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« I Grotteschi »: sous le signe du vice et de la vertu

Près de 400 ans après la mort de Claudio Monteverdi, à Venise, le Théâtre royal de la Monnaie réussit le prodige de monter un opéra que le compositeur n’a jamais écrit, mais où pourtant tout ou presque est de sa main.


Étrange, audacieuse et séduisante démarche artistique : comme dans un laboratoire scientifique où l’on chercherait à ressusciter une espèce animale disparue, et à partir des trois seuls opéras qui subsistent de la production lyrique alors révolutionnaire de Monteverdi, Orfeo (Orphée), Il Ritorno d’Ulisse in patria (Le retour d’Ulysse dans sa patrie), l’Incoronazione di Poppea, (le Couronnement de Poppée), la scène de la capitale belge a créé I Grotteschi en mêlant savamment à de rares madrigaux des fragments des trois ouvrages (une trentaine de ces fragments sont par exemple issus de l’Orfeo), de façon à constituer une nouvelle intrigue, un nouvel opéra.  

C’était une idée de Peter de Caluwe, l’intendant du théâtre royal, idée déjà mise en œuvre avec la trilogie Mozart-Da Ponte afin de faire découvrir sous un angle neuf des pièces emblématiques du répertoire lyrique.

Pour réaliser I Grotteschi, Caluwe a fait appel au chef d’orchestre et compositeur argentin Leonardo Garcia-Alarcon qui y a glissé plusieurs sinfonie de sa main. Et pour les structurer dramatiquement et les porter sur le théâtre, au metteur en scène espagnol Rafael Villalobos.

Virtù, Carità, Sapienza

Musicalement homogène, malgré les profondes différences régnant entre l’Orfeo qui date de 1607 et fut représenté à la cour des Gonzague de Mantoue, et les deux autres ouvrages créés respectivement en 1640 et en 1642 à Venise, et tout en étant très composite du fait des diverses intrigues qui sont ici mêlées, I Grotteschi a été baptisé ainsi en référence aux statues monstrueuses retrouvés jadis dans ce qu’on croyait alors être des grottes et qui était en fait les vestiges de la Domus Aurea, le fastueux palais de Néron.

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Dans la foulée, on a choisi de désigner les personnages qu’on y découvre sous le terme qui les caractérise le plus fidèlement : Fortuna, Virtù, Costanza, Sapienza, Esperienza, Capriccio, Impazienza, Corragio, Melancolia ou Carità… à l’image de ces figures allégoriques fort en vogue dans les siècles passés. De surcroît, on leur a inventé des liens de famille en les regroupent en trois générations successives où Melancolia, qui n’est autre qu’Orphée (Mark Milhofer), tient le rôle de l’ancêtre nonagénaire, suicidaire et déjà quelque peu gâteux. Son fils Coraggio, qui est aussi Ulysse (Jeremy Ovenden), a sombré dans un mystérieux coma, cependant que son épouse Costanza – ou Pénélope – (Stéphanie d’Oustrac) se lamente et en vient dans sa solitude à nourrir une folle passion pour Fortuna, sa femme de chambre. Quant à leur fils ainé, l’arriviste Privilegio (Matthew Newlin), il commet l’adultère avec  l’ambitieuse Fortuna et ne pense qu’à la conquête du pouvoir comme à la répudiation de la noble Virtù, sa femme (Raffaella Lupinacci). Son cadet, Capriccio (Federico Fioro), un éphèbe encore, tombe amoureux d’Impazienza, tout en se libérant de l’emprise de son précepteur.

Une autre fable

Autour d’eux gravitent Esperienza, la gouvernante (Xavier Sabata), ainsi que ses deux filles, Fortuna (Giulia Semenzato) et Impazienza (Jessica Niles) ; l’infirmière Carità (Arianna Vendittelli) ; Sapienza, le philosophe, qui n’est autre que le Sénèque de L’Incoronazione (Jérôme Varnier), et qui entretient un rapport ambigu avec Capriccio, son séduisant élève; ou encore Giudizio (Anicio Zorzi Giustiniani), le jardinier et l’ami de Privilegio, mais aussi l’amant de Carità. En voix off, la basse Il Baskerville.

Aux trois favole in musica originales s’est ainsi substituée une autre fable, infiniment complexe, sinon alambiquée, enfermée dans un huis clos malsain où s’exacerbent des passions le plus souvent inavouables et où se combinent, avec une habileté remarquable, ces fragments d’opéra qui pourtant ne constituent pas obligatoirement un livret convaincant.

Ingéniosité du décor

Dramaturge autant que metteur en scène, Rafael Villalobos a voulu cloîtrer les protagonistes (pour cause d’épidémie et de confinement sanitaire) dans une villa romaine de nouveaux riches au décor froid, quelconque et prétentieux qui pourrait renvoyer (mais en beaucoup moins raffiné) à l’opulente demeure qui accueille le héros du Théorème de Pasolini. Le décor d’une extraordinaire ingéniosité, édifié sur deux niveaux pivotants l’un sur l’autre et signé par Emanuele Sinisi, permet de déployer tour à tour l’action dans sept ou huit espaces différents.

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Villalobos a revêtu les hommes de la plus jeune génération de tenues résolument homo-érotiques : pantalons ou culotte de cuir noir et torse nu pour Privilegio et Capriccio son frère ; et pour le sensuel Giudizio, combinaison de travail très ajustée s’ouvrant sur un torse velu.  Les femmes, quant à elles, belles, fines, déliées, au physique impeccable, sont évidemment vêtues selon leur rang : robes recherchées pour les patriciennes, tenues sobres et noires pour les domestiques.

Excellents comédiens, magnifiques chanteurs

Cependant que les scènes de sexe vont se multipliant un peu trop pesamment et contribuent à la lourdeur d’une atmosphère empoisonnée, les douze protagonistes visibles sur scène sont portés par une remarquable direction d’acteurs. La palme du jeu théâtral pourrait bien revenir à Xavier Sabata, le contre-ténor qui interprète le personnage de Sapienza, un rôle travesti, avec une sobriété, une justesse et une intelligence qui forcent l’admiration. Mais s’ils sont tous d’excellents comédiens dont le jeu contribue considérablement à la tenue de ces deux soirées de trois heures qui constituent I Grotteschi, les protagonistes sont aussi et surtout de magnifiques chanteurs. Une telle distribution, d’un niveau si impressionnant, tant pour la qualité des voix que pour l’homogénéité des talents, et où se décline si bel éventail de registres vocaux, est un enchantement.

Stéphanie D’Oustrac et Xavier Sabata © Matthias Baus

Sous la direction savante, inspirée, chaleureuse de Garcia-Alarcon, les quelque vingt musiciens baroques de la Cappella Mediterranea restituent aux diverses partitions de Monteverdi un quelque chose de charnel, de moelleux, d’émouvant qui porte à l’émerveillement. C’est une féerie sonore dont on peut bien dire qu’elle enchante l’auditeur et qui confère aux deux volets d’ I Grotteschi une élégance toute spirituelle.

Palpitante aventure

Cependant, à cette succession infinie de prologues, de scènes, d’arias, de madrigaux, de sinfonie, de toccata, de  danses, à cette composition habile d’une intrigue créée de toutes pièces, il manque malgré tout une ossature, un ressort dramatique convaincant, tels qu’ils existent dans chaque drama per musica de Monteverdi. Aussi enchanteresse que soit une musique qui sait toucher au sublime, aussi remarquable que s’affirment ses interprètes, sur la scène comme dans la fosse de l’orchestre, l’artificialité de la recomposition, même savamment réécrite, débouche sur quelque chose qui finit par sembler monocorde.

Toutefois I Grotteschi a sans doute constitué une aventure palpitante pour ses auteurs au moment de son élaboration, comme elle semble l’être aujourd’hui pour ses interprètes. Et si la démarche peut apparaître plus convaincante sur le plan intellectuel que sur le plan artistique ou émotionnel, elle n’en relève pas moins d’un esprit d’entreprise tant vigoureux que réjouissant au sein d’une grande institution comme ce Théâtre royal de la Monnaie qui figure depuis fort longtemps parmi les scènes les plus audacieuses au monde. 

I Grotteschi, compositions de Monteverdi restituées en deux soirées successives : Miro et Godo. Jusqu’au 3 mai.

Théâtre royal de la Monnaie, Bruxelles ;

00 32 2 222 12 11 ou tickets@lamonnaie.be

Philippe Forest: l’avant-garde sublimée

Philippe Forest publie Et personne ne sait, un nouveau roman intrigant


Le romancier et essayiste Philippe Forest est né juste à temps, en 1962, pour être contemporain de la fin des avant-gardes en France, et notamment de celle du mouvement de la revue Tel Quel, auquel il devait consacrer plusieurs livres, dont un sur Philippe Sollers, son principal animateur. Il m’a toujours semblé qu’on ne s’est pas assez demandé ce qu’a signifié la disparition de toutes les avant-gardes, et quelles en furent les conséquences, notamment chez les écrivains. La fin des années 70 sonna le glas des idéologies les plus folles. L’arrivée de Mitterrand à l’Élysée en 1981 fut paradoxalement le coup d’envoi d’un néo-libéralisme exacerbé. Dès lors, la culture s’embourgeoisa, et les subtilités dialecticiennes tendance Mao de la revue Tel Quel cessèrent de faire florès. Philippe Sollers saborda sa revue, avant de publier Femmes, à la fois brûlot romanesque à la ponctuation précise et manifeste réactionnaire du mâle européen hanté par son identité sexuelle.

Historien de l’avant-garde et romancier classique

Philippe Forest se fit l’historien du mouvement Tel Quel, tout en écrivant en parallèle des romans de forme plutôt classique, sans rien à voir avec les expériences littéraires extrêmes du passé. Marqué par la mort précoce de sa fille, Forest commença par publier en 1997 L’Enfant éternel. Le livre, édité par Sollers dans sa collection « L’Infini », connut un grand succès. Philippe Forest revint, dans ses romans suivants, sur la mort de sa fille. Aujourd’hui, avec la parution chez Gallimard d’un nouvel opus intitulé Et personne ne sait, il reprend encore ce même thème tragique qui ne le quitte pas. Il y est question toujours d’une petite fille, mais Philippe Forest a choisi cette fois un mode littéraire ouvertement porté vers le fantastique, puisqu’il s’agit d’une histoire de fantôme.

Un dispositif romanesque sophistiqué

La trame en reste très simple, avec néanmoins un dispositif narratif plutôt sophistiqué. Philippe Forest raconte comment il se souvient d’un roman américain lu il y a longtemps (Portrait de Jennie de Robert Nathan, 1940) et d’un vieux film qui en fut tiré en 1948, produit par David O. Selznick. Il y était question de la vie difficile d’un jeune peintre new-yorkais, Adams, qui rencontre un jour une petite fille, nommée Jennie, dans le parc où il se promène chaque jour. Elle deviendra son modèle, et des liens étroits les rapprocheront. Philippe Forest insiste sur cette expérience de lecture, pour lui bouleversante, et qu’il fait sienne en tant qu’écrivain : « J’ai toujours raconté la même histoire. Comme tout le monde, je n’en connais qu’une. Je dis que je raconte ma propre histoire et c’est toujours celle d’un autre. Et quand je dis que je raconte l’histoire d’un autre, c’est encore la mienne. » Relire avec nous ce roman de Robert Nathan, revenir au film, permet à Philippe Forest de partager sa douleur fondamentale, et d’espérer que sa fille Pauline lui soit rendue un jour. Ce faisant, il comprend que son propos interroge la folie, et notamment, comme il l’écrit, « l’insituable limite qui sépare le possible de l’impossible, le rêve de la réalité et la folie de la raison ».

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Le tableau mystérieux

La relation entre le peintre Adams et la petite Jennie, qui devient rapidement une femme, aboutit à un tableau qui sera le chef-d’œuvre inespéré du premier. Le roman initial ne parle pas de ce tableau, comme on s’y serait pourtant attendu. Pour Philippe Forest, c’est de fait un élément crucial de se le représenter, et c’est pourquoi il nous décrit in situ, au Metropolitan Museum de New York, celui qui aurait inspiré l’auteur du roman, en particulier pour le titre, The Young Girl in a Black Dress. En revanche, dans le film, le tableau apparaît dans une scène inoubliable comme une révélation : « Renonçant, écrit Philippe Forest dans une prose haletante, au noir et blanc dont le cinéaste s’était exclusivement servi […] En couleurs. En couleurs maintenant. Selon un procédé auquel a recours un autre film de la même époque, Le Portrait de Dorian Gray tel qu’il fut adapté par Albert Lewin dans un film qui, au fond, raconte la même histoire même s’il le fait à l’envers. » Vous vous souvenez peut-être de ce moment grandiose, qui venait conclure la si belle adaptation, en 1945, du roman d’Oscar Wilde.

Philippe Forest a écrit là un roman très intriguant, qui laisse passer un grand trouble littéraire. Plus que des avant-gardistes de Tel Quel, nous sommes proches ici des écrivains fin de siècle du XIXe, avec une atmosphère à la Edgar Poe. Philippe Forest parvient à fondre l’univers fantastique du roman et du film dans la réalité contemporaine, en décrivant les effets d’une lecture ou les réminiscences de son adaptation filmique. L’enjeu est grand pour lui, qui ne connaît pas d’autre résilience que celle accordée par la littérature. On sent que Philippe Forest écrit par nécessité vitale, et que pour lui l’expérience littéraire doit à tout prix offrir du sens. Dans le relativisme ambiant, l’engagement de Philippe Forest nous pousse à faire preuve de discernement. La littérature n’est pas un jeu de marelle, mais un travail sur soi qui permet de croire à une proche délivrance − ou comme aurait dit le chrétien Bernanos : de croire à une rédemption possible.

Philippe Forest, Et personne ne sait. Éd. Gallimard, 123 pages.

Et personne ne sait

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Le mur des comptes

Chaque mois, le vice-président de l’Institut des libertés décode l’actualité économique. Et le compte n’y est pas


La Banque centrale européenne vient de publier ses résultats pour l’année 2024. Plombée par l’effet de ses propres hausses de taux, l’institution présidée par Christine Lagarde accuse une perte de 8 milliards d’euros. Les banques centrales de la zone euro ne percevront donc aucun dividende. Au même moment, la Banque nationale suisse (BNS) clôture quant à elle son exercice 2024 avec un bénéfice de 80 milliards de francs suisses (83 milliards d’euros). Il faut dire qu’elle sait gérer ses actifs. Elle a ainsi réalisé un profit de 67 milliards de francs suisses sur les devises étrangères, et de 21 milliards sur l’or. Grâce à ses excellents choix, elle versera à la Confédération helvétique et aux cantons la somme de 3 milliards de francs suisses.

En plus de leur retraite obligatoire par répartition, les fonctionnaires français peuvent profiter, s’ils le souhaitent, d’un régime complémentaire par capitalisation, la Préfon, qui assure à des centaines de milliers de bénéficiaires une pension moyenne de 438 euros par an. Pourquoi les salariés du privé n’ont-ils pas accès au même avantage ? Ce serait une excellente question à mettre à l’ordre du jour du « conclave » organisé par François Bayrou. Rappelons aux participants de cette concertation qu’il existe quelques solutions très faciles pour rétablir l’équilibre des comptes. Ainsi, en reculant d’un an l’âge légal du départ à la retraite, on pourrait récupérer pas moins de 17,7 milliards d’euros. Et si l’on désindexait les pensions de retraite pendant quatre ans, on économiserait 29 milliards. Enfin, rien qu’en faisant fondre les effectifs de la fonction publique de 0,5 % par an, le déficit diminuerait de 2 milliards.

Vingt-trois milliards d’euros par an, c’est le chiffre auquel arrive le journaliste Olivier Calon en additionnant les avantages consentis par l’État à diverses professions publiques et parapubliques : hauts fonctionnaires, salariés d’EDF et de la RATP, employés la Banque de France, aiguilleurs du ciel, intermittents du spectacle, sans oublier tous ceux qui travaillent au sein d’institutions publiques aux pratiques parfois opaques en matière de ressources humaines, comme l’Élysée ou le Conseil économique, social et environnemental. En refermant son livre-enquête (Les Privilégiés de la République, Opportun), on se dit que la France est bel et bien la championne des avantages acquis.

La Cimade a reçu l’année dernière 200 000 euros de la part de l’État à travers une subvention de l’Agence française de développement. Pour rappel, la Cimade est une ONG qui offre gracieusement une protection juridique aux migrants se trouvant en situation irrégulière sur le sol français. On a beaucoup de mal à comprendre que de l’argent public puisse être alloué à une association qui encourage des étrangers à ne pas respecter le droit de notre pays !

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Le coût des agences d’État et autres comités Théodule avoisinerait 140 milliards d’euros par an, selon un inventaire effectué par Agnès Verdier-Molinié dans son dernier essai, Face au mur de la dette (l’Observatoire). Selon la directrice de l’Ifrap, il existe plus de 1 100 organismes de ce type. Autant dire que le doublonnage est la règle. Dans le domaine de la santé par exemple, on peut estimer que le chevauchement des compétences coûte 4 milliards par an. Autre cas d’école : trois établissements publics chargés des « territoires » (le Cerema, l’ANCT et l’Ademe) ont des activités si proches qu’ils sont obligés de négocier entre eux des conventions de coordination ! Comme d’habitude, de nombreux rapports officiels, émanant notamment de la Cour des comptes, alertent depuis longtemps sur ce gaspillage… en vain.

L’entreprise Les Forges de Tarbes est aujourd’hui la dernière usine de munitions de gros calibre en France. Produisant dans les Hautes-Pyrénées des corps creux d’obus (notamment pour les canons Caesar fabriqués par Nexter), elle est un acteur clé de l’économie de guerre voulue par Emmanuel Macron. Depuis 2023, l’État stratège a mis la main à la poche pour accompagner son développement, par l’intermédiaire de la direction générale de l’armement, qui a octroyé une enveloppe de plus de 7 millions d’euros à sa maison mère Europlasma. En contrepartie, ce groupe industriel spécialisé dans la gestion des déchets s’était engagé à investir 12 millions d’euros afin de quadrupler la capacité de production du site. Malheureusement la promesse n’a pas été tenue. Par ailleurs, dans le cadre d’un dispositif de soutien aux exportations, l’État a accordé directement aux Forges de Tarbes une avance remboursable s’élevant à 7 millions d’euros. Le versement des fonds est censé être effectué sur trois ans par Bpifrance et Assurance Export. Tout ce petit Monopoly n’est absolument pas à la mesure du problème à traiter. En Allemagne, la capitalisation boursière de la société Rheinmetall, qui fournit l’essentiel des obus livrés à l’Ukraine, s’élève à 55 milliards d’euros. Tandis que la société Europlasma, maison mère des Forges de Tarbes, est valorisée à 3 millions !

De nombreuses start-up françaises du secteur des « nouvelles mobilités » se trouvent en posture très difficile. Carlili, loueur de voitures en ligne, est en redressement judiciaire après avoir levé 10 millions d’euros. Cityscoot, application qui met des deux-roues en libre-service dans les rues de Paris, est en cessation de paiement. Kiffy, marque de vélos électriques, a mis la clef sous la porte. Smovengo, le repreneur de Vélib’ maintenu sous perfusion par Anne Hidalgo, enchaîne les déboires opérationnels et financiers.

Autre vedette de l’innovation à la française, la société parisienne Aldebaran a perdu 165 millions d’euros entre 2019 et 2023. Symbole de la French Tech avec son robot Nao, elle est à présent en redressement judiciaire.

Les Anglais peuvent tirer les premiers

Londres n’a pas besoin du feu vert de Washington pour lancer une bombe nucléaire. S’il existe une forme de dépendance vis-à-vis des Américains, la dissuasion britannique repose davantage sur une imbrication des programmes entre les deux pays. Un maillage de traités et d’alliances militaires qui engage aussi la France


Le 4 mars, sur France Inter, Édouard Philippe, ancien Premier ministre et candidat à l’élection présidentielle de 2027, parle de la nécessité de réarmer l’Europe. Abordant la question de la dissuasion nucléaire, il affirme que, si la force de frappe française est autonome, la britannique est « en double commande avec les États-Unis ». Comme si les Américains devaient donner le feu vert à tout lancement de missiles par Londres. Cette notion surnage de temps en temps dans les médias français. Certains, comme Alain Bauer, prétendent même que, à bord des sous-marins nucléaires de Sa Majesté, il y aurait deux hommes, un Britannique et un Américain, détenant chacun une clé indispensable au déclenchement du système d’attaque. L’Américain, bien entendu, ne bougerait que sur ordre de la Maison-Blanche. En réalité, par une ligne sécurisée reliant Downing Street au commandant d’un sous-marin, le Premier ministre peut, selon son bon vouloir, donner l’ordre de lancer une frappe nucléaire. Le commandant peut même le faire de son propre chef dans le cas où Downing Street serait déjà contrôlé par une puissance ennemie. Il y a bien deux ingénieurs munis de clés à bord des sous-marins, mais ils sont britanniques et aux ordres du commandant. Il n’y a pas de codes secrets ni de système de guidage américains.

D’où vient cette légende urbaine française qui se trouve ainsi propagée même par des personnalités politiques ou intellectuelles de premier plan ? Il se peut que l’origine réside dans quelque malentendu des Français à propos de certaines discussions anglo-américaines datant des années 1970. En tout cas, l’histoire constitue le reflet fantaisiste d’une réalité. Pour maintenir leur force de dissuasion nucléaire, les Britanniques sont en effet dans une relation de dépendance vis-à-vis des Américains. Le Royaume-Uni produit ses propres ogives, mais loue ses missiles Trident aux États-Unis. Ces armes sont gardées dans un stock commun dans une base sur la côte est américaine et les quatre sous-marins nucléaires britanniques, équipés chacun de seize Trident qui portent chacun huit ogives, s’y rendent périodiquement pour l’entretien et le renouvellement des lanceurs. Dans le domaine nucléaire, la coopération anglo-américaine remonte au projet Manhattan, mis en place au plus fort de la Deuxième Guerre mondiale. Elle s’est poursuivie après la guerre de manière inégale avant d’être formalisée en 1958 par le traité de défense mutuelle entre les deux pays, par lequel les signataires partagent matières fissiles, technologies et renseignements, et qui a été renouvelé régulièrement, la dernière fois en novembre 2024 pour une durée indéterminée. Par un accord commercial de 1963, les Américains ont fourni les Britanniques en missiles Polaris. Quand, dans les années 1980, ces derniers ont été remplacés par les Trident, Margaret Thatcher a décidé de les louer aux États-Unis plutôt que de les acheter afin de faire des économies d’échelle.

Une interdépendance stratégique

Il y a donc bien une forme de dépendance, mais plus encore une imbrication entre les programmes britanniques et américains – autrement dit une forme d’interdépendance. Les Anglais sont certes les parents pauvres de la relation, mais il y a tout de même partage des technologies, et les accords apportent des bénéfices pécuniaires aux deux partenaires. Cette imbrication devrait faire réfléchir tous ceux qui, de ce côté de l’Atlantique, poussent les hauts cris en déclarant que Donald Trump abandonne l’Europe, trahit ses alliés et laisse tomber l’OTAN. Car, derrière la surenchère rhétorique et médiatique, il reste tout un maillage de traités et d’échanges commerciaux que même le président américain aurait du mal à balayer du jour au lendemain si tel était son but.

Rencontre entre Joe Biden, Rishi Sunak et Anthony Albanese à la base navale de Point Loma, San Diego,
le 13 mars 2023, pour discuter du partenariat AUKUS liant les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie © EPN/Newscom/SIPA

À l’accord de défense mutuelle de 1958 s’ajoute depuis 2021 – au grand dam des Français – l’accord AUKUS qui lie les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie. L’objectif est de renforcer l’alliance occidentale dans la région indopacifique et de contenir l’expansionnisme chinois. Il s’agit de faire de l’Australie l’avant-garde de cette alliance en la musclant dans le domaine des sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire, mais aux armes conventionnelles. Dans un premier temps, pour un prix de 2,75 milliards d’euros, les États-Unis doivent livrer aux Australiens entre trois et cinq des sous-marins en question qui entreront en service au début des années 2030. Ensuite, l’Australie recevra le nouveau sous-marin d’attaque que les Britanniques sont en train de développer. De plus, les trois partenaires se sont engagés à collaborer en termes de recherche et technologie. Or, dans le domaine nucléaire, rien ne va jamais sans anicroche. La construction des sous-marins par les Américains s’est révélée très lente. Ils ont du mal à en produire assez pour leur propre usage. Il se peut donc que l’Australie n’en reçoive jamais (les Français peuvent se frotter les mains). Mais dans ce cas, des sous-marins sous pavillon américain prendront en charge la défense du partenaire et de ses eaux territoriales. Ce qui compte encore plus que l’accord commercial, c’est l’alliance militaire.

Bien que l’accord AUKUS ait été signé sous Biden, Trump a déjà dit qu’il le soutenait. C’est que, s’il cherche à réduire l’engagement américain en Europe face à la Russie, c’est sûrement pour mieux se focaliser sur la menace chinoise. Possédant déjà la plus grande marine militaire du monde, la Chine a renforcé son avantage par un gigantesque programme de construction acharnée de navires de guerre entre 2019 et 2023. En février et mars de cette année, une flottille chinoise a navigué tout autour du continent australien, histoire de faire étalage de sa puissance navale et d’envoyer un signal clair aux Occidentaux. Les États-Unis ont pris toute la mesure de cette provocation et savent qu’ils ont grand besoin d’amis. Ce besoin évident dément l’assertion des innombrables commentateurs européens qui prétendent que Trump veut nous imposer un nouvel ordre mondial où trois grandes puissances – les États-Unis, la Russie et la Chine – domineront chacune sa sphère d’influence en laissant les deux autres tranquilles. Cette idée est absurde. L’enchevêtrement des économies et des jeux d’influence est tel qu’aucune puissance ne peut ignorer les actions des autres. Comme l’affirme le géopolitologue américain John Mearsheimer (en dépit de ses prises de position prorusses), toute grande puissance est condamnée à ne jamais se reposer, à toujours chercher à étendre son influence pour se protéger des autres. Chacune a besoin d’alliances. Trump l’a dit en 2018 : « L’Amérique d’abord, ce n’est pas l’Amérique seule. »

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Le renseignement au cœur de l’alliance anglo-saxonne

Cette recherche d’amis autour de la planète s’exprime à travers le traité UKUSA, conclu en 1946 entre le Royaume-Uni et les États-Unis. Signé ensuite par le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, l’accord a créé le dispositif « Five Eyes » par lequel ces cinq pays partagent des renseignements d’origine électromagnétique, c’est-à-dire obtenus par la surveillance de toutes les formes de télécommunication électronique. Les renseignements obtenus peuvent être partagés aussi avec des pays amis. Trump a créé des remous quand il a unilatéralement décidé de suspendre le flux de renseignements vers l’Ukraine, mais la suspension a été temporaire et personne ne peut nier qu’ici, comme ailleurs, les États-Unis sont le plus gros poisson.

Cela pourrait conforter l’idée répandue en France selon laquelle les pays « anglo-saxons » ne seraient que les supplétifs de l’Amérique.  Cependant, pour les Britanniques, l’imbrication à l’ouest avec les États-Unis se conjugue avec l’imbrication à l’est avec la France qui est l’autre grand partenaire militaire du Royaume-Uni. Ce partenariat concerne tous les domaines, y compris celui des armes nucléaires. Des deux Traités de Londres, dits aussi « de Lancaster House », signés par Sarkozy et Cameron en 2010, l’un porte essentiellement sur l’interopérabilité des forces armées et l’autre sur la coopération en matière de R&D nucléaire. Au sommet de Paris en mars 2023, Macron et Sunak ont réaffirmé l’importance de ces accords et ont mis l’accent sur la nécessité d’une présence renforcée des deux pays dans l’Indopacifique. La turbulence provoquée en Europe par les actions récentes de Trump n’a fait qu’intensifier le rapprochement anglo-français, notamment en ce qui concerne la création potentielle d’un parapluie nucléaire européen.

Nucléaire : complémentarité franco-britannique

Pour rester une puissance nucléaire crédible et servir à la fois ses propres intérêts et ceux de ses voisins proches, le Royaume-Uni a besoin de la France. Les Britanniques ont le cinquième arsenal nucléaire au monde, avec 225 ogives, et les Français le quatrième avec 290. Chacun seul représente très peu à côté des 5 889 ogives russes et des 5 224 américaines. Ensemble, ils peuvent au moins dépasser les 410 ogives chinoises. Bien qu’il ait abandonné la composante aéroportée de sa force de frappe en 1998 pour se concentrer sur les sous-marins, le Royaume-Uni dépense plus pour ses armes nucléaires que la France : en 2023, 7,5 milliards d’euros contre presque 6 milliards (l’Amérique : plus de 47 milliards). Pourtant, il fait face actuellement à de nombreuses difficultés. Le développement de son nouveau sous-marin nucléaire, le Dreadnought, connaît des délais importants et les coûts explosent. Certains des tests récents de ses missiles se sont révélés un échec humiliant. En somme, pour être un meilleur partenaire des Américains, les Britanniques ont besoin d’être un meilleur partenaire des Français.

Cette entente est en bonne voie depuis qu’en 1995, une déclaration commune anglo-française sur le nucléaire a affirmé l’identité des « intérêts vitaux » des deux pays. Ils sont tous les deux membres de l’OTAN qui s’est définie elle-même en 2010 comme une « alliance nucléaire ». Et cette dernière alliance, que Trump serait apparemment sur le point de rompre, constitue encore une imbrication dont personne n’a intérêt à se dépêtrer. Car si Trump veut se tourner plus vers l’Indopacifique à l’est, il aura toujours besoin de l’OTAN pour surveiller ses arrières à l’ouest – ainsi qu’au nord, l’Arctique représentant une autre zone de conflit potentielle.

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L’exemple stratégique des Chagos

Comme nous l’avons vu, l’Indopacifique constitue désormais un élément important de l’entente de plus en plus cordiale entre Anglais et Français. Or, sur le plan stratégique, cette entente est très utile à nos alliés américains. Les treize territoires d’outre-mer français et les quatorze britanniques offrent un réseau qui s’étend autour du globe. L’histoire récente de l’archipel des Chagos est instructive à cet égard. C’est dans ce territoire britannique du nord de l’océan Indien que se situe la base aéronavale anglo-américaine de Diego Garcia, base qui joue un rôle crucial dans l’effort pour contenir la Chine. Toutefois, la souveraineté qu’exerce Sa Majesté sur l’archipel est contestée par l’île Maurice. Les Nations unies et la Cour internationale de justice ont publié des opinions favorables à la revendication mauricienne. Par conséquent, le Premier ministre Keir Starmer a annoncé que le Royaume-Uni allait céder les Chagos aux Mauriciens, mais leur louer la base pendant 99 ans. Sa décision a déclenché de vives controverses outre-Manche, où elle a été dénoncée comme une capitulation devant l’expansionnisme chinois. Elle a suscité aussi des interrogations à la Maison-Blanche. Aux dernières nouvelles Trump serait plutôt favorable à la solution de Starmer.

Cet exemple, comme celui de la double clé nucléaire qui n’existe pas, montre l’interdépendance fondamentale entre les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et le reste de l’alliance occidentale. Le discours hyperbolique du président américain oblige les Européens à se réarmer sérieusement et à se transformer en des alliés authentiques, plutôt qu’en vassaux. Tout le monde accuse Trump de ne pas être fiable, mais l’avons-nous été nous-mêmes jusqu’ici ? La solidarité accrue entre la France et le Royaume-Uni rendra les États-Unis plus dépendants de nous. Et si les Français ont besoin d’un gage de bonne foi de la part de la perfide Albion, la marine britannique vient de renoncer à baptiser son dernier sous-marin d’attaque « Azincourt ».

Les musées imaginaires

Dans Mauvais genre au musée, Didier Rykner dévoile comment les plus grands musées du monde sont gangrenés par le wokisme. De la réécriture de l’histoire de l’art à l’effacement pur et simple, tous les coups sont permis.


Le wokisme n’est pas près de reculer, du moins pas dans le monde de l’art. C’est ce que démontre Didier Rykner dans Mauvais genre au musée, un tour du monde de ces institutions emportées par une vague où, comme dans les universités et dans la vie politique, l’idéologisme le dispute au totalitarisme. Et les établissements français ne sont pas les moins à la dérive.

Le musée doit être un acte résistant

Rykner connaît son sujet : le fondateur de La Tribune de l’art écume les expositions, épluche les catalogues et côtoie les directeurs, commissaires et marchands tout au long de l’année. Son constat est clair : « le wokisme s’insinue partout, dans l’enseignement de l’histoire de l’art, dans les musées, dans les institutions patrimoniales », et dévoie précisément les musées de leur mission première telle que l’a définie le Conseil international des musées (ICOM) en 2007 : « Un musée est une institution permanente sans but lucratif au service de la société et de son développement, ouverte au public, qui acquiert, conserve, étudie, expose et transmet le patrimoine matériel et immatériel de l’humanité et de son environnement à des fins d’études, d’éducation et de délectation. » Depuis, l’ICOM a truffé sa définition d’« inclusif » et de « diversité », de « polyphonie » et de « dialogue », de « communautés » et d’« égalité des droits », de « justice sociale » et de « bien-être planétaire »… Oublions la délectation. Le musée doit être, en tant que tel, un acte résistant, voire révolutionnaire.

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Afin d’accrocher l’idéologie néoféministe aux cimaises, on se scandalise de la sous-représentation des artistes femmes – c’est que, pour déplorable que ce soit, il n’y en a pas eu une foultitude jusqu’au XXe. Pour réparer cette calamité historique, on lance une nouvelle politique d’acquisitions privilégiant uniquement le sexe de l’auteur (autrice ?) au détriment de son talent. Les prix s’envolent et les collections ne s’en voient pas forcément enrichies. Ne raillons pas les Américains : « Joconde », la base de données nationale des collections des musées de France permet de faire des recherches par « genre ».

Les musées aux mains du wokisme

L’enquête de Didier Rykner démontre que les « éveillés » qui peuplent le monde feutré des musées peuvent être aussi violents que les cheveux bleus qui occupent nos campus. La politesse en plus, ils assassinent socialement les gêneurs et les opposants, les poussent à la démission ou à la repentance publique. La crainte est telle que la plupart des conservateurs approchés par le journaliste ont accepté de témoigner, mais sous couvert d’anonymat. Parce qu’il est désormais conservateur indépendant, George Goldner, ancien directeur du département des arts graphiques du Metropolitan Museum, a donné son nom. Il ne mâche pas ses mots pour dénoncer la nomination strictement idéologique de nombreux directeurs, et directrices, à la tête de grandes institutions américaines.

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Il nous arrive souvent, dans Causeur, de rire (jaune) des cartels décolonialistes ou dégenrés des expos des musées du Louvre, d’Orsay et du Luxembourg. Mais en nous présentant le musée royal des Beaux-Arts d’Anvers, l’Art Gallery de Manchester et le musée Gadagne de Lyon, Didier Rykner dévoile la nouvelle arme du wokisme muséal : le vide. Vide pédagogique, lorsque l’explication d’un tableau se résume à des commentaires d’enfants diffusés par des bornes audios ; vide abyssal, quand la plupart des collections ayant été séquestrées dans les réserves, il est offert à la « délectation » des visiteurs des projections vidéo dans des salles nues.

Didier Rykner, Mauvais genre au musée, Les Belles Lettres, 2025, 320 p.

Mauvais genre au musée

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Antisionisme, antisémitisme: la haine caméléon

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Israël dérange — et c’est précisément pour ça qu’il faut le défendre. Pendant que des régimes autoritaires massacrent en silence, l’opinion mondiale réserve ses cris d’orfraie à un seul pays : Israël. Pourquoi cette obsession sélective ? Pourquoi ce procès permanent intenté à une démocratie entourée d’ennemis ?


Pourquoi défendre Israël envers et contre tout ?

Depuis l’extermination systématique des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, ce qu’on appelle la Shoah, il est devenu inacceptable, du moins en Europe, de s’afficher ouvertement antisémite. La mémoire de cette tragédie et la prise de conscience des horreurs vécues par le peuple juif ont conduit à une prise de position forte contre l’antisémitisme. L’antiracisme, devenu une idéologie dominante au sein de nos sociétés, a absorbé la persécution des Juifs dans sa définition du racisme, établissant ainsi des frontières sur ce qu’il est permis ou non de dire et d’écrire sur ce sujet.

De l’antisémite au “simple” antisioniste

Cependant, l’antisémitisme, une idéologie ancienne et insidieuse, a toujours su se transformer et s’adapter aux nouvelles réalités sociales et politiques. Tandis qu’il feint de rendre hommage aux victimes juives de la Shoah à travers des discours mémoriels, il transpose ses anciens préjugés antijuifs sur l’État d’Israël et ce qu’il appelle « sa politique » envers les Palestiniens. Il s’agit là d’une évolution subtile, où le Juif n’est plus l’objet principal de la haine, mais l’État juif lui-même, dans une inversion du rôle joué par le peuple juif tout au long de l’histoire.

L’antisémite traditionnel a toujours prétendu que sa haine des Juifs n’était pas gratuite, mais qu’elle était justifiée par le comportement qu’il leur attribuait. Pendant le Moyen Âge, les Juifs étaient perçus comme les déicides et les usuriers, accusés de répandre la peste. Aux temps modernes, on les qualifiait à la fois de capitalistes exploiteurs et de bolcheviks responsables de la déstabilisation sociale et des révolutions sanglantes.

Tel Aviv, Israël, 19 janvier 2025 © Ariel Schalit/AP/SIPA

Aujourd’hui, dans une réécriture subtile mais pernicieuse de cette haine, ce sont les actions de l’État d’Israël qui deviennent l’élément déclencheur de cette même animosité.

Israël est ainsi présenté comme un État colonialiste, pratiquant l’apartheid, voire le génocide à l’égard de la population palestinienne. Cette image de l’État juif envoie un message similaire à celui des accusations de crimes rituels portées contre les Juifs au Moyen Âge. De manière significative, ce n’est pas une politique particulière menée par un gouvernement israélien qui est remise en cause, mais l’État d’Israël dans sa globalité. Ce type de discours essentialise l’État juif, une caractéristique typique de l’antisémitisme, en le réduisant à un stéréotype figé, tout comme on réduisait autrefois le Juif à un simple archétype négatif.

On parle alors « d’Israël » de la même manière qu’on parlait autrefois « du Juif ». Ce qui est reproché à Israël, ce sont des accusations de domination mondiale, de meurtres d’innocents, d’hostilité envers les non-Juifs — ou « goyim » — considérés comme des êtres inférieurs et exploitables. Cette idéologie a même des racines profondes dans les journaux nazis, comme le Völkischer Beobachter, qui désignaient les Juifs comme un peuple « génocidaire » (Völkermörder).

Israël : coupable de se défendre

Ainsi, en ce qui concerne Israël et les Juifs, tout est permis. Le discours antisioniste, qui se veut en apparence une critique légitime de l’État juif, finit souvent par appeler à l’éradication de ce dernier. Ce qui est perçu comme un acte de défense par Israël, dans un environnement constamment hostile, devient alors une preuve de son sectarisme et de son militarisme. Ses mesures de sécurité, comme les check-points, la militarisation de ses citoyens et ses services secrets, sont décrites comme des indices de son hostilité à l’égard de toute population non juive.

Il est également important de souligner qu’il ne manque pas de Juifs ou d’Israéliens qui, d’une manière ou d’une autre, remettent en question l’existence même de l’État d’Israël ou qui minimisent sa situation d’insécurité existentielle, souvent en glorifiant ses ennemis, qualifiés de « résistance ». Ce ne sont pas mes origines juives qui me conduisent à défendre Israël, mais ma recherche éperdue de la réalité. Je suis avant tout guidé par la vérité, par un désir profond de comprendre les faits dans leur complexité et de défendre ce qui est juste. La réalité historique, politique et sécuritaire d’Israël ne peut être réduite à des jugements partiaux ou à une rhétorique simpliste.

Certaines de ces voix vont parfois jusqu’à glorifier les groupes ou les mouvements considérés par Israël et par une grande partie de la communauté internationale comme des organisations terroristes, les qualifiant de « résistance » face à l’occupation israélienne. Ce terme de « résistance », en soi, pourrait être compris comme une forme de lutte contre l’injustice ou l’oppression. Toutefois, dans le contexte israélo-palestinien, il est souvent employé pour légitimer des actions violentes qui visent à détruire l’État d’Israël. Cette glorification peut être perçue comme une forme de révisionnisme historique, qui masque la réalité des actes terroristes, des attentats-suicides, des roquettes tirées sur des civils israéliens, et des attaques systématiques contre la population juive.

En outre, certains critiques internes d’Israël vont jusqu’à exagérer les actions de défense de l’État, leur prêtant des intentions malveillantes ou immorales. Ce faisant, ils ignorent ou minimisent souvent la réalité d’un Israël qui vit sous une menace constante d’anéantissement, un État entouré de pays qui ont, à diverses reprises, cherché à détruire ses habitants. La défense d’Israël n’est pas motivée par une volonté d’oppression, mais par la nécessité de survivre dans un environnement hostile. Pourtant, dans certaines analyses critiques, ces actions de défense sont parfois perçues non pas comme une réponse proportionnée à des menaces réelles, mais comme des manifestations de violence gratuite, alimentant ainsi le cercle vicieux de la haine.

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Apartheid, vraiment ?

En évoquant l’apartheid, on oublie volontairement que 20 % d’Arabes, qu’ils soient musulmans ou chrétiens, bénéficient de la citoyenneté israélienne et de tous les droits qui en découlent. Lorsque cette réalité est mise en lumière, les détracteurs d’Israël se réfugient alors dans la question des « territoires occupés » — notamment la Cisjordanie — oubliant les défis sécuritaires auxquels Israël fait face depuis sa guerre contre la Jordanie en 1967. La propagande antisioniste s’attarde sur les actions violentes de quelques colons extrémistes, mais néglige les nombreux efforts du gouvernement israélien pour maintenir la sécurité de ses citoyens dans une région où la violence est omniprésente.

Il est aussi crucial de souligner que l’injustice faite aux Arabes de Palestine en 1948, bien que douloureuse, s’inscrit dans un contexte de déplacement de populations qui n’est pas unique à ce seul événement. Le XXe siècle a été le témoin de nombreux déplacements massifs de populations à travers le monde, que ce soit les Juifs des pays arabes, les Grecs d’Anatolie, les Allemands de Prusse orientale, ou encore les Indiens et les musulmans durant la partition du sous-continent indien. Ces déplacements ont été marqués par des souffrances incommensurables, mais ils ne doivent pas être instrumentalisés pour justifier une haine persistante à l’égard de l’un des acteurs impliqués. L’histoire des déplacements de populations, bien qu’indéniablement tragique, doit être traitée avec nuance, sans chercher à en faire un prétexte pour l’intensification de conflits actuels.

Il est important de souligner que les critiques à l’égard d’Israël peuvent être légitimes et justifiées, notamment lorsqu’elles sont formulées avec objectivité et une véritable volonté de comprendre les contextes historiques et contemporains. Toutefois, ces critiques, lorsqu’elles sont superficielles ou malveillantes, ignorent ou, trop souvent, cherchent délibérément à ignorer les conditions uniques qui ont conduit à la naissance de l’État d’Israël. L’idée de transformer un mouvement national, comme ceux qui ont émergé dans le monde arabe ou en Europe au siècle dernier, en un mouvement colonialiste est une manipulation intellectuelle qui déforme l’histoire. Le sionisme, comme les mouvements nationalistes arabes ou européens, était un appel à l’autodétermination, à la création d’un État pour un peuple qui avait été persécuté, dépossédé et rejeté pendant des siècles. Cette volonté de création d’un État souverain ne peut être comparée au colonialisme, qui impose une domination étrangère et exploite des peuples sans droit à l’autodétermination. Le sionisme, au contraire, a été un mouvement pour un retour à la patrie, un projet de rédemption pour un peuple qui, à l’instar de tant d’autres dans le monde, cherchait à s’épanouir dans son propre pays.

Le rejet de la souveraineté juive : la vraie racine du conflit

Le fait de critiquer Israël sur la base d’une telle distorsion historique ignore une réalité fondamentalement importante : l’histoire du peuple juif, marquée par l’exil et la persécution, fait que la naissance de l’État d’Israël est bien plus qu’un simple « acte colonial », elle est une réponse à des siècles d’injustices et de souffrances. Ceux qui jugent Israël sans cette compréhension fondamentale contribuent à entretenir une vision déformée et injuste de ce pays. Les déplacements de populations qui ont eu lieu lors de la création de l’État d’Israël, bien qu’ils aient été tragiques, ne diffèrent en rien d’autres événements historiques de même nature qui ont été largement acceptés et compris par la communauté internationale, comme les déplacements massifs de populations dans d’autres régions du monde au XXe siècle.

La véritable cause du conflit entre Israël et les Palestiniens, ainsi qu’avec une grande partie du monde arabe et musulman, réside dans un rejet persistant et systématique de la souveraineté d’un État juif, un refus qui dépasse les simples questions de politique ou de territoire pour toucher à une dimension identitaire et religieuse. Ce rejet de l’existence même d’Israël en tant qu’État souverain et légitime reflète un conflit plus profond, ancré dans des siècles d’antagonisme culturel et religieux. Ce n’est pas seulement un différend sur des lignes de frontière, mais un combat idéologique contre l’idée même que le peuple juif puisse disposer de sa propre nation, libre et indépendante, au cœur du Moyen-Orient. Ce refus a engendré des violences répétées, des guerres et une instabilité chronique, alimentant une haine qui trouve sa racine dans un désir de nier à Israël son droit le plus fondamental : celui d’exister en tant qu’État, comme n’importe quelle autre nation, libre de ses choix et de ses actions. Ce rejet de la souveraineté d’un État juif est aujourd’hui alimenté par la propagande islamiste ainsi que par une certaine gauche radicale et décoloniale adoptant une posture « wokiste ». Cette intention génocidaire (« jeter les Juifs à la mer » disait le fondateur des Frères Musulmans Hassan Al-Banna en 1947, « égorger les Juifs » proclamait la chanteuse Oum Kalthoum en 1967…) s’est trouvée masquée par le récit victimaire qui domine aujourd’hui le narratif du conflit. C’est ainsi que les avertissements de Mossab Hassan Youssef, fils d’un fondateur du Hamas, décrivant le fanatisme meurtrier de la société palestinienne, semblent avoir moins de poids dans le débat public en France que la propagande mensongère de Rima Hassan qui glorifie l’organisation terroriste en la présentant comme réaction « légitime » des opprimés.

Rima Hassan venue soutenir le blocage de Sciences-Po à Paris, 26 avril 2024 © Lyam Bourrouilhou/SIPA

Si l’État d’Israël, comme tout autre État, présente des imperfections, cela ne justifie en rien la campagne visant à le réduire à un paria de la scène internationale. Nous sommes là face à une tentative manifeste de délégitimer un pays qui, après des siècles de persécution, a enfin trouvé une terre où il peut exercer son droit à l’autodétermination. Israël, malgré ses faiblesses, ses erreurs et ses dilemmes politiques — comme n’importe quel autre État démocratique — a droit à l’existence. Il n’est pas question de faire d’Israël « le juif des nations », ce pays condamné à l’errance et à la soumission éternelle, sous prétexte de ses défauts, réels ou perçus. Le peuple juif a souffert trop longtemps pour se voir à nouveau privé de son droit à la sécurité, à l’autodétermination, et à la légitimité.

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Israël doit être reconnu pour ce qu’il est

Chaque nation a ses imperfections. Chaque nation a ses travers. Mais l’État juif, au-delà de ses imperfections, est une réponse à des siècles de persécution, à un génocide qui a failli anéantir le peuple juif. Israël, dans sa quête de sécurité, dans sa nécessité de défendre ses frontières contre un environnement hostile, ne doit pas être condamné pour ses erreurs ou ses stratégies de survie. L’idée de faire de lui un « État paria » est une insulte à son existence même, et surtout une injustice historique.

Il n’est pas question d’absoudre Israël de toutes ses actions ni de fermer les yeux sur ses fautes. Mais il est inacceptable que, dans le cadre d’une politique internationale, on impose à l’État d’Israël un double standard. Au moment où des régimes dictatoriaux, des théocraties et des autocrates répandent la terreur et l’oppression dans le monde, Israël doit pouvoir exister comme tout autre pays, sans être condamné systématiquement pour chaque erreur, chaque décision difficile qu’il prend en raison de sa situation de survie.

L’injustice du passé, et l’injustice actuelle de l’antisémitisme déguisé en antisionisme, ne justifient en aucun cas la persécution continue de l’État d’Israël. Israël ne doit pas être considéré comme le bouc émissaire de tous les problèmes mondiaux, ni comme la cible d’une critique incessante et injuste. Il est grand temps que la communauté internationale cesse de le traiter comme un État paria et le reconnaisse pleinement pour ce qu’il est : un État souverain, né d’une longue histoire de persécution et d’exil, qui a le droit inaliénable de protéger son peuple, ses frontières et sa sécurité. Il est essentiel que le monde comprenne que les décisions prises par Israël en matière de défense et de sécurité sont motivées par la nécessité de préserver la vie de ses citoyens dans un environnement où de nombreux voisins ont cherché à détruire cet État depuis sa création. Refuser de reconnaître ce droit à la légitime défense et à l’autodétermination, en appliquant des standards déloyaux et en imposant des critiques infondées, revient à nier à Israël son existence même, et à ignorer les réalités géopolitiques complexes auxquelles il fait face chaque jour.

J.K. Rowling 1 – Genderfluid 0

Théorie du genre. Les Britanniques ne sont pas aussi « woke » qu’on le craignait. La Cour suprême britannique a statué que la définition légale d’une « femme » doit se baser sur le sexe biologique, et non sur le genre. Cette décision, saluée par les féministes, suscite évidemment l’inquiétude des associations LGBT luttant pour les « droits » des personnes transgenres. La directrice de la rédaction de Causeur, qui a su réaliser l’amalgame de l’autorité et du charme, le rappelle pourtant: on doit pouvoir dire tranquillement qu’ « une femme trans n’est pas tout à fait une femme comme les autres ».


Une décision de la Cour suprême britannique fait du bruit. Une femme est une femme, a tranché la haute juridiction ! Selon la Cour, la qualité de femme et les droits afférents sont donc liés au sexe biologique – c’est-à-dire au sexe de naissance, et non pas au « genre ». Et donc, une femme trans – par exemple un homme qui a opéré sa transition et obtenu en Angleterre son certificat, le GRC – ne peut pas bénéficier des mêmes droits que les femmes.

Le coming-out terf d’Elisabeth Lévy

On le sait depuis longtemps, et c’est un euphémisme : entre les trans et les féministes, ce n’était pas le grand amour. Le litige est cette fois parti d’une affaire sur l’interprétation de la loi britannique sur l’égalité (Equality act de 2010) entre le gouvernement écossais très transfriendly (il défend tout de même le droit à la transition sans avis médical dès 16 ans !) et ForWomenScotland, une association féministe notamment subventionnée par la romancière J. K. Rowling (qui est accusée depuis des années de « transphobie », parce qu’elle ose dire qu’il y a deux sexes).

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Conséquence concrète: on pourrait refuser les transsexuelles dans une prison pour femmes, dans un centre d’hébergement ou dans les épreuves sportives féminines. La Cour précise qu’elles seront néanmoins protégées contre les discriminations par d’autres lois. Les féministes crient victoire, les associations trans et LGBT au scandale – alors qu’habituellement l’Etat de droit c’est sacré. « Les femmes et les filles sont enfin protégées au Royaume-Uni », clame Mme Rowlings.

Que vous inspire cette décision ?

Que nous vivons dans un drôle de monde, où un tribunal doit énoncer une évidence anthropologique. La division de l’humanité en deux sexes est le seul universel de l’humanité, un invariant dans le temps et dans sa géographie, la première caractéristique qui s’impose quand on voit quelqu’un. Accessoirement, c’est aussi selon moi ce qui rend ce monde habitable et agréable (quelle que soit votre sexualité, d’ailleurs).

Bien sûr, la transsexualité existe. Elle est assez mystérieuse. C’est quelque chose comme une erreur d’aiguillage (une psyché de femme dans un corps d’homme). L’acceptation sociale de cette différence radicale est une excellente nouvelle pour les individus (et les mesures de Trump contre les trans dans l’armée sont de ce point de vue déplorables). Mais, on ne va pas abolir la réalité et la biologie. J’en ai assez de vivre dans un monde où j’ai l’impression d’être folle.

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Une femme trans n’est pas tout à fait une femme comme les autres. Elle conserve la force et parfois les pulsions d’un homme. Il y a eu des cas de viols ou d’agression dans les prisons pour femmes. Dans le sport, c’est évidemment une injustice flagrante.

Cette mode adolescente pour la transition de genre est encouragée par les lobbys militants et des cliniques privées. Ce qui était l’exception et une toute petite minorité est maintenant devenu l’un des vecteurs de la rébellion adolescente. Et la révolte de parents qui voient leur enfant rentrer de l’école en réclamant un changement de sexe a fortement pesé sur le vote Trump aux États-Unis.

Le déterminisme biologique, voilà l’ennemi !

La tolérance pour les individus, je le répète, c’est très bien. Mais les lobbys veulent que ce soit une norme ; ils réclament un troisième voire un quatrième sexe au nom d’un principe simple : « Je suis ce que je veux ». On a tous en mémoire l’air éberlué du journaliste de gauche Daniel Schneidermann à la télévision quand l’un des invités de son plateau lui balançait « Qu’est-ce qui vous dit que je suis un homme ? » Des militants exigent des droits, des reconnaissances, de l’officiel. Eh bien non, ils doivent accepter d’être une ultra-minorité qui échappe à la norme générale. Égaux, certes, mais différents. On ne peut pas en permanence réclamer le beurre de la rébellion et l’argent de l’institution.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy au micro de Jean-Jacques Bourdin dans la matinale

François Bayrou: la vérité permet-elle d’agir?

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Dettes, dépenses, simplification, travail : il nous a promis une « épreuve de vérité ». Lors de sa conférence de presse sur le budget 2026 mardi – qui a été boudée par l’Association des maires de France – le Premier ministre a qualifié d’ « intenable » la situation de nos finances publiques. Depuis sa campagne présidentielle ratée en 2007, M. Bayrou ne cesse de dénoncer ce « piège » de la dette qui menace « la survie de notre pays ». Mais, comme aucune piste concrète quant aux solutions à mettre en œuvre ne sera proposée avant le 14-Juillet, l’opposition dénonce du baratin…


N’aurais-je pas apprécié la personnalité et la pratique de François Bayrou que j’aurais tout de même défendu le Premier ministre tant je suis agacé par la condescendance ironique avec laquelle certains parfois le traitent. Ce n’est pas d’aujourd’hui que je suis irrité par la dérision dont beaucoup de citoyens font preuve à l’encontre de personnalités politiques qui les dépassent de cent coudées. Il n’y a aucune raison pour que le pouvoir justifie, à l’égard de ceux qui l’exercent, les critiques les plus absurdes, les plus injustes…

Un slogan démagogique ?

Je suis d’autant plus à l’aise pour souligner qu’après sa conférence de presse sincère et pédagogique du 15 avril, avec la parfaite implication des ministres concernés par la préparation du budget 2026 – le profane que je suis regrette qu’on doive attendre le 14 juillet pour connaître les pistes adoptées -, je n’ai pas été convaincu par le slogan sous l’égide duquel il s’est exprimé : « La vérité permet d’agir ».

La vérité, à mon sens, ne permet pas d’agir. Elle relève du constat, du bilan, de l’évaluation, de la description, de ce qu’on sait depuis belle lurette et qui est partagé par tous les politiques et experts de bonne foi. Il en existe plus qu’on ne pense.

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La France a toujours été extrêmement douée pour les pensées et les travaux préparatoires, les préludes, les introductions, la confection des bagages, leur installation dans la voiture, l’accumulation des données, des chiffres et des informations. Plus rien ne demeure étranger à ceux qui vont avoir la mission d’entreprendre, l’honneur d’accomplir. Ils ont la vérité à leur disposition, capital essentiel, outil fondamental.

Mais la vérité ne permet pas d’agir. Sinon notre pays ne serait pas en régression partout, pour l’efficacité de ses services publics et la qualité de ses institutions. Alors que la déconnexion est constante et douloureuse entre ce qu’attendent les citoyens et ce qu’on leur donne.

La vérité ne permet pas d’agir parce qu’entre la vérité et le réel, il faut de l’énergie, de la volonté, une telle puissance de résolution et de vigueur que l’action suivra inéluctablement la vérité qui n’est qu’une lumière préalable, et rien de plus si l’humain qui a en charge le destin de la France n’a pas le courage d’en user pour réformer, transformer, modifier.

La France croule sous les dettes, ce n’est plus un scoop pour personne

Entre ce que je sais et qui doit m’aider, me guider et le concret que j’espère, qui m’attend, il y a un gouffre, ce qui sépare le virtuel du vrai, le nécessaire du praticable, l’impossible de l’empirisme.

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La vérité, en France, surtout dans le domaine qui angoisse François Bayrou et le conduit à nous mobiliser, on la connaît tous. C’est ce qui a fait croire à certains observateurs et analystes moqueurs, que le Premier ministre s’était abandonné à une explication inutile. Elle ne le deviendra que si, comme dans beaucoup de velléités macroniennes, elle demeure à l’état de promesse sans la moindre effectivité. Le doute portait plus sur l’aptitude à agir enfin que sur la justesse de la description, aussi calamiteuse qu’elle méritait d’être dénoncée.

L’action, le courage, l’énergie, la constance, la résistance, le dessein sans faille de tenir bon et de faire passer la vérité dans une sphère où elle sera au service d’un homme ou d’une femme. Qui saura réaliser ce qui a été promis, constituer le verbe comme une annonce authentique : de l’action. Il faut maintenant mettre littéralement la main à la pâte.

Prisons attaquées: du chaos carcéral à l’effondrement de l’autorité

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Les attaques récentes contre nos prisons révèlent un grave affaiblissement de l’autorité de l’État face aux réseaux organisés du narcotrafic. Elles soulignent l’urgence de renforcer la sécurité carcérale, les moyens des personnels, et plus généralement la capacité de l’institution à se faire respecter, alerte le député RN et ancien surveillant pénitentiaire.


Depuis plusieurs jours, une vague d’attaques coordonnées s’abat sur nos établissements pénitentiaires. Tirs à l’arme de guerre, véhicules de surveillants incendiés, menaces jusqu’aux domiciles des agents : ces actes d’une gravité inédite ne visent pas seulement les prisons. Ils visent la République, son autorité, et ceux qui en sont les garants.

En tant qu’ancien agent de l’administration pénitentiaire, ayant exercé aux Baumettes et à la maison centrale d’Arles entre 2009 et 2014 et aujourd’hui député du Rassemblement national, je connais cette réalité de l’intérieur. Depuis trois ans, j’ai visité plus de quinze établissements à travers le pays. Le constat est accablant : armes, téléphones et drogues y circulent toujours aisément.

Le député de la 15e circonscription des Bouches-du-Rhône Romain Baubry

Surpopulation massive, agents épuisés, nos prisons sont de véritables passoires sécuritaires qui ne tiennent plus que par le professionnalisme de leurs personnels. Et désormais, elles sont livrées aux bandes de criminels qui défient l’État en toute impunité.

Toulon, Marseille, Villepinte, Nanterre, Réau, Tarascon, Valence… La liste des établissements ciblés s’allonge. Tirs à l’arme automatique, incendies criminels, tags revendicatifs : l’intimidation est violente, méthodique, organisée. Le Parquet national antiterroriste a été saisi. Il reviendra à la justice d’établir les faits, mais une chose est certaine : l’État ne fait plus peur.

Et pour cause : au 1er mars 2025, 82 152 personnes étaient incarcérées dans les prisons françaises, pour seulement 62 539 places disponibles. Une surpopulation historique qui fait exploser les tensions et désorganise totalement le fonctionnement des établissements. Le résultat, on le voit aujourd’hui : des prisons sous pression, des agents menacés, et une autorité en lambeaux.

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Pendant ce temps, le gouvernement communique. Gérald Darmanin, garde des Sceaux, ose affirmer que ces attaques seraient la preuve que les narcotrafiquants « ont peur ». La vérité, c’est qu’ils rient de lui. Quand on attaque des prisons à la kalachnikov, ce n’est pas par crainte de la justice, mais parce qu’on sait qu’elle est impuissante. Ces groupes narguent l’État parce qu’ils savent qu’il ne réagit pas, ou qu’il réagit trop tard.

La déconnexion du ministre est telle qu’il propose que les surveillants pénitentiaires puissent rentrer chez eux avec leur arme de service. Une déclaration absurde, quand on sait que ces agents (hormis les ERIS, ELSP et PREJ) ne sont même pas armés. Cette sortie n’est pas seulement maladroite : elle est insultante pour des professionnels qui exercent au quotidien dans des conditions déplorables.

Le gouvernement parle, mais il n’écoute pas. Lorsqu’en 2022, des magistrats marseillais ont voulu alerter sur la gravité de la situation liée au narcotrafic, ils ont été publiquement recadrés par Éric Dupond-Moretti, alors ministre de la Justice. Ce refus d’affronter la réalité, ce déni permanent, nous a menés à la situation actuelle.

Pourtant, les solutions sont sur la table.

En tant que rapporteur des crédits alloués à l’administration pénitentiaire dans le cadre du budget 2025, j’ai proposé le déploiement de brouilleurs de téléphones efficaces, ainsi que l’équipement des établissements en dispositifs anti-drones et antiprojections. L’objectif est simple : rendre nos prisons enfin hermétiques aux trafics qui les gangrènent. Ces technologies existent, elles sont disponibles, mais le gouvernement refuse de les généraliser. Pendant ce temps, les trafiquants continuent de diriger leurs affaires depuis l’intérieur même des établissements.

Dans le même esprit, lors de l’examen de la proposition de loi visant à « sortir la France du piège du narcotrafic », j’ai défendu un amendement pour rétablir les fouilles systématiques des détenus à l’issue des parloirs. Une mesure de bon sens, abandonnée depuis des années, et qui constitue aujourd’hui une faille majeure dans la sécurité carcérale. Cet amendement a été rejeté par le garde des Sceaux et ses alliés.

Le recrutement massif d’agents pénitentiaires est aussi une priorité absolue. Aujourd’hui, les effectifs sont insuffisants pour assurer les missions les plus fondamentales. Tant qu’on n’augmentera pas les effectifs, rien ne tiendra. J’ai aussi proposé la création d’un fonds de soutien pour accompagner les agents et leurs familles confrontés aux violences ou aux menaces. Encore une proposition rejetée. Il est temps que l’État protège enfin ceux qui le protègent.

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Il faudra aussi poser lucidement la question de la présence d’étrangers dans nos prisons. Ils représentent près de 25% des détenus incarcérés. Le Rassemblement national exige leur expulsion afin de désengorger les établissements. Il n’est pas acceptable que nos prisons débordent pendant que des détenus étrangers, qui n’ont rien à faire sur notre sol, y occupent des places aux frais du contribuable français.

Nos prisons ne doivent plus être des zones de non-droit. Elles doivent redevenir des lieux où l’autorité de l’État s’exerce sans concession. Tant que l’on reculera, tant que l’on refusera d’agir, les criminels avanceront. L’heure n’est plus à la demi-mesure et il est grand temps de rétablir l’ordre partout sur le territoire, de confier toute l’autorité nécessaire au personnel, et ainsi rendre à l’État toute sa force.

Vintimille: vivre au Camp des Saints

À la frontière franco-italienne, Vintimille vit depuis les années 2010 au rythme des flux migratoires. Malgré les efforts de la nouvelle municipalité, les violences et dégradations inhérentes à la présence continue d’immigrés clandestins bouleversent la vie locale. À l’approche de l’été, ses habitants redoutent de nouvelles vagues d’arrivants. Reportage


« Dans ce cimetière où reposent nos proches, des migrants allaient uriner et déféquer sur les tombes. » Accoudé à son bureau, Flavio Di Muro ne fait pas dans la dentelle. Élu maire de Vintimille en 2023, il a été porté au pouvoir par une majorité d’habitants excédés par le flux ininterrompu de migrants qui déferle sur la frontière franco-italienne depuis le début de la décennie 2010.

Depuis plusieurs années, Carmela n’était pas revenue sur la tombe de son époux. « Je n’ai jamais pu faire mon deuil », explique la vieille Italienne aux cheveux blancs et aux mains noueuses. La psychose, née des agressions et guets-apens répétés contre les visiteurs, a longtemps empêché les familles de se recueillir sur les sépultures. « Les migrants dormaient sur nos tombes ! Et les ont dépouillées ! Quand j’ai entendu les histoires de vols, de violences… J’ai eu peur et mes enfants me disaient de ne pas prendre de risques. De toute façon ils étaient toujours là, alors, au fur et à mesure, j’ai arrêté de faire le chemin pour y aller… » Aujourd’hui, deux gardes sont postés en permanence devant les grilles du cimetière. Les tombes ont refleuri, les visiteurs ont pu reprendre leurs habitudes, mais pour combien de temps et au prix de quels sacrifices ? Pour Vintimille, plus de dix ans après le début d’une crise migratoire qui a bouleversé l’Europe, le bilan est calamiteux.

Portrait d’une ville assiégée de l’intérieur

Dernière escale de la côte ligure avant la frontière française : la ville de Vintimille. Depuis plus d’une décennie, cette ville-frontière traverse l’une des plus grandes crises migratoires qu’ait jamais connues une municipalité du littoral européen. Située à huit kilomètres de Menton et à 23 de Monaco, la station balnéaire est connue pour ses cigarettes moins chères qu’en France, son alcool vendu à bas prix aux touristes et ses magasins de décoration et de prêt-à-porter destinés à une clientèle plus fortunée, française et monégasque. Seulement, à partir des années 2010, la commune est devenue le lieu de transit incontournable pour les migrants souhaitant gagner la France et l’Angleterre.

Si, depuis quelques mois, les flux de migrants ont diminué, passant de plusieurs centaines à quelques dizaines, la présence continue des immigrés clandestins a profondément changé la vie locale et ce malgré les efforts et le volontarisme de la nouvelle municipalité. À Vintimille, les incidents dramatiques ne cessent de peser sur la vie locale, et ses habitants redoutent les prochaines vagues migratoires avec l’arrivée de l’été, période de l’année la plus propice aux traversées de la Méditerranée. Depuis l’assaut des migrants, on vit à Vintimille comme dans une ville en état de siège.

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Peur sur la ville

Assise sur un banc, tenant la main à son mari, Marina surveille ses enfants qui jouent au ballon sur le front de mer. Lorsqu’on évoque la diminution du nombre de migrants présents dans la ville, elle tempère immédiatement : « On a toujours énormément de problèmes. On a peur de sortir le soir, on a peur de sortir le matin. C’est dangereux parce qu’ils ne font que de se frapper… Ils se frappent avec des bouteilles, ils cassent les voitures… » Gouvernante dans un hôtel mentonnais, elle emprunte sa voiture tous les soirs pour traverser la frontière et rentrer à Vintimille. Chaque fois qu’elle ouvre son garage pour y ranger sa voiture, elle ressent une boule au ventre.

La peur a changé les habitudes, et l’accumulation de drames récents n’aide pas à la conjurer. « Depuis qu’une fillette a été violée en plein centre-ville par un Algérien, poursuit Marina, je ne laisse plus mes enfants rentrer seuls de l’école, même la plus grande, qui a 16 ans. » Un homme âgé, assis sur le banc d’en face, s’invite dans la conversation : « Le soir, c’est la confusion. » Plus loin sur la promenade une mère de famille raconte comment sa porte d’entrée, située à quelques dizaines de mètres, a été plusieurs fois forcée. La cour de son immeuble est souillée de déjections humaines, de détritus et de vêtements déchirés.

Des dizaines de témoignages d’habitants permettent de deviner un quotidien régi par la violence des migrants. Quand ce n’est pas le cimetière qui est assiégé, c’est le théâtre municipal qui ferme ses portes. Sur les marches de cet édifice Art nouveau, migrants et bouteilles de bière bloquent l’entrée du bâtiment.

Au cœur de la ville, le jardin Tommaso Reggio, grand parc familial menant jusqu’à la mer, n’échappe pas au désastre. Comme tant d’autres jardins publics où sont apparus bivouacs, tentes et points de deal, celui-ci a dû être fermé durant plusieurs mois. Derrière la gare, le long du fleuve de la Roya s’est établi un camp à ciel ouvert où les migrants dorment dans des tentes ou sur des canapés. Puis, à la tombée du soir, les rues se vident. Seuls demeurent les groupes de migrants qui errent sans but et la police qui patrouille.

Les clandestins ouest-africains et maghrébins privilégiant de plus en plus la route des Canaries pour rejoindre l’Europe, tandis que le passage vers la France était facilité par une décision du Conseil d’État de février 2024 sur la réadmission des migrants, le nombre de migrants arrivant à Vintimille a diminué. Toutefois, la situation est loin d’être satisfaisante. Quelques dizaines d’individus suffisent pour générer de nouveaux drames et effrayer le public. Dans ce contexte, les petits commerçants sont particulièrement touchés.

Au marché couvert de Vintimille, il est trois heures de l’après-midi lorsque Simonetta range ses caisses de fruits et légumes avec son mari. Tout en chargeant sa fourgonnette, elle se confie : « Ça a été très dur, très dur. Ici, l’activité a repris parce que les Français et les Monégasques reviennent. Il y a moins de migrants en ce moment alors les affaires vont un peu mieux. » Sergio, son mari, opine du chef et poursuit d’une voix forte : « Ça ne durera pas. On leur vient en aide comme on peut en leur donnant nos invendus quand ils les acceptent, mais on n’en peut plus. »

Pour rassurer les habitants, la municipalité a pris un tournant sécuritaire inédit dans une commune d’Europe de l’Ouest. Une réponse efficace, mais insuffisante face à des individus hostiles et hors de contrôle et qui en cas de nouvelle vague migratoire serait vite dépassée.

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Graffiti antipolice dans les rues de Vintimille, mars 2025. Une campagne permanente d’une myriade d’associations diabolise toute critique de l’immigration et invisibilise le sort d’une population en déroute © Loup Viallet

Sous surveillance

Au centre de la ville, la mairie, un bloc de béton rectangulaire coiffé d’une tour en béton, a de faux airs de caserne. En réalité, Vintimille tout entière ressemble à une ville de garnison. Aucun régiment de l’armée régulière italienne n’est établi dans la ville, mais on croise des forces de maintien de l’ordre presque à chaque coin de rue. À l’extérieur de la gare, devant le marché couvert, aux abords des jardins publics, le territoire municipal est quadrillé par des patrouilles assurées par tous les corps de sécurité, police municipale, police financière, gendarmes ainsi que par un peloton de militaires placé sous la direction du commissaire de police.

Depuis l’élection de Flavio Di Muro en mai 2023, la lutte contre l’insécurité est devenue la priorité du premier magistrat de la ville. Cette compétence extraordinaire ne figure pourtant pas dans ses attributions électives. En tout cas, cette politique porte ses fruits.

Le théâtre municipal, le jardin Tommaso Reggio et le cimetière de Roverino ont aussitôt rouvert, mais au prix d’une démultiplication des interventions et d’une surveillance sans relâche. L’achat d’alcool et de boissons gazeuses dans des bouteilles en verre a été interdit après 22 heures, punissant du même coup la population sans parvenir à freiner la vente illégale.

Très vite, le budget municipal dédié à la sécurité a pris le pas sur les autres dépenses municipales : recrutement de forces de police et de personnels dédiés au ramassage des bouteilles d’alcool jetées par les migrants, achat d’équipements spéciaux (tasers à dix décharges électriques au lieu de deux, comme partout ailleurs en Italie) et installation d’une centaine de caméras de vidéosurveillance.

Assis à la terrasse d’un café, en face d’un commerce Eurodrink et d’un magasin de vêtements à bas prix, Guiseppe, la soixantaine bien tassée, pointe un groupe de policiers avec sa cigarette : « Ça rassure un peu, mais c’est loin d’être suffisant. Ils ne peuvent pas être partout. Et puis, ils ne peuvent pas faire grand’chose. Regardez ! » À quelques mètres de nous un migrant, pieds nus, yeux révulsés, passe en marmonnant des insultes avant de disparaître derrière l’église Sant’Agostino. « Lui, il a l’air complètement drogué. Mais qu’est-ce qu’ils attendent pour l’arrêter ? Qu’il sorte un couteau et agresse quelqu’un ? »

Aux portes de la France

L’actualité migratoire n’en finit pas de rattraper Vintimille. Alors que le maire tente de repositionner sa ville en attirant des investissements étrangers pour en faire un lieu de villégiature attractif, pas un jour ne passe sans qu’il soit interpellé sur ses réseaux sociaux par des concitoyens inquiets. Les campements rasés la veille repoussent le lendemain. Régulièrement, de nouveaux points de deal sont découverts par les habitants.

Vintimille est prisonnière d’un cycle sans fin et ce, malgré l’assouplissement des contrôles aux frontières françaises. À ces tensions s’ajoute la campagne permanente d’une myriade d’associations françaises, italiennes et internationales (association Roya citoyenne, la Croix-Rouge, Caritas, l’ONG WeWorld, No Border, Save The Children, les associations étudiantes de Science-Po Menton, Ligue des droits de l’Homme) qui diabolisent toute critique de l’immigration, invisibilisent le sort d’une population en déroute au nom d’une idéologie qui divinise la figure du migrant et abhorre les frontières. Vintimille est le symbole de leur combat politique.

« Je resterai ici le temps qu’il faudra. D’une manière ou d’une autre, je rejoindrai la France. Je sais déjà comment faire. » Le seul migrant qui a accepté de répondre à cette enquête est un Malien d’une trentaine d’années, passé par Lampedusa. Si les gendarmes français le refoulent encore une fois sur le pont Saint-Louis ou à la station Garavan, il passera par les montagnes. Les chemins sont moins gardés et l’association de Cédric Herrou est à quelques kilomètres.

« I Grotteschi »: sous le signe du vice et de la vertu

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Giulia Semenzato et Matthew Newlin "Miro" © Matthias Baus

Près de 400 ans après la mort de Claudio Monteverdi, à Venise, le Théâtre royal de la Monnaie réussit le prodige de monter un opéra que le compositeur n’a jamais écrit, mais où pourtant tout ou presque est de sa main.


Étrange, audacieuse et séduisante démarche artistique : comme dans un laboratoire scientifique où l’on chercherait à ressusciter une espèce animale disparue, et à partir des trois seuls opéras qui subsistent de la production lyrique alors révolutionnaire de Monteverdi, Orfeo (Orphée), Il Ritorno d’Ulisse in patria (Le retour d’Ulysse dans sa patrie), l’Incoronazione di Poppea, (le Couronnement de Poppée), la scène de la capitale belge a créé I Grotteschi en mêlant savamment à de rares madrigaux des fragments des trois ouvrages (une trentaine de ces fragments sont par exemple issus de l’Orfeo), de façon à constituer une nouvelle intrigue, un nouvel opéra.  

C’était une idée de Peter de Caluwe, l’intendant du théâtre royal, idée déjà mise en œuvre avec la trilogie Mozart-Da Ponte afin de faire découvrir sous un angle neuf des pièces emblématiques du répertoire lyrique.

Pour réaliser I Grotteschi, Caluwe a fait appel au chef d’orchestre et compositeur argentin Leonardo Garcia-Alarcon qui y a glissé plusieurs sinfonie de sa main. Et pour les structurer dramatiquement et les porter sur le théâtre, au metteur en scène espagnol Rafael Villalobos.

Virtù, Carità, Sapienza

Musicalement homogène, malgré les profondes différences régnant entre l’Orfeo qui date de 1607 et fut représenté à la cour des Gonzague de Mantoue, et les deux autres ouvrages créés respectivement en 1640 et en 1642 à Venise, et tout en étant très composite du fait des diverses intrigues qui sont ici mêlées, I Grotteschi a été baptisé ainsi en référence aux statues monstrueuses retrouvés jadis dans ce qu’on croyait alors être des grottes et qui était en fait les vestiges de la Domus Aurea, le fastueux palais de Néron.

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Dans la foulée, on a choisi de désigner les personnages qu’on y découvre sous le terme qui les caractérise le plus fidèlement : Fortuna, Virtù, Costanza, Sapienza, Esperienza, Capriccio, Impazienza, Corragio, Melancolia ou Carità… à l’image de ces figures allégoriques fort en vogue dans les siècles passés. De surcroît, on leur a inventé des liens de famille en les regroupent en trois générations successives où Melancolia, qui n’est autre qu’Orphée (Mark Milhofer), tient le rôle de l’ancêtre nonagénaire, suicidaire et déjà quelque peu gâteux. Son fils Coraggio, qui est aussi Ulysse (Jeremy Ovenden), a sombré dans un mystérieux coma, cependant que son épouse Costanza – ou Pénélope – (Stéphanie d’Oustrac) se lamente et en vient dans sa solitude à nourrir une folle passion pour Fortuna, sa femme de chambre. Quant à leur fils ainé, l’arriviste Privilegio (Matthew Newlin), il commet l’adultère avec  l’ambitieuse Fortuna et ne pense qu’à la conquête du pouvoir comme à la répudiation de la noble Virtù, sa femme (Raffaella Lupinacci). Son cadet, Capriccio (Federico Fioro), un éphèbe encore, tombe amoureux d’Impazienza, tout en se libérant de l’emprise de son précepteur.

Une autre fable

Autour d’eux gravitent Esperienza, la gouvernante (Xavier Sabata), ainsi que ses deux filles, Fortuna (Giulia Semenzato) et Impazienza (Jessica Niles) ; l’infirmière Carità (Arianna Vendittelli) ; Sapienza, le philosophe, qui n’est autre que le Sénèque de L’Incoronazione (Jérôme Varnier), et qui entretient un rapport ambigu avec Capriccio, son séduisant élève; ou encore Giudizio (Anicio Zorzi Giustiniani), le jardinier et l’ami de Privilegio, mais aussi l’amant de Carità. En voix off, la basse Il Baskerville.

Aux trois favole in musica originales s’est ainsi substituée une autre fable, infiniment complexe, sinon alambiquée, enfermée dans un huis clos malsain où s’exacerbent des passions le plus souvent inavouables et où se combinent, avec une habileté remarquable, ces fragments d’opéra qui pourtant ne constituent pas obligatoirement un livret convaincant.

Ingéniosité du décor

Dramaturge autant que metteur en scène, Rafael Villalobos a voulu cloîtrer les protagonistes (pour cause d’épidémie et de confinement sanitaire) dans une villa romaine de nouveaux riches au décor froid, quelconque et prétentieux qui pourrait renvoyer (mais en beaucoup moins raffiné) à l’opulente demeure qui accueille le héros du Théorème de Pasolini. Le décor d’une extraordinaire ingéniosité, édifié sur deux niveaux pivotants l’un sur l’autre et signé par Emanuele Sinisi, permet de déployer tour à tour l’action dans sept ou huit espaces différents.

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Villalobos a revêtu les hommes de la plus jeune génération de tenues résolument homo-érotiques : pantalons ou culotte de cuir noir et torse nu pour Privilegio et Capriccio son frère ; et pour le sensuel Giudizio, combinaison de travail très ajustée s’ouvrant sur un torse velu.  Les femmes, quant à elles, belles, fines, déliées, au physique impeccable, sont évidemment vêtues selon leur rang : robes recherchées pour les patriciennes, tenues sobres et noires pour les domestiques.

Excellents comédiens, magnifiques chanteurs

Cependant que les scènes de sexe vont se multipliant un peu trop pesamment et contribuent à la lourdeur d’une atmosphère empoisonnée, les douze protagonistes visibles sur scène sont portés par une remarquable direction d’acteurs. La palme du jeu théâtral pourrait bien revenir à Xavier Sabata, le contre-ténor qui interprète le personnage de Sapienza, un rôle travesti, avec une sobriété, une justesse et une intelligence qui forcent l’admiration. Mais s’ils sont tous d’excellents comédiens dont le jeu contribue considérablement à la tenue de ces deux soirées de trois heures qui constituent I Grotteschi, les protagonistes sont aussi et surtout de magnifiques chanteurs. Une telle distribution, d’un niveau si impressionnant, tant pour la qualité des voix que pour l’homogénéité des talents, et où se décline si bel éventail de registres vocaux, est un enchantement.

Stéphanie D’Oustrac et Xavier Sabata © Matthias Baus

Sous la direction savante, inspirée, chaleureuse de Garcia-Alarcon, les quelque vingt musiciens baroques de la Cappella Mediterranea restituent aux diverses partitions de Monteverdi un quelque chose de charnel, de moelleux, d’émouvant qui porte à l’émerveillement. C’est une féerie sonore dont on peut bien dire qu’elle enchante l’auditeur et qui confère aux deux volets d’ I Grotteschi une élégance toute spirituelle.

Palpitante aventure

Cependant, à cette succession infinie de prologues, de scènes, d’arias, de madrigaux, de sinfonie, de toccata, de  danses, à cette composition habile d’une intrigue créée de toutes pièces, il manque malgré tout une ossature, un ressort dramatique convaincant, tels qu’ils existent dans chaque drama per musica de Monteverdi. Aussi enchanteresse que soit une musique qui sait toucher au sublime, aussi remarquable que s’affirment ses interprètes, sur la scène comme dans la fosse de l’orchestre, l’artificialité de la recomposition, même savamment réécrite, débouche sur quelque chose qui finit par sembler monocorde.

Toutefois I Grotteschi a sans doute constitué une aventure palpitante pour ses auteurs au moment de son élaboration, comme elle semble l’être aujourd’hui pour ses interprètes. Et si la démarche peut apparaître plus convaincante sur le plan intellectuel que sur le plan artistique ou émotionnel, elle n’en relève pas moins d’un esprit d’entreprise tant vigoureux que réjouissant au sein d’une grande institution comme ce Théâtre royal de la Monnaie qui figure depuis fort longtemps parmi les scènes les plus audacieuses au monde. 

I Grotteschi, compositions de Monteverdi restituées en deux soirées successives : Miro et Godo. Jusqu’au 3 mai.

Théâtre royal de la Monnaie, Bruxelles ;

00 32 2 222 12 11 ou tickets@lamonnaie.be

Philippe Forest: l’avant-garde sublimée

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L'écrivain français Philippe Forest © LAURENT BENHAMOU/SIPA

Philippe Forest publie Et personne ne sait, un nouveau roman intrigant


Le romancier et essayiste Philippe Forest est né juste à temps, en 1962, pour être contemporain de la fin des avant-gardes en France, et notamment de celle du mouvement de la revue Tel Quel, auquel il devait consacrer plusieurs livres, dont un sur Philippe Sollers, son principal animateur. Il m’a toujours semblé qu’on ne s’est pas assez demandé ce qu’a signifié la disparition de toutes les avant-gardes, et quelles en furent les conséquences, notamment chez les écrivains. La fin des années 70 sonna le glas des idéologies les plus folles. L’arrivée de Mitterrand à l’Élysée en 1981 fut paradoxalement le coup d’envoi d’un néo-libéralisme exacerbé. Dès lors, la culture s’embourgeoisa, et les subtilités dialecticiennes tendance Mao de la revue Tel Quel cessèrent de faire florès. Philippe Sollers saborda sa revue, avant de publier Femmes, à la fois brûlot romanesque à la ponctuation précise et manifeste réactionnaire du mâle européen hanté par son identité sexuelle.

Historien de l’avant-garde et romancier classique

Philippe Forest se fit l’historien du mouvement Tel Quel, tout en écrivant en parallèle des romans de forme plutôt classique, sans rien à voir avec les expériences littéraires extrêmes du passé. Marqué par la mort précoce de sa fille, Forest commença par publier en 1997 L’Enfant éternel. Le livre, édité par Sollers dans sa collection « L’Infini », connut un grand succès. Philippe Forest revint, dans ses romans suivants, sur la mort de sa fille. Aujourd’hui, avec la parution chez Gallimard d’un nouvel opus intitulé Et personne ne sait, il reprend encore ce même thème tragique qui ne le quitte pas. Il y est question toujours d’une petite fille, mais Philippe Forest a choisi cette fois un mode littéraire ouvertement porté vers le fantastique, puisqu’il s’agit d’une histoire de fantôme.

Un dispositif romanesque sophistiqué

La trame en reste très simple, avec néanmoins un dispositif narratif plutôt sophistiqué. Philippe Forest raconte comment il se souvient d’un roman américain lu il y a longtemps (Portrait de Jennie de Robert Nathan, 1940) et d’un vieux film qui en fut tiré en 1948, produit par David O. Selznick. Il y était question de la vie difficile d’un jeune peintre new-yorkais, Adams, qui rencontre un jour une petite fille, nommée Jennie, dans le parc où il se promène chaque jour. Elle deviendra son modèle, et des liens étroits les rapprocheront. Philippe Forest insiste sur cette expérience de lecture, pour lui bouleversante, et qu’il fait sienne en tant qu’écrivain : « J’ai toujours raconté la même histoire. Comme tout le monde, je n’en connais qu’une. Je dis que je raconte ma propre histoire et c’est toujours celle d’un autre. Et quand je dis que je raconte l’histoire d’un autre, c’est encore la mienne. » Relire avec nous ce roman de Robert Nathan, revenir au film, permet à Philippe Forest de partager sa douleur fondamentale, et d’espérer que sa fille Pauline lui soit rendue un jour. Ce faisant, il comprend que son propos interroge la folie, et notamment, comme il l’écrit, « l’insituable limite qui sépare le possible de l’impossible, le rêve de la réalité et la folie de la raison ».

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Le tableau mystérieux

La relation entre le peintre Adams et la petite Jennie, qui devient rapidement une femme, aboutit à un tableau qui sera le chef-d’œuvre inespéré du premier. Le roman initial ne parle pas de ce tableau, comme on s’y serait pourtant attendu. Pour Philippe Forest, c’est de fait un élément crucial de se le représenter, et c’est pourquoi il nous décrit in situ, au Metropolitan Museum de New York, celui qui aurait inspiré l’auteur du roman, en particulier pour le titre, The Young Girl in a Black Dress. En revanche, dans le film, le tableau apparaît dans une scène inoubliable comme une révélation : « Renonçant, écrit Philippe Forest dans une prose haletante, au noir et blanc dont le cinéaste s’était exclusivement servi […] En couleurs. En couleurs maintenant. Selon un procédé auquel a recours un autre film de la même époque, Le Portrait de Dorian Gray tel qu’il fut adapté par Albert Lewin dans un film qui, au fond, raconte la même histoire même s’il le fait à l’envers. » Vous vous souvenez peut-être de ce moment grandiose, qui venait conclure la si belle adaptation, en 1945, du roman d’Oscar Wilde.

Philippe Forest a écrit là un roman très intriguant, qui laisse passer un grand trouble littéraire. Plus que des avant-gardistes de Tel Quel, nous sommes proches ici des écrivains fin de siècle du XIXe, avec une atmosphère à la Edgar Poe. Philippe Forest parvient à fondre l’univers fantastique du roman et du film dans la réalité contemporaine, en décrivant les effets d’une lecture ou les réminiscences de son adaptation filmique. L’enjeu est grand pour lui, qui ne connaît pas d’autre résilience que celle accordée par la littérature. On sent que Philippe Forest écrit par nécessité vitale, et que pour lui l’expérience littéraire doit à tout prix offrir du sens. Dans le relativisme ambiant, l’engagement de Philippe Forest nous pousse à faire preuve de discernement. La littérature n’est pas un jeu de marelle, mais un travail sur soi qui permet de croire à une proche délivrance − ou comme aurait dit le chrétien Bernanos : de croire à une rédemption possible.

Philippe Forest, Et personne ne sait. Éd. Gallimard, 123 pages.

Et personne ne sait

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Le mur des comptes

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Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne depuis novembre 2019 © D.R.

Chaque mois, le vice-président de l’Institut des libertés décode l’actualité économique. Et le compte n’y est pas


La Banque centrale européenne vient de publier ses résultats pour l’année 2024. Plombée par l’effet de ses propres hausses de taux, l’institution présidée par Christine Lagarde accuse une perte de 8 milliards d’euros. Les banques centrales de la zone euro ne percevront donc aucun dividende. Au même moment, la Banque nationale suisse (BNS) clôture quant à elle son exercice 2024 avec un bénéfice de 80 milliards de francs suisses (83 milliards d’euros). Il faut dire qu’elle sait gérer ses actifs. Elle a ainsi réalisé un profit de 67 milliards de francs suisses sur les devises étrangères, et de 21 milliards sur l’or. Grâce à ses excellents choix, elle versera à la Confédération helvétique et aux cantons la somme de 3 milliards de francs suisses.

En plus de leur retraite obligatoire par répartition, les fonctionnaires français peuvent profiter, s’ils le souhaitent, d’un régime complémentaire par capitalisation, la Préfon, qui assure à des centaines de milliers de bénéficiaires une pension moyenne de 438 euros par an. Pourquoi les salariés du privé n’ont-ils pas accès au même avantage ? Ce serait une excellente question à mettre à l’ordre du jour du « conclave » organisé par François Bayrou. Rappelons aux participants de cette concertation qu’il existe quelques solutions très faciles pour rétablir l’équilibre des comptes. Ainsi, en reculant d’un an l’âge légal du départ à la retraite, on pourrait récupérer pas moins de 17,7 milliards d’euros. Et si l’on désindexait les pensions de retraite pendant quatre ans, on économiserait 29 milliards. Enfin, rien qu’en faisant fondre les effectifs de la fonction publique de 0,5 % par an, le déficit diminuerait de 2 milliards.

Vingt-trois milliards d’euros par an, c’est le chiffre auquel arrive le journaliste Olivier Calon en additionnant les avantages consentis par l’État à diverses professions publiques et parapubliques : hauts fonctionnaires, salariés d’EDF et de la RATP, employés la Banque de France, aiguilleurs du ciel, intermittents du spectacle, sans oublier tous ceux qui travaillent au sein d’institutions publiques aux pratiques parfois opaques en matière de ressources humaines, comme l’Élysée ou le Conseil économique, social et environnemental. En refermant son livre-enquête (Les Privilégiés de la République, Opportun), on se dit que la France est bel et bien la championne des avantages acquis.

La Cimade a reçu l’année dernière 200 000 euros de la part de l’État à travers une subvention de l’Agence française de développement. Pour rappel, la Cimade est une ONG qui offre gracieusement une protection juridique aux migrants se trouvant en situation irrégulière sur le sol français. On a beaucoup de mal à comprendre que de l’argent public puisse être alloué à une association qui encourage des étrangers à ne pas respecter le droit de notre pays !

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Le coût des agences d’État et autres comités Théodule avoisinerait 140 milliards d’euros par an, selon un inventaire effectué par Agnès Verdier-Molinié dans son dernier essai, Face au mur de la dette (l’Observatoire). Selon la directrice de l’Ifrap, il existe plus de 1 100 organismes de ce type. Autant dire que le doublonnage est la règle. Dans le domaine de la santé par exemple, on peut estimer que le chevauchement des compétences coûte 4 milliards par an. Autre cas d’école : trois établissements publics chargés des « territoires » (le Cerema, l’ANCT et l’Ademe) ont des activités si proches qu’ils sont obligés de négocier entre eux des conventions de coordination ! Comme d’habitude, de nombreux rapports officiels, émanant notamment de la Cour des comptes, alertent depuis longtemps sur ce gaspillage… en vain.

L’entreprise Les Forges de Tarbes est aujourd’hui la dernière usine de munitions de gros calibre en France. Produisant dans les Hautes-Pyrénées des corps creux d’obus (notamment pour les canons Caesar fabriqués par Nexter), elle est un acteur clé de l’économie de guerre voulue par Emmanuel Macron. Depuis 2023, l’État stratège a mis la main à la poche pour accompagner son développement, par l’intermédiaire de la direction générale de l’armement, qui a octroyé une enveloppe de plus de 7 millions d’euros à sa maison mère Europlasma. En contrepartie, ce groupe industriel spécialisé dans la gestion des déchets s’était engagé à investir 12 millions d’euros afin de quadrupler la capacité de production du site. Malheureusement la promesse n’a pas été tenue. Par ailleurs, dans le cadre d’un dispositif de soutien aux exportations, l’État a accordé directement aux Forges de Tarbes une avance remboursable s’élevant à 7 millions d’euros. Le versement des fonds est censé être effectué sur trois ans par Bpifrance et Assurance Export. Tout ce petit Monopoly n’est absolument pas à la mesure du problème à traiter. En Allemagne, la capitalisation boursière de la société Rheinmetall, qui fournit l’essentiel des obus livrés à l’Ukraine, s’élève à 55 milliards d’euros. Tandis que la société Europlasma, maison mère des Forges de Tarbes, est valorisée à 3 millions !

De nombreuses start-up françaises du secteur des « nouvelles mobilités » se trouvent en posture très difficile. Carlili, loueur de voitures en ligne, est en redressement judiciaire après avoir levé 10 millions d’euros. Cityscoot, application qui met des deux-roues en libre-service dans les rues de Paris, est en cessation de paiement. Kiffy, marque de vélos électriques, a mis la clef sous la porte. Smovengo, le repreneur de Vélib’ maintenu sous perfusion par Anne Hidalgo, enchaîne les déboires opérationnels et financiers.

Autre vedette de l’innovation à la française, la société parisienne Aldebaran a perdu 165 millions d’euros entre 2019 et 2023. Symbole de la French Tech avec son robot Nao, elle est à présent en redressement judiciaire.

Les Anglais peuvent tirer les premiers

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Keir Starmer visite le sous-marin nucléaire HMS Vanguard, de retour d’une patrouille de deux cent quatre jours à la base navale de Faslane, en Écosse, 20 mars 2025 © Simon Dawson/UK Crown Copyright/SIPA

Londres n’a pas besoin du feu vert de Washington pour lancer une bombe nucléaire. S’il existe une forme de dépendance vis-à-vis des Américains, la dissuasion britannique repose davantage sur une imbrication des programmes entre les deux pays. Un maillage de traités et d’alliances militaires qui engage aussi la France


Le 4 mars, sur France Inter, Édouard Philippe, ancien Premier ministre et candidat à l’élection présidentielle de 2027, parle de la nécessité de réarmer l’Europe. Abordant la question de la dissuasion nucléaire, il affirme que, si la force de frappe française est autonome, la britannique est « en double commande avec les États-Unis ». Comme si les Américains devaient donner le feu vert à tout lancement de missiles par Londres. Cette notion surnage de temps en temps dans les médias français. Certains, comme Alain Bauer, prétendent même que, à bord des sous-marins nucléaires de Sa Majesté, il y aurait deux hommes, un Britannique et un Américain, détenant chacun une clé indispensable au déclenchement du système d’attaque. L’Américain, bien entendu, ne bougerait que sur ordre de la Maison-Blanche. En réalité, par une ligne sécurisée reliant Downing Street au commandant d’un sous-marin, le Premier ministre peut, selon son bon vouloir, donner l’ordre de lancer une frappe nucléaire. Le commandant peut même le faire de son propre chef dans le cas où Downing Street serait déjà contrôlé par une puissance ennemie. Il y a bien deux ingénieurs munis de clés à bord des sous-marins, mais ils sont britanniques et aux ordres du commandant. Il n’y a pas de codes secrets ni de système de guidage américains.

D’où vient cette légende urbaine française qui se trouve ainsi propagée même par des personnalités politiques ou intellectuelles de premier plan ? Il se peut que l’origine réside dans quelque malentendu des Français à propos de certaines discussions anglo-américaines datant des années 1970. En tout cas, l’histoire constitue le reflet fantaisiste d’une réalité. Pour maintenir leur force de dissuasion nucléaire, les Britanniques sont en effet dans une relation de dépendance vis-à-vis des Américains. Le Royaume-Uni produit ses propres ogives, mais loue ses missiles Trident aux États-Unis. Ces armes sont gardées dans un stock commun dans une base sur la côte est américaine et les quatre sous-marins nucléaires britanniques, équipés chacun de seize Trident qui portent chacun huit ogives, s’y rendent périodiquement pour l’entretien et le renouvellement des lanceurs. Dans le domaine nucléaire, la coopération anglo-américaine remonte au projet Manhattan, mis en place au plus fort de la Deuxième Guerre mondiale. Elle s’est poursuivie après la guerre de manière inégale avant d’être formalisée en 1958 par le traité de défense mutuelle entre les deux pays, par lequel les signataires partagent matières fissiles, technologies et renseignements, et qui a été renouvelé régulièrement, la dernière fois en novembre 2024 pour une durée indéterminée. Par un accord commercial de 1963, les Américains ont fourni les Britanniques en missiles Polaris. Quand, dans les années 1980, ces derniers ont été remplacés par les Trident, Margaret Thatcher a décidé de les louer aux États-Unis plutôt que de les acheter afin de faire des économies d’échelle.

Une interdépendance stratégique

Il y a donc bien une forme de dépendance, mais plus encore une imbrication entre les programmes britanniques et américains – autrement dit une forme d’interdépendance. Les Anglais sont certes les parents pauvres de la relation, mais il y a tout de même partage des technologies, et les accords apportent des bénéfices pécuniaires aux deux partenaires. Cette imbrication devrait faire réfléchir tous ceux qui, de ce côté de l’Atlantique, poussent les hauts cris en déclarant que Donald Trump abandonne l’Europe, trahit ses alliés et laisse tomber l’OTAN. Car, derrière la surenchère rhétorique et médiatique, il reste tout un maillage de traités et d’échanges commerciaux que même le président américain aurait du mal à balayer du jour au lendemain si tel était son but.

Rencontre entre Joe Biden, Rishi Sunak et Anthony Albanese à la base navale de Point Loma, San Diego,
le 13 mars 2023, pour discuter du partenariat AUKUS liant les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie © EPN/Newscom/SIPA

À l’accord de défense mutuelle de 1958 s’ajoute depuis 2021 – au grand dam des Français – l’accord AUKUS qui lie les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie. L’objectif est de renforcer l’alliance occidentale dans la région indopacifique et de contenir l’expansionnisme chinois. Il s’agit de faire de l’Australie l’avant-garde de cette alliance en la musclant dans le domaine des sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire, mais aux armes conventionnelles. Dans un premier temps, pour un prix de 2,75 milliards d’euros, les États-Unis doivent livrer aux Australiens entre trois et cinq des sous-marins en question qui entreront en service au début des années 2030. Ensuite, l’Australie recevra le nouveau sous-marin d’attaque que les Britanniques sont en train de développer. De plus, les trois partenaires se sont engagés à collaborer en termes de recherche et technologie. Or, dans le domaine nucléaire, rien ne va jamais sans anicroche. La construction des sous-marins par les Américains s’est révélée très lente. Ils ont du mal à en produire assez pour leur propre usage. Il se peut donc que l’Australie n’en reçoive jamais (les Français peuvent se frotter les mains). Mais dans ce cas, des sous-marins sous pavillon américain prendront en charge la défense du partenaire et de ses eaux territoriales. Ce qui compte encore plus que l’accord commercial, c’est l’alliance militaire.

Bien que l’accord AUKUS ait été signé sous Biden, Trump a déjà dit qu’il le soutenait. C’est que, s’il cherche à réduire l’engagement américain en Europe face à la Russie, c’est sûrement pour mieux se focaliser sur la menace chinoise. Possédant déjà la plus grande marine militaire du monde, la Chine a renforcé son avantage par un gigantesque programme de construction acharnée de navires de guerre entre 2019 et 2023. En février et mars de cette année, une flottille chinoise a navigué tout autour du continent australien, histoire de faire étalage de sa puissance navale et d’envoyer un signal clair aux Occidentaux. Les États-Unis ont pris toute la mesure de cette provocation et savent qu’ils ont grand besoin d’amis. Ce besoin évident dément l’assertion des innombrables commentateurs européens qui prétendent que Trump veut nous imposer un nouvel ordre mondial où trois grandes puissances – les États-Unis, la Russie et la Chine – domineront chacune sa sphère d’influence en laissant les deux autres tranquilles. Cette idée est absurde. L’enchevêtrement des économies et des jeux d’influence est tel qu’aucune puissance ne peut ignorer les actions des autres. Comme l’affirme le géopolitologue américain John Mearsheimer (en dépit de ses prises de position prorusses), toute grande puissance est condamnée à ne jamais se reposer, à toujours chercher à étendre son influence pour se protéger des autres. Chacune a besoin d’alliances. Trump l’a dit en 2018 : « L’Amérique d’abord, ce n’est pas l’Amérique seule. »

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Le renseignement au cœur de l’alliance anglo-saxonne

Cette recherche d’amis autour de la planète s’exprime à travers le traité UKUSA, conclu en 1946 entre le Royaume-Uni et les États-Unis. Signé ensuite par le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, l’accord a créé le dispositif « Five Eyes » par lequel ces cinq pays partagent des renseignements d’origine électromagnétique, c’est-à-dire obtenus par la surveillance de toutes les formes de télécommunication électronique. Les renseignements obtenus peuvent être partagés aussi avec des pays amis. Trump a créé des remous quand il a unilatéralement décidé de suspendre le flux de renseignements vers l’Ukraine, mais la suspension a été temporaire et personne ne peut nier qu’ici, comme ailleurs, les États-Unis sont le plus gros poisson.

Cela pourrait conforter l’idée répandue en France selon laquelle les pays « anglo-saxons » ne seraient que les supplétifs de l’Amérique.  Cependant, pour les Britanniques, l’imbrication à l’ouest avec les États-Unis se conjugue avec l’imbrication à l’est avec la France qui est l’autre grand partenaire militaire du Royaume-Uni. Ce partenariat concerne tous les domaines, y compris celui des armes nucléaires. Des deux Traités de Londres, dits aussi « de Lancaster House », signés par Sarkozy et Cameron en 2010, l’un porte essentiellement sur l’interopérabilité des forces armées et l’autre sur la coopération en matière de R&D nucléaire. Au sommet de Paris en mars 2023, Macron et Sunak ont réaffirmé l’importance de ces accords et ont mis l’accent sur la nécessité d’une présence renforcée des deux pays dans l’Indopacifique. La turbulence provoquée en Europe par les actions récentes de Trump n’a fait qu’intensifier le rapprochement anglo-français, notamment en ce qui concerne la création potentielle d’un parapluie nucléaire européen.

Nucléaire : complémentarité franco-britannique

Pour rester une puissance nucléaire crédible et servir à la fois ses propres intérêts et ceux de ses voisins proches, le Royaume-Uni a besoin de la France. Les Britanniques ont le cinquième arsenal nucléaire au monde, avec 225 ogives, et les Français le quatrième avec 290. Chacun seul représente très peu à côté des 5 889 ogives russes et des 5 224 américaines. Ensemble, ils peuvent au moins dépasser les 410 ogives chinoises. Bien qu’il ait abandonné la composante aéroportée de sa force de frappe en 1998 pour se concentrer sur les sous-marins, le Royaume-Uni dépense plus pour ses armes nucléaires que la France : en 2023, 7,5 milliards d’euros contre presque 6 milliards (l’Amérique : plus de 47 milliards). Pourtant, il fait face actuellement à de nombreuses difficultés. Le développement de son nouveau sous-marin nucléaire, le Dreadnought, connaît des délais importants et les coûts explosent. Certains des tests récents de ses missiles se sont révélés un échec humiliant. En somme, pour être un meilleur partenaire des Américains, les Britanniques ont besoin d’être un meilleur partenaire des Français.

Cette entente est en bonne voie depuis qu’en 1995, une déclaration commune anglo-française sur le nucléaire a affirmé l’identité des « intérêts vitaux » des deux pays. Ils sont tous les deux membres de l’OTAN qui s’est définie elle-même en 2010 comme une « alliance nucléaire ». Et cette dernière alliance, que Trump serait apparemment sur le point de rompre, constitue encore une imbrication dont personne n’a intérêt à se dépêtrer. Car si Trump veut se tourner plus vers l’Indopacifique à l’est, il aura toujours besoin de l’OTAN pour surveiller ses arrières à l’ouest – ainsi qu’au nord, l’Arctique représentant une autre zone de conflit potentielle.

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L’exemple stratégique des Chagos

Comme nous l’avons vu, l’Indopacifique constitue désormais un élément important de l’entente de plus en plus cordiale entre Anglais et Français. Or, sur le plan stratégique, cette entente est très utile à nos alliés américains. Les treize territoires d’outre-mer français et les quatorze britanniques offrent un réseau qui s’étend autour du globe. L’histoire récente de l’archipel des Chagos est instructive à cet égard. C’est dans ce territoire britannique du nord de l’océan Indien que se situe la base aéronavale anglo-américaine de Diego Garcia, base qui joue un rôle crucial dans l’effort pour contenir la Chine. Toutefois, la souveraineté qu’exerce Sa Majesté sur l’archipel est contestée par l’île Maurice. Les Nations unies et la Cour internationale de justice ont publié des opinions favorables à la revendication mauricienne. Par conséquent, le Premier ministre Keir Starmer a annoncé que le Royaume-Uni allait céder les Chagos aux Mauriciens, mais leur louer la base pendant 99 ans. Sa décision a déclenché de vives controverses outre-Manche, où elle a été dénoncée comme une capitulation devant l’expansionnisme chinois. Elle a suscité aussi des interrogations à la Maison-Blanche. Aux dernières nouvelles Trump serait plutôt favorable à la solution de Starmer.

Cet exemple, comme celui de la double clé nucléaire qui n’existe pas, montre l’interdépendance fondamentale entre les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et le reste de l’alliance occidentale. Le discours hyperbolique du président américain oblige les Européens à se réarmer sérieusement et à se transformer en des alliés authentiques, plutôt qu’en vassaux. Tout le monde accuse Trump de ne pas être fiable, mais l’avons-nous été nous-mêmes jusqu’ici ? La solidarité accrue entre la France et le Royaume-Uni rendra les États-Unis plus dépendants de nous. Et si les Français ont besoin d’un gage de bonne foi de la part de la perfide Albion, la marine britannique vient de renoncer à baptiser son dernier sous-marin d’attaque « Azincourt ».

Les musées imaginaires

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Didier Rykner © Hannah Assouline

Dans Mauvais genre au musée, Didier Rykner dévoile comment les plus grands musées du monde sont gangrenés par le wokisme. De la réécriture de l’histoire de l’art à l’effacement pur et simple, tous les coups sont permis.


Le wokisme n’est pas près de reculer, du moins pas dans le monde de l’art. C’est ce que démontre Didier Rykner dans Mauvais genre au musée, un tour du monde de ces institutions emportées par une vague où, comme dans les universités et dans la vie politique, l’idéologisme le dispute au totalitarisme. Et les établissements français ne sont pas les moins à la dérive.

Le musée doit être un acte résistant

Rykner connaît son sujet : le fondateur de La Tribune de l’art écume les expositions, épluche les catalogues et côtoie les directeurs, commissaires et marchands tout au long de l’année. Son constat est clair : « le wokisme s’insinue partout, dans l’enseignement de l’histoire de l’art, dans les musées, dans les institutions patrimoniales », et dévoie précisément les musées de leur mission première telle que l’a définie le Conseil international des musées (ICOM) en 2007 : « Un musée est une institution permanente sans but lucratif au service de la société et de son développement, ouverte au public, qui acquiert, conserve, étudie, expose et transmet le patrimoine matériel et immatériel de l’humanité et de son environnement à des fins d’études, d’éducation et de délectation. » Depuis, l’ICOM a truffé sa définition d’« inclusif » et de « diversité », de « polyphonie » et de « dialogue », de « communautés » et d’« égalité des droits », de « justice sociale » et de « bien-être planétaire »… Oublions la délectation. Le musée doit être, en tant que tel, un acte résistant, voire révolutionnaire.

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Afin d’accrocher l’idéologie néoféministe aux cimaises, on se scandalise de la sous-représentation des artistes femmes – c’est que, pour déplorable que ce soit, il n’y en a pas eu une foultitude jusqu’au XXe. Pour réparer cette calamité historique, on lance une nouvelle politique d’acquisitions privilégiant uniquement le sexe de l’auteur (autrice ?) au détriment de son talent. Les prix s’envolent et les collections ne s’en voient pas forcément enrichies. Ne raillons pas les Américains : « Joconde », la base de données nationale des collections des musées de France permet de faire des recherches par « genre ».

Les musées aux mains du wokisme

L’enquête de Didier Rykner démontre que les « éveillés » qui peuplent le monde feutré des musées peuvent être aussi violents que les cheveux bleus qui occupent nos campus. La politesse en plus, ils assassinent socialement les gêneurs et les opposants, les poussent à la démission ou à la repentance publique. La crainte est telle que la plupart des conservateurs approchés par le journaliste ont accepté de témoigner, mais sous couvert d’anonymat. Parce qu’il est désormais conservateur indépendant, George Goldner, ancien directeur du département des arts graphiques du Metropolitan Museum, a donné son nom. Il ne mâche pas ses mots pour dénoncer la nomination strictement idéologique de nombreux directeurs, et directrices, à la tête de grandes institutions américaines.

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Il nous arrive souvent, dans Causeur, de rire (jaune) des cartels décolonialistes ou dégenrés des expos des musées du Louvre, d’Orsay et du Luxembourg. Mais en nous présentant le musée royal des Beaux-Arts d’Anvers, l’Art Gallery de Manchester et le musée Gadagne de Lyon, Didier Rykner dévoile la nouvelle arme du wokisme muséal : le vide. Vide pédagogique, lorsque l’explication d’un tableau se résume à des commentaires d’enfants diffusés par des bornes audios ; vide abyssal, quand la plupart des collections ayant été séquestrées dans les réserves, il est offert à la « délectation » des visiteurs des projections vidéo dans des salles nues.

Didier Rykner, Mauvais genre au musée, Les Belles Lettres, 2025, 320 p.

Mauvais genre au musée

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Antisionisme, antisémitisme: la haine caméléon

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Des Israéliens participent à une manifestation exigeant la libération immédiate des otages détenus par le Hamas dans la bande de Gaza, à Tel Aviv, le samedi 29 mars 2025 © Maya Alleruzzo/AP/SIPA

Israël dérange — et c’est précisément pour ça qu’il faut le défendre. Pendant que des régimes autoritaires massacrent en silence, l’opinion mondiale réserve ses cris d’orfraie à un seul pays : Israël. Pourquoi cette obsession sélective ? Pourquoi ce procès permanent intenté à une démocratie entourée d’ennemis ?


Pourquoi défendre Israël envers et contre tout ?

Depuis l’extermination systématique des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, ce qu’on appelle la Shoah, il est devenu inacceptable, du moins en Europe, de s’afficher ouvertement antisémite. La mémoire de cette tragédie et la prise de conscience des horreurs vécues par le peuple juif ont conduit à une prise de position forte contre l’antisémitisme. L’antiracisme, devenu une idéologie dominante au sein de nos sociétés, a absorbé la persécution des Juifs dans sa définition du racisme, établissant ainsi des frontières sur ce qu’il est permis ou non de dire et d’écrire sur ce sujet.

De l’antisémite au “simple” antisioniste

Cependant, l’antisémitisme, une idéologie ancienne et insidieuse, a toujours su se transformer et s’adapter aux nouvelles réalités sociales et politiques. Tandis qu’il feint de rendre hommage aux victimes juives de la Shoah à travers des discours mémoriels, il transpose ses anciens préjugés antijuifs sur l’État d’Israël et ce qu’il appelle « sa politique » envers les Palestiniens. Il s’agit là d’une évolution subtile, où le Juif n’est plus l’objet principal de la haine, mais l’État juif lui-même, dans une inversion du rôle joué par le peuple juif tout au long de l’histoire.

L’antisémite traditionnel a toujours prétendu que sa haine des Juifs n’était pas gratuite, mais qu’elle était justifiée par le comportement qu’il leur attribuait. Pendant le Moyen Âge, les Juifs étaient perçus comme les déicides et les usuriers, accusés de répandre la peste. Aux temps modernes, on les qualifiait à la fois de capitalistes exploiteurs et de bolcheviks responsables de la déstabilisation sociale et des révolutions sanglantes.

Tel Aviv, Israël, 19 janvier 2025 © Ariel Schalit/AP/SIPA

Aujourd’hui, dans une réécriture subtile mais pernicieuse de cette haine, ce sont les actions de l’État d’Israël qui deviennent l’élément déclencheur de cette même animosité.

Israël est ainsi présenté comme un État colonialiste, pratiquant l’apartheid, voire le génocide à l’égard de la population palestinienne. Cette image de l’État juif envoie un message similaire à celui des accusations de crimes rituels portées contre les Juifs au Moyen Âge. De manière significative, ce n’est pas une politique particulière menée par un gouvernement israélien qui est remise en cause, mais l’État d’Israël dans sa globalité. Ce type de discours essentialise l’État juif, une caractéristique typique de l’antisémitisme, en le réduisant à un stéréotype figé, tout comme on réduisait autrefois le Juif à un simple archétype négatif.

On parle alors « d’Israël » de la même manière qu’on parlait autrefois « du Juif ». Ce qui est reproché à Israël, ce sont des accusations de domination mondiale, de meurtres d’innocents, d’hostilité envers les non-Juifs — ou « goyim » — considérés comme des êtres inférieurs et exploitables. Cette idéologie a même des racines profondes dans les journaux nazis, comme le Völkischer Beobachter, qui désignaient les Juifs comme un peuple « génocidaire » (Völkermörder).

Israël : coupable de se défendre

Ainsi, en ce qui concerne Israël et les Juifs, tout est permis. Le discours antisioniste, qui se veut en apparence une critique légitime de l’État juif, finit souvent par appeler à l’éradication de ce dernier. Ce qui est perçu comme un acte de défense par Israël, dans un environnement constamment hostile, devient alors une preuve de son sectarisme et de son militarisme. Ses mesures de sécurité, comme les check-points, la militarisation de ses citoyens et ses services secrets, sont décrites comme des indices de son hostilité à l’égard de toute population non juive.

Il est également important de souligner qu’il ne manque pas de Juifs ou d’Israéliens qui, d’une manière ou d’une autre, remettent en question l’existence même de l’État d’Israël ou qui minimisent sa situation d’insécurité existentielle, souvent en glorifiant ses ennemis, qualifiés de « résistance ». Ce ne sont pas mes origines juives qui me conduisent à défendre Israël, mais ma recherche éperdue de la réalité. Je suis avant tout guidé par la vérité, par un désir profond de comprendre les faits dans leur complexité et de défendre ce qui est juste. La réalité historique, politique et sécuritaire d’Israël ne peut être réduite à des jugements partiaux ou à une rhétorique simpliste.

Certaines de ces voix vont parfois jusqu’à glorifier les groupes ou les mouvements considérés par Israël et par une grande partie de la communauté internationale comme des organisations terroristes, les qualifiant de « résistance » face à l’occupation israélienne. Ce terme de « résistance », en soi, pourrait être compris comme une forme de lutte contre l’injustice ou l’oppression. Toutefois, dans le contexte israélo-palestinien, il est souvent employé pour légitimer des actions violentes qui visent à détruire l’État d’Israël. Cette glorification peut être perçue comme une forme de révisionnisme historique, qui masque la réalité des actes terroristes, des attentats-suicides, des roquettes tirées sur des civils israéliens, et des attaques systématiques contre la population juive.

En outre, certains critiques internes d’Israël vont jusqu’à exagérer les actions de défense de l’État, leur prêtant des intentions malveillantes ou immorales. Ce faisant, ils ignorent ou minimisent souvent la réalité d’un Israël qui vit sous une menace constante d’anéantissement, un État entouré de pays qui ont, à diverses reprises, cherché à détruire ses habitants. La défense d’Israël n’est pas motivée par une volonté d’oppression, mais par la nécessité de survivre dans un environnement hostile. Pourtant, dans certaines analyses critiques, ces actions de défense sont parfois perçues non pas comme une réponse proportionnée à des menaces réelles, mais comme des manifestations de violence gratuite, alimentant ainsi le cercle vicieux de la haine.

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Apartheid, vraiment ?

En évoquant l’apartheid, on oublie volontairement que 20 % d’Arabes, qu’ils soient musulmans ou chrétiens, bénéficient de la citoyenneté israélienne et de tous les droits qui en découlent. Lorsque cette réalité est mise en lumière, les détracteurs d’Israël se réfugient alors dans la question des « territoires occupés » — notamment la Cisjordanie — oubliant les défis sécuritaires auxquels Israël fait face depuis sa guerre contre la Jordanie en 1967. La propagande antisioniste s’attarde sur les actions violentes de quelques colons extrémistes, mais néglige les nombreux efforts du gouvernement israélien pour maintenir la sécurité de ses citoyens dans une région où la violence est omniprésente.

Il est aussi crucial de souligner que l’injustice faite aux Arabes de Palestine en 1948, bien que douloureuse, s’inscrit dans un contexte de déplacement de populations qui n’est pas unique à ce seul événement. Le XXe siècle a été le témoin de nombreux déplacements massifs de populations à travers le monde, que ce soit les Juifs des pays arabes, les Grecs d’Anatolie, les Allemands de Prusse orientale, ou encore les Indiens et les musulmans durant la partition du sous-continent indien. Ces déplacements ont été marqués par des souffrances incommensurables, mais ils ne doivent pas être instrumentalisés pour justifier une haine persistante à l’égard de l’un des acteurs impliqués. L’histoire des déplacements de populations, bien qu’indéniablement tragique, doit être traitée avec nuance, sans chercher à en faire un prétexte pour l’intensification de conflits actuels.

Il est important de souligner que les critiques à l’égard d’Israël peuvent être légitimes et justifiées, notamment lorsqu’elles sont formulées avec objectivité et une véritable volonté de comprendre les contextes historiques et contemporains. Toutefois, ces critiques, lorsqu’elles sont superficielles ou malveillantes, ignorent ou, trop souvent, cherchent délibérément à ignorer les conditions uniques qui ont conduit à la naissance de l’État d’Israël. L’idée de transformer un mouvement national, comme ceux qui ont émergé dans le monde arabe ou en Europe au siècle dernier, en un mouvement colonialiste est une manipulation intellectuelle qui déforme l’histoire. Le sionisme, comme les mouvements nationalistes arabes ou européens, était un appel à l’autodétermination, à la création d’un État pour un peuple qui avait été persécuté, dépossédé et rejeté pendant des siècles. Cette volonté de création d’un État souverain ne peut être comparée au colonialisme, qui impose une domination étrangère et exploite des peuples sans droit à l’autodétermination. Le sionisme, au contraire, a été un mouvement pour un retour à la patrie, un projet de rédemption pour un peuple qui, à l’instar de tant d’autres dans le monde, cherchait à s’épanouir dans son propre pays.

Le rejet de la souveraineté juive : la vraie racine du conflit

Le fait de critiquer Israël sur la base d’une telle distorsion historique ignore une réalité fondamentalement importante : l’histoire du peuple juif, marquée par l’exil et la persécution, fait que la naissance de l’État d’Israël est bien plus qu’un simple « acte colonial », elle est une réponse à des siècles d’injustices et de souffrances. Ceux qui jugent Israël sans cette compréhension fondamentale contribuent à entretenir une vision déformée et injuste de ce pays. Les déplacements de populations qui ont eu lieu lors de la création de l’État d’Israël, bien qu’ils aient été tragiques, ne diffèrent en rien d’autres événements historiques de même nature qui ont été largement acceptés et compris par la communauté internationale, comme les déplacements massifs de populations dans d’autres régions du monde au XXe siècle.

La véritable cause du conflit entre Israël et les Palestiniens, ainsi qu’avec une grande partie du monde arabe et musulman, réside dans un rejet persistant et systématique de la souveraineté d’un État juif, un refus qui dépasse les simples questions de politique ou de territoire pour toucher à une dimension identitaire et religieuse. Ce rejet de l’existence même d’Israël en tant qu’État souverain et légitime reflète un conflit plus profond, ancré dans des siècles d’antagonisme culturel et religieux. Ce n’est pas seulement un différend sur des lignes de frontière, mais un combat idéologique contre l’idée même que le peuple juif puisse disposer de sa propre nation, libre et indépendante, au cœur du Moyen-Orient. Ce refus a engendré des violences répétées, des guerres et une instabilité chronique, alimentant une haine qui trouve sa racine dans un désir de nier à Israël son droit le plus fondamental : celui d’exister en tant qu’État, comme n’importe quelle autre nation, libre de ses choix et de ses actions. Ce rejet de la souveraineté d’un État juif est aujourd’hui alimenté par la propagande islamiste ainsi que par une certaine gauche radicale et décoloniale adoptant une posture « wokiste ». Cette intention génocidaire (« jeter les Juifs à la mer » disait le fondateur des Frères Musulmans Hassan Al-Banna en 1947, « égorger les Juifs » proclamait la chanteuse Oum Kalthoum en 1967…) s’est trouvée masquée par le récit victimaire qui domine aujourd’hui le narratif du conflit. C’est ainsi que les avertissements de Mossab Hassan Youssef, fils d’un fondateur du Hamas, décrivant le fanatisme meurtrier de la société palestinienne, semblent avoir moins de poids dans le débat public en France que la propagande mensongère de Rima Hassan qui glorifie l’organisation terroriste en la présentant comme réaction « légitime » des opprimés.

Rima Hassan venue soutenir le blocage de Sciences-Po à Paris, 26 avril 2024 © Lyam Bourrouilhou/SIPA

Si l’État d’Israël, comme tout autre État, présente des imperfections, cela ne justifie en rien la campagne visant à le réduire à un paria de la scène internationale. Nous sommes là face à une tentative manifeste de délégitimer un pays qui, après des siècles de persécution, a enfin trouvé une terre où il peut exercer son droit à l’autodétermination. Israël, malgré ses faiblesses, ses erreurs et ses dilemmes politiques — comme n’importe quel autre État démocratique — a droit à l’existence. Il n’est pas question de faire d’Israël « le juif des nations », ce pays condamné à l’errance et à la soumission éternelle, sous prétexte de ses défauts, réels ou perçus. Le peuple juif a souffert trop longtemps pour se voir à nouveau privé de son droit à la sécurité, à l’autodétermination, et à la légitimité.

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Israël doit être reconnu pour ce qu’il est

Chaque nation a ses imperfections. Chaque nation a ses travers. Mais l’État juif, au-delà de ses imperfections, est une réponse à des siècles de persécution, à un génocide qui a failli anéantir le peuple juif. Israël, dans sa quête de sécurité, dans sa nécessité de défendre ses frontières contre un environnement hostile, ne doit pas être condamné pour ses erreurs ou ses stratégies de survie. L’idée de faire de lui un « État paria » est une insulte à son existence même, et surtout une injustice historique.

Il n’est pas question d’absoudre Israël de toutes ses actions ni de fermer les yeux sur ses fautes. Mais il est inacceptable que, dans le cadre d’une politique internationale, on impose à l’État d’Israël un double standard. Au moment où des régimes dictatoriaux, des théocraties et des autocrates répandent la terreur et l’oppression dans le monde, Israël doit pouvoir exister comme tout autre pays, sans être condamné systématiquement pour chaque erreur, chaque décision difficile qu’il prend en raison de sa situation de survie.

L’injustice du passé, et l’injustice actuelle de l’antisémitisme déguisé en antisionisme, ne justifient en aucun cas la persécution continue de l’État d’Israël. Israël ne doit pas être considéré comme le bouc émissaire de tous les problèmes mondiaux, ni comme la cible d’une critique incessante et injuste. Il est grand temps que la communauté internationale cesse de le traiter comme un État paria et le reconnaisse pleinement pour ce qu’il est : un État souverain, né d’une longue histoire de persécution et d’exil, qui a le droit inaliénable de protéger son peuple, ses frontières et sa sécurité. Il est essentiel que le monde comprenne que les décisions prises par Israël en matière de défense et de sécurité sont motivées par la nécessité de préserver la vie de ses citoyens dans un environnement où de nombreux voisins ont cherché à détruire cet État depuis sa création. Refuser de reconnaître ce droit à la légitime défense et à l’autodétermination, en appliquant des standards déloyaux et en imposant des critiques infondées, revient à nier à Israël son existence même, et à ignorer les réalités géopolitiques complexes auxquelles il fait face chaque jour.

J.K. Rowling 1 – Genderfluid 0

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16 avril 2025, Londres : Les directrices de For Women Scotland, Susan Smith (à gauche) et Marion Calder (à droite), se félicitent de la décision de la Cour suprême qui établit que la définition légale d'une femme repose sur le sexe biologique © Vuk Valcic/ZUMA/SIPA

Théorie du genre. Les Britanniques ne sont pas aussi « woke » qu’on le craignait. La Cour suprême britannique a statué que la définition légale d’une « femme » doit se baser sur le sexe biologique, et non sur le genre. Cette décision, saluée par les féministes, suscite évidemment l’inquiétude des associations LGBT luttant pour les « droits » des personnes transgenres. La directrice de la rédaction de Causeur, qui a su réaliser l’amalgame de l’autorité et du charme, le rappelle pourtant: on doit pouvoir dire tranquillement qu’ « une femme trans n’est pas tout à fait une femme comme les autres ».


Une décision de la Cour suprême britannique fait du bruit. Une femme est une femme, a tranché la haute juridiction ! Selon la Cour, la qualité de femme et les droits afférents sont donc liés au sexe biologique – c’est-à-dire au sexe de naissance, et non pas au « genre ». Et donc, une femme trans – par exemple un homme qui a opéré sa transition et obtenu en Angleterre son certificat, le GRC – ne peut pas bénéficier des mêmes droits que les femmes.

Le coming-out terf d’Elisabeth Lévy

On le sait depuis longtemps, et c’est un euphémisme : entre les trans et les féministes, ce n’était pas le grand amour. Le litige est cette fois parti d’une affaire sur l’interprétation de la loi britannique sur l’égalité (Equality act de 2010) entre le gouvernement écossais très transfriendly (il défend tout de même le droit à la transition sans avis médical dès 16 ans !) et ForWomenScotland, une association féministe notamment subventionnée par la romancière J. K. Rowling (qui est accusée depuis des années de « transphobie », parce qu’elle ose dire qu’il y a deux sexes).

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Conséquence concrète: on pourrait refuser les transsexuelles dans une prison pour femmes, dans un centre d’hébergement ou dans les épreuves sportives féminines. La Cour précise qu’elles seront néanmoins protégées contre les discriminations par d’autres lois. Les féministes crient victoire, les associations trans et LGBT au scandale – alors qu’habituellement l’Etat de droit c’est sacré. « Les femmes et les filles sont enfin protégées au Royaume-Uni », clame Mme Rowlings.

Que vous inspire cette décision ?

Que nous vivons dans un drôle de monde, où un tribunal doit énoncer une évidence anthropologique. La division de l’humanité en deux sexes est le seul universel de l’humanité, un invariant dans le temps et dans sa géographie, la première caractéristique qui s’impose quand on voit quelqu’un. Accessoirement, c’est aussi selon moi ce qui rend ce monde habitable et agréable (quelle que soit votre sexualité, d’ailleurs).

Bien sûr, la transsexualité existe. Elle est assez mystérieuse. C’est quelque chose comme une erreur d’aiguillage (une psyché de femme dans un corps d’homme). L’acceptation sociale de cette différence radicale est une excellente nouvelle pour les individus (et les mesures de Trump contre les trans dans l’armée sont de ce point de vue déplorables). Mais, on ne va pas abolir la réalité et la biologie. J’en ai assez de vivre dans un monde où j’ai l’impression d’être folle.

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Une femme trans n’est pas tout à fait une femme comme les autres. Elle conserve la force et parfois les pulsions d’un homme. Il y a eu des cas de viols ou d’agression dans les prisons pour femmes. Dans le sport, c’est évidemment une injustice flagrante.

Cette mode adolescente pour la transition de genre est encouragée par les lobbys militants et des cliniques privées. Ce qui était l’exception et une toute petite minorité est maintenant devenu l’un des vecteurs de la rébellion adolescente. Et la révolte de parents qui voient leur enfant rentrer de l’école en réclamant un changement de sexe a fortement pesé sur le vote Trump aux États-Unis.

Le déterminisme biologique, voilà l’ennemi !

La tolérance pour les individus, je le répète, c’est très bien. Mais les lobbys veulent que ce soit une norme ; ils réclament un troisième voire un quatrième sexe au nom d’un principe simple : « Je suis ce que je veux ». On a tous en mémoire l’air éberlué du journaliste de gauche Daniel Schneidermann à la télévision quand l’un des invités de son plateau lui balançait « Qu’est-ce qui vous dit que je suis un homme ? » Des militants exigent des droits, des reconnaissances, de l’officiel. Eh bien non, ils doivent accepter d’être une ultra-minorité qui échappe à la norme générale. Égaux, certes, mais différents. On ne peut pas en permanence réclamer le beurre de la rébellion et l’argent de l’institution.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy au micro de Jean-Jacques Bourdin dans la matinale

François Bayrou: la vérité permet-elle d’agir?

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Le Premier ministre François Bayrou et la ministre chargée des Comptes publics Amélie de Montchalin, conférence de presse dans le cadre du comité d’alerte budgétaire, Paris, mardi 15 avril 2025 © JEANNE ACCORSINI/SIPA

Dettes, dépenses, simplification, travail : il nous a promis une « épreuve de vérité ». Lors de sa conférence de presse sur le budget 2026 mardi – qui a été boudée par l’Association des maires de France – le Premier ministre a qualifié d’ « intenable » la situation de nos finances publiques. Depuis sa campagne présidentielle ratée en 2007, M. Bayrou ne cesse de dénoncer ce « piège » de la dette qui menace « la survie de notre pays ». Mais, comme aucune piste concrète quant aux solutions à mettre en œuvre ne sera proposée avant le 14-Juillet, l’opposition dénonce du baratin…


N’aurais-je pas apprécié la personnalité et la pratique de François Bayrou que j’aurais tout de même défendu le Premier ministre tant je suis agacé par la condescendance ironique avec laquelle certains parfois le traitent. Ce n’est pas d’aujourd’hui que je suis irrité par la dérision dont beaucoup de citoyens font preuve à l’encontre de personnalités politiques qui les dépassent de cent coudées. Il n’y a aucune raison pour que le pouvoir justifie, à l’égard de ceux qui l’exercent, les critiques les plus absurdes, les plus injustes…

Un slogan démagogique ?

Je suis d’autant plus à l’aise pour souligner qu’après sa conférence de presse sincère et pédagogique du 15 avril, avec la parfaite implication des ministres concernés par la préparation du budget 2026 – le profane que je suis regrette qu’on doive attendre le 14 juillet pour connaître les pistes adoptées -, je n’ai pas été convaincu par le slogan sous l’égide duquel il s’est exprimé : « La vérité permet d’agir ».

La vérité, à mon sens, ne permet pas d’agir. Elle relève du constat, du bilan, de l’évaluation, de la description, de ce qu’on sait depuis belle lurette et qui est partagé par tous les politiques et experts de bonne foi. Il en existe plus qu’on ne pense.

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La France a toujours été extrêmement douée pour les pensées et les travaux préparatoires, les préludes, les introductions, la confection des bagages, leur installation dans la voiture, l’accumulation des données, des chiffres et des informations. Plus rien ne demeure étranger à ceux qui vont avoir la mission d’entreprendre, l’honneur d’accomplir. Ils ont la vérité à leur disposition, capital essentiel, outil fondamental.

Mais la vérité ne permet pas d’agir. Sinon notre pays ne serait pas en régression partout, pour l’efficacité de ses services publics et la qualité de ses institutions. Alors que la déconnexion est constante et douloureuse entre ce qu’attendent les citoyens et ce qu’on leur donne.

La vérité ne permet pas d’agir parce qu’entre la vérité et le réel, il faut de l’énergie, de la volonté, une telle puissance de résolution et de vigueur que l’action suivra inéluctablement la vérité qui n’est qu’une lumière préalable, et rien de plus si l’humain qui a en charge le destin de la France n’a pas le courage d’en user pour réformer, transformer, modifier.

La France croule sous les dettes, ce n’est plus un scoop pour personne

Entre ce que je sais et qui doit m’aider, me guider et le concret que j’espère, qui m’attend, il y a un gouffre, ce qui sépare le virtuel du vrai, le nécessaire du praticable, l’impossible de l’empirisme.

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La vérité, en France, surtout dans le domaine qui angoisse François Bayrou et le conduit à nous mobiliser, on la connaît tous. C’est ce qui a fait croire à certains observateurs et analystes moqueurs, que le Premier ministre s’était abandonné à une explication inutile. Elle ne le deviendra que si, comme dans beaucoup de velléités macroniennes, elle demeure à l’état de promesse sans la moindre effectivité. Le doute portait plus sur l’aptitude à agir enfin que sur la justesse de la description, aussi calamiteuse qu’elle méritait d’être dénoncée.

L’action, le courage, l’énergie, la constance, la résistance, le dessein sans faille de tenir bon et de faire passer la vérité dans une sphère où elle sera au service d’un homme ou d’une femme. Qui saura réaliser ce qui a été promis, constituer le verbe comme une annonce authentique : de l’action. Il faut maintenant mettre littéralement la main à la pâte.

Prisons attaquées: du chaos carcéral à l’effondrement de l’autorité

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15 avril 2025. Des impacts de balles visibles provenant d’un fusil d’assaut Kalachnikov marquent la porte de sécurité du sas d’entrée de la prison de Toulon-La Farlède, à la suite d'une attaque survenue durant la nuit et revendiquée par le groupe « Défense des prisonniers français ». Le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, s’est rendu sur les lieux, accompagné de responsables locaux, dont Laure Lavalette, députée RN de Toulon (Var) © Frederic MUNSCH/SIPA

Les attaques récentes contre nos prisons révèlent un grave affaiblissement de l’autorité de l’État face aux réseaux organisés du narcotrafic. Elles soulignent l’urgence de renforcer la sécurité carcérale, les moyens des personnels, et plus généralement la capacité de l’institution à se faire respecter, alerte le député RN et ancien surveillant pénitentiaire.


Depuis plusieurs jours, une vague d’attaques coordonnées s’abat sur nos établissements pénitentiaires. Tirs à l’arme de guerre, véhicules de surveillants incendiés, menaces jusqu’aux domiciles des agents : ces actes d’une gravité inédite ne visent pas seulement les prisons. Ils visent la République, son autorité, et ceux qui en sont les garants.

En tant qu’ancien agent de l’administration pénitentiaire, ayant exercé aux Baumettes et à la maison centrale d’Arles entre 2009 et 2014 et aujourd’hui député du Rassemblement national, je connais cette réalité de l’intérieur. Depuis trois ans, j’ai visité plus de quinze établissements à travers le pays. Le constat est accablant : armes, téléphones et drogues y circulent toujours aisément.

Le député de la 15e circonscription des Bouches-du-Rhône Romain Baubry

Surpopulation massive, agents épuisés, nos prisons sont de véritables passoires sécuritaires qui ne tiennent plus que par le professionnalisme de leurs personnels. Et désormais, elles sont livrées aux bandes de criminels qui défient l’État en toute impunité.

Toulon, Marseille, Villepinte, Nanterre, Réau, Tarascon, Valence… La liste des établissements ciblés s’allonge. Tirs à l’arme automatique, incendies criminels, tags revendicatifs : l’intimidation est violente, méthodique, organisée. Le Parquet national antiterroriste a été saisi. Il reviendra à la justice d’établir les faits, mais une chose est certaine : l’État ne fait plus peur.

Et pour cause : au 1er mars 2025, 82 152 personnes étaient incarcérées dans les prisons françaises, pour seulement 62 539 places disponibles. Une surpopulation historique qui fait exploser les tensions et désorganise totalement le fonctionnement des établissements. Le résultat, on le voit aujourd’hui : des prisons sous pression, des agents menacés, et une autorité en lambeaux.

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Pendant ce temps, le gouvernement communique. Gérald Darmanin, garde des Sceaux, ose affirmer que ces attaques seraient la preuve que les narcotrafiquants « ont peur ». La vérité, c’est qu’ils rient de lui. Quand on attaque des prisons à la kalachnikov, ce n’est pas par crainte de la justice, mais parce qu’on sait qu’elle est impuissante. Ces groupes narguent l’État parce qu’ils savent qu’il ne réagit pas, ou qu’il réagit trop tard.

La déconnexion du ministre est telle qu’il propose que les surveillants pénitentiaires puissent rentrer chez eux avec leur arme de service. Une déclaration absurde, quand on sait que ces agents (hormis les ERIS, ELSP et PREJ) ne sont même pas armés. Cette sortie n’est pas seulement maladroite : elle est insultante pour des professionnels qui exercent au quotidien dans des conditions déplorables.

Le gouvernement parle, mais il n’écoute pas. Lorsqu’en 2022, des magistrats marseillais ont voulu alerter sur la gravité de la situation liée au narcotrafic, ils ont été publiquement recadrés par Éric Dupond-Moretti, alors ministre de la Justice. Ce refus d’affronter la réalité, ce déni permanent, nous a menés à la situation actuelle.

Pourtant, les solutions sont sur la table.

En tant que rapporteur des crédits alloués à l’administration pénitentiaire dans le cadre du budget 2025, j’ai proposé le déploiement de brouilleurs de téléphones efficaces, ainsi que l’équipement des établissements en dispositifs anti-drones et antiprojections. L’objectif est simple : rendre nos prisons enfin hermétiques aux trafics qui les gangrènent. Ces technologies existent, elles sont disponibles, mais le gouvernement refuse de les généraliser. Pendant ce temps, les trafiquants continuent de diriger leurs affaires depuis l’intérieur même des établissements.

Dans le même esprit, lors de l’examen de la proposition de loi visant à « sortir la France du piège du narcotrafic », j’ai défendu un amendement pour rétablir les fouilles systématiques des détenus à l’issue des parloirs. Une mesure de bon sens, abandonnée depuis des années, et qui constitue aujourd’hui une faille majeure dans la sécurité carcérale. Cet amendement a été rejeté par le garde des Sceaux et ses alliés.

Le recrutement massif d’agents pénitentiaires est aussi une priorité absolue. Aujourd’hui, les effectifs sont insuffisants pour assurer les missions les plus fondamentales. Tant qu’on n’augmentera pas les effectifs, rien ne tiendra. J’ai aussi proposé la création d’un fonds de soutien pour accompagner les agents et leurs familles confrontés aux violences ou aux menaces. Encore une proposition rejetée. Il est temps que l’État protège enfin ceux qui le protègent.

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Il faudra aussi poser lucidement la question de la présence d’étrangers dans nos prisons. Ils représentent près de 25% des détenus incarcérés. Le Rassemblement national exige leur expulsion afin de désengorger les établissements. Il n’est pas acceptable que nos prisons débordent pendant que des détenus étrangers, qui n’ont rien à faire sur notre sol, y occupent des places aux frais du contribuable français.

Nos prisons ne doivent plus être des zones de non-droit. Elles doivent redevenir des lieux où l’autorité de l’État s’exerce sans concession. Tant que l’on reculera, tant que l’on refusera d’agir, les criminels avanceront. L’heure n’est plus à la demi-mesure et il est grand temps de rétablir l’ordre partout sur le territoire, de confier toute l’autorité nécessaire au personnel, et ainsi rendre à l’État toute sa force.

Vintimille: vivre au Camp des Saints

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Vintimille, Italie, 24 février 2023. La ville-frontière traverse l’une des plus grandes crises migratoires qu’ait jamais connues une municipalité du littoral européen © LIONEL URMAN/SIPA

À la frontière franco-italienne, Vintimille vit depuis les années 2010 au rythme des flux migratoires. Malgré les efforts de la nouvelle municipalité, les violences et dégradations inhérentes à la présence continue d’immigrés clandestins bouleversent la vie locale. À l’approche de l’été, ses habitants redoutent de nouvelles vagues d’arrivants. Reportage


« Dans ce cimetière où reposent nos proches, des migrants allaient uriner et déféquer sur les tombes. » Accoudé à son bureau, Flavio Di Muro ne fait pas dans la dentelle. Élu maire de Vintimille en 2023, il a été porté au pouvoir par une majorité d’habitants excédés par le flux ininterrompu de migrants qui déferle sur la frontière franco-italienne depuis le début de la décennie 2010.

Depuis plusieurs années, Carmela n’était pas revenue sur la tombe de son époux. « Je n’ai jamais pu faire mon deuil », explique la vieille Italienne aux cheveux blancs et aux mains noueuses. La psychose, née des agressions et guets-apens répétés contre les visiteurs, a longtemps empêché les familles de se recueillir sur les sépultures. « Les migrants dormaient sur nos tombes ! Et les ont dépouillées ! Quand j’ai entendu les histoires de vols, de violences… J’ai eu peur et mes enfants me disaient de ne pas prendre de risques. De toute façon ils étaient toujours là, alors, au fur et à mesure, j’ai arrêté de faire le chemin pour y aller… » Aujourd’hui, deux gardes sont postés en permanence devant les grilles du cimetière. Les tombes ont refleuri, les visiteurs ont pu reprendre leurs habitudes, mais pour combien de temps et au prix de quels sacrifices ? Pour Vintimille, plus de dix ans après le début d’une crise migratoire qui a bouleversé l’Europe, le bilan est calamiteux.

Portrait d’une ville assiégée de l’intérieur

Dernière escale de la côte ligure avant la frontière française : la ville de Vintimille. Depuis plus d’une décennie, cette ville-frontière traverse l’une des plus grandes crises migratoires qu’ait jamais connues une municipalité du littoral européen. Située à huit kilomètres de Menton et à 23 de Monaco, la station balnéaire est connue pour ses cigarettes moins chères qu’en France, son alcool vendu à bas prix aux touristes et ses magasins de décoration et de prêt-à-porter destinés à une clientèle plus fortunée, française et monégasque. Seulement, à partir des années 2010, la commune est devenue le lieu de transit incontournable pour les migrants souhaitant gagner la France et l’Angleterre.

Si, depuis quelques mois, les flux de migrants ont diminué, passant de plusieurs centaines à quelques dizaines, la présence continue des immigrés clandestins a profondément changé la vie locale et ce malgré les efforts et le volontarisme de la nouvelle municipalité. À Vintimille, les incidents dramatiques ne cessent de peser sur la vie locale, et ses habitants redoutent les prochaines vagues migratoires avec l’arrivée de l’été, période de l’année la plus propice aux traversées de la Méditerranée. Depuis l’assaut des migrants, on vit à Vintimille comme dans une ville en état de siège.

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Peur sur la ville

Assise sur un banc, tenant la main à son mari, Marina surveille ses enfants qui jouent au ballon sur le front de mer. Lorsqu’on évoque la diminution du nombre de migrants présents dans la ville, elle tempère immédiatement : « On a toujours énormément de problèmes. On a peur de sortir le soir, on a peur de sortir le matin. C’est dangereux parce qu’ils ne font que de se frapper… Ils se frappent avec des bouteilles, ils cassent les voitures… » Gouvernante dans un hôtel mentonnais, elle emprunte sa voiture tous les soirs pour traverser la frontière et rentrer à Vintimille. Chaque fois qu’elle ouvre son garage pour y ranger sa voiture, elle ressent une boule au ventre.

La peur a changé les habitudes, et l’accumulation de drames récents n’aide pas à la conjurer. « Depuis qu’une fillette a été violée en plein centre-ville par un Algérien, poursuit Marina, je ne laisse plus mes enfants rentrer seuls de l’école, même la plus grande, qui a 16 ans. » Un homme âgé, assis sur le banc d’en face, s’invite dans la conversation : « Le soir, c’est la confusion. » Plus loin sur la promenade une mère de famille raconte comment sa porte d’entrée, située à quelques dizaines de mètres, a été plusieurs fois forcée. La cour de son immeuble est souillée de déjections humaines, de détritus et de vêtements déchirés.

Des dizaines de témoignages d’habitants permettent de deviner un quotidien régi par la violence des migrants. Quand ce n’est pas le cimetière qui est assiégé, c’est le théâtre municipal qui ferme ses portes. Sur les marches de cet édifice Art nouveau, migrants et bouteilles de bière bloquent l’entrée du bâtiment.

Au cœur de la ville, le jardin Tommaso Reggio, grand parc familial menant jusqu’à la mer, n’échappe pas au désastre. Comme tant d’autres jardins publics où sont apparus bivouacs, tentes et points de deal, celui-ci a dû être fermé durant plusieurs mois. Derrière la gare, le long du fleuve de la Roya s’est établi un camp à ciel ouvert où les migrants dorment dans des tentes ou sur des canapés. Puis, à la tombée du soir, les rues se vident. Seuls demeurent les groupes de migrants qui errent sans but et la police qui patrouille.

Les clandestins ouest-africains et maghrébins privilégiant de plus en plus la route des Canaries pour rejoindre l’Europe, tandis que le passage vers la France était facilité par une décision du Conseil d’État de février 2024 sur la réadmission des migrants, le nombre de migrants arrivant à Vintimille a diminué. Toutefois, la situation est loin d’être satisfaisante. Quelques dizaines d’individus suffisent pour générer de nouveaux drames et effrayer le public. Dans ce contexte, les petits commerçants sont particulièrement touchés.

Au marché couvert de Vintimille, il est trois heures de l’après-midi lorsque Simonetta range ses caisses de fruits et légumes avec son mari. Tout en chargeant sa fourgonnette, elle se confie : « Ça a été très dur, très dur. Ici, l’activité a repris parce que les Français et les Monégasques reviennent. Il y a moins de migrants en ce moment alors les affaires vont un peu mieux. » Sergio, son mari, opine du chef et poursuit d’une voix forte : « Ça ne durera pas. On leur vient en aide comme on peut en leur donnant nos invendus quand ils les acceptent, mais on n’en peut plus. »

Pour rassurer les habitants, la municipalité a pris un tournant sécuritaire inédit dans une commune d’Europe de l’Ouest. Une réponse efficace, mais insuffisante face à des individus hostiles et hors de contrôle et qui en cas de nouvelle vague migratoire serait vite dépassée.

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Graffiti antipolice dans les rues de Vintimille, mars 2025. Une campagne permanente d’une myriade d’associations diabolise toute critique de l’immigration et invisibilise le sort d’une population en déroute © Loup Viallet

Sous surveillance

Au centre de la ville, la mairie, un bloc de béton rectangulaire coiffé d’une tour en béton, a de faux airs de caserne. En réalité, Vintimille tout entière ressemble à une ville de garnison. Aucun régiment de l’armée régulière italienne n’est établi dans la ville, mais on croise des forces de maintien de l’ordre presque à chaque coin de rue. À l’extérieur de la gare, devant le marché couvert, aux abords des jardins publics, le territoire municipal est quadrillé par des patrouilles assurées par tous les corps de sécurité, police municipale, police financière, gendarmes ainsi que par un peloton de militaires placé sous la direction du commissaire de police.

Depuis l’élection de Flavio Di Muro en mai 2023, la lutte contre l’insécurité est devenue la priorité du premier magistrat de la ville. Cette compétence extraordinaire ne figure pourtant pas dans ses attributions électives. En tout cas, cette politique porte ses fruits.

Le théâtre municipal, le jardin Tommaso Reggio et le cimetière de Roverino ont aussitôt rouvert, mais au prix d’une démultiplication des interventions et d’une surveillance sans relâche. L’achat d’alcool et de boissons gazeuses dans des bouteilles en verre a été interdit après 22 heures, punissant du même coup la population sans parvenir à freiner la vente illégale.

Très vite, le budget municipal dédié à la sécurité a pris le pas sur les autres dépenses municipales : recrutement de forces de police et de personnels dédiés au ramassage des bouteilles d’alcool jetées par les migrants, achat d’équipements spéciaux (tasers à dix décharges électriques au lieu de deux, comme partout ailleurs en Italie) et installation d’une centaine de caméras de vidéosurveillance.

Assis à la terrasse d’un café, en face d’un commerce Eurodrink et d’un magasin de vêtements à bas prix, Guiseppe, la soixantaine bien tassée, pointe un groupe de policiers avec sa cigarette : « Ça rassure un peu, mais c’est loin d’être suffisant. Ils ne peuvent pas être partout. Et puis, ils ne peuvent pas faire grand’chose. Regardez ! » À quelques mètres de nous un migrant, pieds nus, yeux révulsés, passe en marmonnant des insultes avant de disparaître derrière l’église Sant’Agostino. « Lui, il a l’air complètement drogué. Mais qu’est-ce qu’ils attendent pour l’arrêter ? Qu’il sorte un couteau et agresse quelqu’un ? »

Aux portes de la France

L’actualité migratoire n’en finit pas de rattraper Vintimille. Alors que le maire tente de repositionner sa ville en attirant des investissements étrangers pour en faire un lieu de villégiature attractif, pas un jour ne passe sans qu’il soit interpellé sur ses réseaux sociaux par des concitoyens inquiets. Les campements rasés la veille repoussent le lendemain. Régulièrement, de nouveaux points de deal sont découverts par les habitants.

Vintimille est prisonnière d’un cycle sans fin et ce, malgré l’assouplissement des contrôles aux frontières françaises. À ces tensions s’ajoute la campagne permanente d’une myriade d’associations françaises, italiennes et internationales (association Roya citoyenne, la Croix-Rouge, Caritas, l’ONG WeWorld, No Border, Save The Children, les associations étudiantes de Science-Po Menton, Ligue des droits de l’Homme) qui diabolisent toute critique de l’immigration, invisibilisent le sort d’une population en déroute au nom d’une idéologie qui divinise la figure du migrant et abhorre les frontières. Vintimille est le symbole de leur combat politique.

« Je resterai ici le temps qu’il faudra. D’une manière ou d’une autre, je rejoindrai la France. Je sais déjà comment faire. » Le seul migrant qui a accepté de répondre à cette enquête est un Malien d’une trentaine d’années, passé par Lampedusa. Si les gendarmes français le refoulent encore une fois sur le pont Saint-Louis ou à la station Garavan, il passera par les montagnes. Les chemins sont moins gardés et l’association de Cédric Herrou est à quelques kilomètres.