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La dynamique des « fronts » contre l’Euro

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fn euro jacques sapir

Jacques Sapir est économiste, chercheur en relations internationales et historien spécialiste de la Russie. Il s’est récemment illustré en préconisant un futur dialogue avec le FN dans le cadre d’un grand front anti-euro. Décryptage.

Dans la version intégrale d’un entretien que vous avez accordé au Figaro, vous déclarez : « À terme, la question des relations avec le Front national, ou avec le parti issu de ce dernier, sera posée. Il faut comprendre que très clairement, l’heure n’est plus au sectarisme et aux interdictions de séjours prononcées par les uns comme par les autres (…) il faudra un minimum de coordination pour que l’on puisse certes marcher séparément mais frapper ensemble » afin d’abattre l’euro. Est-ce à dire que vous considérez le Front national d’aujourd’hui comme un interlocuteur légitime, voire un allié potentiel dans votre combat contre la monnaie unique et l’austérité ?

Dans la citation que vous donnez, les mots « à terme » et « sera » sont importants. Ils impliquent que je me situe dans le futur, et un futur prospectif comme on peut le voir avec « avec le parti issu de ce dernier ». Cela répond à votre question. Tout dépendra de l’évolution à venir du Front national. Mais, ce qui est clair aussi dans mon texte, c’est que je dis que l’on ne pourra éluder indéfiniment la question. Ni plus, ni moins. L’essentiel se trouve en amont et en aval de votre citation, quand je parle des conditions de constitution d’un éventuel « front » anti-Euro, de la nécessité de penser le « jour d’après », et de l’importance de conserver l’autonomie stratégique et politique pour qui fera partie de ce « front ».

Auriez-vous tenu les mêmes propos si Jean-Marie Le Pen dirigeait toujours le parti dont il vient d’être exclu ?

La question de la personne ne me concerne pas. Je n’en fais pas un symbole, dans un sens ou dans un autre. Par contre, je note que le Front national a consulté ses adhérents sur ce point. Ceci est significatif. Cela implique que des principes républicains et démocratiques sont à l’œuvre en son sein, et cela créé un précédent. Pour une personne qui, comme moi, se situe dans un rapport d’extériorité avec le Front national, il y a là un signal bien plus significatif que le sort de Jean-Marie Le Pen. Pour le reste, je continue de regarder l’évolution que connaît ce parti. La question n’est pas de savoir si le FN sera un jour ou non un parti « de gauche ». La véritable question est de savoir s’il intègrera assez de principes républicains pour que l’on admette que des relations, mêmes distantes, avec lui sont possibles. Seul le futur nous le dira.

Le site Arrêt sur images vous accuse d’avoir mollement regretté le départ de votre ami économiste Philippe Murer au Front national et de vous rapprocher dangereusement de ce parti. Ne contribuez-vous pas à la diabolisation des eurosceptiques en préconisant un dialogue avec le FN ?

On aurait voulu que je le poursuive à coup de trique ? La position d’Arrêt sur images est ridicule, mais c’est leur problème et non le mien. Philippe Murer est un ami ; j’entends ses raisons d’adhérer au Front national sans les partager ni les approuver. Je pense qu’il a fait une erreur, mais c’est un avis strictement personnel. Je répète que je ne préconise pas maintenant un dialogue. Je répète que les mots « à terme » et « sera » sont importants. Il faudrait peut-être lire ce que j’ai écris. Mais, je redis aussi que le camp des eurosceptiques ne pourra pas indéfiniment éluder la question des relations avec le Front national. C’est un constat, pas une prise de position. Si des gens veulent « diaboliser », ils le feront de toute manière. Les méthodes odieuses de la calomnie sont monnaie courante, y compris dans le monde universitaire, et je n’ai qu’un profond mépris pour ceux qui s’y livrent.

Vous applaudissez le rapprochement qu’esquissent Nicolas Dupont-Aignan et Jean-Pierre Chevènement. Faute d’un Syriza français puissant à la gauche de la gauche, pensez-vous qu’une large alliance souverainiste droite-gauche puisse voir le jour ? Devra-t-elle s’allier au FN pour arriver au pouvoir ? 

Jean-Luc Mélenchon, lui-même, a appelé à la constitution d’un front des patriotes. C’est dire si le débat existe et s’il avance. L’article de Stefano Fassina, par rapport auquel je prenais position (ce qui est superbement ignoré dans le débat actuel) est très clair à ce sujet. Je l’ai publié, traduit en français (à partir d’une traduction élaborée par le Comité Valmy) sur RussEurope. La logique des « fronts » est en marche. Nous verrons ce que cela donnera. Et l’on sait bien que ce qui caractérise un « front » c’est que les organisations adhérentes ne sont pas d’accord entre elles sur certains points, mais considèrent qu’un objectif commun peut les rassembler. Je souhaite que ce « front » se constitue rapidement, car il est une des conditions de la construction d’un rapport de force face aux européistes. Mais pour cela, il faudra vaincre le sectarisme et de nombreuses réticences. Quant à une possible « alliance » avec le Front national, elle dépend de l’évolution future de ce parti. C’est donc une possibilité , et c’est très précisément ce que j’ai écrit, mais nullement une probabilité car personne n’est en mesure de dire aujourd’hui quel sera le résultat de cette évolution.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00699790_000004.

Quand vient la fin de l’été

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arnaud leguern adieu espadrilles

Ne jamais se fier aux couvertures sucrées ! Elles mentent. Celle d’Adieu aux espadrilles, le dernier roman d’Arnaud Le Guern, est gorgée de soleil. Pulpeuse à souhait. Au premier plan, un bikini rebondi surgit sur le corps bronzé d’une jeune femme désirable. Le lecteur est d’emblée happé par ces cuisses perlées, terriblement tentatrices. Qui refuserait de s’y lover un soir d’été ? Cette peau tendre qui respire l’huile solaire est une invitation au débordement des sens. Au loin, on entend le ressac de la mer qui berce la mélancolie des vacanciers. La plage, havre de paix, moment d’abandon difficilement gagné après onze mois de labeur, étale ses fausses valeurs et son bonheur factice en première page. Arnaud Le Guern connaît trop bien ses classiques, les stylistes désabusés et les romantiques pornographiques, pour se laisser piéger par cette carte postale. Il fuit les décors en carton-pâte et les comédies bourgeoises. Son court roman, léger en façade, déambulation d’un dandy cabossé, est perclus de blessures. Il est plein de larmes et de nostalgie. Secouez-le ! Des grains de spleen viendront se coller à votre âme. Cet éditeur non salarié, flâneur de l’édition, amateur de jolis flacons et de brindilles naturelles, construit, au fil des années, une œuvre résolument tournée vers le passé.

Le monde d’avant l’aspire et l’inspire. C’est ce qui fait toute la modernité de son écriture abrasive. « Le corps des femmes sous Giscard m’obsède » lance-t-il, par gourmandise vintage. Car Le Guern, jeune turc de la revue Schnock, n’a pas oublié les photos d’une BB moulée dans un tee-shirt blanc portant le slogan ambigu de « Giscard à la barre ». Après une stèle pour Jean-Edern Hallier et un essai remarqué sur Paul Gégauff, ce trentenaire en bout de course, bientôt la quarantaine rugissante, a une prédilection pour les plumes bien faites et les équilibristes de l’existence. Tous ces écrivains de la nuit qui jouent avec nos nerfs. Tous ces ambitieux qui ont préféré les bars d’hôtels vermoulus et les palaces poussiéreux aux rigueurs d’une austère table de travail. Nous avons tous un faible pour ces chroniqueurs des années 50/70 qui, à défaut d’avoir écrit un grand roman, ont gaspillé leur talent à coups de sprints ébouriffants. Chez eux, deux feuillets dégoupillés, condensé de méchanceté et de panache, avaient bien plus d’attrait que les milliers de pages de leurs confrères. Le Guern a beaucoup lu et bu. En matière de vin comme de littérature, il s’est toujours enivré du meilleur. La fulgurance de Morand, le snobisme de Frank et la mélodie de Toulet. Son « Adieu aux espadrilles » tient à la fois de la déclaration d’amour à une femme fatale et du cabotage littéraire.

Le sujet était casse-gueule. Raconter les affres d’une romance sur les bords du lac Léman sans boire la tasse relève d’un tour de force. A l’ombre des villas, Le Guern a trouvé le bon ton pour se délivrer sans ennuyer. Il susurre ses secrets d’alcôve sans jamais sombrer dans le pathos. Cette autofiction alterne ébats et débats, provocation et introspection. L’écrivain mélange ses souvenirs et ne craint pas d’abuser du name dropping. Sa sincérité est à ce prix-là. Elle se niche dans ce fatras de références. Il s’emballe pour Sophie Barjac et Mélanie Coste, le chien Dagobert et Lindsay Lohan, Claude Sautet et Californication. Sa mémoire tressaute sur le fil des années 90. Et quand les histoires de famille semblent trop pesantes, le visage d’une petite fille vient éclairer ce marasme. Le Guern ne laisse jamais la médiocrité des sentiments l’emporter. Cet Adieu déchirant, intrusif et érotique est l’indispensable BO de l’été. À inscrire d’urgence sur votre playlist !

Adieu aux espadrilles, Arnaud Le Guern – Editions du Rocher, 2015.

*Photo : wikimedia.

Montebourg et Varoufakis au milieu du gué

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euro grece montebourg varoufakis

Il paraît que la Fête de la rose a presque le même âge que moi. Elle a lieu tous les ans depuis 1973 à Frangy-en-Bresse, à l’initiative de Pierre Joxe qui fut un emblématique ministre de l’Intérieur de François Mitterrand. L’an dernier, alors que la météo était plus clémente que cette année, Arnaud Montebourg et Benoît Hamon y avaient fait le show et avaient perdu dès le lendemain leur place au gouvernement. Cette année, le trublion bressan, ex-ministre de l’Economie, avait convié son ex-homologue grec, Iannis Varoufakis. Le show promettait également. Les télés et radios étaient là. Un militant franc-comtois, proche de Montebourg depuis des années, me confiait que Hollande aurait très bien pu tuer la couverture de la Fête de la rose en organisant une remise de la légion d’honneur des héros américains du Thalys dès ce dimanche après-midi, et ajoutait avec beaucoup de malice : « Même ça, ils n’en sont même plus capables ».

Moi, ce qui m’importait, c’était de savoir si Arnaud Montebourg avait pris complètement acte du « moment grec », ou s’il croyait encore à la possibilité d’un « euro sympa ». Après tout, son invité du jour n’avait-il pas prouvé que sans un plan B, même la volonté de Tsipras, portée par plus de 60% des citoyens grecs,  ne pouvait rien face à l’intransigeance du Docteur Schaüble ? Cette question, j’ai pu lui poser dans la conférence de presse qui précédait les discours : « N’est-il pas vain d’aller négocier avec les Allemands si ces derniers sont certains que, quoi qu’il arrive, nous resterons dans l’euro ? ». L’ancien ministre de l’Economie commence à expliquer que l’Union européenne ne doit pas être forcément être synonyme de « bras de fer » mais plutôt privilégier « l’entraide ». Il me cite l’annulation de la dette allemande en 1953 (la construction européenne n’avait alors pas débuté, mais bon…) puis l’attitude bienveillante de Jacques Chirac face à Gerhard Schröder, lequel venait lui demander qu’on soit plus souple avec les critères de convergence de Maastricht. L’ami Luc Rosenzweig, à Frangy lui aussi, me fit remarquer après la conférence de presse que Chirac était bien content de se montrer  bienveillant avec l’Allemagne parce que cela lui permettait aussi de s’assoir sur les fameux critères. Arnaud Montebourg conclut sa réponse à ma question en expliquant que l’Allemagne défend ses intérêts nationaux et qu’il serait opportun que nous fassions de même et ajoute une phrase énigmatique : « lors d’une négociation, il faudra mettre tout ça sur la table ». Comment l’interpréter ? Qu’il ne faut plus aller dans ce genre de négociation armés d’une seule sarbacane, comme Tsipras hier, et Hollande en juin 2012 ? On aimerait croire que ce « tout sur la table » inclut évidemment la question de l’existence de l’euro.

Mais je vais un peu vite en besogne. Car quelques minutes plus tard, sur le terrain de football de Frangy, Montebourg nous explique son projet de construire enfin un « euro démocratique », stade ultime de « l’euro sympa ». Un euro démocratique ? Et pourquoi pas un crocodile affectueux ou un cannibale végétarien ? Bref, aux côtés de celui qui a tenté de mettre en œuvre un système de monnaie parallèle dans son pays, véritable amorce d’une sortie de l’union monétaire, Montebourg cale. Du reste, Varoufakis a bien du mal à assumer son plan B. Il prend longuement la parole, expliquant fort bien les coulisses de l’Eurogroupe, et ses discussions avec Michel Sapin, l’homme pour qui « la France n’est plus ce qu’elle était ». Là encore, les constats sont lucides mais à la fin, on n’ose pas rompre. Et on propose des initiatives paneuropéennes pour réclamer une Europe enfin démocratique.

Merkel et Schaüble ne tremblent pas.  Et ils ont raison. Le même jour dans les colonnes du JDD, Mélenchon semble au contraire démontrer qu’il a compris les termes de l’alternative : « Entre l’indépendance de la France et l’euro, je choisis l’indépendance de la France ; entre la souveraineté nationale et l’euro, je choisis la souveraineté nationale ». L’ancien candidat du Front de gauche à la présidentielle a compris qu’il était suicidaire de s’accrocher au totem euro. Il sait qu’il serait irresponsable de laisser la critique de l’euro à Marine Le Pen. Arnaud Montebourg a pris un temps de retard. C’est dommage. Même si la Seille voisine n’est pas une rivière très profonde, il n’est pas confortable de rester au milieu du gué.

*Photo : DR.

Arabie Saoudite: plutôt Al-Qaïda que l’Iran!

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arabie saoudite iran yemen

Voici un an que la coalition américaine est en place avec ses « alliés » officiels turcs et arabes sans parvenir à vaincre Daech. La prudence américaine qui consiste à ne pas soutenir Assad ou les milices chiites inféodées à l’Iran explique sans doute le relatif statu quo. Mais surtout le peu d’entrain des armées des pays du golfe à combattre les groupes djihadistes, comme l’Etat Islamique, n’aide pas à la reconquête. Et puisque les partisans d’Abou Bakr Al-Bagdadi se battent contre les hérétiques chiites et les Kurdes; les ennemis de mes ennemis chiites sont mes amis djihadistes…

Pour mieux se tenir à distance de cette sale guerre américaine aux confins de Irak et de la Syrie, les monarchies du Golfe se sont lancées depuis le printemps 2015 dans une autre campagne aérienne. Les partisans d’Ali Abdallah Saleh et les houthis avaient repris une bonne partie du pays yéménite, un peu comme Bachar Al-Assad en Syrie au début de l’année. Faisant d’une pierre deux coups, les états-majors arabes peuvent prétexter cette nouvelle menace au sud pour se détourner de l’aide à l’Amérique contre l’Etat islamique. Dans le même temps, faire la guerre à l’Iran et ses alliés houthis au Yémen affaiblit indirectement les moyens chiites engagés en Irak-Syrie.

Et là, étrangement, la coalition arabe fait du dégât. Et l’ennemi recule. Au Yémen, la prudence de mise sur l’Euphrate n’a plus lieu d’être. Plus question de « frappes chirurgicales » puisque les Américains ne sont pas là pour valider ou non les bombardements. C’est donc un véritable carnage aérien qui s’abat sur le Yémen. Son patrimoine fait les frais d’un « bombing carpet » que n’aurait pas renié Bachar Al-Assad. Ce ne sont pas quelques barils d’explosif qui sont lâchés au hasard des villes mais des bombes de plusieurs centaines de kilos. Les vieux quartiers d’Aden ou de Sanaa sont éventrés, tandis que civils et militaires croulent sous les gravas. Soutien a minima en Irak et en Syrie mais engagement frénétique au Yémen, il faut croire que le clivage religieux pèse davantage que la défense des restes du printemps arabe.

Pas plus qu’en Syrie, les pays du Golfe n’ont les capacités à s’engager au sol dans une guérilla et un conflit contre-insurrectionnel au sud de la péninsule arabique. C’est donc les milices d’Al-Qaïda qui occupent le terrain préparé par l’aviation saoudienne. Dans les ruines du port d’Aden, le drapeau noir du djihad flotte au vent, a annoncé l’agence Reuters le 23 août. Aden, la porte d’entrée sur la mer Rouge, l’ancien relais britannique entre Suez et les Indes, regarde encore passer une bonne partie du commerce mondial. Depuis l’attaque de l’USS Cole en 2000 à Aden, les américains neutralisent à partir de leur base de drones à Djibouti les chefs djihadistes qu’ils détectent quand les européens font la chasse à la piraterie des chebabs somaliens. Autant dire qu’avec Al-Qaïda aux commandes du port d’Aden, la lutte n’est pas terminée.

Là plus qu’ailleurs, les intérêts américains se heurtent à ceux de ses alliés arabes. Au Yémen, l’Amérique n’a plus aucune prise sur l’action des pétromonarchies. Échaudée par l’accord avec l’Iran et méfiante face au rééquilibrage moyen-oriental de l’Amérique en faveur des chiites, la diplomatie saoudienne ne semble pas mesurer les conséquences politiques de ses raids aériens. Face à un ennemi intérieur (Al-Qaïda) pourtant menaçant pour la monarchie, l’activisme anti-chiite qui consiste à lui faire de la place à l’extérieur équivaut à se tirer une balle dans le pied.

Sur plus d’un théâtre d’opérations, les intérêts communs saoudien et djihadiste au Moyen-Orient semblent plus présents que jamais. À court terme du moins.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21767921_000002.

Meeting germanophobe à Frangy-en-Bresse

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montebourg varoufakis allemagne fete rose

À quoi aurait ressemblé l’édition 2015 de la Fête de la rose de Frangy-en-Bresse, si Arnaud Montebourg avait vraiment déserté le champ politique pour retourner à la « vie civile » ? Ce rendez-vous bourguignon fondé en 1974 en pleine euphorie du programme commun PS-PCF par Pierre Joxe, missionnaire socialiste dans ce département rural de Saône-et-Loire, donne depuis la température du moral des militants de base du PS à la veille de la rentrée politique. Sans le show médiatique magistralement mis en place par l’ex-ministre de l’Economie Arnaud Montebourg, l’ambiance eût certainement été à l’image de la météo de ce dimanche 23 août : maussade comme un jour de pluie de fin d’été rappelant qu’il est grand temps de retourner au charbon…

Pour les socialistes du coin, l’année 2015 a été horribilis : déjà étrillés au municipales de 2014, ils ont perdu les départementales de mars 2015 et donné à la droite l’ancien fief d’Arnaud Montebourg, viré du gouvernement à la suite de son incartade anti-Valls de la fête de la Rose, cuvée 2014. De plus, le jeune espoir local, le député Thomas Thévenoud, donné comme successeur naturel du flamboyant Arnaud, appelé au gouvernement lors du remaniement de septembre 2014, en est débarqué quelques jours plus tard, pour cause de « phobie administrative » l’empêchant d’honorer ses obligations fiscales…

Donner un écho national et même international à ce rassemblement champêtre d’éclopés de la politique relevait du Guiness Book of records de la com’ ! Eh bien, il l’a fait ! Le vice-président d’Habitat a réussi à faire venir dans un trou perdu, à peu près inaccessible par la SNCF, le gratin du journalisme politique parisien arrivé toutes affaires cessantes en limousine de location pour les plus riches, par Bla-Bla-Car pour les plus démunis…
Pour cela une bonne recette : l’effet « vu à la télé » allié au «  lu dans Paris Match », de la pipolitique à haute dose, et sans modération ! On invite le « bogosse » Iannis Varoufakis, héros de la résistance grecque contre la barbarie germano-bruxelloise, viré par son patron Tsipras, et qui  balance  à tout va sur les turpitudes des rapaces des « institutions ». Ça va donc saigner ! Pour la douceur et la tendresse, on emmène sa nouvelle compagne, la co-virée et ex-ministre de la culture Aurélie Filipetti, dont on a pris soin de fournir aux magazines pour salons de coiffures les photos estivales en maillot de bain révélant l’arrivée prochaine d’un heureux événement…

Les cadors du PS qui ont boudé ce rendez-vous, sur ordre du Parti, du Premier ministre et du Président de la République ont bien eu tort : ils auraient eu plus de chance de montrer leur binette à la télé et de mouliner des petites phrases pour la radio à Frangy-en-Presse qu’à La Rochelle pendant leur foire annuelle curieusement nommée université d’été du PS.

Une fois le décor mis en place, le contenu importe peu, et le discours politique se doit d’être simple, sans nuances trop subtiles propres à égarer une corporation journaleuse qui ne déteste rien tant que se prendre le chou pour essayer de vendre aux rédac-chefs de la pensée politique complexe. Postulat : Iannis Varoufakis et Arnaud Montebourg, occupant les rôles des « bons » (normal, ils sont les organisateurs de la fête), il faut construire les caractères négatifs, les «  méchants » et les «  lâches ». Le guignol peut commencer. Le rôle du salaud est dévolu à l’Allemagne en général, et à son ministre des Finances Wolfgang Schäuble, tireur de ficelle diabolique d’un Eurogroupe sous influence, en particulier. Pour chauffer la salle, le numéro bien rôdé de Iannis Varoufakis « Wolfgang m’a tuer ! » est décliné sous toutes les formes dans les multiples entretiens accordés aux médias français avant après et pendant la Fête de la rose. «  Wolfgang Schäuble ne cherchait pas le remboursement de la dette grecque, sinon il aurait accepté nos propositions raisonnables ! Il voulait notre capitulation sans conditions, parce qu’il voulait faire un exemple. Ne vous y trompez pas, ce n’est pas la petite Grèce qui importe à Schäuble, c’est la France ! Et le sort que nous avons subi sera le vôtre si vous ne réagissez pas ! » Et de se lamenter sur l’absence politique de la France et d’un François Hollande (le lâche) évanescent et sans vision dans ce combat désespéré de la chèvre grecque contre le loup allemand.

Le german bashing d’Arnaud Montebourg, moins tragique, n’en fut pas moins vigoureux : l’obsession allemande de la dette plombe la croissance européenne. Leur rigorisme dogmatique et l’usage immodéré de leur puissance économique est également une catastrophe politique et met la démocratie française en danger : « Vous pouvez toujours voter pour la gauche, le système des institutions européenne fera que vous serez gouverné par la droite allemande !». Le propos fait mouche dans l’assistance qui ouvre ses parapluies sous l’averse revenue – ma voisine me fait profiter du sien, qui porte le logo du géant allemand de l’assurance Allianz. Un vieux grognard du PS, maire d’un arrondissement de Lyon et enfant du pays bressan, sent se rouvrir une vieille blessure : il avait voté « non » au référendum de 2005. Même s’il est un fidèle du très droitier Gérard Collomb, il n’a pas digéré le retour par la fenêtre, grâce au PS, du traité rejeté par le peuple.

Si, sur l’estrade, la germanophobie reste dans les limites de la controverse policée, il n’en est pas de même dans les discussions entre militants sous les tentes. «  Ils ne changeront jamais ! Jamais ! » tonne un septuagénaire qui stigmatise le peu de mémoire historique et l’ingratitude de nos voisins d’outre-Rhin, dont on a effacé la dette en 1953 et permis en 1995 de déroger aux critères de Maastricht pour financer la réunification. Ces arguments, qui font fi du contexte historique des époques concernées, alimentent le ressentiment du peuple de gauche contre ces Allemands, où même les « camarades » du SPD vous font faux bond.

L’approbation est bruyante lorsqu’une dame, se présentant comme professeur d’allemand dans le département, s’érige en experte en germanitude pour asséner : «  C’est vrai, il n’ont pas changé, sinon en pire ! Je vais souvent en Allemagne avec des élèves, et moi qui suis plutôt brune, on me regarde d’un sale œil, surtout dans le nord… Schäuble ? Vous savez peut-être que sa mère s’appelait Gertrud Göhring… C’est tout dire ». Une vague homonymie maternelle avec le Reichsmarschall Hermann Goering, et je vous construis un diable en fauteuil roulant. C’était Frangy-en-Bresse 2015 rebaptisé Frangy-en-Grèce par le communiquant Montebourg. L’édition 2016 prévue pour le 24 août de l’an prochain s’annonce grandiose : elle coïncide avec la Saint Barthelémy. Ça va être gore !

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00721349_000001.

Djihad : le choix des armes

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Les premières informations sur l’affaire du Thalys étaient rafraîchissantes. L’agresseur, disait-on, était un armé d’un Colt 45. Une arme mythique qui sentait bon l’Amérique et ses grands espaces. Un Américain peut-être ? Enfin du nouveau dans la longue litanie des règlements de comptes et des actes terroristes.

Hélas, il fallut vite déchanter car on apprit que l’homme du Thalys avait aussi une kalachnikov avec neuf chargeurs. Bien qu’il soit citoyen marocain, ayant vécu plusieurs années en Espagne puis en Belgique, il était donc très banalement d’ici, estampillé de chez nous. Adieu l’Amérique et vive la France ! Un autre événement, dont il a été longuement question ces derniers jours, avait auparavant occupé nos esprits. Un homme avait massacré sa femme à coups de machette.

Une machette ? Vous avez ça chez vous ? Non. Mais certains oui. Il en est parfois question lors d’affrontements entre bandes rivales de banlieue. La machette, on s’en sert surtout en Afrique pour casser en deux les noix de coco ou lors de massacre inter-tribaux. Nul donc ne contestera que la France soit un pays ouvert à toutes les innovations venues de l’étranger. Il est tout aussi vrai que la kalachnikov comparée au « coupe-coupe » est un signe incontestable de modernité.

À l’autre bout de l’Europe, où je me trouve, en Pologne, un autre fait divers remplit les colonnes des journaux. Un homme a tué une fillette de dix ans. Pas avec une machette ou une kalachnikov. Avec une hache. Une hache ! Rien n’illustre mieux la lenteur que la Pologne mets à se moderniser. Ce pays reste encore essentiellement agricole. Et il y a une hache dans chaque ferme.

La Pologne a donc beaucoup d’efforts à faire encore pour s’intégrer pleinement à l’Union européenne et pour ressembler à la France, son alliée de toujours. Perplexe, je m’en suis ouvert à un ami polonais. Il l’a pris de haut. « Tu sais, nous sommes autant européens que vous ! Mais nous sommes aussi d’indécrottables nationalistes. C’est pourquoi nous restons attachés à nos traditions et à nos haches. Et en plus, nous ne voulons pas du tout être amalgamés à la machette et à la kalachnikov. Tu comprends ? » Je lui ai dit que je le comprenais plus qu’il ne pouvait l’imaginer.

Robert Ménard: Oui aux menus de substitution au porc!

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cantines robert menard porc beziers

Gil Mihaely. Le 16 mars, le maire UMP de Chalon-sur-Saône, Gilles Platret a annoncé qu’au nom du « principe de laïcité », il supprimerait dès la rentrée les menus de substitution au porc dans ses cantines scolaires.  Qu’en est-il dans les cantines de Béziers ?

Robert Ménard : À Béziers, on propose trois types de menus dans les cantines scolaires: un menu « normal » avec un plat de porc de temps en temps, un menu sans porc et un menu adapté aux différentes allergies (sans gluten). Cette situation me va très bien parce que je ne veux pas que mes enfants soient obligés de manger la viande le vendredi.  Je ne vois donc pas pourquoi j’imposerai le porc à ceux qui ne souhaitent pas en manger. A Béziers, il y a toujours une alternative pour les gens qui ne mangent pas du porc ! Je suis farouchement attaché à ce principe car je ne confonds pas laïcité et chasse aux religions.

En supprimant l’alternative au porc dans les cantines de Chalon-sur-Saône, Gilles Platret pratique-t-il une forme de «chasse aux musulmans»?

Non. Je ne lance pas d’accusations à la légère, pour en avoir tellement subies moi-même…. Je dis seulement que j’ai une conception ouverte de la laïcité. Évidemment, aussi longtemps que je serai maire de Béziers il n’y aura ni repas hallal ni repas cacher dans les cantines scolaires, mais il y aura toujours des repas sans porc. Les repas hallal ou cacher n’ont pas leurs places car les pouvoirs publics n’ont pas à entrer dans ces logiques confessionnelles.

Que pensez-vous de l’idée de Yves Jégo d’obliger les mairies et les autres autorités compétentes de proposer dans les cantines un menu végétarien, une alternative sans connotation religieuse ?

Spontanément, je me méfie de ce genre d’obligations. Je trouve que l’Etat intervient déjà tellement sur tout. En revanche, je suis d’accord avec l’idée qu’il faut une alternative pour les gens respectant tel ou tel interdit alimentaire. Je ne vois pas au nom de quoi j’empêcherai les gens de respecter les interdits alimentaires de leur religion. C’est déplacé et je ne le ferai pas !

Une application stricte du principe de neutralité de l’Etat en matière religieuse n’imposerait-elle pas de proposer des menus indifférents aux religions ?   

C’est une vision d’ayatollah de la laïcité ! On ne peut pas ignorer les religions. J’ai fait installer dans l’Hôtel de Ville une crèche pour Noël et un chandelier à neuf branches pour Hanoukka parce que nous vivons dans un pays de tradition judéo-chrétienne et je suis respectueux de ces traditions-là.. Même si on m’a emmerdé pour cette histoire de crèche, j’ai finalement obtenu satisfaction. C’est la première fois dans une ville et je suppose qu’au mois de décembre prochain les crèches vont se multiplier dans d’autres villes. La salle de mon conseil municipal, qui date d’avant 1905, est décorée d’images de Saint-Aphrodise. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Les arracher ? C’est une folie. On a ouvert la féria de Béziers avec une grand-messe devant  8000 personnes dont certains disaient le Notre-Père pour la première fois depuis trente ans ! Ils étaient là et ils retrouvaient ce qu’ils sont. Ça fait partie de ce qu’on est, on ne peut pas gommer les religions, ni de nos paysages, ni de l’art,  ni de nos modes de vie et nos pratiques. Ma laïcité n’est pas une guerre aux religions mais une manière d’assurer la tranquillité et la paix publiques.

*Photo: wikimedia.

Thalys: Qui est vraiment Ayoub El Khazzani?

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ayoub khazzani thalys

(Avec AFP) – Après l’attentat raté de vendredi à bord du Thalys, deux enquêtes sont simultanément menées: l’une par le parquet antiterroriste de Paris, dont la compétence est nationale, et l’autre par le parquet fédéral belge. La garde à vue d’Ayoub El Khazzani, dans les locaux de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) à Levallois-Perret, en banlieue parisienne, a été prolongée samedi et peut durer jusqu’à mardi soir.

Ayoub El Khazzani, citoyen marocain de 26 ans, persiste à nier tout projet terroriste, expliquant avoir trouvé par hasard des armes dont il a décidé de se servir pour détrousser les voyageurs du Thalys. « Cela le ferait presque rigoler… », persifle son avocate. Et son conseil d’expliquer à la presse : « Il dit avoir trouvé ce fusil Kalachnikov, son pistolet Luger et un téléphone portable dans une valise, abandonnée dans un parc, près de la gare de Bruxelles où il avait pris l’habitude de dormir. Il est sans domicile fixe depuis qu’il s’est fait voler ses papiers à Bruxelles. Il a notamment travaillé comme peintre en bâtiment en Espagne, où il a aussi été condamné à deux reprises pour trafic de drogue en 2013. » L’avocate ne dit pas pourquoi son client a agressé au cutter les passagers qui voulaient le maitriser et lui retirer son arme : une réaction due à la panique?

Plus sérieusement, les différents services de police ont recoupé un faisceau d’indices qui permettent d’ébaucher son portrait-robot idéologique. Fiché comme membre de la mouvance djihadiste-salafiste par les services de renseignements espagnols et français, l’intéressé « raconte avoir voyagé en Espagne, à Andorre, en Belgique, en Autriche, en Allemagne et avoir fait un passage en France, mais sans préciser le lieu où il a séjourné. En revanche, il a contesté s’être rendu en Turquie et encore plus en Syrie », d’après son avocate. D’après les premiers éléments de l’enquête, El Khazzani a vécu sept ans en Espagne, de 2007 à mars 2014. Il y était arrivé à 18 ans, s’installant d’abord à Madrid puis à Algésiras, en Andalousie, où il s’est fait remarquer par des discours durs légitimant le jihad. Le jeune homme fluet et de taille moyenne y a vécu de petits emplois, et a été détenu une fois pour « trafic de drogues » selon une source des services antiterroristes espagnols.

Il semblerait que ce sympathisant de l’Etat islamique ne soit pas simplement un simple « activiste » (anglicisme qui signifie littéralement « militant »), comme les télévisions aiment à le désigner. Djihadiste croyant et pratiquant, conformément aux préceptes du théoricien de la « gestion de la sauvagerie » Abou Moussab Al-Souri, El Khazzani s’en est pris directement à des civils, probablement sans en référer à un commandement centralisé.

Ayoub El Khazzani, dont l’identité a été confirmée grâce à ses empreintes digitales, « vivait en Belgique, est monté dans un train en Belgique avec des armes sans doute acquises en Belgique. Si notre pays ne regorgeait pas déjà de candidats au djihad, on parlerait de base arrière.


*Photo : @AFP.

37° Centigrades l’après-midi

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lindo aldani 37

La collection ‘Dyschroniques’ des Editions du Passager Clandestin propose depuis quelques années la réédition d’auteurs de Science-Fiction ou d’anticipation en format court, sous forme de nouvelles d’une centaine de pages. Parmi ces pépites oubliées, on trouve Les Retombées de Jean-Pierre Andrevon (1979), Faute de temps de John Brunner (1963), Le Testament d’un enfant mort de Philippe Curval (1978), Un logique nommé Joe de Murray Leinster (1946), Le Mercenaire  de Marck Reynolds (1962) ou La Tour des Damnées de Brian Aldiss (1968). Si l’essentiel de la collection – dix-huit titres – présente des récits marqués par la guerre froide ou la terreur nucléaire, 37 ° Centigrades, de Lino Aldani, fait un peu exception en décrivant un univers d’anticipation dominé par une sorte de totalitarisme doux, à la fois hygiéniste et consumériste. Aldani, auteur prolifique et fondateur de la revue de science-fiction italienne Futuro, au début des années 1960, n’a pas attendu le grand ébrouement de mai 68 pour dénoncer une le dévoiement de l’Etat-Providence, mis au service de la grande distribution, de l’injonction festive et de la médicalisation de la société. Dans l’Italie du futur imaginée par l’auteur, Nico Berti, citoyen de plus en plus désabusé, fait face aux tracasseries constantes que lui cause la toute-puissante C.G.M., la Convention Médicale Généralisée, sorte de Sécu dotée de pouvoirs coercitifs très étendus, capable de vous coller une amende si vous oubliez de prendre votre température ou si vous négligez en avril de ne pas vous découvrir d’un fil.

 

« Nico ressortit une main, rien qu’un instant, la leva et agita les doigts pour un salut qui se voulait amical. Puis il essaya de filer, de l’air du Monsieur qui n’a rien à se reprocher. Mais Esposito l’empoigna par le bras : –  Gilets de corps ? –  Je suis en règle, déclara le jeune homme. – Gros tricot de laine ? – Je l’ai mis ! Je l’ai mis ! – C’est bon, dit sans se démonter le petit homme de la C.G.M. Mais on ne prend jamais assez de précautions, Monsieur Berti. En avril, ne te découvre pas d’un fil ; aussi n’ôtez pas votre pardessus ; il y a une amende. »

Harcelé par le paternalisme dictatorial de la C.G.M., les citoyens n’échappent pas non plus aux sollicitations constantes de la publicité vantant par exemple les Levacars (l’équivalent, on l’aura compris, des voitures volantes de Blade Runner) Roëncit ou Demerces, ou tout autre produit, apparaissant sous toutes les formes – néons, radio, hauts-parleurs, affiches – et à tous les endroits de la ville, qui s’ajoutent aux recommandations constantes du consortium de santé. « Toute personne trouvée sans son thermomètre est passible d’une amende de trois cent quatre-vingt livres », avertit un panneau. « Seuls les pauvres types vont à pied. L’homme qui connaît son affaire roule à 200 dans un Roëncit, le Lévacar des temps modernes », proclame un autre. Un jour, Nico en a assez de supporter cette dictature des temps modernes et envoie tout balader – conventionnement médical, Lévacar, pardessus et thermomètre – pour, redevenu un homme libre et non protégé par l’Etat et l’industrie pharmaceutique, emmener sa petite amie à la campagne – en conduisant vite et imprudemment comme un véritable italien du temps de Dino Risi – et faire une orgie de repas plantureux, d’alcool consommé sans modération et de siestes crapuleuses dans les prés. L’escapade de Nico et de sa petite amie Doris se transforme en ode à un hédonisme anarchiste, opposé à la jouissance asservie qu’une société hypocondriaque tente d’imposer à tous. Mais bien évidemment, tout ne va pas se passer aussi bien dans le meilleur des mondes libérés pour les deux protagonistes de l’histoire…

Lino Aldani, figure importante de la littérature de science-fiction en Italie, est resté largement méconnu en France. Avec 37°Centigrades, il anticipe de façon singulière le principe de précaution qui a envahi l’existence de l’homme du XXIe siècle, harcelé par des recommandations incessantes, livré aux injonctions les plus envahissantes des institutions, firmes et associations toujours un peu plus soucieuses de sonder les reins et les cœurs. Pour la modique somme de 6 euros, on peut s’offrir cet été une petite visite en 80 pages du futur cruel et burlesque de Lino Aldani avant de revenir goûter aux paradoxes et aux tracasseries ubuesques de notre présent. 37 ° CentigradesLino Aldani, Editions du Passager Clandestin.

37° centigrades

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La dynamique des « fronts » contre l’Euro

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fn euro jacques sapir

fn euro jacques sapir

Jacques Sapir est économiste, chercheur en relations internationales et historien spécialiste de la Russie. Il s’est récemment illustré en préconisant un futur dialogue avec le FN dans le cadre d’un grand front anti-euro. Décryptage.

Dans la version intégrale d’un entretien que vous avez accordé au Figaro, vous déclarez : « À terme, la question des relations avec le Front national, ou avec le parti issu de ce dernier, sera posée. Il faut comprendre que très clairement, l’heure n’est plus au sectarisme et aux interdictions de séjours prononcées par les uns comme par les autres (…) il faudra un minimum de coordination pour que l’on puisse certes marcher séparément mais frapper ensemble » afin d’abattre l’euro. Est-ce à dire que vous considérez le Front national d’aujourd’hui comme un interlocuteur légitime, voire un allié potentiel dans votre combat contre la monnaie unique et l’austérité ?

Dans la citation que vous donnez, les mots « à terme » et « sera » sont importants. Ils impliquent que je me situe dans le futur, et un futur prospectif comme on peut le voir avec « avec le parti issu de ce dernier ». Cela répond à votre question. Tout dépendra de l’évolution à venir du Front national. Mais, ce qui est clair aussi dans mon texte, c’est que je dis que l’on ne pourra éluder indéfiniment la question. Ni plus, ni moins. L’essentiel se trouve en amont et en aval de votre citation, quand je parle des conditions de constitution d’un éventuel « front » anti-Euro, de la nécessité de penser le « jour d’après », et de l’importance de conserver l’autonomie stratégique et politique pour qui fera partie de ce « front ».

Auriez-vous tenu les mêmes propos si Jean-Marie Le Pen dirigeait toujours le parti dont il vient d’être exclu ?

La question de la personne ne me concerne pas. Je n’en fais pas un symbole, dans un sens ou dans un autre. Par contre, je note que le Front national a consulté ses adhérents sur ce point. Ceci est significatif. Cela implique que des principes républicains et démocratiques sont à l’œuvre en son sein, et cela créé un précédent. Pour une personne qui, comme moi, se situe dans un rapport d’extériorité avec le Front national, il y a là un signal bien plus significatif que le sort de Jean-Marie Le Pen. Pour le reste, je continue de regarder l’évolution que connaît ce parti. La question n’est pas de savoir si le FN sera un jour ou non un parti « de gauche ». La véritable question est de savoir s’il intègrera assez de principes républicains pour que l’on admette que des relations, mêmes distantes, avec lui sont possibles. Seul le futur nous le dira.

Le site Arrêt sur images vous accuse d’avoir mollement regretté le départ de votre ami économiste Philippe Murer au Front national et de vous rapprocher dangereusement de ce parti. Ne contribuez-vous pas à la diabolisation des eurosceptiques en préconisant un dialogue avec le FN ?

On aurait voulu que je le poursuive à coup de trique ? La position d’Arrêt sur images est ridicule, mais c’est leur problème et non le mien. Philippe Murer est un ami ; j’entends ses raisons d’adhérer au Front national sans les partager ni les approuver. Je pense qu’il a fait une erreur, mais c’est un avis strictement personnel. Je répète que je ne préconise pas maintenant un dialogue. Je répète que les mots « à terme » et « sera » sont importants. Il faudrait peut-être lire ce que j’ai écris. Mais, je redis aussi que le camp des eurosceptiques ne pourra pas indéfiniment éluder la question des relations avec le Front national. C’est un constat, pas une prise de position. Si des gens veulent « diaboliser », ils le feront de toute manière. Les méthodes odieuses de la calomnie sont monnaie courante, y compris dans le monde universitaire, et je n’ai qu’un profond mépris pour ceux qui s’y livrent.

Vous applaudissez le rapprochement qu’esquissent Nicolas Dupont-Aignan et Jean-Pierre Chevènement. Faute d’un Syriza français puissant à la gauche de la gauche, pensez-vous qu’une large alliance souverainiste droite-gauche puisse voir le jour ? Devra-t-elle s’allier au FN pour arriver au pouvoir ? 

Jean-Luc Mélenchon, lui-même, a appelé à la constitution d’un front des patriotes. C’est dire si le débat existe et s’il avance. L’article de Stefano Fassina, par rapport auquel je prenais position (ce qui est superbement ignoré dans le débat actuel) est très clair à ce sujet. Je l’ai publié, traduit en français (à partir d’une traduction élaborée par le Comité Valmy) sur RussEurope. La logique des « fronts » est en marche. Nous verrons ce que cela donnera. Et l’on sait bien que ce qui caractérise un « front » c’est que les organisations adhérentes ne sont pas d’accord entre elles sur certains points, mais considèrent qu’un objectif commun peut les rassembler. Je souhaite que ce « front » se constitue rapidement, car il est une des conditions de la construction d’un rapport de force face aux européistes. Mais pour cela, il faudra vaincre le sectarisme et de nombreuses réticences. Quant à une possible « alliance » avec le Front national, elle dépend de l’évolution future de ce parti. C’est donc une possibilité , et c’est très précisément ce que j’ai écrit, mais nullement une probabilité car personne n’est en mesure de dire aujourd’hui quel sera le résultat de cette évolution.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00699790_000004.

Quand vient la fin de l’été

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arnaud leguern adieu espadrilles

arnaud leguern adieu espadrilles

Ne jamais se fier aux couvertures sucrées ! Elles mentent. Celle d’Adieu aux espadrilles, le dernier roman d’Arnaud Le Guern, est gorgée de soleil. Pulpeuse à souhait. Au premier plan, un bikini rebondi surgit sur le corps bronzé d’une jeune femme désirable. Le lecteur est d’emblée happé par ces cuisses perlées, terriblement tentatrices. Qui refuserait de s’y lover un soir d’été ? Cette peau tendre qui respire l’huile solaire est une invitation au débordement des sens. Au loin, on entend le ressac de la mer qui berce la mélancolie des vacanciers. La plage, havre de paix, moment d’abandon difficilement gagné après onze mois de labeur, étale ses fausses valeurs et son bonheur factice en première page. Arnaud Le Guern connaît trop bien ses classiques, les stylistes désabusés et les romantiques pornographiques, pour se laisser piéger par cette carte postale. Il fuit les décors en carton-pâte et les comédies bourgeoises. Son court roman, léger en façade, déambulation d’un dandy cabossé, est perclus de blessures. Il est plein de larmes et de nostalgie. Secouez-le ! Des grains de spleen viendront se coller à votre âme. Cet éditeur non salarié, flâneur de l’édition, amateur de jolis flacons et de brindilles naturelles, construit, au fil des années, une œuvre résolument tournée vers le passé.

Le monde d’avant l’aspire et l’inspire. C’est ce qui fait toute la modernité de son écriture abrasive. « Le corps des femmes sous Giscard m’obsède » lance-t-il, par gourmandise vintage. Car Le Guern, jeune turc de la revue Schnock, n’a pas oublié les photos d’une BB moulée dans un tee-shirt blanc portant le slogan ambigu de « Giscard à la barre ». Après une stèle pour Jean-Edern Hallier et un essai remarqué sur Paul Gégauff, ce trentenaire en bout de course, bientôt la quarantaine rugissante, a une prédilection pour les plumes bien faites et les équilibristes de l’existence. Tous ces écrivains de la nuit qui jouent avec nos nerfs. Tous ces ambitieux qui ont préféré les bars d’hôtels vermoulus et les palaces poussiéreux aux rigueurs d’une austère table de travail. Nous avons tous un faible pour ces chroniqueurs des années 50/70 qui, à défaut d’avoir écrit un grand roman, ont gaspillé leur talent à coups de sprints ébouriffants. Chez eux, deux feuillets dégoupillés, condensé de méchanceté et de panache, avaient bien plus d’attrait que les milliers de pages de leurs confrères. Le Guern a beaucoup lu et bu. En matière de vin comme de littérature, il s’est toujours enivré du meilleur. La fulgurance de Morand, le snobisme de Frank et la mélodie de Toulet. Son « Adieu aux espadrilles » tient à la fois de la déclaration d’amour à une femme fatale et du cabotage littéraire.

Le sujet était casse-gueule. Raconter les affres d’une romance sur les bords du lac Léman sans boire la tasse relève d’un tour de force. A l’ombre des villas, Le Guern a trouvé le bon ton pour se délivrer sans ennuyer. Il susurre ses secrets d’alcôve sans jamais sombrer dans le pathos. Cette autofiction alterne ébats et débats, provocation et introspection. L’écrivain mélange ses souvenirs et ne craint pas d’abuser du name dropping. Sa sincérité est à ce prix-là. Elle se niche dans ce fatras de références. Il s’emballe pour Sophie Barjac et Mélanie Coste, le chien Dagobert et Lindsay Lohan, Claude Sautet et Californication. Sa mémoire tressaute sur le fil des années 90. Et quand les histoires de famille semblent trop pesantes, le visage d’une petite fille vient éclairer ce marasme. Le Guern ne laisse jamais la médiocrité des sentiments l’emporter. Cet Adieu déchirant, intrusif et érotique est l’indispensable BO de l’été. À inscrire d’urgence sur votre playlist !

Adieu aux espadrilles, Arnaud Le Guern – Editions du Rocher, 2015.

*Photo : wikimedia.

Montebourg et Varoufakis au milieu du gué

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euro grece montebourg varoufakis

euro grece montebourg varoufakis

Il paraît que la Fête de la rose a presque le même âge que moi. Elle a lieu tous les ans depuis 1973 à Frangy-en-Bresse, à l’initiative de Pierre Joxe qui fut un emblématique ministre de l’Intérieur de François Mitterrand. L’an dernier, alors que la météo était plus clémente que cette année, Arnaud Montebourg et Benoît Hamon y avaient fait le show et avaient perdu dès le lendemain leur place au gouvernement. Cette année, le trublion bressan, ex-ministre de l’Economie, avait convié son ex-homologue grec, Iannis Varoufakis. Le show promettait également. Les télés et radios étaient là. Un militant franc-comtois, proche de Montebourg depuis des années, me confiait que Hollande aurait très bien pu tuer la couverture de la Fête de la rose en organisant une remise de la légion d’honneur des héros américains du Thalys dès ce dimanche après-midi, et ajoutait avec beaucoup de malice : « Même ça, ils n’en sont même plus capables ».

Moi, ce qui m’importait, c’était de savoir si Arnaud Montebourg avait pris complètement acte du « moment grec », ou s’il croyait encore à la possibilité d’un « euro sympa ». Après tout, son invité du jour n’avait-il pas prouvé que sans un plan B, même la volonté de Tsipras, portée par plus de 60% des citoyens grecs,  ne pouvait rien face à l’intransigeance du Docteur Schaüble ? Cette question, j’ai pu lui poser dans la conférence de presse qui précédait les discours : « N’est-il pas vain d’aller négocier avec les Allemands si ces derniers sont certains que, quoi qu’il arrive, nous resterons dans l’euro ? ». L’ancien ministre de l’Economie commence à expliquer que l’Union européenne ne doit pas être forcément être synonyme de « bras de fer » mais plutôt privilégier « l’entraide ». Il me cite l’annulation de la dette allemande en 1953 (la construction européenne n’avait alors pas débuté, mais bon…) puis l’attitude bienveillante de Jacques Chirac face à Gerhard Schröder, lequel venait lui demander qu’on soit plus souple avec les critères de convergence de Maastricht. L’ami Luc Rosenzweig, à Frangy lui aussi, me fit remarquer après la conférence de presse que Chirac était bien content de se montrer  bienveillant avec l’Allemagne parce que cela lui permettait aussi de s’assoir sur les fameux critères. Arnaud Montebourg conclut sa réponse à ma question en expliquant que l’Allemagne défend ses intérêts nationaux et qu’il serait opportun que nous fassions de même et ajoute une phrase énigmatique : « lors d’une négociation, il faudra mettre tout ça sur la table ». Comment l’interpréter ? Qu’il ne faut plus aller dans ce genre de négociation armés d’une seule sarbacane, comme Tsipras hier, et Hollande en juin 2012 ? On aimerait croire que ce « tout sur la table » inclut évidemment la question de l’existence de l’euro.

Mais je vais un peu vite en besogne. Car quelques minutes plus tard, sur le terrain de football de Frangy, Montebourg nous explique son projet de construire enfin un « euro démocratique », stade ultime de « l’euro sympa ». Un euro démocratique ? Et pourquoi pas un crocodile affectueux ou un cannibale végétarien ? Bref, aux côtés de celui qui a tenté de mettre en œuvre un système de monnaie parallèle dans son pays, véritable amorce d’une sortie de l’union monétaire, Montebourg cale. Du reste, Varoufakis a bien du mal à assumer son plan B. Il prend longuement la parole, expliquant fort bien les coulisses de l’Eurogroupe, et ses discussions avec Michel Sapin, l’homme pour qui « la France n’est plus ce qu’elle était ». Là encore, les constats sont lucides mais à la fin, on n’ose pas rompre. Et on propose des initiatives paneuropéennes pour réclamer une Europe enfin démocratique.

Merkel et Schaüble ne tremblent pas.  Et ils ont raison. Le même jour dans les colonnes du JDD, Mélenchon semble au contraire démontrer qu’il a compris les termes de l’alternative : « Entre l’indépendance de la France et l’euro, je choisis l’indépendance de la France ; entre la souveraineté nationale et l’euro, je choisis la souveraineté nationale ». L’ancien candidat du Front de gauche à la présidentielle a compris qu’il était suicidaire de s’accrocher au totem euro. Il sait qu’il serait irresponsable de laisser la critique de l’euro à Marine Le Pen. Arnaud Montebourg a pris un temps de retard. C’est dommage. Même si la Seille voisine n’est pas une rivière très profonde, il n’est pas confortable de rester au milieu du gué.

*Photo : DR.

Arabie Saoudite: plutôt Al-Qaïda que l’Iran!

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arabie saoudite iran yemen

arabie saoudite iran yemen

Voici un an que la coalition américaine est en place avec ses « alliés » officiels turcs et arabes sans parvenir à vaincre Daech. La prudence américaine qui consiste à ne pas soutenir Assad ou les milices chiites inféodées à l’Iran explique sans doute le relatif statu quo. Mais surtout le peu d’entrain des armées des pays du golfe à combattre les groupes djihadistes, comme l’Etat Islamique, n’aide pas à la reconquête. Et puisque les partisans d’Abou Bakr Al-Bagdadi se battent contre les hérétiques chiites et les Kurdes; les ennemis de mes ennemis chiites sont mes amis djihadistes…

Pour mieux se tenir à distance de cette sale guerre américaine aux confins de Irak et de la Syrie, les monarchies du Golfe se sont lancées depuis le printemps 2015 dans une autre campagne aérienne. Les partisans d’Ali Abdallah Saleh et les houthis avaient repris une bonne partie du pays yéménite, un peu comme Bachar Al-Assad en Syrie au début de l’année. Faisant d’une pierre deux coups, les états-majors arabes peuvent prétexter cette nouvelle menace au sud pour se détourner de l’aide à l’Amérique contre l’Etat islamique. Dans le même temps, faire la guerre à l’Iran et ses alliés houthis au Yémen affaiblit indirectement les moyens chiites engagés en Irak-Syrie.

Et là, étrangement, la coalition arabe fait du dégât. Et l’ennemi recule. Au Yémen, la prudence de mise sur l’Euphrate n’a plus lieu d’être. Plus question de « frappes chirurgicales » puisque les Américains ne sont pas là pour valider ou non les bombardements. C’est donc un véritable carnage aérien qui s’abat sur le Yémen. Son patrimoine fait les frais d’un « bombing carpet » que n’aurait pas renié Bachar Al-Assad. Ce ne sont pas quelques barils d’explosif qui sont lâchés au hasard des villes mais des bombes de plusieurs centaines de kilos. Les vieux quartiers d’Aden ou de Sanaa sont éventrés, tandis que civils et militaires croulent sous les gravas. Soutien a minima en Irak et en Syrie mais engagement frénétique au Yémen, il faut croire que le clivage religieux pèse davantage que la défense des restes du printemps arabe.

Pas plus qu’en Syrie, les pays du Golfe n’ont les capacités à s’engager au sol dans une guérilla et un conflit contre-insurrectionnel au sud de la péninsule arabique. C’est donc les milices d’Al-Qaïda qui occupent le terrain préparé par l’aviation saoudienne. Dans les ruines du port d’Aden, le drapeau noir du djihad flotte au vent, a annoncé l’agence Reuters le 23 août. Aden, la porte d’entrée sur la mer Rouge, l’ancien relais britannique entre Suez et les Indes, regarde encore passer une bonne partie du commerce mondial. Depuis l’attaque de l’USS Cole en 2000 à Aden, les américains neutralisent à partir de leur base de drones à Djibouti les chefs djihadistes qu’ils détectent quand les européens font la chasse à la piraterie des chebabs somaliens. Autant dire qu’avec Al-Qaïda aux commandes du port d’Aden, la lutte n’est pas terminée.

Là plus qu’ailleurs, les intérêts américains se heurtent à ceux de ses alliés arabes. Au Yémen, l’Amérique n’a plus aucune prise sur l’action des pétromonarchies. Échaudée par l’accord avec l’Iran et méfiante face au rééquilibrage moyen-oriental de l’Amérique en faveur des chiites, la diplomatie saoudienne ne semble pas mesurer les conséquences politiques de ses raids aériens. Face à un ennemi intérieur (Al-Qaïda) pourtant menaçant pour la monarchie, l’activisme anti-chiite qui consiste à lui faire de la place à l’extérieur équivaut à se tirer une balle dans le pied.

Sur plus d’un théâtre d’opérations, les intérêts communs saoudien et djihadiste au Moyen-Orient semblent plus présents que jamais. À court terme du moins.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21767921_000002.

Meeting germanophobe à Frangy-en-Bresse

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montebourg varoufakis allemagne fete rose

montebourg varoufakis allemagne fete rose

À quoi aurait ressemblé l’édition 2015 de la Fête de la rose de Frangy-en-Bresse, si Arnaud Montebourg avait vraiment déserté le champ politique pour retourner à la « vie civile » ? Ce rendez-vous bourguignon fondé en 1974 en pleine euphorie du programme commun PS-PCF par Pierre Joxe, missionnaire socialiste dans ce département rural de Saône-et-Loire, donne depuis la température du moral des militants de base du PS à la veille de la rentrée politique. Sans le show médiatique magistralement mis en place par l’ex-ministre de l’Economie Arnaud Montebourg, l’ambiance eût certainement été à l’image de la météo de ce dimanche 23 août : maussade comme un jour de pluie de fin d’été rappelant qu’il est grand temps de retourner au charbon…

Pour les socialistes du coin, l’année 2015 a été horribilis : déjà étrillés au municipales de 2014, ils ont perdu les départementales de mars 2015 et donné à la droite l’ancien fief d’Arnaud Montebourg, viré du gouvernement à la suite de son incartade anti-Valls de la fête de la Rose, cuvée 2014. De plus, le jeune espoir local, le député Thomas Thévenoud, donné comme successeur naturel du flamboyant Arnaud, appelé au gouvernement lors du remaniement de septembre 2014, en est débarqué quelques jours plus tard, pour cause de « phobie administrative » l’empêchant d’honorer ses obligations fiscales…

Donner un écho national et même international à ce rassemblement champêtre d’éclopés de la politique relevait du Guiness Book of records de la com’ ! Eh bien, il l’a fait ! Le vice-président d’Habitat a réussi à faire venir dans un trou perdu, à peu près inaccessible par la SNCF, le gratin du journalisme politique parisien arrivé toutes affaires cessantes en limousine de location pour les plus riches, par Bla-Bla-Car pour les plus démunis…
Pour cela une bonne recette : l’effet « vu à la télé » allié au «  lu dans Paris Match », de la pipolitique à haute dose, et sans modération ! On invite le « bogosse » Iannis Varoufakis, héros de la résistance grecque contre la barbarie germano-bruxelloise, viré par son patron Tsipras, et qui  balance  à tout va sur les turpitudes des rapaces des « institutions ». Ça va donc saigner ! Pour la douceur et la tendresse, on emmène sa nouvelle compagne, la co-virée et ex-ministre de la culture Aurélie Filipetti, dont on a pris soin de fournir aux magazines pour salons de coiffures les photos estivales en maillot de bain révélant l’arrivée prochaine d’un heureux événement…

Les cadors du PS qui ont boudé ce rendez-vous, sur ordre du Parti, du Premier ministre et du Président de la République ont bien eu tort : ils auraient eu plus de chance de montrer leur binette à la télé et de mouliner des petites phrases pour la radio à Frangy-en-Presse qu’à La Rochelle pendant leur foire annuelle curieusement nommée université d’été du PS.

Une fois le décor mis en place, le contenu importe peu, et le discours politique se doit d’être simple, sans nuances trop subtiles propres à égarer une corporation journaleuse qui ne déteste rien tant que se prendre le chou pour essayer de vendre aux rédac-chefs de la pensée politique complexe. Postulat : Iannis Varoufakis et Arnaud Montebourg, occupant les rôles des « bons » (normal, ils sont les organisateurs de la fête), il faut construire les caractères négatifs, les «  méchants » et les «  lâches ». Le guignol peut commencer. Le rôle du salaud est dévolu à l’Allemagne en général, et à son ministre des Finances Wolfgang Schäuble, tireur de ficelle diabolique d’un Eurogroupe sous influence, en particulier. Pour chauffer la salle, le numéro bien rôdé de Iannis Varoufakis « Wolfgang m’a tuer ! » est décliné sous toutes les formes dans les multiples entretiens accordés aux médias français avant après et pendant la Fête de la rose. «  Wolfgang Schäuble ne cherchait pas le remboursement de la dette grecque, sinon il aurait accepté nos propositions raisonnables ! Il voulait notre capitulation sans conditions, parce qu’il voulait faire un exemple. Ne vous y trompez pas, ce n’est pas la petite Grèce qui importe à Schäuble, c’est la France ! Et le sort que nous avons subi sera le vôtre si vous ne réagissez pas ! » Et de se lamenter sur l’absence politique de la France et d’un François Hollande (le lâche) évanescent et sans vision dans ce combat désespéré de la chèvre grecque contre le loup allemand.

Le german bashing d’Arnaud Montebourg, moins tragique, n’en fut pas moins vigoureux : l’obsession allemande de la dette plombe la croissance européenne. Leur rigorisme dogmatique et l’usage immodéré de leur puissance économique est également une catastrophe politique et met la démocratie française en danger : « Vous pouvez toujours voter pour la gauche, le système des institutions européenne fera que vous serez gouverné par la droite allemande !». Le propos fait mouche dans l’assistance qui ouvre ses parapluies sous l’averse revenue – ma voisine me fait profiter du sien, qui porte le logo du géant allemand de l’assurance Allianz. Un vieux grognard du PS, maire d’un arrondissement de Lyon et enfant du pays bressan, sent se rouvrir une vieille blessure : il avait voté « non » au référendum de 2005. Même s’il est un fidèle du très droitier Gérard Collomb, il n’a pas digéré le retour par la fenêtre, grâce au PS, du traité rejeté par le peuple.

Si, sur l’estrade, la germanophobie reste dans les limites de la controverse policée, il n’en est pas de même dans les discussions entre militants sous les tentes. «  Ils ne changeront jamais ! Jamais ! » tonne un septuagénaire qui stigmatise le peu de mémoire historique et l’ingratitude de nos voisins d’outre-Rhin, dont on a effacé la dette en 1953 et permis en 1995 de déroger aux critères de Maastricht pour financer la réunification. Ces arguments, qui font fi du contexte historique des époques concernées, alimentent le ressentiment du peuple de gauche contre ces Allemands, où même les « camarades » du SPD vous font faux bond.

L’approbation est bruyante lorsqu’une dame, se présentant comme professeur d’allemand dans le département, s’érige en experte en germanitude pour asséner : «  C’est vrai, il n’ont pas changé, sinon en pire ! Je vais souvent en Allemagne avec des élèves, et moi qui suis plutôt brune, on me regarde d’un sale œil, surtout dans le nord… Schäuble ? Vous savez peut-être que sa mère s’appelait Gertrud Göhring… C’est tout dire ». Une vague homonymie maternelle avec le Reichsmarschall Hermann Goering, et je vous construis un diable en fauteuil roulant. C’était Frangy-en-Bresse 2015 rebaptisé Frangy-en-Grèce par le communiquant Montebourg. L’édition 2016 prévue pour le 24 août de l’an prochain s’annonce grandiose : elle coïncide avec la Saint Barthelémy. Ça va être gore !

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00721349_000001.

Djihad : le choix des armes

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Les premières informations sur l’affaire du Thalys étaient rafraîchissantes. L’agresseur, disait-on, était un armé d’un Colt 45. Une arme mythique qui sentait bon l’Amérique et ses grands espaces. Un Américain peut-être ? Enfin du nouveau dans la longue litanie des règlements de comptes et des actes terroristes.

Hélas, il fallut vite déchanter car on apprit que l’homme du Thalys avait aussi une kalachnikov avec neuf chargeurs. Bien qu’il soit citoyen marocain, ayant vécu plusieurs années en Espagne puis en Belgique, il était donc très banalement d’ici, estampillé de chez nous. Adieu l’Amérique et vive la France ! Un autre événement, dont il a été longuement question ces derniers jours, avait auparavant occupé nos esprits. Un homme avait massacré sa femme à coups de machette.

Une machette ? Vous avez ça chez vous ? Non. Mais certains oui. Il en est parfois question lors d’affrontements entre bandes rivales de banlieue. La machette, on s’en sert surtout en Afrique pour casser en deux les noix de coco ou lors de massacre inter-tribaux. Nul donc ne contestera que la France soit un pays ouvert à toutes les innovations venues de l’étranger. Il est tout aussi vrai que la kalachnikov comparée au « coupe-coupe » est un signe incontestable de modernité.

À l’autre bout de l’Europe, où je me trouve, en Pologne, un autre fait divers remplit les colonnes des journaux. Un homme a tué une fillette de dix ans. Pas avec une machette ou une kalachnikov. Avec une hache. Une hache ! Rien n’illustre mieux la lenteur que la Pologne mets à se moderniser. Ce pays reste encore essentiellement agricole. Et il y a une hache dans chaque ferme.

La Pologne a donc beaucoup d’efforts à faire encore pour s’intégrer pleinement à l’Union européenne et pour ressembler à la France, son alliée de toujours. Perplexe, je m’en suis ouvert à un ami polonais. Il l’a pris de haut. « Tu sais, nous sommes autant européens que vous ! Mais nous sommes aussi d’indécrottables nationalistes. C’est pourquoi nous restons attachés à nos traditions et à nos haches. Et en plus, nous ne voulons pas du tout être amalgamés à la machette et à la kalachnikov. Tu comprends ? » Je lui ai dit que je le comprenais plus qu’il ne pouvait l’imaginer.

Robert Ménard: Oui aux menus de substitution au porc!

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cantines robert menard porc beziers

cantines robert menard porc beziers

Gil Mihaely. Le 16 mars, le maire UMP de Chalon-sur-Saône, Gilles Platret a annoncé qu’au nom du « principe de laïcité », il supprimerait dès la rentrée les menus de substitution au porc dans ses cantines scolaires.  Qu’en est-il dans les cantines de Béziers ?

Robert Ménard : À Béziers, on propose trois types de menus dans les cantines scolaires: un menu « normal » avec un plat de porc de temps en temps, un menu sans porc et un menu adapté aux différentes allergies (sans gluten). Cette situation me va très bien parce que je ne veux pas que mes enfants soient obligés de manger la viande le vendredi.  Je ne vois donc pas pourquoi j’imposerai le porc à ceux qui ne souhaitent pas en manger. A Béziers, il y a toujours une alternative pour les gens qui ne mangent pas du porc ! Je suis farouchement attaché à ce principe car je ne confonds pas laïcité et chasse aux religions.

En supprimant l’alternative au porc dans les cantines de Chalon-sur-Saône, Gilles Platret pratique-t-il une forme de «chasse aux musulmans»?

Non. Je ne lance pas d’accusations à la légère, pour en avoir tellement subies moi-même…. Je dis seulement que j’ai une conception ouverte de la laïcité. Évidemment, aussi longtemps que je serai maire de Béziers il n’y aura ni repas hallal ni repas cacher dans les cantines scolaires, mais il y aura toujours des repas sans porc. Les repas hallal ou cacher n’ont pas leurs places car les pouvoirs publics n’ont pas à entrer dans ces logiques confessionnelles.

Que pensez-vous de l’idée de Yves Jégo d’obliger les mairies et les autres autorités compétentes de proposer dans les cantines un menu végétarien, une alternative sans connotation religieuse ?

Spontanément, je me méfie de ce genre d’obligations. Je trouve que l’Etat intervient déjà tellement sur tout. En revanche, je suis d’accord avec l’idée qu’il faut une alternative pour les gens respectant tel ou tel interdit alimentaire. Je ne vois pas au nom de quoi j’empêcherai les gens de respecter les interdits alimentaires de leur religion. C’est déplacé et je ne le ferai pas !

Une application stricte du principe de neutralité de l’Etat en matière religieuse n’imposerait-elle pas de proposer des menus indifférents aux religions ?   

C’est une vision d’ayatollah de la laïcité ! On ne peut pas ignorer les religions. J’ai fait installer dans l’Hôtel de Ville une crèche pour Noël et un chandelier à neuf branches pour Hanoukka parce que nous vivons dans un pays de tradition judéo-chrétienne et je suis respectueux de ces traditions-là.. Même si on m’a emmerdé pour cette histoire de crèche, j’ai finalement obtenu satisfaction. C’est la première fois dans une ville et je suppose qu’au mois de décembre prochain les crèches vont se multiplier dans d’autres villes. La salle de mon conseil municipal, qui date d’avant 1905, est décorée d’images de Saint-Aphrodise. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Les arracher ? C’est une folie. On a ouvert la féria de Béziers avec une grand-messe devant  8000 personnes dont certains disaient le Notre-Père pour la première fois depuis trente ans ! Ils étaient là et ils retrouvaient ce qu’ils sont. Ça fait partie de ce qu’on est, on ne peut pas gommer les religions, ni de nos paysages, ni de l’art,  ni de nos modes de vie et nos pratiques. Ma laïcité n’est pas une guerre aux religions mais une manière d’assurer la tranquillité et la paix publiques.

*Photo: wikimedia.

Thalys: Qui est vraiment Ayoub El Khazzani?

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ayoub khazzani thalys

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(Avec AFP) – Après l’attentat raté de vendredi à bord du Thalys, deux enquêtes sont simultanément menées: l’une par le parquet antiterroriste de Paris, dont la compétence est nationale, et l’autre par le parquet fédéral belge. La garde à vue d’Ayoub El Khazzani, dans les locaux de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) à Levallois-Perret, en banlieue parisienne, a été prolongée samedi et peut durer jusqu’à mardi soir.

Ayoub El Khazzani, citoyen marocain de 26 ans, persiste à nier tout projet terroriste, expliquant avoir trouvé par hasard des armes dont il a décidé de se servir pour détrousser les voyageurs du Thalys. « Cela le ferait presque rigoler… », persifle son avocate. Et son conseil d’expliquer à la presse : « Il dit avoir trouvé ce fusil Kalachnikov, son pistolet Luger et un téléphone portable dans une valise, abandonnée dans un parc, près de la gare de Bruxelles où il avait pris l’habitude de dormir. Il est sans domicile fixe depuis qu’il s’est fait voler ses papiers à Bruxelles. Il a notamment travaillé comme peintre en bâtiment en Espagne, où il a aussi été condamné à deux reprises pour trafic de drogue en 2013. » L’avocate ne dit pas pourquoi son client a agressé au cutter les passagers qui voulaient le maitriser et lui retirer son arme : une réaction due à la panique?

Plus sérieusement, les différents services de police ont recoupé un faisceau d’indices qui permettent d’ébaucher son portrait-robot idéologique. Fiché comme membre de la mouvance djihadiste-salafiste par les services de renseignements espagnols et français, l’intéressé « raconte avoir voyagé en Espagne, à Andorre, en Belgique, en Autriche, en Allemagne et avoir fait un passage en France, mais sans préciser le lieu où il a séjourné. En revanche, il a contesté s’être rendu en Turquie et encore plus en Syrie », d’après son avocate. D’après les premiers éléments de l’enquête, El Khazzani a vécu sept ans en Espagne, de 2007 à mars 2014. Il y était arrivé à 18 ans, s’installant d’abord à Madrid puis à Algésiras, en Andalousie, où il s’est fait remarquer par des discours durs légitimant le jihad. Le jeune homme fluet et de taille moyenne y a vécu de petits emplois, et a été détenu une fois pour « trafic de drogues » selon une source des services antiterroristes espagnols.

Il semblerait que ce sympathisant de l’Etat islamique ne soit pas simplement un simple « activiste » (anglicisme qui signifie littéralement « militant »), comme les télévisions aiment à le désigner. Djihadiste croyant et pratiquant, conformément aux préceptes du théoricien de la « gestion de la sauvagerie » Abou Moussab Al-Souri, El Khazzani s’en est pris directement à des civils, probablement sans en référer à un commandement centralisé.

Ayoub El Khazzani, dont l’identité a été confirmée grâce à ses empreintes digitales, « vivait en Belgique, est monté dans un train en Belgique avec des armes sans doute acquises en Belgique. Si notre pays ne regorgeait pas déjà de candidats au djihad, on parlerait de base arrière.


*Photo : @AFP.

37° Centigrades l’après-midi

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lindo aldani 37

lindo aldani 37

La collection ‘Dyschroniques’ des Editions du Passager Clandestin propose depuis quelques années la réédition d’auteurs de Science-Fiction ou d’anticipation en format court, sous forme de nouvelles d’une centaine de pages. Parmi ces pépites oubliées, on trouve Les Retombées de Jean-Pierre Andrevon (1979), Faute de temps de John Brunner (1963), Le Testament d’un enfant mort de Philippe Curval (1978), Un logique nommé Joe de Murray Leinster (1946), Le Mercenaire  de Marck Reynolds (1962) ou La Tour des Damnées de Brian Aldiss (1968). Si l’essentiel de la collection – dix-huit titres – présente des récits marqués par la guerre froide ou la terreur nucléaire, 37 ° Centigrades, de Lino Aldani, fait un peu exception en décrivant un univers d’anticipation dominé par une sorte de totalitarisme doux, à la fois hygiéniste et consumériste. Aldani, auteur prolifique et fondateur de la revue de science-fiction italienne Futuro, au début des années 1960, n’a pas attendu le grand ébrouement de mai 68 pour dénoncer une le dévoiement de l’Etat-Providence, mis au service de la grande distribution, de l’injonction festive et de la médicalisation de la société. Dans l’Italie du futur imaginée par l’auteur, Nico Berti, citoyen de plus en plus désabusé, fait face aux tracasseries constantes que lui cause la toute-puissante C.G.M., la Convention Médicale Généralisée, sorte de Sécu dotée de pouvoirs coercitifs très étendus, capable de vous coller une amende si vous oubliez de prendre votre température ou si vous négligez en avril de ne pas vous découvrir d’un fil.

 

« Nico ressortit une main, rien qu’un instant, la leva et agita les doigts pour un salut qui se voulait amical. Puis il essaya de filer, de l’air du Monsieur qui n’a rien à se reprocher. Mais Esposito l’empoigna par le bras : –  Gilets de corps ? –  Je suis en règle, déclara le jeune homme. – Gros tricot de laine ? – Je l’ai mis ! Je l’ai mis ! – C’est bon, dit sans se démonter le petit homme de la C.G.M. Mais on ne prend jamais assez de précautions, Monsieur Berti. En avril, ne te découvre pas d’un fil ; aussi n’ôtez pas votre pardessus ; il y a une amende. »

Harcelé par le paternalisme dictatorial de la C.G.M., les citoyens n’échappent pas non plus aux sollicitations constantes de la publicité vantant par exemple les Levacars (l’équivalent, on l’aura compris, des voitures volantes de Blade Runner) Roëncit ou Demerces, ou tout autre produit, apparaissant sous toutes les formes – néons, radio, hauts-parleurs, affiches – et à tous les endroits de la ville, qui s’ajoutent aux recommandations constantes du consortium de santé. « Toute personne trouvée sans son thermomètre est passible d’une amende de trois cent quatre-vingt livres », avertit un panneau. « Seuls les pauvres types vont à pied. L’homme qui connaît son affaire roule à 200 dans un Roëncit, le Lévacar des temps modernes », proclame un autre. Un jour, Nico en a assez de supporter cette dictature des temps modernes et envoie tout balader – conventionnement médical, Lévacar, pardessus et thermomètre – pour, redevenu un homme libre et non protégé par l’Etat et l’industrie pharmaceutique, emmener sa petite amie à la campagne – en conduisant vite et imprudemment comme un véritable italien du temps de Dino Risi – et faire une orgie de repas plantureux, d’alcool consommé sans modération et de siestes crapuleuses dans les prés. L’escapade de Nico et de sa petite amie Doris se transforme en ode à un hédonisme anarchiste, opposé à la jouissance asservie qu’une société hypocondriaque tente d’imposer à tous. Mais bien évidemment, tout ne va pas se passer aussi bien dans le meilleur des mondes libérés pour les deux protagonistes de l’histoire…

Lino Aldani, figure importante de la littérature de science-fiction en Italie, est resté largement méconnu en France. Avec 37°Centigrades, il anticipe de façon singulière le principe de précaution qui a envahi l’existence de l’homme du XXIe siècle, harcelé par des recommandations incessantes, livré aux injonctions les plus envahissantes des institutions, firmes et associations toujours un peu plus soucieuses de sonder les reins et les cœurs. Pour la modique somme de 6 euros, on peut s’offrir cet été une petite visite en 80 pages du futur cruel et burlesque de Lino Aldani avant de revenir goûter aux paradoxes et aux tracasseries ubuesques de notre présent. 37 ° CentigradesLino Aldani, Editions du Passager Clandestin.

37° centigrades

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