoutent. Charb avait alors dénoncé une chanson « fasciste » chantée par des « branleurs millionnaires ». Christiane Taubira ne s’en était pas émue. Ni la presse, pour l’essentiel. Seul Jack Dion, dans Marianne, avait signé un papier furieux où il écrivait de façon prémonitoire : «Certes, il ne s’agit que d’une chanson. Certes, on n’est ni en Afghanistan ni au Pakistan, mais chacun connaît le poids des mots et le choc des formule »
Et quelques lignes plus loin, il ajoutait, avec une grande pertinence : « Le plus inquiétant est que personne ne se soit offusqué d’un engrenage débouchant sur un cri de haine contraire à l’esprit même de la marche de 1983, d’inspiration laïque, et qui était à mille lieues de toute récupération religieuse. À l’époque, il s’agissait de défendre les immigrés. Aujourd’hui, on renvoie immédiatement ces derniers à une essence musulmane supposée ne tolérant aucune critique. »

Ah oui, la marche des Beurs… Cela remonte à 1983, à l’époque où Mitterrand se séparait du PC, après l’avoir descendu, réorientait son action économique dans le sens du tout-libéral (j’y reviendrai), et surtout, dans la perspective de 1988, inventait Le Pen, qu’il faisait inviter à « L’Heure de vérité », ce qui facilitait son élection l’année suivante au Parlement européen, et, en 1986, bénéficiant de la proportionnelle opportunément inventée par la gauche, d’entrer à l’Assemblée nationale. Tout se tient. « On a tout intérêt à pousser le FN. Il rend la droite inéligible. Plus il sera fort, plus on sera imbattables. C’est la chance historique des socialistes ». Tels sont les propos que Franz-Olivier Giesbert prête, non sans vraisemblance, à cet « honnête homme » de Pierre Bérégovoy dans Le Président (1990). J’en connais un, qui était alors directeur de cabinet de divers ministres socialistes, avant d’être nommé à la Cour des Comptes, qui s’en souvient encore, maintenant qu’il est président. Exclure ostensiblement le FN des manifestations de dimanche, c’est lui donner, aux yeux de ceux qui ne reconnaissent plus la représentativité de l’UMPS, une aura de semi-martyr médiatique. Si le plan de tous ces petits malins n’est pas de provoquer en 2017 un affrontement, au second tour, entre François et Marine, je veux bien perdre un œil.

La marche des Beurs (le mot entra l’année suivante dans les dictionnaires) fut initiée par un curé lyonnais, le Père Delorme, spécialisé dans le « dialogue inter-religieux », comme on dit poliment pour désigner la reddition de l’église catholique à l’islam, et un pasteur, Jean Costil, membre de la CIMADE qui a la même fonction œcuménique côté protestant. L’un et l’autre sont de la même génération que Philippe Meirieu, Lyonnais d’adoption, et membre éminent, dans les années 1960, des Jeunesses Ouvrières Chrétiennes — les JOC, c’est son Mai 68 à lui. Tout se tient.

Quand je pense que j’ai défendu Meirieu contre les plus jusqu’au-boutistes des pédagos, ici même… Et que ce même Meirieu, récemment sollicité pour LePoint.fr où je cause Education, a osé me répondre : « Nos relations ne sont pas “comme elles sont”, mais comme vous les avez construites par votre comportement et vos propos. Nul doute que vous ne trouviez quelque jouissance à la pratique de l’injure à mon égard. Mais, dans ces conditions, je préfère utiliser d’autre (sic) canaux que votre interlocution pour faire connaître mes analyses sur l’Ecole de la République. Au nom de l’éthique minimale nécessaire à tout débat démocratique. » On se pare volontiers de probité candide et de lin blanc, quand on est responsable du plus grand désastre scolaire de l’Histoire.

La marche des Beurs, où flottaient quelques keffiehs palestiniens, n’était pas exactement la sauce désirée. Le PS, l’année suivante, inventa SOS Racisme, avec l’argent de l’Elysée et de Pierre Bergé réunis, et le soutien, cette fois, de l’Union des Etudiants Juifs de France. Il fallait canaliser cette belle jeunesse dans une voie électorale adéquate — la « génération Tonton ».
Mais qu’on ne s’y trompe pas. Dans les slogans de l’époque (l’exaltation du métissage et du « mélange » — il y avait eu opportunément une « marche » des mobylettes), c’était déjà de la dissolution de la République qu’il était question.

Saïd Kouachi est né en 1980. Son frère Chérif, deux ans plus tard. Ils ont connu jusqu’à la nausée cette célébration du mélange qui devenait, peu à peu, une célébration de l’identité. Ils ont connu aussi, à l’entrée en collège, les bénéfices de la loi Jospin — qui deux mois après sa promulgation entraînait, au nom de la « liberté d’expression » qu’elle imposait, la première affaire de voiles. 1989 ! C’est tout proche, c’est très loin.
La démocratie à l’algérienne du GIA et du FIS est venue sur ces entrefaites allumer des foyers de terrorisme dans toutes les cités — le PS n’offrait pas une idéologie de substitution assez puissante, il fallut convoquer l’islam.

Zidane, né en 1972, était passé du bon côté de l’école. Même s’il s’est très tôt intéressé au foot, il a appris les fondamentaux. D’ailleurs, il est trop kabyle pour être très musulman, et son père, venu en France avant la guerre d’Algérie, ne lui a pas fait porter le poids d’une algérianité, si je puis dire, exacerbée.
La coupe du monde 1998, puis la coupe d’Europe deux ans plus tard, qui marquèrent son apogée, virent aussi l’émergence de cette France « Black / Blanc / Beur » qui n’était déjà plus du mélange (c’est-à-dire de l’intégration) mais de la juxtaposition communautaire d’entités pseudo-raciales disposées à l’étalage.

La preuve de cet éclatement de l’idéal républicain d’assimilation fut apportée l’année suivante, lors d’un match France-Algérie de sinistre mémoire. Les Renseignements généraux, qui ne sont pas forcément à côté de la plaque, avaient prévenu qu’il y aurait des débordements communautaires. C’était dire qu’en quelques années les communautés s’étaient mises en place. Et que l’islam pouvait tranquillement prospérer dans des crânes vidés par les pédagogues de toute culture commune au profit d’un communautarisme concurrentiel, typique d’une Europe désétatisée, et d’un libéralisme mondialisé.

Le reste, c’est l’actualité. C’est la plainte en 2007 contre Charlie, coupable de caricaturer le Prophète. C’est un premier attentat au cocktail Molotov en 2011, c’est l’appel au meurtre des citoyens-rappeurs en 2013 (Saïd Kouachi a fait du rap, figurez-vous), et c’est mercredi dernier. Fin de partie. Communautarisme 12, République 0. Et le bilan s’est encore alourdi depuis. Parce que ce ne sont pas des cinglés qui tirent à l’aveuglette. Ce sont des tueurs organisés. Des assassins — du persan ḥašišiywn, « les gens de principe, de fondement de la foi ». Il fallait le rappeler.

Immédiatement, chœur des vierges et des bobos, qui dix minutes auparavant trouvaient que Charlie était un journal raciste — et c’est une injure que j’ai trouvée ces jours-ci dans certains forums où ils feraient mieux de se taire, par décence. Récupération de cadavres. Ils sont tombés par terre, c’est la faute à Voltaire — et, paraît-il, à Houellebecq, à Zemmour et à Finkielkraut — si !… Mais qui les a aidés quand il était encore temps ? Le gouvernement a même allégé la protection dont ils bénéficiaient. Jolie fenêtre de tir.
Il n’est plus temps. Umberto Eco a parfaitement formulé la situation : « C’è una guerra in corso e noi ci siamo dentro fino al collo, come quando io ero piccolo e vivevo le mie giornate sotto i bombardamenti che potevano arrivare da un momento all’altro a mia insaputa. Con questo tipo di terrorismo, la situazione è esattamente quella che abbiamo vissuto durante la guerra. » Oui, c’est une guerre, une guerre à distance contre l’Etat islamique, devenue une guerre de proximité — et Eco a raison, c’est comme en 1940 : qui collaborera, et qui résistera. Et nous nous y sommes plongés jusqu’au cou nous-mêmes, en cédant sur l’universalisme républicain, en cédant sur la laïcité, en cédant sur la transmission de la culture commune. En acceptant des voiles à l’université et dans les sorties scolaires : la femme de Chérif Kouachi en porte un intégral. L’Ecole qu’ont fréquentée toutes ces têtes creuses mériterait de figurer dans une nouvelle Histoire de l’Infâmie.

Et Zidane, qui avait appelé son fils Enzo, aurait décidé — info ou intox — de le rebaptiser Mokhtar. Les sites islamiques s’en réjouissent, dans l’orthographe rectifiée qui est la leur : « Cet convertion de Zidane dans ces jours-ci que les pays occidentaux veulent anéantir le visage de l’islam en créant les terroristes de Daesh dans la région du Moyen-Orient. » Sic.

Mais ce n’est pas important, l’orthographe…
Eh bien si. Je crois même que c’est un critère, parmi d’autres, pour reconnaître les apprentis jihadistes.

Écrasons l’infâme.

*Photo : CHAMUSSY/SIPA. 00510153_000001.

Le djihad, c’est fou!

10
Daech vidéo Etat islamique chrétiens Ethiopiens Libye

ere vide islam djihad

« Aux jeunes qui partent en Syrie, je veux dire qu’il y a 1 000 combats à mener dans la République, pour la France. » Le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, plein de sollicitude pour les apprentis djihadistes, tenait ce discours d’assistante sociale au printemps dernier sur Twitter. Depuis, la France a appris à connaître ses enfants perdus dans les bras de l’État islamique, avec son cortège de vidéocrimes scénarisés et d’esclaves sexuelles.

Convertis ou musulmans de souche, profil Maxime Hauchard ou Mehdi Nemmouche, ces sauvageons à barbe ne se contentent plus de mots, ils passent à l’acte.

Samedi 20 décembre, la France a découvert l’existence de Joué-lès-Tours, petite bourgade où Bertrand Nzohabonayo alias « Bilal » a attaqué un commissariat au couteau, sans faire de victime heureusement. Le jeune homme d’origine burundaise, notoirement inconnu des services de police comme s’est empressé de préciser la Place Beauvau, affichait le drapeau de l’État islamique sur son compte Facebook. Dans la foulée, son frère, islamiste fiché par la DGSI, se faisait ceinturer à Bujumbura, capitale de leur pays natal. La fratrie Nzohabonayo, convertie à l’islam depuis plusieurs années, montrait des signes extérieurs de piété, jusqu’au prénom Bilal, hommage au premier muezzin de l’islam, un esclave abyssin que Mahomet aurait affranchi et tiré des griffes du paganisme. Diagnostic du docteur Cazeneuve : « L’enquête révélera quel était son état psychologique (…), il semblait quand même à la fois très mystérieux, très déstabilisé, peut-être aussi par des circonstances familiales.» 

Moins de vingt-quatre heures après l’attaque de Joué-les-tours, le conducteur d’une voiture folle fonce dans la foule et renverse une dizaine de piétons à Dijon, aux cris d’« Allahou Akbar » (Dieu est le plus grand). Justifiant son acte par la souffrance des enfants palestiniens et tchétchènes, ce dingue pas très doux maîtrise parfaitement la rhétorique de l’islamiste postmoderne, puisqu’il accomplit son djihad pour venger le « martyre » des populations musulmanes « opprimées ». Son CV psychiatrique chargé – plus de 150 internements en dix ans – prouve qu’on peut être totalement frapadingue sans renier son credo islamiste. Bernard Cazeneuve et Manuel Valls ont insisté sur la dimension pathologique de ces actes qui n’ont bien évidemment « rien à voir avec l’islam ». Et des brumes de Saint-Pierre-et-Miquelon, François Hollande nous a exhortés à « ne pas céder à la panique, aux amalgames ». On le sait bien, le principal péril qui menace la France n’est pas le djihadisme, mais l’amalgamisme. Or, ce péril, un homme l’incarne et le nourrit : Éric Zemmour, voilà l’ennemi !

De Manuel Valls à Edwy Plenel, les princes qui nous gouvernent psychiatrisent volontiers les idées qui leur déplaisent, fussent-elles partagées par des millions de Français. S’ils câlinent les jeunes djihadistes, victimes selon eux de leur propre folie, ils montrent beaucoup moins d’indulgence pour d’honnêtes citoyens dont la seule folie consiste à écouter Éric Zemmour. « L’engrenage médiatique le rend fou », diagnostiquait Laurent Ruquier il y a quelques mois, sans doute une façon pour cet homme de gauche de se faire pardonner le temps de parole qu’il a jadis accordé à Zemmour. Le réac est fou mais, lui, pas question de le disculper comme le premier fan de Daesh venu ; ce dingue ultra-populaire, la police de la pensée l’a inculpé et viré d’iTélé !

Certains de ses confrères ont applaudi ce licenciement des deux mains, comme l’Union des écrivains soviétiques saluait hier l’internement d’un ennemi du peuple. Le patron de Mediapart nous a ainsi offert un tweet savoureux : « Mieux vaut tard que jamais. Après avoir banalisé en opinion son délire raciste, certains médias découvrent l’idéologie meurtrière de Zemmour » Certes, il y a des idées qui tuent, mais où sont les charniers du zemmourisme ?

Si notre Premier ministre fait si souvent référence au réprouvé Zemmour, jusqu’à publiquement déconseiller de lire Le Suicide français, si le porte-parole du gouvernement se croit obligé d’exhiber son brassard « de républicain et d’homme de gauche » lorsqu’on l’interpelle sur le limogeage de ce fieffé réac, c’est qu’il y a le feu au lac. Comme l’analyse avec brio le géographe Christophe Guilluy (voir « La gauche divine et ses apostats », pp. 82 -85), la diabolisation fournit des rustines commodes à une gauche multirécidiviste du déni de réel. Pour Manuel Valls, notre pays est en effet un paradis multiculturel parasité par les chantres d’une « vision triste, enfermée sur elle-même, rance, qui n’est pas celle de la France ». Une poignée d’affreux dépressifs pourrit donc la vie idyllique de ses concitoyens avec ses peurs irrationnelles et ses fantasmes nauséabonds. Puisque tout va bien dans le meilleur des mondes, il est curieux que Zemmour suscite une telle panique. C’est à se demander si nos gouvernants n’auraient pas eux aussi besoin d’une bonne rééducation!

Elisabeth Lévy, Sigmund Freud, Heinrich Heine : le pardon et l’humour juif

20

La patronne de Causeur sort enfin du bois. Elle avoue non seulement qu’elle est Charlie, flic et juive, mais carrément qu’elle préfère l’humour juif au pardon chrétien.

Quel humour juif ? Freud nous en donne un échantillon dans  Malaise dans la civilisation.

« Un grand poète peut se permettre d’exprimer, tout au moins en plaisantant, des vérités psychologiques sévèrement prohibées. Ainsi, Henrich Heine avoue-t-il: « J’ai les dispositions les plus pacifiques. Voici mes souhaits: une modeste cabane, un toit de chaume, mais un bon lit, une bonne nourriture, du lait et du beurre, bien frais, devant la fenêtre des fleurs, devant la porte quelques beaux arbres, et si le bon Dieu veut me rendre tout à fait heureux, il me fera connaître la joie de voir, disons six ou sept de mes ennemis pendus à ces arbres. D’un coeur ému, je leur pardonnerai avant leur mort tous les torts qu’ils m’ont infligés dans la vie – certes, il faut pardonner à ses ennemis, mais pas avant qu’ils ne soient pendus. »