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Kant et le Coran

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Samedi soir, dans le fauteuil de l’invité politique d' »On n’est pas couché » sur France 2 siégeait François Bayrou, ancien ministre de l’Education nationale et père de sept enfants entre autres titres. Dûment interrogé sur une hypothétique solution à la dégradation de la qualité de l’enseignement, François Bayrou affirma que la responsabilité incombait principalement au corps enseignant, et proposa la chose suivante : mille classes du cours élémentaire prises comme échantillon témoin, une évaluation des progrès des élèves en début et en fin d’année scolaire. Les résultats de cette expérience permettant à coup sûr de désigner les « bons » et les « moins bons » professeurs, les premiers seraient ensuite invités à expliquer aux seconds comment ils avaient réussi le tour de force d’apprendre à lire à une trentaine d’enfants de six ans.

Sur le papier, difficile de désapprouver ce petit exercice de pédagogie. Il est acquis que les aspirants professeurs gagnent beaucoup à observer et imiter leur aînés.

Mais l’interpellation de Léa Salamé était appuyée par un rapport daté de 2004 – et aussitôt enterré – pointant, déjà, entre autres, des perturbations lors de la minute de silence en hommage aux victimes des attentats du 11 septembre. A-t-on perdu dix ans ? Était-il inévitable dans ces conditions que les « Je ne suis pas Charlie » fleurissent dans les cours de récréation ? Force fut pour M. Bayrou de répondre que oui.

Cependant, réclamer des exemples et regarder chez le voisin si l’herbe n’est pas plus verte ne semble pas dénué de bon sens. Encore faut-il savoir choisir ses modèles. Sans chercher trop loin sur le net, on apprendra que le premier établissement d’enseignement islamique a vu le jour en 2001 à Aubervilliers sous le doux nom de « La Réussite ». Qu’il en existe à ce jour quelques dizaines en France, tous affublés de patronymes poétiques, empreints de sagesse et de références apaisées à l’ordre religieux. Que la seule de ces institutions à se trouver sous régime d’association avec l’Etat, c’est à dire bénéficiant des subventions allouées à l’éducation, est le lycée Averroès de Lille qui affiche 100% de réussite au baccalauréat.

La première condition de la liberté est la contrainte. Un esprit non structuré est imperméable à toute instruction. Le rôle de l’école consiste d’abord à accoutumer les jeunes enfants au calme et à la concentration. Ces préceptes, simples pour certains, moyenâgeux pour d’autres, sont ceux de Kant. Il y a fort à parier que les professeurs du lycée Averroès les approuvent et les appliquent, prenant le Coran pour structure et le respect de l’ordre religieux pour éthique. Les résultats sont là.

Terrorisme islamiste : crevons l’abcès!

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terrorisme islam charlie hebdo

Il y a trois semaines, l’islam politique a pris en otage la cinquième puissance du monde pendant 72 heures. On peut rivaliser de finesse jésuitique pour diluer l’implication du religieux en général et de l’islam en particulier dans cette sale affaire, mais nous sommes face à un problème politique : l’offensive idéologique du cléricalisme musulman, dont l’expression la plus extrême se nomme le terrorisme. En réaction à cette offensive, l’ADN national, né avec les sans-culottes dans les rues de Paris, né à Valmy, né avec Rabelais et Voltaire, et qui s’est transmis depuis lors, a ressurgi, intact. Olé ! L’unanimisme républicain, mâtiné d’une superbe solidarité internationale, nous a bien réchauffés. J’ai été troublé par le premier réflexe de mes amis de gauche dont beaucoup semblent résolus depuis le 12 janvier à démontrer que le terrorisme islamiste trouve son inspiration idéologique dans le chant des licornes, à moins que ce ne soit la Fée clochette qui soit responsable ? L’obscurantisme n’est pas le produit de la religion, ni l’islamisme de l’islam, et encore moins de pudding des Britanniques, non mais

Il y aura un avant et un après. Ou pas. J’étais trop jeune après la profanation du cimetière de Carpentras, il paraît aussi qu’à l’époque il devait y avoir un avant et un après. Nous ne pouvons qu’espérer ne pas avoir à nous résoudre à devoir faire une fois de plus le deuil de nos sursauts de conscience collective comme nous faisons le deuil de nos amours. Sur le moment c’est invivable, et au bout d’un certain temps ce n’est même plus un souvenir.

Et avant que ça ne devienne un souvenir, il faut se rappeler que ces trois soldats de dieu n’étaient autre que des petits français, ensauvagés à l’extrême et n’ayant plus aucune considération pour le genre humain. Ce que la France a vécu n’est ni un cauchemar, ni l’apparition du mal, c’est un retour de réel d’une violence hallucinante. Un réel qu’il faut bien nommer. C’est la montée de l’islamisme radical, avatar grotesque du fatal pourrissement de la société libérale et inégalitaire incarné aujourd’hui par trois débiles qui ont trouvé dans l’obscurantisme héroïque un sens à une existence qui n’en n’avait pas. La déréliction est telle que malheureusement notre société produit ce genre de cons. « Le terrorisme, c’est la victoire absolue de la connerie », écrivait, de mémoire, le juge antiterroriste Marc Trévidic il y a quelques années dans son livre Au cœur de l’anti terrorisme. L’islamisme ne naît pas de la misère, sociale ou intellectuelle, qui ne se recoupent pas forcément, par contre il l’instrumentalise. Le phénomène n’a rien de neuf.

Nous savions qu’ils étaient là. Mohamed Merah, Youssouf Fofana, ces centaines de jeunes partis se réjouir du grand bain sang syrien et irakien. Ils ne viennent pas de nulle part. Ils ne sont pas le mal, ni quoi que ce soit d’autre dans l’ordre de la morale. Ils sont là, abrutis sublimes, dérisoires et stupéfiants. Ils sont là, avec leur mépris absolu de l’essentiel : la vie et la liberté qui doit en découler, que des siècles de combat ont permis, et dont nous sommes les dépositaires. Ils combattent au nom d’un absolu, d’une vérité révélée, profondément mortifère. Cet absolu nie tout ce que nous sommes. Il nie le progrès humain, la condition humaine, la dignité humaine, tels qu’ils nous ont été légués par l’Histoire. Il faut le dire, il ne faut pas se tromper d’ennemi. L’ennemi dans cette affaire, ce n’est pas toute la société, dût-elle produire des inégalités féroces et des frustrations insoutenables. C’est ce qui en elle est aujourd’hui de plus cinglé, et permet cette « victoire absolue de la connerie » qu’on ne vaincra pas en minaudant des « pas d’amalgame ».

Mais alors, comment enrayer la machine à produire des cons pareils ? Déjà en en définissant les causes, que nous avait suggérées Jean-Paul Lilienfeld dans son téléfilm La Journée de la jupe en 2009. Revoyez-le, et appréciez l’aveuglement de l’administration scolaire face à la montée de l’obscurantisme dans les salles de classe, dès le plus jeune âge, que les incidents lors des minutes de silence ont révélé comme phénomène ancré.  Il s’agissait là d’une fiction, on évitera de rappeler que pour répondre aux provocations des prières de rue, gauche et droite ont entaillé au sabre et au goupillon la loi de 1905 en finançant sur fonds publics de manière déguisée la construction de mosquées. Doit-on ressortir l’interminable feuilleton de la crèche Baby Loup, la tolérance de plus en plus affirmée du voile (intégral ou pas, ça reste un symbole de violence, de domination, de négation de la liberté donc de la condition humaine), bref, tous ces petits arrangements avec les principes qui sont censés faire la République, et qui, mis bout à bout, forgent une capitulation totale ? Ce renoncement largement partagé depuis des décennies s’est noué dans l’incapacité des forces politiques de ce pays à incarner les aspirations véritables des français. François Hollande ni aucun autre n’est personnellement responsable, il a même été largement à la hauteur dans cette crise. D’ailleurs, bonne mère, la France est venue au secours de sa classe politique, créant de fait une union spontanée derrière elle. On verra s’ils arrivent à se hisser à la hauteur de leur pays, où « le collectif a ressurgi dans l’individuel », du moins peut-on leur suggérer de ne pas mégoter sur l’essentiel : la laïcité.

Ce que nous savons en effet de cette histoire, en dernière analyse, c’est que c’est Charlie Hebdo qui a été visé, ses dessinateurs, son esprit, ce que ce journal incarnait dans la société française. Et nous ne devons jamais oublier qu’ils ont été abattus pour des raisons politiques. C’est parce qu’ils étaient anticléricaux. L’anticléricalisme, c’est le cœur de la laïcité, l’expression la plus aboutie de la liberté absolue de conscience, sans laquelle aucune liberté n’est possible. Il faudra s’en souvenir demain, car trop dans ce pays l’avaient oublié jusqu’au 7 janvier.

Cela n’a pas manqué. La chorale des anges chantant que ce que nous venons de vivre n’était pas le produit de la religion, ce fameux temple de l’amour, est de sortie. Il y aura toujours des idiots pour professer doctement que l’islam dans sa version radicale n’est qu’un symptôme d’une société malade. Il l’est, mais en partie seulement. Malade fût-elle, la société ne peut tolérer de vivre sous joug des malades. Il y a des juifs radicaux, des catholiques radicaux, mais en connaissez vous, en France, qui assassinent des enfants de trois ans dans des écoles ? Nous payons trente ans de confusion mentale, de différentialisme, de communautarisme. Et dans ce glougiboulga mental, blasphème et racisme sont allègrement confondus, et le graal des béni-oui-oui nous est offert en épouvantail : c’est l’islamophobie qui serait la cause de tous ces malheurs… Bien sûr… L’islamophobie, cette mystification idéologique aussi vicieuse que l’est n’importe quel charlatanisme, ne vise qu’une chose : exclure du débat démocratique, de la libre dispute civilisée toute discussion raisonnable sur l’islam, et au delà sur la religion. Jeannette Bougrab, qui venait de perdre la personne avec qui elle avait fait le choix de vivre sa vie, a eu raison de rappeler que ceux qui les avaient traités d’islamophobes étaient coupables. Ils le sont car en jetant cet anathème sur Charlie Hebdo, ils désignaient une cible. Mais ce néologisme est plus grave encore, car il suppose que la critique de l’islam est un racisme, et par là il essentialise tous les musulmans en les enfermant dans leur qualité de croyant, leur déniant le droit d’être autre chose que des croyants, à savoir des citoyens normaux, doués de libre-arbitre, de sens critique, d’une conscience autonome par rapport à leur religion, bref, des homme libres. Mais non, en France, un citoyen d’origine arabe est forcément un « musulman modéré », sorte de bon nègre des temps modernes. Ils sont ravis, vraiment, d’être traités en adultes et représentés sur les plateaux télés par des imams… Pour donner le change, je vais me faire représenter par un curé, ça apaisera les mœurs. On va laisser les religieux débattre de nos soucis, c’est tellement plus apaisé une société dominée par la religion, comment n’y avions-nous pas pensé ?

Et pourtant. Nous savons les efforts prodigieux de l’esprit que nos pères ont déployés depuis tant de siècles pour nous soyons une des premières générations humaines, dans ce coin de la terre, à pouvoir disposer en tant qu’hommes de ce don de l’histoire,  le droit à la liberté de conscience. Il aura fallu que les guerres de religions dévastent l’Europe, il aura fallu des Galilée, des Giordano Bruno et des milliers de victimes de l’inquisition. Il aura fallu des Chevalier de la Barre et des Voltaire pour prendre leur défense. Il aura fallu se souvenir de la sagesse du monde grec et romain pour que surgissent les Lumières, pour sortir de l’obscurantisme. La République n’est pas un régime neutre, ne le sera jamais. Elle s’est construite contre la prééminence de l’Eglise catholique et ne peut perdurer avec quelque religion que ce soit en tuteur de l’espace public. La République n’est rien d’autre que le pacte qui nous lie aux générations futures, ce pacte qui nous engage à leur transmettre et à améliorer la liberté qui nous a été léguée. Et la condition de cette liberté, en France, c’est la laïcité, sans épithète ni compromis. Que ça plaise ou non aux musulmans, qu’ils soient choqués ou non par des dessins. En France, dans ce vieux pays, la laïcité est le produit d’une histoire singulière, particulière. C’est le cœur de notre démocratie. Alors à tous les enfants de la France, et à leurs professeurs qui vont devoir réviser leurs gammes, il est temps de raconter à nouveau cette histoire, dans toute sa plénitude. Ce « retour de l’histoire » que nous vivons met en lumière à quel point l’enseignement de l’histoire a été laissé en friche. La République est un combat, ce combat se confond avec celui de la laïcité et l’éducation laïque, qui paradoxalement permet à tous les cul-bénis de quelque obédience qu’ils soient de vivre librement leur religion, et aux autres de ne pas être emmerdés avec leurs salades.

*Photo : REX/REX/SIPA. REX40349282_000007.

Grèce : l’union sacrée des souverainistes

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tsipras kammenos grece

Il y a ceux qui sont stupéfaits et qui ont la gueule de bois ; il y a aussi ceux qui entonnent l’air du « j’vous l’avais bien dit ». L’alliance de Tsipras avec les Grecs Indépendants a presque gâché la fête médiatique qui battait pourtant son plein depuis dimanche soir.

Parmi les premiers, on compte Sylvain Bourmeau. L’ex directeur-adjoint de la rédaction de Libé, aujourd’hui producteur à France Culture, regrette que Syriza n’ait pas plutôt choisi les pro-européens centristes de To Potami. D’ailleurs, la très techno porte-parole du PS, Juliette Méadel, dit la même chose. Ces gens-là veulent bien lutter contre l’austérité mais seulement avec l’appoint de partis qui sont favorables… à l’austérité. Comprenne qui pourra.

Parmi les seconds, il y a Jean Quatremer ou Jean-Michel Aphatie. Ils n’ont pas dansé de joie dimanche soir. Parce que l’Europe, c’est sacré et que Syriza c’est l’extrême gauche naturellement vouée à s’allier avec l’extrême droite – la coalition rouge-brune inscrite dans les gènes deux deux partenaires !  C’est d’ailleurs le refrain entonné par certains élus UMP comme la députée de Marseille Valérie Boyer. À cette dernière, nous avons fait remarquer que la Nouvelle Démocratie de Samaras, partenaire européen de son propre parti, s’était alliée avec le LAOS, proche du FN version Jean-Marie. Alors que Panos Kammenos, nouveau ministre de la Défense du gouvernement Tsipras, est un intervenant régulier des congrès de Dupont-Aignan. Quand Samaras et le PASOK formaient une coalition avec les amis de Jean-Marie Le Pen, Quatremer et Aphatie se faisaient plus discrets. Mais c’était pour la bonne cause européenne, n’est-ce pas ?

Pour trouver enfin du bon sens, il faut lire l’excellent Romaric Godin, de La Tribune. D’après ce dernier, les négociations avec l’Union européenne auraient été terminées avant d’avoir débuté si Tsipras avait fait le choix de To Potami : « […] son leader, Stavros Theodorakis, avait mis comme condition sine qua non de son alliance tout refus a priori de rupture avec l’Europe. Pour Alexis Tsipras, c’eût été accepter de courir le marathon avec un poids accroché au pied ou jouer au poker avec son jeu découvert. Négocier avec la troïka en refusant d’emblée la rupture signifiait accepter les conditions de cette dernière […]. Restait donc seulement l’ANEL. Cette formation a en effet bien des défauts et bien des différences avec Syriza. Mais, comme Alexis Tsipras, Panos Kammenos, veut en finir avec la troïka et le poids de la dette. Sur ce point, l’accord est parfait. Mieux même, une telle alliance envoie un message ferme à l’Europe : il n’y aura pas de compromis sur l’essentiel de ce qui a été promis aux Grecs. » En quelques lignes, tout est dit. Tsipras fait de la politique. Il est vrai que ce comportement, mis à part chez les extra-terrestres Merkel et Poutine, est bien rare en Europe depuis quelques années.

Pourrons-nous nous empêcher également de sourire devant cette déclaration embarrassée d’Alexis Corbière qui explique qu’il faudra peut-être changer les institutions (trop parlementaires ?) grecques pour éviter de se trouver à nouveau dans cette situation gênante de voir leur champion fricoter avec des souverainistes de droite ? Copier la Ve République française, Alexis ? La convention pour la 6e République attendra…

Pourrons-nous nous empêcher de pouffer, enfin, devant la composition gonflée à la testostérone du gouvernement Tsipras ? Six femmes, dont aucune de plein exercice, sur quarante ministres.  Et se rappeler des tweets enthousiastes de la fondatrice d’Osez le féminisme pour Syriza toute la semaine dernière. À  l’heure où ses lignes sont rédigées, pas de trace du Premier ministre grec dans la dernière création de Caroline De Haas, le pilori post-moderne et anti-sexiste Macholand. Selon les critères de la maison, il y mériterait pourtant la une. La parité, pour Alexis Tsipras, ce n’est pas tout à fait prioritaire.

En Grèce, c’est sûr, la Politique est de retour. Imaginez la tête de tous ces gens si elle revenait aussi en France !

*Photo : REX/REX/SIPA. REX40352613_000002. 

Libération d’Auschwitz, Russie et URSS

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auschwitz poutine russie

C’est le ministre des Affaires étrangères de Pologne qui dit qu’Auschwitz, c’était les Ukrainiens qui l’ont libéré, puisque les troupes qui sont entrées dans le camp dépendaient du « 1er front d’Ukraine ». Y a-t-il eu une protestation de l’Europe contre ces propos ? Une demande collective faite à la Pologne de mettre ce ministre dehors ? Je n’ai pas l’impression.

Folie de la décomposition, la folie nationaliste. —.Depuis que j’ai vu qu’il y avait eu un défilé de l’armée israélienne à Auschwitz, je peux m’attendre à tout. L’onction d’Auschwitz pour justifier la politique de Lieberman et de Netanyahou, et, avant eux, celle de Sharon. On dit en russe : « мертвые сраму не имут » — les morts n’ont pas de honte, ne ressentent pas la honte. Je pense que si, bien sûr. Puisque, les morts, nous les portons en nous, et que, nous, la honte, elle fait partie de nos vies. — Evidemment, Auschwitz n’a pas été délivré par les « Russes », en tant que « Russes », mais par les Soviétiques, par une armée multinationale — par tous les peuples de l’URSS, et, dans une cérémonie normale, il faudrait que tous les anciens pays de l’URSS soient représentés. Ils ne le seront pas.

Quand mon père, jeune juif français d’origine polonaise, a adhéré au Parti Communiste, — il ne l’a pas seulement fait parce qu’il croyait en l’avenir radieux offert au monde par le camarade Staline, il l’a fait parce que, s’il était encore vivant, il le devait aux millions et aux millions de morts de l’Armée Rouge, au sacrifice de tout un pays. Et ça, même aujourd’hui, ça reste vrai. — Un de ses oncles (mais il ne le savait pas), officier dans l’armée polonaise en 39, avait choisi de se rendre aux Soviétiques plutôt qu’aux Allemands, et il avait disparu — on a tout lieu de penser qu’il a été assassiné à Katyn. Mais, c’est, sans aucune exception, toute la famille de mon père (du côté de son père et de sa mère) qui avait disparu en 1945. Tous ceux qui étaient en Pologne. Certains autres, cachés en Belgique ou en France, ont pu survivre).

On parlait, dans mon enfance, des vingt millions de morts soviétiques. Il semble qu’il y en ait eu 27 millions. — De morts. Sans compter les blessés, les gens détruits intérieurement — et sans compter les gens emprisonnés ou dans les camps en Sibérie. Hier, juste comme ça, j’ai compté le nombre de jours de guerre traversés par les « Russes », comme on dit — par les gens qui ont vécu en URSS. Ça fait plus ou moins 1800 jours. Divisez 27 millions par 1800, vous arrivez à 15.000 morts par jour.

J’avais vu passer ça, un jour — dans un reportage, russe (fait au début des années 2000, quand il était encore possible de dire quelque chose). Vous savez quelle était l’espérance de vie moyenne d’un soldat soviétique à Stalingrad ? — 24 heures.

Et la façon dont Staline a traité les prisonniers ? — ceux qui ont survécu aux camps allemands (puisque Staline n’avait pas signé la convention de Genève), considérés comme des lâches et des traîtres, ont, pour la plupart, été envoyés directement en Sibérie. Et la façon dont, en URSS, après-guerre, on a traité les gens qui avaient vécu sur un territoire occupé par les Allemands — c’est-à-dire ceux qui avaient survécu à l’occupation ? Eux aussi (et il s’agissait de dizaines de millions de personnes), étaient considérés comme des agents potentiels des nazis, ou de qui vous voulez.

Et les viols systématiques, en Pologne et en Allemagne, au fur et à mesure de l’avancée de l’Armée rouge ?… On parle de plusieurs millions de femmes violées.

Et, en même temps, oui — c’est l’Armée rouge, c’est le peuple soviétique tout entier (je le dis comme ça) qui a fait qu’Hitler a pu être vaincu. Et l’héroïsme — extraordinaire — et ordinaire des gens. Ou pas l’héroïsme, mais, juste, cette sensation qu’il n’y avait pas moyen de ne pas se battre, parce que ce qui était en jeu dépassait, de très loin, toute vie individuelle.

Le fait est qu’en Russie, dans la civilisation russe, « l’individu », ça n’a jamais existé. Jamais on n’a pris en compte la valeur de la vie humaine. De la vie d’un seul homme. A aucun moment de l’histoire de ce pays. Ce n’est pas pour rien que le verbe être, au présent, n’existe pas en russe — son emploi est uniquement liturgique, réservé à Dieu.

Et quelle violence dans la société — quelle violence entre les gens. Et, là encore, de tout temps.

Et, en même temps, cette chaleur humaine — des gens.

Poutine est Poutine. Il est considéré comme ennemi, il est un ennemi. Il se dresse en ennemi, pour garder le pouvoir, et continuer à piller le pays. Lui, après les autres. Mais qu’il ne soit pas présent à la cérémonie des 70 ans de la libération d’Auschwitz, c’est pire qu’une honte. Si, lui, il n’y est pas, aucun chef d’Etat ne devrait y être.

Retrouvez cet article sur la page Facebook d’André Markowicz.

*Photo : VILLARD/SIPA. 00703017_000035.

Arabie saoudite : une fin de règne annoncée?

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arabie saoudite iran daech

Quelques jours après s’être retrouvés à Paris puis à Davos, les grands de ce monde se sont succédé au chevet de la gérontocratie saoudienne, gardienne des lieux saints de l’islam et plus affaiblie que jamais.

Tout change mais rien ne change à Riyad. Certains observateurs avisés ont noté que la mort du Roi Abdallah était un non-événement. Il y a bien longtemps que le successeur de Fahd a quitté la scène politique. La nomination du ministre de l’intérieur comme futur héritier, le jeune Ben Nayef (seulement 55 ans!), s’avère plus notable que l’avènement de Salmane et Moqren, déjà âgés.

La monarchie saoudienne semble solide parce qu’elle est par nature ancrée dans la structure tribale du monde arabo-musulman. Mais la monarchie n’échappe pas aux luttes de partis, aux coteries et aux intrigues de cour. Les descendants d’Ibn Saoud sont tellement nombreux que les luttes d’influence entre les différentes branches du conseil d’allégeance paralysent toute évolution substantielle du royaume. Puisque la loi salique ne s’applique pas, chaque clan mène sa propre politique. Mais en matière de liberté d’expression, c’est l’unanimité. Arrêté par une justice saoudienne qui n’a rien à envier à l’Etat islamique, un blogueur saoudien, Raef Badawi, attend toujours ses coups de fouet dans une geôle royale.

Ces dernières années, ce régime immuable a lutté de toutes ses forces contre les velléités de renouveau portées par le printemps arabe. Il a finalement réussi à endiguer la vague puissante des Frères musulmans venue de Doha et du Caire. Mais la priorité est au combat contre  l’influence croissance de l’Iran. De ce point de vue, le bilan de la monarchie wahhabite se révèle nettement moins favorable. Non seulement l’Iran s’est rapproché de son plus proche allié, les Etats-Unis, mais les réactions saoudiennes contre les ingérences chiites en Irak, en Syrie et au Yémen ont toutes échouées. Le seul succès de la « diplomatie » saoudienne a été obtenu par la force, par la répression sanglante des révolutionnaires chiites de Bahreïn.

À l’échelle régionale, en jouant les djihadistes contre les chiites, l’Arabie saoudite a fini par être encerclée par ces deux forces ennemies. Le Premier ministre chiite Maliki parti, Abadi lui a succédé à Bagdad. Après trois ans de politique du pire, les ambitions de l’Etat islamique obligent l’Arabie saoudite à revoir sa politique en Syrie. S’appuyer sur les djihadistes pour évincer Assad a été suicidaire, et à force de jouer avec le feu, Riyad commence à se brûler les doigts, comme l’a mrouvé la mort d’un général saoudien à un poste-frontière attaqué début janvier par Daech.

Au Yémen, le lâchage fin 2011 d’Ali Abdallah Saleh, chef d’Etat chiite d’obédience zaydiste mais assez coopératif, amène aujourd’hui Riyad à un choix impossible: les milices houthis soutenues par l’Iran ou Al-Qaïda ? L’encerclement chiite a longtemps été une peur obsidionale de l’Arabie saoudite. Mais ce scénario a été si maladroitement combattu qu’il a fini par se réaliser: sur sa frontière nord comme sur son flanc sud, l’Arabie saoudite doit se protéger derrière des clôtures infranchissables.

Un isolement stratégique qui tombe au plus mal car depuis de nombreuses années le Golfe perd des parts de marché en hydrocarbure au profit de l’Afrique, de la Russie de l’Amérique du Sud mais aussi de l’Amérique du Nord où de nouveaux gisements de schiste sont exploités. Pour casser cette concurrence, les Saoud ont dû ouvrir les vannes.

De sorte que les fondements de l’alliance américano-saoudienne se délitent. Obama, beaucoup plus imperméable que son prédécesseur au lobby pétrolier texan, voudrait tirer les leçons du 11 septembre. Il connaît bien la culture musulmane et ne peut que se méfier du radicalisme wahhabite.

En un sens, la politique de pivot américain vers l’Asie est une manière polie de s’éloigner un peu plus de cette ploutocratie vieillissante et largement incapable de faire évoluer le Moyen-Orient dans la bonne direction.

*Photo : Uncredited/AP/SIPA . AP21682907_000002.

Michéa répond aux chasseurs de sorcières

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Jean-Claude Michéa est philosophe. Il a récemment publié un livre d’entretiens croisés avec Jacques Julliard, La Gauche et le Peuple (Flammarion, 2014).

Daoud Boughezala : Pourvu de sa machine à remonter le temps, Philippe Corcuff vous catapulte dans les années 1930 en vous rapprochant du « postfascisme », tandis que Jean-Loup Amselle fait de vous l’un des nouveaux « Rouges-Bruns ». Un tel lynchage marque-t-il la vengeance du « parti de demain » à l’encontre des empêcheurs de penser en rond ?

Jean-Claude-Michéa : Guy Debord disait de la société libérale qu’elle entendait être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. D’où la nécessité idéologique qui est la sienne de définir en permanence une figure politique du pire, que cette figure corresponde à une réalité effective (la Russie de Staline, l’Allemagne nazie) ou qu’elle soit délibérément fabriquée par la machine médiatique et universitaire. Pendant la plus grande partie du xxe siècle, c’est l’invocation rituelle de la « main de Moscou » – bel exemple, au passage, d’une « théorie du complot » – qui a ainsi permis de discréditer a priori toutes les tentatives des classes et des peuples opprimés pour se défaire de la domination capitaliste, qu’il s’agisse, par exemple, de l’Iran de Mossadegh, du Congo de Patrice Lumumba ou du Chili de Salvador Allende. Naturellement, la chute de l’empire soviétique allait contraindre les évangélistes libéraux à revoir entièrement leur copie. C’est dans ce nouveau contexte géopolitique – qui est aussi celui de la conversion accélérée de la gauche au libéralisme de Frédéric Bastiat – que l’ancienne rhétorique maccarthyste a progressivement cédé la place à l’idée selon laquelle toute critique de la dynamique modernisatrice du capitalisme devrait dorénavant être médiatiquement présentée comme « réactionnaire », « conservatrice » ou « passéiste »[1. Dans une lettre de 1993, Debord précisait que les progrès à venir de la société du Spectacle auraient pour cadre privilégié la lutte contre « le racisme, l’anti-modernisme et l’homophobie ».]. Ou même, pour les moutons les plus enragés du troupeau, comme le fait d’abominables « Rouges-Bruns » – libre adaptation moderne du vieux concept d’« hitléro-trotskystes » – puisant leur véritable inspiration dans les sinistres années trente..[access capability= »lire_inedits »]
De ce point de vue, les pamphlets d’Amselle et de Corcuff (le premier du genre avait été commandé à Daniel Lindenberg, en 2002, par la fondation Saint-Simon) s’inscrivent clairement dans cette nouvelle orientation stratégique de la classe dominante. Tout au plus, observera-t-on qu’Amselle a sans doute poussé le bouchon un peu loin, au risque d’apparaître contre-productif aux yeux même de ses commanditaires. Il faut dire que parmi les penseurs qui ont, selon lui, contribué à préparer, d’une façon ou d’une autre, le « racisme qui vient » – et le règne concomitant des « nouveaux Rouges-Bruns » – on trouve aussi bien Karl Marx et Joseph Proudhon que Claude Lévi-Strauss, Philippe Descola, Noam Chomsky, Louis Dumont, Pierre Clastres, Marshall Sahlins, Marcel Mauss, Alain Caillé, Serge Latouche, Pier Paolo Pasolini, Antonio Gramsci (ce dernier parce qu’il aurait, selon Amselle, « idéalisé la paysannerie ») et même Frédéric Lordon. Ainsi – bien sûr – que les partisans de l’écologie, de la décroissance et les « anarchistes de tout poil ». Comme vous le voyez, je ne suis donc pas en si mauvaise compagnie !.

Oublions ces excès. En vous reprochant d’essentialiser « le bon peuple », censé être l’éternel dépositaire de la « décence commune », Amselle ne touche-t-il pas votre talon d’Achille ?

Si tant d’universitaires de gauche m’attribuent spontanément une vision aussi platonicienne du peuple – je laisse évidemment de côté le cas des falsificateurs professionnels – c’est, en général, parce qu’ils ne parviennent toujours pas à comprendre que l’idée orwellienne selon laquelle les « gens ordinaires » (à la différence des élites) restent encore globalement attachés – dans leur vie quotidienne – aux principes minimaux de la « décence commune » n’implique en rien que leur conscience politique ne puisse être simultanément aliénée. On peut assurément être « quelqu’un de bien » – c’est-à-dire loyal et généreux dans ses rapports avec ses proches – tout en souscrivant, par ailleurs, au culte de la « croissance » et de la consommation, en absorbant naïvement tous les discours officiels sur la « nécessité » des réformes libérales, voire en entretenant sur des cultures plus lointaines un certain nombre de préjugés ethnocentriques. Tout ce qu’on peut dire – et Orwell ne disait rien de plus –, c’est qu’un mouvement politique qui tournerait ostensiblement le dos (que ce soit au nom de son « relativisme culturel », de l’idée que « le monde bouge » ou de la croyance selon laquelle « la fin justifie les moyens ») à l’idée populaire qu’« il y a des choses qui ne se font pas » – comme, par exemple, manquer à sa parole ou aux devoirs élémentaires de l’amitié – finira toujours, tôt ou tard, par trahir la cause du peuple.

Les anthropologues de la déconstruction n’ont peut-être pas tort de renvoyer des abstractions telles que le « peuple », la communauté et l’identité collective aux limbes d’un passé idéalisé : que cela nous plaise ou non, nous vivons à l’ère de l’individu…

Vous semblez oublier que les sciences sociales s’étaient justement constituées, à l’époque de Durkheim et de Mauss, pour réagir au mythe libéral selon lequel une société pourrait réellement fonctionner sur la base d’un simple accord noué entre des individus « indépendants par nature » et qui, pour reprendre la formule ironique de David Graeber, auraient librement décidé, un beau jour, d’« échanger des peaux de castor » plutôt que de « continuer à s’entretuer ». Or c’est bien à ce mythe libéral qu’Amselle a curieusement  choisi de revenir. De là, bien sûr, son axiome récurrent : « la culture n’existe pas, il n’y a que des individus » (axiome dans lequel on reconnaîtra évidemment un hommage à peine déguisé à la célèbre maxime de Margaret Thatcher : « la société n’existe pas, il n’y a que des individus »). Une fois admis ce dogme thatchérien, il devient alors clair que toute tentative d’« analyser les faits sociaux en termes de communautés » (les Peuls, les Inuits, les Yanomanis, mais aussi la culture ouvrière, la communauté musulmane ou la musique afro-américaine) est condamnée à tomber dans le « piège identitaire » et donc, tôt ou tard, à cautionner les dérives « rouges-brunes ». Pour Amselle, une telle démarche prend nécessairement appui, en effet, sur le mythe d’une « essence éternelle » censée définir chaque ensemble culturel particulier, alors que la moindre observation concrète prouve, au contraire, que toutes les « communautés » évoluent en permanence, sans jamais cesser d’incorporer des apports étrangers, voire, dans certains cas, de se « métisser » entre elles. « Il me semble difficile, écrit-il par exemple, de définir a priori ce que pourrait être la culture d’un peuple français éternel dès lors que le couscous a remplacé la poule au pot du dimanche. » (Faut-il en déduire que le peuple français avait déjà cessé d’exister au xviiie siècle, lorsque la pomme de terre était définitivement entrée dans son alimentation ?) Ce qui frappe ici –  comme Lévi-Strauss lui en avait d’ailleurs fait cruellement la remarque – c’est, bien sûr, l’incroyable pauvreté philosophique de cette vision de l’identité culturelle. Il ne vient jamais à l’esprit d’Amselle, en effet, qu’une chose puisse demeurer relativement « la même » – les anciens Grecs citaient déjà l’exemple des fleuves – tout en changeant perpétuellement de forme et de contenu. Et sans même se donner la peine d’ouvrir un seul livre de Vincent Descombes – qui est pourtant, en France, le philosophe qui a étudié avec le plus de sérieux cette question de l’identité –, il aurait pu au moins réfléchir un instant à la célèbre réponse que George Orwell opposait déjà, dans Le Lion et la Licorne, à tous les Amselle de son temps : « Qu’est-ce que l’Angleterre de 1940 peut bien avoir en commun avec celle de 1840 ? Mais aussi, qu’avez-vous de commun avec l’enfant de cinq ans dont votre mère garde précieusement une photographie ? Rien, si ce n’est que vous êtes la même personne. » Pour mesurer à quel point un tel nominalisme est particulièrement absurde, il suffit, du reste, d’en transposer le principe à l’univers du langage. Personne ne contestera, en effet, que la langue française soit apparue à un moment donné de l’histoire (elle n’existe évidemment pas « de toute éternité »), ni qu’elle n’ait cessé, depuis lors, d’évoluer dans son lexique, sa syntaxe et son orthographe, ni d’incorporer en permanence quantité d’éléments étrangers. Pour autant, y aurait-il le moindre sens à en conclure que la langue française n’existe pas et que tout combat politique destiné à en défendre le génie particulier est nécessairement « fasciste » ? Le paradoxe – mais il n’est qu’apparent –, c’est que cet effroi incessant, que Jean-Loup Amselle nous dit éprouver devant toute idée de culture commune ou de sentiment d’appartenance (dans sa volonté ultra-libérale d’en finir avec tous ceux qui voudraient « s’opposer à l’ouverture à tout vent de l’économie de notre pays », il va même jusqu’à comparer la marinière d’Arnaud Montebourg à la « quenelle » de Dieudonné), le conduit à son tour à s’embourber dans des contrées idéologiques pour le moins marécageuses. À partir du moment, en effet, où il ne saurait exister la moindre « communauté musulmane » ni la moindre « culture juive » (s’il « n’existe que des individus », ce sont bien là des concepts « essentialistes » et donc virtuellement « fascistes »), comment pourrait-on encore s’étonner de la morale politique à laquelle notre veuf inconsolé de la Dame de fer se découvre finalement contraint d’aboutir ? « Davantage que l’antisémitisme ou l’islamophobie, écrit-il ainsi, me paraissent donc être plus néfastes encore leurs figures symétriques et inverses : le philosémitisme et l’islamophilie » (qu’est-ce donc que ce peuple juif – tient-il même à préciser – « que l’on aurait à “aimer” » ? »). Au vu de cette conclusion assez inquiétante, je ne suis pas sûr que Jean-Loup Amselle soit vraiment l’intellectuel de gauche le mieux placé pour s’arroger le droit de dénoncer urbi et orbi tous ces nouveaux « Rouge-Bruns » qui – à l’en croire – monopolisent aujourd’hui l’exercice de la parole.

S’il reste un peuple français, une partie croissante de celui-ci se reconnaît dans votre critique du « libéralisme libertaire ». Pourtant, votre œuvre s’inscrit dans une certaine tradition socialiste libertaire. Ne devrait-on pas réhabiliter ce beau mot de libertaire ?

Face au brouillage idéologique orchestré par les nouveaux chiens de garde, il devient effectivement urgent de réapprendre à distinguer le véritable esprit libertaire de ses innombrables contrefaçons libérales. Sous peine de finir par confondre Nestor Makhno et Pierre Kropotkine avec Milton Friedman et Pierre Bergé (à l’image, par exemple, de ces étranges « libertaires » néo-eugénistes qui défendent aujourd’hui la « PMA pour tous », quitte à devenir ainsi la nouvelle avant-garde militante du meilleur des mondes). La sublime Colette Magny avait pourtant répondu par avance à tous ces savants confusionnistes. « Lorsque l’humanité sera enfin sage, chantait-elle en 1965, nous passerons de la compétition dans l’individualisme, à l’individualité dans la coopération. » Je n’ai rien à ajouter, bien sûr, à une formule d’une telle précision philosophique. Sinon, peut-être, cette autre formule attribuée à Churchill : « La prochaine fois que le fascisme reviendra, ce sera sous le masque de l’antifascisme. »[/access]

*Photo : Hannah.

La Gauche et le peuple

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Elections grecques : rhétoriciens 1 – banquiers 0

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Les Grecs viennent de réinventer la démocratie, et ce n’est pas rien. Et cette fois, il s’agit bien d’une volonté populaire, excédée de voir la « troïka » gouverner chez eux, et les banques allemandes (pour l’essentiel) se faire du gras sur le dos du peuple le plus maigre d’Europe.

Reste à voir, si ce sera suffisant pour impulser en Europe une théorie des dominos — l’Espagne de Podemos d’abord, peut-être, puis de proche en proche… Et ce n’est pas une question de Gauche / Droite, mais de souveraineté ou de servitude volontaire.
Quelques eurocrates doivent concocter déjà dans les laboratoires bruxellois leur riposte (David Cameron a réagi avec l’honnêteté du laquais de banquier qu’il est, pendant que Hollande, qui ne l’est pas moins, s’emberlificotait dans des circonvolutions linguistiques). La dette grecque a été cadenassée — au moment même où la BCE efface allègrement, d’un trait de plume, ce qu’elle veut bien effacer, peut-être par peur d’une contagion. Il y aura dans les jours à venir un poker menteur intéressant. Alexis Tsipras n’a pas d’autre carte en main que le chantage à la contagion, et le passage de l’Espagne à gauche — une vraie gauche qui ne contorsionne pas du croupion en tentant de battre le record du monde de reptation — serait une nouvelle autrement lourde pour les affameurs des peuples.

Après tout, l’Europe l’a cherché. Quelque part derrière la bureaucratie bruxelloise, qui ces temps-ci se définit d’ailleurs à Berlin, l’idée de souveraineté continuait à vivre. C’est cette idée que Tsipras peut mettre sur la table : vous me renégociez ma dette — vous avez suffisamment engrangé de bénéfices indus —, ou le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes gagnera tous les pays en crise du continent. Ah, cela fâche la City et la Bundesbank ? Eh bien je m’assois dessus.

Et ce ne fut pas simple. Les journaux européens, dans leur ensemble, ont tiré à boulets rouges depuis trois mois sur l’hypothèse d’une victoire de Syriza. Le journal officiel français, je veux dire Le Monde, a multiplié les articles pour expliquer qu’un « mauvais vote » grec était porteur d’apocalypse. On aurait cru entendre Harpagon se plaindre de la disparition prochaine de sa cassette. Les journaux grecs, tous entre les mains de ce que l’on appelle là-bas les oligarques, avaient systématiquement sous-estimé dans des sondages bidon le pourcentage de Grecs susceptibles de se lancer dans l’aventure. Mais bon, ce peuple a vaincu les Perses, et Darius ou Xerxès étaient autrement coton qu’Angela Merkel. Tsipras vient de remporter une seconde fois Salamine.
Je ne peux m’empêcher de penser (Thucydide, sors de ce corps !) qu’il y a là un énième combat entre les Lumières et les Barbares. D’un côté le peuple le plus rhétoricien d’Europe. De l’autre, des gens qui parlent chiffres.
Et seules les putes sont séduites par les économistes ; aux autres, il faut des amateurs de beau langage.
Ce ne serait pas mal que dans des temps prochains, l’Europe entière se remette à parler grec — ou, si l’on préfère, que chacun recommence à parler sa langue.

PS. Le regretté Charb avait exprimé for éloquemment les bonnes manières de la « troïka » envers les Grecs. Je lui laisse donc la parole, pour finir.

charb grece crise

Arabie Saoudite : notre irremplaçable allié?

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«L’Arabie saoudite est pour nous, monde occidental, un allié irremplaçable » affirme en ouverture l’éditorial du journal suisse Le Temps au lendemain de la mort du roi Abdallah. Il atténue cet axiome d’une série de mais, mais des mais aussi délicats que les doigts d’un démineur sur le nez d’une bombe.

Cette phrase, venant d’un quotidien suisse aussi correct et aussi bien noué que le nœud de cravate d’un banquier, mérite un peu de méditation. Décortiquons-la en commençant par la fin.

1) Si l’Arabie saoudite est un allié irremplaçable, c’est que les droits de l’homme et la démocratie sont, eux, remplaçables. Or c’est toujours au nom des droits de l’homme et de la démocratie que les médias du mainstream moralisateur occidental — au sein desquels Le Temps de Genève pourrait faire figure de mètre étalon — approuvent voire encouragent les interventions des États-Unis et de l’OTAN aux quatre coins du monde. Les républiques corrompues mais plus ou moins laïques du Moyen-Orient sont remplaçables — et du reste remplacées. La théocratie iranienne est hautement remplaçable. L’anarchie afghane est remplaçable (par une anarchie d’importation, soit). Mais le royaume des coupeurs de têtes, des fouetteurs et lapideurs de femmes, ce pays de Cocagne rétrograde où l’on risque gros à affirmer que la terre n’est pas plate, lui, il est… irremplaçable !

Si, donc, l’Arabie féodale, fondamentaliste, misogyne, inégalitaire et violente des Saoud, cette Arabie mère d’Al-Qaïda et de Daech qui finance le terrorisme mondial dans une mesure bien plus massive que n’importe quel autre pays connu, est réellement un allié irremplaçable de l’Occident, c’est que toutes les valeurs dont ce même Occident s’enorgueillit et dont il se sert de brevet pour policer la planète ne sont que du pipeau. De la verroterie pour indigènes. Des effets de prestidigitation. Une recréation de Tartuffe à l’échelle planétaire.

Certes, le constat n’est pas nouveau. Le grand dissident Chomsky le clame dans le désert depuis bientôt un demi-siècle. Alexandre Zinoviev l’avait constaté sitôt qu’il eut posé le pied à l’ouest du rideau de fer et en avait conclu, logiquement, à l’identité de nature des deux régimes qu’il séparait. La propagande russe, iranienne, chinoise ne cesse de le ressasser, c’est même son argument le plus facile contre l’impérialisme occidental. Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais… Cela allait sans dire, mais cela va mieux en le disant. Sauf qu’une fois que c’est dit, le voile commode de l’hypocrisie tombe et l’on est obligé de s’avancer à visage découvert.

2) …pour nous, monde occidental… — Que fait-il là, ce nous ? Cette marque d’intégration au système ambiant est lourde de sens lorsqu’on la voit surgir chez des journalistes qui se font d’ordinaire un point d’honneur de rester au-dessus de la mêlée. Ils l’utilisaient surtout dans les moments d’indignation collective : « Nous ne pouvons rester les bras croisés face au massacre en XXX, à l’épuration ethnique chez ZZZ ». Dans les cas où l’intégrité morale du « système » apparaît douteuse — comme elle l’est, nettement, dans le cas du mariage cynique avec l’Arabie —, on préfère prudemment garder ses distances. Ici, on y va cash! Nous sommes associés à des coupeurs de têtes fanatiques ! Et alors ? Ils nous sont irremplaçables…

Ce nous, monde occidental utilisé dans le contexte de la plus profonde compromission morale, politique et même sécuritaire de la classe dirigeante occidentale donne à réfléchir. Il dénote une Gleichschaltung avancée du système politico-médiatique. L’une des plus puissantes anti-utopies qu’ait produites la littérature, la vision que Zamiatine eut dès 1920 de l’essence du totalitarisme, était sobrement intitulée Мы (Nous, en russe, traduit chez Gallimard par Nous autres). Lorsqu’un même « nous » unit la salle de rédaction du Temps à Genève au Bureau Ovale et au Pentagone, c’est qu’on est en train de construire, en face, un eux tout aussi compact et menaçant et que la pensée différenciée laisse la place à une logique de masse. Us and Them (Pink Floyd) sont les pronoms de la guerre. Mais laissons au rédacteur du Temps le bénéfice du doute : peut-être faisait-il de l’ironie ?

3) L’Arabie saoudite, qu’est-ce au fond ? C’est à la fois un irremplaçable bailleur de fonds pour l’Empire occidental, et un véritable phare de l’obscurantisme dans le monde musulman — si j’ose me permettre cet oxymoron. Les mouvements, les idées et les conflits financés par l’Arabie saoudite imprègnent de plus en plus la civilisation de l’islam et contribuent à la dresser contre le reste du monde. Le rédacteur du Temps a raison : « C’est bien l’islamisme qui pose problème, c’est-à-dire une interprétation étriquée de l’islam mise au service de visées politiques. Or, l’alliance conclue entre le salafisme religieux et les wahhabites en est la source première. » Et c’est avec ça que nous demeurons alliés contre vents et marées ? C’est autour de ça que les dirigeants du monde occidental s’agglutinent lorsque l’obscurantiste en chef décède, comme des vassaux sur le catafalque de leur suzerain ?

Dans quel chaudron de sorcière a-t-on bien pu décanter un tel amalgame, sceller une alliance aussi corrosive, où les pays qui ont inventé les droits de l’homme ont englouti leur honneur, leurs valeurs et leur raison d’être ?

L’origine du pacte est connue : le deal pétrole-contre-protection signé en 1945 entre Roosevelt et le roi Abdelaziz Ibn Saoud, fondateur du royaume et père de feu Abdallah. Les motivations américaines sont claires comme de l’eau de roche. Mais s’est-on jamais demandé ce que les Arabes avaient alors en tête et ce qu’ils pensaient de leurs nouveaux alliés ?

L’historien des civilisations, diplomate et conférencier Amaury de Riencourt fut, en février 1947, l’un des premiers Occidentaux admis à Riyad en tant qu’émissaire britannique. La cité archaïque qu’il découvre avec émerveillement semble encore sortir des Mille et Une nuits. Dans ses mémoires, il a laissé un portrait empreint de respect et même d’admiration du premier roi séoudien, qui fut en premier lieu un grand homme de guerre. L’hospitalité d’Ibn Saoud est simple et généreuse, comme ses manières. Sa parole est sacrée. La puissance pétrolière naissante est encore profondément ancrée dans l’existence austère des bédouins. Mais Amaury nous relate en détail un incident cocasse et éloquent. Un soir, il est invité à un banquet donné par le roi pour un groupe d’hommes d’affaires et d’ingénieurs pétroliers américains. En arrivant dans la cour du palais, il découvre un spectacle ahurissant :

« Des hommes s’agitaient comme des Amérindiens se préparant à la guerre : bien qu’ils fussent habillés en Arabes, je reconnus sans peine les patrons américains d’Aramco qui se comportaient comme si on les avait amenés dans le Far West, au campement de Taureau Assis ou de Nuage Rouge (…) Je me souviens que l’un des deux Américains disait à l’autre : « Je crois savoir que nous allons être placés auprès du roi. De quoi va-t-on bien pouvoir parler ? Il n’aime ni l’alcool, ni le tabac, ni la musique. L’autre répondit : « Mais il aime les dames. Parlons donc des femmes ».»

Avec un humour rentré, mais aussi une horreur perceptible, l’agent franco-britannique relate la suite du dîner, une fois les invités d’honneur installés auprès du roi :

«S’étant raclé la gorge, l’un des Américains demanda : « Majesté, j’ai entendu dire que vous aimiez les femmes. » Je risquai un bref regard du côté de l’interprète, qui semblait profondément embarrassé et qui bredouilla n’importe quoi en arabe. L’autre Américain, sentant que le message n’avait pas passé, reformula la question. Face à tant de détermination, l’interprète se résolut, au moins, à résumer la teneur des questions. Le visage du roi se pétrifia. Il n’eut plus aucun échange avec les Américains jusqu’à la fin du dîner. »[1. Amaury de Riencourt, A Child of the Century, Honeyglen, 1996, pp. 137-138.]

En 1945, l’une des sociétés les plus archaïques au monde a conclu un mariage de raison avec la modernité dans sa version la plus impudente et la plus cuistre. Depuis, le ménage a vécu dans un mépris mutuel complet, chaque partie s’efforçant cyniquement de tirer le plus grand avantage possible de l’autre. Soudain bénéficiaires d’un flot d’argent incommensurable, les Saoudiens ont adopté les attributs les plus voyants de la civilisation moderne — technologie et consommation effrénée — tout en conservant sous verre leurs croyances et coutumes, de plus en plus décalées et déracinées au fil du temps. La manne pétrolière a cristallisé cette société dans sa structure féodale et ses croyances et, comme un signe de faveur céleste, sanctifié la dynastie régnante. Tel est donc le tandem initié depuis 1945 : deux ambitions de domination planétaire sous-tendues par la conviction d’une mission divine et opposées par une haine mutuelle irréconciliable.

Les pays d’Europe occidentale auraient pu, auraient dû s’écarter de ce couple satanique à la première occasion et se construire une géopolitique et une stratégie énergétique indépendantes. Avec l’UE, au lieu de réaliser leur souveraineté, ils ont choisi la voie contraire. Ils seront les premiers à faire les frais du divorce sanglant, ou à faire soumission si les maîtres s’entendent à prolonger leur irremplaçable alliance sur le dos de leurs valets.

 *Photo : YOAN VALAT/POOL/SIPA. 00702761_000001. 

Syriza/Podemos : les faux jumeaux

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podemos syriza tsipras

La Grèce et l’Espagne ont en commun d’avoir souffert des rigueurs de la dictature militaire avant de rejoindre, au cours des années 1980, la Communauté Économique Européenne. À Athènes et Madrid, la crise économique a entraîné un chômage de masse, sur le point de rebattre les cartes de la politique : des partis issus de la gauche radicale sont en passe d’y imposer la renégociation des dettes, une politique keynésienne de relance et le retour de la souveraineté nationale.

Tout semble donc lier indéfectiblement Grèce et Espagne. Jusqu’aux visages de ceux qui incarnent le changement aux yeux de la presse internationale : deux jeunes leaders à peine quadras, le nouveau Premier ministre grec Alexis Tsipras et son possible futur homologue espagnol Pablo Iglesias. Sous leur direction, entend-t-on déjà, l’Europe du Sud connaîtra un nouveau printemps des peuples.

Or, malgré les apparences, Syriza et Podemos sont deux mouvements aux histoires, aux structures et aux stratégies opposées. Syriza, dont le nom signifie « coalition radicale de gauche », est une alliance politique dont la forme juridique actuelle ne remonte qu’à juin 2012. Une dizaine de mouvement se sont alors fédérés afin de profiter au mieux du mode de scrutin proportionnel qui désavantage les petites formations.

On l’a vu sur les places d’Athènes, même si elle vient de s’allier avec les cousins grecs de Dupont-Aignan, Syriza est fière de son ancrage à gauche et son triomphe actuel sonne comme une belle revanche sur les années de clandestinité puis d’opposition au bipartisme.

En Espagne, bien au contraire, les chefs de Podemos, refusent toute référence au clivage cadre droite-gauche. Pablo Iglesias le rappelle au cours de chacune de ses interventions, y compris dans le dernier entretien qu’il a accordé à El País. Et Enrique Viaña, professeur d’économie appliquée, n’hésite pas à décrire Podemos comme « un parti dirigé par des ex-marxistes qui organise rapidement la petite bourgeoisie prolétarisée et le prolétariat le plus pauvre » saignés par la crise.

C’est en  agrégeant ces différentes catégories sociales que Podemos a créé la surprise aux élections européennes du printemps 2014. Très logiquement, ce mouvement abhorre les syndicats, les partis politiques traditionnels et toute idée de coalition électorale, désignée en espagnol par la dédaigneuse formule « sopa de siglas » (« soupe de sigles »). À Podemos, on se garde bien de promouvoir l’hégémonie de la classe ouvrière. C’est à ce prix que les Espagnols placent Podemos en tête des sondages, dans la perspective des élections générales de l’automne 2015.

Quoiqu’ils n’aient que quelques années d’écart, Iglesias et Tsipras ont suivi des parcours bien distincts. Le Grec a très tôt été un grand leader étudiant, avant de mener une campagne aux municipales et de se faire élire député, tandis que l’Espagnol ne peut se prévaloir qu’un court passage aux Jeunesses communistes. Pablo Iglesias, l’homme à la queue de cheval est un universitaire seulement influencé par les expériences étatiques des gouvernements les plus à gauche d’Amérique latine. Ceci étant, Podemos n’est inscrit dans aucune instance politique internationale, contrairement à Syriza qui appartient au Parti de la Gauche européenne.

Si l’on voulait trouver un équivalent espagnol à Syriza, c’est plutôt du côté d’Izquierda Unida (IU, « Gauche Unie ») qu’il faudrait tourner le regard. Héritière du Parti communiste espagnol, IU est elle aussi une coalition partisane. Deux jours avant la victoire d’Alexis Tsipras, la vieille garde du parti désignait comme chef de file Alberto Garzón, plus jeune député espagnol. Au plus fort de la crise, IU a intégré l’obligation de renouveler son personnel. Mais le jeune député est efficace, et il tonne déjà. Dès le lendemain des élections grecques, depuis Athènes, où il avait été convié avec toute la gauche radicale européenne, il a très vivement dénoncé la stratégie de cavalier seul que Podemos mène depuis des semaines en refusant toute alliance électorale.

L’année 2015 sera jalonnée de rendez-vous électoraux cruciaux pour la gauche de la gauche européenne. Pour y voir clair, il faut lire Luis Ramiro, universitaire spécialiste de la gauche espagnole : « Podemos ressemble davantage au mouvement cinq étoiles de Beppe Grillo » qu’à Syriza. Et même si Pablo Iglesias se montre – pour l’instant – bien moins autoritaire que le leader populiste italien, l’établissement de « loyautés personnelles dans les organisations où la charge idéologique est légère » ne peut qu’inquiéter la gauche radicale classique. Non, décidément, Podemos et Syriza n’ont rien des frères jumeaux que l’on nous décrit hâtivement.

*Photo : Luigi Mistrulli/SIPA. 00702571_000010.

La démocratie, «un problème de type grec»

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grece tsipras europe syriza

Pour s’excuser de ne pas venir chercher son prix au festival de Cannes en 2010, Jean-Luc Godard expliqua qu’il avait « un problème de type grec ». Personne n’a jamais vraiment su ce qu’il entendait par là, mais le mot est resté fameux. Aujourd’hui nous avons tous « un problème de type grec ». Car l’arrivée au pouvoir de la gauche syriziste va mettre la politique européenne au pied du mur.

Premier hypothèse, Syriza parvient à remettre en cause un certain nombre de dogmes libéraux qui sont attachés à la politique européenne : le libre-échange intégral et son corollaire la précarisation des salaires, la baisse des investissements publics et la privatisation des services publics, la déflation et la décroissance, la dérégulation financière  et son rejeton la concentration des revenus et des capitaux entre quelques mains… Si Syriza atteint ces objectifs et si on le laisse faire au niveau de la Commission européenne, alors oui, on pourra dire que les dogmes libéraux ne sont pas intrinsèquement liés aux institutions et à la politique européennes.

Deuxième hypothèse, Syriza se voit opposer une fin de non-recevoir par la Commission sur tous les volets de sa politique. On saura alors ce qu’il en est de la souveraineté démocratique et de la capacité d’un peuple à choisir son destin. On entendra sans doute encore Christophe Barbier appeler à mettre la Grèce sous tutelle. Dans cette hypothèse, il sera intéressant d’évaluer le ton employé par la Commission : sera-t-elle conseillère et bienveillante ? Sourde et intransigeante ? Menaçante et humiliante ? On saura ainsi si les institutions qui sont censées nous représenter constituent en fait une instance démocratique, un comité technocratique, ou un imperium autocratique. La question est d’importance.

Troisième hypothèse, Syriza négocie un compromis avec la Commission. En échange du déblocage d’un certain nombre de milliards pour subvenir aux besoins les plus urgents du peuple grec au bord de l’asphyxie, Syriza renonce à contester les dogmes libéraux. On peut déjà entrevoir que cette hypothèse est la plus probable : Syriza a fait savoir qu’il ne veut pas quitter la zone euro (sans dire pourquoi) et donc indique par là qu’il se soumettra de facto à ses principes les plus fondamentaux. Il sera intéressant là aussi de voir jusqu’où Syriza va manger son chapeau et comment ses dirigeants s’installeront confortablement dans le cercle des élites gouvernantes européennes.

L’issue de ces trois hypothèses sera éclairante pour comprendre dans quel monde politique nous vivons. Est-il possible en Europe de remettre en cause les dogmes libéraux, est-il possible de proposer une alternative à des règles supposées sacrosaintes et presque naturellement évidentes ? Rappelons-en quelques unes qu’elles soient explicites dans les traités ou implicites dans la pratique :

•          Le Tarif Extérieur Commun pourtant prévu par le traité de Rome pour protéger les produits européens de produits dumpés socialement n’est plus en pratique. Il est même prévu d’étendre la libre circulation de tout avec tout.

•          Les services publics gérés par l’Etat doivent être réduits à leur plus strict minimum dans tous les pays de l’union.

•          La tranche marginale d’imposition des revenus ne doit pas excéder 40 % (là où elle était en France à 80% sous de Gaulle et à 90% aux USA sous Nixon)

•          L’inflation doit être la plus basse possible, au risque de provoquer de la déflation

•          L’Europe doit aller vers une intégration de plus en plus forte avec les USA, au plan économique avec la signature du Tafta, au plan militaire avec le renforcement des structures de l’Otan.

Si la Grèce parvient à tailler quelques brèches dans ce mur patiemment construit par les technocrates européens et tous ceux qui les appuient depuis trente ans, alors nos pays pourront reprendre goût à la politique et sortir du marasme civilisationnel dans lesquels ils s’enfoncent. Si la Grèce syriziste est obligée de reculer et si on voit se déchaîner contre elle tous les suppôts du parti du renoncement, alors nous saurons tous que nous « avons un problème de type grec ». Autant dire un problème avec la démocratie.

 *Photo : wikicommons.

Kant et le Coran

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Samedi soir, dans le fauteuil de l’invité politique d' »On n’est pas couché » sur France 2 siégeait François Bayrou, ancien ministre de l’Education nationale et père de sept enfants entre autres titres. Dûment interrogé sur une hypothétique solution à la dégradation de la qualité de l’enseignement, François Bayrou affirma que la responsabilité incombait principalement au corps enseignant, et proposa la chose suivante : mille classes du cours élémentaire prises comme échantillon témoin, une évaluation des progrès des élèves en début et en fin d’année scolaire. Les résultats de cette expérience permettant à coup sûr de désigner les « bons » et les « moins bons » professeurs, les premiers seraient ensuite invités à expliquer aux seconds comment ils avaient réussi le tour de force d’apprendre à lire à une trentaine d’enfants de six ans.

Sur le papier, difficile de désapprouver ce petit exercice de pédagogie. Il est acquis que les aspirants professeurs gagnent beaucoup à observer et imiter leur aînés.

Mais l’interpellation de Léa Salamé était appuyée par un rapport daté de 2004 – et aussitôt enterré – pointant, déjà, entre autres, des perturbations lors de la minute de silence en hommage aux victimes des attentats du 11 septembre. A-t-on perdu dix ans ? Était-il inévitable dans ces conditions que les « Je ne suis pas Charlie » fleurissent dans les cours de récréation ? Force fut pour M. Bayrou de répondre que oui.

Cependant, réclamer des exemples et regarder chez le voisin si l’herbe n’est pas plus verte ne semble pas dénué de bon sens. Encore faut-il savoir choisir ses modèles. Sans chercher trop loin sur le net, on apprendra que le premier établissement d’enseignement islamique a vu le jour en 2001 à Aubervilliers sous le doux nom de « La Réussite ». Qu’il en existe à ce jour quelques dizaines en France, tous affublés de patronymes poétiques, empreints de sagesse et de références apaisées à l’ordre religieux. Que la seule de ces institutions à se trouver sous régime d’association avec l’Etat, c’est à dire bénéficiant des subventions allouées à l’éducation, est le lycée Averroès de Lille qui affiche 100% de réussite au baccalauréat.

La première condition de la liberté est la contrainte. Un esprit non structuré est imperméable à toute instruction. Le rôle de l’école consiste d’abord à accoutumer les jeunes enfants au calme et à la concentration. Ces préceptes, simples pour certains, moyenâgeux pour d’autres, sont ceux de Kant. Il y a fort à parier que les professeurs du lycée Averroès les approuvent et les appliquent, prenant le Coran pour structure et le respect de l’ordre religieux pour éthique. Les résultats sont là.

Terrorisme islamiste : crevons l’abcès!

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terrorisme islam charlie hebdo

terrorisme islam charlie hebdo

Il y a trois semaines, l’islam politique a pris en otage la cinquième puissance du monde pendant 72 heures. On peut rivaliser de finesse jésuitique pour diluer l’implication du religieux en général et de l’islam en particulier dans cette sale affaire, mais nous sommes face à un problème politique : l’offensive idéologique du cléricalisme musulman, dont l’expression la plus extrême se nomme le terrorisme. En réaction à cette offensive, l’ADN national, né avec les sans-culottes dans les rues de Paris, né à Valmy, né avec Rabelais et Voltaire, et qui s’est transmis depuis lors, a ressurgi, intact. Olé ! L’unanimisme républicain, mâtiné d’une superbe solidarité internationale, nous a bien réchauffés. J’ai été troublé par le premier réflexe de mes amis de gauche dont beaucoup semblent résolus depuis le 12 janvier à démontrer que le terrorisme islamiste trouve son inspiration idéologique dans le chant des licornes, à moins que ce ne soit la Fée clochette qui soit responsable ? L’obscurantisme n’est pas le produit de la religion, ni l’islamisme de l’islam, et encore moins de pudding des Britanniques, non mais

Il y aura un avant et un après. Ou pas. J’étais trop jeune après la profanation du cimetière de Carpentras, il paraît aussi qu’à l’époque il devait y avoir un avant et un après. Nous ne pouvons qu’espérer ne pas avoir à nous résoudre à devoir faire une fois de plus le deuil de nos sursauts de conscience collective comme nous faisons le deuil de nos amours. Sur le moment c’est invivable, et au bout d’un certain temps ce n’est même plus un souvenir.

Et avant que ça ne devienne un souvenir, il faut se rappeler que ces trois soldats de dieu n’étaient autre que des petits français, ensauvagés à l’extrême et n’ayant plus aucune considération pour le genre humain. Ce que la France a vécu n’est ni un cauchemar, ni l’apparition du mal, c’est un retour de réel d’une violence hallucinante. Un réel qu’il faut bien nommer. C’est la montée de l’islamisme radical, avatar grotesque du fatal pourrissement de la société libérale et inégalitaire incarné aujourd’hui par trois débiles qui ont trouvé dans l’obscurantisme héroïque un sens à une existence qui n’en n’avait pas. La déréliction est telle que malheureusement notre société produit ce genre de cons. « Le terrorisme, c’est la victoire absolue de la connerie », écrivait, de mémoire, le juge antiterroriste Marc Trévidic il y a quelques années dans son livre Au cœur de l’anti terrorisme. L’islamisme ne naît pas de la misère, sociale ou intellectuelle, qui ne se recoupent pas forcément, par contre il l’instrumentalise. Le phénomène n’a rien de neuf.

Nous savions qu’ils étaient là. Mohamed Merah, Youssouf Fofana, ces centaines de jeunes partis se réjouir du grand bain sang syrien et irakien. Ils ne viennent pas de nulle part. Ils ne sont pas le mal, ni quoi que ce soit d’autre dans l’ordre de la morale. Ils sont là, abrutis sublimes, dérisoires et stupéfiants. Ils sont là, avec leur mépris absolu de l’essentiel : la vie et la liberté qui doit en découler, que des siècles de combat ont permis, et dont nous sommes les dépositaires. Ils combattent au nom d’un absolu, d’une vérité révélée, profondément mortifère. Cet absolu nie tout ce que nous sommes. Il nie le progrès humain, la condition humaine, la dignité humaine, tels qu’ils nous ont été légués par l’Histoire. Il faut le dire, il ne faut pas se tromper d’ennemi. L’ennemi dans cette affaire, ce n’est pas toute la société, dût-elle produire des inégalités féroces et des frustrations insoutenables. C’est ce qui en elle est aujourd’hui de plus cinglé, et permet cette « victoire absolue de la connerie » qu’on ne vaincra pas en minaudant des « pas d’amalgame ».

Mais alors, comment enrayer la machine à produire des cons pareils ? Déjà en en définissant les causes, que nous avait suggérées Jean-Paul Lilienfeld dans son téléfilm La Journée de la jupe en 2009. Revoyez-le, et appréciez l’aveuglement de l’administration scolaire face à la montée de l’obscurantisme dans les salles de classe, dès le plus jeune âge, que les incidents lors des minutes de silence ont révélé comme phénomène ancré.  Il s’agissait là d’une fiction, on évitera de rappeler que pour répondre aux provocations des prières de rue, gauche et droite ont entaillé au sabre et au goupillon la loi de 1905 en finançant sur fonds publics de manière déguisée la construction de mosquées. Doit-on ressortir l’interminable feuilleton de la crèche Baby Loup, la tolérance de plus en plus affirmée du voile (intégral ou pas, ça reste un symbole de violence, de domination, de négation de la liberté donc de la condition humaine), bref, tous ces petits arrangements avec les principes qui sont censés faire la République, et qui, mis bout à bout, forgent une capitulation totale ? Ce renoncement largement partagé depuis des décennies s’est noué dans l’incapacité des forces politiques de ce pays à incarner les aspirations véritables des français. François Hollande ni aucun autre n’est personnellement responsable, il a même été largement à la hauteur dans cette crise. D’ailleurs, bonne mère, la France est venue au secours de sa classe politique, créant de fait une union spontanée derrière elle. On verra s’ils arrivent à se hisser à la hauteur de leur pays, où « le collectif a ressurgi dans l’individuel », du moins peut-on leur suggérer de ne pas mégoter sur l’essentiel : la laïcité.

Ce que nous savons en effet de cette histoire, en dernière analyse, c’est que c’est Charlie Hebdo qui a été visé, ses dessinateurs, son esprit, ce que ce journal incarnait dans la société française. Et nous ne devons jamais oublier qu’ils ont été abattus pour des raisons politiques. C’est parce qu’ils étaient anticléricaux. L’anticléricalisme, c’est le cœur de la laïcité, l’expression la plus aboutie de la liberté absolue de conscience, sans laquelle aucune liberté n’est possible. Il faudra s’en souvenir demain, car trop dans ce pays l’avaient oublié jusqu’au 7 janvier.

Cela n’a pas manqué. La chorale des anges chantant que ce que nous venons de vivre n’était pas le produit de la religion, ce fameux temple de l’amour, est de sortie. Il y aura toujours des idiots pour professer doctement que l’islam dans sa version radicale n’est qu’un symptôme d’une société malade. Il l’est, mais en partie seulement. Malade fût-elle, la société ne peut tolérer de vivre sous joug des malades. Il y a des juifs radicaux, des catholiques radicaux, mais en connaissez vous, en France, qui assassinent des enfants de trois ans dans des écoles ? Nous payons trente ans de confusion mentale, de différentialisme, de communautarisme. Et dans ce glougiboulga mental, blasphème et racisme sont allègrement confondus, et le graal des béni-oui-oui nous est offert en épouvantail : c’est l’islamophobie qui serait la cause de tous ces malheurs… Bien sûr… L’islamophobie, cette mystification idéologique aussi vicieuse que l’est n’importe quel charlatanisme, ne vise qu’une chose : exclure du débat démocratique, de la libre dispute civilisée toute discussion raisonnable sur l’islam, et au delà sur la religion. Jeannette Bougrab, qui venait de perdre la personne avec qui elle avait fait le choix de vivre sa vie, a eu raison de rappeler que ceux qui les avaient traités d’islamophobes étaient coupables. Ils le sont car en jetant cet anathème sur Charlie Hebdo, ils désignaient une cible. Mais ce néologisme est plus grave encore, car il suppose que la critique de l’islam est un racisme, et par là il essentialise tous les musulmans en les enfermant dans leur qualité de croyant, leur déniant le droit d’être autre chose que des croyants, à savoir des citoyens normaux, doués de libre-arbitre, de sens critique, d’une conscience autonome par rapport à leur religion, bref, des homme libres. Mais non, en France, un citoyen d’origine arabe est forcément un « musulman modéré », sorte de bon nègre des temps modernes. Ils sont ravis, vraiment, d’être traités en adultes et représentés sur les plateaux télés par des imams… Pour donner le change, je vais me faire représenter par un curé, ça apaisera les mœurs. On va laisser les religieux débattre de nos soucis, c’est tellement plus apaisé une société dominée par la religion, comment n’y avions-nous pas pensé ?

Et pourtant. Nous savons les efforts prodigieux de l’esprit que nos pères ont déployés depuis tant de siècles pour nous soyons une des premières générations humaines, dans ce coin de la terre, à pouvoir disposer en tant qu’hommes de ce don de l’histoire,  le droit à la liberté de conscience. Il aura fallu que les guerres de religions dévastent l’Europe, il aura fallu des Galilée, des Giordano Bruno et des milliers de victimes de l’inquisition. Il aura fallu des Chevalier de la Barre et des Voltaire pour prendre leur défense. Il aura fallu se souvenir de la sagesse du monde grec et romain pour que surgissent les Lumières, pour sortir de l’obscurantisme. La République n’est pas un régime neutre, ne le sera jamais. Elle s’est construite contre la prééminence de l’Eglise catholique et ne peut perdurer avec quelque religion que ce soit en tuteur de l’espace public. La République n’est rien d’autre que le pacte qui nous lie aux générations futures, ce pacte qui nous engage à leur transmettre et à améliorer la liberté qui nous a été léguée. Et la condition de cette liberté, en France, c’est la laïcité, sans épithète ni compromis. Que ça plaise ou non aux musulmans, qu’ils soient choqués ou non par des dessins. En France, dans ce vieux pays, la laïcité est le produit d’une histoire singulière, particulière. C’est le cœur de notre démocratie. Alors à tous les enfants de la France, et à leurs professeurs qui vont devoir réviser leurs gammes, il est temps de raconter à nouveau cette histoire, dans toute sa plénitude. Ce « retour de l’histoire » que nous vivons met en lumière à quel point l’enseignement de l’histoire a été laissé en friche. La République est un combat, ce combat se confond avec celui de la laïcité et l’éducation laïque, qui paradoxalement permet à tous les cul-bénis de quelque obédience qu’ils soient de vivre librement leur religion, et aux autres de ne pas être emmerdés avec leurs salades.

*Photo : REX/REX/SIPA. REX40349282_000007.

Grèce : l’union sacrée des souverainistes

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tsipras kammenos grece

tsipras kammenos grece

Il y a ceux qui sont stupéfaits et qui ont la gueule de bois ; il y a aussi ceux qui entonnent l’air du « j’vous l’avais bien dit ». L’alliance de Tsipras avec les Grecs Indépendants a presque gâché la fête médiatique qui battait pourtant son plein depuis dimanche soir.

Parmi les premiers, on compte Sylvain Bourmeau. L’ex directeur-adjoint de la rédaction de Libé, aujourd’hui producteur à France Culture, regrette que Syriza n’ait pas plutôt choisi les pro-européens centristes de To Potami. D’ailleurs, la très techno porte-parole du PS, Juliette Méadel, dit la même chose. Ces gens-là veulent bien lutter contre l’austérité mais seulement avec l’appoint de partis qui sont favorables… à l’austérité. Comprenne qui pourra.

Parmi les seconds, il y a Jean Quatremer ou Jean-Michel Aphatie. Ils n’ont pas dansé de joie dimanche soir. Parce que l’Europe, c’est sacré et que Syriza c’est l’extrême gauche naturellement vouée à s’allier avec l’extrême droite – la coalition rouge-brune inscrite dans les gènes deux deux partenaires !  C’est d’ailleurs le refrain entonné par certains élus UMP comme la députée de Marseille Valérie Boyer. À cette dernière, nous avons fait remarquer que la Nouvelle Démocratie de Samaras, partenaire européen de son propre parti, s’était alliée avec le LAOS, proche du FN version Jean-Marie. Alors que Panos Kammenos, nouveau ministre de la Défense du gouvernement Tsipras, est un intervenant régulier des congrès de Dupont-Aignan. Quand Samaras et le PASOK formaient une coalition avec les amis de Jean-Marie Le Pen, Quatremer et Aphatie se faisaient plus discrets. Mais c’était pour la bonne cause européenne, n’est-ce pas ?

Pour trouver enfin du bon sens, il faut lire l’excellent Romaric Godin, de La Tribune. D’après ce dernier, les négociations avec l’Union européenne auraient été terminées avant d’avoir débuté si Tsipras avait fait le choix de To Potami : « […] son leader, Stavros Theodorakis, avait mis comme condition sine qua non de son alliance tout refus a priori de rupture avec l’Europe. Pour Alexis Tsipras, c’eût été accepter de courir le marathon avec un poids accroché au pied ou jouer au poker avec son jeu découvert. Négocier avec la troïka en refusant d’emblée la rupture signifiait accepter les conditions de cette dernière […]. Restait donc seulement l’ANEL. Cette formation a en effet bien des défauts et bien des différences avec Syriza. Mais, comme Alexis Tsipras, Panos Kammenos, veut en finir avec la troïka et le poids de la dette. Sur ce point, l’accord est parfait. Mieux même, une telle alliance envoie un message ferme à l’Europe : il n’y aura pas de compromis sur l’essentiel de ce qui a été promis aux Grecs. » En quelques lignes, tout est dit. Tsipras fait de la politique. Il est vrai que ce comportement, mis à part chez les extra-terrestres Merkel et Poutine, est bien rare en Europe depuis quelques années.

Pourrons-nous nous empêcher également de sourire devant cette déclaration embarrassée d’Alexis Corbière qui explique qu’il faudra peut-être changer les institutions (trop parlementaires ?) grecques pour éviter de se trouver à nouveau dans cette situation gênante de voir leur champion fricoter avec des souverainistes de droite ? Copier la Ve République française, Alexis ? La convention pour la 6e République attendra…

Pourrons-nous nous empêcher de pouffer, enfin, devant la composition gonflée à la testostérone du gouvernement Tsipras ? Six femmes, dont aucune de plein exercice, sur quarante ministres.  Et se rappeler des tweets enthousiastes de la fondatrice d’Osez le féminisme pour Syriza toute la semaine dernière. À  l’heure où ses lignes sont rédigées, pas de trace du Premier ministre grec dans la dernière création de Caroline De Haas, le pilori post-moderne et anti-sexiste Macholand. Selon les critères de la maison, il y mériterait pourtant la une. La parité, pour Alexis Tsipras, ce n’est pas tout à fait prioritaire.

En Grèce, c’est sûr, la Politique est de retour. Imaginez la tête de tous ces gens si elle revenait aussi en France !

*Photo : REX/REX/SIPA. REX40352613_000002. 

Libération d’Auschwitz, Russie et URSS

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auschwitz poutine russie

auschwitz poutine russie

C’est le ministre des Affaires étrangères de Pologne qui dit qu’Auschwitz, c’était les Ukrainiens qui l’ont libéré, puisque les troupes qui sont entrées dans le camp dépendaient du « 1er front d’Ukraine ». Y a-t-il eu une protestation de l’Europe contre ces propos ? Une demande collective faite à la Pologne de mettre ce ministre dehors ? Je n’ai pas l’impression.

Folie de la décomposition, la folie nationaliste. —.Depuis que j’ai vu qu’il y avait eu un défilé de l’armée israélienne à Auschwitz, je peux m’attendre à tout. L’onction d’Auschwitz pour justifier la politique de Lieberman et de Netanyahou, et, avant eux, celle de Sharon. On dit en russe : « мертвые сраму не имут » — les morts n’ont pas de honte, ne ressentent pas la honte. Je pense que si, bien sûr. Puisque, les morts, nous les portons en nous, et que, nous, la honte, elle fait partie de nos vies. — Evidemment, Auschwitz n’a pas été délivré par les « Russes », en tant que « Russes », mais par les Soviétiques, par une armée multinationale — par tous les peuples de l’URSS, et, dans une cérémonie normale, il faudrait que tous les anciens pays de l’URSS soient représentés. Ils ne le seront pas.

Quand mon père, jeune juif français d’origine polonaise, a adhéré au Parti Communiste, — il ne l’a pas seulement fait parce qu’il croyait en l’avenir radieux offert au monde par le camarade Staline, il l’a fait parce que, s’il était encore vivant, il le devait aux millions et aux millions de morts de l’Armée Rouge, au sacrifice de tout un pays. Et ça, même aujourd’hui, ça reste vrai. — Un de ses oncles (mais il ne le savait pas), officier dans l’armée polonaise en 39, avait choisi de se rendre aux Soviétiques plutôt qu’aux Allemands, et il avait disparu — on a tout lieu de penser qu’il a été assassiné à Katyn. Mais, c’est, sans aucune exception, toute la famille de mon père (du côté de son père et de sa mère) qui avait disparu en 1945. Tous ceux qui étaient en Pologne. Certains autres, cachés en Belgique ou en France, ont pu survivre).

On parlait, dans mon enfance, des vingt millions de morts soviétiques. Il semble qu’il y en ait eu 27 millions. — De morts. Sans compter les blessés, les gens détruits intérieurement — et sans compter les gens emprisonnés ou dans les camps en Sibérie. Hier, juste comme ça, j’ai compté le nombre de jours de guerre traversés par les « Russes », comme on dit — par les gens qui ont vécu en URSS. Ça fait plus ou moins 1800 jours. Divisez 27 millions par 1800, vous arrivez à 15.000 morts par jour.

J’avais vu passer ça, un jour — dans un reportage, russe (fait au début des années 2000, quand il était encore possible de dire quelque chose). Vous savez quelle était l’espérance de vie moyenne d’un soldat soviétique à Stalingrad ? — 24 heures.

Et la façon dont Staline a traité les prisonniers ? — ceux qui ont survécu aux camps allemands (puisque Staline n’avait pas signé la convention de Genève), considérés comme des lâches et des traîtres, ont, pour la plupart, été envoyés directement en Sibérie. Et la façon dont, en URSS, après-guerre, on a traité les gens qui avaient vécu sur un territoire occupé par les Allemands — c’est-à-dire ceux qui avaient survécu à l’occupation ? Eux aussi (et il s’agissait de dizaines de millions de personnes), étaient considérés comme des agents potentiels des nazis, ou de qui vous voulez.

Et les viols systématiques, en Pologne et en Allemagne, au fur et à mesure de l’avancée de l’Armée rouge ?… On parle de plusieurs millions de femmes violées.

Et, en même temps, oui — c’est l’Armée rouge, c’est le peuple soviétique tout entier (je le dis comme ça) qui a fait qu’Hitler a pu être vaincu. Et l’héroïsme — extraordinaire — et ordinaire des gens. Ou pas l’héroïsme, mais, juste, cette sensation qu’il n’y avait pas moyen de ne pas se battre, parce que ce qui était en jeu dépassait, de très loin, toute vie individuelle.

Le fait est qu’en Russie, dans la civilisation russe, « l’individu », ça n’a jamais existé. Jamais on n’a pris en compte la valeur de la vie humaine. De la vie d’un seul homme. A aucun moment de l’histoire de ce pays. Ce n’est pas pour rien que le verbe être, au présent, n’existe pas en russe — son emploi est uniquement liturgique, réservé à Dieu.

Et quelle violence dans la société — quelle violence entre les gens. Et, là encore, de tout temps.

Et, en même temps, cette chaleur humaine — des gens.

Poutine est Poutine. Il est considéré comme ennemi, il est un ennemi. Il se dresse en ennemi, pour garder le pouvoir, et continuer à piller le pays. Lui, après les autres. Mais qu’il ne soit pas présent à la cérémonie des 70 ans de la libération d’Auschwitz, c’est pire qu’une honte. Si, lui, il n’y est pas, aucun chef d’Etat ne devrait y être.

Retrouvez cet article sur la page Facebook d’André Markowicz.

*Photo : VILLARD/SIPA. 00703017_000035.

Arabie saoudite : une fin de règne annoncée?

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arabie saoudite iran daech

arabie saoudite iran daech

Quelques jours après s’être retrouvés à Paris puis à Davos, les grands de ce monde se sont succédé au chevet de la gérontocratie saoudienne, gardienne des lieux saints de l’islam et plus affaiblie que jamais.

Tout change mais rien ne change à Riyad. Certains observateurs avisés ont noté que la mort du Roi Abdallah était un non-événement. Il y a bien longtemps que le successeur de Fahd a quitté la scène politique. La nomination du ministre de l’intérieur comme futur héritier, le jeune Ben Nayef (seulement 55 ans!), s’avère plus notable que l’avènement de Salmane et Moqren, déjà âgés.

La monarchie saoudienne semble solide parce qu’elle est par nature ancrée dans la structure tribale du monde arabo-musulman. Mais la monarchie n’échappe pas aux luttes de partis, aux coteries et aux intrigues de cour. Les descendants d’Ibn Saoud sont tellement nombreux que les luttes d’influence entre les différentes branches du conseil d’allégeance paralysent toute évolution substantielle du royaume. Puisque la loi salique ne s’applique pas, chaque clan mène sa propre politique. Mais en matière de liberté d’expression, c’est l’unanimité. Arrêté par une justice saoudienne qui n’a rien à envier à l’Etat islamique, un blogueur saoudien, Raef Badawi, attend toujours ses coups de fouet dans une geôle royale.

Ces dernières années, ce régime immuable a lutté de toutes ses forces contre les velléités de renouveau portées par le printemps arabe. Il a finalement réussi à endiguer la vague puissante des Frères musulmans venue de Doha et du Caire. Mais la priorité est au combat contre  l’influence croissance de l’Iran. De ce point de vue, le bilan de la monarchie wahhabite se révèle nettement moins favorable. Non seulement l’Iran s’est rapproché de son plus proche allié, les Etats-Unis, mais les réactions saoudiennes contre les ingérences chiites en Irak, en Syrie et au Yémen ont toutes échouées. Le seul succès de la « diplomatie » saoudienne a été obtenu par la force, par la répression sanglante des révolutionnaires chiites de Bahreïn.

À l’échelle régionale, en jouant les djihadistes contre les chiites, l’Arabie saoudite a fini par être encerclée par ces deux forces ennemies. Le Premier ministre chiite Maliki parti, Abadi lui a succédé à Bagdad. Après trois ans de politique du pire, les ambitions de l’Etat islamique obligent l’Arabie saoudite à revoir sa politique en Syrie. S’appuyer sur les djihadistes pour évincer Assad a été suicidaire, et à force de jouer avec le feu, Riyad commence à se brûler les doigts, comme l’a mrouvé la mort d’un général saoudien à un poste-frontière attaqué début janvier par Daech.

Au Yémen, le lâchage fin 2011 d’Ali Abdallah Saleh, chef d’Etat chiite d’obédience zaydiste mais assez coopératif, amène aujourd’hui Riyad à un choix impossible: les milices houthis soutenues par l’Iran ou Al-Qaïda ? L’encerclement chiite a longtemps été une peur obsidionale de l’Arabie saoudite. Mais ce scénario a été si maladroitement combattu qu’il a fini par se réaliser: sur sa frontière nord comme sur son flanc sud, l’Arabie saoudite doit se protéger derrière des clôtures infranchissables.

Un isolement stratégique qui tombe au plus mal car depuis de nombreuses années le Golfe perd des parts de marché en hydrocarbure au profit de l’Afrique, de la Russie de l’Amérique du Sud mais aussi de l’Amérique du Nord où de nouveaux gisements de schiste sont exploités. Pour casser cette concurrence, les Saoud ont dû ouvrir les vannes.

De sorte que les fondements de l’alliance américano-saoudienne se délitent. Obama, beaucoup plus imperméable que son prédécesseur au lobby pétrolier texan, voudrait tirer les leçons du 11 septembre. Il connaît bien la culture musulmane et ne peut que se méfier du radicalisme wahhabite.

En un sens, la politique de pivot américain vers l’Asie est une manière polie de s’éloigner un peu plus de cette ploutocratie vieillissante et largement incapable de faire évoluer le Moyen-Orient dans la bonne direction.

*Photo : Uncredited/AP/SIPA . AP21682907_000002.

Michéa répond aux chasseurs de sorcières

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michea corcuff amselle

michea corcuff amselle

Jean-Claude Michéa est philosophe. Il a récemment publié un livre d’entretiens croisés avec Jacques Julliard, La Gauche et le Peuple (Flammarion, 2014).

Daoud Boughezala : Pourvu de sa machine à remonter le temps, Philippe Corcuff vous catapulte dans les années 1930 en vous rapprochant du « postfascisme », tandis que Jean-Loup Amselle fait de vous l’un des nouveaux « Rouges-Bruns ». Un tel lynchage marque-t-il la vengeance du « parti de demain » à l’encontre des empêcheurs de penser en rond ?

Jean-Claude-Michéa : Guy Debord disait de la société libérale qu’elle entendait être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. D’où la nécessité idéologique qui est la sienne de définir en permanence une figure politique du pire, que cette figure corresponde à une réalité effective (la Russie de Staline, l’Allemagne nazie) ou qu’elle soit délibérément fabriquée par la machine médiatique et universitaire. Pendant la plus grande partie du xxe siècle, c’est l’invocation rituelle de la « main de Moscou » – bel exemple, au passage, d’une « théorie du complot » – qui a ainsi permis de discréditer a priori toutes les tentatives des classes et des peuples opprimés pour se défaire de la domination capitaliste, qu’il s’agisse, par exemple, de l’Iran de Mossadegh, du Congo de Patrice Lumumba ou du Chili de Salvador Allende. Naturellement, la chute de l’empire soviétique allait contraindre les évangélistes libéraux à revoir entièrement leur copie. C’est dans ce nouveau contexte géopolitique – qui est aussi celui de la conversion accélérée de la gauche au libéralisme de Frédéric Bastiat – que l’ancienne rhétorique maccarthyste a progressivement cédé la place à l’idée selon laquelle toute critique de la dynamique modernisatrice du capitalisme devrait dorénavant être médiatiquement présentée comme « réactionnaire », « conservatrice » ou « passéiste »[1. Dans une lettre de 1993, Debord précisait que les progrès à venir de la société du Spectacle auraient pour cadre privilégié la lutte contre « le racisme, l’anti-modernisme et l’homophobie ».]. Ou même, pour les moutons les plus enragés du troupeau, comme le fait d’abominables « Rouges-Bruns » – libre adaptation moderne du vieux concept d’« hitléro-trotskystes » – puisant leur véritable inspiration dans les sinistres années trente..[access capability= »lire_inedits »]
De ce point de vue, les pamphlets d’Amselle et de Corcuff (le premier du genre avait été commandé à Daniel Lindenberg, en 2002, par la fondation Saint-Simon) s’inscrivent clairement dans cette nouvelle orientation stratégique de la classe dominante. Tout au plus, observera-t-on qu’Amselle a sans doute poussé le bouchon un peu loin, au risque d’apparaître contre-productif aux yeux même de ses commanditaires. Il faut dire que parmi les penseurs qui ont, selon lui, contribué à préparer, d’une façon ou d’une autre, le « racisme qui vient » – et le règne concomitant des « nouveaux Rouges-Bruns » – on trouve aussi bien Karl Marx et Joseph Proudhon que Claude Lévi-Strauss, Philippe Descola, Noam Chomsky, Louis Dumont, Pierre Clastres, Marshall Sahlins, Marcel Mauss, Alain Caillé, Serge Latouche, Pier Paolo Pasolini, Antonio Gramsci (ce dernier parce qu’il aurait, selon Amselle, « idéalisé la paysannerie ») et même Frédéric Lordon. Ainsi – bien sûr – que les partisans de l’écologie, de la décroissance et les « anarchistes de tout poil ». Comme vous le voyez, je ne suis donc pas en si mauvaise compagnie !.

Oublions ces excès. En vous reprochant d’essentialiser « le bon peuple », censé être l’éternel dépositaire de la « décence commune », Amselle ne touche-t-il pas votre talon d’Achille ?

Si tant d’universitaires de gauche m’attribuent spontanément une vision aussi platonicienne du peuple – je laisse évidemment de côté le cas des falsificateurs professionnels – c’est, en général, parce qu’ils ne parviennent toujours pas à comprendre que l’idée orwellienne selon laquelle les « gens ordinaires » (à la différence des élites) restent encore globalement attachés – dans leur vie quotidienne – aux principes minimaux de la « décence commune » n’implique en rien que leur conscience politique ne puisse être simultanément aliénée. On peut assurément être « quelqu’un de bien » – c’est-à-dire loyal et généreux dans ses rapports avec ses proches – tout en souscrivant, par ailleurs, au culte de la « croissance » et de la consommation, en absorbant naïvement tous les discours officiels sur la « nécessité » des réformes libérales, voire en entretenant sur des cultures plus lointaines un certain nombre de préjugés ethnocentriques. Tout ce qu’on peut dire – et Orwell ne disait rien de plus –, c’est qu’un mouvement politique qui tournerait ostensiblement le dos (que ce soit au nom de son « relativisme culturel », de l’idée que « le monde bouge » ou de la croyance selon laquelle « la fin justifie les moyens ») à l’idée populaire qu’« il y a des choses qui ne se font pas » – comme, par exemple, manquer à sa parole ou aux devoirs élémentaires de l’amitié – finira toujours, tôt ou tard, par trahir la cause du peuple.

Les anthropologues de la déconstruction n’ont peut-être pas tort de renvoyer des abstractions telles que le « peuple », la communauté et l’identité collective aux limbes d’un passé idéalisé : que cela nous plaise ou non, nous vivons à l’ère de l’individu…

Vous semblez oublier que les sciences sociales s’étaient justement constituées, à l’époque de Durkheim et de Mauss, pour réagir au mythe libéral selon lequel une société pourrait réellement fonctionner sur la base d’un simple accord noué entre des individus « indépendants par nature » et qui, pour reprendre la formule ironique de David Graeber, auraient librement décidé, un beau jour, d’« échanger des peaux de castor » plutôt que de « continuer à s’entretuer ». Or c’est bien à ce mythe libéral qu’Amselle a curieusement  choisi de revenir. De là, bien sûr, son axiome récurrent : « la culture n’existe pas, il n’y a que des individus » (axiome dans lequel on reconnaîtra évidemment un hommage à peine déguisé à la célèbre maxime de Margaret Thatcher : « la société n’existe pas, il n’y a que des individus »). Une fois admis ce dogme thatchérien, il devient alors clair que toute tentative d’« analyser les faits sociaux en termes de communautés » (les Peuls, les Inuits, les Yanomanis, mais aussi la culture ouvrière, la communauté musulmane ou la musique afro-américaine) est condamnée à tomber dans le « piège identitaire » et donc, tôt ou tard, à cautionner les dérives « rouges-brunes ». Pour Amselle, une telle démarche prend nécessairement appui, en effet, sur le mythe d’une « essence éternelle » censée définir chaque ensemble culturel particulier, alors que la moindre observation concrète prouve, au contraire, que toutes les « communautés » évoluent en permanence, sans jamais cesser d’incorporer des apports étrangers, voire, dans certains cas, de se « métisser » entre elles. « Il me semble difficile, écrit-il par exemple, de définir a priori ce que pourrait être la culture d’un peuple français éternel dès lors que le couscous a remplacé la poule au pot du dimanche. » (Faut-il en déduire que le peuple français avait déjà cessé d’exister au xviiie siècle, lorsque la pomme de terre était définitivement entrée dans son alimentation ?) Ce qui frappe ici –  comme Lévi-Strauss lui en avait d’ailleurs fait cruellement la remarque – c’est, bien sûr, l’incroyable pauvreté philosophique de cette vision de l’identité culturelle. Il ne vient jamais à l’esprit d’Amselle, en effet, qu’une chose puisse demeurer relativement « la même » – les anciens Grecs citaient déjà l’exemple des fleuves – tout en changeant perpétuellement de forme et de contenu. Et sans même se donner la peine d’ouvrir un seul livre de Vincent Descombes – qui est pourtant, en France, le philosophe qui a étudié avec le plus de sérieux cette question de l’identité –, il aurait pu au moins réfléchir un instant à la célèbre réponse que George Orwell opposait déjà, dans Le Lion et la Licorne, à tous les Amselle de son temps : « Qu’est-ce que l’Angleterre de 1940 peut bien avoir en commun avec celle de 1840 ? Mais aussi, qu’avez-vous de commun avec l’enfant de cinq ans dont votre mère garde précieusement une photographie ? Rien, si ce n’est que vous êtes la même personne. » Pour mesurer à quel point un tel nominalisme est particulièrement absurde, il suffit, du reste, d’en transposer le principe à l’univers du langage. Personne ne contestera, en effet, que la langue française soit apparue à un moment donné de l’histoire (elle n’existe évidemment pas « de toute éternité »), ni qu’elle n’ait cessé, depuis lors, d’évoluer dans son lexique, sa syntaxe et son orthographe, ni d’incorporer en permanence quantité d’éléments étrangers. Pour autant, y aurait-il le moindre sens à en conclure que la langue française n’existe pas et que tout combat politique destiné à en défendre le génie particulier est nécessairement « fasciste » ? Le paradoxe – mais il n’est qu’apparent –, c’est que cet effroi incessant, que Jean-Loup Amselle nous dit éprouver devant toute idée de culture commune ou de sentiment d’appartenance (dans sa volonté ultra-libérale d’en finir avec tous ceux qui voudraient « s’opposer à l’ouverture à tout vent de l’économie de notre pays », il va même jusqu’à comparer la marinière d’Arnaud Montebourg à la « quenelle » de Dieudonné), le conduit à son tour à s’embourber dans des contrées idéologiques pour le moins marécageuses. À partir du moment, en effet, où il ne saurait exister la moindre « communauté musulmane » ni la moindre « culture juive » (s’il « n’existe que des individus », ce sont bien là des concepts « essentialistes » et donc virtuellement « fascistes »), comment pourrait-on encore s’étonner de la morale politique à laquelle notre veuf inconsolé de la Dame de fer se découvre finalement contraint d’aboutir ? « Davantage que l’antisémitisme ou l’islamophobie, écrit-il ainsi, me paraissent donc être plus néfastes encore leurs figures symétriques et inverses : le philosémitisme et l’islamophilie » (qu’est-ce donc que ce peuple juif – tient-il même à préciser – « que l’on aurait à “aimer” » ? »). Au vu de cette conclusion assez inquiétante, je ne suis pas sûr que Jean-Loup Amselle soit vraiment l’intellectuel de gauche le mieux placé pour s’arroger le droit de dénoncer urbi et orbi tous ces nouveaux « Rouge-Bruns » qui – à l’en croire – monopolisent aujourd’hui l’exercice de la parole.

S’il reste un peuple français, une partie croissante de celui-ci se reconnaît dans votre critique du « libéralisme libertaire ». Pourtant, votre œuvre s’inscrit dans une certaine tradition socialiste libertaire. Ne devrait-on pas réhabiliter ce beau mot de libertaire ?

Face au brouillage idéologique orchestré par les nouveaux chiens de garde, il devient effectivement urgent de réapprendre à distinguer le véritable esprit libertaire de ses innombrables contrefaçons libérales. Sous peine de finir par confondre Nestor Makhno et Pierre Kropotkine avec Milton Friedman et Pierre Bergé (à l’image, par exemple, de ces étranges « libertaires » néo-eugénistes qui défendent aujourd’hui la « PMA pour tous », quitte à devenir ainsi la nouvelle avant-garde militante du meilleur des mondes). La sublime Colette Magny avait pourtant répondu par avance à tous ces savants confusionnistes. « Lorsque l’humanité sera enfin sage, chantait-elle en 1965, nous passerons de la compétition dans l’individualisme, à l’individualité dans la coopération. » Je n’ai rien à ajouter, bien sûr, à une formule d’une telle précision philosophique. Sinon, peut-être, cette autre formule attribuée à Churchill : « La prochaine fois que le fascisme reviendra, ce sera sous le masque de l’antifascisme. »[/access]

*Photo : Hannah.

La Gauche et le peuple

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Elections grecques : rhétoriciens 1 – banquiers 0

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Les Grecs viennent de réinventer la démocratie, et ce n’est pas rien. Et cette fois, il s’agit bien d’une volonté populaire, excédée de voir la « troïka » gouverner chez eux, et les banques allemandes (pour l’essentiel) se faire du gras sur le dos du peuple le plus maigre d’Europe.

Reste à voir, si ce sera suffisant pour impulser en Europe une théorie des dominos — l’Espagne de Podemos d’abord, peut-être, puis de proche en proche… Et ce n’est pas une question de Gauche / Droite, mais de souveraineté ou de servitude volontaire.
Quelques eurocrates doivent concocter déjà dans les laboratoires bruxellois leur riposte (David Cameron a réagi avec l’honnêteté du laquais de banquier qu’il est, pendant que Hollande, qui ne l’est pas moins, s’emberlificotait dans des circonvolutions linguistiques). La dette grecque a été cadenassée — au moment même où la BCE efface allègrement, d’un trait de plume, ce qu’elle veut bien effacer, peut-être par peur d’une contagion. Il y aura dans les jours à venir un poker menteur intéressant. Alexis Tsipras n’a pas d’autre carte en main que le chantage à la contagion, et le passage de l’Espagne à gauche — une vraie gauche qui ne contorsionne pas du croupion en tentant de battre le record du monde de reptation — serait une nouvelle autrement lourde pour les affameurs des peuples.

Après tout, l’Europe l’a cherché. Quelque part derrière la bureaucratie bruxelloise, qui ces temps-ci se définit d’ailleurs à Berlin, l’idée de souveraineté continuait à vivre. C’est cette idée que Tsipras peut mettre sur la table : vous me renégociez ma dette — vous avez suffisamment engrangé de bénéfices indus —, ou le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes gagnera tous les pays en crise du continent. Ah, cela fâche la City et la Bundesbank ? Eh bien je m’assois dessus.

Et ce ne fut pas simple. Les journaux européens, dans leur ensemble, ont tiré à boulets rouges depuis trois mois sur l’hypothèse d’une victoire de Syriza. Le journal officiel français, je veux dire Le Monde, a multiplié les articles pour expliquer qu’un « mauvais vote » grec était porteur d’apocalypse. On aurait cru entendre Harpagon se plaindre de la disparition prochaine de sa cassette. Les journaux grecs, tous entre les mains de ce que l’on appelle là-bas les oligarques, avaient systématiquement sous-estimé dans des sondages bidon le pourcentage de Grecs susceptibles de se lancer dans l’aventure. Mais bon, ce peuple a vaincu les Perses, et Darius ou Xerxès étaient autrement coton qu’Angela Merkel. Tsipras vient de remporter une seconde fois Salamine.
Je ne peux m’empêcher de penser (Thucydide, sors de ce corps !) qu’il y a là un énième combat entre les Lumières et les Barbares. D’un côté le peuple le plus rhétoricien d’Europe. De l’autre, des gens qui parlent chiffres.
Et seules les putes sont séduites par les économistes ; aux autres, il faut des amateurs de beau langage.
Ce ne serait pas mal que dans des temps prochains, l’Europe entière se remette à parler grec — ou, si l’on préfère, que chacun recommence à parler sa langue.

PS. Le regretté Charb avait exprimé for éloquemment les bonnes manières de la « troïka » envers les Grecs. Je lui laisse donc la parole, pour finir.

charb grece crise

Arabie Saoudite : notre irremplaçable allié?

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arabie saoudite france usa

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«L’Arabie saoudite est pour nous, monde occidental, un allié irremplaçable » affirme en ouverture l’éditorial du journal suisse Le Temps au lendemain de la mort du roi Abdallah. Il atténue cet axiome d’une série de mais, mais des mais aussi délicats que les doigts d’un démineur sur le nez d’une bombe.

Cette phrase, venant d’un quotidien suisse aussi correct et aussi bien noué que le nœud de cravate d’un banquier, mérite un peu de méditation. Décortiquons-la en commençant par la fin.

1) Si l’Arabie saoudite est un allié irremplaçable, c’est que les droits de l’homme et la démocratie sont, eux, remplaçables. Or c’est toujours au nom des droits de l’homme et de la démocratie que les médias du mainstream moralisateur occidental — au sein desquels Le Temps de Genève pourrait faire figure de mètre étalon — approuvent voire encouragent les interventions des États-Unis et de l’OTAN aux quatre coins du monde. Les républiques corrompues mais plus ou moins laïques du Moyen-Orient sont remplaçables — et du reste remplacées. La théocratie iranienne est hautement remplaçable. L’anarchie afghane est remplaçable (par une anarchie d’importation, soit). Mais le royaume des coupeurs de têtes, des fouetteurs et lapideurs de femmes, ce pays de Cocagne rétrograde où l’on risque gros à affirmer que la terre n’est pas plate, lui, il est… irremplaçable !

Si, donc, l’Arabie féodale, fondamentaliste, misogyne, inégalitaire et violente des Saoud, cette Arabie mère d’Al-Qaïda et de Daech qui finance le terrorisme mondial dans une mesure bien plus massive que n’importe quel autre pays connu, est réellement un allié irremplaçable de l’Occident, c’est que toutes les valeurs dont ce même Occident s’enorgueillit et dont il se sert de brevet pour policer la planète ne sont que du pipeau. De la verroterie pour indigènes. Des effets de prestidigitation. Une recréation de Tartuffe à l’échelle planétaire.

Certes, le constat n’est pas nouveau. Le grand dissident Chomsky le clame dans le désert depuis bientôt un demi-siècle. Alexandre Zinoviev l’avait constaté sitôt qu’il eut posé le pied à l’ouest du rideau de fer et en avait conclu, logiquement, à l’identité de nature des deux régimes qu’il séparait. La propagande russe, iranienne, chinoise ne cesse de le ressasser, c’est même son argument le plus facile contre l’impérialisme occidental. Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais… Cela allait sans dire, mais cela va mieux en le disant. Sauf qu’une fois que c’est dit, le voile commode de l’hypocrisie tombe et l’on est obligé de s’avancer à visage découvert.

2) …pour nous, monde occidental… — Que fait-il là, ce nous ? Cette marque d’intégration au système ambiant est lourde de sens lorsqu’on la voit surgir chez des journalistes qui se font d’ordinaire un point d’honneur de rester au-dessus de la mêlée. Ils l’utilisaient surtout dans les moments d’indignation collective : « Nous ne pouvons rester les bras croisés face au massacre en XXX, à l’épuration ethnique chez ZZZ ». Dans les cas où l’intégrité morale du « système » apparaît douteuse — comme elle l’est, nettement, dans le cas du mariage cynique avec l’Arabie —, on préfère prudemment garder ses distances. Ici, on y va cash! Nous sommes associés à des coupeurs de têtes fanatiques ! Et alors ? Ils nous sont irremplaçables…

Ce nous, monde occidental utilisé dans le contexte de la plus profonde compromission morale, politique et même sécuritaire de la classe dirigeante occidentale donne à réfléchir. Il dénote une Gleichschaltung avancée du système politico-médiatique. L’une des plus puissantes anti-utopies qu’ait produites la littérature, la vision que Zamiatine eut dès 1920 de l’essence du totalitarisme, était sobrement intitulée Мы (Nous, en russe, traduit chez Gallimard par Nous autres). Lorsqu’un même « nous » unit la salle de rédaction du Temps à Genève au Bureau Ovale et au Pentagone, c’est qu’on est en train de construire, en face, un eux tout aussi compact et menaçant et que la pensée différenciée laisse la place à une logique de masse. Us and Them (Pink Floyd) sont les pronoms de la guerre. Mais laissons au rédacteur du Temps le bénéfice du doute : peut-être faisait-il de l’ironie ?

3) L’Arabie saoudite, qu’est-ce au fond ? C’est à la fois un irremplaçable bailleur de fonds pour l’Empire occidental, et un véritable phare de l’obscurantisme dans le monde musulman — si j’ose me permettre cet oxymoron. Les mouvements, les idées et les conflits financés par l’Arabie saoudite imprègnent de plus en plus la civilisation de l’islam et contribuent à la dresser contre le reste du monde. Le rédacteur du Temps a raison : « C’est bien l’islamisme qui pose problème, c’est-à-dire une interprétation étriquée de l’islam mise au service de visées politiques. Or, l’alliance conclue entre le salafisme religieux et les wahhabites en est la source première. » Et c’est avec ça que nous demeurons alliés contre vents et marées ? C’est autour de ça que les dirigeants du monde occidental s’agglutinent lorsque l’obscurantiste en chef décède, comme des vassaux sur le catafalque de leur suzerain ?

Dans quel chaudron de sorcière a-t-on bien pu décanter un tel amalgame, sceller une alliance aussi corrosive, où les pays qui ont inventé les droits de l’homme ont englouti leur honneur, leurs valeurs et leur raison d’être ?

L’origine du pacte est connue : le deal pétrole-contre-protection signé en 1945 entre Roosevelt et le roi Abdelaziz Ibn Saoud, fondateur du royaume et père de feu Abdallah. Les motivations américaines sont claires comme de l’eau de roche. Mais s’est-on jamais demandé ce que les Arabes avaient alors en tête et ce qu’ils pensaient de leurs nouveaux alliés ?

L’historien des civilisations, diplomate et conférencier Amaury de Riencourt fut, en février 1947, l’un des premiers Occidentaux admis à Riyad en tant qu’émissaire britannique. La cité archaïque qu’il découvre avec émerveillement semble encore sortir des Mille et Une nuits. Dans ses mémoires, il a laissé un portrait empreint de respect et même d’admiration du premier roi séoudien, qui fut en premier lieu un grand homme de guerre. L’hospitalité d’Ibn Saoud est simple et généreuse, comme ses manières. Sa parole est sacrée. La puissance pétrolière naissante est encore profondément ancrée dans l’existence austère des bédouins. Mais Amaury nous relate en détail un incident cocasse et éloquent. Un soir, il est invité à un banquet donné par le roi pour un groupe d’hommes d’affaires et d’ingénieurs pétroliers américains. En arrivant dans la cour du palais, il découvre un spectacle ahurissant :

« Des hommes s’agitaient comme des Amérindiens se préparant à la guerre : bien qu’ils fussent habillés en Arabes, je reconnus sans peine les patrons américains d’Aramco qui se comportaient comme si on les avait amenés dans le Far West, au campement de Taureau Assis ou de Nuage Rouge (…) Je me souviens que l’un des deux Américains disait à l’autre : « Je crois savoir que nous allons être placés auprès du roi. De quoi va-t-on bien pouvoir parler ? Il n’aime ni l’alcool, ni le tabac, ni la musique. L’autre répondit : « Mais il aime les dames. Parlons donc des femmes ».»

Avec un humour rentré, mais aussi une horreur perceptible, l’agent franco-britannique relate la suite du dîner, une fois les invités d’honneur installés auprès du roi :

«S’étant raclé la gorge, l’un des Américains demanda : « Majesté, j’ai entendu dire que vous aimiez les femmes. » Je risquai un bref regard du côté de l’interprète, qui semblait profondément embarrassé et qui bredouilla n’importe quoi en arabe. L’autre Américain, sentant que le message n’avait pas passé, reformula la question. Face à tant de détermination, l’interprète se résolut, au moins, à résumer la teneur des questions. Le visage du roi se pétrifia. Il n’eut plus aucun échange avec les Américains jusqu’à la fin du dîner. »[1. Amaury de Riencourt, A Child of the Century, Honeyglen, 1996, pp. 137-138.]

En 1945, l’une des sociétés les plus archaïques au monde a conclu un mariage de raison avec la modernité dans sa version la plus impudente et la plus cuistre. Depuis, le ménage a vécu dans un mépris mutuel complet, chaque partie s’efforçant cyniquement de tirer le plus grand avantage possible de l’autre. Soudain bénéficiaires d’un flot d’argent incommensurable, les Saoudiens ont adopté les attributs les plus voyants de la civilisation moderne — technologie et consommation effrénée — tout en conservant sous verre leurs croyances et coutumes, de plus en plus décalées et déracinées au fil du temps. La manne pétrolière a cristallisé cette société dans sa structure féodale et ses croyances et, comme un signe de faveur céleste, sanctifié la dynastie régnante. Tel est donc le tandem initié depuis 1945 : deux ambitions de domination planétaire sous-tendues par la conviction d’une mission divine et opposées par une haine mutuelle irréconciliable.

Les pays d’Europe occidentale auraient pu, auraient dû s’écarter de ce couple satanique à la première occasion et se construire une géopolitique et une stratégie énergétique indépendantes. Avec l’UE, au lieu de réaliser leur souveraineté, ils ont choisi la voie contraire. Ils seront les premiers à faire les frais du divorce sanglant, ou à faire soumission si les maîtres s’entendent à prolonger leur irremplaçable alliance sur le dos de leurs valets.

 *Photo : YOAN VALAT/POOL/SIPA. 00702761_000001. 

Syriza/Podemos : les faux jumeaux

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podemos syriza tsipras

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La Grèce et l’Espagne ont en commun d’avoir souffert des rigueurs de la dictature militaire avant de rejoindre, au cours des années 1980, la Communauté Économique Européenne. À Athènes et Madrid, la crise économique a entraîné un chômage de masse, sur le point de rebattre les cartes de la politique : des partis issus de la gauche radicale sont en passe d’y imposer la renégociation des dettes, une politique keynésienne de relance et le retour de la souveraineté nationale.

Tout semble donc lier indéfectiblement Grèce et Espagne. Jusqu’aux visages de ceux qui incarnent le changement aux yeux de la presse internationale : deux jeunes leaders à peine quadras, le nouveau Premier ministre grec Alexis Tsipras et son possible futur homologue espagnol Pablo Iglesias. Sous leur direction, entend-t-on déjà, l’Europe du Sud connaîtra un nouveau printemps des peuples.

Or, malgré les apparences, Syriza et Podemos sont deux mouvements aux histoires, aux structures et aux stratégies opposées. Syriza, dont le nom signifie « coalition radicale de gauche », est une alliance politique dont la forme juridique actuelle ne remonte qu’à juin 2012. Une dizaine de mouvement se sont alors fédérés afin de profiter au mieux du mode de scrutin proportionnel qui désavantage les petites formations.

On l’a vu sur les places d’Athènes, même si elle vient de s’allier avec les cousins grecs de Dupont-Aignan, Syriza est fière de son ancrage à gauche et son triomphe actuel sonne comme une belle revanche sur les années de clandestinité puis d’opposition au bipartisme.

En Espagne, bien au contraire, les chefs de Podemos, refusent toute référence au clivage cadre droite-gauche. Pablo Iglesias le rappelle au cours de chacune de ses interventions, y compris dans le dernier entretien qu’il a accordé à El País. Et Enrique Viaña, professeur d’économie appliquée, n’hésite pas à décrire Podemos comme « un parti dirigé par des ex-marxistes qui organise rapidement la petite bourgeoisie prolétarisée et le prolétariat le plus pauvre » saignés par la crise.

C’est en  agrégeant ces différentes catégories sociales que Podemos a créé la surprise aux élections européennes du printemps 2014. Très logiquement, ce mouvement abhorre les syndicats, les partis politiques traditionnels et toute idée de coalition électorale, désignée en espagnol par la dédaigneuse formule « sopa de siglas » (« soupe de sigles »). À Podemos, on se garde bien de promouvoir l’hégémonie de la classe ouvrière. C’est à ce prix que les Espagnols placent Podemos en tête des sondages, dans la perspective des élections générales de l’automne 2015.

Quoiqu’ils n’aient que quelques années d’écart, Iglesias et Tsipras ont suivi des parcours bien distincts. Le Grec a très tôt été un grand leader étudiant, avant de mener une campagne aux municipales et de se faire élire député, tandis que l’Espagnol ne peut se prévaloir qu’un court passage aux Jeunesses communistes. Pablo Iglesias, l’homme à la queue de cheval est un universitaire seulement influencé par les expériences étatiques des gouvernements les plus à gauche d’Amérique latine. Ceci étant, Podemos n’est inscrit dans aucune instance politique internationale, contrairement à Syriza qui appartient au Parti de la Gauche européenne.

Si l’on voulait trouver un équivalent espagnol à Syriza, c’est plutôt du côté d’Izquierda Unida (IU, « Gauche Unie ») qu’il faudrait tourner le regard. Héritière du Parti communiste espagnol, IU est elle aussi une coalition partisane. Deux jours avant la victoire d’Alexis Tsipras, la vieille garde du parti désignait comme chef de file Alberto Garzón, plus jeune député espagnol. Au plus fort de la crise, IU a intégré l’obligation de renouveler son personnel. Mais le jeune député est efficace, et il tonne déjà. Dès le lendemain des élections grecques, depuis Athènes, où il avait été convié avec toute la gauche radicale européenne, il a très vivement dénoncé la stratégie de cavalier seul que Podemos mène depuis des semaines en refusant toute alliance électorale.

L’année 2015 sera jalonnée de rendez-vous électoraux cruciaux pour la gauche de la gauche européenne. Pour y voir clair, il faut lire Luis Ramiro, universitaire spécialiste de la gauche espagnole : « Podemos ressemble davantage au mouvement cinq étoiles de Beppe Grillo » qu’à Syriza. Et même si Pablo Iglesias se montre – pour l’instant – bien moins autoritaire que le leader populiste italien, l’établissement de « loyautés personnelles dans les organisations où la charge idéologique est légère » ne peut qu’inquiéter la gauche radicale classique. Non, décidément, Podemos et Syriza n’ont rien des frères jumeaux que l’on nous décrit hâtivement.

*Photo : Luigi Mistrulli/SIPA. 00702571_000010.

La démocratie, «un problème de type grec»

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grece tsipras europe syriza

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Pour s’excuser de ne pas venir chercher son prix au festival de Cannes en 2010, Jean-Luc Godard expliqua qu’il avait « un problème de type grec ». Personne n’a jamais vraiment su ce qu’il entendait par là, mais le mot est resté fameux. Aujourd’hui nous avons tous « un problème de type grec ». Car l’arrivée au pouvoir de la gauche syriziste va mettre la politique européenne au pied du mur.

Premier hypothèse, Syriza parvient à remettre en cause un certain nombre de dogmes libéraux qui sont attachés à la politique européenne : le libre-échange intégral et son corollaire la précarisation des salaires, la baisse des investissements publics et la privatisation des services publics, la déflation et la décroissance, la dérégulation financière  et son rejeton la concentration des revenus et des capitaux entre quelques mains… Si Syriza atteint ces objectifs et si on le laisse faire au niveau de la Commission européenne, alors oui, on pourra dire que les dogmes libéraux ne sont pas intrinsèquement liés aux institutions et à la politique européennes.

Deuxième hypothèse, Syriza se voit opposer une fin de non-recevoir par la Commission sur tous les volets de sa politique. On saura alors ce qu’il en est de la souveraineté démocratique et de la capacité d’un peuple à choisir son destin. On entendra sans doute encore Christophe Barbier appeler à mettre la Grèce sous tutelle. Dans cette hypothèse, il sera intéressant d’évaluer le ton employé par la Commission : sera-t-elle conseillère et bienveillante ? Sourde et intransigeante ? Menaçante et humiliante ? On saura ainsi si les institutions qui sont censées nous représenter constituent en fait une instance démocratique, un comité technocratique, ou un imperium autocratique. La question est d’importance.

Troisième hypothèse, Syriza négocie un compromis avec la Commission. En échange du déblocage d’un certain nombre de milliards pour subvenir aux besoins les plus urgents du peuple grec au bord de l’asphyxie, Syriza renonce à contester les dogmes libéraux. On peut déjà entrevoir que cette hypothèse est la plus probable : Syriza a fait savoir qu’il ne veut pas quitter la zone euro (sans dire pourquoi) et donc indique par là qu’il se soumettra de facto à ses principes les plus fondamentaux. Il sera intéressant là aussi de voir jusqu’où Syriza va manger son chapeau et comment ses dirigeants s’installeront confortablement dans le cercle des élites gouvernantes européennes.

L’issue de ces trois hypothèses sera éclairante pour comprendre dans quel monde politique nous vivons. Est-il possible en Europe de remettre en cause les dogmes libéraux, est-il possible de proposer une alternative à des règles supposées sacrosaintes et presque naturellement évidentes ? Rappelons-en quelques unes qu’elles soient explicites dans les traités ou implicites dans la pratique :

•          Le Tarif Extérieur Commun pourtant prévu par le traité de Rome pour protéger les produits européens de produits dumpés socialement n’est plus en pratique. Il est même prévu d’étendre la libre circulation de tout avec tout.

•          Les services publics gérés par l’Etat doivent être réduits à leur plus strict minimum dans tous les pays de l’union.

•          La tranche marginale d’imposition des revenus ne doit pas excéder 40 % (là où elle était en France à 80% sous de Gaulle et à 90% aux USA sous Nixon)

•          L’inflation doit être la plus basse possible, au risque de provoquer de la déflation

•          L’Europe doit aller vers une intégration de plus en plus forte avec les USA, au plan économique avec la signature du Tafta, au plan militaire avec le renforcement des structures de l’Otan.

Si la Grèce parvient à tailler quelques brèches dans ce mur patiemment construit par les technocrates européens et tous ceux qui les appuient depuis trente ans, alors nos pays pourront reprendre goût à la politique et sortir du marasme civilisationnel dans lesquels ils s’enfoncent. Si la Grèce syriziste est obligée de reculer et si on voit se déchaîner contre elle tous les suppôts du parti du renoncement, alors nous saurons tous que nous « avons un problème de type grec ». Autant dire un problème avec la démocratie.

 *Photo : wikicommons.