Ce samedi 27 juin, LePlus de l’Obs publiait un article de la journaliste et féministe Peggy Sastre. « La congélation du sperme et des ovocytes est le futur de la reproduction, et c’est tant mieux », nous avertit le titre. Ça commence bien…

Dans ce billet, l’auteur évoque et défend la congélation des gamètes féminins et masculins dès le plus jeune âge (18 ans !). Un procédé conseillé par certains scientifiques et qui permettrait de concevoir des enfants à un âge honorable, sans avoir à subir les difficultés traditionnellement liées aux procréations tardives. Ces avancées scientifiques dont Mme Sastre se réjouit permettraient par exemple à des femmes de tomber enceintes tardivement avec les ovocytes de leur jeunesse…

Encore une merveille du progrès ! Offrir à des femmes accaparées par leurs études, leur vie professionnelle et leur combat pour la survie dans le monde civilisé, la possibilité de retarder indéfiniment leur grossesse sans avoir à tirer un trait sur la maternité, n’est-ce pas une superbe avancée de la science ?

Eh bien non, ça ne l’est pas. L’intention est peut-être louable mais le résultat est dangereux.

Nous vivons dans un contexte sinistré pour les aspirantes à la maternité. Une femme sur cinq avoue cacher sa grossesse au travail et près de la moitié vit cette période avec difficulté sur le plan professionnel. De nombreux patrons – qu’ils l’admettent publiquement ou non – n’embauchent pas de femmes susceptibles d’avoir des enfants. On ne compte plus celles qui se privent d’en faire un deuxième ou un troisième pour des raisons pragmatiques, connaissent les joies du surmenage ou décrochent in extremis un marmot à la quarantaine.

Face à ces difficultés, certaines font d’ailleurs un choix radical : de plus en plus de femmes renoncent à toute idée de descendance, échaudées par la perspective de la double journée et redoutant d’avance le chemin de croix qui se profile à l’horizon.

A l’inverse, de nombreuses femmes décident de rentrer au bercail : des Américaines brillantes et surqualifiées abandonnent leur carrière florissante pour devenir mères au foyer (phénomène que l’on nomme le « brain drain ») tandis qu’une Autrichienne sur deux souhaiterait rester à la maison pour s’occuper de ses enfants.

Chacune se choisit un chemin tant bien que mal : dans la société actuelle, bien souvent, il faut brader sa liberté ou sa maternité. Etre une mère présente mais dépendre d’un homme ou être une femme indépendante mais une mère absente, tel est le dilemme en vigueur de nos jours. A moins d’appartenir à la caste des bienheureuses qui exercent une profession indépendante ou peu contraignante sur le plan des horaires, il n’y a pas d’autre alternative : il faut sacrifier une part de soi. Et les cadavres qui jonchent la route du « Progrès » sont nombreux. Combien de femmes au foyer divorcées tardivement se sont trouvées condamnées à faire des ménages jusqu’à la fin de leur vie, car elles ont consacré cette dernière à leurs enfants et n’ont jamais pu cotiser pour leur retraite ? Combien de femmes ayant préféré subvenir elles-mêmes à leurs besoins que dépendre d’un homme ont dû sacrifier leur vie de mère ?

La condition maternelle est de plus en plus pénible dans un monde où les impératifs de productivité rentrent naturellement en conflit avec le dévouement, l’abnégation et la disponibilité qu’implique une maternité épanouie.

Alors pardonnez-moi, mais en tant que membre du beau sexe, je l’ai mauvaise quand je lis que la congélation des ovocytes ou du sperme est un progrès. C’est une porte en pleine figure, une claque magistrale, un crachat à notre visage que de présenter comme une mutation salutaire ce qui n’est qu’un nouveau moyen de nous éloigner, encore davantage, de ce que nous sommes depuis la nuit des temps et que nous entendons pour la plupart rester : des femmes.

Le fonctionnement de notre société rentre clairement en conflit avec nos besoins élémentaires. On nous impose alors des sacrifices qui relèvent de l’amputation. Et au lieu de réaliser combien cet ordre est injuste, de se révolter face à un système qui bride notre nature véritable et de lutter pour obtenir un modèle de société compatible avec nos aspirations spontanées, des femmes se battent pour… congeler leurs ovocytes ! Pire encore, elles le font sous couvert de liberté, persuadées de travailler activement à l’extension de nos droits, alors même qu’elles sont en train de collaborer à notre asservissement.

La difficulté que nous avons à identifier nos véritables ennemis est une chose fascinante. Nous sommes atteints d’un syndrome de Stockholm tenace et contagieux. Au lieu de crever un abcès, nous choisissons de bâtir une esthétique nouvelle fondée sur l’exaltation de nos verrues.

La « lutte contre les stéréotypes » (souvent tout à fait noble, au demeurant, tant il est vrai que la femme n’est pas toujours conforme à l’image qu’on veut bien en donner), engagée par certaines féministes dans un but de libération, procède souvent de la même aberration : pour affranchir les femmes, on leur demande de renier leur sexe, alors qu’il faudrait plutôt batailler pour que la société apprenne à devenir enfin plus juste avec celles qui représentent tout de même – au bas mot – la moitié de l’humanité.

L’acharnement de Najat Vallaud-Belkacem à instaurer un congé parental est le parfait exemple de ce féminisme qui pisse à côté de la cuvette : on autorise les parents d’un enfant à prendre six mois de repos supplémentaire à condition que le bénéficiaire soit le père, le but de cette réforme étant d’inciter les hommes à pouponner. Et ce alors que les psychologues et les scientifiques s’accordent à dire qu’un enfant, dans les premières années de sa vie, n’a besoin d’aucun référent masculin mais uniquement de sa mère, et que ce besoin est d’ailleurs réciproque. Voilà encore un exemple de cette bêtise enrobée de bons sentiments. Au lieu de réformer notre société pour permettre aux femmes d’être aussi des mères, on bricole un système où l’on demande aux hommes de faire un peu comme les femmes et aux femmes de faire un peu comme les hommes.

Le biberon est le symbole de cet égalitarisme ridicule : que le lait de vache soit inadapté à l’organisme humain et qu’un enfant ait besoin de celui de sa mère, spécialement conçu pour lui, cela n’émeut franchement pas Elisabeth Badinter et ses copines. Il fallait avoir la peau de l’allaitement, car c’était bien le seul moyen de permettre aux hommes de jouer les mères de substitution pour que les femmes puissent retourner au travail comme de bons petits soldats.

Si les ovocytes congelés nous sont maintenant servis comme le nec plus ultra du progrès, il est à craindre qu’on nous présente bientôt le recours aux mères porteuses comme une libération permettant aux femmes de déléguer leur grossesse à une autre, afin de ne pas en subir les conséquences sur le plan professionnel, et de corriger l’injustice sexiste de la nature en s’alignant sur la constitution des hommes qui, eux, ont la chance de ne pas être encombrés par un utérus. Comme nous avons transmis par le passé l’éducation des enfants aux nounous et aux crèches, nous parachevons l’entreprise de morcellement de la maternité. Sous couvert de liberté, encore une fois, et grâce au soutien d’intellectuel-le-s comme Peggy Sastre.

Que ces procédés de reproduction artificielle qui se normalisent depuis des années soient fortement plébiscités par de grandes entreprises comme Facebook et Apple, qui proposent de financer la congélation d’ovocytes de leurs employées, cela devrait suffire à nous éclairer sur ce qui se joue derrière ce « progrès ».

Ces gens-là se piquent d’aimer les femmes et de vouloir leur rendre la vie meilleure.

Non, vous n’aimez pas les femmes : vous leur demandez de se plier à des impératifs de production, de renier leur vraie nature pour correspondre aux caprices du marché du travail. Ce n’est pas cela, aimer les femmes. Aimer les femmes, c’est les aimer sans conditions. C’est les prendre telles qu’elles sont.

Face à un monde qui nous entrave et nous réprime, il nous faut revendiquer une féminité intégrale et mettre la société au pied du mur. Acceptez-nous, aimez-nous, défendez-nous ! Avec nos hormones, nos émotions et nos utérus. Autrement, inutile de vous fatiguer ! Nous nous passerons bien de la « libération » que vous avez à nous offrir.

*Photo : Wikipedia.org

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Altana Otovic
est etudiante en Lettres Modernes et blogueuseest etudiante en Lettres Modernes et blogueuse