Tous les biographes de Georges Simenon ont parlé de son frère cadet, Christian, qui a été un membre actif de Rex, l’organisation pro-hitlérienne de Léon Degrelle, et qui a participé à l’effrayante tuerie de Courcelles, le 18 août 1944. Dans celle, importante, qu’il a publiée en 1992 chez Julliard, Pierre Assouline a d’ailleurs consacré de nombreuses pages à Christian et a fort bien montré la complexité des relations existant entre les deux frères (ils ont trois ans de différence).

Tous les biographes ont aussi évoqué en long et en large les faits et gestes du romancier liégeois durant la Seconde Guerre mondiale, loin de toute complaisance, et ont notamment mis en exergue les contrats qu’il avait signés avec la Continental, une société de production française financée par des capitaux allemands, pour l’adaptation cinématographique de plusieurs de ses livres. Et ils ont tous dit à quel point l’homme Simenon a été opportuniste, qu’il a sans cesse veillé à soigner ses propres intérêts, qu’il a été extrêmement soucieux de son image de marque… Ou encore, sur un autre registre, qu’il a adoré fréquenter les bordels. Des sujets qui n’ont jamais été tabous et que les innombrables lecteurs de Georges Simenon, fanatiques ou non, connaissent depuis belle lurette.

En 1994, le dramaturge Jean Louvet s’en est du reste inspiré pour écrire une pièce qui porte un titre des plus simples : Simenon. Laquelle pièce, bien qu’elle regorge de défauts, a le mérite d’être le fruit d’un long travail de recherche sur le romancier, sur son frère maudit et sur Mme Simenon mère, dont on croit savoir qu’elle a toujours préféré Christian à Georges.

Or voilà que ces jours-ci est paru un ouvrage que son auteur, Patrick Roegiers, présente comme un « roman » : L’Autre Simenon. Pour en justifier l’appellation, Patrick Roegiers invente deux ou trois épisodes de la vie de Georges et de Christian, et s’autorise diverses entorses à la vérité historique, ne serait-ce qu’en faisant mourir Christian sur le front de l’Est, alors qu’en réalité, il a été tué en Indochine, en automne 1947, après s’être engagé à la Légion étrangère.

Cette seule entorse est inadmissible. Elle l’est d’autant plus que cet ouvrage n’apporte rien de nouveau ni d’original sur les sujets abordés, qu’au contraire il charrie des lieux communs, des approximations, des trivialités et des erreurs formelles, qu’il est dénué de perspective, sinon celle de nuire gratuitement et méchamment à l’image et à la réputation du père de Maigret, en laissant entendre, sans la moindre justification ni la moindre preuve, que les exactions commises par Christian  auraient pu peser sur sa carrière et que donc Georges Simenon a tout fait, et de manière systématique et « extravagante », pour en effacer la mémoire. Mais sur quoi se fonde Patrick Roegiers pour se permettre cette assertion ? Dans quel but cherche-t-il à accabler Georges Simenon, à le rendre si antipathique ? Quelle est la raison sérieuse de sa hargne contre lui ? Et à supposer même qu’elle soit motivée, quel est l’intérêt de s’y attarder ?

Ce qui aggrave le cas de Patrick Roegiers, c’est que son prétendu roman est très mal écrit, qu’il est bourré de scories impardonnables, de métaphores douteuses (elles abondent à grand renfort de « comme » ou de « tel ») et de jeux de mots stupides. Du genre : « songeait-il intérieurement » (p. 35), « Degrelle le secouait comme un pruneau » (idem), « le bouillant Bouillonnais » (p. 38), « son cœur avait bon dos » (p. 156), « son sang coulait dans ses veines tel un mauvais vent » (p. 163), « Édouard était blanc comme un cachet d’aspirine » (p. 195), « des larmes de sang coulaient à gros bouillons à Bouillon » (p. 196)… Qu’un éditeur aussi renommé que Grasset ait laissé passer des inepties pareilles a de quoi jeter un discrédit sur la profession…

En un certain sens, Patrick Roegiers a le droit de dire dans un livre tout ce qu’il a envie de dire sur les deux Simenon, y compris n’importe quoi (« écrire n’importe quoi, notait Julien Green dans Partir avant le jour, est peut-être le meilleur moyen d’aborder les sujets qui comptent »). Mais ce n’importe quoi, il est, depuis quelques semaines, en train de le répandre également sur un ton de procureur dans les médias et dans les librairies, partout où il est invité et où il est reçu comme le champion et le dépositaire de la bonne parole, accumulant les contrevérités historiques et les bévues, traitant Georges Simenon de « menteur invétéré » et d’« inventeur démoniaque », accusant tous les bourgmestres de Wallonie d’avoir été séduits à l’époque par les sirènes du rexisme, tous sans exception, faisant l’incroyable amalgame entre le mouvement de Léon Degrelle et celui de Bart de Wever, prétendant que les héritiers de Georges Simenon entretiennent le secret…

Et ces mêmes médias, aveuglés, obnubilés, tombent à de rares exceptions près dans le sinistre panneau et répercutent toutes les âneries et toutes les vitupérations de Patrick Roegiers, comme s’ils les avalisaient à leur tour et les accréditaient sans réserve – signe révélateur et terrible d’une intelligentsia devenue médiocre et frileuse, et n’ayant plus qu’une culture de façade.

Le triomphe de l’imposture intellectuelle.

Et celui, en même temps, du simulacre en littérature.

Triste. Triste à en pleurer !

L’autre Simenon de Patrick Roegiers, Grasset

*Photo: flickr: CHRIS DRUMM

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