Accueil Site Page 2201

Europe: reprise ou méprise?

6

investissement Europe

Raymond Barre avait l’habitude d’infliger à ses auditoires cette sentence répétitive : « Les faits sont têtus. » Vu la réaction des dirigeants et des médias européens à l’échec de l’euro, il serait plus juste de dire que « l’idéologie est plus têtue que les faits ». Face à cette logique suicidaire qu’Éric Zemmour a diagnostiquée pour la France et qui semble aussi à l’œuvre dans l’espace européen, nous nous conterons de dire : « Les chiffres sont têtus. » Les dernières données des économies européennes, publiées le 13 mai, indiquent en effet deux tendances : une amélioration marginale de la situation d’ensemble en premier lieu et, en second lieu, une panne de l’investissement à peu près générale.[access capability= »lire_inedits »]

Pour une fois, les médias mainstream n’ont pas cherché à dissimuler la médiocrité de la situation française masquée par le chiffre favorable de 0,6 % de croissance trimestrielle. Ils avaient raison : la décomposition du résultat est éclairante. Décomposons donc la croissance française du trimestre écoulé :

–        0,5 % de stocks supplémentaires dans l’industrie et la distribution ;

–        0,8 % de contribution de la consommation ;

–        moins 0,2 % pour l’ensemble des investissements (sous la rubrique « Formation brute de capital fixe ») ;

–        moins 0,4 % pour l’impact du commerce extérieur : baisse des exportations, hausse des importations.

En même temps, le secteur privé aurait encore détruit 13 400 emplois durant le trimestre écoulé. Ce dernier chiffre, le plus éloquent, confirme la stagnation de l’économie, avec, une fois déduits les stocks supplémentaires, une croissance de 0,1 %…

Donnons encore deux précisions nécessaires à mes lecteurs qui ne se baignent pas chaque jour dans le fleuve de l’analyse économique. Premièrement : l’acte de vendre ou de transporter est pris en compte par la comptabilité nationale. Ainsi, lorsque la France importe plus pour sa consommation, la vente et le transport des produits concernés entrent dans le décompte de la consommation. Paradoxalement, ces importations supplémentaires contribuent à la croissance comptable. Deuxièmement, la consommation du premier trimestre n’a pas été gagée par la distribution de revenus issus de nouveaux emplois productifs. Or, tant que les entreprises ne créeront pas de nouveaux postes de travail, la croissance, aussi faible soit-elle, sera vouée à s’éteindre.

Le plus surprenant est que la baisse de l’euro et celle des carburants n’aient pas dynamisé les exportations et l’investissement. Sur les neuf derniers trimestres écoulés (c’est-à-dire depuis la chute du prix de l’énergie et l’affaiblissement de l’euro), la France a affiché huit baisses et une seule hausse des variables concernées. Quel est alors le mot juste ? Asthénie, langueur, ou plutôt nécrose ? Le choix est difficile…

Il n’y pas là de quoi arrêter l’exercice d’autosatisfaction du président normal et de son équipe. Nul doute qu’ils « maintiendront le cap » vers un futur de plus en plus improbable. Mais les données publiées par nos voisins laissent perplexe.

La zone euro s’inscrit à 0,4 % contre 0,3 % le trimestre précédent, grâce au chiffre français, dont on a vu la fragilité, au chiffre italien, positif (0,3 %) pour la première fois depuis trois ans, et au chiffre espagnol[1. Ces trois pays représentent plus de la moitié du PIB de la zone euro.] (0,9 %), qui témoigne d’une reprise forte mais à partir d’une situation de dépression tout aussi forte. Cependant, l’Angleterre a ralenti[2. David Cameron, largement réélu, a peut-être bénéficié des derniers feux de la reprise anglaise.] (0,3 % seulement) et la surpuissante Allemagne a déçu (un malheureux 0,3 %).

La déception allemande vient de la faiblesse de ses exportations industrielles vers les États-Unis et l’Asie[3. Qui préfigure peut-être des ralentissements en cours dans ces grandes régions du monde.], mais aussi de la médiocrité de l’investissement. Dans ce domaine, l’Angleterre est aussi à la traîne, avec un taux d’investissement de ses entreprises parmi les plus bas des grands pays d’Europe. Enfin, l’Italie, qui affiche une baisse de 30 % de l’investissement par rapport au niveau d’avant la grande récession, s’attend à une nouvelle baisse en 2015, annoncée par les enquêtes effectuées auprès des chefs d’entreprise de la péninsule.

Pour finir, n’oublions pas la Grèce. Sans doute, avec une production à peine supérieure au quarantième de la zone euro, on aurait pu oublier le cas hellène. Mais la magie diabolique de l’euro fait que ce confetti économique compte bien autant qu’une économie majeure. Alors que les négociations pour le refinancement grec piétinent et que le FMI prend des dispositions préalables pour agir dans l’hypothèse d’un défaut de paiement d’ici à juillet prochain, on apprend que l’économie locale a rechuté (deux trimestres négatifs consécutifs). Nos amis grecs sont promis à un été chaud, au propre comme au figuré.[/access]

Également en version numérique avec notre application :

*Photo : Wikipédia.org

Big is beautiful?

3

C’est une histoire à la fois surprenante et dérangeante qui est arrivé à Lindsay Averill. Cette jeune documentariste américaine a découvert l’élégance des internautes qui ne partagent pas certaines de vos idées : une sorte de rage gratuite et débridée.

A l’origine de cette histoire, une campagne de collecte de fonds sur un site américain de financement participatif : Kickstarter. Lindsay Averill voulait monter un long-métrage documentaire politique et engagé. Mais son projet ne faisait visiblement pas l’unanimité et, au lieu de billets verts, son auteur a reçu une pluie de message haineux.

D’abord sur son site, où les « commentateurs » en goguette l’ont aimablement informée de leurs légers désaccords : « Quand toute cette histoire sera finie, vous serez à genoux et demanderez pardon… »

Puis elle a eu la joie de recevoir un peu de courrier : en guise de « fan mail », des lettres de menaces de mort. On a même poussé l’attention jusqu’à appeler son mari au travail ainsi que toutes les personnes participant à son film.

Un artiste en herbe s’est alors emparé de la bande-annonce de son documentaire et l’a bidouillée pour la retourner contre elle. Cet internaute créatif, subtilement nommé « GodBlessAdolfHitler » y a intercalé des images racistes, antisémites, quelques clichés des tours jumelles et une diapositive légendée : « Les Noirs sont dangereux ».

Mais qu’avait donc fait cette jeune fille pour mériter ça ? Défendait-t-elle l’avortement, le mariage gay, le Ku Klux Klan ? Même pas. Son crime, impardonnable : avoir voulu défendre le droit à la différence des personnes en surpoids, dans un documentaire intitulé « Fatittude ». Son objectif, explique-t-elle, était tout simplement de montrer « comment la culture populaire favorise les préjugés et comment offrir des moyen alternatif de penser ».

Au-delà du lynchage numérique – malheureusement banal – qu’a subi notre jeune réalisatrice, il serait intéressant de s’interroger sur les raisons d’un tel déchaînement de haine à l’égard des gros. Alors que 60% des Américains sont ou se considèrent en surpoids, il semble qu’on ne puisse pas prendre leur défense comme on ne manque jamais une occasion de le faire pour les « minorités » noire, homosexuelles ou juive, entre autres…

Ce «féminisme» qui pisse à côté de la cuvette

287

féminisme congélation ovocytes PMA

Ce samedi 27 juin, LePlus de l’Obs publiait un article de la journaliste et féministe Peggy Sastre. « La congélation du sperme et des ovocytes est le futur de la reproduction, et c’est tant mieux », nous avertit le titre. Ça commence bien…

Dans ce billet, l’auteur évoque et défend la congélation des gamètes féminins et masculins dès le plus jeune âge (18 ans !). Un procédé conseillé par certains scientifiques et qui permettrait de concevoir des enfants à un âge honorable, sans avoir à subir les difficultés traditionnellement liées aux procréations tardives. Ces avancées scientifiques dont Mme Sastre se réjouit permettraient par exemple à des femmes de tomber enceintes tardivement avec les ovocytes de leur jeunesse…

Encore une merveille du progrès ! Offrir à des femmes accaparées par leurs études, leur vie professionnelle et leur combat pour la survie dans le monde civilisé, la possibilité de retarder indéfiniment leur grossesse sans avoir à tirer un trait sur la maternité, n’est-ce pas une superbe avancée de la science ?

Eh bien non, ça ne l’est pas. L’intention est peut-être louable mais le résultat est dangereux.

Nous vivons dans un contexte sinistré pour les aspirantes à la maternité. Une femme sur cinq avoue cacher sa grossesse au travail et près de la moitié vit cette période avec difficulté sur le plan professionnel. De nombreux patrons – qu’ils l’admettent publiquement ou non – n’embauchent pas de femmes susceptibles d’avoir des enfants. On ne compte plus celles qui se privent d’en faire un deuxième ou un troisième pour des raisons pragmatiques, connaissent les joies du surmenage ou décrochent in extremis un marmot à la quarantaine.

Face à ces difficultés, certaines font d’ailleurs un choix radical : de plus en plus de femmes renoncent à toute idée de descendance, échaudées par la perspective de la double journée et redoutant d’avance le chemin de croix qui se profile à l’horizon.

A l’inverse, de nombreuses femmes décident de rentrer au bercail : des Américaines brillantes et surqualifiées abandonnent leur carrière florissante pour devenir mères au foyer (phénomène que l’on nomme le « brain drain ») tandis qu’une Autrichienne sur deux souhaiterait rester à la maison pour s’occuper de ses enfants.

Chacune se choisit un chemin tant bien que mal : dans la société actuelle, bien souvent, il faut brader sa liberté ou sa maternité. Etre une mère présente mais dépendre d’un homme ou être une femme indépendante mais une mère absente, tel est le dilemme en vigueur de nos jours. A moins d’appartenir à la caste des bienheureuses qui exercent une profession indépendante ou peu contraignante sur le plan des horaires, il n’y a pas d’autre alternative : il faut sacrifier une part de soi. Et les cadavres qui jonchent la route du « Progrès » sont nombreux. Combien de femmes au foyer divorcées tardivement se sont trouvées condamnées à faire des ménages jusqu’à la fin de leur vie, car elles ont consacré cette dernière à leurs enfants et n’ont jamais pu cotiser pour leur retraite ? Combien de femmes ayant préféré subvenir elles-mêmes à leurs besoins que dépendre d’un homme ont dû sacrifier leur vie de mère ?

La condition maternelle est de plus en plus pénible dans un monde où les impératifs de productivité rentrent naturellement en conflit avec le dévouement, l’abnégation et la disponibilité qu’implique une maternité épanouie.

Alors pardonnez-moi, mais en tant que membre du beau sexe, je l’ai mauvaise quand je lis que la congélation des ovocytes ou du sperme est un progrès. C’est une porte en pleine figure, une claque magistrale, un crachat à notre visage que de présenter comme une mutation salutaire ce qui n’est qu’un nouveau moyen de nous éloigner, encore davantage, de ce que nous sommes depuis la nuit des temps et que nous entendons pour la plupart rester : des femmes.

Le fonctionnement de notre société rentre clairement en conflit avec nos besoins élémentaires. On nous impose alors des sacrifices qui relèvent de l’amputation. Et au lieu de réaliser combien cet ordre est injuste, de se révolter face à un système qui bride notre nature véritable et de lutter pour obtenir un modèle de société compatible avec nos aspirations spontanées, des femmes se battent pour… congeler leurs ovocytes ! Pire encore, elles le font sous couvert de liberté, persuadées de travailler activement à l’extension de nos droits, alors même qu’elles sont en train de collaborer à notre asservissement.

La difficulté que nous avons à identifier nos véritables ennemis est une chose fascinante. Nous sommes atteints d’un syndrome de Stockholm tenace et contagieux. Au lieu de crever un abcès, nous choisissons de bâtir une esthétique nouvelle fondée sur l’exaltation de nos verrues.

La « lutte contre les stéréotypes » (souvent tout à fait noble, au demeurant, tant il est vrai que la femme n’est pas toujours conforme à l’image qu’on veut bien en donner), engagée par certaines féministes dans un but de libération, procède souvent de la même aberration : pour affranchir les femmes, on leur demande de renier leur sexe, alors qu’il faudrait plutôt batailler pour que la société apprenne à devenir enfin plus juste avec celles qui représentent tout de même – au bas mot – la moitié de l’humanité.

L’acharnement de Najat Vallaud-Belkacem à instaurer un congé parental est le parfait exemple de ce féminisme qui pisse à côté de la cuvette : on autorise les parents d’un enfant à prendre six mois de repos supplémentaire à condition que le bénéficiaire soit le père, le but de cette réforme étant d’inciter les hommes à pouponner. Et ce alors que les psychologues et les scientifiques s’accordent à dire qu’un enfant, dans les premières années de sa vie, n’a besoin d’aucun référent masculin mais uniquement de sa mère, et que ce besoin est d’ailleurs réciproque. Voilà encore un exemple de cette bêtise enrobée de bons sentiments. Au lieu de réformer notre société pour permettre aux femmes d’être aussi des mères, on bricole un système où l’on demande aux hommes de faire un peu comme les femmes et aux femmes de faire un peu comme les hommes.

Le biberon est le symbole de cet égalitarisme ridicule : que le lait de vache soit inadapté à l’organisme humain et qu’un enfant ait besoin de celui de sa mère, spécialement conçu pour lui, cela n’émeut franchement pas Elisabeth Badinter et ses copines. Il fallait avoir la peau de l’allaitement, car c’était bien le seul moyen de permettre aux hommes de jouer les mères de substitution pour que les femmes puissent retourner au travail comme de bons petits soldats.

Si les ovocytes congelés nous sont maintenant servis comme le nec plus ultra du progrès, il est à craindre qu’on nous présente bientôt le recours aux mères porteuses comme une libération permettant aux femmes de déléguer leur grossesse à une autre, afin de ne pas en subir les conséquences sur le plan professionnel, et de corriger l’injustice sexiste de la nature en s’alignant sur la constitution des hommes qui, eux, ont la chance de ne pas être encombrés par un utérus. Comme nous avons transmis par le passé l’éducation des enfants aux nounous et aux crèches, nous parachevons l’entreprise de morcellement de la maternité. Sous couvert de liberté, encore une fois, et grâce au soutien d’intellectuel-le-s comme Peggy Sastre.

Que ces procédés de reproduction artificielle qui se normalisent depuis des années soient fortement plébiscités par de grandes entreprises comme Facebook et Apple, qui proposent de financer la congélation d’ovocytes de leurs employées, cela devrait suffire à nous éclairer sur ce qui se joue derrière ce « progrès ».

Ces gens-là se piquent d’aimer les femmes et de vouloir leur rendre la vie meilleure.

Non, vous n’aimez pas les femmes : vous leur demandez de se plier à des impératifs de production, de renier leur vraie nature pour correspondre aux caprices du marché du travail. Ce n’est pas cela, aimer les femmes. Aimer les femmes, c’est les aimer sans conditions. C’est les prendre telles qu’elles sont.

Face à un monde qui nous entrave et nous réprime, il nous faut revendiquer une féminité intégrale et mettre la société au pied du mur. Acceptez-nous, aimez-nous, défendez-nous ! Avec nos hormones, nos émotions et nos utérus. Autrement, inutile de vous fatiguer ! Nous nous passerons bien de la « libération » que vous avez à nous offrir.

*Photo : Wikipedia.org

Maintenir à tout prix la Grèce dans la zone euro?

99

Grèce euro dette

« J’ai toujours considéré qu’une monnaie unique devrait être et ne pouvait être que le parachèvement de la réalisation d’une Union Economique et que de ce point de vue la création de l’Euro a été prématurée » expliquait le défunt prix Nobel d’économie Maurice Allais en 2005. En effet, il est absurde de vouloir doter d’une même monnaie des pays qui disposent d’une économie structurellement différente en termes de productivité du travail et du capital. Ce qui arrive aujourd’hui était donc inscrit dans les fondations de la zone euro et il est illusoire de croire que l’on pourra, sans grave dysfonctionnement, faire coexister durablement des pays comme la Grèce aux côtés de l’Europe du Nord, garante d’une plus grande orthodoxie budgétaire. Le problème dépasse ici les seules considérations économiques ; il renvoie avant tout à des cultures radicalement différentes, des modes de vie et de travail qui diffèrent selon qu’on côtoie les rives de la mer baltique ou que l’on habite aux confins de la Méditerranée. C’est pourquoi, on est en droit de s’interroger sur le degré de légèreté qui a présidé à l’admission de la Grèce au sein de la zone euro en 2001.

Il est de bon ton, aujourd’hui, de critiquer la Grèce pour avoir largement profité du système européen, trafiqué ses comptes publics, menti à la commission européenne, pratiqué la fraude fiscale généralisée, le clientélisme politique, la fraude aux subventions européennes, l’embauche déraisonnable de fonctionnaires ou encore l’achat public de matériel militaire en grande quantité à ses créanciers (hélicoptères et frégates multi-missions à la France, sous-marins U-214 à l’Allemagne). Tout cela est vrai. Mais rien de cela n’aurait pu arriver sans le laxisme des hauts fonctionnaires européens qui ont laissé s’installer sans réagir une telle situation. Comme le soulignait Renaud Girard au Figaro, « de 2001 à 2009, la Grèce s’est littéralement goinfrée de prêts internationaux, car elle n’avait jamais, de son histoire, connu des taux d’intérêts aussi bas. La Commission et le Conseil européen ont agi comme une municipalité qui aurait confié un débit de boissons à un alcoolique ».

La sortie de la Grèce de la zone euro comporterait « un risque de chaos absolu » pour l’économiste Philippe Dessertine, dont les propos reflètent ici la panique générale de la classe politique et médiatique devant l’abandon du dogme de l’euro obligatoire. On retrouve ici le vocabulaire catastrophiste utilisé par tous les eurobéats à l’endroit d’une réalité qui contrarie le sens de l’histoire qu’ils avaient eux-mêmes assigné aux peuples européens. Car, pour eux, l’euro est beaucoup plus qu’une monnaie unique : elle est dotée d’une charge affective irrationnelle qui renvoie aux utopies progressistes de paix entre les peuples et d’effacement des frontières, en nous introduisant définitivement dans une mondialisation heureuse. D’où la crispation actuelle de la classe politique, droite et gauche confondues, autour d’un fétichisme de l’euro brocardé comme le veau d’or des temps modernes. Or, l’euro n’est qu’une monnaie au service du développement des échanges. Quand il n’est plus bénéfique pour un pays, il faut s’avoir s’en détacher.

Dans le cas actuel, on ne peut nier qu’une sortie de la Grèce de la zone l’euro entraînerait une nette dévaluation de la drachme ainsi qu’une perte du pouvoir d’achat des Grecs de 30% à 50% selon Gilles Carrez, mais elle obligerait, en contrepartie, la Grèce à effectuer un certain nombre de réformes sans qu’elles lui soient dictées de l’extérieur. Car si la Grèce reprend pleinement en main son destin, elle ne vivra plus sous perfusion européenne et devra trouver en elle seule les ressources morales, politiques, économiques et financières qui assureront son plein développement. À cet égard, la Grèce dispose de nombreux atouts : berceau de l’Europe, elle conserve de prestigieux vestiges de son antique civilisation, orgueil d’une identité nationale toujours bien présente, bénéficie d’une situation géographique privilégiée, aux confins de la Méditerranée et au carrefour de l’Europe et de l’Asie, d’une agriculture florissante qui explique l’importance du secteur agro-alimentaire, et est dotée d’une myriade d’îles dont le climat, la végétation et le relief suscitent l’admiration du monde entier et garantissent une très forte fréquentation touristique. Enfin, après une période de restructuration, la Grèce pourrait profiter d’une monnaie faible pour gagner des parts de marché à l’export.

Du côté européen, aucun scenario de chaos en perspective : la dette grecque, qui était principalement détenue par des établissements bancaires privés, a été transférée à partir de 2010 vers le Fonds européen de stabilité financière (FESF), devenu aujourd’hui le Mécanisme européen de stabilité (MES), si bien qu’elle est aujourd’hui à plus de 70% entre les mains de créanciers publics (le FMI à hauteur de 10%, mais surtout les États européens, directement ou par le biais du MES, ou bien encore la BCE) et qu’il n’y a donc aucun risque de contagion vers les banques privées européennes, comme cela pouvait être le cas en 2010. Le seul impact pour l’Europe concerne la dette publique de chaque pays européen qui augmentera au prorata de cette créance désormais insolvable et inscrite en perte au budget de chaque pays créancier, qui devra donc recapitaliser sur ses propres deniers une somme du même montant. Au final, c’est le contribuable qui paiera l’ardoise : d’abord celui d’outre-Rhin, puisque l’Allemagne détient une créance de 60 milliards d’euros, mais aussi le contribuable français, pour qui l’effort supplémentaire représente 40 milliards d’euros, soit 600 euros par Français, qui s’ajoute à la dette publique actuelle de 31 515 euros par habitant.

On a beau jeu de pleurer sur le sort des Grecs. Le peuple grec, bien sûr, mérite toute notre compassion, surtout qu’il n’est pas responsable de l’incurie de ses dirigeants. Mais qu’on n’aille pas donner des leçons d’égoïsme aux Européens qui ont déjà effacé 50% de la dette privée grecque en 2012, soit 100 milliards d’euros, et qui ne seront probablement jamais remboursés de leur créance actuelle ! Affirmer, comme le font certains en France, qu’il faudrait à nouveau restructurer voire annuler la dette grecque sans exiger de réformes significatives en contrepartie, relève d’un comportement totalement irresponsable. D’abord, c’est profondément injuste à l’égard des pays qui ont engagé des réformes courageuses – et parfois douloureuses –, sans jamais obtenir une restructuration de leur dette. Ensuite, c’est envoyer un très mauvais signal à l’endroit de pays, qui, comme la France, rechignent à assainir leurs finances publiques. Finalement, c’est donner une prime au laxisme au détriment des bons élèves. Il est vrai que la dette publique grecque, qui s’élève aujourd’hui à 320 milliards d’euros, soit 175% du PIB, est insoutenable et que l’on voit mal comment l’on pourrait continuer à maintenir les Grecs sous perfusion européenne. Il n’y a donc pas d’autre solution honorable que d’accompagner la Grèce vers une sortie de l’euro.

Le risque de contagion aux autres pays européens est, somme toute, assez limité, puisqu’au sein des « PIGS » (Portugal, Italie, Grèce et Espagne), particulièrement exposés, seule la Grèce n’a pas engagé de réformes significatives. En Italie, en Espagne comme au Portugal, les efforts consentis commencent à porter du fruit. De plus, ces pays ne voudront, en aucun cas, connaître le sort humiliant et douloureux de la Grèce.

Le dernier plan de réformes qu’a rejeté le gouvernement grec comportait des réformes que tout pays européen devrait adopter, s’agissant notamment du relèvement de l’âge de départ à la retraite. François Hollande ferait bien de mettre en œuvre, au sein de son propre gouvernement, des réformes qu’il tente mollement de proposer sur la scène internationale, laissant le leadership des négociations à Angela Merkel. Ainsi, la France, dont la dette s’élève aujourd’hui à 97,5% du PIB, éviterait de se retrouver un jour dans la même situation que la Grèce…

Grèce euro dette

*Infographie : © AFP G. Handyside/J. Storey, jfs/pld/tsq

*Photo : Pixabay.com

Bac: le niveau (des notes) monte

30

Cette année encore, on va exhorter les correcteurs du baccalauréat à gonfler les notes des élèves. Les IPR, qui refusent de voir leur académie se retrouver avec un nombre de reçus inférieur à la moyenne nationale, imposeront des barèmes aberrants. Par exemple, toutes les questions faciles seront sur notées et les difficiles sous notées. On accordera des points non mérités en invoquant des prétextes contraires au bon sens, qui frisent souvent le ridicule.

Dans son dernier article, Jean-Paul Brighelli a invité les professeurs à ne pas se soumettre. Je crains, me basant sur ma propre expérience, qu’il ne soit pas entendu. Certes, beaucoup d’enseignants ne manquent pas en maintes occasions de se plaindre des pressions qu’ils subissent pendant les corrections. Mais, curieusement, quasiment aucun n’ose le moment opportun exprimer son désaccord. J’en ai fait  la douloureuse expérience, me retrouvant seul contre tous à m’insurger.

Quelles sont les différentes attitudes qu’adoptent les correcteurs lors des commissions de barème ? Il y a d’abord les peureux qui craignent de se heurter à leur supérieur hiérarchique direct. Ils n’ont pas envie de voir l’inspecteur débarquer dans leurs classes. Suivent les compassionnels qui estiment qu’il est bon pour l’élève, qu’il le mérite ou pas, d’obtenir son diplôme. Ils ne rechignent à aucune compromission. Nombreux sont aussi les bobos qui, fidèles aux doctrines égalitaristes, n’ont rien à redire à une politique qu’ils estiment compatible avec leurs opinions. Viennent ensuite les paresseux qui ont peur qu’on leur demande, lors de la réunion d’entente, de reprendre toutes leurs copies. Ils sont rejoints par les résignés qui ajoutent que de toute façon, rien ne sert de râler puisqu’en dernier ressort l’inspecteur tranchera, arrivant à ses fins.

Tous ces comportements me semblent profondément coupables. Un professeur est un fonctionnaire au service de l’état. Il a pour devoir d’enseigner du mieux qu’il le peut et d’évaluer honnêtement ce que les élèves ont appris avec lui. Il est regrettable que de petits chefs utilisent leur pouvoir pour les entraîner dans des manœuvres indignes. On masque ainsi à la nation entière la réalité du niveau atteint par les candidats, et le bilan catastrophique d’une politique éducative qui, depuis quarante ans, forme de moins en moins bien les jeunes du pays.

Ce mensonge organisé a des conséquences désastreuses. D’abord pour l’élève à qui on fait croire qu’il a les aptitudes suffisantes pour suivre des études supérieures et que l’on dirige vers un échec cuisant. Ensuite pour les finances publiques qui doivent supporter le coût de formation d’étudiants inaptes. Ce gâchis ne mène à rien d’autre qu’à l’accroissement du nombre de déçus et de chômeurs.

Syrie: contre Daech, les Etats-Unis forment… 90 combattants

syrie daech etats unis jordanie

On nous avait promis des bataillons de rebelles syriens laïques ou «islamistes modérés» combattant à la fois l’Etat islamique et Bachar Al-Assad. Certes, le moindre petit stratège de guerre nourri au lait de Clausewitz et Jomini sait combien il est difficile de se battre sur deux fronts, mais les diplomates occidentaux font peu de cas des réalités militaires. Ainsi, dans l’esprit de John Kerry comme de Laurent Fabius, le régime de Damas n’ayant plus droit de cité sur cette terre, il convient de financer et d’armer ce qui reste d’Armée syrienne libre et ne fraie pas encore avec la succursale locale d’Al-Qaïda (Front Al-Nosra).

L’été dernier, la Maison Blanche avait débloqué la bagatelle de 500 millions de dollars pour former et salarier des jeunes modérés. Une porte-parole du Pentagone explique que ces volontaires intrépides toucheront entre 250 et 400 dollars suivant leur rang et leurs compétences. Une véritable ruée vers le billet vert mise à la portée de ces jeunes syriens.

Le but de ce programme est de former 5 400 combattants par an. Mais, d’après le site US News, les Etats-Unis n’ont réuni que… 90 apprentis-guerriers en Jordanie. Officiellement, l’armée américaine a revu ses objectifs à la baisse mais continue affirmer que 3 000 militaires peuvent être formés d’ici la fin de l’année. En privé, ses responsables reconnaissent qu’il est difficile d’inverser la courbe de recrutements…

Non seulement ce réjouissant programme d’entraînement ne séduit pas grand-monde, mais les rares  bras cassés qui se proposent sortent souvent de la course dès le premier examen. Quand bien même ils passent cette épreuve avec succès, la plupart de ces aspirants rentrent à la maison pour cause de passé peu glorieux ou d’autres problèmes personnels aussi rédhibitoires que des affinités salafistes.

Quant aux quelques combattants sérieux, ils voient cette histoire d’un assez mauvais œil. Eux ne se concentrent pas sur Daech, leur ennemi principal reste le régime de Bachar Al-Assad contre lequel ils combattent depuis plusieurs années. Malgré les crimes de l’Etat islamique, ces recrues préfèrent s’attaquer au pouvoir en place. Certains poussent même le vice jusqu’à refuser d’informer leurs alliés yankees. Abdul-Jabbar Abu Thabet, chef d’un groupe modéré, le Bataillon d’Alep, auquel les Américains font les yeux doux, a refusé de leur donner les noms de ses combattants.

Comme la vieille entreprise de papa qui se fait doubler par les start-ups, les Etats se font doubler par les sabreurs d’Alep et les douze salopards de Daech. On aura une petite pensée pour la centaine de combattants qu’on enverra au front comme chair à canon.

Pour les choses sérieuses, il faudra attendre. Hormis une poignée de mercenaires chrétiens ou kurdes, n’est pas près de voir se constituer des brigades internationales anti-djihadistes, sinon dans les rangs des milices chiites irakiennes ou libanaises pro-iraniennes, dont Myriam Benraad a décrit quelques-unes des exactions ici.

On aura beau se récrier devant les crimes de l’Etat islamique, l’impuissance occidentale reste patente. Eh oui, avant de ricaner, souvenons-nous que des vies sont en jeu.

*Photo : Julian Fong.

Réforme du collège: la leçon allemande

19

allemagne ecole lander

Dans la mêlée confuse engendrée par la réforme du collège portée par Najat Vallaud-Belkacem, ses partisans comme ses détracteurs n’ont guère éclairé le débat en invoquant des expériences étrangères, bien au contraire. Alors que l’on ne cesse de brandir le modèle allemand à tout propos, et hors de propos, pour dénoncer notre incapacité à maintenir nos industries, à faire prospérer nos exportations, voire à extirper notre gauche de ses oripeaux marxistes (ah ! Bad Godesberg !), on évite de regarder outre-Rhin lorsqu’il existe, là bas, quelques idées bonnes à prendre. Les modèles finlandais, coréen (du Sud !) ou canadien ont été convoqués par les amis de Mme Vallaud-Belkacem pour prouver que le collège unique de la 6e à la 3e n’était pas un obstacle à l’obtention d’excellentes places dans l’étude PISA de l’OCDE. Ils oublient de mentionner que d’autres pays performants, comme Hongkong, Singapour ou Taïwan caracolent en tête de ce classement avec un système dual dans le premier cycle du secondaire, à dominante soit générale, soit professionnelle. On passe également sous silence que, même dans les pays rassemblant tous les élèves entre 11 et 16 ans dans le même type d’établissement, les meilleurs d’entre eux se voient offrir des enseignements plus poussés dans des matières comme les langues vivantes, langues anciennes ou matières artistiques, pendant que leurs camarades en difficulté tentent de combler leurs lacunes dans les matières fondamentales.

L’idéologie égalitariste qui conduit à éliminer ce qui marche, comme les classes bilingues et européennes, est justifiée par une analyse biaisée de la situation actuelle : si le collège français marche mal, nous dit-on, et accroît les inégalités sociales au lieu de les corriger, c’est que son fonctionnement est perverti par l’introduction, en son sein, de filières cachées, rétablissant en douce la ségrégation sociale.[access capability= »lire_inedits »] Il faut vraiment avoir l’esprit tordu pour prétendre que priver les bons élèves – quel que soit leur milieu d’origine – des apprentissages dont ils pourraient bénéficier aurait pour conséquence l’élévation du niveau de ceux qui sont actuellement en échec ! On remarquera que l’argumentaire développé par la même Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre du Droit des femmes, au moment de la querelle du mariage gay – « Cette loi n’enlève rien à personne !» – ne saurait être appliqué à la réforme du collège. La réforme enlève bel et bien des services éducatifs à ceux qui pourraient en tirer profit, pour les transférer vers d’autres dont on peut douter du bénéfice qu’ils vont en obtenir : qui peut affirmer sérieusement que l’étude de l’allemand, dès la 5e, par des jeunes en délicatesse avec la pratique du français basique, contribuera à les tirer d’affaire ? Les sceptiques sont aussitôt accusés de vouloir réserver les langues anciennes et la langue de Goethe à des happy fews et à en priver les enfants des classes populaires (entendez les immigrés). Ces matières deviendraient alors des « marques », à l’image des fringues hors de prix dont sont censés se vêtir les rejetons des beaux quartiers… Sauf qu’il ne suffit pas de sortir la monnaie pour les acquérir, mais que cela nécessite un certain effort, non seulement des « apprenants », mais également de leurs ascendants pour les inciter à se colleter avec les déclinaisons, conjugaisons et autres coups de vice grammaticaux de ces disciplines…

Le seul à avoir mis les pieds dans le plat et révélé la nudité de l’empereur éducatif rhabillé par Mme Vallaud-Belkacem et ses petites mains sociologistes et pédagogistes, c’est Bruno Le Maire. Il n’est pas indifférent que ce dernier soit à peu près le seul homme politique de premier plan, en France, à connaître de première main, en version originale, la langue et la civilisation de nos voisins d’outre-Rhin. Sa critique du collège unique, vache sacrée à gauche comme à droite, se fonde sur deux décennies de débats, parfois très vifs, en Allemagne. La querelle mettait aux prises les partisans du collège unique (Gesamtschule) et ceux du système dual, où coexistent le Gymnasium, lycée classique conduisant au baccalauréat (Abitur), puis à l’Université, et la Realschule, conduisant à un diplôme de fin d’études secondaire spécifique, à dominante technologique (Fachhochschulereife), permettant d’accéder aux écoles supérieures techniques ou à l’apprentissage en alternance. À la différence du débat français, qui reste purement théorique, puisque le système est, en principe, uniforme à l’échelle nationale, la discussion allemande pouvait être tranchée par la méthode expérimentale chère aux physiciens. L’organisation de l’enseignement étant de la compétence des Länder, chacun d’entre eux dispose d’une autonomie très large pour mettre en œuvre les systèmes lui paraissant les plus aptes à répondre aux besoins des élèves, des parents et de l’économie locale. Les théories en concurrence étant fortement connotées idéologiquement et politiquement, les Länder dominés par la gauche (sociaux-démocrates et Verts) tentent (sans y parvenir totalement) de remplacer le système dual par la généralisation des Gesamtschule, alors que ceux où la droite est majoritaire maintiennent le système dual traditionnel. Le choc causé, au début des années 2000, par les piètres performances de l’Allemagne dans les classements internationaux évaluant les acquis des élèves conduit à une remise à plat de l’ensemble du système. Il apparaît alors que les performances en mathématiques et en expression écrite et orale de l’ensemble des élèves, toutes origines sociales confondues, sont meilleures dans les endroits pratiquant le système dual, y compris pour ceux issus des milieux défavorisés, que pour ceux fréquentant les Gesamtschule. Ce constat donne un coup d’arrêt à la démolition du système dual, et même dans les endroits où la situation démographique impose le regroupement des élèves dans un seul établissement, des filières différenciées sont instaurées. Une attention particulière est donnée aux établissements accueillant une forte proportion d’élèves issus de l’immigration – les statistiques ethniques, qui ne sont pas taboues en Allemagne, permettent de mettre en œuvre des dispositifs spécifiques pour améliorer leur intégration : création d’écoles maternelles dans les quartiers où ils sont concentrés (l’enseignement préscolaire est le parent pauvre du système allemand), pédagogies adaptées, relations intenses avec les familles, implication des entreprises, invitées à attirer ces jeunes vers des métiers d’avenir. Des pratiques éducatives adaptées sont expérimentées, puis généralisées pour un public de jeunes « avec arrière plan migratoire », comme on désigne, en Allemagne, les élèves issus de milieux étrangers à la Leitkultur, la culture majoritaire de la population. On est coulant sur le port du voile islamique – la laïcité n’est pas la tasse de thé de ce pays concordataire – mais intransigeant sur l’inculcation des bases communes de la culture allemande, en termes de savoirs comme de morale courante. L’objectif n’est pas d’amener 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat, mais 100 % de cette même classe d’âge à l’employabilité. Le système dual est tempéré par l’existence, à tous les niveaux, de passerelles permettant à des jeunes révélant tardivement leurs dons et leurs aptitudes de rejoindre des filières plus pointues, en rattrapant l’Abitur par des voix parallèles, y compris lorsque l’on est déjà engagé dans le monde du travail (zweiter Bildungsweg). Quelques exemples de hauts dirigeants de grandes entreprises allemandes parvenus au sommet sans avoir suivi la voie royale du Gymnasium et des grandes universités constituent une motivation supplémentaire pour ceux qui veulent entreprendre l’escalade ardue de l’échelle sociale.

C’est dans cet esprit que Bruno Le Maire a formulé sa proposition de « collège différencié », au sein duquel les enseignements techniques seraient revalorisés, et proposés à ceux qui « s’ennuient » en classe. Mais cette fine mouche politique a soigneusement évité de citer la source de son inspiration, pour ne pas se faire traiter de caniche de Merkel par des génies du style Mélenchon. Il ne fait, en réalité, que suivre l’exemple d’Ernest Lavisse, qui alla étudier, sur le terrain, les secrets de la victoire prussienne lors de la guerre de 1870-1871, et découvrit que le système d’éducation bismarckien était un facteur majeur de la montée en puissance du Reich. Ce qui valait hier dans l’affrontement militaire est aisément transposable à la guerre économique.[/access]

Également en version numérique avec notre application :

*Photo : Michael Probst/AP/SIPA. AP21630993_000003.

Grèce: un referendum, et après?

277

grece referendum crise tsipras euro

Heureusement qu’Alexis Tsipras n’est pas une femme ! Son sexe, supposé fort, permet de poser sans craindre les foudres des Chiennes de garde une question pourtant simple : quand Alexis Tsipras dit non, que veut-il dire vraiment ?  Son « non » est-il une sorte de « oui mais » ? Car, si on ne sait pas encore comment les citoyens grecs vont répondre à la question que leur pose leur gouvernement, et bien qu’il s’agisse d’un simple « oui » ou « non », on peut déjà deviner les termes du débat de lundi matin : que voulaient vraiment dire les Grecs ? S’ils votent oui, Tsipras va-t-il prendre le premier avion pour Bruxelles pour accepter ce qu’il a refusé samedi dernier ? Il faudrait être naïf pour le croire. Et si, au contraire, les Grecs répondent « non » au referendum, jusqu’où le Premier ministre grec pense-t-il pouvoir faire monter les enchères ? On risque d’y voir encore moins clair le lendemain du referendum. Et ce, pour une raison simple : le vrai problème, c’est-à-dire la sortie de la Grèce de l’euro, est toujours esquivé. En Grèce, à en croire les médias, pour beaucoup de citoyens, voter « non » ne veut pas dire « sortir de l’euro ». Or, aujourd’hui cela semble être la seule solution valable, à condition que… les autres pays de la zone euro l’acceptent.

Une sortie « sèche » de l’Euro serait très périlleuse, socialement et politiquement tout autant qu’économiquement. D’un point de vue économique, les bénéfices de la dévaluation de la monnaie grecque arriveraient très lentement et de manière extrêmement inégale. Une pénurie terrible en devises « dures » rendrait la vie d’une grande majorité de Grecs encore plus difficile qu’aujourd’hui et pour longtemps. Pas besoin de faire un dessin, on peut facilement imaginer les problèmes d’approvisionnement en pétrole, en blé ou en médicaments, pour ne mentionner que les besoins les plus évidents. Avant que la Grèce ne devienne « l’atelier de l’Europe » et que sa croissance redémarre, le pays subira une régression extrêmement brutale. Quand bien même les choses commenceraient à s’améliorer, l’économie grecque restera longtemps pénalisée par son défaut de paiement et son accès au crédit sera très limité. Quant à la dimension socio-politique d’une telle traversée du désert, il suffit de connaître l’histoire grecque contemporaine pour prendre la mesure des multiples risques auxquels s’exposerait cet Etat faible qui a connu la guerre civile, la dictature militaire et la guerre tout court. Ces dangers ne se limiteront pas à la Grèce. Comme nous l’avons vu avec l’écroulement des Etats arabes, en cas d’incendie dans la  maison du voisin, le feu ne respecte pas le cadastre : ses flammes se propagent en faisant fi du droit et des accords internationaux.

La seule façon de limiter les dégâts est d’assurer à la Grèce un accès au crédit selon des critères politiques – et non économiques. Autrement dit, suspendre la Grèce de la zone euro mais continuer à lui prêter de l’argent dans des conditions favorables. Ce scénario (développé par Stéphane Montabert ici) éviterait un retour à une monnaie nationale, opération coûteuse et compliquée, mais exigerait l’instauration de l’état d’urgence économique : limitation des retraits en espèces, émission par l’Etat des reconnaissances de dettes pour régler certaines dépenses intérieures (l’Etat les accepterait dans ses guichets pour le paiement des impôts par exemple). Les Grecs vivraient sous un régime de semi-liberté économique, comme ce fut le cas pour beaucoup d’Européens après la guerre. Mais la décision de réintégrer l’euro ou de larguer définitivement les amarres serait déconnectée de la crise actuelle, ce qui atténuerait considérablement les difficultés à venir. Seul problème : cette solution devrait être négociée avec les dix-huit autres membres de la zone Euro, ce qui rappelle un vieux proverbe : pour bien divorcer, il faut bien se marier… mais dans ce cas, pourquoi divorcer ?

Photo : Petros Karadjias/AP/SIPA. AP21758346_000086.

Le gouvernement français a peur des taxis

38

taix uberpop londres darbera

Richard Darbéra est historien, chercheur au CNRS et auteur d’Où vont les taxis ?.

Ludovic Fillols. Les récents incidents impliquant chauffeurs de taxi ne sont pas le premier conflit entre cette corporation et l’Etat. Pourtant, la loi française étouffant presque toute concurrence semble particulièrement favorable aux intérêts des taxis. Comment expliquer ces rapports particuliers entre les taxis et le pouvoir en France ?

Richard Darbéra. Le gouvernement français, contrairement à ceux des autres pays, redoute les taxis. En conséquence, il a été amené à maintenir des conditions légales non adaptées aux conditions réelles. Or, plus on retarde l’ajustement, plus les bouleversements risquent d’être grands. Faute d’avoir procédé par touches tous les dix ans, on  risque de voir toutes les digues s’effondrer pour la première fois depuis cinquante ans.

Que s’est t-il passé il y a cinquante ans ?

En 1955, un décret avait réactivé une distinction ancienne entre voitures de petite remise et voitures de grande remise, ces dernières étant des « voitures de tourisme de luxe » conduites par le propriétaire ou son préposé, suivant des conditions fixées à l’avance entre les parties. Or, contrairement aux voitures de petite remise qui, comme les taxis, relèvent du ministre de l’Intérieur, les voitures de grande remise relèvent du « ministre des travaux publics, des transports et du tourisme ». Jusqu’aux années 1970 et la démocratisation du téléphone, cette cohabitation n’a pas posé de problème.

Avec un téléphone dans chaque foyer, il n’était plus besoin d’aller chercher ces voitures dans leur remise. Les taxis ont vu le danger de cette nouvelle concurrence, et ont protesté contre le développement rapide des petites remises, mais c’est en France qu’ils ont été particulièrement bien écoutés. A l’époque, il était possible de garder la différence qui existe entre la voiture de remise et le taxi. Le taxi gardait le monopole de la rue par le biais du maraudage. Cela n’a pas été le cas. En effet, depuis plus de 30 ans, les ministres de  l’Intérieur successifs se sont appliqués à faire quasiment disparaître les voitures de petite remise.

Plusieurs économistes ont depuis recommandé de libérer la petite remise avec par exemple l’introduction d’une sorte de « radio-taxi » comme c’est le cas à Londres. La « décision n°210 » du rapport Attali en est l’exemple le plus récent. Mais début février 2008, après trois jours de manifestations des taxis dans plusieurs villes de France, le gouvernement a rapidement enterré cette proposition. Le gouvernement, dans l’intérêt des Français, aurait dû imposer la réforme. Mais du point de vue des taxis, ils ont bien fait de refuser les réformes Attali. Le vrai problème, c’est qu’ils n’ont pas anticipé le risque d’effondrement d’un système figé depuis trop longtemps. Ils auraient dû considérer la reculade du gouvernement comme un répit pour se moderniser, améliorer la qualité du service, et accepter une augmentation progressive de leur nombre pour rattraper le retard accumulé.

Toutefois, l’histoire ne s’arrête pas là. En effet, le décret du 18 mai 2007 relatif à la composition du premier gouvernement Fillon, déplace la direction du tourisme du ministère des transports vers le ministère des finances. Deux ans plus tard, par la modification de quelques paragraphes dans le Code du Tourisme, la législation des voitures de grande remise a été « modernisée » en prenant le nom de « voiture de tourisme avec chauffeur ou VTC ». Cette réforme est entrée en vigueur le 1er janvier 2010. Ces textes ont largement modifié le secteur du transport de tourisme en simplifiant l’accès à la profession. Bien que très discrète, cette réforme n’est pas passée inaperçue, et l’activité a connu une expansion rapide. Ainsi, par un habile tour de passe-passe, le législateur venait de ressusciter une forme de petite remise, mais une petite remise hors d’atteinte du ministre de l’Intérieur.

Concrètement, comment ce monopole a-t-il été maintenu ?

Deux raisons assuraient le monopole des taxis : l’existence de tarifs administrés et celle d’un numerus clausus. Avec les applications pour smartphones, les raisons de réguler le marché ont disparu car grâce à la géolocalisation des véhicules, il n’y a plus besoin de héler le taxi. De plus, on connaît le tarif à l’avance avec les VTC. Ces technologies permettent la création de ce que les économistes appellent « un marché parfait » où toute l’information est disponible rapidement pour tout le monde et où la concurrence peut fonctionner. Le contrôle est automatique grâce au mécanisme des notes. Si un taxi se comporte de façon scandaleuse, théoriquement la police lui retire sa licence. Un chauffeur de VTC qui n’est pas correct se retrouve sans clients.

Justement, dans le cadre du débat des critiques, notamment populaires, ont été émises à l’encontre des taxis. Quelle est aujourd’hui la principale lacune des taxis français ?

Le problème des taxis est un problème de qualité du service. C’est ce que ce que montre le fait que lettre ouverte de Maxime Coulon sur Facebook soit devenue virale. Un artisan boulanger qui fait du mauvais pain n’aura plus de clients. Un artisan taxi qui rend mauvais service, même très mauvais service, aura toujours des clients. Cela vient du fait qu’avec 20 000 taxis parisiens, la probabilité de retomber sur le même client est quasiment nulle. Le taxi n’a aucune incitation à être correct sauf par goût du métier. Et l’expérience montre que tous n’ont pas cette vocation.

Cette piètre qualité s’explique, de plus, par la quasi-inexistence du contrôle qualité. En théorie, la qualité du service est contrôlée par la préfecture de police. Mais c’est un contrôle en grande partie impossible à mener. Un taxi qui se soustrait à l’obligation légale de prendre un client ne risque quasiment rien. La préfecture fournit un formulaire, reçoit les plaintes qu’il traite en six mois… Le contrôle de qualité est donc peu efficace et sans comparaison avec les systèmes de notation en temps réel des VTC.

Pourquoi n’y a-t-il pas UberPop à Londres alors que c’est son introduction sur le marché parisien qui bouleverse la situation française?

Il n’y a pas d’UberPop à Londres parce qu’il n’y a pas de pénurie de chauffeurs de VTC organisée par le gouvernement ! La loi Thévenoud a mis une barrière à l’entrée de la profession en exigeant une formation bidon de 250 heures. Bidon parce qu’il n’y pas d’examen à la fin mais cette formation est vendue entre cinq et six mille euros aux candidats. Pour des gens au chômage, c’est un investissement difficile.

À Londres, le « Transport for  London », organisme public local responsable des transports en commun de la capitale, ne fait payer que des frais de dossier, mais en revanche s’assure d’un casier judiciaire vierge et de l’absence de contravention pour infraction grave (excès de vitesse, alcoolémie, etc.). Rien de tel en France. C’est même Uber qui a choisi de se préoccuper du casier judiciaire de ses chauffeurs tout en admettant que ceux-ci pouvaient produire des faux car Uber ne dispose pas de moyen de vérification.

L’erreur stratégique était de n’avoir pas mis à profit les perches tendues par les propositions du rapport Thévenoud. Dans une première mouture, la loi Thévenoud, faisait obligation pour les taxis d’être géolocalisés, comme le sont les taxis de New York, afin qu’ils puissent bénéficier d’applications concurrentes de celles des VTC. Ils n’ont pas accepté. Mais par là même, ils se sont privés d’un outil qui leur aurait permis de les concurrencer. Ils l’auraient fait avec un avantage certain du seul fait de leur nombre, pour l’instant, bien supérieur à celui des VTC.

Dans le conflit qui oppose aujourd’hui Uber et les autres services semblables aux syndicats des taxis artisans, au-delà de la question juridique et technique, où, selon vous, se trouve l’intérêt général ?

L’intérêt général, dans ce cas-précis, c’est la recherche d’un équilibre entre l’offre et la demande. Les consommateurs veulent des voitures propres, des gens sympathiques, qui viennent quand on en a besoin. Les taxis ne sont pas toujours propres, pas toujours sympathiques et ne sont pas là quand on a besoin d’eux.

Pour assurer le contrôle qualité des taxis, les centraux téléphoniques sont le seul outil existant. La centrale téléphonique de G7 enregistre les plaintes et a plutôt intérêt à assurer la satisfaction des clients. Mais très peu de clients se donnent le mal de se plaindre pour un manque de courtoisie ou un refus de prise en charge. Alors qu’Uber exerce un contrôle permanent grâce au système de notation des courses par le client. Avec une note en dessous de 4, on sort de leur registre. L’intérêt de la population est d’avoir un service de qualité qui n’est possible qu’avec les applications, d’avoir de l’emploi et d’avoir une demande satisfaite (5 à 16 fois moins de chauffeurs à Paris qu’à New York ou Amsterdam). Il y a une pénurie et il y a donc des emplois en jeu. L’intérêt général c’est de développer cette activité.

Que faire avec ceux qui se sont lourdement endetté pour acheter une licence ?

L’idéal serait que l’Etat rachète. Mais c’est très compliqué et l’Etat est impécunieux. En Irlande, où c’est le juge qui a mis fin au numerus clausus (jugé inconstitutionnel), du jour au lendemain, la valeur de la licence à Dublin est tombée de 140 000 euros à zéro… pire encore, le jugement de la Haute Cour et la loi qui a supprimé le contingentement avaient bien précisé que la perte de valeur des licences ne pouvait légalement – ni ne devait – donner droit à compensation.

En fait, certains propriétaires de licences ont pu recevoir une compensation partielle sous la forme d’un remboursement de trop-perçu d’impôt. La loi de finance de février 2001 a en effet autorisé les chauffeurs de taxi propriétaires d’une licence, et d’une seule, à déduire rétroactivement de leurs revenus déclarés sur cinq années consécutives l’amortissement de leur achat à raison de 20% par an. Pour un taux d’imposition de 26% en vigueur à l’époque, cela revenait à rembourser en tout 26 000 euros au chauffeur de taxi qui aurait payé́ sa licence 100 000 euros; à condition, bien sûr, qu’il ait déclaré des revenus d’activité suffisamment élevés pour avoir payé́ chaque année plus de 5 200 euros/an d’impôts sur le revenu. On ne connaît pas le montant de la dépense fiscale que cette mesure a couté au Trésor, mais on peut penser qu’elle ne représentait que quelques pour-cent de la valeur totale des licences que la dérégulation avait fait évaporer.

En février 2002, la situation de détresse de certaines personnes qui avaient placé leurs économies dans l’achat de licences a cependant conduit le gouvernement à nommer le Taxi Hardship Panel, un comité́ de sages pour étudier la nature et l’étendue des difficultés financières rencontrées par ces personnes, et pour recommander des critères d’attribution d’aide.

Le comité́ a reçu et étudié́ plus de 2 000 requêtes. Au terme de cette étude, le rapport du comité́ a recommandé́ la création d’un régime de paiements au bénéfice des titulaires de licences de taxi qui entraient dans l’une des six catégories dont le comité́ estimait qu’elles avaient subi des «difficultés financières personnelles extrêmes» découlant de la libéralisation des taxis. Les paiements allaient de 3000 à 15000 euros selon la catégorie de difficultés en cause.

Au terme du programme, en septembre 2004, un peu plus de 1500 personnes avaient reçu une aide moyenne de 11500 euros, dix fois moins que le prix atteint par les licences à Dublin juste avant le décontingentement. On notera que contrairement à une légende entretenue par certains économistes français, l’Etat n’a pas racheté́ les licences, il a seulement accordé un dédommagement, au reste très partiel, à un peu plus d’un tiers des anciens propriétaires de licences. Le coût total de l’opération (17,5 millions d’euros) était largement inférieur au produit de la vente des 10000 nouvelles licences au prix de 6000 euros chacune.

Ou vont les taxis

Price: ---

0 used & new available from

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21755607_000010.

Pologne : Être une mère féministe, c’est pas si facile…

1

pologne feminisme inegalites

Imaginons l’inimaginable. Par exemple, des féministes admettant que la plupart des Françaises se préoccupent d’autres sujets que l’abolition de la prostitution et l’extension de la PMA aux couples homosexuels. Ou faisant leur autocritique publique dans les médias. Ou encore expliquant dans une tribune qu’il ne sert à rien que les femmes accèdent au pouvoir si, une fois au sommet, elles s’emploient à mener une « politique machiste », c’est-à-dire insensible aux problèmes réels de la majorité des femmes. Cette remise en cause inconcevable en France à l’heure actuelle s’est pourtant produite en Pologne. Incroyable mais vrai : les féministes locales – du moins une de leurs factions – ont procédé à un examen de conscience et avoué s’être trompées sur quelques questions essentielles. Et l’on se prend à rêver que cette rafraîchissante agitation d’idées traverse les frontières pour venir un jour contaminer les militantes d’Osez le féminisme !

En Pologne, tout est parti d’une question très simple, que les féministes françaises n’ont pas (encore ?) osé formuler : pourquoi les femmes, profondément attachées aux acquis du féminisme, rechignent-elles à se déclarer elles-mêmes féministes ? Pour ceux qui l’ignorent, précisons qu’il s’agit là d’une atteinte à un tabou puissant. Car, jusqu’à présent, les féministes – et pas seulement polonaises – considéraient que toutes les femmes souscrivent naturellement à l’idéologie féministe, de préférence radicale, bien que certaines d’entre elles ne le manifestent pas. La veille de la Journée internationale de la femme est alors paru, dans un supplément mensuel du quotidien Gazeta Wyborcza, un texte signé par deux femmes influentes et émancipées : Aneta Borowiec et Natalia Waloch-Matlakiewicz. Armées d’humour et d’esprit critique, elles y dénonçaient – tenez-vous bien – les dérives du féminisme polonais dans sa mouture d’après 1989. Un séisme ![access capability= »lire_inedits »]

Bien sûr, des différends existaient déjà entre les courants néolibéral et néomarxiste, mais ces dames veillaient jusqu’alors à laver leur linge sale en famille, discrètement. La première entorse à la règle date de 2014, lorsqu’une des figures de proue du mouvement féministe, Agnieszka Graff, a sauté à pieds joints dans l’extravagance en devenant mère. Aussitôt, Mme Graff a réalisé que traverser Varsovie avec une poussette exigeait plus de courage et d’intelligence qu’écrire un article sur le sexisme à la télé. Délaissant ses thèmes de prédilection – l’exclusion des femmes de la sphère publique après la chute du communisme, les liens entre le nationalisme polonais et la construction de l’identité de genre, la légalisation de l’IVG –, elle a alors publié un livre courageusement intitulé Mère féministe. Comme de juste, l’ouvrage a provoqué l’ire de ses copines, qui l’accusaient de conservatisme, autant dire de la tare suprême, n’hésitant pas pour l’occasion à collaborer avec la presse mainstream.

S’interroger, comme Agnieszka Graff, sur les paradoxes d’un pays qui glorifie le modèle familial sans se donner les moyens d’une politique familiale ambitieuse contreviendrait-il aux intérêts des femmes ? Le doute a émergé. Magdalena Sroda, ancienne haut(e)-commissaire pour l’égalité entre les femmes et les hommes au cabinet social-démocrate de Marek Belka et initiatrice du mouvement populaire Le Congrès des femmes, juge la question sans intérêt : les femmes ne disposent-elles pas de machines à laver et de services à domicile ? Graff s’insurge, remarquant avec beaucoup de bon sens que lesdits « services à domicile », outre qu’ils sont réservés à une poignée de privilégiées, sont quasi exclusivement assurés par des femmes qui – justement – peinent à concilier leur travail et leurs obligations de mères. Qui aurait pensé que cet échange venimeux alimenterait, une année plus tard, un débat de fond cathartique ? À moins que l’affaire ne se transforme en crêpage de chignons…

La violence et la radicalité sont en effet les deux péchés capitaux des féministes polonaises, qui font fuir nombre de sympathisantes potentielles. Approuver la légalisation de l’IVG est une chose, dont plus de la moitié des Polonaises reste convaincue de la justesse, y compris des catholiques pratiquantes. De là à applaudir la provocation d’une Katarzyna Bratkowska qui, en 2013, avait publiquement annoncé sa décision de recourir à un avortement clandestin pendant le réveillon de Noël ? Certainement pas ! Si les Polonaises revendiquent le droit de pouvoir interrompre en toute sécurité les grossesses non voulues ou dangereuses pour leur santé, elles tiennent tout autant à celui de passer sereinement les fêtes de Noël aux côtés des enfants qu’elles ont souhaité mettre au monde. Quand cet anticléricalisme outrancier en fait rire certaines, d’autres se demandent de quelle manière elles pourraient concilier leur foi avec un engagement féministe. Et elles ne comprennent pas non plus en quoi manifester sous une pancarte « J’ai une chatte ! » les aiderait à trouver un travail ou une place dans une crèche.

Mais rien n’y fait. « Combien avez-vous de copines qui ont avorté ? Et combien en avez-vous qui galèrent pour récupérer une pension alimentaire ? », interrogent deux journalistes de Gazeta Wyborcza dans un texte intitulé « Nomen Omen », « La banque de la colère ». Les féministes polonaises ont donc, comme chez nous, tendance à être bêtement à côté de la plaque. Quand, en 2005, le gouvernement social-démocrate a supprimé le Fonds alimentaire destiné aux femmes les plus démunies et aux mères célibataires, elles ne se sont pas précipitées pour en faire une cause nationale. Zbigniew Mikolejko, philosophe à l’Académie des sciences de Varsovie et connu d’un large public grâce à ses feuilletons publiés dans l’édition polonaise de Newsweek, va plus loin. Reconnaissant aux féministes le mérite d’avoir souvent posé un diagnostic juste des rapports sociaux en Pologne, il les invite à s’intéresser désormais à l’exploitation des femmes par les femmes. Et pointe du doigt la zone grise dans laquelle subsistent les innombrables jeunes filles au pair et autres aides à domicile.

« Comment expliquer que personne ne se souvienne d’une grande action féministe jetant la lumière sur le fait que trois quarts des Polonaises mènent à bien leurs grossesses dans des cabinets privés, en raison du manque de structures adaptées dans les établissements publics ? Simplement parce qu’une telle action n’a pas eu lieu ! », renchérit l’écrivain Marcin Sieniewicz. Il n’y a pas à s’en étonner. Crème de la crème de l’élite polonaise, les féministes placent leurs priorités ailleurs – la parité sur les listes électorales, l’introduction des gender studies dans l’enseignement supérieur, l’orientation de davantage de femmes vers les filières scientifiques. C’est sans doute utile. Reste à savoir ce qui pourrait pousser à devenir féministe une vendeuse de Tesco payée au lance-pierre.

En attendant que le scandale déclenché par la tribune publiée dans Gazeta Wyborcza provoque un changement d’attitude des premières concernées, les Polonaises continueront à s’intéresser davantage au bouddhisme qu’au féminisme. Dommage, puisque malgré leurs travers et leurs ratages, les féministes polonaises peuvent se vanter de quelques belles conquêtes, comme la récente ratification par le Sénat de la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’encontre des femmes. On commence néanmoins à s’ennuyer de voir les féministes se mobiliser toujours en opposition à un groupe social ou à un phénomène. Une mobilisation « en faveur de », la solidarité féminine par exemple – à supposer qu’elle existe – tomberait à point.[/access]

Également en version numérique avec notre application :

*Photo : Alik Keplicz/AP/SIPA. AP21373024_000005.

Europe: reprise ou méprise?

6
investissement Europe

investissement Europe

Raymond Barre avait l’habitude d’infliger à ses auditoires cette sentence répétitive : « Les faits sont têtus. » Vu la réaction des dirigeants et des médias européens à l’échec de l’euro, il serait plus juste de dire que « l’idéologie est plus têtue que les faits ». Face à cette logique suicidaire qu’Éric Zemmour a diagnostiquée pour la France et qui semble aussi à l’œuvre dans l’espace européen, nous nous conterons de dire : « Les chiffres sont têtus. » Les dernières données des économies européennes, publiées le 13 mai, indiquent en effet deux tendances : une amélioration marginale de la situation d’ensemble en premier lieu et, en second lieu, une panne de l’investissement à peu près générale.[access capability= »lire_inedits »]

Pour une fois, les médias mainstream n’ont pas cherché à dissimuler la médiocrité de la situation française masquée par le chiffre favorable de 0,6 % de croissance trimestrielle. Ils avaient raison : la décomposition du résultat est éclairante. Décomposons donc la croissance française du trimestre écoulé :

–        0,5 % de stocks supplémentaires dans l’industrie et la distribution ;

–        0,8 % de contribution de la consommation ;

–        moins 0,2 % pour l’ensemble des investissements (sous la rubrique « Formation brute de capital fixe ») ;

–        moins 0,4 % pour l’impact du commerce extérieur : baisse des exportations, hausse des importations.

En même temps, le secteur privé aurait encore détruit 13 400 emplois durant le trimestre écoulé. Ce dernier chiffre, le plus éloquent, confirme la stagnation de l’économie, avec, une fois déduits les stocks supplémentaires, une croissance de 0,1 %…

Donnons encore deux précisions nécessaires à mes lecteurs qui ne se baignent pas chaque jour dans le fleuve de l’analyse économique. Premièrement : l’acte de vendre ou de transporter est pris en compte par la comptabilité nationale. Ainsi, lorsque la France importe plus pour sa consommation, la vente et le transport des produits concernés entrent dans le décompte de la consommation. Paradoxalement, ces importations supplémentaires contribuent à la croissance comptable. Deuxièmement, la consommation du premier trimestre n’a pas été gagée par la distribution de revenus issus de nouveaux emplois productifs. Or, tant que les entreprises ne créeront pas de nouveaux postes de travail, la croissance, aussi faible soit-elle, sera vouée à s’éteindre.

Le plus surprenant est que la baisse de l’euro et celle des carburants n’aient pas dynamisé les exportations et l’investissement. Sur les neuf derniers trimestres écoulés (c’est-à-dire depuis la chute du prix de l’énergie et l’affaiblissement de l’euro), la France a affiché huit baisses et une seule hausse des variables concernées. Quel est alors le mot juste ? Asthénie, langueur, ou plutôt nécrose ? Le choix est difficile…

Il n’y pas là de quoi arrêter l’exercice d’autosatisfaction du président normal et de son équipe. Nul doute qu’ils « maintiendront le cap » vers un futur de plus en plus improbable. Mais les données publiées par nos voisins laissent perplexe.

La zone euro s’inscrit à 0,4 % contre 0,3 % le trimestre précédent, grâce au chiffre français, dont on a vu la fragilité, au chiffre italien, positif (0,3 %) pour la première fois depuis trois ans, et au chiffre espagnol[1. Ces trois pays représentent plus de la moitié du PIB de la zone euro.] (0,9 %), qui témoigne d’une reprise forte mais à partir d’une situation de dépression tout aussi forte. Cependant, l’Angleterre a ralenti[2. David Cameron, largement réélu, a peut-être bénéficié des derniers feux de la reprise anglaise.] (0,3 % seulement) et la surpuissante Allemagne a déçu (un malheureux 0,3 %).

La déception allemande vient de la faiblesse de ses exportations industrielles vers les États-Unis et l’Asie[3. Qui préfigure peut-être des ralentissements en cours dans ces grandes régions du monde.], mais aussi de la médiocrité de l’investissement. Dans ce domaine, l’Angleterre est aussi à la traîne, avec un taux d’investissement de ses entreprises parmi les plus bas des grands pays d’Europe. Enfin, l’Italie, qui affiche une baisse de 30 % de l’investissement par rapport au niveau d’avant la grande récession, s’attend à une nouvelle baisse en 2015, annoncée par les enquêtes effectuées auprès des chefs d’entreprise de la péninsule.

Pour finir, n’oublions pas la Grèce. Sans doute, avec une production à peine supérieure au quarantième de la zone euro, on aurait pu oublier le cas hellène. Mais la magie diabolique de l’euro fait que ce confetti économique compte bien autant qu’une économie majeure. Alors que les négociations pour le refinancement grec piétinent et que le FMI prend des dispositions préalables pour agir dans l’hypothèse d’un défaut de paiement d’ici à juillet prochain, on apprend que l’économie locale a rechuté (deux trimestres négatifs consécutifs). Nos amis grecs sont promis à un été chaud, au propre comme au figuré.[/access]

Également en version numérique avec notre application :

*Photo : Wikipédia.org

Big is beautiful?

3

C’est une histoire à la fois surprenante et dérangeante qui est arrivé à Lindsay Averill. Cette jeune documentariste américaine a découvert l’élégance des internautes qui ne partagent pas certaines de vos idées : une sorte de rage gratuite et débridée.

A l’origine de cette histoire, une campagne de collecte de fonds sur un site américain de financement participatif : Kickstarter. Lindsay Averill voulait monter un long-métrage documentaire politique et engagé. Mais son projet ne faisait visiblement pas l’unanimité et, au lieu de billets verts, son auteur a reçu une pluie de message haineux.

D’abord sur son site, où les « commentateurs » en goguette l’ont aimablement informée de leurs légers désaccords : « Quand toute cette histoire sera finie, vous serez à genoux et demanderez pardon… »

Puis elle a eu la joie de recevoir un peu de courrier : en guise de « fan mail », des lettres de menaces de mort. On a même poussé l’attention jusqu’à appeler son mari au travail ainsi que toutes les personnes participant à son film.

Un artiste en herbe s’est alors emparé de la bande-annonce de son documentaire et l’a bidouillée pour la retourner contre elle. Cet internaute créatif, subtilement nommé « GodBlessAdolfHitler » y a intercalé des images racistes, antisémites, quelques clichés des tours jumelles et une diapositive légendée : « Les Noirs sont dangereux ».

Mais qu’avait donc fait cette jeune fille pour mériter ça ? Défendait-t-elle l’avortement, le mariage gay, le Ku Klux Klan ? Même pas. Son crime, impardonnable : avoir voulu défendre le droit à la différence des personnes en surpoids, dans un documentaire intitulé « Fatittude ». Son objectif, explique-t-elle, était tout simplement de montrer « comment la culture populaire favorise les préjugés et comment offrir des moyen alternatif de penser ».

Au-delà du lynchage numérique – malheureusement banal – qu’a subi notre jeune réalisatrice, il serait intéressant de s’interroger sur les raisons d’un tel déchaînement de haine à l’égard des gros. Alors que 60% des Américains sont ou se considèrent en surpoids, il semble qu’on ne puisse pas prendre leur défense comme on ne manque jamais une occasion de le faire pour les « minorités » noire, homosexuelles ou juive, entre autres…

Ce «féminisme» qui pisse à côté de la cuvette

287
féminisme congélation ovocytes PMA

féminisme congélation ovocytes PMA

Ce samedi 27 juin, LePlus de l’Obs publiait un article de la journaliste et féministe Peggy Sastre. « La congélation du sperme et des ovocytes est le futur de la reproduction, et c’est tant mieux », nous avertit le titre. Ça commence bien…

Dans ce billet, l’auteur évoque et défend la congélation des gamètes féminins et masculins dès le plus jeune âge (18 ans !). Un procédé conseillé par certains scientifiques et qui permettrait de concevoir des enfants à un âge honorable, sans avoir à subir les difficultés traditionnellement liées aux procréations tardives. Ces avancées scientifiques dont Mme Sastre se réjouit permettraient par exemple à des femmes de tomber enceintes tardivement avec les ovocytes de leur jeunesse…

Encore une merveille du progrès ! Offrir à des femmes accaparées par leurs études, leur vie professionnelle et leur combat pour la survie dans le monde civilisé, la possibilité de retarder indéfiniment leur grossesse sans avoir à tirer un trait sur la maternité, n’est-ce pas une superbe avancée de la science ?

Eh bien non, ça ne l’est pas. L’intention est peut-être louable mais le résultat est dangereux.

Nous vivons dans un contexte sinistré pour les aspirantes à la maternité. Une femme sur cinq avoue cacher sa grossesse au travail et près de la moitié vit cette période avec difficulté sur le plan professionnel. De nombreux patrons – qu’ils l’admettent publiquement ou non – n’embauchent pas de femmes susceptibles d’avoir des enfants. On ne compte plus celles qui se privent d’en faire un deuxième ou un troisième pour des raisons pragmatiques, connaissent les joies du surmenage ou décrochent in extremis un marmot à la quarantaine.

Face à ces difficultés, certaines font d’ailleurs un choix radical : de plus en plus de femmes renoncent à toute idée de descendance, échaudées par la perspective de la double journée et redoutant d’avance le chemin de croix qui se profile à l’horizon.

A l’inverse, de nombreuses femmes décident de rentrer au bercail : des Américaines brillantes et surqualifiées abandonnent leur carrière florissante pour devenir mères au foyer (phénomène que l’on nomme le « brain drain ») tandis qu’une Autrichienne sur deux souhaiterait rester à la maison pour s’occuper de ses enfants.

Chacune se choisit un chemin tant bien que mal : dans la société actuelle, bien souvent, il faut brader sa liberté ou sa maternité. Etre une mère présente mais dépendre d’un homme ou être une femme indépendante mais une mère absente, tel est le dilemme en vigueur de nos jours. A moins d’appartenir à la caste des bienheureuses qui exercent une profession indépendante ou peu contraignante sur le plan des horaires, il n’y a pas d’autre alternative : il faut sacrifier une part de soi. Et les cadavres qui jonchent la route du « Progrès » sont nombreux. Combien de femmes au foyer divorcées tardivement se sont trouvées condamnées à faire des ménages jusqu’à la fin de leur vie, car elles ont consacré cette dernière à leurs enfants et n’ont jamais pu cotiser pour leur retraite ? Combien de femmes ayant préféré subvenir elles-mêmes à leurs besoins que dépendre d’un homme ont dû sacrifier leur vie de mère ?

La condition maternelle est de plus en plus pénible dans un monde où les impératifs de productivité rentrent naturellement en conflit avec le dévouement, l’abnégation et la disponibilité qu’implique une maternité épanouie.

Alors pardonnez-moi, mais en tant que membre du beau sexe, je l’ai mauvaise quand je lis que la congélation des ovocytes ou du sperme est un progrès. C’est une porte en pleine figure, une claque magistrale, un crachat à notre visage que de présenter comme une mutation salutaire ce qui n’est qu’un nouveau moyen de nous éloigner, encore davantage, de ce que nous sommes depuis la nuit des temps et que nous entendons pour la plupart rester : des femmes.

Le fonctionnement de notre société rentre clairement en conflit avec nos besoins élémentaires. On nous impose alors des sacrifices qui relèvent de l’amputation. Et au lieu de réaliser combien cet ordre est injuste, de se révolter face à un système qui bride notre nature véritable et de lutter pour obtenir un modèle de société compatible avec nos aspirations spontanées, des femmes se battent pour… congeler leurs ovocytes ! Pire encore, elles le font sous couvert de liberté, persuadées de travailler activement à l’extension de nos droits, alors même qu’elles sont en train de collaborer à notre asservissement.

La difficulté que nous avons à identifier nos véritables ennemis est une chose fascinante. Nous sommes atteints d’un syndrome de Stockholm tenace et contagieux. Au lieu de crever un abcès, nous choisissons de bâtir une esthétique nouvelle fondée sur l’exaltation de nos verrues.

La « lutte contre les stéréotypes » (souvent tout à fait noble, au demeurant, tant il est vrai que la femme n’est pas toujours conforme à l’image qu’on veut bien en donner), engagée par certaines féministes dans un but de libération, procède souvent de la même aberration : pour affranchir les femmes, on leur demande de renier leur sexe, alors qu’il faudrait plutôt batailler pour que la société apprenne à devenir enfin plus juste avec celles qui représentent tout de même – au bas mot – la moitié de l’humanité.

L’acharnement de Najat Vallaud-Belkacem à instaurer un congé parental est le parfait exemple de ce féminisme qui pisse à côté de la cuvette : on autorise les parents d’un enfant à prendre six mois de repos supplémentaire à condition que le bénéficiaire soit le père, le but de cette réforme étant d’inciter les hommes à pouponner. Et ce alors que les psychologues et les scientifiques s’accordent à dire qu’un enfant, dans les premières années de sa vie, n’a besoin d’aucun référent masculin mais uniquement de sa mère, et que ce besoin est d’ailleurs réciproque. Voilà encore un exemple de cette bêtise enrobée de bons sentiments. Au lieu de réformer notre société pour permettre aux femmes d’être aussi des mères, on bricole un système où l’on demande aux hommes de faire un peu comme les femmes et aux femmes de faire un peu comme les hommes.

Le biberon est le symbole de cet égalitarisme ridicule : que le lait de vache soit inadapté à l’organisme humain et qu’un enfant ait besoin de celui de sa mère, spécialement conçu pour lui, cela n’émeut franchement pas Elisabeth Badinter et ses copines. Il fallait avoir la peau de l’allaitement, car c’était bien le seul moyen de permettre aux hommes de jouer les mères de substitution pour que les femmes puissent retourner au travail comme de bons petits soldats.

Si les ovocytes congelés nous sont maintenant servis comme le nec plus ultra du progrès, il est à craindre qu’on nous présente bientôt le recours aux mères porteuses comme une libération permettant aux femmes de déléguer leur grossesse à une autre, afin de ne pas en subir les conséquences sur le plan professionnel, et de corriger l’injustice sexiste de la nature en s’alignant sur la constitution des hommes qui, eux, ont la chance de ne pas être encombrés par un utérus. Comme nous avons transmis par le passé l’éducation des enfants aux nounous et aux crèches, nous parachevons l’entreprise de morcellement de la maternité. Sous couvert de liberté, encore une fois, et grâce au soutien d’intellectuel-le-s comme Peggy Sastre.

Que ces procédés de reproduction artificielle qui se normalisent depuis des années soient fortement plébiscités par de grandes entreprises comme Facebook et Apple, qui proposent de financer la congélation d’ovocytes de leurs employées, cela devrait suffire à nous éclairer sur ce qui se joue derrière ce « progrès ».

Ces gens-là se piquent d’aimer les femmes et de vouloir leur rendre la vie meilleure.

Non, vous n’aimez pas les femmes : vous leur demandez de se plier à des impératifs de production, de renier leur vraie nature pour correspondre aux caprices du marché du travail. Ce n’est pas cela, aimer les femmes. Aimer les femmes, c’est les aimer sans conditions. C’est les prendre telles qu’elles sont.

Face à un monde qui nous entrave et nous réprime, il nous faut revendiquer une féminité intégrale et mettre la société au pied du mur. Acceptez-nous, aimez-nous, défendez-nous ! Avec nos hormones, nos émotions et nos utérus. Autrement, inutile de vous fatiguer ! Nous nous passerons bien de la « libération » que vous avez à nous offrir.

*Photo : Wikipedia.org

Maintenir à tout prix la Grèce dans la zone euro?

99
Grèce euro dette

Grèce euro dette

« J’ai toujours considéré qu’une monnaie unique devrait être et ne pouvait être que le parachèvement de la réalisation d’une Union Economique et que de ce point de vue la création de l’Euro a été prématurée » expliquait le défunt prix Nobel d’économie Maurice Allais en 2005. En effet, il est absurde de vouloir doter d’une même monnaie des pays qui disposent d’une économie structurellement différente en termes de productivité du travail et du capital. Ce qui arrive aujourd’hui était donc inscrit dans les fondations de la zone euro et il est illusoire de croire que l’on pourra, sans grave dysfonctionnement, faire coexister durablement des pays comme la Grèce aux côtés de l’Europe du Nord, garante d’une plus grande orthodoxie budgétaire. Le problème dépasse ici les seules considérations économiques ; il renvoie avant tout à des cultures radicalement différentes, des modes de vie et de travail qui diffèrent selon qu’on côtoie les rives de la mer baltique ou que l’on habite aux confins de la Méditerranée. C’est pourquoi, on est en droit de s’interroger sur le degré de légèreté qui a présidé à l’admission de la Grèce au sein de la zone euro en 2001.

Il est de bon ton, aujourd’hui, de critiquer la Grèce pour avoir largement profité du système européen, trafiqué ses comptes publics, menti à la commission européenne, pratiqué la fraude fiscale généralisée, le clientélisme politique, la fraude aux subventions européennes, l’embauche déraisonnable de fonctionnaires ou encore l’achat public de matériel militaire en grande quantité à ses créanciers (hélicoptères et frégates multi-missions à la France, sous-marins U-214 à l’Allemagne). Tout cela est vrai. Mais rien de cela n’aurait pu arriver sans le laxisme des hauts fonctionnaires européens qui ont laissé s’installer sans réagir une telle situation. Comme le soulignait Renaud Girard au Figaro, « de 2001 à 2009, la Grèce s’est littéralement goinfrée de prêts internationaux, car elle n’avait jamais, de son histoire, connu des taux d’intérêts aussi bas. La Commission et le Conseil européen ont agi comme une municipalité qui aurait confié un débit de boissons à un alcoolique ».

La sortie de la Grèce de la zone euro comporterait « un risque de chaos absolu » pour l’économiste Philippe Dessertine, dont les propos reflètent ici la panique générale de la classe politique et médiatique devant l’abandon du dogme de l’euro obligatoire. On retrouve ici le vocabulaire catastrophiste utilisé par tous les eurobéats à l’endroit d’une réalité qui contrarie le sens de l’histoire qu’ils avaient eux-mêmes assigné aux peuples européens. Car, pour eux, l’euro est beaucoup plus qu’une monnaie unique : elle est dotée d’une charge affective irrationnelle qui renvoie aux utopies progressistes de paix entre les peuples et d’effacement des frontières, en nous introduisant définitivement dans une mondialisation heureuse. D’où la crispation actuelle de la classe politique, droite et gauche confondues, autour d’un fétichisme de l’euro brocardé comme le veau d’or des temps modernes. Or, l’euro n’est qu’une monnaie au service du développement des échanges. Quand il n’est plus bénéfique pour un pays, il faut s’avoir s’en détacher.

Dans le cas actuel, on ne peut nier qu’une sortie de la Grèce de la zone l’euro entraînerait une nette dévaluation de la drachme ainsi qu’une perte du pouvoir d’achat des Grecs de 30% à 50% selon Gilles Carrez, mais elle obligerait, en contrepartie, la Grèce à effectuer un certain nombre de réformes sans qu’elles lui soient dictées de l’extérieur. Car si la Grèce reprend pleinement en main son destin, elle ne vivra plus sous perfusion européenne et devra trouver en elle seule les ressources morales, politiques, économiques et financières qui assureront son plein développement. À cet égard, la Grèce dispose de nombreux atouts : berceau de l’Europe, elle conserve de prestigieux vestiges de son antique civilisation, orgueil d’une identité nationale toujours bien présente, bénéficie d’une situation géographique privilégiée, aux confins de la Méditerranée et au carrefour de l’Europe et de l’Asie, d’une agriculture florissante qui explique l’importance du secteur agro-alimentaire, et est dotée d’une myriade d’îles dont le climat, la végétation et le relief suscitent l’admiration du monde entier et garantissent une très forte fréquentation touristique. Enfin, après une période de restructuration, la Grèce pourrait profiter d’une monnaie faible pour gagner des parts de marché à l’export.

Du côté européen, aucun scenario de chaos en perspective : la dette grecque, qui était principalement détenue par des établissements bancaires privés, a été transférée à partir de 2010 vers le Fonds européen de stabilité financière (FESF), devenu aujourd’hui le Mécanisme européen de stabilité (MES), si bien qu’elle est aujourd’hui à plus de 70% entre les mains de créanciers publics (le FMI à hauteur de 10%, mais surtout les États européens, directement ou par le biais du MES, ou bien encore la BCE) et qu’il n’y a donc aucun risque de contagion vers les banques privées européennes, comme cela pouvait être le cas en 2010. Le seul impact pour l’Europe concerne la dette publique de chaque pays européen qui augmentera au prorata de cette créance désormais insolvable et inscrite en perte au budget de chaque pays créancier, qui devra donc recapitaliser sur ses propres deniers une somme du même montant. Au final, c’est le contribuable qui paiera l’ardoise : d’abord celui d’outre-Rhin, puisque l’Allemagne détient une créance de 60 milliards d’euros, mais aussi le contribuable français, pour qui l’effort supplémentaire représente 40 milliards d’euros, soit 600 euros par Français, qui s’ajoute à la dette publique actuelle de 31 515 euros par habitant.

On a beau jeu de pleurer sur le sort des Grecs. Le peuple grec, bien sûr, mérite toute notre compassion, surtout qu’il n’est pas responsable de l’incurie de ses dirigeants. Mais qu’on n’aille pas donner des leçons d’égoïsme aux Européens qui ont déjà effacé 50% de la dette privée grecque en 2012, soit 100 milliards d’euros, et qui ne seront probablement jamais remboursés de leur créance actuelle ! Affirmer, comme le font certains en France, qu’il faudrait à nouveau restructurer voire annuler la dette grecque sans exiger de réformes significatives en contrepartie, relève d’un comportement totalement irresponsable. D’abord, c’est profondément injuste à l’égard des pays qui ont engagé des réformes courageuses – et parfois douloureuses –, sans jamais obtenir une restructuration de leur dette. Ensuite, c’est envoyer un très mauvais signal à l’endroit de pays, qui, comme la France, rechignent à assainir leurs finances publiques. Finalement, c’est donner une prime au laxisme au détriment des bons élèves. Il est vrai que la dette publique grecque, qui s’élève aujourd’hui à 320 milliards d’euros, soit 175% du PIB, est insoutenable et que l’on voit mal comment l’on pourrait continuer à maintenir les Grecs sous perfusion européenne. Il n’y a donc pas d’autre solution honorable que d’accompagner la Grèce vers une sortie de l’euro.

Le risque de contagion aux autres pays européens est, somme toute, assez limité, puisqu’au sein des « PIGS » (Portugal, Italie, Grèce et Espagne), particulièrement exposés, seule la Grèce n’a pas engagé de réformes significatives. En Italie, en Espagne comme au Portugal, les efforts consentis commencent à porter du fruit. De plus, ces pays ne voudront, en aucun cas, connaître le sort humiliant et douloureux de la Grèce.

Le dernier plan de réformes qu’a rejeté le gouvernement grec comportait des réformes que tout pays européen devrait adopter, s’agissant notamment du relèvement de l’âge de départ à la retraite. François Hollande ferait bien de mettre en œuvre, au sein de son propre gouvernement, des réformes qu’il tente mollement de proposer sur la scène internationale, laissant le leadership des négociations à Angela Merkel. Ainsi, la France, dont la dette s’élève aujourd’hui à 97,5% du PIB, éviterait de se retrouver un jour dans la même situation que la Grèce…

Grèce euro dette

*Infographie : © AFP G. Handyside/J. Storey, jfs/pld/tsq

*Photo : Pixabay.com

Bac: le niveau (des notes) monte

30

Cette année encore, on va exhorter les correcteurs du baccalauréat à gonfler les notes des élèves. Les IPR, qui refusent de voir leur académie se retrouver avec un nombre de reçus inférieur à la moyenne nationale, imposeront des barèmes aberrants. Par exemple, toutes les questions faciles seront sur notées et les difficiles sous notées. On accordera des points non mérités en invoquant des prétextes contraires au bon sens, qui frisent souvent le ridicule.

Dans son dernier article, Jean-Paul Brighelli a invité les professeurs à ne pas se soumettre. Je crains, me basant sur ma propre expérience, qu’il ne soit pas entendu. Certes, beaucoup d’enseignants ne manquent pas en maintes occasions de se plaindre des pressions qu’ils subissent pendant les corrections. Mais, curieusement, quasiment aucun n’ose le moment opportun exprimer son désaccord. J’en ai fait  la douloureuse expérience, me retrouvant seul contre tous à m’insurger.

Quelles sont les différentes attitudes qu’adoptent les correcteurs lors des commissions de barème ? Il y a d’abord les peureux qui craignent de se heurter à leur supérieur hiérarchique direct. Ils n’ont pas envie de voir l’inspecteur débarquer dans leurs classes. Suivent les compassionnels qui estiment qu’il est bon pour l’élève, qu’il le mérite ou pas, d’obtenir son diplôme. Ils ne rechignent à aucune compromission. Nombreux sont aussi les bobos qui, fidèles aux doctrines égalitaristes, n’ont rien à redire à une politique qu’ils estiment compatible avec leurs opinions. Viennent ensuite les paresseux qui ont peur qu’on leur demande, lors de la réunion d’entente, de reprendre toutes leurs copies. Ils sont rejoints par les résignés qui ajoutent que de toute façon, rien ne sert de râler puisqu’en dernier ressort l’inspecteur tranchera, arrivant à ses fins.

Tous ces comportements me semblent profondément coupables. Un professeur est un fonctionnaire au service de l’état. Il a pour devoir d’enseigner du mieux qu’il le peut et d’évaluer honnêtement ce que les élèves ont appris avec lui. Il est regrettable que de petits chefs utilisent leur pouvoir pour les entraîner dans des manœuvres indignes. On masque ainsi à la nation entière la réalité du niveau atteint par les candidats, et le bilan catastrophique d’une politique éducative qui, depuis quarante ans, forme de moins en moins bien les jeunes du pays.

Ce mensonge organisé a des conséquences désastreuses. D’abord pour l’élève à qui on fait croire qu’il a les aptitudes suffisantes pour suivre des études supérieures et que l’on dirige vers un échec cuisant. Ensuite pour les finances publiques qui doivent supporter le coût de formation d’étudiants inaptes. Ce gâchis ne mène à rien d’autre qu’à l’accroissement du nombre de déçus et de chômeurs.

Syrie: contre Daech, les Etats-Unis forment… 90 combattants

52
syrie daech etats unis jordanie

syrie daech etats unis jordanie

On nous avait promis des bataillons de rebelles syriens laïques ou «islamistes modérés» combattant à la fois l’Etat islamique et Bachar Al-Assad. Certes, le moindre petit stratège de guerre nourri au lait de Clausewitz et Jomini sait combien il est difficile de se battre sur deux fronts, mais les diplomates occidentaux font peu de cas des réalités militaires. Ainsi, dans l’esprit de John Kerry comme de Laurent Fabius, le régime de Damas n’ayant plus droit de cité sur cette terre, il convient de financer et d’armer ce qui reste d’Armée syrienne libre et ne fraie pas encore avec la succursale locale d’Al-Qaïda (Front Al-Nosra).

L’été dernier, la Maison Blanche avait débloqué la bagatelle de 500 millions de dollars pour former et salarier des jeunes modérés. Une porte-parole du Pentagone explique que ces volontaires intrépides toucheront entre 250 et 400 dollars suivant leur rang et leurs compétences. Une véritable ruée vers le billet vert mise à la portée de ces jeunes syriens.

Le but de ce programme est de former 5 400 combattants par an. Mais, d’après le site US News, les Etats-Unis n’ont réuni que… 90 apprentis-guerriers en Jordanie. Officiellement, l’armée américaine a revu ses objectifs à la baisse mais continue affirmer que 3 000 militaires peuvent être formés d’ici la fin de l’année. En privé, ses responsables reconnaissent qu’il est difficile d’inverser la courbe de recrutements…

Non seulement ce réjouissant programme d’entraînement ne séduit pas grand-monde, mais les rares  bras cassés qui se proposent sortent souvent de la course dès le premier examen. Quand bien même ils passent cette épreuve avec succès, la plupart de ces aspirants rentrent à la maison pour cause de passé peu glorieux ou d’autres problèmes personnels aussi rédhibitoires que des affinités salafistes.

Quant aux quelques combattants sérieux, ils voient cette histoire d’un assez mauvais œil. Eux ne se concentrent pas sur Daech, leur ennemi principal reste le régime de Bachar Al-Assad contre lequel ils combattent depuis plusieurs années. Malgré les crimes de l’Etat islamique, ces recrues préfèrent s’attaquer au pouvoir en place. Certains poussent même le vice jusqu’à refuser d’informer leurs alliés yankees. Abdul-Jabbar Abu Thabet, chef d’un groupe modéré, le Bataillon d’Alep, auquel les Américains font les yeux doux, a refusé de leur donner les noms de ses combattants.

Comme la vieille entreprise de papa qui se fait doubler par les start-ups, les Etats se font doubler par les sabreurs d’Alep et les douze salopards de Daech. On aura une petite pensée pour la centaine de combattants qu’on enverra au front comme chair à canon.

Pour les choses sérieuses, il faudra attendre. Hormis une poignée de mercenaires chrétiens ou kurdes, n’est pas près de voir se constituer des brigades internationales anti-djihadistes, sinon dans les rangs des milices chiites irakiennes ou libanaises pro-iraniennes, dont Myriam Benraad a décrit quelques-unes des exactions ici.

On aura beau se récrier devant les crimes de l’Etat islamique, l’impuissance occidentale reste patente. Eh oui, avant de ricaner, souvenons-nous que des vies sont en jeu.

*Photo : Julian Fong.

Réforme du collège: la leçon allemande

19
allemagne ecole lander

allemagne ecole lander

Dans la mêlée confuse engendrée par la réforme du collège portée par Najat Vallaud-Belkacem, ses partisans comme ses détracteurs n’ont guère éclairé le débat en invoquant des expériences étrangères, bien au contraire. Alors que l’on ne cesse de brandir le modèle allemand à tout propos, et hors de propos, pour dénoncer notre incapacité à maintenir nos industries, à faire prospérer nos exportations, voire à extirper notre gauche de ses oripeaux marxistes (ah ! Bad Godesberg !), on évite de regarder outre-Rhin lorsqu’il existe, là bas, quelques idées bonnes à prendre. Les modèles finlandais, coréen (du Sud !) ou canadien ont été convoqués par les amis de Mme Vallaud-Belkacem pour prouver que le collège unique de la 6e à la 3e n’était pas un obstacle à l’obtention d’excellentes places dans l’étude PISA de l’OCDE. Ils oublient de mentionner que d’autres pays performants, comme Hongkong, Singapour ou Taïwan caracolent en tête de ce classement avec un système dual dans le premier cycle du secondaire, à dominante soit générale, soit professionnelle. On passe également sous silence que, même dans les pays rassemblant tous les élèves entre 11 et 16 ans dans le même type d’établissement, les meilleurs d’entre eux se voient offrir des enseignements plus poussés dans des matières comme les langues vivantes, langues anciennes ou matières artistiques, pendant que leurs camarades en difficulté tentent de combler leurs lacunes dans les matières fondamentales.

L’idéologie égalitariste qui conduit à éliminer ce qui marche, comme les classes bilingues et européennes, est justifiée par une analyse biaisée de la situation actuelle : si le collège français marche mal, nous dit-on, et accroît les inégalités sociales au lieu de les corriger, c’est que son fonctionnement est perverti par l’introduction, en son sein, de filières cachées, rétablissant en douce la ségrégation sociale.[access capability= »lire_inedits »] Il faut vraiment avoir l’esprit tordu pour prétendre que priver les bons élèves – quel que soit leur milieu d’origine – des apprentissages dont ils pourraient bénéficier aurait pour conséquence l’élévation du niveau de ceux qui sont actuellement en échec ! On remarquera que l’argumentaire développé par la même Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre du Droit des femmes, au moment de la querelle du mariage gay – « Cette loi n’enlève rien à personne !» – ne saurait être appliqué à la réforme du collège. La réforme enlève bel et bien des services éducatifs à ceux qui pourraient en tirer profit, pour les transférer vers d’autres dont on peut douter du bénéfice qu’ils vont en obtenir : qui peut affirmer sérieusement que l’étude de l’allemand, dès la 5e, par des jeunes en délicatesse avec la pratique du français basique, contribuera à les tirer d’affaire ? Les sceptiques sont aussitôt accusés de vouloir réserver les langues anciennes et la langue de Goethe à des happy fews et à en priver les enfants des classes populaires (entendez les immigrés). Ces matières deviendraient alors des « marques », à l’image des fringues hors de prix dont sont censés se vêtir les rejetons des beaux quartiers… Sauf qu’il ne suffit pas de sortir la monnaie pour les acquérir, mais que cela nécessite un certain effort, non seulement des « apprenants », mais également de leurs ascendants pour les inciter à se colleter avec les déclinaisons, conjugaisons et autres coups de vice grammaticaux de ces disciplines…

Le seul à avoir mis les pieds dans le plat et révélé la nudité de l’empereur éducatif rhabillé par Mme Vallaud-Belkacem et ses petites mains sociologistes et pédagogistes, c’est Bruno Le Maire. Il n’est pas indifférent que ce dernier soit à peu près le seul homme politique de premier plan, en France, à connaître de première main, en version originale, la langue et la civilisation de nos voisins d’outre-Rhin. Sa critique du collège unique, vache sacrée à gauche comme à droite, se fonde sur deux décennies de débats, parfois très vifs, en Allemagne. La querelle mettait aux prises les partisans du collège unique (Gesamtschule) et ceux du système dual, où coexistent le Gymnasium, lycée classique conduisant au baccalauréat (Abitur), puis à l’Université, et la Realschule, conduisant à un diplôme de fin d’études secondaire spécifique, à dominante technologique (Fachhochschulereife), permettant d’accéder aux écoles supérieures techniques ou à l’apprentissage en alternance. À la différence du débat français, qui reste purement théorique, puisque le système est, en principe, uniforme à l’échelle nationale, la discussion allemande pouvait être tranchée par la méthode expérimentale chère aux physiciens. L’organisation de l’enseignement étant de la compétence des Länder, chacun d’entre eux dispose d’une autonomie très large pour mettre en œuvre les systèmes lui paraissant les plus aptes à répondre aux besoins des élèves, des parents et de l’économie locale. Les théories en concurrence étant fortement connotées idéologiquement et politiquement, les Länder dominés par la gauche (sociaux-démocrates et Verts) tentent (sans y parvenir totalement) de remplacer le système dual par la généralisation des Gesamtschule, alors que ceux où la droite est majoritaire maintiennent le système dual traditionnel. Le choc causé, au début des années 2000, par les piètres performances de l’Allemagne dans les classements internationaux évaluant les acquis des élèves conduit à une remise à plat de l’ensemble du système. Il apparaît alors que les performances en mathématiques et en expression écrite et orale de l’ensemble des élèves, toutes origines sociales confondues, sont meilleures dans les endroits pratiquant le système dual, y compris pour ceux issus des milieux défavorisés, que pour ceux fréquentant les Gesamtschule. Ce constat donne un coup d’arrêt à la démolition du système dual, et même dans les endroits où la situation démographique impose le regroupement des élèves dans un seul établissement, des filières différenciées sont instaurées. Une attention particulière est donnée aux établissements accueillant une forte proportion d’élèves issus de l’immigration – les statistiques ethniques, qui ne sont pas taboues en Allemagne, permettent de mettre en œuvre des dispositifs spécifiques pour améliorer leur intégration : création d’écoles maternelles dans les quartiers où ils sont concentrés (l’enseignement préscolaire est le parent pauvre du système allemand), pédagogies adaptées, relations intenses avec les familles, implication des entreprises, invitées à attirer ces jeunes vers des métiers d’avenir. Des pratiques éducatives adaptées sont expérimentées, puis généralisées pour un public de jeunes « avec arrière plan migratoire », comme on désigne, en Allemagne, les élèves issus de milieux étrangers à la Leitkultur, la culture majoritaire de la population. On est coulant sur le port du voile islamique – la laïcité n’est pas la tasse de thé de ce pays concordataire – mais intransigeant sur l’inculcation des bases communes de la culture allemande, en termes de savoirs comme de morale courante. L’objectif n’est pas d’amener 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat, mais 100 % de cette même classe d’âge à l’employabilité. Le système dual est tempéré par l’existence, à tous les niveaux, de passerelles permettant à des jeunes révélant tardivement leurs dons et leurs aptitudes de rejoindre des filières plus pointues, en rattrapant l’Abitur par des voix parallèles, y compris lorsque l’on est déjà engagé dans le monde du travail (zweiter Bildungsweg). Quelques exemples de hauts dirigeants de grandes entreprises allemandes parvenus au sommet sans avoir suivi la voie royale du Gymnasium et des grandes universités constituent une motivation supplémentaire pour ceux qui veulent entreprendre l’escalade ardue de l’échelle sociale.

C’est dans cet esprit que Bruno Le Maire a formulé sa proposition de « collège différencié », au sein duquel les enseignements techniques seraient revalorisés, et proposés à ceux qui « s’ennuient » en classe. Mais cette fine mouche politique a soigneusement évité de citer la source de son inspiration, pour ne pas se faire traiter de caniche de Merkel par des génies du style Mélenchon. Il ne fait, en réalité, que suivre l’exemple d’Ernest Lavisse, qui alla étudier, sur le terrain, les secrets de la victoire prussienne lors de la guerre de 1870-1871, et découvrit que le système d’éducation bismarckien était un facteur majeur de la montée en puissance du Reich. Ce qui valait hier dans l’affrontement militaire est aisément transposable à la guerre économique.[/access]

Également en version numérique avec notre application :

*Photo : Michael Probst/AP/SIPA. AP21630993_000003.

Grèce: un referendum, et après?

277
grece referendum crise tsipras euro

grece referendum crise tsipras euro

Heureusement qu’Alexis Tsipras n’est pas une femme ! Son sexe, supposé fort, permet de poser sans craindre les foudres des Chiennes de garde une question pourtant simple : quand Alexis Tsipras dit non, que veut-il dire vraiment ?  Son « non » est-il une sorte de « oui mais » ? Car, si on ne sait pas encore comment les citoyens grecs vont répondre à la question que leur pose leur gouvernement, et bien qu’il s’agisse d’un simple « oui » ou « non », on peut déjà deviner les termes du débat de lundi matin : que voulaient vraiment dire les Grecs ? S’ils votent oui, Tsipras va-t-il prendre le premier avion pour Bruxelles pour accepter ce qu’il a refusé samedi dernier ? Il faudrait être naïf pour le croire. Et si, au contraire, les Grecs répondent « non » au referendum, jusqu’où le Premier ministre grec pense-t-il pouvoir faire monter les enchères ? On risque d’y voir encore moins clair le lendemain du referendum. Et ce, pour une raison simple : le vrai problème, c’est-à-dire la sortie de la Grèce de l’euro, est toujours esquivé. En Grèce, à en croire les médias, pour beaucoup de citoyens, voter « non » ne veut pas dire « sortir de l’euro ». Or, aujourd’hui cela semble être la seule solution valable, à condition que… les autres pays de la zone euro l’acceptent.

Une sortie « sèche » de l’Euro serait très périlleuse, socialement et politiquement tout autant qu’économiquement. D’un point de vue économique, les bénéfices de la dévaluation de la monnaie grecque arriveraient très lentement et de manière extrêmement inégale. Une pénurie terrible en devises « dures » rendrait la vie d’une grande majorité de Grecs encore plus difficile qu’aujourd’hui et pour longtemps. Pas besoin de faire un dessin, on peut facilement imaginer les problèmes d’approvisionnement en pétrole, en blé ou en médicaments, pour ne mentionner que les besoins les plus évidents. Avant que la Grèce ne devienne « l’atelier de l’Europe » et que sa croissance redémarre, le pays subira une régression extrêmement brutale. Quand bien même les choses commenceraient à s’améliorer, l’économie grecque restera longtemps pénalisée par son défaut de paiement et son accès au crédit sera très limité. Quant à la dimension socio-politique d’une telle traversée du désert, il suffit de connaître l’histoire grecque contemporaine pour prendre la mesure des multiples risques auxquels s’exposerait cet Etat faible qui a connu la guerre civile, la dictature militaire et la guerre tout court. Ces dangers ne se limiteront pas à la Grèce. Comme nous l’avons vu avec l’écroulement des Etats arabes, en cas d’incendie dans la  maison du voisin, le feu ne respecte pas le cadastre : ses flammes se propagent en faisant fi du droit et des accords internationaux.

La seule façon de limiter les dégâts est d’assurer à la Grèce un accès au crédit selon des critères politiques – et non économiques. Autrement dit, suspendre la Grèce de la zone euro mais continuer à lui prêter de l’argent dans des conditions favorables. Ce scénario (développé par Stéphane Montabert ici) éviterait un retour à une monnaie nationale, opération coûteuse et compliquée, mais exigerait l’instauration de l’état d’urgence économique : limitation des retraits en espèces, émission par l’Etat des reconnaissances de dettes pour régler certaines dépenses intérieures (l’Etat les accepterait dans ses guichets pour le paiement des impôts par exemple). Les Grecs vivraient sous un régime de semi-liberté économique, comme ce fut le cas pour beaucoup d’Européens après la guerre. Mais la décision de réintégrer l’euro ou de larguer définitivement les amarres serait déconnectée de la crise actuelle, ce qui atténuerait considérablement les difficultés à venir. Seul problème : cette solution devrait être négociée avec les dix-huit autres membres de la zone Euro, ce qui rappelle un vieux proverbe : pour bien divorcer, il faut bien se marier… mais dans ce cas, pourquoi divorcer ?

Photo : Petros Karadjias/AP/SIPA. AP21758346_000086.

Le gouvernement français a peur des taxis

38
taix uberpop londres darbera

taix uberpop londres darbera

Richard Darbéra est historien, chercheur au CNRS et auteur d’Où vont les taxis ?.

Ludovic Fillols. Les récents incidents impliquant chauffeurs de taxi ne sont pas le premier conflit entre cette corporation et l’Etat. Pourtant, la loi française étouffant presque toute concurrence semble particulièrement favorable aux intérêts des taxis. Comment expliquer ces rapports particuliers entre les taxis et le pouvoir en France ?

Richard Darbéra. Le gouvernement français, contrairement à ceux des autres pays, redoute les taxis. En conséquence, il a été amené à maintenir des conditions légales non adaptées aux conditions réelles. Or, plus on retarde l’ajustement, plus les bouleversements risquent d’être grands. Faute d’avoir procédé par touches tous les dix ans, on  risque de voir toutes les digues s’effondrer pour la première fois depuis cinquante ans.

Que s’est t-il passé il y a cinquante ans ?

En 1955, un décret avait réactivé une distinction ancienne entre voitures de petite remise et voitures de grande remise, ces dernières étant des « voitures de tourisme de luxe » conduites par le propriétaire ou son préposé, suivant des conditions fixées à l’avance entre les parties. Or, contrairement aux voitures de petite remise qui, comme les taxis, relèvent du ministre de l’Intérieur, les voitures de grande remise relèvent du « ministre des travaux publics, des transports et du tourisme ». Jusqu’aux années 1970 et la démocratisation du téléphone, cette cohabitation n’a pas posé de problème.

Avec un téléphone dans chaque foyer, il n’était plus besoin d’aller chercher ces voitures dans leur remise. Les taxis ont vu le danger de cette nouvelle concurrence, et ont protesté contre le développement rapide des petites remises, mais c’est en France qu’ils ont été particulièrement bien écoutés. A l’époque, il était possible de garder la différence qui existe entre la voiture de remise et le taxi. Le taxi gardait le monopole de la rue par le biais du maraudage. Cela n’a pas été le cas. En effet, depuis plus de 30 ans, les ministres de  l’Intérieur successifs se sont appliqués à faire quasiment disparaître les voitures de petite remise.

Plusieurs économistes ont depuis recommandé de libérer la petite remise avec par exemple l’introduction d’une sorte de « radio-taxi » comme c’est le cas à Londres. La « décision n°210 » du rapport Attali en est l’exemple le plus récent. Mais début février 2008, après trois jours de manifestations des taxis dans plusieurs villes de France, le gouvernement a rapidement enterré cette proposition. Le gouvernement, dans l’intérêt des Français, aurait dû imposer la réforme. Mais du point de vue des taxis, ils ont bien fait de refuser les réformes Attali. Le vrai problème, c’est qu’ils n’ont pas anticipé le risque d’effondrement d’un système figé depuis trop longtemps. Ils auraient dû considérer la reculade du gouvernement comme un répit pour se moderniser, améliorer la qualité du service, et accepter une augmentation progressive de leur nombre pour rattraper le retard accumulé.

Toutefois, l’histoire ne s’arrête pas là. En effet, le décret du 18 mai 2007 relatif à la composition du premier gouvernement Fillon, déplace la direction du tourisme du ministère des transports vers le ministère des finances. Deux ans plus tard, par la modification de quelques paragraphes dans le Code du Tourisme, la législation des voitures de grande remise a été « modernisée » en prenant le nom de « voiture de tourisme avec chauffeur ou VTC ». Cette réforme est entrée en vigueur le 1er janvier 2010. Ces textes ont largement modifié le secteur du transport de tourisme en simplifiant l’accès à la profession. Bien que très discrète, cette réforme n’est pas passée inaperçue, et l’activité a connu une expansion rapide. Ainsi, par un habile tour de passe-passe, le législateur venait de ressusciter une forme de petite remise, mais une petite remise hors d’atteinte du ministre de l’Intérieur.

Concrètement, comment ce monopole a-t-il été maintenu ?

Deux raisons assuraient le monopole des taxis : l’existence de tarifs administrés et celle d’un numerus clausus. Avec les applications pour smartphones, les raisons de réguler le marché ont disparu car grâce à la géolocalisation des véhicules, il n’y a plus besoin de héler le taxi. De plus, on connaît le tarif à l’avance avec les VTC. Ces technologies permettent la création de ce que les économistes appellent « un marché parfait » où toute l’information est disponible rapidement pour tout le monde et où la concurrence peut fonctionner. Le contrôle est automatique grâce au mécanisme des notes. Si un taxi se comporte de façon scandaleuse, théoriquement la police lui retire sa licence. Un chauffeur de VTC qui n’est pas correct se retrouve sans clients.

Justement, dans le cadre du débat des critiques, notamment populaires, ont été émises à l’encontre des taxis. Quelle est aujourd’hui la principale lacune des taxis français ?

Le problème des taxis est un problème de qualité du service. C’est ce que ce que montre le fait que lettre ouverte de Maxime Coulon sur Facebook soit devenue virale. Un artisan boulanger qui fait du mauvais pain n’aura plus de clients. Un artisan taxi qui rend mauvais service, même très mauvais service, aura toujours des clients. Cela vient du fait qu’avec 20 000 taxis parisiens, la probabilité de retomber sur le même client est quasiment nulle. Le taxi n’a aucune incitation à être correct sauf par goût du métier. Et l’expérience montre que tous n’ont pas cette vocation.

Cette piètre qualité s’explique, de plus, par la quasi-inexistence du contrôle qualité. En théorie, la qualité du service est contrôlée par la préfecture de police. Mais c’est un contrôle en grande partie impossible à mener. Un taxi qui se soustrait à l’obligation légale de prendre un client ne risque quasiment rien. La préfecture fournit un formulaire, reçoit les plaintes qu’il traite en six mois… Le contrôle de qualité est donc peu efficace et sans comparaison avec les systèmes de notation en temps réel des VTC.

Pourquoi n’y a-t-il pas UberPop à Londres alors que c’est son introduction sur le marché parisien qui bouleverse la situation française?

Il n’y a pas d’UberPop à Londres parce qu’il n’y a pas de pénurie de chauffeurs de VTC organisée par le gouvernement ! La loi Thévenoud a mis une barrière à l’entrée de la profession en exigeant une formation bidon de 250 heures. Bidon parce qu’il n’y pas d’examen à la fin mais cette formation est vendue entre cinq et six mille euros aux candidats. Pour des gens au chômage, c’est un investissement difficile.

À Londres, le « Transport for  London », organisme public local responsable des transports en commun de la capitale, ne fait payer que des frais de dossier, mais en revanche s’assure d’un casier judiciaire vierge et de l’absence de contravention pour infraction grave (excès de vitesse, alcoolémie, etc.). Rien de tel en France. C’est même Uber qui a choisi de se préoccuper du casier judiciaire de ses chauffeurs tout en admettant que ceux-ci pouvaient produire des faux car Uber ne dispose pas de moyen de vérification.

L’erreur stratégique était de n’avoir pas mis à profit les perches tendues par les propositions du rapport Thévenoud. Dans une première mouture, la loi Thévenoud, faisait obligation pour les taxis d’être géolocalisés, comme le sont les taxis de New York, afin qu’ils puissent bénéficier d’applications concurrentes de celles des VTC. Ils n’ont pas accepté. Mais par là même, ils se sont privés d’un outil qui leur aurait permis de les concurrencer. Ils l’auraient fait avec un avantage certain du seul fait de leur nombre, pour l’instant, bien supérieur à celui des VTC.

Dans le conflit qui oppose aujourd’hui Uber et les autres services semblables aux syndicats des taxis artisans, au-delà de la question juridique et technique, où, selon vous, se trouve l’intérêt général ?

L’intérêt général, dans ce cas-précis, c’est la recherche d’un équilibre entre l’offre et la demande. Les consommateurs veulent des voitures propres, des gens sympathiques, qui viennent quand on en a besoin. Les taxis ne sont pas toujours propres, pas toujours sympathiques et ne sont pas là quand on a besoin d’eux.

Pour assurer le contrôle qualité des taxis, les centraux téléphoniques sont le seul outil existant. La centrale téléphonique de G7 enregistre les plaintes et a plutôt intérêt à assurer la satisfaction des clients. Mais très peu de clients se donnent le mal de se plaindre pour un manque de courtoisie ou un refus de prise en charge. Alors qu’Uber exerce un contrôle permanent grâce au système de notation des courses par le client. Avec une note en dessous de 4, on sort de leur registre. L’intérêt de la population est d’avoir un service de qualité qui n’est possible qu’avec les applications, d’avoir de l’emploi et d’avoir une demande satisfaite (5 à 16 fois moins de chauffeurs à Paris qu’à New York ou Amsterdam). Il y a une pénurie et il y a donc des emplois en jeu. L’intérêt général c’est de développer cette activité.

Que faire avec ceux qui se sont lourdement endetté pour acheter une licence ?

L’idéal serait que l’Etat rachète. Mais c’est très compliqué et l’Etat est impécunieux. En Irlande, où c’est le juge qui a mis fin au numerus clausus (jugé inconstitutionnel), du jour au lendemain, la valeur de la licence à Dublin est tombée de 140 000 euros à zéro… pire encore, le jugement de la Haute Cour et la loi qui a supprimé le contingentement avaient bien précisé que la perte de valeur des licences ne pouvait légalement – ni ne devait – donner droit à compensation.

En fait, certains propriétaires de licences ont pu recevoir une compensation partielle sous la forme d’un remboursement de trop-perçu d’impôt. La loi de finance de février 2001 a en effet autorisé les chauffeurs de taxi propriétaires d’une licence, et d’une seule, à déduire rétroactivement de leurs revenus déclarés sur cinq années consécutives l’amortissement de leur achat à raison de 20% par an. Pour un taux d’imposition de 26% en vigueur à l’époque, cela revenait à rembourser en tout 26 000 euros au chauffeur de taxi qui aurait payé́ sa licence 100 000 euros; à condition, bien sûr, qu’il ait déclaré des revenus d’activité suffisamment élevés pour avoir payé́ chaque année plus de 5 200 euros/an d’impôts sur le revenu. On ne connaît pas le montant de la dépense fiscale que cette mesure a couté au Trésor, mais on peut penser qu’elle ne représentait que quelques pour-cent de la valeur totale des licences que la dérégulation avait fait évaporer.

En février 2002, la situation de détresse de certaines personnes qui avaient placé leurs économies dans l’achat de licences a cependant conduit le gouvernement à nommer le Taxi Hardship Panel, un comité́ de sages pour étudier la nature et l’étendue des difficultés financières rencontrées par ces personnes, et pour recommander des critères d’attribution d’aide.

Le comité́ a reçu et étudié́ plus de 2 000 requêtes. Au terme de cette étude, le rapport du comité́ a recommandé́ la création d’un régime de paiements au bénéfice des titulaires de licences de taxi qui entraient dans l’une des six catégories dont le comité́ estimait qu’elles avaient subi des «difficultés financières personnelles extrêmes» découlant de la libéralisation des taxis. Les paiements allaient de 3000 à 15000 euros selon la catégorie de difficultés en cause.

Au terme du programme, en septembre 2004, un peu plus de 1500 personnes avaient reçu une aide moyenne de 11500 euros, dix fois moins que le prix atteint par les licences à Dublin juste avant le décontingentement. On notera que contrairement à une légende entretenue par certains économistes français, l’Etat n’a pas racheté́ les licences, il a seulement accordé un dédommagement, au reste très partiel, à un peu plus d’un tiers des anciens propriétaires de licences. Le coût total de l’opération (17,5 millions d’euros) était largement inférieur au produit de la vente des 10000 nouvelles licences au prix de 6000 euros chacune.

Ou vont les taxis

Price: ---

0 used & new available from

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21755607_000010.

Pologne : Être une mère féministe, c’est pas si facile…

1
pologne feminisme inegalites

pologne feminisme inegalites

Imaginons l’inimaginable. Par exemple, des féministes admettant que la plupart des Françaises se préoccupent d’autres sujets que l’abolition de la prostitution et l’extension de la PMA aux couples homosexuels. Ou faisant leur autocritique publique dans les médias. Ou encore expliquant dans une tribune qu’il ne sert à rien que les femmes accèdent au pouvoir si, une fois au sommet, elles s’emploient à mener une « politique machiste », c’est-à-dire insensible aux problèmes réels de la majorité des femmes. Cette remise en cause inconcevable en France à l’heure actuelle s’est pourtant produite en Pologne. Incroyable mais vrai : les féministes locales – du moins une de leurs factions – ont procédé à un examen de conscience et avoué s’être trompées sur quelques questions essentielles. Et l’on se prend à rêver que cette rafraîchissante agitation d’idées traverse les frontières pour venir un jour contaminer les militantes d’Osez le féminisme !

En Pologne, tout est parti d’une question très simple, que les féministes françaises n’ont pas (encore ?) osé formuler : pourquoi les femmes, profondément attachées aux acquis du féminisme, rechignent-elles à se déclarer elles-mêmes féministes ? Pour ceux qui l’ignorent, précisons qu’il s’agit là d’une atteinte à un tabou puissant. Car, jusqu’à présent, les féministes – et pas seulement polonaises – considéraient que toutes les femmes souscrivent naturellement à l’idéologie féministe, de préférence radicale, bien que certaines d’entre elles ne le manifestent pas. La veille de la Journée internationale de la femme est alors paru, dans un supplément mensuel du quotidien Gazeta Wyborcza, un texte signé par deux femmes influentes et émancipées : Aneta Borowiec et Natalia Waloch-Matlakiewicz. Armées d’humour et d’esprit critique, elles y dénonçaient – tenez-vous bien – les dérives du féminisme polonais dans sa mouture d’après 1989. Un séisme ![access capability= »lire_inedits »]

Bien sûr, des différends existaient déjà entre les courants néolibéral et néomarxiste, mais ces dames veillaient jusqu’alors à laver leur linge sale en famille, discrètement. La première entorse à la règle date de 2014, lorsqu’une des figures de proue du mouvement féministe, Agnieszka Graff, a sauté à pieds joints dans l’extravagance en devenant mère. Aussitôt, Mme Graff a réalisé que traverser Varsovie avec une poussette exigeait plus de courage et d’intelligence qu’écrire un article sur le sexisme à la télé. Délaissant ses thèmes de prédilection – l’exclusion des femmes de la sphère publique après la chute du communisme, les liens entre le nationalisme polonais et la construction de l’identité de genre, la légalisation de l’IVG –, elle a alors publié un livre courageusement intitulé Mère féministe. Comme de juste, l’ouvrage a provoqué l’ire de ses copines, qui l’accusaient de conservatisme, autant dire de la tare suprême, n’hésitant pas pour l’occasion à collaborer avec la presse mainstream.

S’interroger, comme Agnieszka Graff, sur les paradoxes d’un pays qui glorifie le modèle familial sans se donner les moyens d’une politique familiale ambitieuse contreviendrait-il aux intérêts des femmes ? Le doute a émergé. Magdalena Sroda, ancienne haut(e)-commissaire pour l’égalité entre les femmes et les hommes au cabinet social-démocrate de Marek Belka et initiatrice du mouvement populaire Le Congrès des femmes, juge la question sans intérêt : les femmes ne disposent-elles pas de machines à laver et de services à domicile ? Graff s’insurge, remarquant avec beaucoup de bon sens que lesdits « services à domicile », outre qu’ils sont réservés à une poignée de privilégiées, sont quasi exclusivement assurés par des femmes qui – justement – peinent à concilier leur travail et leurs obligations de mères. Qui aurait pensé que cet échange venimeux alimenterait, une année plus tard, un débat de fond cathartique ? À moins que l’affaire ne se transforme en crêpage de chignons…

La violence et la radicalité sont en effet les deux péchés capitaux des féministes polonaises, qui font fuir nombre de sympathisantes potentielles. Approuver la légalisation de l’IVG est une chose, dont plus de la moitié des Polonaises reste convaincue de la justesse, y compris des catholiques pratiquantes. De là à applaudir la provocation d’une Katarzyna Bratkowska qui, en 2013, avait publiquement annoncé sa décision de recourir à un avortement clandestin pendant le réveillon de Noël ? Certainement pas ! Si les Polonaises revendiquent le droit de pouvoir interrompre en toute sécurité les grossesses non voulues ou dangereuses pour leur santé, elles tiennent tout autant à celui de passer sereinement les fêtes de Noël aux côtés des enfants qu’elles ont souhaité mettre au monde. Quand cet anticléricalisme outrancier en fait rire certaines, d’autres se demandent de quelle manière elles pourraient concilier leur foi avec un engagement féministe. Et elles ne comprennent pas non plus en quoi manifester sous une pancarte « J’ai une chatte ! » les aiderait à trouver un travail ou une place dans une crèche.

Mais rien n’y fait. « Combien avez-vous de copines qui ont avorté ? Et combien en avez-vous qui galèrent pour récupérer une pension alimentaire ? », interrogent deux journalistes de Gazeta Wyborcza dans un texte intitulé « Nomen Omen », « La banque de la colère ». Les féministes polonaises ont donc, comme chez nous, tendance à être bêtement à côté de la plaque. Quand, en 2005, le gouvernement social-démocrate a supprimé le Fonds alimentaire destiné aux femmes les plus démunies et aux mères célibataires, elles ne se sont pas précipitées pour en faire une cause nationale. Zbigniew Mikolejko, philosophe à l’Académie des sciences de Varsovie et connu d’un large public grâce à ses feuilletons publiés dans l’édition polonaise de Newsweek, va plus loin. Reconnaissant aux féministes le mérite d’avoir souvent posé un diagnostic juste des rapports sociaux en Pologne, il les invite à s’intéresser désormais à l’exploitation des femmes par les femmes. Et pointe du doigt la zone grise dans laquelle subsistent les innombrables jeunes filles au pair et autres aides à domicile.

« Comment expliquer que personne ne se souvienne d’une grande action féministe jetant la lumière sur le fait que trois quarts des Polonaises mènent à bien leurs grossesses dans des cabinets privés, en raison du manque de structures adaptées dans les établissements publics ? Simplement parce qu’une telle action n’a pas eu lieu ! », renchérit l’écrivain Marcin Sieniewicz. Il n’y a pas à s’en étonner. Crème de la crème de l’élite polonaise, les féministes placent leurs priorités ailleurs – la parité sur les listes électorales, l’introduction des gender studies dans l’enseignement supérieur, l’orientation de davantage de femmes vers les filières scientifiques. C’est sans doute utile. Reste à savoir ce qui pourrait pousser à devenir féministe une vendeuse de Tesco payée au lance-pierre.

En attendant que le scandale déclenché par la tribune publiée dans Gazeta Wyborcza provoque un changement d’attitude des premières concernées, les Polonaises continueront à s’intéresser davantage au bouddhisme qu’au féminisme. Dommage, puisque malgré leurs travers et leurs ratages, les féministes polonaises peuvent se vanter de quelques belles conquêtes, comme la récente ratification par le Sénat de la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’encontre des femmes. On commence néanmoins à s’ennuyer de voir les féministes se mobiliser toujours en opposition à un groupe social ou à un phénomène. Une mobilisation « en faveur de », la solidarité féminine par exemple – à supposer qu’elle existe – tomberait à point.[/access]

Également en version numérique avec notre application :

*Photo : Alik Keplicz/AP/SIPA. AP21373024_000005.