Quand Houellebecq raconte une Soumission douce et relativement profitable de la société française à un islam politique non-violent, c’est bien sûr pour nous laisser imaginer, en creux, la manière dont les choses pourraient se passer dans la réalité. Vus les attentats qui ont accompagné la sortie de son roman, elles se passeraient de manière moins pacifique, parce que dans la vraie vie, on ne fait pas de théocratie sans casser de l’infidèle. Et se plier au diktat des islamistes, en s’interdisant par exemple de dessiner Mahomet, ne serait donc pas une simple soumission, mais une authentique capitulation.

Or, comme l’a écrit mon homonyme philosophe Bruckner dans Libé : « Près de deux mois après les assassinats de Charlie et de l’hypermarché casher, la tentation de céder du terrain aux fondamentalistes est grande dans tous les camps. » Quoi ? Comment ça ? Où ? Le 11 janvier dernier, on brandissait des crayons à dessin dans toutes les villes de France, en signe de résistance à l’obscurantisme. La République ne lâcherait rien, elle n’avait pas peur – « Not afraid » ! Tout le monde était Charlie, d’ailleurs on serait 8 millions à acheter le numéro « Tout est pardonné ». Prends ça dans ta face, sale djihadiste !

Puis la réplique (presque) exacte des attentats parisiens à Copenhague, il y a quinze jours, nous a donné l’occasion d’ajouter « Je suis Danois » à notre arsenal de fiers combattants. Face à cette nouvelle tentative d’assassiner un caricaturiste qui avait osé croquer le prophète, en plus de l’incontournable attaque contre les juifs locaux, il s’agissait d’affirmer notre inébranlable fermeté. Comme les survivants de Charlie Hebdo, on continuerait de dessiner ce qu’on veut : Nicolas Sarkozy, Marine Le Pen, et même des évêques attifés comme au XIXe siècle, et toc ! Même pas peur, on t’a dit.

D’ailleurs, deux mois exactement après notre héroïque Marche républicaine, la cinquième édition des Rencontres internationales du dessin de presse, qui aurait lieu les 9,10 et 11 avril au Mémorial de Caen, serait notre plus belle riposte. Avec 44 dessinateurs attendus par 400 000 visiteurs, de la liberté d’expression, on allait t’en faire bouffer par ramettes de 500 ! En A4, en A3, et même en 4 par 3 ! On rigole pas avec le droit de rigoler, ici. Sauf que finalement, on a appris jeudi dernier que l’événement était annulé. Non, vous ne rêvez pas : annulé, pour des raisons de sécurité.

Stéphane Grimaldi, directeur du Mémorial, l’explique sans chichis : « On ne peut pas se permettre de mettre en danger qui que ce soit, ni les dessinateurs, ni le public, ni les salariés du Mémorial. » Et puis, précise-t-il : « Les attentats de Copenhague ont suscité des inquiétudes de nombreux dessinateurs qui devaient venir. » On n’avait pas dit « Not afraid » ? Si tout le monde se vante d’avoir un crayon sauf les dessinateurs de presse, forcément, ça va être un peu compliqué de faire vivre « l’esprit du 11 janvier ». D’ailleurs, Charlie Hebdo a beau être désormais multimillionnaire, les candidats caricaturistes ne se bousculent pas au portillon blindé, nous dit-on

Comme la Belgique, où le Musée Hergé de Louvain-la-Neuve avait annulé son exposition Charlie Hebdo le 21 janvier, la France a peur. Le coq a beau être connu pour chanter qu’il pleuve ou qu’il vente, ses plumes tremblent. Autrement dit, après avoir bel et bien « tué Charlie » en ce début d’année, les djihadistes ont gagné une deuxième bataille, sur notre sol. Maintenant, il serait peut-être temps de leur faire la guerre, et pas qu’en envoyant des Rafale en Irak. La France libre, c’est ici et maintenant qu’on devrait songer à la défendre. Mais qu’on se rassure : vendredi, l’annulation des rencontres de Caen avait été reformulée en un simple « report » à l’automne. Ouf, sauvés.

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Pascal Bories
est journaliste.
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