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Et ils osent se dire « musulmans citoyens »

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Voici l’événement dont nous avons été témoins, mon mari et moi, à 15h30 Place Saint-Michel à Paris, alors que nous nous dirigions vers l’arrêt du 96 afin de nous rendre dans le Marais.

À la sortie du Quai des Grands-Augustins, notre regard a été attiré par une manifestation, au centre de la place, en face de la Fontaine Saint-Michel. Des panneaux sommaires mentionnaient « Musulmans Citoyens », nous nous sommes approchés avec bienveillance. Un homme avec un porte-voix haranguait la foule. La première chose que j’ai entendue concernait le nombre de kilos de bombes qui avaient été lancées sur Gaza. La suite dépasse l’imagination. Les Israéliens étaient des nazis, responsables de pire que la Shoah, l’orateur vociférait des appels à la haine antisémite digne des plus noires archives de la seconde guerre mondiale, et sur le même ton. Une pancarte que nous n’avions pas vue au premier abord proclamait que les musulmans étaient sous la menace d’une « solution finale ». Il ne s’agissait pas d’une critique de la politique extérieure d’Israël, mais d’un appel à la haine, public, au porte voix, au centre de Paris, en plein après-midi, sous les yeux des forces de l’ordre effarées. Interloqués, mon mari et moi, (respectivement 76 et 69 ans) avons apostrophé « l’orateur » d’un même élan en nous approchant de lui, mon mari lui a lancé que ses propos étaient intolérables, des jeunes gens sont alors sortis de l’assistance et se sont approchés de nous de façon très menaçante. J’ai demandé à l’un d’eux, qui était sur le point de porter atteinte à mon mari, si on ne lui avait pas appris à respecter un homme âgé. Cela allait manifestement s’aggraver. Sont alors apparues des forces de police, plusieurs en civil, les autres en uniforme, qui se sont portées à notre secours en nous montrant discrètement leur insigne, ont cherché à nous apaiser et nous ont accompagnés en nous protégeant à l’autre extrémité de la place, au bord du Boulevard Saint-Michel. Je leur ai demandé si une telle manifestation était autorisée et ils m’ont répondu que oui, elle l’était. De l’autre côté du Boulevard Saint-Michel se trouvaient deux CRS. J’ai posé la même question à l’un d’eux en m’enquérant de savoir comment il était possible qu’elle le soit. Manifestement consterné, il est sorti de son devoir de réserve, merci à son courage, et m’a répondu avec tristesse : « C’est ça la France ».

J’ai ensuite parlé avec un passant, stupéfait et très éprouvé, qui m’a dit que la manifestation avait dû obtenir son autorisation auprès d’un fonctionnaire sous le couvert de son intitulé convenable, « Musulmans Citoyens », laissant la surprise de son contenu, qui lui ne l’était pas, mais alors pas du tout, se déverser au centre de Paris un samedi après-midi, en présence des représentants de l’Etat, qui lui donnaient sa légitimité.
Je croyais qu’en France l’appel à la haine était une infraction punie par la loi. J’ai découvert qu’il peut se faire en toute impunité sur la place publique, avec la protection des forces de l’ordre et l’autorisation de la République.

Il y a nécessairement d’autres témoins de cette scène, et les forces de l’ordre peuvent aussi confirmer ce dont je viens de témoigner. Je n’ai identifié aucun journaliste. Mon mari a eu un malaise dans l’après-midi. Aux informations du soir, un reportage sur je ne sais quoi concernant Napoléon, pas le moindre écho au fait que la haine hideuse peut se hurler en plein Paris sous le regard désolé des forces de l’ordre.

[Mise à jour 18h54 : L’appel à manifester lancé par le Collectif Cheikh Yassine]

Notre ami Bachar

myard assad syrie

J’ai un goût modéré pour les dictateurs — surtout héréditaires. Poutine est le fils de ses œuvres, Bachar est le fils de Hafez. Un goût modéré aussi pour les dictateurs sanglants (ce n’est pas forcément un pléonasme, mais ce n’est certainement pas un oxymore). Mais je n’ai aucun goût pour Daesh, ni pour Al-Qaïda, ni pour Boko Haram, ni pour l’AQMI. J’imagine que si j’avais été chinois en 1936, je n’aurais eu aucun goût pour les Japonais — mais que j’aurais appuyé Mao ou Tchang Kaï-Chek (qui se sont mutuellement épaulés, tout en gardant chacun en perspective l’éradication de l’autre) contre l’armée du Soleil levant. Il y a les principes, et il y a l’urgence.

Mais Hollande et Valls sont plus intelligents. Ils choquent l’association des bouchers en comparant Bachar aux praticiens de cette honorable corporation, ce qui ne fait pas avancer d’un iota la question pendante — la seule qui compte aujourd’hui — de l’éradication de l’Etat islamique. Au moment même où il faudrait, au choix, envoyer vraiment des troupes au sol — la seule chose que des fous de dieu peuvent craindre — ou encourager la création de brigades internationales, ils continuent à ignorer la présence de Bachar sur l’échiquier moyen-oriental.
Comme l’a dit Jacques Myard en rentrant de sa brève tournée syrienne, « la diplomatie n’est pas l’art de ne parler qu’avec ses amis ». Ou de ne parler qu’avec les dirigeants impeccables sur la question des Droits de l’homme — on ne parlerait à personne, et sans doute pas à soi-même. Vincent Nouzille (Les Tueurs de la République, Fayard, 2015) a tout récemment témoigné du goût immodéré de nos grands démocrates hexagonaux pour les assassinats ciblés — pour ne pas parler de la dextérité d’Obama à jouer avec des drones. License to kill ! Human Rights Watch et les autres pacifistes bêlants ont bonne mine à dénoncer cette politique. On ne rééduque pas un terroriste.

 Qui est l’ennemi ? Ce sont les thuriféraires de l’instinct de mort — Guy Sitbon, dans le dernier numéro de Causeur, dit très justement que ces gens « aiment la mort plus que vous n’aimez la vie — ils aiment votre mort, ils aiment leur mort ». Viva la muerte — on croyait avoir enterré le vieux slogan de la Phalange avec les cendres de Franco.
Qui sont les pourvoyeurs de Daesh ? L’Arabie Saoudite, le Qatar, la Turquie : sans eux, l’affaire serait réglée en trois semaines. C’est eux qu’il faudrait boycotter. Mais on leur ouvre les bras, et on bannit à peu de frais un dictateur certainement sanglant, mais qui se bat en toute première ligne contre des gens qu’il faudrait éradiquer à la bombe à neutrons s’ils ne se protégeaient pas derrière des populations civiles — toutes les fois qu’ils ne leur coupent pas la tête. Mieux : on décrète un embargo total sur la Syrie, qui — au témoignage de Jacques Myard, qui en revient — n’a plus de médicaments dans ses hôpitaux.
Sans compter que les Américains, qui font semblant de gesticuler comme les Français, entretiennent en sous-main des relations diplomatiques avec Bachar : il y a quelques jours l’ex-attorney général, Ramsey Clark, était à Damas à la tête d’une délégation, sans que cela suscite à Washington les cris d’orfraie de Paris. Obama ne peut laisser Poutine et Xi Jinping occuper impunément le champ diplomatique à Damas. Mais si un jour — probable — il y a un Yalta du Moyen-Orient, qui peut croire que Hollande, sur les bases actuelles, y sera invité ?
J’aurais cru Laurent Fabius plus malin que ça. Croit-il servir les intérêts d’Israël ? Netanyahu, qui a son propre agenda électoral, a choisi d’armer l’opposition syrienne — des armes qui finissent tôt ou tard par tomber entre les mains de Daesh, qui épargne précautionneusement l’Etat juif, ce qui devrait faire dresser l’oreille de nos démocrates obstinés. Des fusils d’assaut français FAMAS ont été saisis entre les mains des barbares. Ils ne les ont pas trouvés en faisant les poubelles.

Nous avons fait la même erreur en Libye, qui est désormais la porte ouverte à une invasion du Maghreb par l’Etat islamique, qui trouvera en Tunisie ou en Algérie tout ce qu’il faut de salafistes pour soutenir son expansion. C’est le trajet même de la grande invasion du VIIème siècle. Les Américains, en exécutant Saddam, ont détruit l’équilibre que le dictateur (c’en était un beau, bien sûr — et à l’époque Chirac et Villepin ont fort bien fait de refuser de prêter la main et l’armée à une déstabilisation en grand du Moyen-Orient — mais Bush raisonnait avec deux neurones) maintenait en Irak via le Baas. Je veux bien admettre que ni Kadhafi ni Saddam n’étaient bien fréquentables — mais ils étaient des remparts, il faut être bête comme Bernard-Henri Lévy pour ne pas le comprendre. Dans des systèmes qui fonctionnent de manière tribale, il faut 1. opter pour le moindre mal et 2. choisir le camp le plus proche de nos intérêts. Poutine et les Chinois (qui n’a pas réalisé que l’obstination de l’Europe dans la crise ukrainienne a permis aux Russes de se redéployer en Extrême-Orient ?) font cela très bien. Hollande et le Camp du Bien et des Droits-de-l’Homme-à-tout-prix sont en train d’ouvrir la porte aux forces de la nuit.

Alors, certes, Myard et ses trois compères se sont fait une publicité gratuite pour le prix d’un billet aller-retour Paris-Damas. Certes, les intentions secondes des uns et des autres sont toujours complexes. Mais l’urgence est l’éradication de Daesh. Les djihadistes se sont déjà construit une base qui a la taille d’un Etat européen, avec des ressources pétrolières considérables. Et plus le trou noir est important, plus il a d’attraction pour toutes les têtes creuses. Il faut les éliminer — cela résoudra par définition les risques d’avoir à domicile quelques milliers de paumés de l’Islam qui s’enthousiasment pour cette machine de mort. Pour reprendre notre interrogation initiale, la diplomatie consiste à faire ce que l’on a intérêt à faire, et non à prendre des poses. Realpolitik, disaient très bien Metternich et Bismarck. Pff… Les énarques au pouvoir manquent visiblement de culture historique.

*Photo : wikicommons.

11 avril : l’anti-11 janvier

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caen dessin presse terrorisme

Quand Houellebecq raconte une Soumission douce et relativement profitable de la société française à un islam politique non-violent, c’est bien sûr pour nous laisser imaginer, en creux, la manière dont les choses pourraient se passer dans la réalité. Vus les attentats qui ont accompagné la sortie de son roman, elles se passeraient de manière moins pacifique, parce que dans la vraie vie, on ne fait pas de théocratie sans casser de l’infidèle. Et se plier au diktat des islamistes, en s’interdisant par exemple de dessiner Mahomet, ne serait donc pas une simple soumission, mais une authentique capitulation.

Or, comme l’a écrit mon homonyme philosophe Bruckner dans Libé : « Près de deux mois après les assassinats de Charlie et de l’hypermarché casher, la tentation de céder du terrain aux fondamentalistes est grande dans tous les camps. » Quoi ? Comment ça ? Où ? Le 11 janvier dernier, on brandissait des crayons à dessin dans toutes les villes de France, en signe de résistance à l’obscurantisme. La République ne lâcherait rien, elle n’avait pas peur – « Not afraid » ! Tout le monde était Charlie, d’ailleurs on serait 8 millions à acheter le numéro « Tout est pardonné ». Prends ça dans ta face, sale djihadiste !

Puis la réplique (presque) exacte des attentats parisiens à Copenhague, il y a quinze jours, nous a donné l’occasion d’ajouter « Je suis Danois » à notre arsenal de fiers combattants. Face à cette nouvelle tentative d’assassiner un caricaturiste qui avait osé croquer le prophète, en plus de l’incontournable attaque contre les juifs locaux, il s’agissait d’affirmer notre inébranlable fermeté. Comme les survivants de Charlie Hebdo, on continuerait de dessiner ce qu’on veut : Nicolas Sarkozy, Marine Le Pen, et même des évêques attifés comme au XIXe siècle, et toc ! Même pas peur, on t’a dit.

D’ailleurs, deux mois exactement après notre héroïque Marche républicaine, la cinquième édition des Rencontres internationales du dessin de presse, qui aurait lieu les 9,10 et 11 avril au Mémorial de Caen, serait notre plus belle riposte. Avec 44 dessinateurs attendus par 400 000 visiteurs, de la liberté d’expression, on allait t’en faire bouffer par ramettes de 500 ! En A4, en A3, et même en 4 par 3 ! On rigole pas avec le droit de rigoler, ici. Sauf que finalement, on a appris jeudi dernier que l’événement était annulé. Non, vous ne rêvez pas : annulé, pour des raisons de sécurité.

Stéphane Grimaldi, directeur du Mémorial, l’explique sans chichis : « On ne peut pas se permettre de mettre en danger qui que ce soit, ni les dessinateurs, ni le public, ni les salariés du Mémorial. » Et puis, précise-t-il : « Les attentats de Copenhague ont suscité des inquiétudes de nombreux dessinateurs qui devaient venir. » On n’avait pas dit « Not afraid » ? Si tout le monde se vante d’avoir un crayon sauf les dessinateurs de presse, forcément, ça va être un peu compliqué de faire vivre « l’esprit du 11 janvier ». D’ailleurs, Charlie Hebdo a beau être désormais multimillionnaire, les candidats caricaturistes ne se bousculent pas au portillon blindé, nous dit-on

Comme la Belgique, où le Musée Hergé de Louvain-la-Neuve avait annulé son exposition Charlie Hebdo le 21 janvier, la France a peur. Le coq a beau être connu pour chanter qu’il pleuve ou qu’il vente, ses plumes tremblent. Autrement dit, après avoir bel et bien « tué Charlie » en ce début d’année, les djihadistes ont gagné une deuxième bataille, sur notre sol. Maintenant, il serait peut-être temps de leur faire la guerre, et pas qu’en envoyant des Rafale en Irak. La France libre, c’est ici et maintenant qu’on devrait songer à la défendre. Mais qu’on se rassure : vendredi, l’annulation des rencontres de Caen avait été reformulée en un simple « report » à l’automne. Ouf, sauvés.

Nos amis les bêtes!

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benjamin rabier moulins

L’animal est le nouveau combat idéologique des intellectuels à court de sujets. Les pauvres bêtes méritent-elles ce traitement inhumain ? C’est dégradant pour nos amis à poils et à plumes de passer à la casserole médiatique. On a beau patauger dans la gadoue toute la journée, on n’en garde pas moins sa dignité. Stop à cet odieux abattage en librairie ! Pas un philosophe pop’, un échotier de luxe ou un animateur chevelu qui ne soient lancés ces derniers mois dans la défense de la basse-cour à des fins mercantiles. Il commence à y avoir même un peu trop de monde autour de cette « lucrative » mangeoire éditoriale. Jadis, la cause animale était portée par Benjamin Rabier (1864-1939), illustrateur de grand talent qui enchanta des générations d’enfants.

Le Musée de l’Illustration Jeunesse de Moulins rend hommage à cet enchanteur de la ferme et de la savane. Jusqu’au 31 août 2015, l’exposition « Il n’y a pas QUE la vache qui rit » célèbre le 150ème anniversaire de sa naissance avec près de 350 pièces (dessins, objets, albums, etc…). Sur les marchés aux livres anciens, les œuvres de Rabier s’arrachent comme les originaux de Céline ou de Jules Verne. Les chineurs du dimanche chassent le Rabier sous toutes ses formes : cartes postales, jouets, images d’Epinal ou estampes scolaires. Dès qu’il y a la patte de l’artiste, le collectionneur accourt !

Le créateur des aventures du canard Gédéon en 16 volumes entre 1923 et 1939, de la célèbre Vache qui rit, de la Baleine des Salins du Midi ou encore d’Aglaé la chèvre, a beaucoup produit durant toute sa vie. On lui doit des projets colossaux comme les illustrations des Fables de La Fontaine. Il remettra ainsi à la librairie Tallandier 310 compositions dont 85 en couleurs. Et que dire d’un Buffon de 453 pages qui lui valurent pas moins de trois années de travail. Cet étrange phénomène, né d’une mère vendéenne et d’un père berrichon, fonctionnaire aux Halles de Paris la nuit et illustrateur le jour, est considéré comme un précurseur de la ligne claire. Hergé ne cachait pas son admiration pour ce maître qui avait réussi à donner des expressions humaines aux animaux. «  Et c’est à coup sûr de cette rencontre que date mon goût pour un dessin clair et simple, un dessin qui soit compris instantanément. C’est, avant toute chose, cette lisibilité que je n’ai cessé de rechercher moi-même » écrivait-il. Le Tintin d’Hergé n’est pas sans rappeler le personnage de Tintin-Lutin créé par Rabier en 1898, reconnaissable déjà à sa houppette rousse et à ses pantalons de golf.

Avant de devenir la star du bestiaire, Rabier avait eu sa période de vache maigre. Il avait pourtant décroché dès 1880 un prix de dessin de la ville de Paris. Ses dons mirent cependant plusieurs années avant de s’afficher sur tous les murs et les cahiers de France. L’émergence d’une presse jeunesse au tournant du siècle dernier, les progrès techniques en matière d’imprimerie et de photogravure, l’instruction publique en plein essor ont rendu la « bande-dessinée » populaire. La connaissance et le goût de la lecture passeront désormais par la représentation animale.  Les très nombreux journaux illustrés pour adultes et enfants feront la gloire de Rabier qui proposera également ses services à la publicité naissante (Banania, Dubonnet, Maggi, La Belle Jardinière, Pétrole Hahn et même l’emprunt de la Défense Nationale de 1916). Presque un siècle plus tard, sa Vache qui rit reste une icône intemporelle. Et il est bon de méditer cet aphorisme de Rabier que n’aurait pas renié Pierre Dac de L’Os à moelle: « Si l’on peut dresser un chien à faire le beau, à sauter dans un cerceau ou à traîner une petite voiture, il faut une patience à nulle autre pareille pour le faire rire ou pleurer ».

Exposition Benjamin Rabier – Il n’y a pas QUE la vache qui rit – Jusqu’au 31 août 2015 – Musée de l’Illustration Jeunesse à Moulins.

*Image : wikicommons.

Simenon, péril de la demeure

georges simenon suisse

Avant l’invention de la télévision, des prix littéraires, de Bernard Pivot, de Christine Angot et de Paul-Loup Sulitzer, les écrivains, pour écrire, n’avaient besoin que d’amour, d’eau fraîche, de rage et d’un toit au-dessus de leur tête pour les protéger des intempéries. Ainsi, à travers les âges, à l’instar des autres humains auxquels ils sont apparentés, les écrivains ont habité des maisons. C’était le cas de Montaigne (son fameux château dordognot doté d’une « tour-bibliothèque »), de Descartes (son légendaire « poêle », sa chambre chauffée évoquée dans le Discours de la méthode !), et que dire de Romain Gary ? (et de son somptueux appartement de la Rue du Bac) ; et même encore aujourd’hui c’est le cas avec Houellebecq qui domine Paris du haut d’un building de Chinatown. C’est important une maison d’écrivain. Cela peut bien vite relever du patrimoine littéraire. C’est là que les livres se font. C’est là que l’inspiration vient…

Comment réagirait l’opinion si un grand consortium immobilier qatari annonçait le rachat de l’hôtel particulier de Victor Hugo sur la place des Vosges (abritant actuellement un passionnant musée dédié à son œuvre) et sa transformation imminente en concept-store d’une enseigne d’habillement ? Peut-on imaginer quelle serait l’émotion des amateurs de Pierre Loti si une grande opération d’aménagement conduisait à la destruction de son légendaire manoir de Rochefort (Au sein duquel il avait reconstitué une mosquée en hommage à la jeune-femme turque de son cœur…) pour qu’un contre commercial géant s’y installe, assorti d’un multiplexe et d’une vaste zone de magasins d’usine ?

Nous apprenons que la maison que Georges Simenon a dessinée et fait construire au début des années 60 sur la commune d’Epalinges, en Suisse, est en passe d’être détruite pour laisser la place à une grande opération immobilière pilotée par un armateur italien… (Pourquoi pas grec tant qu’on y est !) Ce Luigi D’Amato, basé à Lausanne et dont les activités fleurissent à travers le monde entier, a fait l’acquisition du terrain sur lequel est édifiée la maison du père de Maigret en 2008 afin de faire construire douze immeubles, pour un investissement de plus de 40 millions de Francs suisses. Le conseil communal d’Epalinges a donné son accord pour l’opération, et le quotidien Suisse 24 heures nous apprend cette semaine que la ville vient de recevoir la demande de permis de démolition du « bunker » de Simenon. La suite devrait relever de la formalité.

Pourquoi « bunker » ? Car la bâtisse est massive, d’une surface colossale (elle comporte une vingtaine de pièces !), elle peut sembler sans grâce, et s’inscrit assez mal dans le paysage vaudois. Il n’empêche que l’écrivain a hanté les lieux pendant plus d’une décennie. (Il quitte Epalinges en 1972 – après avoir tourné le dos à Maigret et vendu sa Roll’s – pour une modeste maison de Lausanne dans laquelle il vit jusqu’à sa mort en 1989). A Epalinges furent écrits quelques un de ses plus grands chefs d’œuvres, dont Le chat et La disparition d’Odile. Et c’est à Epalinges aussi que le père de Maigret va rencontrer Teresa, qui sera sa dernière compagne, après avoir été sa garde-malade. Un « bunker », oui, mais aussi le lieu de dix ans de vie d’un des plus grands romanciers du vingtième siècle. (Le plus grand disait Gide, qui était fasciné par sa capacité à raconter des histoires…).

Un temps la maison fut occupée illégalement et les squatteurs (avant de se faire déloger) avaient défendu l’idée de la transformation du lieu en centre culturel. Aujourd’hui la destruction de la place forte simenonienne semble inexorable. Et c’est triste. On aurait pu imaginer mille reconversions pour ce lieu, par la force des choses littéraire.

Lorsque Michelin acheta en 1912 le château de Bien-Assis (demeure de Clermont-Ferrand qui abrita assez longtemps Blaise Pascal, alors hébergé par son beau-frère Florin Périer) il le rasa sans délai pour étendre ses usines, mais – compte tenu de l’importance historique et symbolique du lieu – il offrit le porche et une tourelle à la ville. On peut ainsi les voir encore aujourd’hui dans un jardin public de Clermont… ruine mélancolique. De la maison de Simenon il ne restera vraisemblablement rien du tout.

*Photo : LE CAMPION/SIPA. 00418329_000004

In memoriam Eric Rouleau

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Eric Rouleau est passé de vie à trépas, le 25 février, dans sa quatre-vingt-dixième année, dans sa propriété d’Uzès, dans le Gard. Avec lui disparaît l’un des derniers dinosaures du journalisme à l’ancienne, version orientale, dont la vie romanesque est un entrelacs d’histoires louches, de coups tordus, d’intrigues de palais et de couloirs, de grands reportages et de petites crapuleries. Oui, je sais, il est de la plus grande indécence, sous nos cieux, de déroger au principe de nos aïeux romains enjoignant aux survivants de ne dire des morts que du bien, sinon rien : de mortuis, aut bonum aut nihil… Je préfère pourtant, en l’occurrence suivre l’exemple du regretté Christopher Hitchens, journaliste et polémiste anglo-américain dont les « obituaries » (nécrologies) des grands de ce monde ont brisé le tabou de la bienséance en matière d’éloge funèbre.

Ce n’est d’ailleurs pas faire insulte au défunt que de rappeler que sa présence en ce monde ne passa pas totalement inaperçue, même si les dessous de sa notoriété ne sont pas immaculés. Soyons justes, à défaut d’être complices : Eric Rouleau, né juif au Caire en 1926 sous le nom d’Elie Raffoul, n’est pas un de ces personnages médiocres  de la « profession », qui croient faire l’Histoire ou réformer le genre humain au seul prétexte qu’ils sont porteur d’une carte de presse. Il était charmeur, homme du monde, bon convive.

Le journalisme, Eric Rouleau en a fait, jusqu’à ses derniers jours (il écrivait encore récemment dans Le Monde diplomatique), un instrument au service de sa gloire, de sa fortune, de sa passion politique et surtout  de son goût immodéré pour l’intrigue, la manipulation, le trafic d’influence. Lorsqu’il lui apparut que la presse n’était plus, peut-être pour des raisons économiques, le cadre idéal pour mener une vie de nabab itinérant lui permettant de fréquenter les puissants, principalement les despotes arabes du Moyen Orient, il se tourna vers la diplomatie, grâce à François Mitterrand, qui en fit son homme de contact avec Yasser Arafat, Mouammar Kadhafi et autres humanistes du même acabit.

L’admiration que lui vouaient les  élites parisiennes, de gauche comme de droite, depuis son entrée au Monde en 1955 était celle d’ignorants pour celui qui semble vous conduire par la main dans le dédale de « l’Orient compliqué ». Les papiers de Rouleau, parfait arabisant,  nourris bien entendu, « aux meilleures sources », étaient de ceux qui semblent vous rendre plus intelligents  alors qu’ils vous instillent sournoisement le message des despotes orientaux susnommés. Il faisait cela habilement, ayant parfaitement intégré les codes rhétoriques du «  journal de référence », introduisant, par exemple, une critique mineure  des faits et gestes son puissant ami oriental pour mieux faire passer l’essentiel de ses thèses. Lorsqu’Anouar El-Sadate s’avisa de ne plus considérer Rouleau comme le messager naturel du pouvoir égyptien vers la France, ce dernier le poursuivit de sa vindicte, même après sa mort tragique : traître à la cause, bradeur de la Palestine, valet des Etats Unis. On a pu lire cela, en substance, sous la plume de Rouleau dans Le Monde, Le Monde diplomatique et, très récemment, dans son livre de mémoires paru en 2012[1. Dans les coulisses du Proche-Orient, Editions Fayard.].

Comment cela ? Nasser, Arafat, Kadhafi et consorts auraient été les tireurs de ficelle d’un petit juif cairote, qui plus est expulsé de son pays dans les années cinquante pour activités communistes ? Allons donc, ce ne sont que calomnies diffusées par la droite sioniste qui déteste cet homme de paix ! À tous ceux qui, aujourd’hui, chantent les louanges posthumes du « grand journaliste » Rouleau, je conseille de relire attentivement, avec le recul, les articles écrits par lui à la gloire de ses mentors arabes, aisément accessibles sur le web, et qui éclairent l’homme sous un jour nouveau : celui d’un habile agent d’influence du nationalisme arabe dans sa phase ascendante des années 60 à 80, épousant tous ses méandres et glorifiant tous ses leaders.

Les bénéfices tirés par Rouleau de son activité ne se limitaient pas à la renommée journalistique ni à la satisfaction militante de voir ses idées véhiculées par un grand journal français. L’homme était un artiste des notes de frais qui faisaient pâlir les gestionnaires du Monde, même à l’époque bénie des vaches grasses de la presse écrite. La manne était d’autant plus abondante que le « grand journaliste » était traité avec des égards orientaux par ses amis du Caire, Tripoli, Beyrouth ou Damas, qui connaissaient ses goûts de luxe. En 1985, lorsque la première crise économique frappa les finances du Monde, son directeur, André Fontaine, fut contraint à un plan d’austérité drastique : pour sauver le journal, tous les salariés à carte de presse furent invités à accepter une diminution de salaire de 10%. La plupart d’entre eux acceptèrent, et rares furent les journalistes qui choisirent de bénéficier du « guichet-départ », clause de la convention collective permettant de partir en empochant les indemnités légales, un mois de salaire par année de présence. Parmi ces derniers, Eric Rouleau, qui savait depuis quelques mois que François Mitterrand allait le nommer au poste d’ambassadeur en Tunisie. Cette opportunité tombait à pic : l’accession à la direction du Monde d’André Fontaine et, à celle du service étranger, de Jacques Amalric, tous deux réputés « atlantistes » et peu sensibles aux sirènes tiers-mondistes qui charmaient leurs prédécesseurs Jacques Fauvet et Claude Jullien, limitait la marge de manœuvre politique et financière de Rouleau. Comme on lui chipotait les notes de frais, et que sa mainmise sur le secteur Moyen-Orient du Monde vacillait, il préféra ouvrir le parachute doré légal. Une indemnité de 930 000 francs de l’époque, l’équivalent de 230 000 euros d’aujourd’hui, le consola de quitter son bouge de la rue des Italiens pour les ors du Quai d’Orsay et Dar Al Kamila, somptueuse résidence de l’ambassadeur à La Marsa, près de Tunis. Cette attitude fut appréciée à sa juste mesure par ses anciens collègues restés au Monde avec un salaire amputé, et des traites d’appartement constantes.

Entré au service de l’Etat, sous la double protection de François Mitterrand et de Roland Dumas, Eric Rouleau exerça ses nouvelles fonctions avec les critères moraux et politiques qui lui avaient si bien réussi au Monde. Il fut moins le représentant des intérêts français à Tunis  que l’agent d’influence  de l’OLP, réfugiée à Tunis après la débâcle de Beyrouth, auprès de l’Elysée. Et les travaux pharaoniques (Rouleau est égyptien !) qu’il entreprit dans les ambassades qu’il occupa, Tunis et Ankara, sont restés dans la mémoire des services financiers du Quai d’Orsay, contraints par le pouvoir d’avaliser les folies immobilières de  l’intime du président. S’il n’est pas prouvé que Rouleau toucha des royalties de ses amis arabes des royalties pour ses bons et loyaux services, on peut se demander si son épouse, Rosie Rouleau dut à ses seules qualités artistiques de devenir la photographe officielle et  grassement rémunérée de Mouammar Kadhafi…

Eric Rouleau fut au journalisme du siècle dernier ce que Roland Dumas fut à la politique, un personnage trouble et séduisant, talentueux et peut-être un brin vénal. Leur complicité ne fut pas fortuite, elle allait de soi, pour le meilleur et surtout pour le pire.

La poésie comme incident de frontière

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roger gilbert lecomte

On réédite, dans la collection Poésie/Gallimard, l’essentiel des textes de Roger Gilbert-Lecomte. Une petite précision, d’abord. Parmi les idées reçues aujourd’hui, pour excuser l’inculture galopante qui a transformé les lecteurs de poésie en une espèce menacée, on invoque le prix des livres. Le problème est que nous disposons en France, non seulement d’un réseau de médiathèques où l’on peut à peu près tout emprunter, et ce dès qu’une ville compte deux mille habitants, mais aussi de collections de poche qui n’hésitent pas à donner au lecteur pour moins de 8 euros le volume (un paquet de clopes) l’essentiel de la poésie contemporaine, réputée faussement inaccessible ou de celle du passé, pas forcément aussi bien connue que l’on croit. Signalons, pour modérer cette sortie ronchon, que cette inculture n’est pas spécialement le fait de la jeunesse et que les pleureuses qui gémissent sur cette jeunesse qui ne sait « rien » ont elles-mêmes le plus souvent ouvert un recueil de poésie pour la dernière fois l’année de leur bac de français, et encore…

Pour en revenir à Roger Gilbert-Lecomte, il était dommage qu’il soit laissé aux seuls spécialistes et sa parution en poche pourra permette de découvrir un de ces météores plus ou moins en marges du surréalisme,  qui illuminèrent le ciel noir des années 1930 de fulgurances prophétiques du carnage qui s’annonçait : on pense à Artaud,  Max Jacob ou Crevel par exemple. Crevel se suicida en 1935 quand il refusa l’inféodation du surréalisme au stalinisme, Artaud connut la douceur des hôpitaux psychiatriques sous Pétain qui étaient des  mouroirs sordides avant de tirer sa référence épuisée à la fin des années 40, Max Jacob lui, juif converti au catholicisme depuis les années 1920, fut arrêté par la Gestapo française et mourut au camp de Drancy en 1944 (comme quoi, les Juifs français protégés par Pétain…).

Roger Gilbert-Lecomte, lui, a trente-sept ans quand il meurt en 1943, consumé par la tuberculose à l’hôpital Broussais, après avoir vécu ses dernières années comme un héros de Simenon, sous la protection d’une patronne de bistrot du XIVème arrondissent qui avait eu pitié de sa silhouette maigre de vieil adolescent aux yeux mangés par la nuit. Savait-elle, madame Firmat, qu’elle avait sous son toit un voyant pour emprunter des termes rimbaldiens, c’est-à-dire un poète qui avait fait de la poésie un mode d’exploration de l’au-delà, une mitrailleuse lourde pour faire exploser le mur des apparences, un explosif pour dynamiter la Caverne de Platon ou, pour les plus jeunes d’entre nous, la pilule rouge prise par Néo pour s’extraire de la Matrice.

Tout avait commencé, pour Roger Gilbert-Lecomte dans une classe de seconde, millésime 1922-1923 du lycée des Bons Enfants de Reims. Conjonction astrale, ou dirait  Gilbert-Lecomte, « vitesse de la vérité », se retrouvent alors sur les mêmes bancs Gilbert-Lecomte mais aussi René Daumal qui fera partie de la galaxie surréaliste et même Roger Vailland, futur romancier communiste et prix Goncourt pour La Loi. Avec quelques autres, ces adolescents nervaliens qui croient à la puissance subversive du rêve quand il infuse la vie réelle, inventent ce qu’ils appellent Le Grand Jeu et qui deviendra une revue dès 1927 une fois que Daumal et Vailland sont à Normale-Sup et que Gilbert-Lecomte a commencé des études de médecine.

Le Grand Jeu, c’est Gilbert-Lecomte, aussi, qui en assure la direction et qui en donne le programme dans les termes suivants :

                            « Pour nos ôter le souci d’avoir encore, à l’avenir, à rectifier par des paroles de tels malentendus, une fois pour toutes, nous précisons :

                             Que nous n’espérons rien

                             Que nous n’avons aucune aspiration mais plutôt des expirations

                              Que, techniciens de désespoirs, nous pratiquons la déception systématique dont les procédés connus de nous sont assez nombreux pour être souvent inattendus

                            Que notre but ne s’appelle pas l’Idéal mais qu’il ne s’appelle pas

                            Qu’il ne faut pas faire passer notre frénésie pour de l’enthousiasme. (Non, madame, ce n’est pas beau, la jeunesse.)

Arrogance joyeuse, désespoir allègre, refus de s’inféoder qui expliquera les tensions constantes avec Breton et Aragon, Le Grand Jeu, dont Roger Gilbert-Lecomte est la plus pure incarnation,  est avant tout un beau travail du négatif qui annonce Debord et les situs. Parmi les « procédés inattendus », évidemment, se trouvaient la drogue et l’alcool. Si Daumal écrivit La Grande Beuverie, on pourra lire ici Monsieur Morphée, empoisonneur public  de Gilbert-Lecomte qui date de 1930 mais qui est resté inédit jusque très récemment : « Ne pourront jamais comprendre : tous mes ennemis, les gens d’humeur égale et de sens rassis, les français-moyens,  les ronds de cuir de l’intelligence… »

Au-delà de cette panoplie littéraire qui est aussi une panoplie existentielle, il demeure des textes qui forment une poésie documentaire, aurait dit Mac Orlan, où l’on voit des dancings dans la nuit des années folles quand souffle l’esprit du Jazz, des « radis qui contiennent du radium » mais une poésie qui sait aussi jouer avec les mots dans un humour qui peut aller jusqu’à une certaine gauloiserie, façon Aragon dans les Aventures de Jean Foutre la Bite : « Si une jeune fille trop précoce/Escalade votre espalier/ A seule fin de lui faire une bosse/ Donnez-lui un petit coup de pied. »

Oui, on est surpris par l’aptitude de cet outsider de la poésie française à avoir su jouer avec tous les tons, toutes les formes comme un enchanteur qui sait varier ses métamorphoses.  Mais ce qui transparait derrière le lyrisme crispé, l’humour noir ou la douleur niée, c’est avant tout cet inconvénient d’être au monde, ou à l’inverse de ne pas être assez au monde. C’est cela qui donne à Roger Gilbert-Lecomte sa singulière actualité pour tous ceux qui prennent aujourd’hui conscience de vivre dans un monde phagocyté par le virtuel où ce qui est donné comme réel ressemble de plus en plus à une projection de mauvaise qualité.

La Vie l’Amour la Mort le Vide et le Vent  et autres textes divers de Roger Gilbert-Lecomte (Poésie/Gallimard)

La Vie l’Amour la Mort le Vide et le Vent et autres textes

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Tariq Ramadan est-il le Ben Abbes de Houellebecq?

tariq ramadan islam

« Il a le cerveau d’Albert Einstein et le physique de George Clooney ! », s’exclame l’animateur de la soirée. Les Smartphone immortalisent l’instant. Qui est cet élégant oriental à la barbe bien taillée et aux cheveux grisonnants qui fait son entrée sur scène sous une standing ovation avant d’ensorceler son auditoire de sa voix suave ? Une rock-star, un homme politique, un gourou ? Un peu tout cela à la fois… L’homme qui se tient dans la lumière n’est autre que le très controversé Tariq Ramadan, théologien musulman particulièrement populaire dans les banlieues françaises, et petit-fils d’Hassan al-Banna, fondateur des Frères musulmans, véritable matrice de l’islam politique.

Mais ce samedi 17 janvier, Ramadan n’est pas venu prêcher la bonne parole seul. Il partage la vedette avec un autre prêcheur : le journaliste et fondateur de Mediapart, Edwy Plenel. Père Plenel et frère Tariq ont fait le déplacement au fin fond de la banlieue Sud, sur la ligne C du RER, dans la petite ville de Brétigny-sur-Orge. Dans un contexte sensible après les attentats contre Charlie Hebdo et la communauté juive, les deux « speakers » (sic) ont répondu à l’invitation d’Actions pour un monde sans frontières – un programme d’actualité…–, une association communautaire qui prône le « droit à l’insertion pour tous », en particulier les « jeunes musulmans ».[access capability= »lire_inedits »]

Le parti de l’Autre : du « vivre ensemble » à l’entre-soi

Nous voilà transportés au cœur du « parti de l’Autre », selon la formule de Finkielkraut, revendiquée par Plenel. Ici, on célèbre le « vivre-ensemble », mais l’ambiance est clairement à l’entre-soi. La salle, située dans une zone industrielle, est pleine. Le public est presque exclusivement d’origine immigrée : pas un seul Blanc, de nombreuses femmes voilées, quelques barbus habillés comme le prophète de l’islam, à ceci près qu’ils portent également des baskets. L’événement est sponsorisé par diverses associations communautaires comme Oummawork, qui met en relation des musulmanes et des entreprises acceptant le port du voile, ou France Manassik, agence de voyages musulmane. À l’issue de la conférence, la soirée se poursuivra même par un dîner « gastronomique halal » ponctué de sketchs du Jamel Comedy Club, suivi d’une grande loterie permettant de gagner une omra (un pèlerinage) à La Mecque. Inch Allah !

 

Mais, attention, pas d’amalgame ! De fait, ceux qui ont fait le déplacement ne sont ni des crypto-djihadistes ni des islamo-racailles. On n’est pas dans l’islam des caves, où on radicalise en marge de la République, mais dans l’islam moderne et modéré, qui se tient dans la lumière et revendique sa place dans la société. À voir Tariq acclamé par ce public à la fois cultivé et ultra-communautaire, on pense irrésistiblement à Mohammed Ben Abbes, le président musulman qui islamise pacifiquement la France dans Soumission, le dernier livre de Michel Houellebecq. Celui qui a reçu le nom de Tariq ibn Ziyad, le héros de la conquête arabe de l’Espagne au viiie siècle, présente bien des points communs avec le personnage houellebecquien. Comme Ben Abbes, Ramadan est brillant, charismatique, et possède un art certain de l’argumentation. Il semble également partager avec son double fictif la conviction que l’avenir de l’islam ne se joue pas dans un monde arabe divisé, mais en Occident, et singulièrement en France, et qu’il ne s’imposera pas par la violence et la terreur, mais par la séduction et la persuasion, à travers la bataille des idées.

On a envie de comprendre quel rôle Edwy Plenel joue dans ce scénario. L’alliance entre nos deux prédicateurs  n’a rien d’évident : quoi de commun entre l’intellectuel pieux qui mêle islam et politique et le journaliste athée, héritier d’une tradition d’extrême gauche censée être hostile aux religions ? Entre le théoricien du gramscisme troskiste et celui du gramscisme islamiste ? Entre celui qui croit que l’homosexualité est un interdit et l’avocat infatigable du mariage pour tous ? Pourtant, malgré l’annonce d’un « débat », l’improbable duo affiche une complicité certaine et, sur le fond, on est bien en peine de détecter un désaccord entre les deux. Car, au-delà de leurs différences, nos prédicateurs partagent une même vision messianique de l’histoire comme affrontement entre dominants et dominés. Faute de prolétaires politiquement présentables, le musulman colonisé, exploité, relégué, discriminé est l’incarnation parfaite du damné de la terre, la victime sanctifiée de l’oppression occidentale en général et française en particulier. En effet, quel que soit le sujet dont ils parlent, ils arrivent souvent à la même conclusion, explicite ou non. Tout le mal vient d’une certaine idée de la France, coupable pour toujours des méfaits de la colonisation, de Vichy, de l’esclavage et des croisades.

Ramadan, Ben Abbes, même combat ?

Reste que, des deux prédicateurs, le plus fanatique, donc le plus inquiétant, n’est pas l’islamiste mais le trotskiste. Face à Plenel, Ramadan paraît étonnamment modéré. D’une voix calme et posée, le jésuite musulman prône l’amour, la paix et la justice, se gardant bien de fustiger qui que ce soit. Il fait d’abord preuve d’une lucidité encourageante : « Des gens se sont référés à l’islam dans ce qui s’est passé. Personne ne peut nier que certains musulmans ont traduit leur rapport à l’Occident dans un rapport de violence et de mort. » Mais, immédiatement, il fait entendre une autre musique : « Ce sont des musulmans qui ont un comportement opposé aux principes de l’islam. Nous n’avons pas à nous excuser. Nous devons refuser cette assignation à prouver que nous sommes gentils. » Cette rhétorique ne relève pas du « double discours » qu’il est régulièrement suspecté de pratiquer, ce qui nourrit sa légende de personnage « sulfureux ». Un double discours suppose deux publics. Ramadan semble plutôt passé maître en l’art politique de dire tout et son contraire afin de satisfaire tout le monde – ou de faire passer les pilules les plus amères.

Soucieux de mobiliser, il exhorte son public à refuser la victimisation et le communautarisme : « Il faut investir le social, l’éducatif, le politique, arrêtez d’être présents dans le débat public seulement lorsqu’on parle d’islam ! » Comme le héros de Soumission, et contrairement aux fanatiques de Daesh, Ramadan ne croit pas au choc des civilisations. Pour lui, l’islam doit infuser la société française pour mieux la régénérer en la guérissant de son nihilisme matérialiste. Dans l’élaboration d’un projet de conquête des cœurs et des esprits, il a quelques longueurs d’avance sur Ben Abbes. Ainsi écrit-il en 1995 : « Le réveil de l’islam peut apporter une contribution jusqu’alors insoupçonnée à une véritable renaissance de la spiritualité des femmes et des hommes de notre monde. »[1. Islam, le face-à-face des civilisations, Les deux rives, p. 403.]La force de Ramadan, c’est qu’il sait aussi que les valeurs libérales et démocratiques peuvent être mises au service d’une véritable renaissance de l’islam – en Europe. À l’histoire et à ses préséances malvenues, il oppose la suprématie du droit, lançant en conclusion : « Ne mésestimez jamais le courage des premières générations d’immigrés qui sont arrivés en France, sans rien. Nous ne devrions pas nous définir comme “issus de l’immigration” mais bien comme “héritiers” de l’immigration. »

En comparaison de ce discours très pape François, Plenel fait figure de Savonarole. Tandis que le public brandit avec ferveur son dernier ouvrage, Pour les musulmans, comme s’il s’agissait du Petit livre rouge, il s’empare du micro. La République, l’amour, le métissage, la diversité, le vivre-ensemble, l’égalité (opposée à « l’identité »), le partage, Zola, Dreyfus et tous les saints… les mots voltigent dans la salle attentive où l’émotion est palpable. Devant un parterre de femmes voilées, il cite Péguy d’une voix vibrante pour évoquer la folie meurtrière des terroristes : « Parce qu’ils n’aiment personne, ils croient qu’ils aiment Dieu. (…) Nous avons le droit d’avoir des droits ! », tonitrue-t-il, visiblement insensible à la cocasserie murayenne. Devant la verve lyrique de l’ancien membre de la Ligue communiste révolutionnaire, les larmes montent aux yeux, on a envie d’être dans le bon camp, abonné à Mediapart et accepté au parti de l’Autre.

Convoquant tour à tour la République et Jaurès, lui aussi enjoint à ses fidèles de sortir de la « victimisation, de la plainte et du repli sur soi ». Appel à l’ouverture qui évoque celui de Ramadan, mais semble tout de même un brin décalé face à cette assistance 100 % musulmane. Après ces aimables propos, Plenel sort les grandes orgues, laissant sa propre émotion envahir la salle. Mais, ici, ce n’est pas en évoquant Charb et Cabu qu’il embrume les regards. Lui qui traquait l’Action française derrière chaque famille à poussette dans La Manif pour tous fait preuve d’une mansuétude toute chrétienne pour les terroristes de Charlie Hebdo, sanglotant sur l’« enfance malheureuse des frères Kouachi », et assimilant le fondamentalisme musulman à la « triste moisson » semée par la colonisation. C’est peu dire qu’il brosse la salle dans le sens du poil, allant jusqu’à affirmer que lui n’aurait pas publié de « caricatures qui offensent n’importe quelle religion ». Sympa pour les confrères.

Après la fibre victimaire, le ressort complotiste : Plenel n’hésite pas à qualifier les tueurs d’« agents provocateurs » de « politiques qui vont ajouter de la peur à la peur, de la terreur à la terreur », évoquant en filigrane une stratégie de la tension élaborée au sommet de l’État. Il embraye ensuite sur sa fameuse théorie de l’épouvantail-monstre, reprenant cette phrase de Zola devenue l’un des principaux articles de la foi plénelienne : « À force de montrer l’épouvantail, on crée le monstre réel. » Comprendre : à force d’inviter Zemmour, Finkielkraut et Houellebecq à la télé, on crée des frères Kouachi. On pourrait lui faire observer que lui-même ne cesse de désigner des Goldstein à la vindicte populaire, par exemple quand il dénonce l’auteur du Suicide français comme « raciste, homophobe, ennemi de l’humanité et de lui-même », certain que la salle communiera avec lui dans la détestation. Ce serait indélicat.

Après l’homélie, un véritable cheikh monte sur scène et entonne une prière, sous le regard plissé du patron de Médiapart. Il se lance dans un prêche interminable sur les « événements », citant des versets du Coran prouvant que les frères Kouachi ont commis un péché, évitant mystérieusement de citer Coulibaly et ses victimes, sans doute moins facilement condamnable d’un point de vue coranique. Puis vient le temps des questions. Un homme se lève et interroge Ramadan d’une voix forte : « Comment se fait-il qu’un homme aussi intelligent que vous soit banni des médias français tandis qu’on nous impose des Boubakeur et des Chalghoumi ? », s’indigne-t-il. À ce dernier nom, la salle retentit de huées unanimes. À l’évidence, l’imam de Drancy est abhorré universellement, même par les plus modérés. Sarah, une des rares femmes sans voile, en pantalon, fustige ce « Banania musulman », cet « Arabe de service », ce « béni-oui-oui sans culture » qui « humilie les musulmans », tandis que le séduisant Tariq, lui, véhicule une image intellectuellement valorisante de l’oumma.

En quittant les lieux, on ne sait plus très bien si on a assisté à un prêche ou à un meeting – les deux, car nos deux prophètes nourrissent l’un et l’autre, sinon un projet, du moins un rêve politique. Reste à savoir lequel est l’idiot utile de l’autre : Plenel, qui prépare par l’apologie du multiculturalisme la victoire de l’islamisme, ou bien Ramadan, qui offre à Plenel sa cohorte de Dreyfus ? On croit connaître la réponse. La plénelisation des esprits, mélange de haine de soi et d’amour inconditionnel de l’altérité, prépare le terrain de la « soumission ». Sous couvert de régénérer la démocratie contre une République « verticale », « autoritaire » et « assignatrice », Plenel prépare le terrain à l’islamisation soft de la France. Si père Plenel n’a que « l’autre » à la bouche, frère Tariq sait que cet « autre », c’est lui, et il affiche sans complexe son identité musulmane. Sur ce point, Houellebecq s’est peut-être trompé : « Contrairement à son ancien rival Tariq Ramadan, plombé par ses accointances trotskistes, Ben Abbes avait toujours évité de se compromettre avec la gauche anticapitaliste », écrit-il. On peut au contraire penser que si l’islam conquiert l’Europe il le fera par l’extrême gauche. L’islamo-trotskisme, ça fait rêver, non ?[/access]

*Photo : Kathy Willens/AP/SIPA. AP20925911_000002.

American Sniper

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eastwood sniper irak

Vu, en streaming et en accéléré — ça ne mérite pas davantage — le dernier film de Clint Eatswood, American Sniper : une œuvrette tâcheronne à usage interne américain. D’ailleurs, les USA ne s’y sont pas trompés, et lui ont fait un triomphe. Avec plus de 320 millions de dollars pour le seul territoire américain (pour un budget de 60 millions) c’est à ce jour le plus grand succès d’Eatswood, et, à partir de savants calculs tenant compte de l’inflation, le film de guerre US qui a le plus rapporté à ce jour.

Qu’en dire ? Rien — sauf que le titre et le sujet (et le traitement, qui réserve un plan sur deux pour le mâle visage de Bradley Cooper) méritent deux secondes de réflexion.
Le sniper a débarqué linguistiquement en France dans les remous de la guerre de Yougoslavie. Jusque-là, il s’appelait franc-tireur ou tireur embusqué. Mais dans une guerre où nous nous sommes laissé mener par le bout du nez par l’OTAN — dans les faits, les Anglo-américains —, qui a pris fait et cause pour les Bosniaques, décrétés « bons » (et on en est revenu depuis que l’on s’est aperçu que le trafic d’organes et d’êtres humains passait par les mafias bosniaques) contre les vilains Serbes — alliés traditionnels de la France, mais Mitterrand a mangé son chapeau —, il fallait un nouveau type de héros. Oui, on a alors adopté (voir Jean Peeters, La Médiation de l’étranger : une sociolinguistique de la traduction, Artois Presses Université,‎ 1999) le mot anglais. Une façon comme une autre de faire allégeance, pendant que les cousins québécois, assez fiers de parler français, retitraient le film Tireur d’élite américain — ah, ça fait moins cinglant tout de suite : avez-vous remarqué combien des chansons américaines qui nous paraissent écoutables ont des lyrics, comme ils disent, parfaitement idiots, et que retraduits en français, nous éclaterions de rire à la seconde ligne ?
Donc, sniper, ça vous a tellement de gueule qu’un groupe de rap français (oxymore !) a choisi ce nom — sûr qu’ils tirent des balles de fort calibre en direction de l’establishment dont ils encaissent néanmoins les chèques.

Le sniper est le héros que l’individualisme libéral se cherchait. Plus de masses, plus de société même, plus de foules. Un héros solitaire, embusqué, prenant d’immenses risques en dégommant un ennemi positionné à 2 kilomètres : c’est le climax du film de Eatswood, quand Chris Kyle (le vrai nom du « héros », dont les mémoires, parues en 2012, ont cartonné — avant qu’il se fasse descendre par un autre tireur fou qui vient d’écoper de perpète) abat « Mustafa », son homologue irakien, à une distance de 2100 yards — ça fait plus viril que 1920 mètres. Ledit Mustafa n’est jamais qu’un numéro sur la longue liste de 255 cibles — d’après lui, un peu moins officiellement — descendues au cours de la guerre. Le tout filmé en Californie, c’est moins cher et moins dangereux que de déplacer une équipe sur un territoire que les Etats-Unis ont si bien pacifié qu’il est aujourd’hui à moitié tombé entre les mains de l’Etat islamique qui en tire un million de dollars par jour de revenus pétroliers. Saddam, reviens, ils sont devenus fous.

Des snipers, il y en a depuis longtemps. Audie Murphy, « le soldat le plus décoré de la Seconde guerre mondiale », et accessoirement acteur vedette de westerns médiocres, a été célébré pour son aptitude à flinguer : un petit bonhomme d’1,66m et de 51 kilos. Le sniper est l’idéal du gnome.
N’empêche : longtemps le film de guerre américain (Le jour le plus long, le très beau et moins connu The Big Red One, de Samuel Fuller, ou même Il faut sauver le soldat Ryan), tout en distinguant des héros, aimait filmer les mouvements d’ensemble. Platoon, comme son nom l’indique, c’est un peloton ou une section — un groupe. Même les films de gangsters (voir les Incorruptibles version De Palma) insistent sur « the team ». Et pas mal de westerns (le genre individualiste par excellence pourtant, censé illustrer le capitalisme sauvage de l’Ouest) montre que le héros solitaire (et loin de son foyer) n’est rien face à la masse : voir et revoir Vera Cruz, où les peones l’emportent et laissent Lancaster mort et Cooper dégoûté ; voir l’Homme aux colts d’or, où la ville de Warlock (c’est emblématiquement le titre originel) chasse Henry Fonda ; voir Alamo, où 300 Spartiates américains résistent aux 12 000 hommes de Darius/Santa Anna.

D’ailleurs, dans les westerns, il faut être un traître sans foi ni loi (Anthony Quinn dans L’Homme aux colts d’or) ou une femme (Michele Carey qui s’embusquent dans El Dorado pour dézinguer John Wayne) pour tirer de loin et dégommer sans risque : en général, on affronte l’ennemi face à face, et il y a toute une typologie du duel final qui mériterait une étude spécifique. Le tireur embusqué est un lâche. Quant au tireur d’élite, rappelez-vous « Grosse Baleine » dans Full Metal Jacket : c’est un semi-débile impuissant qui finira mal — dans les chiottes, en s’exclamant : « J’y suis déjà, dans un monde merdique ». Humour kubrickien.

Oui, la Bosnie (quand sommes-nous passés à l’hyper-individualisme, correspondant au néo-libéralisme décomplexé ? Au cours des années 1980, et la guerre de Bosnie commence en 1992) a sonné le glas du héros courageux : on nous donne en modèle des types qui flinguent à des kilomètres avec un PGM Hécate II — en France tout au moins. Calibre 12,7mm à grande vélocité — ça fait des trous à y passer le bras.
En 2001, Jean-Jacques Annaud a raconté la Bosnie sous couvert de parler de Stalingrad : deux snipers, l’un russe (Jude Law) et l’autre allemand (Ed Harris) résument à eux seuls une bataille où sont morts près d’un million d’hommes. Mais de ces masses, peu de nouvelles, nous sommes sommés de nous identifier à deux tireurs embusqués. Et tout récemment Jean Hatzfeld (Robert Mitchum ne revient pas, Gallimard, 2013) est revenu sur cette période où le tireur d’élite est un héros présentable.

Eh bien moi, je ne veux pas. J’ai la nostalgie d’une époque où l’on s’affrontait en duel, où l’on risquait sa peau pour en trouer une autre, et où l’on avait du respect pour l’adversaire. La mentalité moderne — libérale — du « tout est permis » et « seule la victoire est belle » est répugnante.
Et factice. Parce que rien n’a changé, et que l’accent mis aujourd’hui sur l’individualisme (et dont on voit les jolies conséquences à l’école — « tout pour ma gueule et va mourir ! ») est un vœu pieux, une parole magique, une tentative dérisoire pour essayer d’orienter notre regard sur l’Histoire : ce sont les masses qui font toujours les révolutions, et 300 Spartiates sont encore capables de résister à Angela Merkel pour lui apprendre que le Quatrième Reich n’est pas une solution pour l’Europe.

Et ils osent se dire « musulmans citoyens »

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Voici l’événement dont nous avons été témoins, mon mari et moi, à 15h30 Place Saint-Michel à Paris, alors que nous nous dirigions vers l’arrêt du 96 afin de nous rendre dans le Marais.

À la sortie du Quai des Grands-Augustins, notre regard a été attiré par une manifestation, au centre de la place, en face de la Fontaine Saint-Michel. Des panneaux sommaires mentionnaient « Musulmans Citoyens », nous nous sommes approchés avec bienveillance. Un homme avec un porte-voix haranguait la foule. La première chose que j’ai entendue concernait le nombre de kilos de bombes qui avaient été lancées sur Gaza. La suite dépasse l’imagination. Les Israéliens étaient des nazis, responsables de pire que la Shoah, l’orateur vociférait des appels à la haine antisémite digne des plus noires archives de la seconde guerre mondiale, et sur le même ton. Une pancarte que nous n’avions pas vue au premier abord proclamait que les musulmans étaient sous la menace d’une « solution finale ». Il ne s’agissait pas d’une critique de la politique extérieure d’Israël, mais d’un appel à la haine, public, au porte voix, au centre de Paris, en plein après-midi, sous les yeux des forces de l’ordre effarées. Interloqués, mon mari et moi, (respectivement 76 et 69 ans) avons apostrophé « l’orateur » d’un même élan en nous approchant de lui, mon mari lui a lancé que ses propos étaient intolérables, des jeunes gens sont alors sortis de l’assistance et se sont approchés de nous de façon très menaçante. J’ai demandé à l’un d’eux, qui était sur le point de porter atteinte à mon mari, si on ne lui avait pas appris à respecter un homme âgé. Cela allait manifestement s’aggraver. Sont alors apparues des forces de police, plusieurs en civil, les autres en uniforme, qui se sont portées à notre secours en nous montrant discrètement leur insigne, ont cherché à nous apaiser et nous ont accompagnés en nous protégeant à l’autre extrémité de la place, au bord du Boulevard Saint-Michel. Je leur ai demandé si une telle manifestation était autorisée et ils m’ont répondu que oui, elle l’était. De l’autre côté du Boulevard Saint-Michel se trouvaient deux CRS. J’ai posé la même question à l’un d’eux en m’enquérant de savoir comment il était possible qu’elle le soit. Manifestement consterné, il est sorti de son devoir de réserve, merci à son courage, et m’a répondu avec tristesse : « C’est ça la France ».

J’ai ensuite parlé avec un passant, stupéfait et très éprouvé, qui m’a dit que la manifestation avait dû obtenir son autorisation auprès d’un fonctionnaire sous le couvert de son intitulé convenable, « Musulmans Citoyens », laissant la surprise de son contenu, qui lui ne l’était pas, mais alors pas du tout, se déverser au centre de Paris un samedi après-midi, en présence des représentants de l’Etat, qui lui donnaient sa légitimité.
Je croyais qu’en France l’appel à la haine était une infraction punie par la loi. J’ai découvert qu’il peut se faire en toute impunité sur la place publique, avec la protection des forces de l’ordre et l’autorisation de la République.

Il y a nécessairement d’autres témoins de cette scène, et les forces de l’ordre peuvent aussi confirmer ce dont je viens de témoigner. Je n’ai identifié aucun journaliste. Mon mari a eu un malaise dans l’après-midi. Aux informations du soir, un reportage sur je ne sais quoi concernant Napoléon, pas le moindre écho au fait que la haine hideuse peut se hurler en plein Paris sous le regard désolé des forces de l’ordre.

[Mise à jour 18h54 : L’appel à manifester lancé par le Collectif Cheikh Yassine]

Notre ami Bachar

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myard assad syrie

myard assad syrie

J’ai un goût modéré pour les dictateurs — surtout héréditaires. Poutine est le fils de ses œuvres, Bachar est le fils de Hafez. Un goût modéré aussi pour les dictateurs sanglants (ce n’est pas forcément un pléonasme, mais ce n’est certainement pas un oxymore). Mais je n’ai aucun goût pour Daesh, ni pour Al-Qaïda, ni pour Boko Haram, ni pour l’AQMI. J’imagine que si j’avais été chinois en 1936, je n’aurais eu aucun goût pour les Japonais — mais que j’aurais appuyé Mao ou Tchang Kaï-Chek (qui se sont mutuellement épaulés, tout en gardant chacun en perspective l’éradication de l’autre) contre l’armée du Soleil levant. Il y a les principes, et il y a l’urgence.

Mais Hollande et Valls sont plus intelligents. Ils choquent l’association des bouchers en comparant Bachar aux praticiens de cette honorable corporation, ce qui ne fait pas avancer d’un iota la question pendante — la seule qui compte aujourd’hui — de l’éradication de l’Etat islamique. Au moment même où il faudrait, au choix, envoyer vraiment des troupes au sol — la seule chose que des fous de dieu peuvent craindre — ou encourager la création de brigades internationales, ils continuent à ignorer la présence de Bachar sur l’échiquier moyen-oriental.
Comme l’a dit Jacques Myard en rentrant de sa brève tournée syrienne, « la diplomatie n’est pas l’art de ne parler qu’avec ses amis ». Ou de ne parler qu’avec les dirigeants impeccables sur la question des Droits de l’homme — on ne parlerait à personne, et sans doute pas à soi-même. Vincent Nouzille (Les Tueurs de la République, Fayard, 2015) a tout récemment témoigné du goût immodéré de nos grands démocrates hexagonaux pour les assassinats ciblés — pour ne pas parler de la dextérité d’Obama à jouer avec des drones. License to kill ! Human Rights Watch et les autres pacifistes bêlants ont bonne mine à dénoncer cette politique. On ne rééduque pas un terroriste.

 Qui est l’ennemi ? Ce sont les thuriféraires de l’instinct de mort — Guy Sitbon, dans le dernier numéro de Causeur, dit très justement que ces gens « aiment la mort plus que vous n’aimez la vie — ils aiment votre mort, ils aiment leur mort ». Viva la muerte — on croyait avoir enterré le vieux slogan de la Phalange avec les cendres de Franco.
Qui sont les pourvoyeurs de Daesh ? L’Arabie Saoudite, le Qatar, la Turquie : sans eux, l’affaire serait réglée en trois semaines. C’est eux qu’il faudrait boycotter. Mais on leur ouvre les bras, et on bannit à peu de frais un dictateur certainement sanglant, mais qui se bat en toute première ligne contre des gens qu’il faudrait éradiquer à la bombe à neutrons s’ils ne se protégeaient pas derrière des populations civiles — toutes les fois qu’ils ne leur coupent pas la tête. Mieux : on décrète un embargo total sur la Syrie, qui — au témoignage de Jacques Myard, qui en revient — n’a plus de médicaments dans ses hôpitaux.
Sans compter que les Américains, qui font semblant de gesticuler comme les Français, entretiennent en sous-main des relations diplomatiques avec Bachar : il y a quelques jours l’ex-attorney général, Ramsey Clark, était à Damas à la tête d’une délégation, sans que cela suscite à Washington les cris d’orfraie de Paris. Obama ne peut laisser Poutine et Xi Jinping occuper impunément le champ diplomatique à Damas. Mais si un jour — probable — il y a un Yalta du Moyen-Orient, qui peut croire que Hollande, sur les bases actuelles, y sera invité ?
J’aurais cru Laurent Fabius plus malin que ça. Croit-il servir les intérêts d’Israël ? Netanyahu, qui a son propre agenda électoral, a choisi d’armer l’opposition syrienne — des armes qui finissent tôt ou tard par tomber entre les mains de Daesh, qui épargne précautionneusement l’Etat juif, ce qui devrait faire dresser l’oreille de nos démocrates obstinés. Des fusils d’assaut français FAMAS ont été saisis entre les mains des barbares. Ils ne les ont pas trouvés en faisant les poubelles.

Nous avons fait la même erreur en Libye, qui est désormais la porte ouverte à une invasion du Maghreb par l’Etat islamique, qui trouvera en Tunisie ou en Algérie tout ce qu’il faut de salafistes pour soutenir son expansion. C’est le trajet même de la grande invasion du VIIème siècle. Les Américains, en exécutant Saddam, ont détruit l’équilibre que le dictateur (c’en était un beau, bien sûr — et à l’époque Chirac et Villepin ont fort bien fait de refuser de prêter la main et l’armée à une déstabilisation en grand du Moyen-Orient — mais Bush raisonnait avec deux neurones) maintenait en Irak via le Baas. Je veux bien admettre que ni Kadhafi ni Saddam n’étaient bien fréquentables — mais ils étaient des remparts, il faut être bête comme Bernard-Henri Lévy pour ne pas le comprendre. Dans des systèmes qui fonctionnent de manière tribale, il faut 1. opter pour le moindre mal et 2. choisir le camp le plus proche de nos intérêts. Poutine et les Chinois (qui n’a pas réalisé que l’obstination de l’Europe dans la crise ukrainienne a permis aux Russes de se redéployer en Extrême-Orient ?) font cela très bien. Hollande et le Camp du Bien et des Droits-de-l’Homme-à-tout-prix sont en train d’ouvrir la porte aux forces de la nuit.

Alors, certes, Myard et ses trois compères se sont fait une publicité gratuite pour le prix d’un billet aller-retour Paris-Damas. Certes, les intentions secondes des uns et des autres sont toujours complexes. Mais l’urgence est l’éradication de Daesh. Les djihadistes se sont déjà construit une base qui a la taille d’un Etat européen, avec des ressources pétrolières considérables. Et plus le trou noir est important, plus il a d’attraction pour toutes les têtes creuses. Il faut les éliminer — cela résoudra par définition les risques d’avoir à domicile quelques milliers de paumés de l’Islam qui s’enthousiasment pour cette machine de mort. Pour reprendre notre interrogation initiale, la diplomatie consiste à faire ce que l’on a intérêt à faire, et non à prendre des poses. Realpolitik, disaient très bien Metternich et Bismarck. Pff… Les énarques au pouvoir manquent visiblement de culture historique.

*Photo : wikicommons.

11 avril : l’anti-11 janvier

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caen dessin presse terrorisme

caen dessin presse terrorisme

Quand Houellebecq raconte une Soumission douce et relativement profitable de la société française à un islam politique non-violent, c’est bien sûr pour nous laisser imaginer, en creux, la manière dont les choses pourraient se passer dans la réalité. Vus les attentats qui ont accompagné la sortie de son roman, elles se passeraient de manière moins pacifique, parce que dans la vraie vie, on ne fait pas de théocratie sans casser de l’infidèle. Et se plier au diktat des islamistes, en s’interdisant par exemple de dessiner Mahomet, ne serait donc pas une simple soumission, mais une authentique capitulation.

Or, comme l’a écrit mon homonyme philosophe Bruckner dans Libé : « Près de deux mois après les assassinats de Charlie et de l’hypermarché casher, la tentation de céder du terrain aux fondamentalistes est grande dans tous les camps. » Quoi ? Comment ça ? Où ? Le 11 janvier dernier, on brandissait des crayons à dessin dans toutes les villes de France, en signe de résistance à l’obscurantisme. La République ne lâcherait rien, elle n’avait pas peur – « Not afraid » ! Tout le monde était Charlie, d’ailleurs on serait 8 millions à acheter le numéro « Tout est pardonné ». Prends ça dans ta face, sale djihadiste !

Puis la réplique (presque) exacte des attentats parisiens à Copenhague, il y a quinze jours, nous a donné l’occasion d’ajouter « Je suis Danois » à notre arsenal de fiers combattants. Face à cette nouvelle tentative d’assassiner un caricaturiste qui avait osé croquer le prophète, en plus de l’incontournable attaque contre les juifs locaux, il s’agissait d’affirmer notre inébranlable fermeté. Comme les survivants de Charlie Hebdo, on continuerait de dessiner ce qu’on veut : Nicolas Sarkozy, Marine Le Pen, et même des évêques attifés comme au XIXe siècle, et toc ! Même pas peur, on t’a dit.

D’ailleurs, deux mois exactement après notre héroïque Marche républicaine, la cinquième édition des Rencontres internationales du dessin de presse, qui aurait lieu les 9,10 et 11 avril au Mémorial de Caen, serait notre plus belle riposte. Avec 44 dessinateurs attendus par 400 000 visiteurs, de la liberté d’expression, on allait t’en faire bouffer par ramettes de 500 ! En A4, en A3, et même en 4 par 3 ! On rigole pas avec le droit de rigoler, ici. Sauf que finalement, on a appris jeudi dernier que l’événement était annulé. Non, vous ne rêvez pas : annulé, pour des raisons de sécurité.

Stéphane Grimaldi, directeur du Mémorial, l’explique sans chichis : « On ne peut pas se permettre de mettre en danger qui que ce soit, ni les dessinateurs, ni le public, ni les salariés du Mémorial. » Et puis, précise-t-il : « Les attentats de Copenhague ont suscité des inquiétudes de nombreux dessinateurs qui devaient venir. » On n’avait pas dit « Not afraid » ? Si tout le monde se vante d’avoir un crayon sauf les dessinateurs de presse, forcément, ça va être un peu compliqué de faire vivre « l’esprit du 11 janvier ». D’ailleurs, Charlie Hebdo a beau être désormais multimillionnaire, les candidats caricaturistes ne se bousculent pas au portillon blindé, nous dit-on

Comme la Belgique, où le Musée Hergé de Louvain-la-Neuve avait annulé son exposition Charlie Hebdo le 21 janvier, la France a peur. Le coq a beau être connu pour chanter qu’il pleuve ou qu’il vente, ses plumes tremblent. Autrement dit, après avoir bel et bien « tué Charlie » en ce début d’année, les djihadistes ont gagné une deuxième bataille, sur notre sol. Maintenant, il serait peut-être temps de leur faire la guerre, et pas qu’en envoyant des Rafale en Irak. La France libre, c’est ici et maintenant qu’on devrait songer à la défendre. Mais qu’on se rassure : vendredi, l’annulation des rencontres de Caen avait été reformulée en un simple « report » à l’automne. Ouf, sauvés.

Nos amis les bêtes!

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benjamin rabier moulins

benjamin rabier moulins

L’animal est le nouveau combat idéologique des intellectuels à court de sujets. Les pauvres bêtes méritent-elles ce traitement inhumain ? C’est dégradant pour nos amis à poils et à plumes de passer à la casserole médiatique. On a beau patauger dans la gadoue toute la journée, on n’en garde pas moins sa dignité. Stop à cet odieux abattage en librairie ! Pas un philosophe pop’, un échotier de luxe ou un animateur chevelu qui ne soient lancés ces derniers mois dans la défense de la basse-cour à des fins mercantiles. Il commence à y avoir même un peu trop de monde autour de cette « lucrative » mangeoire éditoriale. Jadis, la cause animale était portée par Benjamin Rabier (1864-1939), illustrateur de grand talent qui enchanta des générations d’enfants.

Le Musée de l’Illustration Jeunesse de Moulins rend hommage à cet enchanteur de la ferme et de la savane. Jusqu’au 31 août 2015, l’exposition « Il n’y a pas QUE la vache qui rit » célèbre le 150ème anniversaire de sa naissance avec près de 350 pièces (dessins, objets, albums, etc…). Sur les marchés aux livres anciens, les œuvres de Rabier s’arrachent comme les originaux de Céline ou de Jules Verne. Les chineurs du dimanche chassent le Rabier sous toutes ses formes : cartes postales, jouets, images d’Epinal ou estampes scolaires. Dès qu’il y a la patte de l’artiste, le collectionneur accourt !

Le créateur des aventures du canard Gédéon en 16 volumes entre 1923 et 1939, de la célèbre Vache qui rit, de la Baleine des Salins du Midi ou encore d’Aglaé la chèvre, a beaucoup produit durant toute sa vie. On lui doit des projets colossaux comme les illustrations des Fables de La Fontaine. Il remettra ainsi à la librairie Tallandier 310 compositions dont 85 en couleurs. Et que dire d’un Buffon de 453 pages qui lui valurent pas moins de trois années de travail. Cet étrange phénomène, né d’une mère vendéenne et d’un père berrichon, fonctionnaire aux Halles de Paris la nuit et illustrateur le jour, est considéré comme un précurseur de la ligne claire. Hergé ne cachait pas son admiration pour ce maître qui avait réussi à donner des expressions humaines aux animaux. «  Et c’est à coup sûr de cette rencontre que date mon goût pour un dessin clair et simple, un dessin qui soit compris instantanément. C’est, avant toute chose, cette lisibilité que je n’ai cessé de rechercher moi-même » écrivait-il. Le Tintin d’Hergé n’est pas sans rappeler le personnage de Tintin-Lutin créé par Rabier en 1898, reconnaissable déjà à sa houppette rousse et à ses pantalons de golf.

Avant de devenir la star du bestiaire, Rabier avait eu sa période de vache maigre. Il avait pourtant décroché dès 1880 un prix de dessin de la ville de Paris. Ses dons mirent cependant plusieurs années avant de s’afficher sur tous les murs et les cahiers de France. L’émergence d’une presse jeunesse au tournant du siècle dernier, les progrès techniques en matière d’imprimerie et de photogravure, l’instruction publique en plein essor ont rendu la « bande-dessinée » populaire. La connaissance et le goût de la lecture passeront désormais par la représentation animale.  Les très nombreux journaux illustrés pour adultes et enfants feront la gloire de Rabier qui proposera également ses services à la publicité naissante (Banania, Dubonnet, Maggi, La Belle Jardinière, Pétrole Hahn et même l’emprunt de la Défense Nationale de 1916). Presque un siècle plus tard, sa Vache qui rit reste une icône intemporelle. Et il est bon de méditer cet aphorisme de Rabier que n’aurait pas renié Pierre Dac de L’Os à moelle: « Si l’on peut dresser un chien à faire le beau, à sauter dans un cerceau ou à traîner une petite voiture, il faut une patience à nulle autre pareille pour le faire rire ou pleurer ».

Exposition Benjamin Rabier – Il n’y a pas QUE la vache qui rit – Jusqu’au 31 août 2015 – Musée de l’Illustration Jeunesse à Moulins.

*Image : wikicommons.

Simenon, péril de la demeure

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georges simenon suisse

georges simenon suisse

Avant l’invention de la télévision, des prix littéraires, de Bernard Pivot, de Christine Angot et de Paul-Loup Sulitzer, les écrivains, pour écrire, n’avaient besoin que d’amour, d’eau fraîche, de rage et d’un toit au-dessus de leur tête pour les protéger des intempéries. Ainsi, à travers les âges, à l’instar des autres humains auxquels ils sont apparentés, les écrivains ont habité des maisons. C’était le cas de Montaigne (son fameux château dordognot doté d’une « tour-bibliothèque »), de Descartes (son légendaire « poêle », sa chambre chauffée évoquée dans le Discours de la méthode !), et que dire de Romain Gary ? (et de son somptueux appartement de la Rue du Bac) ; et même encore aujourd’hui c’est le cas avec Houellebecq qui domine Paris du haut d’un building de Chinatown. C’est important une maison d’écrivain. Cela peut bien vite relever du patrimoine littéraire. C’est là que les livres se font. C’est là que l’inspiration vient…

Comment réagirait l’opinion si un grand consortium immobilier qatari annonçait le rachat de l’hôtel particulier de Victor Hugo sur la place des Vosges (abritant actuellement un passionnant musée dédié à son œuvre) et sa transformation imminente en concept-store d’une enseigne d’habillement ? Peut-on imaginer quelle serait l’émotion des amateurs de Pierre Loti si une grande opération d’aménagement conduisait à la destruction de son légendaire manoir de Rochefort (Au sein duquel il avait reconstitué une mosquée en hommage à la jeune-femme turque de son cœur…) pour qu’un contre commercial géant s’y installe, assorti d’un multiplexe et d’une vaste zone de magasins d’usine ?

Nous apprenons que la maison que Georges Simenon a dessinée et fait construire au début des années 60 sur la commune d’Epalinges, en Suisse, est en passe d’être détruite pour laisser la place à une grande opération immobilière pilotée par un armateur italien… (Pourquoi pas grec tant qu’on y est !) Ce Luigi D’Amato, basé à Lausanne et dont les activités fleurissent à travers le monde entier, a fait l’acquisition du terrain sur lequel est édifiée la maison du père de Maigret en 2008 afin de faire construire douze immeubles, pour un investissement de plus de 40 millions de Francs suisses. Le conseil communal d’Epalinges a donné son accord pour l’opération, et le quotidien Suisse 24 heures nous apprend cette semaine que la ville vient de recevoir la demande de permis de démolition du « bunker » de Simenon. La suite devrait relever de la formalité.

Pourquoi « bunker » ? Car la bâtisse est massive, d’une surface colossale (elle comporte une vingtaine de pièces !), elle peut sembler sans grâce, et s’inscrit assez mal dans le paysage vaudois. Il n’empêche que l’écrivain a hanté les lieux pendant plus d’une décennie. (Il quitte Epalinges en 1972 – après avoir tourné le dos à Maigret et vendu sa Roll’s – pour une modeste maison de Lausanne dans laquelle il vit jusqu’à sa mort en 1989). A Epalinges furent écrits quelques un de ses plus grands chefs d’œuvres, dont Le chat et La disparition d’Odile. Et c’est à Epalinges aussi que le père de Maigret va rencontrer Teresa, qui sera sa dernière compagne, après avoir été sa garde-malade. Un « bunker », oui, mais aussi le lieu de dix ans de vie d’un des plus grands romanciers du vingtième siècle. (Le plus grand disait Gide, qui était fasciné par sa capacité à raconter des histoires…).

Un temps la maison fut occupée illégalement et les squatteurs (avant de se faire déloger) avaient défendu l’idée de la transformation du lieu en centre culturel. Aujourd’hui la destruction de la place forte simenonienne semble inexorable. Et c’est triste. On aurait pu imaginer mille reconversions pour ce lieu, par la force des choses littéraire.

Lorsque Michelin acheta en 1912 le château de Bien-Assis (demeure de Clermont-Ferrand qui abrita assez longtemps Blaise Pascal, alors hébergé par son beau-frère Florin Périer) il le rasa sans délai pour étendre ses usines, mais – compte tenu de l’importance historique et symbolique du lieu – il offrit le porche et une tourelle à la ville. On peut ainsi les voir encore aujourd’hui dans un jardin public de Clermont… ruine mélancolique. De la maison de Simenon il ne restera vraisemblablement rien du tout.

*Photo : LE CAMPION/SIPA. 00418329_000004

In memoriam Eric Rouleau

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eric rouleau monde olp

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Eric Rouleau est passé de vie à trépas, le 25 février, dans sa quatre-vingt-dixième année, dans sa propriété d’Uzès, dans le Gard. Avec lui disparaît l’un des derniers dinosaures du journalisme à l’ancienne, version orientale, dont la vie romanesque est un entrelacs d’histoires louches, de coups tordus, d’intrigues de palais et de couloirs, de grands reportages et de petites crapuleries. Oui, je sais, il est de la plus grande indécence, sous nos cieux, de déroger au principe de nos aïeux romains enjoignant aux survivants de ne dire des morts que du bien, sinon rien : de mortuis, aut bonum aut nihil… Je préfère pourtant, en l’occurrence suivre l’exemple du regretté Christopher Hitchens, journaliste et polémiste anglo-américain dont les « obituaries » (nécrologies) des grands de ce monde ont brisé le tabou de la bienséance en matière d’éloge funèbre.

Ce n’est d’ailleurs pas faire insulte au défunt que de rappeler que sa présence en ce monde ne passa pas totalement inaperçue, même si les dessous de sa notoriété ne sont pas immaculés. Soyons justes, à défaut d’être complices : Eric Rouleau, né juif au Caire en 1926 sous le nom d’Elie Raffoul, n’est pas un de ces personnages médiocres  de la « profession », qui croient faire l’Histoire ou réformer le genre humain au seul prétexte qu’ils sont porteur d’une carte de presse. Il était charmeur, homme du monde, bon convive.

Le journalisme, Eric Rouleau en a fait, jusqu’à ses derniers jours (il écrivait encore récemment dans Le Monde diplomatique), un instrument au service de sa gloire, de sa fortune, de sa passion politique et surtout  de son goût immodéré pour l’intrigue, la manipulation, le trafic d’influence. Lorsqu’il lui apparut que la presse n’était plus, peut-être pour des raisons économiques, le cadre idéal pour mener une vie de nabab itinérant lui permettant de fréquenter les puissants, principalement les despotes arabes du Moyen Orient, il se tourna vers la diplomatie, grâce à François Mitterrand, qui en fit son homme de contact avec Yasser Arafat, Mouammar Kadhafi et autres humanistes du même acabit.

L’admiration que lui vouaient les  élites parisiennes, de gauche comme de droite, depuis son entrée au Monde en 1955 était celle d’ignorants pour celui qui semble vous conduire par la main dans le dédale de « l’Orient compliqué ». Les papiers de Rouleau, parfait arabisant,  nourris bien entendu, « aux meilleures sources », étaient de ceux qui semblent vous rendre plus intelligents  alors qu’ils vous instillent sournoisement le message des despotes orientaux susnommés. Il faisait cela habilement, ayant parfaitement intégré les codes rhétoriques du «  journal de référence », introduisant, par exemple, une critique mineure  des faits et gestes son puissant ami oriental pour mieux faire passer l’essentiel de ses thèses. Lorsqu’Anouar El-Sadate s’avisa de ne plus considérer Rouleau comme le messager naturel du pouvoir égyptien vers la France, ce dernier le poursuivit de sa vindicte, même après sa mort tragique : traître à la cause, bradeur de la Palestine, valet des Etats Unis. On a pu lire cela, en substance, sous la plume de Rouleau dans Le Monde, Le Monde diplomatique et, très récemment, dans son livre de mémoires paru en 2012[1. Dans les coulisses du Proche-Orient, Editions Fayard.].

Comment cela ? Nasser, Arafat, Kadhafi et consorts auraient été les tireurs de ficelle d’un petit juif cairote, qui plus est expulsé de son pays dans les années cinquante pour activités communistes ? Allons donc, ce ne sont que calomnies diffusées par la droite sioniste qui déteste cet homme de paix ! À tous ceux qui, aujourd’hui, chantent les louanges posthumes du « grand journaliste » Rouleau, je conseille de relire attentivement, avec le recul, les articles écrits par lui à la gloire de ses mentors arabes, aisément accessibles sur le web, et qui éclairent l’homme sous un jour nouveau : celui d’un habile agent d’influence du nationalisme arabe dans sa phase ascendante des années 60 à 80, épousant tous ses méandres et glorifiant tous ses leaders.

Les bénéfices tirés par Rouleau de son activité ne se limitaient pas à la renommée journalistique ni à la satisfaction militante de voir ses idées véhiculées par un grand journal français. L’homme était un artiste des notes de frais qui faisaient pâlir les gestionnaires du Monde, même à l’époque bénie des vaches grasses de la presse écrite. La manne était d’autant plus abondante que le « grand journaliste » était traité avec des égards orientaux par ses amis du Caire, Tripoli, Beyrouth ou Damas, qui connaissaient ses goûts de luxe. En 1985, lorsque la première crise économique frappa les finances du Monde, son directeur, André Fontaine, fut contraint à un plan d’austérité drastique : pour sauver le journal, tous les salariés à carte de presse furent invités à accepter une diminution de salaire de 10%. La plupart d’entre eux acceptèrent, et rares furent les journalistes qui choisirent de bénéficier du « guichet-départ », clause de la convention collective permettant de partir en empochant les indemnités légales, un mois de salaire par année de présence. Parmi ces derniers, Eric Rouleau, qui savait depuis quelques mois que François Mitterrand allait le nommer au poste d’ambassadeur en Tunisie. Cette opportunité tombait à pic : l’accession à la direction du Monde d’André Fontaine et, à celle du service étranger, de Jacques Amalric, tous deux réputés « atlantistes » et peu sensibles aux sirènes tiers-mondistes qui charmaient leurs prédécesseurs Jacques Fauvet et Claude Jullien, limitait la marge de manœuvre politique et financière de Rouleau. Comme on lui chipotait les notes de frais, et que sa mainmise sur le secteur Moyen-Orient du Monde vacillait, il préféra ouvrir le parachute doré légal. Une indemnité de 930 000 francs de l’époque, l’équivalent de 230 000 euros d’aujourd’hui, le consola de quitter son bouge de la rue des Italiens pour les ors du Quai d’Orsay et Dar Al Kamila, somptueuse résidence de l’ambassadeur à La Marsa, près de Tunis. Cette attitude fut appréciée à sa juste mesure par ses anciens collègues restés au Monde avec un salaire amputé, et des traites d’appartement constantes.

Entré au service de l’Etat, sous la double protection de François Mitterrand et de Roland Dumas, Eric Rouleau exerça ses nouvelles fonctions avec les critères moraux et politiques qui lui avaient si bien réussi au Monde. Il fut moins le représentant des intérêts français à Tunis  que l’agent d’influence  de l’OLP, réfugiée à Tunis après la débâcle de Beyrouth, auprès de l’Elysée. Et les travaux pharaoniques (Rouleau est égyptien !) qu’il entreprit dans les ambassades qu’il occupa, Tunis et Ankara, sont restés dans la mémoire des services financiers du Quai d’Orsay, contraints par le pouvoir d’avaliser les folies immobilières de  l’intime du président. S’il n’est pas prouvé que Rouleau toucha des royalties de ses amis arabes des royalties pour ses bons et loyaux services, on peut se demander si son épouse, Rosie Rouleau dut à ses seules qualités artistiques de devenir la photographe officielle et  grassement rémunérée de Mouammar Kadhafi…

Eric Rouleau fut au journalisme du siècle dernier ce que Roland Dumas fut à la politique, un personnage trouble et séduisant, talentueux et peut-être un brin vénal. Leur complicité ne fut pas fortuite, elle allait de soi, pour le meilleur et surtout pour le pire.

La poésie comme incident de frontière

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roger gilbert lecomte

roger gilbert lecomte

On réédite, dans la collection Poésie/Gallimard, l’essentiel des textes de Roger Gilbert-Lecomte. Une petite précision, d’abord. Parmi les idées reçues aujourd’hui, pour excuser l’inculture galopante qui a transformé les lecteurs de poésie en une espèce menacée, on invoque le prix des livres. Le problème est que nous disposons en France, non seulement d’un réseau de médiathèques où l’on peut à peu près tout emprunter, et ce dès qu’une ville compte deux mille habitants, mais aussi de collections de poche qui n’hésitent pas à donner au lecteur pour moins de 8 euros le volume (un paquet de clopes) l’essentiel de la poésie contemporaine, réputée faussement inaccessible ou de celle du passé, pas forcément aussi bien connue que l’on croit. Signalons, pour modérer cette sortie ronchon, que cette inculture n’est pas spécialement le fait de la jeunesse et que les pleureuses qui gémissent sur cette jeunesse qui ne sait « rien » ont elles-mêmes le plus souvent ouvert un recueil de poésie pour la dernière fois l’année de leur bac de français, et encore…

Pour en revenir à Roger Gilbert-Lecomte, il était dommage qu’il soit laissé aux seuls spécialistes et sa parution en poche pourra permette de découvrir un de ces météores plus ou moins en marges du surréalisme,  qui illuminèrent le ciel noir des années 1930 de fulgurances prophétiques du carnage qui s’annonçait : on pense à Artaud,  Max Jacob ou Crevel par exemple. Crevel se suicida en 1935 quand il refusa l’inféodation du surréalisme au stalinisme, Artaud connut la douceur des hôpitaux psychiatriques sous Pétain qui étaient des  mouroirs sordides avant de tirer sa référence épuisée à la fin des années 40, Max Jacob lui, juif converti au catholicisme depuis les années 1920, fut arrêté par la Gestapo française et mourut au camp de Drancy en 1944 (comme quoi, les Juifs français protégés par Pétain…).

Roger Gilbert-Lecomte, lui, a trente-sept ans quand il meurt en 1943, consumé par la tuberculose à l’hôpital Broussais, après avoir vécu ses dernières années comme un héros de Simenon, sous la protection d’une patronne de bistrot du XIVème arrondissent qui avait eu pitié de sa silhouette maigre de vieil adolescent aux yeux mangés par la nuit. Savait-elle, madame Firmat, qu’elle avait sous son toit un voyant pour emprunter des termes rimbaldiens, c’est-à-dire un poète qui avait fait de la poésie un mode d’exploration de l’au-delà, une mitrailleuse lourde pour faire exploser le mur des apparences, un explosif pour dynamiter la Caverne de Platon ou, pour les plus jeunes d’entre nous, la pilule rouge prise par Néo pour s’extraire de la Matrice.

Tout avait commencé, pour Roger Gilbert-Lecomte dans une classe de seconde, millésime 1922-1923 du lycée des Bons Enfants de Reims. Conjonction astrale, ou dirait  Gilbert-Lecomte, « vitesse de la vérité », se retrouvent alors sur les mêmes bancs Gilbert-Lecomte mais aussi René Daumal qui fera partie de la galaxie surréaliste et même Roger Vailland, futur romancier communiste et prix Goncourt pour La Loi. Avec quelques autres, ces adolescents nervaliens qui croient à la puissance subversive du rêve quand il infuse la vie réelle, inventent ce qu’ils appellent Le Grand Jeu et qui deviendra une revue dès 1927 une fois que Daumal et Vailland sont à Normale-Sup et que Gilbert-Lecomte a commencé des études de médecine.

Le Grand Jeu, c’est Gilbert-Lecomte, aussi, qui en assure la direction et qui en donne le programme dans les termes suivants :

                            « Pour nos ôter le souci d’avoir encore, à l’avenir, à rectifier par des paroles de tels malentendus, une fois pour toutes, nous précisons :

                             Que nous n’espérons rien

                             Que nous n’avons aucune aspiration mais plutôt des expirations

                              Que, techniciens de désespoirs, nous pratiquons la déception systématique dont les procédés connus de nous sont assez nombreux pour être souvent inattendus

                            Que notre but ne s’appelle pas l’Idéal mais qu’il ne s’appelle pas

                            Qu’il ne faut pas faire passer notre frénésie pour de l’enthousiasme. (Non, madame, ce n’est pas beau, la jeunesse.)

Arrogance joyeuse, désespoir allègre, refus de s’inféoder qui expliquera les tensions constantes avec Breton et Aragon, Le Grand Jeu, dont Roger Gilbert-Lecomte est la plus pure incarnation,  est avant tout un beau travail du négatif qui annonce Debord et les situs. Parmi les « procédés inattendus », évidemment, se trouvaient la drogue et l’alcool. Si Daumal écrivit La Grande Beuverie, on pourra lire ici Monsieur Morphée, empoisonneur public  de Gilbert-Lecomte qui date de 1930 mais qui est resté inédit jusque très récemment : « Ne pourront jamais comprendre : tous mes ennemis, les gens d’humeur égale et de sens rassis, les français-moyens,  les ronds de cuir de l’intelligence… »

Au-delà de cette panoplie littéraire qui est aussi une panoplie existentielle, il demeure des textes qui forment une poésie documentaire, aurait dit Mac Orlan, où l’on voit des dancings dans la nuit des années folles quand souffle l’esprit du Jazz, des « radis qui contiennent du radium » mais une poésie qui sait aussi jouer avec les mots dans un humour qui peut aller jusqu’à une certaine gauloiserie, façon Aragon dans les Aventures de Jean Foutre la Bite : « Si une jeune fille trop précoce/Escalade votre espalier/ A seule fin de lui faire une bosse/ Donnez-lui un petit coup de pied. »

Oui, on est surpris par l’aptitude de cet outsider de la poésie française à avoir su jouer avec tous les tons, toutes les formes comme un enchanteur qui sait varier ses métamorphoses.  Mais ce qui transparait derrière le lyrisme crispé, l’humour noir ou la douleur niée, c’est avant tout cet inconvénient d’être au monde, ou à l’inverse de ne pas être assez au monde. C’est cela qui donne à Roger Gilbert-Lecomte sa singulière actualité pour tous ceux qui prennent aujourd’hui conscience de vivre dans un monde phagocyté par le virtuel où ce qui est donné comme réel ressemble de plus en plus à une projection de mauvaise qualité.

La Vie l’Amour la Mort le Vide et le Vent  et autres textes divers de Roger Gilbert-Lecomte (Poésie/Gallimard)

La Vie l’Amour la Mort le Vide et le Vent et autres textes

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Tariq Ramadan est-il le Ben Abbes de Houellebecq?

tariq ramadan islam

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« Il a le cerveau d’Albert Einstein et le physique de George Clooney ! », s’exclame l’animateur de la soirée. Les Smartphone immortalisent l’instant. Qui est cet élégant oriental à la barbe bien taillée et aux cheveux grisonnants qui fait son entrée sur scène sous une standing ovation avant d’ensorceler son auditoire de sa voix suave ? Une rock-star, un homme politique, un gourou ? Un peu tout cela à la fois… L’homme qui se tient dans la lumière n’est autre que le très controversé Tariq Ramadan, théologien musulman particulièrement populaire dans les banlieues françaises, et petit-fils d’Hassan al-Banna, fondateur des Frères musulmans, véritable matrice de l’islam politique.

Mais ce samedi 17 janvier, Ramadan n’est pas venu prêcher la bonne parole seul. Il partage la vedette avec un autre prêcheur : le journaliste et fondateur de Mediapart, Edwy Plenel. Père Plenel et frère Tariq ont fait le déplacement au fin fond de la banlieue Sud, sur la ligne C du RER, dans la petite ville de Brétigny-sur-Orge. Dans un contexte sensible après les attentats contre Charlie Hebdo et la communauté juive, les deux « speakers » (sic) ont répondu à l’invitation d’Actions pour un monde sans frontières – un programme d’actualité…–, une association communautaire qui prône le « droit à l’insertion pour tous », en particulier les « jeunes musulmans ».[access capability= »lire_inedits »]

Le parti de l’Autre : du « vivre ensemble » à l’entre-soi

Nous voilà transportés au cœur du « parti de l’Autre », selon la formule de Finkielkraut, revendiquée par Plenel. Ici, on célèbre le « vivre-ensemble », mais l’ambiance est clairement à l’entre-soi. La salle, située dans une zone industrielle, est pleine. Le public est presque exclusivement d’origine immigrée : pas un seul Blanc, de nombreuses femmes voilées, quelques barbus habillés comme le prophète de l’islam, à ceci près qu’ils portent également des baskets. L’événement est sponsorisé par diverses associations communautaires comme Oummawork, qui met en relation des musulmanes et des entreprises acceptant le port du voile, ou France Manassik, agence de voyages musulmane. À l’issue de la conférence, la soirée se poursuivra même par un dîner « gastronomique halal » ponctué de sketchs du Jamel Comedy Club, suivi d’une grande loterie permettant de gagner une omra (un pèlerinage) à La Mecque. Inch Allah !

 

Mais, attention, pas d’amalgame ! De fait, ceux qui ont fait le déplacement ne sont ni des crypto-djihadistes ni des islamo-racailles. On n’est pas dans l’islam des caves, où on radicalise en marge de la République, mais dans l’islam moderne et modéré, qui se tient dans la lumière et revendique sa place dans la société. À voir Tariq acclamé par ce public à la fois cultivé et ultra-communautaire, on pense irrésistiblement à Mohammed Ben Abbes, le président musulman qui islamise pacifiquement la France dans Soumission, le dernier livre de Michel Houellebecq. Celui qui a reçu le nom de Tariq ibn Ziyad, le héros de la conquête arabe de l’Espagne au viiie siècle, présente bien des points communs avec le personnage houellebecquien. Comme Ben Abbes, Ramadan est brillant, charismatique, et possède un art certain de l’argumentation. Il semble également partager avec son double fictif la conviction que l’avenir de l’islam ne se joue pas dans un monde arabe divisé, mais en Occident, et singulièrement en France, et qu’il ne s’imposera pas par la violence et la terreur, mais par la séduction et la persuasion, à travers la bataille des idées.

On a envie de comprendre quel rôle Edwy Plenel joue dans ce scénario. L’alliance entre nos deux prédicateurs  n’a rien d’évident : quoi de commun entre l’intellectuel pieux qui mêle islam et politique et le journaliste athée, héritier d’une tradition d’extrême gauche censée être hostile aux religions ? Entre le théoricien du gramscisme troskiste et celui du gramscisme islamiste ? Entre celui qui croit que l’homosexualité est un interdit et l’avocat infatigable du mariage pour tous ? Pourtant, malgré l’annonce d’un « débat », l’improbable duo affiche une complicité certaine et, sur le fond, on est bien en peine de détecter un désaccord entre les deux. Car, au-delà de leurs différences, nos prédicateurs partagent une même vision messianique de l’histoire comme affrontement entre dominants et dominés. Faute de prolétaires politiquement présentables, le musulman colonisé, exploité, relégué, discriminé est l’incarnation parfaite du damné de la terre, la victime sanctifiée de l’oppression occidentale en général et française en particulier. En effet, quel que soit le sujet dont ils parlent, ils arrivent souvent à la même conclusion, explicite ou non. Tout le mal vient d’une certaine idée de la France, coupable pour toujours des méfaits de la colonisation, de Vichy, de l’esclavage et des croisades.

Ramadan, Ben Abbes, même combat ?

Reste que, des deux prédicateurs, le plus fanatique, donc le plus inquiétant, n’est pas l’islamiste mais le trotskiste. Face à Plenel, Ramadan paraît étonnamment modéré. D’une voix calme et posée, le jésuite musulman prône l’amour, la paix et la justice, se gardant bien de fustiger qui que ce soit. Il fait d’abord preuve d’une lucidité encourageante : « Des gens se sont référés à l’islam dans ce qui s’est passé. Personne ne peut nier que certains musulmans ont traduit leur rapport à l’Occident dans un rapport de violence et de mort. » Mais, immédiatement, il fait entendre une autre musique : « Ce sont des musulmans qui ont un comportement opposé aux principes de l’islam. Nous n’avons pas à nous excuser. Nous devons refuser cette assignation à prouver que nous sommes gentils. » Cette rhétorique ne relève pas du « double discours » qu’il est régulièrement suspecté de pratiquer, ce qui nourrit sa légende de personnage « sulfureux ». Un double discours suppose deux publics. Ramadan semble plutôt passé maître en l’art politique de dire tout et son contraire afin de satisfaire tout le monde – ou de faire passer les pilules les plus amères.

Soucieux de mobiliser, il exhorte son public à refuser la victimisation et le communautarisme : « Il faut investir le social, l’éducatif, le politique, arrêtez d’être présents dans le débat public seulement lorsqu’on parle d’islam ! » Comme le héros de Soumission, et contrairement aux fanatiques de Daesh, Ramadan ne croit pas au choc des civilisations. Pour lui, l’islam doit infuser la société française pour mieux la régénérer en la guérissant de son nihilisme matérialiste. Dans l’élaboration d’un projet de conquête des cœurs et des esprits, il a quelques longueurs d’avance sur Ben Abbes. Ainsi écrit-il en 1995 : « Le réveil de l’islam peut apporter une contribution jusqu’alors insoupçonnée à une véritable renaissance de la spiritualité des femmes et des hommes de notre monde. »[1. Islam, le face-à-face des civilisations, Les deux rives, p. 403.]La force de Ramadan, c’est qu’il sait aussi que les valeurs libérales et démocratiques peuvent être mises au service d’une véritable renaissance de l’islam – en Europe. À l’histoire et à ses préséances malvenues, il oppose la suprématie du droit, lançant en conclusion : « Ne mésestimez jamais le courage des premières générations d’immigrés qui sont arrivés en France, sans rien. Nous ne devrions pas nous définir comme “issus de l’immigration” mais bien comme “héritiers” de l’immigration. »

En comparaison de ce discours très pape François, Plenel fait figure de Savonarole. Tandis que le public brandit avec ferveur son dernier ouvrage, Pour les musulmans, comme s’il s’agissait du Petit livre rouge, il s’empare du micro. La République, l’amour, le métissage, la diversité, le vivre-ensemble, l’égalité (opposée à « l’identité »), le partage, Zola, Dreyfus et tous les saints… les mots voltigent dans la salle attentive où l’émotion est palpable. Devant un parterre de femmes voilées, il cite Péguy d’une voix vibrante pour évoquer la folie meurtrière des terroristes : « Parce qu’ils n’aiment personne, ils croient qu’ils aiment Dieu. (…) Nous avons le droit d’avoir des droits ! », tonitrue-t-il, visiblement insensible à la cocasserie murayenne. Devant la verve lyrique de l’ancien membre de la Ligue communiste révolutionnaire, les larmes montent aux yeux, on a envie d’être dans le bon camp, abonné à Mediapart et accepté au parti de l’Autre.

Convoquant tour à tour la République et Jaurès, lui aussi enjoint à ses fidèles de sortir de la « victimisation, de la plainte et du repli sur soi ». Appel à l’ouverture qui évoque celui de Ramadan, mais semble tout de même un brin décalé face à cette assistance 100 % musulmane. Après ces aimables propos, Plenel sort les grandes orgues, laissant sa propre émotion envahir la salle. Mais, ici, ce n’est pas en évoquant Charb et Cabu qu’il embrume les regards. Lui qui traquait l’Action française derrière chaque famille à poussette dans La Manif pour tous fait preuve d’une mansuétude toute chrétienne pour les terroristes de Charlie Hebdo, sanglotant sur l’« enfance malheureuse des frères Kouachi », et assimilant le fondamentalisme musulman à la « triste moisson » semée par la colonisation. C’est peu dire qu’il brosse la salle dans le sens du poil, allant jusqu’à affirmer que lui n’aurait pas publié de « caricatures qui offensent n’importe quelle religion ». Sympa pour les confrères.

Après la fibre victimaire, le ressort complotiste : Plenel n’hésite pas à qualifier les tueurs d’« agents provocateurs » de « politiques qui vont ajouter de la peur à la peur, de la terreur à la terreur », évoquant en filigrane une stratégie de la tension élaborée au sommet de l’État. Il embraye ensuite sur sa fameuse théorie de l’épouvantail-monstre, reprenant cette phrase de Zola devenue l’un des principaux articles de la foi plénelienne : « À force de montrer l’épouvantail, on crée le monstre réel. » Comprendre : à force d’inviter Zemmour, Finkielkraut et Houellebecq à la télé, on crée des frères Kouachi. On pourrait lui faire observer que lui-même ne cesse de désigner des Goldstein à la vindicte populaire, par exemple quand il dénonce l’auteur du Suicide français comme « raciste, homophobe, ennemi de l’humanité et de lui-même », certain que la salle communiera avec lui dans la détestation. Ce serait indélicat.

Après l’homélie, un véritable cheikh monte sur scène et entonne une prière, sous le regard plissé du patron de Médiapart. Il se lance dans un prêche interminable sur les « événements », citant des versets du Coran prouvant que les frères Kouachi ont commis un péché, évitant mystérieusement de citer Coulibaly et ses victimes, sans doute moins facilement condamnable d’un point de vue coranique. Puis vient le temps des questions. Un homme se lève et interroge Ramadan d’une voix forte : « Comment se fait-il qu’un homme aussi intelligent que vous soit banni des médias français tandis qu’on nous impose des Boubakeur et des Chalghoumi ? », s’indigne-t-il. À ce dernier nom, la salle retentit de huées unanimes. À l’évidence, l’imam de Drancy est abhorré universellement, même par les plus modérés. Sarah, une des rares femmes sans voile, en pantalon, fustige ce « Banania musulman », cet « Arabe de service », ce « béni-oui-oui sans culture » qui « humilie les musulmans », tandis que le séduisant Tariq, lui, véhicule une image intellectuellement valorisante de l’oumma.

En quittant les lieux, on ne sait plus très bien si on a assisté à un prêche ou à un meeting – les deux, car nos deux prophètes nourrissent l’un et l’autre, sinon un projet, du moins un rêve politique. Reste à savoir lequel est l’idiot utile de l’autre : Plenel, qui prépare par l’apologie du multiculturalisme la victoire de l’islamisme, ou bien Ramadan, qui offre à Plenel sa cohorte de Dreyfus ? On croit connaître la réponse. La plénelisation des esprits, mélange de haine de soi et d’amour inconditionnel de l’altérité, prépare le terrain de la « soumission ». Sous couvert de régénérer la démocratie contre une République « verticale », « autoritaire » et « assignatrice », Plenel prépare le terrain à l’islamisation soft de la France. Si père Plenel n’a que « l’autre » à la bouche, frère Tariq sait que cet « autre », c’est lui, et il affiche sans complexe son identité musulmane. Sur ce point, Houellebecq s’est peut-être trompé : « Contrairement à son ancien rival Tariq Ramadan, plombé par ses accointances trotskistes, Ben Abbes avait toujours évité de se compromettre avec la gauche anticapitaliste », écrit-il. On peut au contraire penser que si l’islam conquiert l’Europe il le fera par l’extrême gauche. L’islamo-trotskisme, ça fait rêver, non ?[/access]

*Photo : Kathy Willens/AP/SIPA. AP20925911_000002.

American Sniper

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eastwood sniper irak

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Vu, en streaming et en accéléré — ça ne mérite pas davantage — le dernier film de Clint Eatswood, American Sniper : une œuvrette tâcheronne à usage interne américain. D’ailleurs, les USA ne s’y sont pas trompés, et lui ont fait un triomphe. Avec plus de 320 millions de dollars pour le seul territoire américain (pour un budget de 60 millions) c’est à ce jour le plus grand succès d’Eatswood, et, à partir de savants calculs tenant compte de l’inflation, le film de guerre US qui a le plus rapporté à ce jour.

Qu’en dire ? Rien — sauf que le titre et le sujet (et le traitement, qui réserve un plan sur deux pour le mâle visage de Bradley Cooper) méritent deux secondes de réflexion.
Le sniper a débarqué linguistiquement en France dans les remous de la guerre de Yougoslavie. Jusque-là, il s’appelait franc-tireur ou tireur embusqué. Mais dans une guerre où nous nous sommes laissé mener par le bout du nez par l’OTAN — dans les faits, les Anglo-américains —, qui a pris fait et cause pour les Bosniaques, décrétés « bons » (et on en est revenu depuis que l’on s’est aperçu que le trafic d’organes et d’êtres humains passait par les mafias bosniaques) contre les vilains Serbes — alliés traditionnels de la France, mais Mitterrand a mangé son chapeau —, il fallait un nouveau type de héros. Oui, on a alors adopté (voir Jean Peeters, La Médiation de l’étranger : une sociolinguistique de la traduction, Artois Presses Université,‎ 1999) le mot anglais. Une façon comme une autre de faire allégeance, pendant que les cousins québécois, assez fiers de parler français, retitraient le film Tireur d’élite américain — ah, ça fait moins cinglant tout de suite : avez-vous remarqué combien des chansons américaines qui nous paraissent écoutables ont des lyrics, comme ils disent, parfaitement idiots, et que retraduits en français, nous éclaterions de rire à la seconde ligne ?
Donc, sniper, ça vous a tellement de gueule qu’un groupe de rap français (oxymore !) a choisi ce nom — sûr qu’ils tirent des balles de fort calibre en direction de l’establishment dont ils encaissent néanmoins les chèques.

Le sniper est le héros que l’individualisme libéral se cherchait. Plus de masses, plus de société même, plus de foules. Un héros solitaire, embusqué, prenant d’immenses risques en dégommant un ennemi positionné à 2 kilomètres : c’est le climax du film de Eatswood, quand Chris Kyle (le vrai nom du « héros », dont les mémoires, parues en 2012, ont cartonné — avant qu’il se fasse descendre par un autre tireur fou qui vient d’écoper de perpète) abat « Mustafa », son homologue irakien, à une distance de 2100 yards — ça fait plus viril que 1920 mètres. Ledit Mustafa n’est jamais qu’un numéro sur la longue liste de 255 cibles — d’après lui, un peu moins officiellement — descendues au cours de la guerre. Le tout filmé en Californie, c’est moins cher et moins dangereux que de déplacer une équipe sur un territoire que les Etats-Unis ont si bien pacifié qu’il est aujourd’hui à moitié tombé entre les mains de l’Etat islamique qui en tire un million de dollars par jour de revenus pétroliers. Saddam, reviens, ils sont devenus fous.

Des snipers, il y en a depuis longtemps. Audie Murphy, « le soldat le plus décoré de la Seconde guerre mondiale », et accessoirement acteur vedette de westerns médiocres, a été célébré pour son aptitude à flinguer : un petit bonhomme d’1,66m et de 51 kilos. Le sniper est l’idéal du gnome.
N’empêche : longtemps le film de guerre américain (Le jour le plus long, le très beau et moins connu The Big Red One, de Samuel Fuller, ou même Il faut sauver le soldat Ryan), tout en distinguant des héros, aimait filmer les mouvements d’ensemble. Platoon, comme son nom l’indique, c’est un peloton ou une section — un groupe. Même les films de gangsters (voir les Incorruptibles version De Palma) insistent sur « the team ». Et pas mal de westerns (le genre individualiste par excellence pourtant, censé illustrer le capitalisme sauvage de l’Ouest) montre que le héros solitaire (et loin de son foyer) n’est rien face à la masse : voir et revoir Vera Cruz, où les peones l’emportent et laissent Lancaster mort et Cooper dégoûté ; voir l’Homme aux colts d’or, où la ville de Warlock (c’est emblématiquement le titre originel) chasse Henry Fonda ; voir Alamo, où 300 Spartiates américains résistent aux 12 000 hommes de Darius/Santa Anna.

D’ailleurs, dans les westerns, il faut être un traître sans foi ni loi (Anthony Quinn dans L’Homme aux colts d’or) ou une femme (Michele Carey qui s’embusquent dans El Dorado pour dézinguer John Wayne) pour tirer de loin et dégommer sans risque : en général, on affronte l’ennemi face à face, et il y a toute une typologie du duel final qui mériterait une étude spécifique. Le tireur embusqué est un lâche. Quant au tireur d’élite, rappelez-vous « Grosse Baleine » dans Full Metal Jacket : c’est un semi-débile impuissant qui finira mal — dans les chiottes, en s’exclamant : « J’y suis déjà, dans un monde merdique ». Humour kubrickien.

Oui, la Bosnie (quand sommes-nous passés à l’hyper-individualisme, correspondant au néo-libéralisme décomplexé ? Au cours des années 1980, et la guerre de Bosnie commence en 1992) a sonné le glas du héros courageux : on nous donne en modèle des types qui flinguent à des kilomètres avec un PGM Hécate II — en France tout au moins. Calibre 12,7mm à grande vélocité — ça fait des trous à y passer le bras.
En 2001, Jean-Jacques Annaud a raconté la Bosnie sous couvert de parler de Stalingrad : deux snipers, l’un russe (Jude Law) et l’autre allemand (Ed Harris) résument à eux seuls une bataille où sont morts près d’un million d’hommes. Mais de ces masses, peu de nouvelles, nous sommes sommés de nous identifier à deux tireurs embusqués. Et tout récemment Jean Hatzfeld (Robert Mitchum ne revient pas, Gallimard, 2013) est revenu sur cette période où le tireur d’élite est un héros présentable.

Eh bien moi, je ne veux pas. J’ai la nostalgie d’une époque où l’on s’affrontait en duel, où l’on risquait sa peau pour en trouer une autre, et où l’on avait du respect pour l’adversaire. La mentalité moderne — libérale — du « tout est permis » et « seule la victoire est belle » est répugnante.
Et factice. Parce que rien n’a changé, et que l’accent mis aujourd’hui sur l’individualisme (et dont on voit les jolies conséquences à l’école — « tout pour ma gueule et va mourir ! ») est un vœu pieux, une parole magique, une tentative dérisoire pour essayer d’orienter notre regard sur l’Histoire : ce sont les masses qui font toujours les révolutions, et 300 Spartiates sont encore capables de résister à Angela Merkel pour lui apprendre que le Quatrième Reich n’est pas une solution pour l’Europe.