Cela aurait pu être un scénario de téléréalité. Sur une île, à l’autre bout du monde, que l’on n’atteint qu’à la faveur de plusieurs heures de bateau, au milieu de la forêt tropicale, une maison aux grandes baies vitrées donnant directement sur la mangrove. Les troncs noueux, les feuilles humides, les animaux sauvages et les fleurs vénéneuses s’agglutinent tout contre le repaire de trois humains, une femme et deux hommes, à qui Lazare, un guide aphasique, dispense son maigre savoir sur la région. C’est la mise en scène machiavélique que Thomas Kryzaniac, jeune romancier et musicien discret, met au point page après page dans son Vivarium.

Joseph Rivière, auteur raté comme Paris en est plein, cède un beau jour à la psychose paranoïaque de Matilda, sa jeune maîtresse aimante et ébahie comme Paris en est plein également. Ils quittent tout et s’installent dans cette éprouvette des Caraïbes où ils mènent une vie recluse mais paisible. Pour y apporter une touche de gaité, Rivière convie un de ses rares admirateurs à les rejoindre pour les vacances.
Voilà la version de l’histoire que nous aimerions, le lecteur comme ce jeune homme, croire et ne pas questionner. Mais dans la moiteur de l’île, il perd pied comme ses hôtes. La vie n’y est qu’un simulacre, plus personne ne sait très bien ce qu’il singe: la maladie ou la santé, l’équilibre ou la folie, le mensonge ou la sincérité.
Le narrateur recueille de fausses confessions, tente d’assembler le puzzle de faux événements advenus dans un passé éparpillé entre deux mémoires contradictoires. Et quand il voit son salut dans la fuite, la mer démontée l’empêche de laisser Rivière et Matilda s’entredévorer. Il fait demi-tour, plonge plus profond encore dans cette autarcie misanthrope. Ils sont l’Adam et l’Ève de l’Enfer, leur union dessine le vrai visage de l’homme.

« J’ai rencontré Matilda au milieu d’un cauchemar. Je n’aurais pas pu la rencontrer ailleurs. » note-t-il en prévision d’un documentaire sur Rivière qu’il ne parvient pas plus à concevoir que la réalité de l’île où il se trouve. C’est vrai: il n’aurait pu rencontrer nulle part cette entité mi-sainte, mi-diabolique, sinon face à lui-même. Matilda est  le reflet d’une humanité telle qu’elle se voit, se supporte, s’aime et se déchire.  Le reflet de notre humanité éternellement ambivalente, de l’amour que nous sommes incapables d’éprouver sans haine, de cette sauvagerie fondamentale dont aucune civilisation ne s’est jamais départie. Lorsqu’on retrouve le corps de Lazare bestialement assassiné, personne ne se fatigue à chercher un coupable: tout le monde l’est plus ou moins.
Le psychiatre, image de la raison convoquée en catastrophe, démissionne lui aussi. Une crise en appelle une autre, la folie comme une hydre pénètre et sort de sa tanière sans jamais s’épuiser.

Vivarium est une cosmologie maléfique. Un roman lourd, profond, habité et mené d’une poigne de fer.

Thomas Kryzaniac, Vivarium – L’Âge d’Homme

*Photo: Flickr: Jean-Daniel Echenard

 

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Marie Céhère
étudie la sophistique de Protagoras à Heidegger.Elle a publié début 2015 un récit chez L'Editeur, Une Liaison dangereuse.
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