Jeunes des banlieues : leur culture et la nôtre

Jeunes des banlieues : leur culture et la nôtre

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« Islam de France, est-il trop tard ? » C’est la question cruciale que Causeur nous invite à nous poser ce mois-ci. Pour que l’harmonie entre les dissensus qui font le charme et le fond musical de cette publication soit complète, il faut bien sûr un chacal puant qui sorte de sa tanière et hurle aux grands cimetières sous la lune : « Oui, oui, il est trop tard, bien trop tard ! » Ce chacal, ce sera moi.

J’ai rencontré la haine au milieu des années 90, professeur de lettres dans un collège du quartier sensible de Châtenay-Malabry, à très large majorité d’enfants d’immigrés. La haine a eu peur de moi qui sais la tenir à distance par un subtil mélange de charme et de méchanceté, mais elle sourdait par mille réflexions que j’entendais en sourdine et par la révolte de quelques élèves intenables et trop francs pour la cacher. La dernière année de ma présence, le Conseil général des Hauts-de-Seine reconstruisit à grands frais ce vieux collège de briques. Le lendemain du jour où on inaugura la restauration, la belle verrière qui couronnait l’entrée principale fut caillassée à mort. Deux centimètres de vitres cassées et d’illusions perdues dans le hall.

Je pensais : « Quand même, c’est extraordinaire, “ils” passent les monts et les mers dans le seul but de venir nous haïr. » Ils ne venaient pas pour travailler, il y avait déjà beaucoup de chômage, contre lequel les gouvernements de Mitterrand luttaient par de magnifiques mantras magiques : « Je me battrai sur la crête des trois millions de chômeurs », disait je ne sais plus quel premier ministre qui se croyait encore devant les Vosges en 1914. Le libéralisme était déjà hors-la-loi en France.

J’avais tort. « Ils » n’étaient pas venus pour nous haïr. Ce sont leurs parents qui étaient venus et eux, mes élèves, qui nous haïssaient. Fatal décalage générationnel. J’imagine que les parents étaient contents de fuir la misère du bled, contents d’être convenablement nourris, logés, soignés par la France. Mais eux, ils s’étaient éveillés à la vie parqués dans des HLM (plutôt charmantes et plantées de grands arbres dans le cas de Châtenay-Malabry), avec une couleur de peau soit légèrement différente soit franchement différente de celle des naturels du pays, et peu de chances de réussir économiquement dans un pays où le non-travail avait été décrété par la gauche. Bref, ils ont trouvé dans leur berceau la différence entre « nous » et « eux ». Bien sûr, ils ont choisi « nous ». Qui n’aurait fait de même ? J’ai eu de la sympathie pour mes élèves, j’ai compris leur ressentiment, leur amertume, leur peu d’enthousiasme à être Français. Je n’ai pas excusé pour autant le caillassage de la verrière et je n’avais strictement aucune solution à leur proposer. Briser l’« apartheid » et installer une famille avenue Foch, une autre avenue Mozart, une troisième rue Guynemer, dans l’immeuble de M. et Mme Kouchner ? Je ne pense pas que les prix de l’immobilier parisien aient permis ce gigantesque déménagement des banlieusards.

J’ai cru qu’il était civique de tirer des sonnettes d’alarme. J’ai parlé de ces « châteaux de la haine » qui ceinturaient nos villes dans des dîners d’amis. J’ai écrit des Lettres d’avant la guerre civile de 2003 (voyez comme c’est pessimiste, un chacal!) et je les ai envoyées aux éditeurs. Bide total ! Les dîneurs en ville étaient horrifiés, les éditeurs me rejetaient avec mépris, ne voulant pas « favoriser la lepénisation » des esprits. C’était une époque que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître, où sévissait une réponse qui fermait la bouche à toutes les  inquiétudes : « Mais enfin, ils vont s’intégrer, comme les Italiens-Polonais-Espagnols-Portugais avant eux ! » Vous étiez un salaud et un imbécile de ne pas réciter vous aussi ce petit exorcisme. En 2005, le dernier a avoir prononcé cette ânerie était un ancien premier ministre devenu depuis peu membre du Conseil d’Etat. Oh, comme je regrette le temps des « ils vont s’intégrer comme les Italiens-Polonais-Espagnols- Portugais » ! Comme je regrette le temps des cerises ! C’était ma jeunesse, voyez-vous.

Avez-vous remarqué que plus personne n’ose argumenter avec cette ânerie ? Cette ânerie qui présume que les choses se répètent infiniment à l’identique, que l’Histoire n’existe pas, qu’Hérodote n’a jamais existé, qu’il n’a jamais été enquêter (historein) chez les Egyptiens et les Scythes, qu’il n’y a jamais d’évolution, que nous en sommes toujours à nous caillasser à coups de silex entre Néandertals et Cro-Magnons ? Vous ne croyiez pas aux Italiens-Polonais-Espagnols-Portugais, donc vous étiez abject, nauséabond, infréquentable, impubliable.

Mauvaise étoile aussi que l’antilibéralisme forcené qui ravage la France depuis si longtemps et apparaît trop souvent à mon gré sous des signatures que pourtant j’apprécie dans Causeur. Dans une société du plein emploi, je dirais même dans une société capitaliste féroce (histoire d’aggraver mon cas), les banlieusards auraient trouvé un emploi. Ils rentreraient le soir, contents d’avoir gagné leur vie et trop fatigués pour ouvrir sur internet des sites prohibés par le Ministère de l’Intérieur. J’ai passé deux mois aux Etats-Unis, j’étais parti avec la vague crainte d’un Grand Remplacement par les Hispaniques et je reviens rassuré. Tocqueville est ma lecture de chevet et je n’aimerais pas trop qu’on me gâche la démocratie à l’américaine. Eh bien, bonne nouvelle, les Hispaniques s’intègrent très bien, ils travaillent dur, ils parlent de plus en plus anglais au fur et à mesure de leur ascension sociale, et finissent même par refuser l’espagnol ! Le plein-emploi et le patriotisme intègrent tout le monde et, si la machine à fabriquer des Français est en panne, la machine à fabriquer des Américains fonctionne à plein régime. Le chacal admire les States, il est vraiment perdu de vices.

La dernière étoile, la plus mauvaise, est bien sûr l’islamisme. Déjà il jetait sa lumière mauvaise sur le Châtenay-Malabry des années 90. La réislamisation était en marche, les élèves tombaient dans les pommes les après-midis de ramadan, les autres mois ils suspectaient les plats de la cantine et j’ai même connu un Jean Dupont ou Paul Durand qui jeûnait pour faire comme les copains. Depuis, il s’est peut-être converti.

Immense béance anthropologique. Des Occidentaux solitaires, libéraux et libertaires, trop dévorés par le démocratisme et l’égalitarisme pour croire à autre chose qu’à leur nombril. Une minorité de foi et souvent de mœurs orientales, soudée par l’Oumma, rassurée par la simplicité rustique de ses croyances, drapée dans la fierté de se débattre dans un milieu qu’elle croit hostile, persuadée d’être en état de légitime défense. Comme le dit Alain Finkielkraut, les hommes ne sont pas interchangeables, il ne suffisait pas de les laisser passer la frontière et puis de leur donner des papiers pour qu’ils se sentent tout-à-coup d’excellents Français.

Allez, pour vous remonter le moral, un petit coup de Baudelaire, cadeau du chacal. Imaginez que c’est récité par Fabrice Luchini :

« Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,

Où l’auguste Vertu, ton épouse encore vierge,

Où le repentir même, oh la dernière auberge,

Où tout te dira : Meurs, vieux lâche, il est trop tard! »


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est romancier et professeur de lettres agrégé.

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