Eric Rouleau est passé de vie à trépas, le 25 février, dans sa quatre-vingt-dixième année, dans sa propriété d’Uzès, dans le Gard. Avec lui disparaît l’un des derniers dinosaures du journalisme à l’ancienne, version orientale, dont la vie romanesque est un entrelacs d’histoires louches, de coups tordus, d’intrigues de palais et de couloirs, de grands reportages et de petites crapuleries. Oui, je sais, il est de la plus grande indécence, sous nos cieux, de déroger au principe de nos aïeux romains enjoignant aux survivants de ne dire des morts que du bien, sinon rien : de mortuis, aut bonum aut nihil… Je préfère pourtant, en l’occurrence suivre l’exemple du regretté Christopher Hitchens, journaliste et polémiste anglo-américain dont les « obituaries » (nécrologies) des grands de ce monde ont brisé le tabou de la bienséance en matière d’éloge funèbre.

Ce n’est d’ailleurs pas faire insulte au défunt que de rappeler que sa présence en ce monde ne passa pas totalement inaperçue, même si les dessous de sa notoriété ne sont pas immaculés. Soyons justes, à défaut d’être complices : Eric Rouleau, né juif au Caire en 1926 sous le nom d’Elie Raffoul, n’est pas un de ces personnages médiocres  de la « profession », qui croient faire l’Histoire ou réformer le genre humain au seul prétexte qu’ils sont porteur d’une carte de presse. Il était charmeur, homme du monde, bon convive.

Le journalisme, Eric Rouleau en a fait, jusqu’à ses derniers jours (il écrivait encore récemment dans Le Monde diplomatique), un instrument au service de sa gloire, de sa fortune, de sa passion politique et surtout  de son goût immodéré pour l’intrigue, la manipulation, le trafic d’influence. Lorsqu’il lui apparut que la presse n’était plus, peut-être pour des raisons économiques, le cadre idéal pour mener une vie de nabab itinérant lui permettant de fréquenter les puissants, principalement les despotes arabes du Moyen Orient, il se tourna vers la diplomatie, grâce à François Mitterrand, qui en fit son homme de contact avec Yasser Arafat, Mouammar Kadhafi et autres humanistes du même acabit.

L’admiration que lui vouaient les  élites parisiennes, de gauche comme de droite, depuis son entrée au Monde en 1955 était celle d’ignorants pour celui qui semble vous conduire par la main dans le dédale de « l’Orient compliqué ». Les papiers de Rouleau, parfait arabisant,  nourris bien entendu, « aux meilleures sources », étaient de ceux qui semblent vous rendre plus intelligents  alors qu’ils vous instillent sournoisement le message des despotes orientaux susnommés. Il faisait cela habilement, ayant parfaitement intégré les codes rhétoriques du «  journal de référence », introduisant, par exemple, une critique mineure  des faits et gestes son puissant ami oriental pour mieux faire passer l’essentiel de ses thèses. Lorsqu’Anouar El-Sadate s’avisa de ne plus considérer Rouleau comme le messager naturel du pouvoir égyptien vers la France, ce dernier le poursuivit de sa vindicte, même après sa mort tragique : traître à la cause, bradeur de la Palestine, valet des Etats Unis. On a pu lire cela, en substance, sous la plume de Rouleau dans Le Monde, Le Monde diplomatique et, très récemment, dans son livre de mémoires paru en 2012[1. Dans les coulisses du Proche-Orient, Editions Fayard.].

Comment cela ? Nasser, Arafat, Kadhafi et consorts auraient été les tireurs de ficelle d’un petit juif cairote, qui plus est expulsé de son pays dans les années cinquante pour activités communistes ? Allons donc, ce ne sont que calomnies diffusées par la droite sioniste qui déteste cet homme de paix ! À tous ceux qui, aujourd’hui, chantent les louanges posthumes du « grand journaliste » Rouleau, je conseille de relire attentivement, avec le recul, les articles écrits par lui à la gloire de ses mentors arabes, aisément accessibles sur le web, et qui éclairent l’homme sous un jour nouveau : celui d’un habile agent d’influence du nationalisme arabe dans sa phase ascendante des années 60 à 80, épousant tous ses méandres et glorifiant tous ses leaders.

Les bénéfices tirés par Rouleau de son activité ne se limitaient pas à la renommée journalistique ni à la satisfaction militante de voir ses idées véhiculées par un grand journal français. L’homme était un artiste des notes de frais qui faisaient pâlir les gestionnaires du Monde, même à l’époque bénie des vaches grasses de la presse écrite. La manne était d’autant plus abondante que le « grand journaliste » était traité avec des égards orientaux par ses amis du Caire, Tripoli, Beyrouth ou Damas, qui connaissaient ses goûts de luxe. En 1985, lorsque la première crise économique frappa les finances du Monde, son directeur, André Fontaine, fut contraint à un plan d’austérité drastique : pour sauver le journal, tous les salariés à carte de presse furent invités à accepter une diminution de salaire de 10%. La plupart d’entre eux acceptèrent, et rares furent les journalistes qui choisirent de bénéficier du « guichet-départ », clause de la convention collective permettant de partir en empochant les indemnités légales, un mois de salaire par année de présence. Parmi ces derniers, Eric Rouleau, qui savait depuis quelques mois que François Mitterrand allait le nommer au poste d’ambassadeur en Tunisie. Cette opportunité tombait à pic : l’accession à la direction du Monde d’André Fontaine et, à celle du service étranger, de Jacques Amalric, tous deux réputés « atlantistes » et peu sensibles aux sirènes tiers-mondistes qui charmaient leurs prédécesseurs Jacques Fauvet et Claude Jullien, limitait la marge de manœuvre politique et financière de Rouleau. Comme on lui chipotait les notes de frais, et que sa mainmise sur le secteur Moyen-Orient du Monde vacillait, il préféra ouvrir le parachute doré légal. Une indemnité de 930 000 francs de l’époque, l’équivalent de 230 000 euros d’aujourd’hui, le consola de quitter son bouge de la rue des Italiens pour les ors du Quai d’Orsay et Dar Al Kamila, somptueuse résidence de l’ambassadeur à La Marsa, près de Tunis. Cette attitude fut appréciée à sa juste mesure par ses anciens collègues restés au Monde avec un salaire amputé, et des traites d’appartement constantes.

Entré au service de l’Etat, sous la double protection de François Mitterrand et de Roland Dumas, Eric Rouleau exerça ses nouvelles fonctions avec les critères moraux et politiques qui lui avaient si bien réussi au Monde. Il fut moins le représentant des intérêts français à Tunis  que l’agent d’influence  de l’OLP, réfugiée à Tunis après la débâcle de Beyrouth, auprès de l’Elysée. Et les travaux pharaoniques (Rouleau est égyptien !) qu’il entreprit dans les ambassades qu’il occupa, Tunis et Ankara, sont restés dans la mémoire des services financiers du Quai d’Orsay, contraints par le pouvoir d’avaliser les folies immobilières de  l’intime du président. S’il n’est pas prouvé que Rouleau toucha des royalties de ses amis arabes des royalties pour ses bons et loyaux services, on peut se demander si son épouse, Rosie Rouleau dut à ses seules qualités artistiques de devenir la photographe officielle et  grassement rémunérée de Mouammar Kadhafi…

Eric Rouleau fut au journalisme du siècle dernier ce que Roland Dumas fut à la politique, un personnage trouble et séduisant, talentueux et peut-être un brin vénal. Leur complicité ne fut pas fortuite, elle allait de soi, pour le meilleur et surtout pour le pire.

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...
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