Il paraît que les gars de Charlie Hebdo sont morts pour la liberté d’expression. En tout cas pour celle de déconner sur les religions qui, en France, fait partie du lot (il faudrait qu’on cesse, y compris moi, de parler de « blasphème », car pour un non-croyant, ça ne veut rien dire, mais passons). Le 11 janvier, on a donc tous défilé pour la liberté d’expression, c’était marqué dans les journaux. Et quelques jours plus tard, le président a enfoncé le clou : « En France, la liberté d’expression ne se négocie pas. » Sauf le respect que je dois au président, elle se négocie tous les jours à la 17e chambre correctionnelle du tribunal de Paris, où les juges doivent précisément apprécier si les prévenus ont ou pas franchi les limites de la loi. Ce n’est pas parce que le droit de caricaturer le Prophète de l’islam ou de croquer Jésus dans des positions inconvenantes est presque absolu, d’après la jurisprudence, qu’on peut proférer n’importe quelle ânerie dans l’espace public. En France, on peut se payer la tête de Mahomet, pas insulter son voisin. Dans pas mal de pays, c’est le contraire.

Que cette liberté définie comme « l’une des plus précieuses de l’homme » se heurte à des limites, rien de plus normal. D’ailleurs, ce n’est pas le tribunal qui me dissuade parfois de l’ouvrir – je préfère la justice de la République au tribunal médiatique – mais la perspective des gloussements indignés de tous ceux à qui mes idées ne reviennent pas. Ceux-là, ils sont pour la liberté d’expression, mais pas pour la mienne.

En attendant, il est un peu incongru, et même paradoxal, que ces attentats soient l’occasion d’un tour de vis sur la parole. La Chancellerie a en effet demandé aux parquets d’être très vigilants, c’est-à-dire de poursuivre à tour de bras, tant les expressions racistes que l’apologie du terrorisme : de plus, ce délit, qui ne relève pas de la loi sur la presse, mais de la loi du 13 novembre 2014, ne sera pas jugé par la très libérale 17e, mais par les chambres antiterroristes. Plus d’une cinquantaine de procédures ont été initiées depuis le 7 janvier et quelques prévenus ont déjà écopé de peines de prison ferme en comparution immédiate. « Les magistrats, comme tous les Français, étaient émus », a déclaré un juge de l’antiterrorisme. Manière élégante de dire qu’ils ont eu la main plutôt lourde.

Cette sévérité me chiffonne. Tout d’abord, on préférerait que cet activisme s’applique aux actes plutôt qu’aux mots. Et puis, jusque-là, en France, on n’allait pas en prison pour ses idées. De plus, faire juger l’imbécile qui hurle « Vivent les Kouachi » et le tueur par le même tribunal, c’est sacrément charger la barque. Et quand la police de Nice interroge Ahmed, 8  ans, coupable d’avoir déclaré qu’il « était avec les terroristes », on est chez les fous.

Mais le plus contrariant, c’est le procès Dieudonné, qui devait avoir lieu le 4 février. Il se murmure que Taubira voudrait une peine de prison ferme. Soyons clairs, je n’aime pas ce que raconte Dieudonné en général et son « Charlie-Coulibaly » en particulier. Mais je ne voudrais pas que l’on bannisse de l’espace public tous les propos qui me choquent. Et au moment où on explique aux musulmans de France qu’ils doivent accepter d’être heurtés par les opinions des autres, ce serait leur offrir sur un plateau l’argument du deux poids, deux mesures dont ils raffolent déjà.

L’ennui, c’est que pour échapper à ce soupçon, le gouvernement semble décidé à mettre le paquet sur les délits liés au racisme, en poursuivant quiconque aura, ou pas, laissé échapper un mot de travers. Une cuillère pour papa, une cuillère pour maman. Ainsi Arno Klarsfeld devrait-il être mis en examen pour avoir déclaré il y a un an qu’« une partie des jeunes de banlieue sont antisémites ». Un « jeune de banlieue » de 37 ans se sentant offensé a en effet déposé une plainte. Il est surprenant que le procureur ait donné suite. À ce compte-là, on pourrait poursuivre en justice ceux qui affirment que les musulmans fanatiques ont quelque chose à voir avec l’islam. À ce stade, ce ne sera plus notre droit de parler ou d’écrire qui sera menacé, mais celui de voir ce que nous voyons. Et ça, les flics de la pensée s’en chargent déjà.

Cet article en accès libre est extrait du numéro de février de Causeur. Pour lire tous les autres articles de ce numéro, rendez-vous en kiosque ou sur notre boutique.

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*Photo : Hannah.