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Mode : Et les mannequins ne sourirent plus

mannequins mode chanel

Si les photos des fashion weeks vous semblent parfois aussi insondables et lointaines que certaines installations de la Fiac, mais que vous avez peur de passer pour ringard, c’est que vous avez raté quelques étapes. Retour sur une mutation aussi spectaculaire que fulgurante.

Jusqu’au milieu des années 1960, un mannequin, dit « mannequin cabine » ou « mannequin défilé », travaille presque exclusivement pour le couturier. Il en existe alors deux sortes, parfois confondues en une personne : celle qui pose pour les modèles en cours de fabrication, et celle qui défile. La première sert de « base » au couturier, qui crée littéralement le vêtement sur elle puis dessine un croquis sur une silhouette livrée avec explications au premier ou à la première d’atelier. Ce dernier reviendra ensuite avec le modèle en toile pour approbation, afin que le directeur artistique choisisse le tissu. Au moment des « collections », le mannequin présente les modèles dans les salons de la maison de couture, tous les jours pendant deux semaines ou plus, devant les clientes, la presse et d’autres invités choisis. Est montrée d’abord la haute couture, puis vient le prêt-à-porter, sur fond de musique douce. Les mannequins défilé doivent être « belles sans agressivité et raffinées sans ostentation ». Toutes ont suivi dans les différentes maisons des leçons de maintien : il faut marcher très droite, le bassin généralement plutôt en avant, dans l’esprit de la danse classique. Les filles de la cabine Chanel, femmes du monde souvent facétieuses et parfois muses d’artistes de la jet-set, les Paule Rizzo, Mimi d’Arcangues, Claude de Leuze, Gisèle Rosenthal, Paule de Mérindol, Odette de Blignières, Odile de Croüy, Marie-Hélène Arnaud, sont alors surnommées « la bande des blousons Chanel ». Et si les clientes des maisons de couture sont éblouies par la beauté de ces femmes très minces et très gracieuses, l’ambition secrète de leur ressembler n’est pas totalement inatteignable ni ridicule..[access capability= »lire_inedits »]

De leur côté, bloc-notes en main, les journalistes rédigent des descriptions détaillées et griffonnent les dessins des silhouettes numérotées qui seront reproduites dans les magazines. Ainsi les lectrices pourront-elles repérer le modèle qu’elles commanderont ou, pour les moins fortunées, passer le dessin à leur couturière de quartier, qui réalisera, pour elles et pour leurs filles, celui de leur choix dans un tissu moins cher. Le réel, alors, est encore bien palpable. Le système tel qu’il a été inventé par Worth1 un siècle plus tôt n’a pas tellement évolué. En moins de trente ans, il connaîtra une révolution qui transportera les mannequins dans une dimension quasi dématérialisée.

À l’origine de cette révolution, il y a Didier Grumbach. En propulsant le prêt-à-porter au détriment de la haute couture, cet homme d’affaires français va bousculer tous les codes. Il fonde en 1971 avec Andrée Putman la société Créateurs & Industriels, une plateforme inédite de rencontres entre les deux univers. Les stylistes, jadis au service des maisons de couture, deviennent « créateurs de mode », artistes dont le nom est une marque. De cette nébuleuse créative émergeront entre autres Emmanuelle Khahn, Jean-Charles de Castelbajac, Thierry Mugler, Jean Paul Gaultier. Les coupes de leurs vêtements exigent des mannequins plus stylés, plus masculins, ou au moins plus androgynes. On leur apprend à marcher de manière plus agressive, en croisant les jambes avec un déhanchement. Il n’est plus question ni de maintien classique ni de sourire, que les stylistes japonais (Miyake, Yamamoto et Rei Kawakubo) ont déjà banni de leurs défilés.

Petit à petit, la haute couture décline. Plus moderne, plus accessible, le prêt-à-porter permet davantage de combinaisons et d’audaces dans sa garde-robe. Il vise un public large, puis énorme, bientôt l’équivalent pour le styliste des fans d’une rock star. D’une pièce de théâtre jouée devant quelques dizaines d’élus, le défilé se mue en show démultiplié sur petit et grand écran.

L’univers des mannequins n’échappe pas à ce grand chambardement : les mannequins cabine cèdent la place aux tops models, représentés par des agences internationales (Elite, Ford, Metropolitan…). Jusqu’aux années 1980, les stars, telles Mounia, mannequin-vedette d’YSL, ou Jerry Hall, demeuraient l’exception sur les podiums. Seules les mannequins de photos repérées par Vogue et Harper’s Bazaar, qu’elles fussent du genre socialites[2. Mot anglais désignant un membre de la haute société, lié à la mondanité joyeuse et brillante, remarquable par sa richesse, son esprit, son goût pour les arts.], comme Dorian Leigh et Bettina[3. Dorian Leigh (1917-2008), muse de Richard Avedon, amie de Truman Capote ; Bettina Graziani, mannequin et épouse du photographe Benno Graziani, puis du prince Ali Khan.] , ou transfuges de la rue, telles Veruschka ou Twiggy, accédaient au statut d’icônes. À cet égard, Inès de la Fressange, mannequin attitré de Chanel de 1983 à 1989, fut l’une des dernières exceptions.

Les tops models seront cette passerelle commercialisée du monde des photos à celui des podiums. Décrocher une Naomi Campbell ou une Linda Evangelista pour un défilé – leurs cachets faramineux permettant seulement leur apparition en « guest stars » – représente un gain considérable pour une maison. Le défilé devient une superproduction où les mannequins (célèbres ou non) sont bookés par des agences qui prennent en charge leur permis de travail, leurs hôtels, et choisissent la maison la plus généreuse. Il ne s’agit plus de salariées d’une maison, défilant à plusieurs reprises devant deux ou trois rangées d’invités, mais de cinquante « intermittentes », dont deux ou trois stars seront le feu d’artifice d’un spectacle réglé au millimètre. Plus question de musique douce ni d’éclairage en adéquation avec le maquillage ou la coiffure de jour ou du soir. On présente un look, devant un parterre parfois immense, dans une musique tonitruante. Il faut s’arrêter longuement au bout du podium pour les photos. Cette logique spectaculaire a suscité de grands moments de folie : John Galliano chez Dior et Alexander McQueen chez Givenchy ont pu s’y livrer avec une fougue excessive et parfois très talentueuse, le premier inventant le hardcore glamour, qui pouvait aller des tenues SM aux thème « clochardes », le second faisant défiler des mannequins handicapés.

En toute logique, les habitudes de la photo déteignent sur celles des défilés, et leurs exigences très particulières (maigreur, photogénie, éclairage) se banalisent pour devenir celles du réel. Or rien n’est plus impalpable que la photogénie. Et plus prosaïquement, puisqu’une photo de base confère automatiquement 3 à 5 kg de plus à son sujet, il faudra donc avoir dans le réel éliminé les kilos qui n’existaient que sur la pellicule.

L’étape suivante, celle des photos retouchées, d’abord partiellement puis intégralement, n’est que la continuation de cet éloignement progressif du réel. Les mannequins sont sélectionnés en fonction de critères quasi étrangers au monde des hommes et des femmes réels D’où cette impression étrange – non dénuée de beauté, de cette beauté fascinante du bizarre –, pour qui assiste aujourd’hui aux défilés. Peu importe, car l’enjeu s’est déplacé : le défilé ne sert plus à conquérir une poignée de clientes, mais à signaler une tendance au monde entier, tendance reproduite en instantané sur les blogs et les tweets, et susceptible d’être rapidement reproduite à bas coût par les stylistes des chaînes mondiales.

De même que les silhouettes féminines de Paris en 1900 sont plus proches de celles de la Renaissance que des nôtres, les défilés de mode des années 1960 ressemblent plus à un ballet exécuté à la cour de France qu’aux défilés actuels. Mais bon, on ne va tout de même pas regretter les femmes du monde ! Maintenant que nous sommes pour de bon en Démocratie, de quel droit y aurait-il des gens plus élégants que d’autres ?[/access]

*Photo : LaurentVu/SIPA. 00703138_000011.

L’Appel de la Forêt

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henry david thoreau

Comment lire, ou relire, Thoreau en 2015 ? L’homme a été tellement dévoyé !  Et son propos si réduit !  Notamment par les écologistes qui voient en lui le précurseur qu’il ne fut pas…

Rappel des faits, pour les réfractaires à la culture américaine. Entre 1845 et 1847, le philosophe américain Henry David Thoreau, vécut seul, sauf pour quelques visiteurs occasionnels, dans une cabane de 13 m², qu’il avait lui-même bâtie, dans les bois du Massachussetts, près d’un étang appelé « Walden Pond». De cette expérience il tira un livre Walden ou la vie dans les bois, publié en 1854, et devenu un classique de la littérature américaine.

Le livre raconte par le menu son mode de vie, ses journées de solitude et les méditations qu’elles lui inspiraient. Le récit minutieux de ses activités, qui détaille ses dépenses, ses bains dans les étangs, ses parties de pêche, ou la culture des haricots, est entrecoupé de rêveries, et de réflexions philosophiques, inspirées aussi bien des deux Testaments, que des philosophes grecs et de la Bhâgavata Gita,.

Un siècle plus tard Walden devint une sorte de bible pour les poètes et les adeptes de la « Beat Generation » – Jack Kerouac se livrant à une expérience similaire sur la côte ouest des Etats-Unis qu’il relata dans son livre Big Sur – puis pour la génération « hippie » des années soixante en rupture avec la société de consommation. Thoreau a aussi été récupéré par les écologistes qui voient en lui un poète de la nature, vantant « la simplicité et la sobriété de la vie des hommes dans les temps primitifs » parce qu’elle ne « cessait jamais d’être en contact avec la nature ». Mais cette lecture est partiale et trompeuse. 

Chez Thoreau, la nature n’est pas une fin. C’est un moyen visant à recréer l’unicité perdue de l’homme, loin de l’influence corruptrice de la « civilisation».   Et, au contraire des écolos, qui veulent imposer leurs choix aux autres, la démarche de Thoreau est personnelle et  individualiste. Il ne veut « à aucun prix » qu’un autre « adopte son mode de vie » et souhaite au contraire « un monde  de gens nombreux aussi différents que possible ».

Son long séjour dans les bois, se voulait une célébration du retour, non pas tant à la nature, qu’à la vraie vie, à l’essentiel, face à l’aliénation (déjà !) du monde « moderne ».  « Je m’en allai dans les bois parce que je voulais faire face seulement aux faits essentiels de la vie, découvrir ce qu’elle avait à m’enseigner, afin de ne pas m’apercevoir à l’heure de ma mort que je n’avais pas vécu. » Thoreau observe ses contemporains s’engager (déjà !)  dans une course folle, que les sociologues appelleront « rat race », la course du rat, pour l’accumulation de biens inutiles. Pour lui l‘homme a quatre besoins : « nourriture, abri, vêtement et combustible ». Il  dénonce  « l’illusion du progrès », qualifiant les inventions de son époque de « jouets amusants » qui « empêchent notre attention de s’attacher aux choses sérieuses. ».

Walden ou la vie dans les bois  est réédité aujourd’hui avec une préface signée Michel Onfray. C’est un choix surprenant mais stimulant : le prophète de l’hédonisme matérialiste est loin du contemplateur solitaire que fut Thoreau. Mais Onfray fait ici œuvre pédagogique. Son texte replace  Thoreau dans son contexte historique et offre une grille de lecture claire. Thoreau partage ainsi avec l’auteur du Traité d’Athéologie, le rejet du Dieu du Livre: « Nos mœurs se sont corrompues au contact des Saints. Nos recueils d’hymnes résonnent de la mélodieuse malédiction de Dieu, à quoi il faut se soumettre.» Mais Thoreau n’est pas athée. Il croit à une étincelle divine contenue dans chacun de nous. Libre à soi de la faire briller. « C’est seulement le jour où nous nous éveillons qui a la clarté de l’aube.»

 

Walden où la vie dans les bois, Henry David Thoreau, préface de Michel Onfray, Flammarion.

Vivre comme un Prince, Henry David Thoreau, préface de Michel Onfray, Flammarion.

*Photo : wikicommons.

Terrorisme: d’un piège à l’autre

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charlie hebdo terrorisme djihadBeaucoup a déjà été dit et écrit sur les attaques terroristes qui ont frappé la France en ce début d’année. Nos intellectuels ont délivré des analyses finalement assez convergentes (n’est pas évoqué ici le cas des journalistes-militants-rééducateurs). Il semble même que ce drame ait réveillé un peuple jusque là incroyablement amorphe, parfois oublieux voire dénégateur de sa propre réalité, en tout cas bien silencieux. Ainsi ce drame a-t-il permis de répondre, en négatif, à une question maladroitement posée quelques années plus tôt par les pouvoirs publics au sujet de la nature de notre identité nationale. Face à de multiples protestations, plus ou moins inspirées, on se souvient que cette identité avait été ramenée à son plus petit dénominateur commun : la possession de la carte du même nom. On se rappelle surtout de ce pétard mouillé lancé par l’exécutif d’alors : la proposition de déchoir de leur nationalité les binationaux en cas d’homicide contre un représentant de l’autorité publique. Voila où nous en étions de la France…

Depuis ce rouge janvier, nous y voyons plus clair. La France, c’est la liberté de conscience, d’opinion, d’expression. La France, c’est donc la laïcité, garante de celles-ci. La France, ce ne peut être que l’assimilation, corollaire de l’égalité et de la fraternité telles que nous les concevons. La France, ce n’est même pas le droit au blasphème puisqu’il n’y a pas de blasphème pour elle : les Français se sont en quelque sorte hissés, non pas nécessairement au-dessus de la foi, mais au-dessus du blasphème. La France, c’est le goût du débat et de la contestation. La France, c’est cette propension au sursaut, dans les instants critiques (et surtout dans ceux-là). La France, c’est aussi cette liberté de ton et d’esprit teintée d’humour et d’autodérision. Comme souvent, la langue portait en elle sa part de vérité : la Gaule est aussi une affaire de gauloiseries, et le pays des Francs une terre de franchise. Pour toutes ces éminentes raisons, il se trouve qu’effectivement, nous ne sommes ni l’Allemagne, ni l’Algérie, ni l’Angleterre, ni les Etats-Unis, ni l’Espagne, ni même l’Italie. Nous sommes la France. Qui par ailleurs n’est pas l’Europe. Et il semble que le monde nous ait reconnus comme tels.

Bien-sûr, il peut sembler ironique et paradoxal qu’une attaque contre un journal antipatriotique ait réactivé le sentiment national. Mais cette ironie est le propre de toutes les tragédies. Rappelons ici le déroulement de la tragédie (source Wikipédia) : « Des personnages de rang noble (Cabu, Marris, Wolinski… Ndlr) sont impuissants face aux forces supérieures qui les manipulent (le retour de l’Histoire, Ndlr). L’enchaînement des événements et le dénouement nécessairement dramatique relèvent d’une fatalité implacable, qui peut sembler injuste, inique et bien au-delà de l’endurance humaine (…). Cela en fait un genre à portée édifiante. » Et de fait, ces événements nous ont paru injustes et nous ont édifiés.

Une question essentielle semble éludée : celle des conséquences électorales de ces événements

Beaucoup a déjà été dit et écrit. Beaucoup aura encore à l’être, notamment sur l’hypothèse, moralement déplaisante mais intellectuellement tentante, d’un parricide contre Charlie Hebdo (même si l’enfant serait ici très certainement illégitime et non reconnu). Mais nous pressentons déjà, quoi qu’il en soit, que ces agressions feront date, de même que les grandes marches des 10 et 11 janvier. Oui, beaucoup a déjà été dit et écrit, mais curieusement une question essentielle semble éludée, peut-être par pudeur ou par peur : celle des conséquences électorales de ces événements, c’est-à-dire de leur traduction politique. Car il est hautement vraisemblable que le Front national sorte plus puissant encore qu’il ne l’était hier de ce rouge janvier.

On objecte que dans ce moment d’unité nationale, le FN a donné le sentiment de tergiverser. C’est exact. Mais les immenses marches des 10 et 11 janvier ont aussi révélé, par leur amplitude et leur composition, les limites mêmes de cette cohésion nationale. En ne mobilisant pas « les quartiers », elles ont ouvert les yeux de leurs propres participants (et même des médias !) sur une fracture non pas sociale mais culturelle, pour ne pas dire identitaire, à laquelle beaucoup refusaient de croire. Une fracture désormais ouverte entre des Français également meurtris ou touchés, par delà leur grande diversité d’âge, de conditions et d’opinions, par les tueries de janvier, et d’autres Français ne se sentant pas plus concernés que cela par ces funestes attaques, furent-elles commises au nom de leur religion.

Les réactions hostiles observées dans des dizaines d’établissements scolaires lors de la minute de silence du 8 janvier midi (ainsi que sur les réseaux sociaux) avaient déjà dessillé bien des yeux. Celles consécutives, toujours en France, au dévoilement de la une du Charlie Hebdo des survivants devaient agir comme une piqûre de rappel : celle d’une vaccination, très chère payée, contre l’angélisme. Ainsi, quelques jours après les massacres, des Français pouvaient-ils être authentiquement choqués, cette fois-ci, par un dessin humoristique pourtant de nature pacifique (« tout est pardonné »). Un dessin par ailleurs très christique, ce qui illustre au passage la prégnance du catholicisme dans notre France sécularisée, allant jusqu’à atteindre ses détracteurs les plus vindicatifs…

Politiquement, ce rouge janvier est l’onde de départ d’une vague qui pourrait bien les emporter

Passé la stupeur, il est vraisemblable que le Front national, qui truste de longue date des positions assez carrées et très lisibles sur, ou plutôt contre l’immigration, l’islamisation, l’ouverture des frontières, les interventions militaires droits-de-l’hommistes, la défection des élites, la repentance nationale, le laxisme judiciaire, le multiculturalisme, etc., récolte les fruits d’une si longue et si patiente moisson. Il en ira ainsi d’autant plus facilement que la violence des faits que nous venons de subir, parce qu’ils ont touché des personnalités publiques donc familières, a frappé les esprits plus violemment encore que d’autres crimes tout aussi abjects déjà commis, sur notre sol, au nom du même obscurantisme. Politiquement, ce rouge janvier achève de détruire les réflexes discursifs des partis dits de gouvernement. Il invalide tout ou partie de leurs actions et décisions passées. Il est l’onde de départ d’une vague qui pourrait bien les emporter.

Parce qu’il a aussi trusté l’idée patriotique elle-même, notion qui semble profondément étrangère voire suspecte au personnel politique en place, le Front national captera mécaniquement les effets électoraux de ce sursaut défensif (car nous sommes attaqués), vital (car nous sommes menacés) et identitaire (car nous sommes menacés pour ce que nous sommes) qu’une majorité de Français appellera instinctivement de ses vœux. Et comme si l’enjeu identitaire ne suffisait pas, le Front national agira comme la voiture-balai de tous les perdants, de plus en plus nombreux, d’une mondialisation économique et d’une déréglementation libérale à propos desquelles ses dirigeants auront beau jeu de dire qu’ils sont les seuls à n’y avoir pris aucune part.

Le FN va continuer de progresser et on continuera de crier au fascisme qui monte. Mais comment convaincre que ce mouvement politique serait antidémocratique quand il est depuis quarante ans de toutes les élections et qu’il est de surcroît le parti le plus « populaire » (au sens social du terme) de l’échiquier politique ? Ou qu’il serait antirépublicain, quand celui-ci ancre ses discours sur les champs fertiles de la République originelle (l’assimilation, la laïcité, la souveraineté) que lui ont si facilement abandonnés lesdits partis républicains ? La question est posée ici sincèrement et gravement. Si quelqu’un a la réponse, qu’il la livre !

Subsidiairement, que pèseront les provocations d’inspiration antisémite de son fondateur face au nouvel antisémitisme qui tue ici et maintenant ? Qu’importera l’« ADN » supposé du Front national face au développement des menaces, dangers et méfaits de l’internationale djihadiste, ce nouveau totalitarisme ? Car il faut bien comprendre que non seulement le fondamentalisme islamiste vient de ravir au FN sa qualité d’ennemi public numéro un, mais qu’en plus, celui-là apparaît précisément comme l’adversaire le plus résolu de celui-ci. Avec l’aide des abstentionnistes, sociologiquement très proches de l’électorat frontiste, le FN est bel et bien en capacité d’accéder au pouvoir par les urnes, face à l’un ou l’autre des tenants du désastre. La voila, la réponse dérangeante à cette question des conséquences que nul n’ose se poser, et pour cause.

La France se paye le luxe d’une guerre civile autour de la question d’un Front national parvenant aux affaires

Bien entendu, on peut espérer que la donne politique laisse apparaître de nouvelles lignes, de nouveaux hommes, de nouveaux clivages. Un Dupont-Aignan à 50 %, on voudrait bien y croire. Mais l’hypothèse d’un FN accédant par les urnes au pouvoir, parce qu’elle est crédible, et en ce qu’elle pourrait induire, doit être dès maintenant considérée. Car qu’adviendrait-il alors ? Que telle ou telle sous-pipole, en mal de notoriété ou au faîte de sa gloire, quitte le territoire national est une chose. Mais que, tandis qu’une guerre « civilisationnelle » globale la menace, de l’extérieur et de l’intérieur, la France se paye le luxe d’une guerre civile autour de la question d’un Front national parvenant aux affaires, voila le risque qui se profilerait. Voila l’authentique piège dont personne ne nous parle.

Ce piège n’est donc pas celui de l’amalgame. D’abord, l’amalgame, c’est un peu celui qui le suspecte qui l’établit, et de fait, personne n’a songé à réclamer l’interdiction d’être musulman en France. Ce piège qui nous guette, chacun peut l’observer, chacun peut le ressentir dans son être, c’est celui de la confusion. Car tout se passe en effet comme si la défense de notre identité nationale devait irrémédiablement conduire au nazisme, ce qui, dans le cas français, est un contresens historique, politique et philosophique. Tout se passe comme si la France était condamnée à ne plus être elle-même, c’est-à-dire telle que nous la définissions plus haut – libre, indépendante, frondeuse, séductrice, exigeante, généreuse – sous peine de fascisme.

Pour expliquer la prééminence de ce piège de la confusion, peut-être est-il utile de rappeler que depuis trente ans, celui-ci est surtout le fruit d’un confusionnisme actif. Qu’il est une conséquence voulue et escomptée de la stratégie de la diabolisation du Front national et du cordon sanitaire. Une stratégie électoralement fructueuse, et extrêmement cynique venant d’un ancien de Vichy : François Mitterrand. Une manœuvre à laquelle Jean-Marie Le Pen apportât, il est vrai, tout son concours, peu soucieux en cela de sa responsabilité devant la France. Ainsi, ce cordon sanitaire ne fût-il jamais que la laisse par laquelle le maître tenait bien en main sa créature à lui, notre bête immonde à nous.

Surmonter leurs différences et leurs différends pour combattre ensemble au service de leur liberté

Bref, une seule question devrait nous hanter : comment faire pour que ce piège confusionniste ne se retourne pas le cas échant, non plus contre le parti socialiste comme il le fit le 21 avril 2002 (scénario toujours riant de l’arroseur arrosé), mais contre la paix civile toute entière (scénario catastrophe du contre-feu qui embrase tout) ? Comment éviter que par un mimétisme abusif et ravageur, une victoire régulière du parti frontiste aux élections nationales n’incite un certain nombre de Français, de souche ou d’ailleurs, à « entrer en résistance » ? Peut-être, précisément, en commençant par sortir des visions fantasmatiques et en évoquant la Résistance dans sa réalité.

Car en juin 1940, les premiers résistants formaient en vérité un rassemblement très disparate. C’est la fameuse phrase du Général de Gaulle : « A Londres, je n’ai trouvé que la cagoule et la synagogue », comprendre des nationalistes et des Juifs. Pendant ce temps, l’assemblée du Front Populaire (les « progressistes » d’alors) votait à Paris les pleins pouvoirs à Pétain. Parmi les résistants de l’intérieur, communistes et royalistes menaient la même guerre, même s’ils faisaient parfois maquis à part. Pour le dire en une phrase, des opposants politiques et des adversaires présumés surent surmonter leurs différences et leurs différends pour combattre ensemble au service de leur liberté, de leurs valeurs, de leur identité communes.

Le cas échéant, saurons-nous aussi faire le choix du rassemblement et de la clairvoyance ? Saurons-nous dire qui, d’un parti élu affirmant vouloir sauver la France, n’eut-il pas notre confiance, ou d’un mouvement terroriste, obscurantiste ayant juré sa perte, est l’ennemi vrai ? Ou bien suivrons-nous le chemin hasardeux et sanglant de l’Espagne des années 30, qui vit les luttes fratricides entre anarchistes, communistes et républicains favoriser grandement l’avènement de leur ennemi vrai ? Espagne qui paya en outre cette division du prix exorbitant de la guerre civile. Poser la question ainsi, c’est sans doute y répondre. C’est aussi concevoir, à regret sans doute, que la Résistance de demain sera, dans cette configuration, sans doute moins héroïque et romantique que celle des années 40. Mais l’histoire ne repasse pas les plats. A l’avenir, le maquis sera peut-être au djihad.

*Photo :  LIONEL URMAN/SIPA. 00701221_000002. 

Charlie partout, justice nulle part?

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février 1848 Charlie HebdoMichel Clouscard avait usé d’une savoureuse formule  pour qualifier Mai 68 : « le 14 juillet des couches moyennes ». Cela concordait complètement avec mon propre vécu. Car il y eut deux Mai 68. D’abord celui des petits bourgeois qui mirent en mouvement leur jeunesse derrière quelques gauchistes de salon, tout ce petit monde bénéficiant initialement d’une grande mansuétude. Puis celui des ouvriers, auxquels ils avaient donné quelques idées et qui, profitant de l’aubaine et à l’aide d’une grève générale géante, obtinrent une partie de ce que leur devait des « Trente Glorieuses ».

Une des conséquences de ce petit tremblement d’Histoire fut l’émergence des prétentions culturelles hégémoniques des couches moyennes – dont « l’esprit 68 » fut l’une des expressions. Les débats qui font rage aujourd’hui sont le reflet de la crise du dispositif idéologique construit après Mai 68, contesté souvent de façon massive comme le démontre le succès éditorial d’Éric Zemmour ou celui des manifestations contre le mariage homosexuel.

Après la semaine tragique de ce début janvier, la manifestation qui s’est ensuivie et la publication du « numéro historique » de Charlie hebdo, nous assistons à une étonnante résurgence. Tout à son ivresse, la petite bourgeoisie, avec une suffisance parfois risible, se persuade du retour des beaux jours. « Les journées de février 1848 des couches moyennes », aurait peut-être ironisé Michel Clouscard.

Je vais au préalable recommencer l’exercice désormais indispensable des précautions d’usage, pour tenter d’éviter l’accusation de « collabo», réponse instantanée à l’expression de réserves ou d’interrogations. L’attaque dont mon pays a été la victime m’a profondément choqué. Et je me suis senti impliqué dans l’élan national. Enfin j’ai toute la compassion du monde pour toutes les victimes, journalistes parce que journalistes, policiers parce que policiers, juifs parce que juifs.

Cependant, rapidement mal à l’aise dans mon « être Charlie », j’ai constaté avec la publication du « numéro historique » de Charlie hebdo, et le bombardement qui l’a accompagnée, qu’il n’y avait qu’une façon d’être Charlie. S’arrêter à la seule agression contre la liberté d’expression, et donner des leçons à la terre entière. Si dans un premier temps, les victimes – juifs parce que juifs, policiers parce que policiers – ont été honorées, j’ai le sentiment qu’après la publication, elles sont nettement passées au second plan. Pour nos maîtres à penser requinqués, les martyrs, c’était les journalistes et dessinateurs assassinés et eux seuls. Les nouveaux héros, ceux qui avaient confectionné le numéro historique. La nouvelle liberté d’expression est apparue rapidement dans ses étroites limites : soutenir la ligne éditoriale de ce nouveau Charlie (caca-prout-bites toujours, partout, tout le temps). En dehors de ça : insultes, mises en cause, éventuellement poursuites judiciaires pour les déviationnistes. L’extrême-gauche adversaire de ce qu’elle appelle l’islamophobie en a pris pour son grade. De l’autre côté, ceux qui ont dit « les musulmans nous emmerdent » ont eu droit au même genre de traitement. Le nouveau camp du Bien n’a pas peur des contradictions. Tout à son ivresse, sa propre contemplation, et l’expression de sa suffisance.

Histoire d’illustrer, regardons de quelle façon les États-Unis ont curieusement été  la première cible. Tout d’abord, comment Barak Obama avait-il osé ne pas venir défiler dans les rues de Paris aux côtés d’Orban, Poroshenko et autres ? Craignait-il de subir les coups de coude de Nicolas Sarkozy dans sa remontée de cortège ? Non, non, comme me l’ont dit des amis américains : « Le Président des États-Unis n’organise pas de manifestations, ne défile pas dans les manifestations. Il participe aux cérémonies. » Mes interlocuteurs ont ajouté qu’ils étaient un peu surpris du comportement de François Hollande à cette occasion, la récupération leur apparaissant assez évidente. Pour ma part, elle ne m’avait pas choqué, mais je comprends qu’aux États-Unis on puisse avoir d’autres mœurs politiques. Pas nos journalistes télévisuels, qui ont ouvert leur journaux lors de l’arrivée de John Kerry quelques jours plus tard d’un sonore : « Ah, les Américains viennent s’excuser, quand même ! » Bien sûr, la France c’est le phare des nations, et tout le monde doit s’aligner, n’est-ce pas ?

Autre mise en cause des Yankees, le refus par le New York Times de publier les caricatures de Mahomet. Hou, les dégonflés ! Effectivement, pour ne pas offenser, le premier quotidien américain a pris ses responsabilités. Cela a fait débat. La médiatrice du journal, qui fait vraiment son travail, est intervenue en indiquant que deux impératifs contradictoires s’étaient affrontés : celui de ne pas offenser, et le devoir d’informer. Et de conclure qu’en cette occasion, c’est ce dernier qui aurait dû l’emporter. « Mais qu’est-ce que c’est que ce débat, nous en France, on sait ».

Oui, la liberté d’expression chez nous est sacrée. À tel point que nous sommes un des seuls pays européens à posséder un arsenal répressif pénal en la matière… Certes nous avons le droit de penser et de dire ce que nous voulons mais pas moins de 400 textes enserrent, limitent, interdisent, répriment cette liberté. Dont nos chères lois mémorielles, monstruosités juridiques qui figent définitivement la vérité historique. Nous violons tous les jours le secret de l’instruction, pourtant destiné à protéger une liberté fondamentale, mais nous devons sous peine de sanctions utiliser en permanence l’adjectif « présumé », et gare si on oublie. Pas le droit dans un dîner privé de traiter notre belle-mère d’emmerdeuse, c’est une « injure privée » punie par la loi. Des chambres correctionnelles spécialisées (originalité française) jugent les délits d’opinion toute la sainte journée. Et évidemment la pratique du « fait divers – une loi » fait qu’on nous annonce une nouvelle loi sur l’apologie du terrorisme, la précédente datant du mois de novembre dernier ! On a vu, avec l’incroyable affaire de Cayenne et les récentes décisions rendues par une justice fébrile à l’encontre des twittos imbéciles, que la prison ferme dégringolait plus facilement que pour un cambrioleur récidiviste ou un arracheur de sacs de vieille dame. Et on va continuer, pourtant, à brocarder ces lourdauds d’Américains chez qui, pour le meilleur et pour le pire, la liberté d’expression est absolue. Ils s’en remettent au débat, chez nous c’est aux flics et aux juges. Alors bien sûr la France n’est pas une dictature, mais il est des circonstances où un peu de modestie ne ferait pas de mal. Et aussi un peu moins d’ignorance. Ceux à qui la tragédie de janvier est montée à la tête feraient peut-être bien de se calmer un peu, car le réel est toujours là. Et l’émergence de cette nouvelle prétention hégémonique des couches moyennes risque rapidement de s’y cogner. Gare à la gueule de bois. N’oublions pas qu’après février 1848, il y eut juin…

Tiens par exemple, l’IFOP a réalisé une étude sur les différences de mobilisations autour du 11 janvier sur le territoire français. La carte des moindres, des faibles voire des très faibles, recouvre exactement celle du vote Front National, du non au référendum de 2005, et du chômage. Intéressant, non ?

Et puis on apprend que les sociétés du CAC 40 ont été « invitées » à acheter massivement le numéro historique de Charlie hebdo. Pour le distribuer gratuitement aux cadres et aux agents de maîtrise, pas à la piétaille bien sûr. Trente mille pour la BNP, vingt mille pour Orange, etc. Les rebelles du « caca-prout-bites » ne gênent  pas le grand capital.

Photo : Wikimedia Commons

Allo papa catho Charlie

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Charlie Hebdo catholiquesLe « droit au blasphème », en tant que tel, n’existe pas plus que le « délit de blasphème » dans la loi française, mais chacun sait que tout ce qui n’est pas interdit est désormais facilement convertible en un « droit fondamental » inaliénable, voire sacré… Pour les catholiques, du moins ceux qui ont bien lu l’Evangile et rendent à César ce qui est à César, une caricature même blasphématoire n’est donc pas susceptible de faire l’objet d’une quelconque fatwa. Au contraire, les Béatitudes (Mathieu 5, 3-12) affirment : « Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on vous calomnie de toutes manières à cause de moi. »

Illustration : Arrêts sur Images rapportait le 11 janvier que la vénérable revue Etudes, éditée par l’ordre des Jésuites (auquel appartient le pape François himself), avait publié sur son site Internet un article intitulé « Nous sommes Charlie », agrémenté de plusieurs couvertures du journal présentant Jésus ou des hommes d’Eglise dans des postures peu flatteuses. Le texte exprimait l’émotion de la rédaction et sa solidarité avec ses « confrères assassinés » : « A travers un journal et ses options, c’est la liberté d’expression qui est visée par le terrorisme. Les réactions unanimes qui se sont manifestées, à droite comme à gauche, parmi les croyants comme parmi les incroyants, invitent à ne pas céder à la peur et à défendre une société plurielle. Nous avons fait le choix de mettre en ligne quelques caricatures de Charlie Hebdo qui se rapportent au catholicisme. (…) L’humour dans la foi est un bon antidote au fanatisme et à un esprit de sérieux ayant tendance à tout prendre au pied de la lettre. »

Mais après quelques jours, l’article avait été reformulé et les illustrations retirées, avec cette explication concernant le choix initial de publier ces dessins, qui n’avaient pas manqué de faire régir certains cathos plus chatouilleux que d’autres : « C’était un moyen d’affirmer que la foi chrétienne est plus forte que les caricatures que l’on peut en faire, même si des chrétiens en ont été offensés. Sans doute, cela aurait nécessité de plus amples explications. Dire que nous sommes « Charlie », dont pas plus qu’hier nous ne partageons la ligne éditoriale ni forcément l’humour, c’est dire que la liberté d’expression est « un élément fondamental de notre société » (Déclaration de la Conférence des évêques de France du 7 janvier). Le retentissement de ces événements a jeté le trouble sur ce qui nous semblait aller de soi. Et cela nous attriste. Voulant mettre fin aux polémiques, nous avons décidé de retirer l’accès à la page qui les a fait naître. » Oui, parce que même entre chrétiens on peut rire de tout mais pas avec tout le monde. Certains se satisfont moins volontiers que d’autres de savoir que, si l’on moque leur religion, leur « récompense sera grande dans les cieux ».

Un autre exemple mérite pourtant d’être signalé, tant il est hautement symbolique : celui donné par la figure catholique sur laquelle on a sans doute le plus craché, en France, ces dernières années. Le 11 janvier, perdue au milieu d’une foule équivalant assez précisément à celle qu’elle avait réunie le 24 mars 2013 avenue de la Grande Armée – bien que les technologies de l’époque n’aient pas permis d’en voir d’aussi belles images – Frigide Barjot brandissait Charlie Hebdo. Et pas n’importe quel numéro, puisque l’hebdomadaire anarcho-gauchiste lui avait bien entendu réservé une couverture bien gratinée à l’époque. Contrairement à certains pisse-froid de ses coreligionnaires, celle qu’on appelle désormais Virginie Tellenne aura ainsi prouvé que la rancune n’est pas plus catholique que la « vengeance » d’un quelconque prophète.

Frigide Barjot catholiques Charlie Hebdo

Photo : Pierre Calvièra

Qui suis-je pour juger

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François Hollande, philosémite ambigu

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Hollande Auschwitz antisémitisme

Le discours de François Hollande le 27 janvier au Mémorial de la Shoah, à l’occasion de la commémoration du 70e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau, était destiné à faire date : l’actualité brûlante étant entrée en collision avec le calendrier mémoriel, la parole de l’Etat, de la République, était nécessaire et attendue. Elle l’était particulièrement par les juifs de France, qui venaient de vivre une séquence doublement dramatique : le 7 janvier, l’assassinat de quatre hommes juifs sans autre motif que celui de leur appartenance au judaïsme, suivi de la prise de conscience que ces victimes, à elles seules, n’auraient pas suscité la levée en masse du peuple de France qui s’est produite le 11 janvier. L’immense majorité des marcheurs de la République n’était « que » Charlie, le « nom juif » (au sens que lui donne Jean-Claude Milner) s’étant révélé incapable de produire de l’unité, comme cela était déjà apparu au moment de l’affaire Merah. Le spectre de Raymond Barre triant les victimes de l’attentat de la rue Copernic, distinguant les « Français innocents » des Juifs pas si innocents que cela revient hanter les mémoires… La classe politique, les médias dominants, prennent alors conscience d’un phénomène longtemps négligé par les gouvernants et les faiseurs d’opinion : la perte de confiance de nombreux juifs dans les institutions de la République. La manifestation la plus spectaculaire de ce sentiment est, bien sûr, l’augmentation très importante de l’alya, l’émigration vers Israël, mais c’est loin d’être la seule. Qui s’est soucié, au cours des dernières décennies, de la désertion des Français juifs de l’école publique, qui fait qu’aujourd’hui les deux tiers de cette population confient leurs enfants aux établissements d’enseignements privés, juifs et  mêmes chrétiens, et que l’on ne trouve plus un seul juif dans les écoles des zones dites sensibles ? Aujourd’hui encore, ceux qui avaient été les lanceurs d’alerte de ce phénomène, et qui en avaient analysé les causes, les auteurs du livre Les Territoires perdus de la République[1. Les territoires perdus de la République sous la direction d’Emmanuel Brenner (Georges Bensoussan) éditions Mille et une nuits.] sont tenus à l’écart de la task force intellectuelle mobilisée à la hâte au ministère de l’Education par Najat Vallaud-Belkacem, au profit des sociologues de l’aveuglement officiant à l’EHESS, et autres hauts lieux de la pensée excusiste. Dans ce contexte marqué par le désarroi des principaux intéressés, la parole présidentielle prenait un poids singulier, même si son contenu avait déjà été dévoilé, en partie, lors du discours de Manuel Valls devant l’Assemblée nationale. Il convient donc de citer in extenso le passage essentiel de ce discours, celui qui redéfinit, à la lumière des événements récents, le rapport entre les juifs et la République :

« La montée des actes antisémites est depuis plusieurs années une réalité insupportable. Leur nombre aurait doublé l’année dernière : agressions, incivilités, vandalisme. Ce fléau conduit, je le sais, certains juifs à s’interroger sur leur présence en France. La France à laquelle ils ont donné tout leur cœur, et dont ils ont ressenti profondément au cours de leur vie les joies et les tristesses. Cette France qui les aime, comme elle aime tous les enfants de la République, mais cette France où parfois, ils ne se sentent plus en sécurité. Et ce doute, cette interrogation est une blessure, une blessure terrible pour la République, qu’elle doit soigner, qu’elle doit traiter.

Vous, Français de confession juive, votre place est ici, chez vous. La France est votre patrie. Vous lui avez donné votre talent, votre travail, votre courage et parfois votre sang. Notre pays ne serait plus la France s’il devait vivre sans vous, et si le terrorisme vous conduisait à vous éloigner de la terre de France, de la langue française, de la culture française, de la République française qui a émancipé les juifs, alors le terrorisme aurait atteint son but ! »

On peut, certes, lire ces lignes comme une déclaration d’amour d’un président de la République à ses concitoyens juifs, encore que la métaphore maternelle (« la France aime ses enfants ») puisse laisser perplexe : prêter des sentiments à une nation est à peu près aussi pertinent que de penser, contre Spinoza, que le concept de chien mord…

On nous permettra, cependant, de proposer une autre lecture plus critique des propos présidentiels, dont le sens profond a largement échappé à ceux qu’ils ne concernaient pas directement, en l’occurrence 99 % des Français. L’apostrophe, d’abord : « Vous Français de confession juive… » Clermont-Tonnerre sors de ce corps ! Ce rappel implicite du caractère individuel de l’émancipation de septembre 1791 (la République n’était pas encore née !) est-il bienvenu deux siècles plus tard, alors que les Juifs de France ont administré la preuve qu’ils adhéraient individuellement et collectivement aux principes fondamentaux de la Nation et de la République, peut-être plus que d’autres groupes constituant la collectivité nationale ? En serait-on revenu, en 2015, à l’évitement du nom juif et à sa substitution par des euphémismes comme Français de confession mosaïque (Napoléon Ier) ou israélites (IIIè République) ? Cette réduction de l’être juif à sa dimension paroissiale, cette assignation à résidence synagogale couvre le déni d’un droit des juifs de France, patriotes exemplaires, de se considérer comme partie prenante d’un destin collectif englobant les juifs, religieux ou mécréants, Français ou Patagons, ou même Israéliens, tous membres de cette religion-peuple. Nulle nation démocratique où vivent des juifs ne se prend, comme la France, à tel point les pieds dans le tapis sémantique : jews, juden, judios, ebrei, jooden portent leur nom sans périphrase ni contorsions de vocabulaire dans les pays concernés. Cette conception tristement binaire de l’appartenance (ou bien, ou bien) induit une suite terrible quand on la lit bien : « Vous, Français de confession juive, votre place est ici, chez vous. La France est votre patrie. » C’est tout autre chose que de dire « Juifs de France, vous êtes ici chez vous, dans votre patrie ». Beaucoup l’entendront, et il n’auront pas tort, comme une injonction et un avertissement : votre place est ici, et pas ailleurs, sauf à vous retrancher de la communauté nationale, ce qui d’ailleurs, ajoute-t-il en substance, nous causerait d’intolérables souffrances. Bref, si vous songiez à partir, et surtout vers un endroit que je ne nommerai pas (mais on se comprend),  vous seriez responsables des blessures infligées à Marianne !

Enfin, proclamer que sans les juifs la France ne serait plus la France peut sembler flatteur, mais revient à les accuser de la détruire s’ils s’avisaient de la quitter. A qui d’autre a-t-on dit cela ? Même pas aux Corses ou aux Basques qui sont tentés de faire sécession ! Ce n’est pas une déclaration d’amour, mais une assignation à résidence.

Photo : Erez Lichtfled/SIPA/1501271357

L’antiterrorisme près de chez vous

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Nantes apologie du terrorismeIl est de bon ton, depuis pratiquement le début du quinquennat, de railler et de dénoncer le supposé laxisme de Christiane Taubira, devenue la tête de Turc préférée de la droite. Cette même droite devrait pourtant la féliciter. Elle a donné récemment aux procureurs des consignes prônant « une extrême réactivité » face aux propos pouvant de près ou de loin se rapporter à une « apologie du terrorisme ». Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est obéie au-delà de ses espérances, notamment par le parquet de Nantes qui, comme nous l’apprend Ouest France, n’a pas a hésité à taper très fort, à deux reprises.

Nous, Christiane Taubira, on l’aime bien, pour tout vous dire. On l’aime bien parce qu’elle est une espèce de thermomètre à réacs. Si elle parle et que ça braille très fort, c’est en général parce qu’on se retrouve face à une mesure de gauche. C’est pratique, à l’époque où tout le monde entretient une très grande confusion idéologique et où l’on voit un PS applaudir la victoire de Syriza tout en s’apprêtant à soutenir la loi Macron – qui est à la gauche grecque ce que les boîtes échangistes sont à la Manif pour tous, c’est-à-dire pas franchement un modèle.

Mais cette fois, Christiane a peut-être poussé le bouchon un peu loin sans le vouloir car du côté de Nantes, on ne rigole pas. Dans le tramway, mercredi 15 janvier, une adolescente et des copines se font contrôler. Je vois la scène. Il n’y a rien de plus agaçant, parfois charmant mais le plus souvent agaçant, qu’un groupe de filles dans les transports en commun. Ca ricane, ça pouffe, ça prend des poses, ça vérifie qu’on les regarde du coin de l’œil et la plupart du temps, ça voyage sans titre de transport parce qu’elles sont trop rebelles, tu vois, et qu’en plus, c’est le ticket ou le milkshake. Le contrôle se passe mal et l’une, qui a le mérite de suivre l’actualité, répond : « On est les sœurs Kouachi, on va sortir les kalachnikovs ! ». Ce n’est pas très malin, d’accord mais encore une fois, comme on dit en linguistique, tout dépend de la situation d’énonciation dans laquelle est dit l’énoncé. La même phrase dans une bulle sur une couverture de Charlie illustrant cette situation, ça pourrait être bête et méchant, juste ce qu’il faut. Il n’empêche que la donzelle, ce jour-là, n’a pas pris son milk-shake, et a été mise en examen pour « apologie du terrorisme » devant le juge pour enfants. On vit une drôle d’époque, où on ne se rend pas compte qu’il y a une forme d’absurdité presque comique à trouver dans la même phrase : « juge pour enfants » et « apologie du terrorisme ». On attend le moment où le petit Momo, 9 ans, sera arrêté par la SDAT à la fin de la récré pour avoir joué à la prise d’otage avec la petite Lulu, 7 ans, en brandissant une kalach en plastique.

A Nantes toujours, le deuxième cas est celui d’un lycéen de 16 ans qui a été arrêté chez ses parents et transféré au parquet puis placé en liberté surveillée après sa mise en examen. Il avait partagé sur Facebook un dessin de sa composition représentant un lecteur de Charlie Hebdo touché par des balles avec, nous précise la Justice, « un commentaire ironique ». Il a été dénoncé, Facebook étant au passage une belle fabrique de puritanisme qui ne supporte pas L’Origine du Monde de Courbet, et de délation avec des formulaires électroniques tout préparés. Il est intéressant de voir que pour les juges nantais, l’ironie est un terrorisme. On le savait, mais on se disait aussi que ce terrorisme-là, précisément, dans une démocratie qui s’interroge gravement ces temps-ci sur le blasphème et la liberté d’expression, était un terrorisme salubre. Monsieur Alain Bauer va être content, lui qui, après avoir conseillé Sarkozy, conseille Valls en matière de sécurité intérieure. Il avait eu du mal, en son temps, circa 2008, à supporter l’ironie du Comité Invisible, le transformant en ennemi intérieur sur la foi d’un seul petit livre qui connut un certain succès à l’époque.

Notre lycéen, évidemment sans antécédents judicaires comme on dit, a lui aussi été puni pour s’être s’intéressé de trop près à l’actualité et avoir exercé, peut-être maladroitement, un esprit critique, bref joué le jeu de Najat Vallaud-Belkacem qui a demandé à ce qu’on débatte de tout avec les jeunes. De tout, sauf « des questionnements insupportables », ce qui commence mal puisque par définition le débat sur la liberté d’expression, s’il ne la garantit pas même lorsque cette expression est « insupportable », c’est tout de même un peu ennuyeux d’un point de vue méthodologique.

A propos de cet adolescent qui, s’il avait publié son dessin dans la presse, aurait peut-être été payé pour ça et fait rire ou grincer les lecteurs, le juge a rappelé que, quand même, « on doit réfléchir deux fois avant de tenir certains propos », variante du « il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche… »

Le problème, c’est que si ne pas suivre ce conseil fait tomber sous le coup des lois antiterroristes, on risque d’assister à des vagues d’arrestations sans précédent dans les  médias et le personnel politique. Et le grand silence de la liberté d’expression règnera enfin sur le pays.

Photo : Sébastien Salom-Gomis/SIPA/1501101745

Commémoration de la libération d’Auschwitz : l’Europe et la Russie divorcent

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auschwitz poutine russie

La commémoration du 70ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz a donné lieu à une cérémonie très forte et émouvante, du fait de la présence de 300 survivants du camp venus du monde entier. Une dizaine de chefs d’états et de têtes couronnées, ainsi que les représentants de très nombreux pays, ont également fait le déplacement, mais le président russe Poutine brillait par son absence. Le divorce progressif entre les pays occidentaux et la Russie trouverait-il ici un point symbolique de non-retour ? C’est la question que l’on peut se poser, lorsque l’on entend que les autorités polonaises ne souhaitaient pas spécialement voir Vladimir Poutine poser le pied sur leur sol, et que le chef de la diplomatie polonaise a commis l’erreur grossière d’affirmer que le camp d’Auschwitz devait sa libération aux Ukrainiens, alors que l’unité de l’Armée rouge dite « 1er front d’Ukraine », qui est arrivée sur les lieux le 27 janvier, était composée de soldats de multiples nationalités de l’Union soviétique. L’ouverture des archives soviétiques dans les années 1990 et 2000 a permis aux chercheurs de mieux appréhender le caractère apocalyptique de la guerre en URSS. Comme la lecture des ouvrages scientifiques, celle du roman Vie et Destin écrit par le correspondant de guerre juif soviétique Vassili Grossman suffit à nous plonger dans cette horreur.

Dans le cadre d’une bourse d’études en 1988, j’ai eu l’occasion de passer trois jours à Stalingrad (rebaptisée Volgograd en 1961), la ville martyre qui a fait basculer le cours de la guerre fin 1942-début 1943. Toutes les heures, entre 8 heures et 22 heures, les autorités de la ville diffusaient de la musique funèbre pendant une minute. C’était une façon typiquement soviétique de rappeler aux habitants et aux visiteurs que la ville reposait sur du sang et des cendres. Mais, il n’y avait pas même pas besoin de cette musique sinistre pour ressentir la lourdeur oppressante du passé. Alors quoi ?  Aujourd’hui, les pays occidentaux ont-ils vraiment l’intention de tourner le dos au pays qui a payé le plus lourd tribut en termes de morts civils et militaires entre 1941 et 1945 ?

Certes, l’Armée rouge a libéré les populations des territoires repris aux Allemands de façon bien particulière. Elle y a, à son tour, commis des atrocités, tels que les pillages et surtout les viols massifs.  Néanmoins, sans vouloir occulter cette page sordide de l’histoire soviétique, sans vouloir minorer le rôle de cette armée dans l’occupation de l’Europe centrale et orientale à partir de 1945, nous ne pouvons faire abstraction du fait que l’URSS (à travers ses 27 millions de morts) a joué un rôle fondamental dans la chute du nazisme. Souvenons-nous,  les Polonais et les Russes avaient entamé un difficile travail  de réconciliation qui s’est traduit le 7 avril 2010 par la commémoration du massacre des 22 000  officiers polonais par l’armée soviétique en 1940 à Katyn, près de Smolensk. Dans le cadre d’une cérémonie sur les lieux du massacre, réunissant les Premiers ministres polonais et russe Donald Tusk et Vladimir Poutine, ce dernier avait officiellement reconnu la responsabilité soviétique dans ce crime de masse (après un demi-siècle de déni). Cette amorce de réconciliation entre la Pologne et la Russie a aujourd’hui volé en éclats.

Le raidissement de la Russie à l’égard de l’Occident dont le conflit à l’Est de l’Ukraine constitue le point d’orgue, les expressions d’un nationalisme russe et ukrainien en pleine expansion, le pro-américanisme affiché de la Pologne, de la République tchèque et des pays baltes sont en train de balayer les efforts entrepris pour faire un travail de mémoire commun sur les pages douloureuses de l’Est de l’Europe, notamment liées à l’oppression soviétique. Au lendemain des commémorations, une nouvelle étape risque d’être franchie, celle où le souvenir de la lutte contre le nazisme menée conjointement par la Russie et de nombreux pays européens se voit sacrifié au profit de luttes d’influence en Europe orientale. Ce serait une erreur majeure de se lancer sur cette pente.  Espérons que les commémorations de la fin de la Seconde guerre mondiale en mai prochain mettront un coup d’arrêt à cette dérive, sans quoi, il deviendra très difficile pour l’Europe de recoller les morceaux avec Moscou.

*Photo : Alexander Zemlianichenko/AP/SIPA. AP21684368_000005 .

Gattaz contre Gattaz

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pierre gattaz medef

Le président du Medef et le gouvernement nous offrent un mauvais remake d’un film de 1982 qui mettait en scène Yvon Gattaz, père de Pierre, et les ministres d’alors, sous la direction du Pierre Mauroy.

Rappel : comme François Hollande en août 2013, François Mitterrand avait cru pouvoir dire aux Français « la reprise est là » dans sa première allocution de bonne année, le 31 décembre 1981. Mais à la différence de son successeur lointain, à tous points de vue lointain, il avait, dès mars 1982, compris l’échec de la politique de relance du printemps précédent. La direction de la prévision du ministère des Finances lui avait remis en effet, ainsi qu’à Jacques Delors et Pierre Mauroy, un document attestant d’une dégradation rapide : déficits interne et externe, inflation étaient au plus haut, sans contrepartie substantielle en termes de production et d’emplois[1. Note rédigée par trois fonctionnaires socialistes et un libéral, Bruno Durieux, qui devait entrer dans le gouvernement Rocard de 1988 à la faveur de l’ouverture au centre.]. Dix mois après l’élection de François Mitterrand, c’en était fini du socialisme à la française.[access capability= »lire_inedits »]

Pourquoi la NEP de 1982 a pu réussir

Si on se donne la peine de confronter les données essentielles, il n’y a rien de commun entre le contexte de l’économie française de 1982 et celui de 2014. La dette publique, recalculée à la demande présidentielle, plafonnait à 21 % du PIB en mai 1981, elle atteint 100 % – et seulement si on ne compte pas les engagements de la France dans le mécanisme de stabilité financière installé au terme de la crise de la zone euro (soit 7 points de PIB). Un déficit commercial chronique s’est installé puis aggravé depuis 2004, tandis que celui de 1982 résultait pour l’essentiel de la relance solitaire de l’économie par le nouveau pouvoir socialiste. Il y avait deux fois moins de chômeurs de catégorie A. La France était encore une puissance industrielle diversifiée.

Il suffisait donc de prendre les mesures d’ajustement requises par le dérèglement conjoncturel. Dès le printemps 1982, les recrutements de fonctionnaires nationaux étaient arrêtés, le projet de réduction de la durée du travail hebdomadaire à trente-cinq heures était gelé sur le barreau des trente-neuf heures. Une deuxième dévaluation était opérée, dans le sillage de la première, intervenue en septembre 1981. Un gel des salaires était décrété pour casser la spirale inflationniste. Un mécanisme de liaison entre les impôts locaux fut installé pour protéger les entreprises contre les débordements fiscaux des collectivités territoriales.

La « révolution » économique ne sera toutefois accomplie qu’au printemps 1983, avec une troisième et dernière dévaluation pour solde de tout compte[2. Le franc n’a plus été dévalué jusqu’en 1999, date de l’introduction de l’euro.], une augmentation des impôts et un emprunt forcé auprès des classes moyennes et riches. Simultanément, les grands groupes industriels, nationalisés coûteusement en 1982, étaient redressés au prix d’une injection d’argent public et de licenciements à grande échelle.

On a pu dire que si la France avait gagné la bataille économique, elle avait du même coup perdu la guerre monétaire au bénéfice de l’Allemagne, puisque, depuis lors, les gouvernements successifs se sont interdit de réajuster la parité de la monnaie vis-à-vis de celle de notre premier partenaire commercial[3. Jean-Michel Quatrepoint, « Comment la France a perdu la guerre monétaire », Le Débat n°174, avril-mai 2013.]. Ajoutons, pour notre compte, que le gel de la parité s’est accompagné d’un gel de la réflexion économique dans notre classe politique : aucun des aspirants au pouvoir à droite, à gauche ou au centre, ne se livre plus à un exercice critique des choix décidés sous l’égide de François Mitterrand et Jacques Delors. Nous vivons depuis trente ans une ère de glaciation de l’intelligence économique dans le débat public.

S’agissant des relations entre le patronat d’Yvon Gattaz – le CNPF – et le gouvernement Mauroy, il importe de rappeler qu’ils avaient décidé de créer des commissions paritaires d’experts chargées d’évaluer l’importance et la légitimité des charges fiscales et sociales supportées par les entreprises. Si ces commissions ne réussirent pas à faire concorder les points de vue respectifs, elles permirent leur rapprochement, tout en créant un climat de dialogue et d’entente entre le secteur privé et l’État. Tout à l’opposé des incriminations réciproques qui marquent les relations actuelles entre le Medef et le gouvernement (à l’exception de l’épisode surréaliste des embrassades entre Valls et Gattaz à l’université d’été du Medef en 2013).

Pourquoi la NEP de 2014 ne peut qu’échouer

En 1982, la France était encore forte dans le monde restreint des puissances développées de l’époque. En 2014, la France est devenue faible dans un monde dominé par de grands empires – américain, chinois, allemand – et travaillé par de multiples contradictions. Elle se débat en outre dans les affres des deux crises successives surgies en Amérique et en Europe. Le monde n’offre plus de certitudes.
La France faible doit de surcroît travailler en restant prise dans les trois nasses représentées par les 35 heures, la monnaie unique et le libre-échange avec la Chine.

La nasse des 35 heures. Ni Jacques Chirac ni Nicolas Sarkozy n’ont voulu sortir du piège à imbéciles tendu par Lionel Jospin et Martine Aubry[4. Piège qui s’est refermé sur son premier auteur, vaincu en 2012 : le rejet des 35 heures par les artisans et les PME a pesé de façon décisive dans la défaite humiliante de Lionel Jospin.]. Et ni le pouvoir hollandais ni ses opposants de droite ne se risquent plus sur le terrain de la sortie des 35 heures, alors que l’Allemagne a opéré, par la réforme Hartz IV, sa propre sortie en 2005. Et si Pierre Gattaz l’évoque en face d’Emmanuel Macron, qui partage son point de vue sur le fond, il se refuse à toute contrepartie, comme celle consistant à garantir la pérennité du CDI.

La nasse de la monnaie unique. Non seulement nous ne pouvons réajuster la parité à l’échelon qui correspondrait à notre capacité – aux alentours de 1,15 dollar pour 1 eurofranc qui viendrait en substitut de l’euro –, mais nous ne pouvons pas mener une politique monétaire adaptée à la conjoncture française. Nous sommes empêchés de créer de la monnaie pour financer les dépenses publiques prioritaires : infrastructures, équipements militaires, universités scientifiques et médicales, R & D publique et privée, maintenance des réseaux ferroviaires, audit des centrales nucléaires.

La nasse du libre-échange avec la Chine et l’Asie émergente. L’Europe interdit de jouer sur les normes techniques qui nous permettraient de filtrer les importations massives en provenance de l’Asie industrielle, comme elle interdit de mettre en œuvre, à ses frontières, les taxes écologiques sanctionnant les pays qui accroissent le plus leurs émissions de CO2.

Sur ces sujets essentiels, le Medef n’a rien à dire. Il nous inflige en conséquence la ritournelle des charges sur les entreprises qui était celle du CNPF, sans prendre la peine de voir à quel point la donne a changé. Il se garde de même de nous dire quelles charges lui paraissent les moins justifiées. Je citerai deux exemples : le 1 % logement, créé au lendemain de la guerre pour financer la construction en faveur des salariés, désormais accaparé par le Trésor public ; le versement transport, propre à la France, qui monte jusqu’à 1,75 %, mais permet aux collectivités de multiplier les ronds-points et les terre-pleins fleuris, avec la complicité du ministère de l’Équipement.

Le Medef atteint à la malhonnêteté lorsqu’il milite pour un allègement de charges sans discrimination, touchant aussi bien les entreprises qui desservent la demande locale que les entreprises engagées dans la concurrence internationale. Il n’y a aucun risque que l’agence bancaire de quartier ou la supérette se délocalisent comme les usines ou les bureaux d’études. Les deux précédents fâcheux constitués par la suppression de la taxe professionnelle et la TVA à taux réduit devraient nous éclairer : les avantages octroyés ont disparu dans les comptes des entreprises bénéficiaires sans contrepartie visible pour la consommation ou pour l’emploi. Suivre Gattaz reviendrait à accepter que, sur 40 milliards d’euros de réductions de charges consenties par la puissance publique, 30 milliards fournissent un profit d’aubaine aux entreprises locales. N’y a-t-il pas mieux à faire ?

Pierre Gattaz ou Pierre Poujade ?

Mais le style hargneux et, pour tout dire, vulgaire, qu’affectionne Pierre Gattaz lui fait rejoindre un autre Pierre. Pierre Poujade avait incarné, dans les années 1950, les difficultés du petit commerce, durement concurrencé par la grande distribution. Mais il fut balayé par la grande prospérité et disparut sans gloire. Pierre Gattaz incarne les difficultés, très différentes, des entreprises françaises aux prises avec le marasme européen, la concurrence mondiale et le poids d’un système public qu’aucun politique ne sait réformer, sinon en paroles. Le premier se trompait de monde et d’époque. Le second aussi. Le président du Medef joue à contre-emploi.»[/access]

*Photo : ROMUALDMEIGNEUX/SIPA. 00702300_000010.

«Apartheid», «occupation» : du bon usage des mots

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apartheid valls fn

Les attentats de ce triste début d’année ont ramené beaucoup de nos doux rêveurs sur le plancher des vaches. Les leçons à tirer sont dures à avaler : le multiculturalisme n’est pas la panacée, la France n’est pas une auberge espagnole, l’École a d’autres valeurs à transmettre que la tolérance et « sortez couverts ! », un choc des cultures a bien lieu chez nous et le principe de nation n’a pas dit son dernier mot. Quant à la liberté d’expression, ceux qui refusent depuis quarante ans d’appeler un chat un chat sont bien mal outillés pour la promouvoir. Et même s’ils ont à leur service exclusif l’immense majorité des médias conventionnels, ils doivent savoir qu’Internet permet à chacun (pour combien de temps encore ?), sous réserve des efforts nécessaires à la compréhension d’un monde complexe, de ne pas s’en laisser conter.

Dans l’ardeur de la charlite aiguë dont sont atteints nos dirigeants, Manuel Valls s’est senti autorisé à débrider son langage. Ainsi a-t-il parlé de la France comme sujette à l’apartheid. Rappelons que l’apartheid (« séparation » en afrikaans) était un régime de ségrégation législative au profit d’une minorité de Blancs venus s’installer chez des Noirs. Or, est-il question de ségrégation législative dans la République française ? Absolument pas, et d’ailleurs quantité d’associations appointées par l’État ont fait du respect des quotas leur fonds de commerce, et de la France la capitale mondiale des récriminations communautaires. Est-il davantage question d’une minorité blanche venue s’établir avec violence sur un continent noir ? Pour l’instant en tout cas nos manuels scolaires n’en font pas état.

Mais peut-être que Manuel Valls faisait référence à un état de fait constaté dans certains coins du pays. Dans ce cas, je me sens en devoir de livrer à notre Premier ministre et à toutes celles et ceux qui partagent chaque jour sa table entre un comité interministériel et un voyage en première classe sous haute surveillance le témoignage d’un usager de la France ordinaire.

Je vis en Essonne, un département que Monsieur Valls connaît très bien pour en avoir été député et maire de préfecture durant de nombreuses années, avant que Monsieur Hollande ne fasse appel à ses services. J’emprunte régulièrement la ligne 399 du bus reliant la gare de Massy-Palaiseau à celle de Juvisy. Ayant fait mienne l’obsession des quotas qui anime notre République des ayants droit, je me suis rapidement pris à faire de la « sociologie des transports en commun » (je m’apprête à déposer le nom à l’INPI). Dans cette optique, j’ai pris pour habitude d’ouvrir grand les yeux et les oreilles pour m’imprégner de ce qui m’entoure. Je puis certifier le résultat que voici.

Dans un bus emmenant cinquante personnes (chauffeur compris), on trouve systématiquement environ trente-cinq personnes d’origine sub-saharienne, sept à huit personnes d’origine arabe, le reste typé caucasien. Ce genre de constat est difficile à entendre, soit parce qu’il laisse supposer une arrière-pensée portant son auteur à « déraper », soit parce qu’il est susceptible de dépayser – donc d’inquiéter – la France profonde qui ne connaît l’exotisme qu’à la télévision. Il faut lutter contre les préjugés, en particulier ceux qui véhiculent l’idée d’une France nécessairement blanche. Le Français-type n’est ni noir, ni gris, ni blanc car la francité est un héritage plus qu’une hérédité et que les héritiers (i.e. débiteurs) du monde entier sont les bienvenus. Cependant, et c’est une évidence, le Français-type parle… français ! Or, lorsque, dans le même bus, après avoir raisonné mes yeux je m’en remets à mes oreilles, je me retrouve désarmé face à ceux qui parlent du grand remplacement.

En effet, les langues africaines sont de rigueur, tout comme l’arabe ou le turc. Et parmi les sept Caucasiens (dont des Roms, nombreux autour de Massy), ce sont des langues d’Europe de l’est qui priment. Tant et si bien que je n’entends quasiment pas parler français, hormis le « bonjour » de rigueur du chauffeur ou quelque étudiant sortant de colle. Alors serais-je devenu un obsédé des origines ? Non, assurément. Je subis plus que je n’épie : ma tâche de sociologue est facilitée car tout le monde parle très fort, au téléphone notamment.

Qu’en est-il, de ce point de vue, de la fameuse situation d’apartheid relevée par Monsieur Valls ? Faut-il entendre que ce bus est réservé aux minorités ? Qu’il est interdit aux Blancs ? Que ceux-ci l’évitent ? Quand on l’emprunte pour rentrer chez soi le soir et qu’une heure plus tard on entend le Premier ministre parler d’ « apartheid », on a du mal à le prendre au sérieux. Lui qui déplorait il y a quelques années sur le marché d’Évry l’absence de « Blancos », de « Whites », que veut-il au juste ? Une mixité de façade, comme on la rêve en Socialie ? Imposer à présent des quotas de Blancs dans des lieux par eux désertés ? L’acculturation n’est pas un processus facile, et surtout pas spontané. C’est en l’ayant négligé que les prédécesseurs de tous bords de Manuel Valls ont encouragé la ségrégation ethnoculturelle. Et c’est à eux, et en particulier à ses coreligionnaires socialistes des années Mitterrand que le Premier ministre doit demander des comptes, pas à la France, pas aux Français qui se sont vu imposer inconsidérément une promiscuité par des gens qui n’auraient jamais à l’éprouver.

Le drame est qu’aujourd’hui le Front national est le seul parti aguerri sur le sujet, et ce grâce à tous ses opposants. Tous. Marine Le Pen, quand elle le peut, n’hésite pas non plus à détourner le vocabulaire labellisé et sanctuarisé par l’histoire et ses affres. Ainsi parlait-elle il y a quelque temps d’ « occupation » par référence aux prières de rue, ce qui lui avait valu, contrairement à Manuel Valls, des ennuis avec la justice. C’est que la sémantique un peu simplette est tolérée quand elle est au service des dominés ou de l’idée que l’on s’en fait. Dans le cas contraire, lorsque c’est la communauté nationale qui est prise à témoin, elle est jugée criminelle.

La défense de la liberté d’expression doit inclure le droit pour chacun de dire d’énormes bêtises, laissant à tous l’appréciation intellectuelle de celles-ci. Attendu que Monsieur Valls se permet lui-même d’user de ce droit sans vergogne, il serait très malvenu de sa part de demander le flicage de propos du même tonneau sur Internet, ce que nous sentons poindre. L’homo socialus au pouvoir, qui n’a en permanence que le mot « prévention » à la bouche lorsqu’il est dans l’opposition, serait bien avisé de ne pas céder au réflexe répressif qu’il nous vend comme l’apanage de ses opposants droitiers.

Et pour ceux que ma prose indispose, n’oubliez pas que ce mois-ci… « vous êtes Charlie ».

 *Photo : Kevin Pluck.

Mode : Et les mannequins ne sourirent plus

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mannequins mode chanel

mannequins mode chanel

Si les photos des fashion weeks vous semblent parfois aussi insondables et lointaines que certaines installations de la Fiac, mais que vous avez peur de passer pour ringard, c’est que vous avez raté quelques étapes. Retour sur une mutation aussi spectaculaire que fulgurante.

Jusqu’au milieu des années 1960, un mannequin, dit « mannequin cabine » ou « mannequin défilé », travaille presque exclusivement pour le couturier. Il en existe alors deux sortes, parfois confondues en une personne : celle qui pose pour les modèles en cours de fabrication, et celle qui défile. La première sert de « base » au couturier, qui crée littéralement le vêtement sur elle puis dessine un croquis sur une silhouette livrée avec explications au premier ou à la première d’atelier. Ce dernier reviendra ensuite avec le modèle en toile pour approbation, afin que le directeur artistique choisisse le tissu. Au moment des « collections », le mannequin présente les modèles dans les salons de la maison de couture, tous les jours pendant deux semaines ou plus, devant les clientes, la presse et d’autres invités choisis. Est montrée d’abord la haute couture, puis vient le prêt-à-porter, sur fond de musique douce. Les mannequins défilé doivent être « belles sans agressivité et raffinées sans ostentation ». Toutes ont suivi dans les différentes maisons des leçons de maintien : il faut marcher très droite, le bassin généralement plutôt en avant, dans l’esprit de la danse classique. Les filles de la cabine Chanel, femmes du monde souvent facétieuses et parfois muses d’artistes de la jet-set, les Paule Rizzo, Mimi d’Arcangues, Claude de Leuze, Gisèle Rosenthal, Paule de Mérindol, Odette de Blignières, Odile de Croüy, Marie-Hélène Arnaud, sont alors surnommées « la bande des blousons Chanel ». Et si les clientes des maisons de couture sont éblouies par la beauté de ces femmes très minces et très gracieuses, l’ambition secrète de leur ressembler n’est pas totalement inatteignable ni ridicule..[access capability= »lire_inedits »]

De leur côté, bloc-notes en main, les journalistes rédigent des descriptions détaillées et griffonnent les dessins des silhouettes numérotées qui seront reproduites dans les magazines. Ainsi les lectrices pourront-elles repérer le modèle qu’elles commanderont ou, pour les moins fortunées, passer le dessin à leur couturière de quartier, qui réalisera, pour elles et pour leurs filles, celui de leur choix dans un tissu moins cher. Le réel, alors, est encore bien palpable. Le système tel qu’il a été inventé par Worth1 un siècle plus tôt n’a pas tellement évolué. En moins de trente ans, il connaîtra une révolution qui transportera les mannequins dans une dimension quasi dématérialisée.

À l’origine de cette révolution, il y a Didier Grumbach. En propulsant le prêt-à-porter au détriment de la haute couture, cet homme d’affaires français va bousculer tous les codes. Il fonde en 1971 avec Andrée Putman la société Créateurs & Industriels, une plateforme inédite de rencontres entre les deux univers. Les stylistes, jadis au service des maisons de couture, deviennent « créateurs de mode », artistes dont le nom est une marque. De cette nébuleuse créative émergeront entre autres Emmanuelle Khahn, Jean-Charles de Castelbajac, Thierry Mugler, Jean Paul Gaultier. Les coupes de leurs vêtements exigent des mannequins plus stylés, plus masculins, ou au moins plus androgynes. On leur apprend à marcher de manière plus agressive, en croisant les jambes avec un déhanchement. Il n’est plus question ni de maintien classique ni de sourire, que les stylistes japonais (Miyake, Yamamoto et Rei Kawakubo) ont déjà banni de leurs défilés.

Petit à petit, la haute couture décline. Plus moderne, plus accessible, le prêt-à-porter permet davantage de combinaisons et d’audaces dans sa garde-robe. Il vise un public large, puis énorme, bientôt l’équivalent pour le styliste des fans d’une rock star. D’une pièce de théâtre jouée devant quelques dizaines d’élus, le défilé se mue en show démultiplié sur petit et grand écran.

L’univers des mannequins n’échappe pas à ce grand chambardement : les mannequins cabine cèdent la place aux tops models, représentés par des agences internationales (Elite, Ford, Metropolitan…). Jusqu’aux années 1980, les stars, telles Mounia, mannequin-vedette d’YSL, ou Jerry Hall, demeuraient l’exception sur les podiums. Seules les mannequins de photos repérées par Vogue et Harper’s Bazaar, qu’elles fussent du genre socialites[2. Mot anglais désignant un membre de la haute société, lié à la mondanité joyeuse et brillante, remarquable par sa richesse, son esprit, son goût pour les arts.], comme Dorian Leigh et Bettina[3. Dorian Leigh (1917-2008), muse de Richard Avedon, amie de Truman Capote ; Bettina Graziani, mannequin et épouse du photographe Benno Graziani, puis du prince Ali Khan.] , ou transfuges de la rue, telles Veruschka ou Twiggy, accédaient au statut d’icônes. À cet égard, Inès de la Fressange, mannequin attitré de Chanel de 1983 à 1989, fut l’une des dernières exceptions.

Les tops models seront cette passerelle commercialisée du monde des photos à celui des podiums. Décrocher une Naomi Campbell ou une Linda Evangelista pour un défilé – leurs cachets faramineux permettant seulement leur apparition en « guest stars » – représente un gain considérable pour une maison. Le défilé devient une superproduction où les mannequins (célèbres ou non) sont bookés par des agences qui prennent en charge leur permis de travail, leurs hôtels, et choisissent la maison la plus généreuse. Il ne s’agit plus de salariées d’une maison, défilant à plusieurs reprises devant deux ou trois rangées d’invités, mais de cinquante « intermittentes », dont deux ou trois stars seront le feu d’artifice d’un spectacle réglé au millimètre. Plus question de musique douce ni d’éclairage en adéquation avec le maquillage ou la coiffure de jour ou du soir. On présente un look, devant un parterre parfois immense, dans une musique tonitruante. Il faut s’arrêter longuement au bout du podium pour les photos. Cette logique spectaculaire a suscité de grands moments de folie : John Galliano chez Dior et Alexander McQueen chez Givenchy ont pu s’y livrer avec une fougue excessive et parfois très talentueuse, le premier inventant le hardcore glamour, qui pouvait aller des tenues SM aux thème « clochardes », le second faisant défiler des mannequins handicapés.

En toute logique, les habitudes de la photo déteignent sur celles des défilés, et leurs exigences très particulières (maigreur, photogénie, éclairage) se banalisent pour devenir celles du réel. Or rien n’est plus impalpable que la photogénie. Et plus prosaïquement, puisqu’une photo de base confère automatiquement 3 à 5 kg de plus à son sujet, il faudra donc avoir dans le réel éliminé les kilos qui n’existaient que sur la pellicule.

L’étape suivante, celle des photos retouchées, d’abord partiellement puis intégralement, n’est que la continuation de cet éloignement progressif du réel. Les mannequins sont sélectionnés en fonction de critères quasi étrangers au monde des hommes et des femmes réels D’où cette impression étrange – non dénuée de beauté, de cette beauté fascinante du bizarre –, pour qui assiste aujourd’hui aux défilés. Peu importe, car l’enjeu s’est déplacé : le défilé ne sert plus à conquérir une poignée de clientes, mais à signaler une tendance au monde entier, tendance reproduite en instantané sur les blogs et les tweets, et susceptible d’être rapidement reproduite à bas coût par les stylistes des chaînes mondiales.

De même que les silhouettes féminines de Paris en 1900 sont plus proches de celles de la Renaissance que des nôtres, les défilés de mode des années 1960 ressemblent plus à un ballet exécuté à la cour de France qu’aux défilés actuels. Mais bon, on ne va tout de même pas regretter les femmes du monde ! Maintenant que nous sommes pour de bon en Démocratie, de quel droit y aurait-il des gens plus élégants que d’autres ?[/access]

*Photo : LaurentVu/SIPA. 00703138_000011.

L’Appel de la Forêt

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henry david thoreau

henry david thoreau

Comment lire, ou relire, Thoreau en 2015 ? L’homme a été tellement dévoyé !  Et son propos si réduit !  Notamment par les écologistes qui voient en lui le précurseur qu’il ne fut pas…

Rappel des faits, pour les réfractaires à la culture américaine. Entre 1845 et 1847, le philosophe américain Henry David Thoreau, vécut seul, sauf pour quelques visiteurs occasionnels, dans une cabane de 13 m², qu’il avait lui-même bâtie, dans les bois du Massachussetts, près d’un étang appelé « Walden Pond». De cette expérience il tira un livre Walden ou la vie dans les bois, publié en 1854, et devenu un classique de la littérature américaine.

Le livre raconte par le menu son mode de vie, ses journées de solitude et les méditations qu’elles lui inspiraient. Le récit minutieux de ses activités, qui détaille ses dépenses, ses bains dans les étangs, ses parties de pêche, ou la culture des haricots, est entrecoupé de rêveries, et de réflexions philosophiques, inspirées aussi bien des deux Testaments, que des philosophes grecs et de la Bhâgavata Gita,.

Un siècle plus tard Walden devint une sorte de bible pour les poètes et les adeptes de la « Beat Generation » – Jack Kerouac se livrant à une expérience similaire sur la côte ouest des Etats-Unis qu’il relata dans son livre Big Sur – puis pour la génération « hippie » des années soixante en rupture avec la société de consommation. Thoreau a aussi été récupéré par les écologistes qui voient en lui un poète de la nature, vantant « la simplicité et la sobriété de la vie des hommes dans les temps primitifs » parce qu’elle ne « cessait jamais d’être en contact avec la nature ». Mais cette lecture est partiale et trompeuse. 

Chez Thoreau, la nature n’est pas une fin. C’est un moyen visant à recréer l’unicité perdue de l’homme, loin de l’influence corruptrice de la « civilisation».   Et, au contraire des écolos, qui veulent imposer leurs choix aux autres, la démarche de Thoreau est personnelle et  individualiste. Il ne veut « à aucun prix » qu’un autre « adopte son mode de vie » et souhaite au contraire « un monde  de gens nombreux aussi différents que possible ».

Son long séjour dans les bois, se voulait une célébration du retour, non pas tant à la nature, qu’à la vraie vie, à l’essentiel, face à l’aliénation (déjà !) du monde « moderne ».  « Je m’en allai dans les bois parce que je voulais faire face seulement aux faits essentiels de la vie, découvrir ce qu’elle avait à m’enseigner, afin de ne pas m’apercevoir à l’heure de ma mort que je n’avais pas vécu. » Thoreau observe ses contemporains s’engager (déjà !)  dans une course folle, que les sociologues appelleront « rat race », la course du rat, pour l’accumulation de biens inutiles. Pour lui l‘homme a quatre besoins : « nourriture, abri, vêtement et combustible ». Il  dénonce  « l’illusion du progrès », qualifiant les inventions de son époque de « jouets amusants » qui « empêchent notre attention de s’attacher aux choses sérieuses. ».

Walden ou la vie dans les bois  est réédité aujourd’hui avec une préface signée Michel Onfray. C’est un choix surprenant mais stimulant : le prophète de l’hédonisme matérialiste est loin du contemplateur solitaire que fut Thoreau. Mais Onfray fait ici œuvre pédagogique. Son texte replace  Thoreau dans son contexte historique et offre une grille de lecture claire. Thoreau partage ainsi avec l’auteur du Traité d’Athéologie, le rejet du Dieu du Livre: « Nos mœurs se sont corrompues au contact des Saints. Nos recueils d’hymnes résonnent de la mélodieuse malédiction de Dieu, à quoi il faut se soumettre.» Mais Thoreau n’est pas athée. Il croit à une étincelle divine contenue dans chacun de nous. Libre à soi de la faire briller. « C’est seulement le jour où nous nous éveillons qui a la clarté de l’aube.»

 

Walden où la vie dans les bois, Henry David Thoreau, préface de Michel Onfray, Flammarion.

Vivre comme un Prince, Henry David Thoreau, préface de Michel Onfray, Flammarion.

*Photo : wikicommons.

Terrorisme: d’un piège à l’autre

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charlie hebdo terrorisme djihad

charlie hebdo terrorisme djihadBeaucoup a déjà été dit et écrit sur les attaques terroristes qui ont frappé la France en ce début d’année. Nos intellectuels ont délivré des analyses finalement assez convergentes (n’est pas évoqué ici le cas des journalistes-militants-rééducateurs). Il semble même que ce drame ait réveillé un peuple jusque là incroyablement amorphe, parfois oublieux voire dénégateur de sa propre réalité, en tout cas bien silencieux. Ainsi ce drame a-t-il permis de répondre, en négatif, à une question maladroitement posée quelques années plus tôt par les pouvoirs publics au sujet de la nature de notre identité nationale. Face à de multiples protestations, plus ou moins inspirées, on se souvient que cette identité avait été ramenée à son plus petit dénominateur commun : la possession de la carte du même nom. On se rappelle surtout de ce pétard mouillé lancé par l’exécutif d’alors : la proposition de déchoir de leur nationalité les binationaux en cas d’homicide contre un représentant de l’autorité publique. Voila où nous en étions de la France…

Depuis ce rouge janvier, nous y voyons plus clair. La France, c’est la liberté de conscience, d’opinion, d’expression. La France, c’est donc la laïcité, garante de celles-ci. La France, ce ne peut être que l’assimilation, corollaire de l’égalité et de la fraternité telles que nous les concevons. La France, ce n’est même pas le droit au blasphème puisqu’il n’y a pas de blasphème pour elle : les Français se sont en quelque sorte hissés, non pas nécessairement au-dessus de la foi, mais au-dessus du blasphème. La France, c’est le goût du débat et de la contestation. La France, c’est cette propension au sursaut, dans les instants critiques (et surtout dans ceux-là). La France, c’est aussi cette liberté de ton et d’esprit teintée d’humour et d’autodérision. Comme souvent, la langue portait en elle sa part de vérité : la Gaule est aussi une affaire de gauloiseries, et le pays des Francs une terre de franchise. Pour toutes ces éminentes raisons, il se trouve qu’effectivement, nous ne sommes ni l’Allemagne, ni l’Algérie, ni l’Angleterre, ni les Etats-Unis, ni l’Espagne, ni même l’Italie. Nous sommes la France. Qui par ailleurs n’est pas l’Europe. Et il semble que le monde nous ait reconnus comme tels.

Bien-sûr, il peut sembler ironique et paradoxal qu’une attaque contre un journal antipatriotique ait réactivé le sentiment national. Mais cette ironie est le propre de toutes les tragédies. Rappelons ici le déroulement de la tragédie (source Wikipédia) : « Des personnages de rang noble (Cabu, Marris, Wolinski… Ndlr) sont impuissants face aux forces supérieures qui les manipulent (le retour de l’Histoire, Ndlr). L’enchaînement des événements et le dénouement nécessairement dramatique relèvent d’une fatalité implacable, qui peut sembler injuste, inique et bien au-delà de l’endurance humaine (…). Cela en fait un genre à portée édifiante. » Et de fait, ces événements nous ont paru injustes et nous ont édifiés.

Une question essentielle semble éludée : celle des conséquences électorales de ces événements

Beaucoup a déjà été dit et écrit. Beaucoup aura encore à l’être, notamment sur l’hypothèse, moralement déplaisante mais intellectuellement tentante, d’un parricide contre Charlie Hebdo (même si l’enfant serait ici très certainement illégitime et non reconnu). Mais nous pressentons déjà, quoi qu’il en soit, que ces agressions feront date, de même que les grandes marches des 10 et 11 janvier. Oui, beaucoup a déjà été dit et écrit, mais curieusement une question essentielle semble éludée, peut-être par pudeur ou par peur : celle des conséquences électorales de ces événements, c’est-à-dire de leur traduction politique. Car il est hautement vraisemblable que le Front national sorte plus puissant encore qu’il ne l’était hier de ce rouge janvier.

On objecte que dans ce moment d’unité nationale, le FN a donné le sentiment de tergiverser. C’est exact. Mais les immenses marches des 10 et 11 janvier ont aussi révélé, par leur amplitude et leur composition, les limites mêmes de cette cohésion nationale. En ne mobilisant pas « les quartiers », elles ont ouvert les yeux de leurs propres participants (et même des médias !) sur une fracture non pas sociale mais culturelle, pour ne pas dire identitaire, à laquelle beaucoup refusaient de croire. Une fracture désormais ouverte entre des Français également meurtris ou touchés, par delà leur grande diversité d’âge, de conditions et d’opinions, par les tueries de janvier, et d’autres Français ne se sentant pas plus concernés que cela par ces funestes attaques, furent-elles commises au nom de leur religion.

Les réactions hostiles observées dans des dizaines d’établissements scolaires lors de la minute de silence du 8 janvier midi (ainsi que sur les réseaux sociaux) avaient déjà dessillé bien des yeux. Celles consécutives, toujours en France, au dévoilement de la une du Charlie Hebdo des survivants devaient agir comme une piqûre de rappel : celle d’une vaccination, très chère payée, contre l’angélisme. Ainsi, quelques jours après les massacres, des Français pouvaient-ils être authentiquement choqués, cette fois-ci, par un dessin humoristique pourtant de nature pacifique (« tout est pardonné »). Un dessin par ailleurs très christique, ce qui illustre au passage la prégnance du catholicisme dans notre France sécularisée, allant jusqu’à atteindre ses détracteurs les plus vindicatifs…

Politiquement, ce rouge janvier est l’onde de départ d’une vague qui pourrait bien les emporter

Passé la stupeur, il est vraisemblable que le Front national, qui truste de longue date des positions assez carrées et très lisibles sur, ou plutôt contre l’immigration, l’islamisation, l’ouverture des frontières, les interventions militaires droits-de-l’hommistes, la défection des élites, la repentance nationale, le laxisme judiciaire, le multiculturalisme, etc., récolte les fruits d’une si longue et si patiente moisson. Il en ira ainsi d’autant plus facilement que la violence des faits que nous venons de subir, parce qu’ils ont touché des personnalités publiques donc familières, a frappé les esprits plus violemment encore que d’autres crimes tout aussi abjects déjà commis, sur notre sol, au nom du même obscurantisme. Politiquement, ce rouge janvier achève de détruire les réflexes discursifs des partis dits de gouvernement. Il invalide tout ou partie de leurs actions et décisions passées. Il est l’onde de départ d’une vague qui pourrait bien les emporter.

Parce qu’il a aussi trusté l’idée patriotique elle-même, notion qui semble profondément étrangère voire suspecte au personnel politique en place, le Front national captera mécaniquement les effets électoraux de ce sursaut défensif (car nous sommes attaqués), vital (car nous sommes menacés) et identitaire (car nous sommes menacés pour ce que nous sommes) qu’une majorité de Français appellera instinctivement de ses vœux. Et comme si l’enjeu identitaire ne suffisait pas, le Front national agira comme la voiture-balai de tous les perdants, de plus en plus nombreux, d’une mondialisation économique et d’une déréglementation libérale à propos desquelles ses dirigeants auront beau jeu de dire qu’ils sont les seuls à n’y avoir pris aucune part.

Le FN va continuer de progresser et on continuera de crier au fascisme qui monte. Mais comment convaincre que ce mouvement politique serait antidémocratique quand il est depuis quarante ans de toutes les élections et qu’il est de surcroît le parti le plus « populaire » (au sens social du terme) de l’échiquier politique ? Ou qu’il serait antirépublicain, quand celui-ci ancre ses discours sur les champs fertiles de la République originelle (l’assimilation, la laïcité, la souveraineté) que lui ont si facilement abandonnés lesdits partis républicains ? La question est posée ici sincèrement et gravement. Si quelqu’un a la réponse, qu’il la livre !

Subsidiairement, que pèseront les provocations d’inspiration antisémite de son fondateur face au nouvel antisémitisme qui tue ici et maintenant ? Qu’importera l’« ADN » supposé du Front national face au développement des menaces, dangers et méfaits de l’internationale djihadiste, ce nouveau totalitarisme ? Car il faut bien comprendre que non seulement le fondamentalisme islamiste vient de ravir au FN sa qualité d’ennemi public numéro un, mais qu’en plus, celui-là apparaît précisément comme l’adversaire le plus résolu de celui-ci. Avec l’aide des abstentionnistes, sociologiquement très proches de l’électorat frontiste, le FN est bel et bien en capacité d’accéder au pouvoir par les urnes, face à l’un ou l’autre des tenants du désastre. La voila, la réponse dérangeante à cette question des conséquences que nul n’ose se poser, et pour cause.

La France se paye le luxe d’une guerre civile autour de la question d’un Front national parvenant aux affaires

Bien entendu, on peut espérer que la donne politique laisse apparaître de nouvelles lignes, de nouveaux hommes, de nouveaux clivages. Un Dupont-Aignan à 50 %, on voudrait bien y croire. Mais l’hypothèse d’un FN accédant par les urnes au pouvoir, parce qu’elle est crédible, et en ce qu’elle pourrait induire, doit être dès maintenant considérée. Car qu’adviendrait-il alors ? Que telle ou telle sous-pipole, en mal de notoriété ou au faîte de sa gloire, quitte le territoire national est une chose. Mais que, tandis qu’une guerre « civilisationnelle » globale la menace, de l’extérieur et de l’intérieur, la France se paye le luxe d’une guerre civile autour de la question d’un Front national parvenant aux affaires, voila le risque qui se profilerait. Voila l’authentique piège dont personne ne nous parle.

Ce piège n’est donc pas celui de l’amalgame. D’abord, l’amalgame, c’est un peu celui qui le suspecte qui l’établit, et de fait, personne n’a songé à réclamer l’interdiction d’être musulman en France. Ce piège qui nous guette, chacun peut l’observer, chacun peut le ressentir dans son être, c’est celui de la confusion. Car tout se passe en effet comme si la défense de notre identité nationale devait irrémédiablement conduire au nazisme, ce qui, dans le cas français, est un contresens historique, politique et philosophique. Tout se passe comme si la France était condamnée à ne plus être elle-même, c’est-à-dire telle que nous la définissions plus haut – libre, indépendante, frondeuse, séductrice, exigeante, généreuse – sous peine de fascisme.

Pour expliquer la prééminence de ce piège de la confusion, peut-être est-il utile de rappeler que depuis trente ans, celui-ci est surtout le fruit d’un confusionnisme actif. Qu’il est une conséquence voulue et escomptée de la stratégie de la diabolisation du Front national et du cordon sanitaire. Une stratégie électoralement fructueuse, et extrêmement cynique venant d’un ancien de Vichy : François Mitterrand. Une manœuvre à laquelle Jean-Marie Le Pen apportât, il est vrai, tout son concours, peu soucieux en cela de sa responsabilité devant la France. Ainsi, ce cordon sanitaire ne fût-il jamais que la laisse par laquelle le maître tenait bien en main sa créature à lui, notre bête immonde à nous.

Surmonter leurs différences et leurs différends pour combattre ensemble au service de leur liberté

Bref, une seule question devrait nous hanter : comment faire pour que ce piège confusionniste ne se retourne pas le cas échant, non plus contre le parti socialiste comme il le fit le 21 avril 2002 (scénario toujours riant de l’arroseur arrosé), mais contre la paix civile toute entière (scénario catastrophe du contre-feu qui embrase tout) ? Comment éviter que par un mimétisme abusif et ravageur, une victoire régulière du parti frontiste aux élections nationales n’incite un certain nombre de Français, de souche ou d’ailleurs, à « entrer en résistance » ? Peut-être, précisément, en commençant par sortir des visions fantasmatiques et en évoquant la Résistance dans sa réalité.

Car en juin 1940, les premiers résistants formaient en vérité un rassemblement très disparate. C’est la fameuse phrase du Général de Gaulle : « A Londres, je n’ai trouvé que la cagoule et la synagogue », comprendre des nationalistes et des Juifs. Pendant ce temps, l’assemblée du Front Populaire (les « progressistes » d’alors) votait à Paris les pleins pouvoirs à Pétain. Parmi les résistants de l’intérieur, communistes et royalistes menaient la même guerre, même s’ils faisaient parfois maquis à part. Pour le dire en une phrase, des opposants politiques et des adversaires présumés surent surmonter leurs différences et leurs différends pour combattre ensemble au service de leur liberté, de leurs valeurs, de leur identité communes.

Le cas échéant, saurons-nous aussi faire le choix du rassemblement et de la clairvoyance ? Saurons-nous dire qui, d’un parti élu affirmant vouloir sauver la France, n’eut-il pas notre confiance, ou d’un mouvement terroriste, obscurantiste ayant juré sa perte, est l’ennemi vrai ? Ou bien suivrons-nous le chemin hasardeux et sanglant de l’Espagne des années 30, qui vit les luttes fratricides entre anarchistes, communistes et républicains favoriser grandement l’avènement de leur ennemi vrai ? Espagne qui paya en outre cette division du prix exorbitant de la guerre civile. Poser la question ainsi, c’est sans doute y répondre. C’est aussi concevoir, à regret sans doute, que la Résistance de demain sera, dans cette configuration, sans doute moins héroïque et romantique que celle des années 40. Mais l’histoire ne repasse pas les plats. A l’avenir, le maquis sera peut-être au djihad.

*Photo :  LIONEL URMAN/SIPA. 00701221_000002. 

Charlie partout, justice nulle part?

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février 1848 Charlie Hebdo

février 1848 Charlie HebdoMichel Clouscard avait usé d’une savoureuse formule  pour qualifier Mai 68 : « le 14 juillet des couches moyennes ». Cela concordait complètement avec mon propre vécu. Car il y eut deux Mai 68. D’abord celui des petits bourgeois qui mirent en mouvement leur jeunesse derrière quelques gauchistes de salon, tout ce petit monde bénéficiant initialement d’une grande mansuétude. Puis celui des ouvriers, auxquels ils avaient donné quelques idées et qui, profitant de l’aubaine et à l’aide d’une grève générale géante, obtinrent une partie de ce que leur devait des « Trente Glorieuses ».

Une des conséquences de ce petit tremblement d’Histoire fut l’émergence des prétentions culturelles hégémoniques des couches moyennes – dont « l’esprit 68 » fut l’une des expressions. Les débats qui font rage aujourd’hui sont le reflet de la crise du dispositif idéologique construit après Mai 68, contesté souvent de façon massive comme le démontre le succès éditorial d’Éric Zemmour ou celui des manifestations contre le mariage homosexuel.

Après la semaine tragique de ce début janvier, la manifestation qui s’est ensuivie et la publication du « numéro historique » de Charlie hebdo, nous assistons à une étonnante résurgence. Tout à son ivresse, la petite bourgeoisie, avec une suffisance parfois risible, se persuade du retour des beaux jours. « Les journées de février 1848 des couches moyennes », aurait peut-être ironisé Michel Clouscard.

Je vais au préalable recommencer l’exercice désormais indispensable des précautions d’usage, pour tenter d’éviter l’accusation de « collabo», réponse instantanée à l’expression de réserves ou d’interrogations. L’attaque dont mon pays a été la victime m’a profondément choqué. Et je me suis senti impliqué dans l’élan national. Enfin j’ai toute la compassion du monde pour toutes les victimes, journalistes parce que journalistes, policiers parce que policiers, juifs parce que juifs.

Cependant, rapidement mal à l’aise dans mon « être Charlie », j’ai constaté avec la publication du « numéro historique » de Charlie hebdo, et le bombardement qui l’a accompagnée, qu’il n’y avait qu’une façon d’être Charlie. S’arrêter à la seule agression contre la liberté d’expression, et donner des leçons à la terre entière. Si dans un premier temps, les victimes – juifs parce que juifs, policiers parce que policiers – ont été honorées, j’ai le sentiment qu’après la publication, elles sont nettement passées au second plan. Pour nos maîtres à penser requinqués, les martyrs, c’était les journalistes et dessinateurs assassinés et eux seuls. Les nouveaux héros, ceux qui avaient confectionné le numéro historique. La nouvelle liberté d’expression est apparue rapidement dans ses étroites limites : soutenir la ligne éditoriale de ce nouveau Charlie (caca-prout-bites toujours, partout, tout le temps). En dehors de ça : insultes, mises en cause, éventuellement poursuites judiciaires pour les déviationnistes. L’extrême-gauche adversaire de ce qu’elle appelle l’islamophobie en a pris pour son grade. De l’autre côté, ceux qui ont dit « les musulmans nous emmerdent » ont eu droit au même genre de traitement. Le nouveau camp du Bien n’a pas peur des contradictions. Tout à son ivresse, sa propre contemplation, et l’expression de sa suffisance.

Histoire d’illustrer, regardons de quelle façon les États-Unis ont curieusement été  la première cible. Tout d’abord, comment Barak Obama avait-il osé ne pas venir défiler dans les rues de Paris aux côtés d’Orban, Poroshenko et autres ? Craignait-il de subir les coups de coude de Nicolas Sarkozy dans sa remontée de cortège ? Non, non, comme me l’ont dit des amis américains : « Le Président des États-Unis n’organise pas de manifestations, ne défile pas dans les manifestations. Il participe aux cérémonies. » Mes interlocuteurs ont ajouté qu’ils étaient un peu surpris du comportement de François Hollande à cette occasion, la récupération leur apparaissant assez évidente. Pour ma part, elle ne m’avait pas choqué, mais je comprends qu’aux États-Unis on puisse avoir d’autres mœurs politiques. Pas nos journalistes télévisuels, qui ont ouvert leur journaux lors de l’arrivée de John Kerry quelques jours plus tard d’un sonore : « Ah, les Américains viennent s’excuser, quand même ! » Bien sûr, la France c’est le phare des nations, et tout le monde doit s’aligner, n’est-ce pas ?

Autre mise en cause des Yankees, le refus par le New York Times de publier les caricatures de Mahomet. Hou, les dégonflés ! Effectivement, pour ne pas offenser, le premier quotidien américain a pris ses responsabilités. Cela a fait débat. La médiatrice du journal, qui fait vraiment son travail, est intervenue en indiquant que deux impératifs contradictoires s’étaient affrontés : celui de ne pas offenser, et le devoir d’informer. Et de conclure qu’en cette occasion, c’est ce dernier qui aurait dû l’emporter. « Mais qu’est-ce que c’est que ce débat, nous en France, on sait ».

Oui, la liberté d’expression chez nous est sacrée. À tel point que nous sommes un des seuls pays européens à posséder un arsenal répressif pénal en la matière… Certes nous avons le droit de penser et de dire ce que nous voulons mais pas moins de 400 textes enserrent, limitent, interdisent, répriment cette liberté. Dont nos chères lois mémorielles, monstruosités juridiques qui figent définitivement la vérité historique. Nous violons tous les jours le secret de l’instruction, pourtant destiné à protéger une liberté fondamentale, mais nous devons sous peine de sanctions utiliser en permanence l’adjectif « présumé », et gare si on oublie. Pas le droit dans un dîner privé de traiter notre belle-mère d’emmerdeuse, c’est une « injure privée » punie par la loi. Des chambres correctionnelles spécialisées (originalité française) jugent les délits d’opinion toute la sainte journée. Et évidemment la pratique du « fait divers – une loi » fait qu’on nous annonce une nouvelle loi sur l’apologie du terrorisme, la précédente datant du mois de novembre dernier ! On a vu, avec l’incroyable affaire de Cayenne et les récentes décisions rendues par une justice fébrile à l’encontre des twittos imbéciles, que la prison ferme dégringolait plus facilement que pour un cambrioleur récidiviste ou un arracheur de sacs de vieille dame. Et on va continuer, pourtant, à brocarder ces lourdauds d’Américains chez qui, pour le meilleur et pour le pire, la liberté d’expression est absolue. Ils s’en remettent au débat, chez nous c’est aux flics et aux juges. Alors bien sûr la France n’est pas une dictature, mais il est des circonstances où un peu de modestie ne ferait pas de mal. Et aussi un peu moins d’ignorance. Ceux à qui la tragédie de janvier est montée à la tête feraient peut-être bien de se calmer un peu, car le réel est toujours là. Et l’émergence de cette nouvelle prétention hégémonique des couches moyennes risque rapidement de s’y cogner. Gare à la gueule de bois. N’oublions pas qu’après février 1848, il y eut juin…

Tiens par exemple, l’IFOP a réalisé une étude sur les différences de mobilisations autour du 11 janvier sur le territoire français. La carte des moindres, des faibles voire des très faibles, recouvre exactement celle du vote Front National, du non au référendum de 2005, et du chômage. Intéressant, non ?

Et puis on apprend que les sociétés du CAC 40 ont été « invitées » à acheter massivement le numéro historique de Charlie hebdo. Pour le distribuer gratuitement aux cadres et aux agents de maîtrise, pas à la piétaille bien sûr. Trente mille pour la BNP, vingt mille pour Orange, etc. Les rebelles du « caca-prout-bites » ne gênent  pas le grand capital.

Photo : Wikimedia Commons

Allo papa catho Charlie

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Charlie Hebdo catholiques

Charlie Hebdo catholiquesLe « droit au blasphème », en tant que tel, n’existe pas plus que le « délit de blasphème » dans la loi française, mais chacun sait que tout ce qui n’est pas interdit est désormais facilement convertible en un « droit fondamental » inaliénable, voire sacré… Pour les catholiques, du moins ceux qui ont bien lu l’Evangile et rendent à César ce qui est à César, une caricature même blasphématoire n’est donc pas susceptible de faire l’objet d’une quelconque fatwa. Au contraire, les Béatitudes (Mathieu 5, 3-12) affirment : « Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on vous calomnie de toutes manières à cause de moi. »

Illustration : Arrêts sur Images rapportait le 11 janvier que la vénérable revue Etudes, éditée par l’ordre des Jésuites (auquel appartient le pape François himself), avait publié sur son site Internet un article intitulé « Nous sommes Charlie », agrémenté de plusieurs couvertures du journal présentant Jésus ou des hommes d’Eglise dans des postures peu flatteuses. Le texte exprimait l’émotion de la rédaction et sa solidarité avec ses « confrères assassinés » : « A travers un journal et ses options, c’est la liberté d’expression qui est visée par le terrorisme. Les réactions unanimes qui se sont manifestées, à droite comme à gauche, parmi les croyants comme parmi les incroyants, invitent à ne pas céder à la peur et à défendre une société plurielle. Nous avons fait le choix de mettre en ligne quelques caricatures de Charlie Hebdo qui se rapportent au catholicisme. (…) L’humour dans la foi est un bon antidote au fanatisme et à un esprit de sérieux ayant tendance à tout prendre au pied de la lettre. »

Mais après quelques jours, l’article avait été reformulé et les illustrations retirées, avec cette explication concernant le choix initial de publier ces dessins, qui n’avaient pas manqué de faire régir certains cathos plus chatouilleux que d’autres : « C’était un moyen d’affirmer que la foi chrétienne est plus forte que les caricatures que l’on peut en faire, même si des chrétiens en ont été offensés. Sans doute, cela aurait nécessité de plus amples explications. Dire que nous sommes « Charlie », dont pas plus qu’hier nous ne partageons la ligne éditoriale ni forcément l’humour, c’est dire que la liberté d’expression est « un élément fondamental de notre société » (Déclaration de la Conférence des évêques de France du 7 janvier). Le retentissement de ces événements a jeté le trouble sur ce qui nous semblait aller de soi. Et cela nous attriste. Voulant mettre fin aux polémiques, nous avons décidé de retirer l’accès à la page qui les a fait naître. » Oui, parce que même entre chrétiens on peut rire de tout mais pas avec tout le monde. Certains se satisfont moins volontiers que d’autres de savoir que, si l’on moque leur religion, leur « récompense sera grande dans les cieux ».

Un autre exemple mérite pourtant d’être signalé, tant il est hautement symbolique : celui donné par la figure catholique sur laquelle on a sans doute le plus craché, en France, ces dernières années. Le 11 janvier, perdue au milieu d’une foule équivalant assez précisément à celle qu’elle avait réunie le 24 mars 2013 avenue de la Grande Armée – bien que les technologies de l’époque n’aient pas permis d’en voir d’aussi belles images – Frigide Barjot brandissait Charlie Hebdo. Et pas n’importe quel numéro, puisque l’hebdomadaire anarcho-gauchiste lui avait bien entendu réservé une couverture bien gratinée à l’époque. Contrairement à certains pisse-froid de ses coreligionnaires, celle qu’on appelle désormais Virginie Tellenne aura ainsi prouvé que la rancune n’est pas plus catholique que la « vengeance » d’un quelconque prophète.

Frigide Barjot catholiques Charlie Hebdo

Photo : Pierre Calvièra

Qui suis-je pour juger

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François Hollande, philosémite ambigu

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Hollande Auschwitz antisémitisme

Hollande Auschwitz antisémitisme

Le discours de François Hollande le 27 janvier au Mémorial de la Shoah, à l’occasion de la commémoration du 70e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau, était destiné à faire date : l’actualité brûlante étant entrée en collision avec le calendrier mémoriel, la parole de l’Etat, de la République, était nécessaire et attendue. Elle l’était particulièrement par les juifs de France, qui venaient de vivre une séquence doublement dramatique : le 7 janvier, l’assassinat de quatre hommes juifs sans autre motif que celui de leur appartenance au judaïsme, suivi de la prise de conscience que ces victimes, à elles seules, n’auraient pas suscité la levée en masse du peuple de France qui s’est produite le 11 janvier. L’immense majorité des marcheurs de la République n’était « que » Charlie, le « nom juif » (au sens que lui donne Jean-Claude Milner) s’étant révélé incapable de produire de l’unité, comme cela était déjà apparu au moment de l’affaire Merah. Le spectre de Raymond Barre triant les victimes de l’attentat de la rue Copernic, distinguant les « Français innocents » des Juifs pas si innocents que cela revient hanter les mémoires… La classe politique, les médias dominants, prennent alors conscience d’un phénomène longtemps négligé par les gouvernants et les faiseurs d’opinion : la perte de confiance de nombreux juifs dans les institutions de la République. La manifestation la plus spectaculaire de ce sentiment est, bien sûr, l’augmentation très importante de l’alya, l’émigration vers Israël, mais c’est loin d’être la seule. Qui s’est soucié, au cours des dernières décennies, de la désertion des Français juifs de l’école publique, qui fait qu’aujourd’hui les deux tiers de cette population confient leurs enfants aux établissements d’enseignements privés, juifs et  mêmes chrétiens, et que l’on ne trouve plus un seul juif dans les écoles des zones dites sensibles ? Aujourd’hui encore, ceux qui avaient été les lanceurs d’alerte de ce phénomène, et qui en avaient analysé les causes, les auteurs du livre Les Territoires perdus de la République[1. Les territoires perdus de la République sous la direction d’Emmanuel Brenner (Georges Bensoussan) éditions Mille et une nuits.] sont tenus à l’écart de la task force intellectuelle mobilisée à la hâte au ministère de l’Education par Najat Vallaud-Belkacem, au profit des sociologues de l’aveuglement officiant à l’EHESS, et autres hauts lieux de la pensée excusiste. Dans ce contexte marqué par le désarroi des principaux intéressés, la parole présidentielle prenait un poids singulier, même si son contenu avait déjà été dévoilé, en partie, lors du discours de Manuel Valls devant l’Assemblée nationale. Il convient donc de citer in extenso le passage essentiel de ce discours, celui qui redéfinit, à la lumière des événements récents, le rapport entre les juifs et la République :

« La montée des actes antisémites est depuis plusieurs années une réalité insupportable. Leur nombre aurait doublé l’année dernière : agressions, incivilités, vandalisme. Ce fléau conduit, je le sais, certains juifs à s’interroger sur leur présence en France. La France à laquelle ils ont donné tout leur cœur, et dont ils ont ressenti profondément au cours de leur vie les joies et les tristesses. Cette France qui les aime, comme elle aime tous les enfants de la République, mais cette France où parfois, ils ne se sentent plus en sécurité. Et ce doute, cette interrogation est une blessure, une blessure terrible pour la République, qu’elle doit soigner, qu’elle doit traiter.

Vous, Français de confession juive, votre place est ici, chez vous. La France est votre patrie. Vous lui avez donné votre talent, votre travail, votre courage et parfois votre sang. Notre pays ne serait plus la France s’il devait vivre sans vous, et si le terrorisme vous conduisait à vous éloigner de la terre de France, de la langue française, de la culture française, de la République française qui a émancipé les juifs, alors le terrorisme aurait atteint son but ! »

On peut, certes, lire ces lignes comme une déclaration d’amour d’un président de la République à ses concitoyens juifs, encore que la métaphore maternelle (« la France aime ses enfants ») puisse laisser perplexe : prêter des sentiments à une nation est à peu près aussi pertinent que de penser, contre Spinoza, que le concept de chien mord…

On nous permettra, cependant, de proposer une autre lecture plus critique des propos présidentiels, dont le sens profond a largement échappé à ceux qu’ils ne concernaient pas directement, en l’occurrence 99 % des Français. L’apostrophe, d’abord : « Vous Français de confession juive… » Clermont-Tonnerre sors de ce corps ! Ce rappel implicite du caractère individuel de l’émancipation de septembre 1791 (la République n’était pas encore née !) est-il bienvenu deux siècles plus tard, alors que les Juifs de France ont administré la preuve qu’ils adhéraient individuellement et collectivement aux principes fondamentaux de la Nation et de la République, peut-être plus que d’autres groupes constituant la collectivité nationale ? En serait-on revenu, en 2015, à l’évitement du nom juif et à sa substitution par des euphémismes comme Français de confession mosaïque (Napoléon Ier) ou israélites (IIIè République) ? Cette réduction de l’être juif à sa dimension paroissiale, cette assignation à résidence synagogale couvre le déni d’un droit des juifs de France, patriotes exemplaires, de se considérer comme partie prenante d’un destin collectif englobant les juifs, religieux ou mécréants, Français ou Patagons, ou même Israéliens, tous membres de cette religion-peuple. Nulle nation démocratique où vivent des juifs ne se prend, comme la France, à tel point les pieds dans le tapis sémantique : jews, juden, judios, ebrei, jooden portent leur nom sans périphrase ni contorsions de vocabulaire dans les pays concernés. Cette conception tristement binaire de l’appartenance (ou bien, ou bien) induit une suite terrible quand on la lit bien : « Vous, Français de confession juive, votre place est ici, chez vous. La France est votre patrie. » C’est tout autre chose que de dire « Juifs de France, vous êtes ici chez vous, dans votre patrie ». Beaucoup l’entendront, et il n’auront pas tort, comme une injonction et un avertissement : votre place est ici, et pas ailleurs, sauf à vous retrancher de la communauté nationale, ce qui d’ailleurs, ajoute-t-il en substance, nous causerait d’intolérables souffrances. Bref, si vous songiez à partir, et surtout vers un endroit que je ne nommerai pas (mais on se comprend),  vous seriez responsables des blessures infligées à Marianne !

Enfin, proclamer que sans les juifs la France ne serait plus la France peut sembler flatteur, mais revient à les accuser de la détruire s’ils s’avisaient de la quitter. A qui d’autre a-t-on dit cela ? Même pas aux Corses ou aux Basques qui sont tentés de faire sécession ! Ce n’est pas une déclaration d’amour, mais une assignation à résidence.

Photo : Erez Lichtfled/SIPA/1501271357

L’antiterrorisme près de chez vous

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Nantes apologie du terrorisme

Nantes apologie du terrorismeIl est de bon ton, depuis pratiquement le début du quinquennat, de railler et de dénoncer le supposé laxisme de Christiane Taubira, devenue la tête de Turc préférée de la droite. Cette même droite devrait pourtant la féliciter. Elle a donné récemment aux procureurs des consignes prônant « une extrême réactivité » face aux propos pouvant de près ou de loin se rapporter à une « apologie du terrorisme ». Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est obéie au-delà de ses espérances, notamment par le parquet de Nantes qui, comme nous l’apprend Ouest France, n’a pas a hésité à taper très fort, à deux reprises.

Nous, Christiane Taubira, on l’aime bien, pour tout vous dire. On l’aime bien parce qu’elle est une espèce de thermomètre à réacs. Si elle parle et que ça braille très fort, c’est en général parce qu’on se retrouve face à une mesure de gauche. C’est pratique, à l’époque où tout le monde entretient une très grande confusion idéologique et où l’on voit un PS applaudir la victoire de Syriza tout en s’apprêtant à soutenir la loi Macron – qui est à la gauche grecque ce que les boîtes échangistes sont à la Manif pour tous, c’est-à-dire pas franchement un modèle.

Mais cette fois, Christiane a peut-être poussé le bouchon un peu loin sans le vouloir car du côté de Nantes, on ne rigole pas. Dans le tramway, mercredi 15 janvier, une adolescente et des copines se font contrôler. Je vois la scène. Il n’y a rien de plus agaçant, parfois charmant mais le plus souvent agaçant, qu’un groupe de filles dans les transports en commun. Ca ricane, ça pouffe, ça prend des poses, ça vérifie qu’on les regarde du coin de l’œil et la plupart du temps, ça voyage sans titre de transport parce qu’elles sont trop rebelles, tu vois, et qu’en plus, c’est le ticket ou le milkshake. Le contrôle se passe mal et l’une, qui a le mérite de suivre l’actualité, répond : « On est les sœurs Kouachi, on va sortir les kalachnikovs ! ». Ce n’est pas très malin, d’accord mais encore une fois, comme on dit en linguistique, tout dépend de la situation d’énonciation dans laquelle est dit l’énoncé. La même phrase dans une bulle sur une couverture de Charlie illustrant cette situation, ça pourrait être bête et méchant, juste ce qu’il faut. Il n’empêche que la donzelle, ce jour-là, n’a pas pris son milk-shake, et a été mise en examen pour « apologie du terrorisme » devant le juge pour enfants. On vit une drôle d’époque, où on ne se rend pas compte qu’il y a une forme d’absurdité presque comique à trouver dans la même phrase : « juge pour enfants » et « apologie du terrorisme ». On attend le moment où le petit Momo, 9 ans, sera arrêté par la SDAT à la fin de la récré pour avoir joué à la prise d’otage avec la petite Lulu, 7 ans, en brandissant une kalach en plastique.

A Nantes toujours, le deuxième cas est celui d’un lycéen de 16 ans qui a été arrêté chez ses parents et transféré au parquet puis placé en liberté surveillée après sa mise en examen. Il avait partagé sur Facebook un dessin de sa composition représentant un lecteur de Charlie Hebdo touché par des balles avec, nous précise la Justice, « un commentaire ironique ». Il a été dénoncé, Facebook étant au passage une belle fabrique de puritanisme qui ne supporte pas L’Origine du Monde de Courbet, et de délation avec des formulaires électroniques tout préparés. Il est intéressant de voir que pour les juges nantais, l’ironie est un terrorisme. On le savait, mais on se disait aussi que ce terrorisme-là, précisément, dans une démocratie qui s’interroge gravement ces temps-ci sur le blasphème et la liberté d’expression, était un terrorisme salubre. Monsieur Alain Bauer va être content, lui qui, après avoir conseillé Sarkozy, conseille Valls en matière de sécurité intérieure. Il avait eu du mal, en son temps, circa 2008, à supporter l’ironie du Comité Invisible, le transformant en ennemi intérieur sur la foi d’un seul petit livre qui connut un certain succès à l’époque.

Notre lycéen, évidemment sans antécédents judicaires comme on dit, a lui aussi été puni pour s’être s’intéressé de trop près à l’actualité et avoir exercé, peut-être maladroitement, un esprit critique, bref joué le jeu de Najat Vallaud-Belkacem qui a demandé à ce qu’on débatte de tout avec les jeunes. De tout, sauf « des questionnements insupportables », ce qui commence mal puisque par définition le débat sur la liberté d’expression, s’il ne la garantit pas même lorsque cette expression est « insupportable », c’est tout de même un peu ennuyeux d’un point de vue méthodologique.

A propos de cet adolescent qui, s’il avait publié son dessin dans la presse, aurait peut-être été payé pour ça et fait rire ou grincer les lecteurs, le juge a rappelé que, quand même, « on doit réfléchir deux fois avant de tenir certains propos », variante du « il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche… »

Le problème, c’est que si ne pas suivre ce conseil fait tomber sous le coup des lois antiterroristes, on risque d’assister à des vagues d’arrestations sans précédent dans les  médias et le personnel politique. Et le grand silence de la liberté d’expression règnera enfin sur le pays.

Photo : Sébastien Salom-Gomis/SIPA/1501101745

Commémoration de la libération d’Auschwitz : l’Europe et la Russie divorcent

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auschwitz poutine russie

auschwitz poutine russie

La commémoration du 70ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz a donné lieu à une cérémonie très forte et émouvante, du fait de la présence de 300 survivants du camp venus du monde entier. Une dizaine de chefs d’états et de têtes couronnées, ainsi que les représentants de très nombreux pays, ont également fait le déplacement, mais le président russe Poutine brillait par son absence. Le divorce progressif entre les pays occidentaux et la Russie trouverait-il ici un point symbolique de non-retour ? C’est la question que l’on peut se poser, lorsque l’on entend que les autorités polonaises ne souhaitaient pas spécialement voir Vladimir Poutine poser le pied sur leur sol, et que le chef de la diplomatie polonaise a commis l’erreur grossière d’affirmer que le camp d’Auschwitz devait sa libération aux Ukrainiens, alors que l’unité de l’Armée rouge dite « 1er front d’Ukraine », qui est arrivée sur les lieux le 27 janvier, était composée de soldats de multiples nationalités de l’Union soviétique. L’ouverture des archives soviétiques dans les années 1990 et 2000 a permis aux chercheurs de mieux appréhender le caractère apocalyptique de la guerre en URSS. Comme la lecture des ouvrages scientifiques, celle du roman Vie et Destin écrit par le correspondant de guerre juif soviétique Vassili Grossman suffit à nous plonger dans cette horreur.

Dans le cadre d’une bourse d’études en 1988, j’ai eu l’occasion de passer trois jours à Stalingrad (rebaptisée Volgograd en 1961), la ville martyre qui a fait basculer le cours de la guerre fin 1942-début 1943. Toutes les heures, entre 8 heures et 22 heures, les autorités de la ville diffusaient de la musique funèbre pendant une minute. C’était une façon typiquement soviétique de rappeler aux habitants et aux visiteurs que la ville reposait sur du sang et des cendres. Mais, il n’y avait pas même pas besoin de cette musique sinistre pour ressentir la lourdeur oppressante du passé. Alors quoi ?  Aujourd’hui, les pays occidentaux ont-ils vraiment l’intention de tourner le dos au pays qui a payé le plus lourd tribut en termes de morts civils et militaires entre 1941 et 1945 ?

Certes, l’Armée rouge a libéré les populations des territoires repris aux Allemands de façon bien particulière. Elle y a, à son tour, commis des atrocités, tels que les pillages et surtout les viols massifs.  Néanmoins, sans vouloir occulter cette page sordide de l’histoire soviétique, sans vouloir minorer le rôle de cette armée dans l’occupation de l’Europe centrale et orientale à partir de 1945, nous ne pouvons faire abstraction du fait que l’URSS (à travers ses 27 millions de morts) a joué un rôle fondamental dans la chute du nazisme. Souvenons-nous,  les Polonais et les Russes avaient entamé un difficile travail  de réconciliation qui s’est traduit le 7 avril 2010 par la commémoration du massacre des 22 000  officiers polonais par l’armée soviétique en 1940 à Katyn, près de Smolensk. Dans le cadre d’une cérémonie sur les lieux du massacre, réunissant les Premiers ministres polonais et russe Donald Tusk et Vladimir Poutine, ce dernier avait officiellement reconnu la responsabilité soviétique dans ce crime de masse (après un demi-siècle de déni). Cette amorce de réconciliation entre la Pologne et la Russie a aujourd’hui volé en éclats.

Le raidissement de la Russie à l’égard de l’Occident dont le conflit à l’Est de l’Ukraine constitue le point d’orgue, les expressions d’un nationalisme russe et ukrainien en pleine expansion, le pro-américanisme affiché de la Pologne, de la République tchèque et des pays baltes sont en train de balayer les efforts entrepris pour faire un travail de mémoire commun sur les pages douloureuses de l’Est de l’Europe, notamment liées à l’oppression soviétique. Au lendemain des commémorations, une nouvelle étape risque d’être franchie, celle où le souvenir de la lutte contre le nazisme menée conjointement par la Russie et de nombreux pays européens se voit sacrifié au profit de luttes d’influence en Europe orientale. Ce serait une erreur majeure de se lancer sur cette pente.  Espérons que les commémorations de la fin de la Seconde guerre mondiale en mai prochain mettront un coup d’arrêt à cette dérive, sans quoi, il deviendra très difficile pour l’Europe de recoller les morceaux avec Moscou.

*Photo : Alexander Zemlianichenko/AP/SIPA. AP21684368_000005 .

Gattaz contre Gattaz

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pierre gattaz medef

pierre gattaz medef

Le président du Medef et le gouvernement nous offrent un mauvais remake d’un film de 1982 qui mettait en scène Yvon Gattaz, père de Pierre, et les ministres d’alors, sous la direction du Pierre Mauroy.

Rappel : comme François Hollande en août 2013, François Mitterrand avait cru pouvoir dire aux Français « la reprise est là » dans sa première allocution de bonne année, le 31 décembre 1981. Mais à la différence de son successeur lointain, à tous points de vue lointain, il avait, dès mars 1982, compris l’échec de la politique de relance du printemps précédent. La direction de la prévision du ministère des Finances lui avait remis en effet, ainsi qu’à Jacques Delors et Pierre Mauroy, un document attestant d’une dégradation rapide : déficits interne et externe, inflation étaient au plus haut, sans contrepartie substantielle en termes de production et d’emplois[1. Note rédigée par trois fonctionnaires socialistes et un libéral, Bruno Durieux, qui devait entrer dans le gouvernement Rocard de 1988 à la faveur de l’ouverture au centre.]. Dix mois après l’élection de François Mitterrand, c’en était fini du socialisme à la française.[access capability= »lire_inedits »]

Pourquoi la NEP de 1982 a pu réussir

Si on se donne la peine de confronter les données essentielles, il n’y a rien de commun entre le contexte de l’économie française de 1982 et celui de 2014. La dette publique, recalculée à la demande présidentielle, plafonnait à 21 % du PIB en mai 1981, elle atteint 100 % – et seulement si on ne compte pas les engagements de la France dans le mécanisme de stabilité financière installé au terme de la crise de la zone euro (soit 7 points de PIB). Un déficit commercial chronique s’est installé puis aggravé depuis 2004, tandis que celui de 1982 résultait pour l’essentiel de la relance solitaire de l’économie par le nouveau pouvoir socialiste. Il y avait deux fois moins de chômeurs de catégorie A. La France était encore une puissance industrielle diversifiée.

Il suffisait donc de prendre les mesures d’ajustement requises par le dérèglement conjoncturel. Dès le printemps 1982, les recrutements de fonctionnaires nationaux étaient arrêtés, le projet de réduction de la durée du travail hebdomadaire à trente-cinq heures était gelé sur le barreau des trente-neuf heures. Une deuxième dévaluation était opérée, dans le sillage de la première, intervenue en septembre 1981. Un gel des salaires était décrété pour casser la spirale inflationniste. Un mécanisme de liaison entre les impôts locaux fut installé pour protéger les entreprises contre les débordements fiscaux des collectivités territoriales.

La « révolution » économique ne sera toutefois accomplie qu’au printemps 1983, avec une troisième et dernière dévaluation pour solde de tout compte[2. Le franc n’a plus été dévalué jusqu’en 1999, date de l’introduction de l’euro.], une augmentation des impôts et un emprunt forcé auprès des classes moyennes et riches. Simultanément, les grands groupes industriels, nationalisés coûteusement en 1982, étaient redressés au prix d’une injection d’argent public et de licenciements à grande échelle.

On a pu dire que si la France avait gagné la bataille économique, elle avait du même coup perdu la guerre monétaire au bénéfice de l’Allemagne, puisque, depuis lors, les gouvernements successifs se sont interdit de réajuster la parité de la monnaie vis-à-vis de celle de notre premier partenaire commercial[3. Jean-Michel Quatrepoint, « Comment la France a perdu la guerre monétaire », Le Débat n°174, avril-mai 2013.]. Ajoutons, pour notre compte, que le gel de la parité s’est accompagné d’un gel de la réflexion économique dans notre classe politique : aucun des aspirants au pouvoir à droite, à gauche ou au centre, ne se livre plus à un exercice critique des choix décidés sous l’égide de François Mitterrand et Jacques Delors. Nous vivons depuis trente ans une ère de glaciation de l’intelligence économique dans le débat public.

S’agissant des relations entre le patronat d’Yvon Gattaz – le CNPF – et le gouvernement Mauroy, il importe de rappeler qu’ils avaient décidé de créer des commissions paritaires d’experts chargées d’évaluer l’importance et la légitimité des charges fiscales et sociales supportées par les entreprises. Si ces commissions ne réussirent pas à faire concorder les points de vue respectifs, elles permirent leur rapprochement, tout en créant un climat de dialogue et d’entente entre le secteur privé et l’État. Tout à l’opposé des incriminations réciproques qui marquent les relations actuelles entre le Medef et le gouvernement (à l’exception de l’épisode surréaliste des embrassades entre Valls et Gattaz à l’université d’été du Medef en 2013).

Pourquoi la NEP de 2014 ne peut qu’échouer

En 1982, la France était encore forte dans le monde restreint des puissances développées de l’époque. En 2014, la France est devenue faible dans un monde dominé par de grands empires – américain, chinois, allemand – et travaillé par de multiples contradictions. Elle se débat en outre dans les affres des deux crises successives surgies en Amérique et en Europe. Le monde n’offre plus de certitudes.
La France faible doit de surcroît travailler en restant prise dans les trois nasses représentées par les 35 heures, la monnaie unique et le libre-échange avec la Chine.

La nasse des 35 heures. Ni Jacques Chirac ni Nicolas Sarkozy n’ont voulu sortir du piège à imbéciles tendu par Lionel Jospin et Martine Aubry[4. Piège qui s’est refermé sur son premier auteur, vaincu en 2012 : le rejet des 35 heures par les artisans et les PME a pesé de façon décisive dans la défaite humiliante de Lionel Jospin.]. Et ni le pouvoir hollandais ni ses opposants de droite ne se risquent plus sur le terrain de la sortie des 35 heures, alors que l’Allemagne a opéré, par la réforme Hartz IV, sa propre sortie en 2005. Et si Pierre Gattaz l’évoque en face d’Emmanuel Macron, qui partage son point de vue sur le fond, il se refuse à toute contrepartie, comme celle consistant à garantir la pérennité du CDI.

La nasse de la monnaie unique. Non seulement nous ne pouvons réajuster la parité à l’échelon qui correspondrait à notre capacité – aux alentours de 1,15 dollar pour 1 eurofranc qui viendrait en substitut de l’euro –, mais nous ne pouvons pas mener une politique monétaire adaptée à la conjoncture française. Nous sommes empêchés de créer de la monnaie pour financer les dépenses publiques prioritaires : infrastructures, équipements militaires, universités scientifiques et médicales, R & D publique et privée, maintenance des réseaux ferroviaires, audit des centrales nucléaires.

La nasse du libre-échange avec la Chine et l’Asie émergente. L’Europe interdit de jouer sur les normes techniques qui nous permettraient de filtrer les importations massives en provenance de l’Asie industrielle, comme elle interdit de mettre en œuvre, à ses frontières, les taxes écologiques sanctionnant les pays qui accroissent le plus leurs émissions de CO2.

Sur ces sujets essentiels, le Medef n’a rien à dire. Il nous inflige en conséquence la ritournelle des charges sur les entreprises qui était celle du CNPF, sans prendre la peine de voir à quel point la donne a changé. Il se garde de même de nous dire quelles charges lui paraissent les moins justifiées. Je citerai deux exemples : le 1 % logement, créé au lendemain de la guerre pour financer la construction en faveur des salariés, désormais accaparé par le Trésor public ; le versement transport, propre à la France, qui monte jusqu’à 1,75 %, mais permet aux collectivités de multiplier les ronds-points et les terre-pleins fleuris, avec la complicité du ministère de l’Équipement.

Le Medef atteint à la malhonnêteté lorsqu’il milite pour un allègement de charges sans discrimination, touchant aussi bien les entreprises qui desservent la demande locale que les entreprises engagées dans la concurrence internationale. Il n’y a aucun risque que l’agence bancaire de quartier ou la supérette se délocalisent comme les usines ou les bureaux d’études. Les deux précédents fâcheux constitués par la suppression de la taxe professionnelle et la TVA à taux réduit devraient nous éclairer : les avantages octroyés ont disparu dans les comptes des entreprises bénéficiaires sans contrepartie visible pour la consommation ou pour l’emploi. Suivre Gattaz reviendrait à accepter que, sur 40 milliards d’euros de réductions de charges consenties par la puissance publique, 30 milliards fournissent un profit d’aubaine aux entreprises locales. N’y a-t-il pas mieux à faire ?

Pierre Gattaz ou Pierre Poujade ?

Mais le style hargneux et, pour tout dire, vulgaire, qu’affectionne Pierre Gattaz lui fait rejoindre un autre Pierre. Pierre Poujade avait incarné, dans les années 1950, les difficultés du petit commerce, durement concurrencé par la grande distribution. Mais il fut balayé par la grande prospérité et disparut sans gloire. Pierre Gattaz incarne les difficultés, très différentes, des entreprises françaises aux prises avec le marasme européen, la concurrence mondiale et le poids d’un système public qu’aucun politique ne sait réformer, sinon en paroles. Le premier se trompait de monde et d’époque. Le second aussi. Le président du Medef joue à contre-emploi.»[/access]

*Photo : ROMUALDMEIGNEUX/SIPA. 00702300_000010.

«Apartheid», «occupation» : du bon usage des mots

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apartheid valls fn

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Les attentats de ce triste début d’année ont ramené beaucoup de nos doux rêveurs sur le plancher des vaches. Les leçons à tirer sont dures à avaler : le multiculturalisme n’est pas la panacée, la France n’est pas une auberge espagnole, l’École a d’autres valeurs à transmettre que la tolérance et « sortez couverts ! », un choc des cultures a bien lieu chez nous et le principe de nation n’a pas dit son dernier mot. Quant à la liberté d’expression, ceux qui refusent depuis quarante ans d’appeler un chat un chat sont bien mal outillés pour la promouvoir. Et même s’ils ont à leur service exclusif l’immense majorité des médias conventionnels, ils doivent savoir qu’Internet permet à chacun (pour combien de temps encore ?), sous réserve des efforts nécessaires à la compréhension d’un monde complexe, de ne pas s’en laisser conter.

Dans l’ardeur de la charlite aiguë dont sont atteints nos dirigeants, Manuel Valls s’est senti autorisé à débrider son langage. Ainsi a-t-il parlé de la France comme sujette à l’apartheid. Rappelons que l’apartheid (« séparation » en afrikaans) était un régime de ségrégation législative au profit d’une minorité de Blancs venus s’installer chez des Noirs. Or, est-il question de ségrégation législative dans la République française ? Absolument pas, et d’ailleurs quantité d’associations appointées par l’État ont fait du respect des quotas leur fonds de commerce, et de la France la capitale mondiale des récriminations communautaires. Est-il davantage question d’une minorité blanche venue s’établir avec violence sur un continent noir ? Pour l’instant en tout cas nos manuels scolaires n’en font pas état.

Mais peut-être que Manuel Valls faisait référence à un état de fait constaté dans certains coins du pays. Dans ce cas, je me sens en devoir de livrer à notre Premier ministre et à toutes celles et ceux qui partagent chaque jour sa table entre un comité interministériel et un voyage en première classe sous haute surveillance le témoignage d’un usager de la France ordinaire.

Je vis en Essonne, un département que Monsieur Valls connaît très bien pour en avoir été député et maire de préfecture durant de nombreuses années, avant que Monsieur Hollande ne fasse appel à ses services. J’emprunte régulièrement la ligne 399 du bus reliant la gare de Massy-Palaiseau à celle de Juvisy. Ayant fait mienne l’obsession des quotas qui anime notre République des ayants droit, je me suis rapidement pris à faire de la « sociologie des transports en commun » (je m’apprête à déposer le nom à l’INPI). Dans cette optique, j’ai pris pour habitude d’ouvrir grand les yeux et les oreilles pour m’imprégner de ce qui m’entoure. Je puis certifier le résultat que voici.

Dans un bus emmenant cinquante personnes (chauffeur compris), on trouve systématiquement environ trente-cinq personnes d’origine sub-saharienne, sept à huit personnes d’origine arabe, le reste typé caucasien. Ce genre de constat est difficile à entendre, soit parce qu’il laisse supposer une arrière-pensée portant son auteur à « déraper », soit parce qu’il est susceptible de dépayser – donc d’inquiéter – la France profonde qui ne connaît l’exotisme qu’à la télévision. Il faut lutter contre les préjugés, en particulier ceux qui véhiculent l’idée d’une France nécessairement blanche. Le Français-type n’est ni noir, ni gris, ni blanc car la francité est un héritage plus qu’une hérédité et que les héritiers (i.e. débiteurs) du monde entier sont les bienvenus. Cependant, et c’est une évidence, le Français-type parle… français ! Or, lorsque, dans le même bus, après avoir raisonné mes yeux je m’en remets à mes oreilles, je me retrouve désarmé face à ceux qui parlent du grand remplacement.

En effet, les langues africaines sont de rigueur, tout comme l’arabe ou le turc. Et parmi les sept Caucasiens (dont des Roms, nombreux autour de Massy), ce sont des langues d’Europe de l’est qui priment. Tant et si bien que je n’entends quasiment pas parler français, hormis le « bonjour » de rigueur du chauffeur ou quelque étudiant sortant de colle. Alors serais-je devenu un obsédé des origines ? Non, assurément. Je subis plus que je n’épie : ma tâche de sociologue est facilitée car tout le monde parle très fort, au téléphone notamment.

Qu’en est-il, de ce point de vue, de la fameuse situation d’apartheid relevée par Monsieur Valls ? Faut-il entendre que ce bus est réservé aux minorités ? Qu’il est interdit aux Blancs ? Que ceux-ci l’évitent ? Quand on l’emprunte pour rentrer chez soi le soir et qu’une heure plus tard on entend le Premier ministre parler d’ « apartheid », on a du mal à le prendre au sérieux. Lui qui déplorait il y a quelques années sur le marché d’Évry l’absence de « Blancos », de « Whites », que veut-il au juste ? Une mixité de façade, comme on la rêve en Socialie ? Imposer à présent des quotas de Blancs dans des lieux par eux désertés ? L’acculturation n’est pas un processus facile, et surtout pas spontané. C’est en l’ayant négligé que les prédécesseurs de tous bords de Manuel Valls ont encouragé la ségrégation ethnoculturelle. Et c’est à eux, et en particulier à ses coreligionnaires socialistes des années Mitterrand que le Premier ministre doit demander des comptes, pas à la France, pas aux Français qui se sont vu imposer inconsidérément une promiscuité par des gens qui n’auraient jamais à l’éprouver.

Le drame est qu’aujourd’hui le Front national est le seul parti aguerri sur le sujet, et ce grâce à tous ses opposants. Tous. Marine Le Pen, quand elle le peut, n’hésite pas non plus à détourner le vocabulaire labellisé et sanctuarisé par l’histoire et ses affres. Ainsi parlait-elle il y a quelque temps d’ « occupation » par référence aux prières de rue, ce qui lui avait valu, contrairement à Manuel Valls, des ennuis avec la justice. C’est que la sémantique un peu simplette est tolérée quand elle est au service des dominés ou de l’idée que l’on s’en fait. Dans le cas contraire, lorsque c’est la communauté nationale qui est prise à témoin, elle est jugée criminelle.

La défense de la liberté d’expression doit inclure le droit pour chacun de dire d’énormes bêtises, laissant à tous l’appréciation intellectuelle de celles-ci. Attendu que Monsieur Valls se permet lui-même d’user de ce droit sans vergogne, il serait très malvenu de sa part de demander le flicage de propos du même tonneau sur Internet, ce que nous sentons poindre. L’homo socialus au pouvoir, qui n’a en permanence que le mot « prévention » à la bouche lorsqu’il est dans l’opposition, serait bien avisé de ne pas céder au réflexe répressif qu’il nous vend comme l’apanage de ses opposants droitiers.

Et pour ceux que ma prose indispose, n’oubliez pas que ce mois-ci… « vous êtes Charlie ».

 *Photo : Kevin Pluck.