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On ira tous au pilori

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liberation onfray biraben

« Une tendance à la chasse à l’homme s’est instituée depuis quelque temps à gauche. » Ces propos, extraits d’un entretien publié sur le site du Figaro, devraient valoir à notre ami Jacques Julliard la médaille d’or de l’euphémisme. En fait de tendance, il s’agit d’une véritable frénésie, voire d’une forme d’hystérie. Sapir, Onfray, Biraben, Morano, sans oublier les suspects habituels, de Finkielkraut à Houellebecq en passant par Zemmour et votre servante, une sorcière chasse l’autre.

Ces derniers temps, c’est donc le cas Onfray qui a occupé les esprits et la vie parisienne. Je ne sais plus très bien ce qui, dans l’entretien qu’il a accordé à Alexandre Devecchio du Figaro, a déclenché l’ire de Laurent Joffrin. Toujours est-il que, le 15 septembre, celui-ci se fend d’un numéro de Libération sobrement intitulé « Migrants, FN, médias : nos réponses à Michel Onfray ». Le sous-titre nous apprend que « le philosophe défend des thèses qui alimentent la propagande d’extrême droite » – je n’ai toujours pas bien compris de quelles thèses il s’agissait, mais peu importe. Quelques jours plus tard, c’est Le Monde qui épingle, toujours en « une », « ces intellectuels que revendique le FN ». On remarquera la tournure habile, qui permet de prendre dans la rafle non pas ceux qui se déclarent positivement proches du FN, mais ceux qui ont le malheur de lui plaire sans l’avoir cherché. Le Monde exhume une vieille citation de Marion Le Pen pour lui faire égrener la liste noire de ses « alliés objectifs », où figure, excusez du peu, « le mensuel conservateur Causeur ».

Quiconque ose s’opposer au dogme sur l’immigration (forcément bénéfique), l’islam (forcément pacifique) ou l’identité française (forcément heureuse) est donc suspect de faire le jeu de qui vous savez. Seulement, n’importe quel talmudiste du dimanche sait que l’important, c’est la question. Et en l’occurrence, la question – qui fait le jeu du Front national ? – est particulièrement stupide : si le FN progresse tandis que le PS régresse, ce n’est évidemment pas à cause des écrits d’Onfray ou des autres, mais peut-être parce que le premier répond aux aspirations des électeurs mieux que le second.

Une semaine plus tard, prenant appui sur le livre de Geoffroy Lejeune et la une afférente de Valeurs actuelles – « Zemmour président » –, Le Monde remet le couvert et cloue au pilori « ces polémistes qui prennent la place des politiques ». Sans surprise, les usurpateurs sont peu ou prou les « alliés objectifs » de la semaine précédente – Onfray, Guilluy, Finkielkraut, cela tourne à l’obsession. Entre-temps, la liste noire s’est enrichie du nom de Maïtena Biraben. La journaliste, qui a succédé à Antoine de Caunes au Grand Journal de Canal+, a en effet commis un crime de taille en parlant du « discours de vérité » du Front national. N’importe quel téléspectateur honnête aura compris qu’elle parlait au second degré. Les garde-chiourmes de la pensée n’ont cure de ces chichis : accoler les mots « FN » et « vérité », c’est signé, chef. On notera au passage que le seul point commun à tous les proscrits est précisément qu’ils sont proscrits.

C’est alors que de bons esprits, en particulier notre ami Périco Légasse de Marianne, proposent d’organiser un grand meeting pour défendre la liberté de débattre et protester contre cette délétère manie du lynchage. L’initiative est fort louable. Mais il semble que, pour certains, les lynchages soient condamnables seulement quand leurs victimes émargent à gauche. Les autres, on peut cogner, chef. La plupart des sommités pressenties semblent répugner à l’idée de faire tribune commune avec Éric Zemmour (et même avec ma pomme). Il est vrai que le débat, c’est plus tranquille quand on est d’accord, comme l’expliquent Geoffroy de Lagasnerie et Édouard Louis dans un texte hilarant. Nos deux experts en mauvaises fréquentations se sont fait une petite réputation il y a un an en bataillant contre l’invitation de Marcel Gauchet aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois. Leur texte est en quelque sorte un mode d’emploi du lynchage médiatique. Pour « redéfinir et transformer la scène intellectuelle et politique », notre duo de rebelles propose quelques principes, dont « le principe de refus » : « fuir les débats imposés, refuser de constituer certains idéologues comme des interlocuteurs, certains thèmes comme discutables, certains problèmes comme pertinents. »

Cette ardeur à censurer et à faire tomber des têtes peut paraître très inquiétante. Elle est surtout risible. La machine a beau s’emballer, elle tourne à vide. Aujourd’hui, être dénoncé en « une » du Monde n’a pas la moindre conséquence négative sur une carrière ou une réputation. Être dénoncé comme « faisant le jeu du Front national » ne vous fera pas perdre la considération de vos contemporains. Le succès persistant de Houellebecq, Finkielkraut ou Zemmour laisse en effet penser que plus personne n’écoute les donneurs de leçons et même que leurs proscriptions fonctionnent comme des prescriptions. On conviendra qu’il y a de quoi perdre les pédales.

Cet article en accès libre est extrait de Causeur n°28. Pour acheter le magazine, cliquez ici.

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Causeur n°28 : Migrants, la pitié dangereuse

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manent sapir pina migrants

Si Libé l’a décrété, c’est que ça doit être vrai : les « néo-réacs » représentent la nouvelle « pensée unique ». On trouve de tout dans la charrette des accusés, Finkielkraut, Sapir, Onfray, Biraben, comme le note notre chère Elisabeth Lévy dans son édito, « le seul point commun à tous les proscrits est précisément qu’ils sont proscrits » et soupçonnés d’accointances avec la diablesse Le Pen. À force d’être suspecté de pensée satanique par la presse degôche au moindre mot de travers, « on ira tous au pilori » (même moi…), ce qui n’est somme toute pas bien grave car « le succès persistant de Houellebecq, Finkielkraut ou Zemmour laisse penser que plus personne n’écoute les donneurs de leçons et même que leurs proscriptions fonctionnent comme des prescriptions ».

Pour avoir eu le malheur d’envisager un grand front anti-euro qui « à terme » pourrait inclure le Front national, l’économiste hétérodoxe Jacques Sapir s’est fait crucifier comme un vulgaire nazaréen. Ses propos déformés, diabolisés et amalgamés aux positions du FN. Que voulez-vous, le pluralisme n’est pas de saison pour les garde-chiourmes du débat public, comme nous le confirme Benjamin Masse-Stamberger, notre envoyé spécial à Bruxelles qui a sondé la pensée des correspondants français auprès des institutions européennes. Si tous ne sont pas aussi butés que Quatremer et Leparmentier, puisque certains doutent même de l’infaillibilité fédérale, la plupart conspuent de concert l’étroitesse du peuple, désespérément eurosceptique et rance.

Mais entrons dans le vif du sujet. Ce mois-ci, notre dossier « Migrants : la pitié dangereuse » essaie de concilier « devoir d’empathie » et réflexion critique sur l’accueil des réfugiés, comme nous y invite Elisabeth Lévy, laquelle se tient à distance de « la symphonie empathique » que jouent la plupart des médias, sans sombrer dans l’égoïsme national. Difficile exercice d’équilibriste qui consiste à ne pas sacrifier la raison sur l’autel des passions, et réciproquement : dans l’échange épistolaire que nous publions, Alain Finkielkraut et Renaud Camus réinterprètent l’éternelle controverse entre Antigone et Créon, le cœur et la raison, bien que les esprits raisonnables ne soient pas dénués de cœur et les cœurs intelligents s’avèrent également doués de raison. Au chapitre de l’empathie, nombre de nos compatriotes musulmans sont aux abonnés absents, si l’on en croit l’enquête de Pascal Bories dans les mosquées parisiennes, dont les fidèles oscillent entre charité obligatoire et franc scepticisme à l’égard de leurs coreligionnaires syriens. Sans excès de clémence ni de miséricorde, les réfugiés parqués en Serbie et en Hongrie ne rêvent pas tous des valeurs occidentales, comme le montre Pierre Jova, ulcéré par certains de leurs propos faisant l’apologie de l’Etat islamique, voire des attentats contre Charlie.

Revenus dans l’hexagone, nous abordons avec Pierre Manent et Céline Pina l’épineuse question de l’islam de France. Le premier signe Situation de la France, un essai à la thèse retentissante : il faut négocier des accommodements raisonnables avec les musulmans, sans quoi la France périra. Dans un entretien au long cours, l’universitaire le martèle : oui à  un « compromis ambitieux » avec les musulmans de France et au voile islamique, non à la burka car il « ne voi(t) pas pourquoi notre forme de vie serait incompatible avec le foulard qui laisse voir le visage ». Céline Pina, conseillère régionale socialiste d’Ile-de-France, s’est récemment élevée contre le Salon salafiste organisé à Pontoise le mois dernier. N’écoutant que son courage de politique isolée au sein de son parti, elle dénonce les leviers clientélistes que ses petits camarades actionnent dans les banlieues en application de la fameuse stratégie Terra Nova (les bobos et les immigrés comme nouveaux réservoirs de voix). Une doctrine qui fera bientôt long feu en ce qu’on ne joue pas impunément avec des allumettes – « les militants identitaires et religieux poursuivent leurs propres objectifs et sont avant tout au service de leur combat ».

Côté culture, Jérôme Leroy saisit l’occasion de la réédition des Œuvres romanesques de Bernanos en Pléiade pour célébrer le romancier qu’occulte trop souvent l’essayiste iconoclaste. Derrière le pamphlétaire génial, se cache un grand lecteur de Simenon, dont les romans sont autant de « thrillers métaphysiques ». Enfin, il est temps de jouer les Potiche avec Pierre Barillet, homme de théâtre co-auteur avec son alter ego Jean-Pierre Grédy des grands succès du boulevard d’après-guerre. Un genre mésestimé que Patrick Mandon réhabilite au fil de son entretien avec ce fringant nonagénaire. De 9 à 99 ans, voire au-delà, il n’y a pas d’âge pour lire Causeur !

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Entre ici, Laurent Joffrin

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Laurent Joffrin pensée unique réac

Ce matin, comme chaque lundi matin, je me trouvais en gare de Lille Flandres, afin de prendre mon train pour Paris (Gennevilliers pour être exact) où je travaille depuis plus de dix ans. Dans mon sac, j’emmène le nouveau livre d’Alain Finkielkraut, La Seule exactitude, dont j’ai commencé la lecture ce week-end, afin de prolonger par sa lecture, le temps du voyage, le plaisir que procurent la pertinence et l’intelligence d’un homme qui nous invite à réfléchir sans cesse sur notre époque. Dans cette époque dominée par les dogmes, les idées principales de la pensée des alliés objectifs que sont devenus les libéraux et les libertaires se résument à jouir sans entraves et à aimer toujours plus l’autre (Big Other, comme le dit si bien Jean Raspail). Ayant un peu de temps libre avant le départ du train, je décide d’aller acheter l’Equipe pour lire l’article consacré à la splendide victoire de Vincenzo Nibali dans la belle épreuve cycliste du Tour de Lombardie, quand mon regard est attiré par la Une du journal Libération : « Contre Zemmour, Finkielkraut, Onfray… Oui, on est « bien-pensants » et alors ? »

Je décide, une fois n’est pas coutume, de l’acheter. Peut-être croyais-je y trouver une réflexion intelligente sur les penseurs réactionnaires, racistes, droitiers voire fascistes… ce sujet sans cesse rebattu par la presse de « gauche » (Le Monde, L’Obs, Médiapart…). Mais au fil de ces quatre pages censées décortiquer et analyser les méthodes et la rhétorique des « polémistes réacs », je trouve une nouvelle fois l’affirmation du catéchisme libéral-libertaire affirmant qu’Onfray, Debray, Polony, Ménard, Finkielkraut, Lévy, Morano et Zemmour sont présents partout, tous les jours, à toutes les heures de la journée, qu’ils sont des faux parias, de faux dissidents, de faux prophètes (statuts qu’aucun d’entre eux n’a revendiqué), que les politiques Ciotti, Estrosi, De Villiers, Dupont-Aignan, Wauquiez, Sarkozy les imitent, les copient, les singent, s’en inspirent… En résumé : « S’il y a une pensée unique, c’est la leur. »

Laurent Joffrin nous explique ensuite en quatre points (Le politiquement correct tu dénonceras, L’effacement de l’identité française tu déploreras, L’emprise de l’islam tu stigmatiseras, De l’Europe tu diras toujours du mal) en quoi ces réactionnaires patentés sont des racistes, des nationalistes obtus, des paranoïaques obsédés par la menace islamique, en bref des ennemis des idées de Droits de l’homme, d’égalité, de liberté et de fraternité que défendent les progressistes. Pour ce faire, Laurent Joffrin convoque, dans un mélange qui tient à la fois de la confusion politique, du comique involontaire et de l’appropriation malhonnête, si chers au camp de l’évidence : Rousseau, Condorcet, Hugo, Jaurès, Blum, Camus, Mendés-France et Stéphane Hessel (le seul tenant de l’Empire du Bien). Sûrement serait-il bien avisé de relire Condorcet, Hugo ou Camus. Il découvrirait combien ces auteurs sont subtils et inclassables.

Rien de nouveau dans tous ces arguments, sinon l’éternelle rengaine des « progressistes » – terme bien plus approprié que celui de « défenseurs des idées de gauche », puisqu’ils les ont oubliées, tout comme le peuple des pauvres et autres laissés pour compte de notre pays, au profit de leur progressisme sociétal et de leur aveuglement politique.

Le plus grand signe de faiblesse de cette gauche en perdition est de nous faire croire que tous lesdits « réactionnaires » qu’elle cite pensent la même chose, sont d’accord et forment un bloc qui profite au Front national. Rien de plus simpliste et falsificateur. Que partagent politiquement et intellectuellement Ménard et Finkielkraut ? Rien. Comment croire qu’Onfray, Finkielkraut, Debray, Lévy, Polony ont une pensée et tiennent un discours semblables ? S’ils peuvent partager des éléments d’analyse, chacun a ses différences et ses arguments. Ce qui pousse les amis de l’Empire du Bien à nous jouer la grande comédie du ressassement progressiste, et à tant les détester, c’est le fait que ces intellectuels et journalistes, au travers de leurs livres (Finkielkraut, Guilluy, Gauchet, Onfray …) et revues (Causeur, Limite) nous conduisent à penser le monde avec finesse, sensibilité, sans tabous et sans œillères idéologiques.

La seule exactitude

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Dire le droit ou faire la loi?

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juges pays bas ecologie

Cette année, aux Pays-Bas, les feux de la Saint-Jean n’ont guère eu le temps de s’embraser. Dès le 24 juin, la cour du district de La Haye a condamné l’État néerlandais à réduire, d’ici à 2020, les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 25 % par rapport à leur niveau de 1990.

À l’origine de la plainte, Marjan Minnesma, égérie du mouvement écologiste Urgenda, a asséné, tout sourire : « Le changement climatique est un problème énorme, qui nécessite d’être abordé avec davantage d’efficacité. Et si les politiciens ne s’engagent pas sur ce chemin, ce sont les juges qui interviennent. » L’écologie, c’est une chance au grattage, une chance au tirage : j’ai beau être politiquement minoritaire, si les autorités légitimes ne font pas ce que je veux, c’est un juge qui les y contraindra !

Les trois juges de La Haye ont donc officiellement ordonné au gouvernement de « faire plus pour contrer le danger imminent causé par le changement climatique, étant donné son devoir de protection de l’environnement ». Il y a pourtant un gouvernement démocratique légitime en Hollande, auquel les citoyens, par des procédures régulières, ont donné le mandat d’administrer le pays. Eh bien non. Ce sont trois magistrats venus d’on ne sait où, aux compétences scientifiques et administratives tout à fait inconnues, qui décident désormais sans aucun mandat pour les 17 millions d’habitants du pays.[access capability= »lire_inedits »]

En réaction au coup d’État des juges bataves, Le Monde a titré : « Aux Pays-Bas, le premier jalon historique d’une justice climatique ». Pour avoir épluché toute la presse française, je peux certifier qu’aucun titre hexagonal ne s’est offusqué de cette dérive du pouvoir des juges qui n’épargne pas notre vieux pays jacobin.

Dès la Révolution, l’édifice juridique français a pourtant été construit pour pérenniser le fonctionnement démocratique de nos institutions. Les 16 et 24 août 1790, l’Assemblée nationale adoptait une loi fondamentale sur l’organisation judiciaire de la France. Il était tout d’abord interdit aux tribunaux de prendre « directement ou indirectement aucune part à l’exercice du pouvoir législatif, ni empêcher ou suspendre l’exécution des décrets du corps législatif… à peine de forfaiture ». Même si elle se réfère à des principes ou interprète la loi, une décision de justice n’a autorité de la chose jugée que sur le cas qu’elle a tranché. Tout cela sera complété par le fameux article 13, qui aura pour conséquence l’originalité de la situation française : « Les fonctions judiciaires sont distinctes et demeureront toujours séparées des fonctions administratives. Les juges ne pourront, à peine de forfaiture, troubler, de quelque manière que ce soit, les opérations des corps administratifs, ni citer devant eux les administrateurs pour raison de leurs fonctions. » En vertu d’une conception stricte de la séparation des pouvoirs, le juge ne peut juger l’administration publique. On voit ainsi se dessiner clairement les périmètres d’intervention respectifs dans une démocratie : le Parlement vote la loi, l’exécutif l’exécute et le juge l’applique avec un faible pouvoir d’interprétation et sans pouvoir édicter de règles générales. Même si les frontières furent parfois mouvantes, ce système a tenu jusqu’au début des années 1990.

Mais une suite d’abandons et d’inconséquences politiques l’ont passablement fragilisé. À partir de 1995, probablement mû par des intentions louables, le législateur a mis le doigt dans l’engrenage en confiant au juge administratif un pouvoir d’injonction à l’égard de l’administration. Au bout de vingt ans d’application, on peut citer de nombreuses affaires au cours desquelles le juge a pris quelques libertés avec le principe de la séparation des pouvoirs.

Ainsi le juge des référés du tribunal administratif de Nice a-t-il été récemment saisi d’une requête du CRAN considérant comme racistes (?) des pâtisseries garnissant la vitrine d’un malheureux boulanger grassois. Le magistrat n’a pas hésité à lourdement torturer le droit en ordonnant au maire de Grasse, qui n’en pouvait mais, d’interdire lesdites friandises ! Au mépris des deux libertés fondamentales : la liberté d’expression et celle du commerce.

Les exemples d’arbitraire du juge qui vont droit au cœur de la bonne société antiraciste ne manquent pas. Souvenez-vous du cas de la candidate du FN jugée en Guyane pour avoir comparé Christiane Taubira à un singe. Cette triste affaire a donné lieu à une décision de première instance délirante, qui foule aux pieds tous les principes élémentaires de la justice et invente la responsabilité pénale collective en condamnant le Front national. On sait pourtant qu’un tel procédé relève du barbarisme juridique, comme l’atteste une décision du Conseil constitutionnel en 1971. Cette monstruosité n’a pas empêché les acclamations du camp du Bien. Contre la famille Le Pen, la fin justifie les moyens.

Cette philosophie du droit un brin farfelue s’est exprimée, comme en Hollande, sur le terrain de l’écologie, par exemple dans les affaires de faucheurs volontaires d’OGM habitués à la destruction violente de parcelles de l’Institut national agronomique, du reste parfaitement légales et dûment autorisées. Par je ne sais quel mystère, il s’est trouvé une juridiction correctionnelle pour relaxer les auteurs de ce type d’infractions pourtant sévèrement réprimées par le code pénal. Estimant la culture des OGM dangereuse, les juges ont en effet argué que le discernement des délinquants était aboli par « l’état de nécessité ». Traduction : il est légitime de se livrer à des violences pour mettre fin à des expériences légales et détruire des biens appartenant à autrui. En droit, ceci est un pur et simple déni de justice. Mais les idéologues en robe ne s’arrêtent pas à ce genre de détail.

Toutes les conditions sont donc réunies pour que la France subisse un putsch juridique comparable à ce qui vient de se produire en Hollande. En attendant la conférence COP 21 sur le climat organisée en décembre à Paris, les ayatollahs de la planète-mère fourbissent leurs armes. Avis aux parents pleins d’ambitions pour leur progéniture : si votre petit génie aux sympathies écolos aspire à gouverner le pays, faites-lui passer le concours de la magistrature plutôt que celui de l’ENA [/access]

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21755032_000007.

Syrie : les dessous de l’intervention russe

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syrie balanche poutine russie fabius

Spécialiste de la Syrie, notamment de la région côtière alaouite, Fabrice Balanche est directeur du Groupe de Recherches et d’Etudes sur la Méditerranée et le Moyen-Orient à l’université de Lyon-2. En exclusivité pour Causeur, il analyse les raisons de l’intervention russe en Syrie et décrypte le grand jeu à l’œuvre dans ce pays… dont la France est exclue.

Daoud Boughezala. Depuis son déclenchement la semaine dernière, la campagne de bombardements russes en Syrie a provoqué une escalade de tensions avec la Turquie et l’ensemble de l’OTAN. Que cherche Poutine en bombardant les groupes d’opposition armés syriens ?

Fabrice Balanche. Vladimir Poutine a deux objectifs en Syrie. D’une part, installer durablement les troupes russes dans la région alaouite, sur la côte méditerranéenne. D’autre part, renforcer Bachar Al-Assad en vue de futures négociations sur l’avenir du pays. Les groupes d’opposition armés, des dernières brigades de l’Armée syrienne libre à Daech, sont frappés par Moscou non pas en fonction de leur idéologie, mais de la menace qu’ils représentent pour accomplir ces objectifs. C’est pour cette raison que l’aviation russe a, jusqu’à présent, peu ciblé Daech, dont le territoire se situe à l’Est de la Syrie, mais davantage, Al-Nosra et les groupes alliés de la branche syrienne d’Al-Qaïda, ce qui représente en nombre plus de 80% des rebelles. Les 20% restants se trouvent surtout dans le sud de la Syrie, où le soutien américain les oblige à demeurer « fréquentables » sur le plan idéologique.

Les vives protestations de l’OTAN signifient-elles que l’Occident, France en tête, soutient tacitement les groupes d’opposition armée à Assad autres que l’Etat islamique, fussent-ils alliés ou affiliés à Al-Qaïda ?

François Hollande a demandé à Vladimir Poutine de ne frapper que Daech, comme le fait la coalition occidentale. Hormis quelques bombardements en juillet 2014 sur Al-Nosra et Ahrar es-Sham, les Etats-Unis évitent de s’en prendre aux deux piliers de «  l’Armée de la conquête », une coalition islamiste financée par l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie en vue de faire tomber Bachar Al-Assad. Cette coalition a enregistré d’importants succès au printemps dernier en s’emparant de la province d’Idleb et en menaçant Lattaquié, dans la région alaouite. Les Occidentaux espéraient que cela amènerait Bachar Al-Assad à négocier en position de faiblesse et à abandonner le pouvoir, comme le réclame François Hollande. L’intervention russe met fin à leurs espoirs. L’Occident pensait naïvement qu’il suffirait d’entretenir un conflit de basse intensité en Syrie pour affaiblir l’armée syrienne. C’était sans compter le désastre humanitaire et ses conséquences en termes de migrations pour l’Europe, les attaques terroristes qui se multiplient et le déploiement de troupes russes et iraniennes en Syrie. Car il était évident que les deux alliés de Bachar Al-Assad que sont la Russie et l’Iran allaient finir par intervenir directement.

En ce cas, pourquoi la Russie a-t-elle tant tardé à s’engager militairement sur le terrain syrien ?

La Russie attendait que le moment soit favorable sur le plan géopolitique. Les Etats-Unis sont en position de faiblesse à l’extérieur car ils entrent en campagne électorale. Barack Obama a tout fait pour désengager les Etats-Unis d’Irak et d’Afghanistan, ce n’est pas pour se lancer dans une aventure militaire en Syrie. Quant aux Européens, ils sont tétanisés par le flux de réfugiés et le risque terroriste. Ils souhaitent que le conflit s’arrête quelle que soit l’issue, y compris le maintien au pouvoir de Bachar Al-Assad, pour une période de transition politique, qui est évidemment appelée à durer. L’accord sur le nucléaire iranien a été entériné, ce qui laisse plus de marge de manœuvre à Téhéran pour également intervenir en Syrie et en Irak, comme en témoigne l’annonce d’une coordination du entre Téhéran, Bagdad, Damas et Moscou contre Daech, prélude à une coalition concurrente de celle mise en place par les Etats-Unis.

Sur le plan intérieur, le gouvernement syrien est fragilisé, son armée fatiguée est réduite par des pertes qu’elle ne parvient pas à compenser par les recrutements. Et au niveau local, la menace d’une attaque des rebelles sur Lattaquié, au nord de la côte méditerranéenne où précisément la Russie veut installer ses bases militaires, a obligé Vladimir Poutine à réagir. Il fallait aussi que Bachar Al-Assad soit en position de faiblesse pour qu’il accepte les conditions russes, car jusqu’à présent, même s’il était dépendant de la Russie pour son approvisionnement militaire, il refusait l’installation des troupes russes sur son territoire : question de fierté.

Paradoxalement, à mesure qu’il se recroqueville sur son pré carré territorial (la fameuse « Syrie utile » de Damas à Lattaquié), le régime syrien semble regagner en respectabilité internationale. Néanmoins, les différentes conférences de la paix entre Damas et l’opposition  pacifique ont-elles une chance d’aboutir à une pacification sur le terrain ?

L’opposition pacifique syrienne vit dans un monde virtuel, complètement déconnecté de la réalité du terrain, sans aucun levier sur les groupes militaires. Pourquoi Damas négocierait-il avec ces groupes ? Ceux-ci sont soutenus à bout de bras par les Occidentaux, la Turquie et les pétromonarchies qui ont besoin de conserver une opposition politique pour d’éventuelles négociations. Devant l’impossibilité de trouver une alternative politique à Bachar Al-Assad et face à la menace djihadiste, le principe de réalité s’impose à beaucoup de pays, tel l’Allemagne, en première ligne de la vague migratoire venue de Syrie. Désormais, l’Occident veut préserver les institutions syriennes et ramener le calme dans le pays. Le maintien d’un conflit de basse intensité, comme le souhaite la France, est devenu beaucoup trop coûteux pour l’Union Européenne, car c’est cette dernière qui accueille les réfugiés syriens et non les pétromonarchies du Golfe qui financent la rébellion. Mais pour pouvoir traiter avec Bachar Al-Assad, il faut redorer son image, il en va de la crédibilité des dirigeants, qui après l’avoir conspué, vont devoir renouer officiellement avec lui.

Rétrospectivement, les anathèmes d’Assad contre ses opposants, qu’il a assimilés à des « terroristes » dès le début de la crise au printemps 2011, se sont révélées être des prophéties autoréalisatrices : grâce à l’expansion de l’État islamique, le pouvoir syrien se pose en ultime recours. Laurent Fabius n’a-t-il pas raison de faire de Daech et de Damas des alliés objectifs?

La politique de Laurent Fabius sur la Syrie est un échec total. Il a eu tort sur toute la ligne. C’est pour cette raison qu’il a été quelque peu dessaisi du dossier par le Président de la République début septembre. Notre ministre des Affaires étrangère réécrit l’histoire de la crise syrienne pour justifier ses positions. Il affirme ainsi  que si nous avions bombardé Damas en septembre 2013, les rebelles modérés auraient pris le pouvoir et Daech n’aurait jamais existé. Hubert Védrine dans une excellente tribune dans Libération a répondu que rien n’était moins sûr. Je partage tout à fait son avis : nous aurions tout simplement eu Daech à Damas. Le communautarisme et le salafisme radical ne sont pas nés en 2011, sous l’impulsion d’un régime machiavélique. Ils sont constitutifs de la société syrienne et ne demandaient qu’à s’exprimer au grand jour. Certes, Bachar Al-Assad a joué avec ce qui lui permettait de fragmenter l’opposition. Mais si Damas et Daech sont des alliés objectifs, dans ce cas Israël et le Hamas le sont également, sans oublier les Etats-Unis et la Russie, et en son temps François Mitterrand et Jean-Marie Le Pen. Ce genre de raccourci est indigne d’un ministre des Affaires étrangères. Cependant, après avoir affirmé pendant deux ans que Bachar Al-Assad avait créé Daech, prétendre aujourd’hui qu’ils ne seraient plus que des alliés objectifs témoigne d’une certaine inflexion de la diplomatie française !

 *Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21803249_000017.

Finkielkraut : antiraciste «obsessionnel» ?

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Alain Finkielkraut ONPC antiracisme

Pour lui, l’antiracisme est « le sentiment le plus noble qui soit ». A l’occasion de son passage dans l’émission « On n’est pas couché », samedi soir sur France 2, le philosophe et académicien Alain Finkielkraut a tenu des propos sans équivoque. Affirmant que « le racisme doit être impitoyablement combattu », il a même pu préciser sa pensée : « Ce que l’idée de race a d’insupportable, c’est l’hérédité comme fatalité, c’est le fait de dresser des barrières insurmontables entre les communautés humaines. »

Alors que la veille déjà, invité de la matinale de France Inter, il s’était dit « effaré » par « l’indifférence » et « l’inhumanité revendiquée par le Front national », l’auteur de La seule exactitude a encore une fois dénoncé chez Ruquier « l’inhumanité de ceux qui, comme Marine Le Pen, disent qu’il faut renvoyer tous les réfugiés chez eux ». Jugeant cette idée « scandaleuse », Alain Finkielkraut a expliqué qu’en voyant la photo « déchirante » du petit Aylan, au contraire, « on se dit : il faut agir ».

Logiquement, le philosophe a donc jugé « tout à fait légitime de s’indigner de l’attitude de Robert Ménard », le maire de Béziers qui surjoue l’intransigeance. Pour faire croire à une invasion imminente de sa ville, l’édile avait titré son bulletin municipal « Ils arrivent ! », sur un photomontage grotesque d’une foule prenant un train à destination de Béziers. Puis il avait rendu visite à des migrants qui squattaient des HLM inoccupés pour leur lancer, bravache, devant les caméras : « Vous n’êtes pas les bienvenus ! »

Interrogé plus précisément sur la question de l’islam, Alain Finkielkraut a ensuite rappelé la nécessité de condamner les « actes antimusulmans », et soutenu l’idée que le « racisme antimusulman »[1. Que ne saurait recouvrir le terme fallacieux d’« islamophobie », visant à interdire toute critique d’une religion.] doit être « combattu sans relâche ». La veille, de même, il avait expliqué à Patrick Cohen que face à ce racisme-là, « il ne faut témoigner d’aucune espèce d’indulgence ». Sur la question de l’identité nationale, il avait alors confié s’inscrire « très explicitement dans la filiation de Jean Daniel », le fondateur du Nouvel Observateur. Et face aux chroniqueurs de Laurent Ruquier, il a répété que « l’identité ça peut sentir mauvais très, très vite ».

Lundi matin, sur France Inter, le chroniqueur Thomas Legrand revenait sur les propos du philosophe, y voyant « le fruit de névroses personnelles ». Pour lui, l’antiracisme invétéré d’Alain Finkielkraut serait donc d’ordre psychiatrique. Qui d’autre qu’un névropathe, en effet, répèterait de manière aussi obsessionnelle que malgré « des effets très néfastes », reconnus à l’antenne par Thomas Legrand lui-même, l’antiracisme demeure un combat crucial ?


Alain Finkielkraut : »Dans les camps de réfugiés… par franceinter


Alain Finkielkraut : « On s’oriente vers la… par franceinter

La seule exactitude

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France-Syrie : Assad ou le grand alibi

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bachar assad syrie fabius hollande

« Bachar Al-Assad est à l’origine du problème, il ne peut pas faire partie de la solution » c’est ainsi que François Hollande a résumé la position de la France sur la Syrie. Aussitôt faite, cette déclaration a été sévèrement critiquée, y compris dans ces colonnes. Les critiques de la politique syrienne de la France soutiennent que la menace principale étant l’État islamique, il faudrait peu ou prou soutenir le régime de Damas, en tant qu’unique force de résistance à l’E.I mais aussi voir surtout la seule alternative politique fiable quand le tant attendu « jour d’après » arrivera.  Or, sans s’en rendre compte, la plupart des acteurs du débat amalgament ainsi Bachar Al-Assad et le régime syrien. Il est jusqu’au discours diplomatique français pour contribuer à cette confusion, peut-être à dessin.

Car si Bachar Al-Assad est le président de la République arabe syrienne et porte la responsabilité des crimes perpétrés en son nom depuis quatre ans et demi, il est aussi évident que sans la complicité et la collaboration active et zélée de plusieurs centaines de milliers de personnes, ces actes de barbarie auraient été impossibles. En ce sens, il est juste de faire l’amalgame entre Assad et le régime syrien : ce n’est pas Bachar qui pilotait les hélicoptères larguant des barils d’explosifs sur des cibles mal définies en milieu urbain, ni lui qui torturait et assassinait les milliers de victimes prises en photos par César, ce courageux membre des services de sécurité syrien qui a fait défection avec des dizaines de milliers de clichés les plus atroces les uns que les autres.

La Syrie est depuis longtemps dirigée par un système d’une rare cruauté – le massacre de Hama en 1982 en est un exemple – fondé sur le consentement et la participation d’un très grand nombre de personnes. Les différentes forces de l’ordre, les fonctionnaires, les militaires et autres cadres du parti Baas forment une machine d’une épouvantable barbarie. Rappelons-nous le sort des enfants de la ville de Deraa dont la torture et l’assassinat en mars 2011 ont déclenché la guerre civile – même loin du centre, l’ADN du système syrien est reconnaissable dans les actes de ses différents composant à toutes les échelles de l’administration.

Sans demander l’accord d’Assad, ce régime de l’horreur s’est mis spontanément à commettre des atrocités. Face à ce que Michel Seurat appelait « l’Etat de barbarie », se focaliser sur la personne de Bachar n’a pas de sens. Autant faire d’Hitler le seul et unique responsable des crimes allemands perpétrés entre 1933 et 1945. Cependant, comme dans le précédent allemand, on se rend vite compte qu’il est impossible de se débarrasser de la machine étatique, que trop de personnes sont impliquées et qu’en fin de compte certains criminels se révèleront utiles le moment venu. L’exemple le plus récent est l’Iraq où l’épuration de l’armée et le bannissement des membres du Baas est probablement la raison principale de l’échec américain.

C’est pourquoi il est utile aujourd’hui de cultiver, comme le fait la France, le mythe du dictateur monstre sanguinaire : plus on l’accable, plus on focalise les critiques sur sa personne, plus il sera facile de blanchir ses collaborateurs et obligés dont la plus part sont parfaitement inconnus hors la Syrie. Ainsi, la position française peut être formulée en ces termes : « Rien n’est possible avec Bachar Al-Assad pour que tout soit possible avec ceux qui l’ont conseillé et exécuté des ordres dont l’iniquité est flagrante ». Pour préparer le terrain à un compromis avec les assassins et contribuer au « vivre-ensemble » de demain entre les tortionnaires et leurs victimes, il faut imaginer qu’Assad est le seul coupable des exactions présentes.

C’est un fait épouvantable pour tous les Syriens qui, après la guerre, devront croiser à la mairie le fonctionnaire responsable de l’assassinat d’un frère ou du viol d’une sœur, confortablement planqué après l’amnistie générale. Mais puisqu’on ne peut pas faire le procès d’un million de criminels, transformons un seul homme en diable et brûlons-le.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00710482_000031.

Homosexualité: pourquoi l’Eglise ne bougera pas

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homosexualite eglise synode

Pour une fois, je donnerai raison à tous les Cassandre de notre Église sainte, catholique, apostolique et romaine… affirmant que sur la question homosexuelle le Synode sur la famille ne modifiera rien d’essentiel à l’enseignement traditionnel du magistère.

Pour l’observateur extérieur au monde catholique – ce qui n’est pas tout à fait mon cas – la crispation de l’Église sur l’homosexualité reste difficile à comprendre, dans nos pays où l’on a tendance à la banaliser. Les raisons valent donc d’être examinées. La Bible – à laquelle se réfèrent juifs, chrétiens et musulmans – fournit sur l’homosexualité une condamnation sans appel que reprennent les Épitres de Paul. Inutile de rappeler ici des citations dont chacun connaît peu ou prou l’existence et la teneur, sinon la formulation, et dont l’énumération n’apporterait rien à notre propos. Certes, l’exégèse moderne invite à contextualiser des écrits dont la lecture au premier degré n’est plus guère le fait que de certains États du monde musulman où l’homosexualité est passible de la peine de mort… comme recommandé dans la Bible. Une contextualisation refusée par le magistère de l’Église catholique qui rappelle avec constance et fermeté qu’il est des interdits structurant, en tous temps et en tous lieux, qu’aucune évolution des mœurs ou des connaissances ne saurait remettre en cause.

Dans le monde occidental – mais pas uniquement – on a longtemps considéré l’homosexualité comme une maladie[1. C’est seulement le 17 mai 1990 que l’Organisation mondiale de la santé a retire l’homosexualité de la Classification internationale des maladies.] ou pire : un vice, une dépravation. Pour les catholiques c’était là un péché mortel, puisqu’un comportement en contradiction avec le « plan de Dieu » sur sa création. Les sciences humaines ont, dans un premier temps, popularisé l’idée que l’on n’est pas homosexuel par choix. L’Église en tient compte qui ne condamne pas  les personnes du fait de leurs «tendances», mais uniquement les actes qui, eux dépendent de la seule volonté des personnes. Le véritable basculement, pour nombre de chrétiens, est venu, plus récemment, de la prise de conscience qu’il existait, près d’eux, des personnes homosexuelles vivant en couple stable, aimant, fidèle, ouvert sur une forme de fécondité sociale. Un comportement pas si éloigné, au fond, de celui que l’Église exige des couples mariés, hormis l’absence de différenciation sexuelle.

Ce basculement a eu pour effet de susciter l’interrogation aujourd’hui portée par de nombreux catholiques : lorsque deux personnes de même sexe vivent ensemble en donnant un tel témoignage de dignité, peut-on encore parler de péché ? Quelle offense font-ils à Dieu ? Ne faut-il pas réinterroger la lecture que l’Église fait des Écritures et du « plan de Dieu » sur le seul couple homme-femme ? Le magistère, on le sait, réaffirme que la question est tranchée, définitivement tranchée. Une réponse qui ne peut, hélas, être tenue pour satisfaisante au regard de la raison et de la conscience de chacun face à ce qu’il comprend du message évangélique.

Si la Bible et les écrits de Paul restent donc, aux yeux de l’Église, des arguments suffisants pour fonder et confirmer l’enseignement traditionnel du magistère, il est deux autres raisons rarement mises en avant – et pour cause –  qui, tout autant, donnent à penser que, sur ce terrain-là, au-delà des arguments de type théologiques, elle ne bougera pas de sitôt.

La première est d’ordre démographique. Certes l’Église catholique, riche de 1,3 milliard de fidèles à travers le monde, est sans doute moins menacée dans sa survie que le peuple Hébreu au temps des Patriarches. Mais le «croissez et multipliez vous» biblique reste fortement ancré dans la culture catholique. Reconnaître une quelconque légitimité au couple homosexuel, même dans les législations civiles, équivaudrait à renoncer à l’exigence, non exclusive mais sans cesse rappelée, du lien entre sexualité et fécondité. La crainte ici, est moins l’émergence fantasmatique – parfois évoquée néanmoins ici ou là – d’une société à dominante homosexuelle – par goût effréné du plaisir – se condamnant à disparaître… que le rejaillissement de cette légitimation sur les couples hétérosexuels eux-mêmes. Si le couple homosexuel peut s’aimer charnellement malgré son infécondité, comment continuer à exiger du couple hétérosexuel une ouverture constante de sa sexualité à la transmission de la vie ? N’ y a-t-il pas un risque de voir émerger une société globalement marquée par le refus hédoniste du don de la vie ?[2. Il faudra bien un jour, dresser un bilan de l’attitude de l’Église sur la question de la contraception : désertion des catholiques, effondrement de la pratique dans des pays de tradition chrétienne comme l’Espagne ou l’Italie par réaction au pouvoir clérical, maintien dans la misère de femmes du Tiers Monde condamnées à des maternités multiples non désirées.]

Au-delà de l’affirmation que toute vie vient de Dieu, qu’il faut donc l’accueillir, et que le plus bel hommage du couple chrétien à son Créateur est d’enrichir la famille humaine et d’élargir le peuple de Dieu, on sait l’Église angoissée par deux perspectives : la diminution des familles nombreuses perçues comme principales pourvoyeuses de vocations sacerdotales et religieuses ; le vieillissement et la diminution du nombre de catholiques dans le monde, face à la montée de l’Islam. Certes, les démographes semblent s’accorder à situer à l’horizon de la fin du siècle la transition démographique sur l’ensemble de la planète, avec une stabilisation mondiale de sa population autour de 11 milliards d’habitants. Mais l’échéance reste lointaine, avec la perspective d’un quasi doublement de la population. Autant y arriver sinon en force, du moins dans une position pas trop affaiblie semble penser le Vatican depuis toujours.

La seconde raison, plus délicate encore à évoquer, tient à la place centrale du célibat et donc de la chasteté, dans l’institution ecclésiastique. On en connait les justifications : le témoignage irremplaçable du don total fait à Dieu, au service de la communauté. Même si la question reste débattue de savoir si ce témoignage doit être celui du clergé ou d’abord des moines. Il n’empêche : il est sans doute plus facile d’obtenir la continence attendue des prêtres lorsque la sexualité des laïcs est « cadrée » par la notion de mariage hétérosexuel fécond. Reconnaître une forme de «fécondité sociale» au couple homosexuel ; mettre en sourdine la condamnation des «actes» dès lors qu’ils seraient vécus dans le cadre d’une relation stable, ne serait-ce-pas déjà introduire le vers dans le fruit ?

C’est l’un des secrets les moins bien gardés du monde catholique que la présence, forte, de personnes de tendance homosexuelle, tant dans les séminaires que dans certains ordres religieux. Des personnes qui, le plus souvent, ont par ailleurs toutes les qualités requises pour bien s’acquitter de leur ministère ou de leur apostolat. Mais on connaît les réticences du Vatican, maintes fois exprimées. Lever, tant soit peu, l’interdit de l’homosexualité, représenterait un risque inconsidéré. Même si l’on peut avancer qu’un vœu de célibat ou de chasteté, librement prononcé, devrait pouvoir être respecté, quelle que soit l’inclination de la personne et indépendamment du contexte sociétal.

Telles sont, trop brièvement résumées, les raisons qui rendent peu probable une évolution rapide de l’Église catholique sur la question homosexuelle. Et sûrement pas à la faveur du Synode qui s’ouvre à Rome dont ce n’est pas l’objet. Aussi faut-il considérer qu’un pas, déjà, serait franchi si le texte final, réaffirmant la dignité de toute personne aux yeux de l’Église, indépendamment de son orientation sexuelle, suggérait de tempérer, dans la pratique pastorale, la condamnation des actes homosexuels jugés «gravement désordonnés» par le catéchisme de l’Église catholique, et d’inviter les communautés à faire leur juste place aux personnes homosexuelles, seules ou en couple.

Voilà sans doute un papier qui sera reçu avec un «enthousiasme inégal», pour reprendre une litote chère à l’abbé Pierre lorsqu’il évoquait les sentiments des évêques à son égard. Certains me reprocheront une approche triviale – et mal intentionnée ? – à travers l’évocation de la démographie et de la continence ecclésiastique, là où le simple rappel de l’interdit biblique eût été suffisant. D‘autres regretteront que j’enterre le synode avant qu’il ait commencé. Mais il faut bien admettre qu’objectivement la question homosexuelle n’est pas centrale par rapport au thème de la famille, même si elle est explicitement abordée par les documents préparatoires envoyés par Rome.

Je suis donc par avance reconnaissant à ceux des Pères qui, sans grande illusion, oseront dire que la question homosexuelle se pose à nous et pour longtemps, et que vouloir se réfugier derrière l’enseignement constant du magistère est une forme d’impasse et d’aveuglement. Je crois les arguments avancés dans cet article utiles au débat, aujourd’hui nécessaire dans notre Eglise et jusque dans la plus modeste de nos communautés. Et je reste convaincu que c’est la détermination de laïcs catholiques «de la base» à faire bouger les lignes qui, demain, quelles que soient les conclusions du synode, sera la plus opératoire.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21803272_000013.

Logements pour les migrants : la multiplication des parpaings

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« 77 logements dont 10 mis à disposition par le département sont recensés pour accueillir des réfugiés », a précisé Philippe Martin, président du conseil général et député du Gers, devant la représentation départementale, nous apprend La Dépêche.

Cette annonce suit la découverte de « 200 logements vacants » en Haute-Garonne, selon le président de l’Union syndicale pour l’habitat de Midi-Pyrénées, le 21 septembre, sur le site de 20 minutes. Après que la préfecture d’Ile-de-France a annoncé avoir identifié « 26 lieux d’accueil possibles », soit « 540 places dénichées en moins d’une semaine. » (Le canard enchaîné du 16 septembre) , c’est donc toute la France qui se mobilise afin de trouver des lieux d’hébergement pour les migrants.

Et ce n’est que le début car « les repérages continuent » indique le site de 20 minutes. Pour preuve, « la mobilisation des 77310 logements sociaux vacants » espérée par Marie-Arlette Carlotti, la présidente du Haut comité pour le logement des personnes défavorisées (Le Figaro).

Si la quasi-totalité des médias salue cet esprit d’initiative et cet élan de générosité de la classe politique française, certains responsables associatifs n’en reviennent toujours pas. « C’est un discours incroyable ! » commente Florent Gueguen, directeur de la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale. (Le Canard enchaîné du 16 septembre). Cela fait des années qu’on nous explique qu’il n’y a pas de places, la moitié des gens qui appellent le 115 restent à la rue, et, là, on découvre que des bâtiments publics ou parapublics sont sous-utilisés. »

Est-ce à dire que les politiques ne s’emploieraient qu’à des fins électorales ? Lorsque l’émotion suscitée dans le pays serait suffisamment forte pour que l’action politique ait un impact sur leur popularité ? Eux qui, jusque là, étaient toujours trop occupés pour se soucier des logements vacants retrouvent subitement la mémoire lorsqu’ils s’aperçoivent que trouver des logements vides peut aider à remplir les urnes. Prouver à l’Europe et surtout à la France qu’en matière de générosité, Angela Merkel n’est pas isolée, c’est primordial pour le président. Et montrer que l’autre n’a pas le monopole du cœur, c’est un moyen éprouvé pour remporter les élections.

Mais l’on peut également se demander si cette vague de mobilisation n’est pas une bonne nouvelle pour la politique. Certes, on a du mal à croire aux accents de sincérité de Yannick Jadot, député européen écologiste, qui a proposé la reconversion du parlement de Strasbourg en centre d’accueil pour réfugiés et de « mobiliser tous les véhicules officiels du Parlement européen pour jouer les voituriers et aller chercher des migrants en Hongrie » (Le Canard enchaîné).

Certes, il reste difficile de penser que lorsque Marie-Arlette Carlotti déclare qu’« il ne fait aucun doute que notre pays a les moyens de remplir cet objectif avec dignité et responsabilité. » (Le Figaro), c’est uniquement son cœur qui parle.

Mais, après tout, qu’importe ? À l’heure où l’on nous répète sans cesse que l’économie décide de tout ou que l’on ne peut rien faire face à l’Europe, on redécouvre que l’action politique serait encore possible et que la détermination permettrait de résoudre certains problèmes.

« Quand on veut, on peut » déclarait solennellement Anne Hidalgo le 10 septembre dernier. Il serait peut-être temps de s’en rendre compte. Et de ne pas attendre la prochaine vague d’émotion pour s’en préoccuper.

Grèce: Tsipras face à son destin

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grexit euro grece

Au mois de juillet, au cœur de la crise grecque, j’avais commis dans ces colonnes un article personnel et sentimental. J’y décrivais ma réaction devant l’élan du peuple grec qui réanimait des émotions que je ne croyais plus pouvoir ressentir. Mais je m’interrogeais aussi sur Alexis Tsipras, moins sur ce qu’il pouvait faire que ce qu’il devait devenir. Et je m’étais permis dans ce texte de l’encourager à prendre une direction.

Puis il y a eu le référendum, la déception du troisième mémorandum. La signature de l’accord léonin avec l’Eurogroupe et son acceptation par le Parlement dominé par Syriza ont été des crève-cœurs. Nous avions tellement envie d’en découdre avec le monstre froid, incarné jusqu’à la caricature par Schäuble . Le résultat du référendum et l’illusion lyrique qui nous avait saisis, moi le premier, avait fait croire que c’était possible.

Immédiatement après, ce fut un déchaînement insupportable. Il fallut endurer les quolibets des révolutionnaires confortables, incapables de faire bouger les choses  dans leur propre pays à la dérive, mais exigeant avec les Grecs pour qu’ils fassent le boulot à leur place. Tsipras capitaine d’un vaisseau dans la tempête n’était qu’un vendu et un traître pour ne l’avoir pas jeté sur les récifs. En face, le mainstream  écœurant fêtait « le retour au bercail » de la brebis égarée pourtant auparavant couvert d’injures. J’eus droit à ma part de commentaires grinçants.

Jacques Sapir déçu d’une occasion manquée, veillera à ponctuer ses interventions d’autant d’injures que sont les termes de « capitulation ou de « trahison » ? Lordon toujours brillant, qualifiera même Tsipras « d’astre mort » de la politique.

Qu’aurais-je fait moi, si ce qu’à Dieu ne plaise, j’avais été à la place de Tsipras ? Une connerie sûrement. J’aurais chargé comme à Reishoffen. Pour le même résultat. Celui décrit par Zola et célébré par Renan : « Nous ne demandons pas un rémunérateur ; mais nous voulons un témoin. La récompense des cuirassiers de Reichshoffen dans l’éternité, c’est le mot du vieil empereur : « Ah ! Les braves gens ! ». Schäuble n’aurait même pas dit ça. Comme Bismarck il se serait contenté de ricaner devant les cadavres inutiles. Alphonse Baudin magnifique, lançant « Vous allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs ! », est monté sur la barricade du faubourg Saint-Antoine le 2 décembre 1851. Pour s’y faire tuer. Baudin est au Panthéon. Mais la dictature de Badinguet  a duré vingt ans.

Ma modeste adresse à Tsipras a pu générer un malentendu. Car je ne l’invitai pas à devenir un héros, il l’était déjà. Armé des citations de Borges, Péguy et de Gaulle, je lui demandais d’être « l’homme du destin ». Ce qui n’est pas la même chose.

La différence ? C’est celle qui saute aux yeux lorsque l’on étudie l’aventure de la France libre. Charles de Gaulle fut « l’homme du destin ». Ceux qui, a vingt ans, s’engagèrent sous ses ordres, des héros. Churchill, le 12 juin 1940, confronté au délitement du gouvernement français, croisa de Gaulle dans un couloir et le pointant du doigt lui demanda : « l’homme du destin ? ». Intuition géniale et début des emmerdements de Churchill devant supporter par la suite cet incommode « roi en exil ». De ce jour-là, ce dernier sut qu’il lui revenait d’incarner la France. Et pour cela devenir de Gaulle. Contre le monde entier. Ce fut un chemin long et difficile qui ne trouva sa consécration que le 24 août 1944. Quand on lui demanda comment furent ces années de Gaulle n’eut qu’un mot : « épouvantables! » Les héros de la France libre survivants, confessent au contraire que ce fut une merveilleuse chance d’être de cette aventure.

Retenons l’un d’entre eux. Jacques Chaban-Delmas, général à 29 ans recevant de Gaulle avec Leclerc à la gare Montparnasse le 23 août 44. Très longue carrière politique après-guerre, maire, député, Président de l’Assemblée Nationale, Premier Ministre. Il ratera le destin aux présidentielles de 1974. Couvert de décorations, collectionnant également les titres sportifs. Selon son vœu, sur sa tombe il n’y a que ce qu’il veut que l’on retienne de sa vie: « Jacques Chaban-Delmas. Compagnon de la Libération ». Pour le héros, la vie est trop longue.

Alexis Tsipras doit devenir cet homme du destin dont la Grèce a besoin. Évidemment, il ne s’agit pas de le comparer à de Gaulle. Ce serait ridicule. Mais de rappeler qu’il n’est pas là pour emmener son peuple au massacre pour nous faire plaisir. Il est d’abord là pour restaurer la politique dans un pays ballotté depuis deux cents ans, martyrisé par l’Allemagne pendant la Seconde guerre mondiale, ayant traversé ensuite une terrible guerre civile. Avant de supporter une féroce dictature militaire. Incorporé par raccroc et frauduleusement à l’Union Européenne. Conduit pendant des années par des dirigeants politiques européistes complètement corrompus. Et pour remplir cette première mission il doit aller à la rencontre de son peuple et le convaincre qu’il peut incarner la Grèce.

Pour répondre à la question : « qu’est-ce qu’une communauté ? », Hobbes a été conduit à interroger les conditions ontologiques d’un peuple. Substituant, pour la conduite de celui-ci, la représentation à l’incarnation qui prévalait jusqu’alors. Mais mystérieusement, celle-ci est restée bien vivante ajoutant la fonction de symbolisation à celle de représentation. Cela renvoie à renvoie  à une capacité particulière: celle d’apparaître comme une force d’interprétation de la réalité. En construisant un processus d’identification qui éclaire en rassurant, protégeant et donnant une image crédible à l’idée de nation. Max Weber aurait appelé ça la dimension charismatique de gouvernement d’une «communauté émotionnelle». Mais cette puissance d’incarnation n’est pas donnée. Il faut la vouloir et la construire.

C’est cela qui était en jeu dans le juillet grec. Devenir Alexis Tsipras pour être la Grèce. Ce n’était pas le Grexit.

Arrivé au pouvoir avec un tiers des suffrages exprimés, Alexis Tsipras a pris la direction du gouvernement dans une situation critique pour son pays. Qui souffre d’une austérité insupportable mais qui reste attaché au continent européen. Il s’est d’abord attelé à la tâche de construire avec son peuple la relation qui lui permettra d’en avoir la confiance. Et que celui-ci lui reconnaisse la faculté de l’incarner dans une période aussi lourde de dangers. Parce qu’il a besoin de cette force. Les Grecs lui reconnaissaient le mérite de s’être battu. D’avoir « essayé ». Et d’avoir le premier arraché le masque de l’Europe de la finance. De cela d’ailleurs, nous pouvons tous déjà le remercier. Et aux législatives de septembre, au-delà des comptes d’apothicaire de ceux qui rêvaient voir le peuple grec lui tourner le dos, force est de constater qu’il vient de lui renouveler sa confiance.

Le limogeage de Varoufakis, au lendemain du référendum fut présenté comme la première mesure sur le chemin de la « trahison ». Au vu des inconséquences, des palinodies et des fréquentations du séduisant motard, on voit bien aujourd’hui que c’était au contraire la mesure à prendre pour poursuivre sur le chemin difficile et escarpé de la construction d’une légitimité incontestable. Tsipras quant à lui a affronté trois fois en sept mois le jugement son peuple. Trois fois, celui-ci lui a manifesté son soutien dans les formes. Qui en Europe pratique de cette manière aujourd’hui ? Qui peut revendiquer le soutien et le respect populaire dont il bénéficie ?

Frédéric Lordon a réalisé une analyse implacable de laquelle il ressort que la Grèce n’a le choix qu’entre deux solutions : « passer sous la table, ou la renverser ». Je partage ses conclusions mais regrette qu’il ne nous ait pas dit quand il fallait la renverser, et si la Grèce devait le faire toute seule avec ses petits bras musclés. Et pour ne l’avoir pas déjà fait, Tsipras serait aujourd’hui un « astre mort » ? Jacques Sapir dans ces colonnes, après avoir rappelé la « capitulation » du 13 juillet écrit : «Il est clair aujourd’hui qu’il n’y a pas d’avenir pour la Grèce tant qu’elle reste dans la zone euro et tant qu’elle ne fait pas défaut sur une part importante de sa dette. Ceci commence à se dire tant au FMI que dans les couloirs de l’Union européenne. Le dossier grec est donc toujours sur la table. »

Ce sera dur, ce sera long, voire « épouvantable ». Peut-être échouera-t-elle, mais à cette table la Grèce, en Alexis Tsipras, y est toujours assise.

*Photo: Pixabay.

 

On ira tous au pilori

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liberation onfray biraben

liberation onfray biraben

« Une tendance à la chasse à l’homme s’est instituée depuis quelque temps à gauche. » Ces propos, extraits d’un entretien publié sur le site du Figaro, devraient valoir à notre ami Jacques Julliard la médaille d’or de l’euphémisme. En fait de tendance, il s’agit d’une véritable frénésie, voire d’une forme d’hystérie. Sapir, Onfray, Biraben, Morano, sans oublier les suspects habituels, de Finkielkraut à Houellebecq en passant par Zemmour et votre servante, une sorcière chasse l’autre.

Ces derniers temps, c’est donc le cas Onfray qui a occupé les esprits et la vie parisienne. Je ne sais plus très bien ce qui, dans l’entretien qu’il a accordé à Alexandre Devecchio du Figaro, a déclenché l’ire de Laurent Joffrin. Toujours est-il que, le 15 septembre, celui-ci se fend d’un numéro de Libération sobrement intitulé « Migrants, FN, médias : nos réponses à Michel Onfray ». Le sous-titre nous apprend que « le philosophe défend des thèses qui alimentent la propagande d’extrême droite » – je n’ai toujours pas bien compris de quelles thèses il s’agissait, mais peu importe. Quelques jours plus tard, c’est Le Monde qui épingle, toujours en « une », « ces intellectuels que revendique le FN ». On remarquera la tournure habile, qui permet de prendre dans la rafle non pas ceux qui se déclarent positivement proches du FN, mais ceux qui ont le malheur de lui plaire sans l’avoir cherché. Le Monde exhume une vieille citation de Marion Le Pen pour lui faire égrener la liste noire de ses « alliés objectifs », où figure, excusez du peu, « le mensuel conservateur Causeur ».

Quiconque ose s’opposer au dogme sur l’immigration (forcément bénéfique), l’islam (forcément pacifique) ou l’identité française (forcément heureuse) est donc suspect de faire le jeu de qui vous savez. Seulement, n’importe quel talmudiste du dimanche sait que l’important, c’est la question. Et en l’occurrence, la question – qui fait le jeu du Front national ? – est particulièrement stupide : si le FN progresse tandis que le PS régresse, ce n’est évidemment pas à cause des écrits d’Onfray ou des autres, mais peut-être parce que le premier répond aux aspirations des électeurs mieux que le second.

Une semaine plus tard, prenant appui sur le livre de Geoffroy Lejeune et la une afférente de Valeurs actuelles – « Zemmour président » –, Le Monde remet le couvert et cloue au pilori « ces polémistes qui prennent la place des politiques ». Sans surprise, les usurpateurs sont peu ou prou les « alliés objectifs » de la semaine précédente – Onfray, Guilluy, Finkielkraut, cela tourne à l’obsession. Entre-temps, la liste noire s’est enrichie du nom de Maïtena Biraben. La journaliste, qui a succédé à Antoine de Caunes au Grand Journal de Canal+, a en effet commis un crime de taille en parlant du « discours de vérité » du Front national. N’importe quel téléspectateur honnête aura compris qu’elle parlait au second degré. Les garde-chiourmes de la pensée n’ont cure de ces chichis : accoler les mots « FN » et « vérité », c’est signé, chef. On notera au passage que le seul point commun à tous les proscrits est précisément qu’ils sont proscrits.

C’est alors que de bons esprits, en particulier notre ami Périco Légasse de Marianne, proposent d’organiser un grand meeting pour défendre la liberté de débattre et protester contre cette délétère manie du lynchage. L’initiative est fort louable. Mais il semble que, pour certains, les lynchages soient condamnables seulement quand leurs victimes émargent à gauche. Les autres, on peut cogner, chef. La plupart des sommités pressenties semblent répugner à l’idée de faire tribune commune avec Éric Zemmour (et même avec ma pomme). Il est vrai que le débat, c’est plus tranquille quand on est d’accord, comme l’expliquent Geoffroy de Lagasnerie et Édouard Louis dans un texte hilarant. Nos deux experts en mauvaises fréquentations se sont fait une petite réputation il y a un an en bataillant contre l’invitation de Marcel Gauchet aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois. Leur texte est en quelque sorte un mode d’emploi du lynchage médiatique. Pour « redéfinir et transformer la scène intellectuelle et politique », notre duo de rebelles propose quelques principes, dont « le principe de refus » : « fuir les débats imposés, refuser de constituer certains idéologues comme des interlocuteurs, certains thèmes comme discutables, certains problèmes comme pertinents. »

Cette ardeur à censurer et à faire tomber des têtes peut paraître très inquiétante. Elle est surtout risible. La machine a beau s’emballer, elle tourne à vide. Aujourd’hui, être dénoncé en « une » du Monde n’a pas la moindre conséquence négative sur une carrière ou une réputation. Être dénoncé comme « faisant le jeu du Front national » ne vous fera pas perdre la considération de vos contemporains. Le succès persistant de Houellebecq, Finkielkraut ou Zemmour laisse en effet penser que plus personne n’écoute les donneurs de leçons et même que leurs proscriptions fonctionnent comme des prescriptions. On conviendra qu’il y a de quoi perdre les pédales.

Cet article en accès libre est extrait de Causeur n°28. Pour acheter le magazine, cliquez ici.

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Causeur n°28 : Migrants, la pitié dangereuse

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manent sapir pina migrants

manent sapir pina migrants

Si Libé l’a décrété, c’est que ça doit être vrai : les « néo-réacs » représentent la nouvelle « pensée unique ». On trouve de tout dans la charrette des accusés, Finkielkraut, Sapir, Onfray, Biraben, comme le note notre chère Elisabeth Lévy dans son édito, « le seul point commun à tous les proscrits est précisément qu’ils sont proscrits » et soupçonnés d’accointances avec la diablesse Le Pen. À force d’être suspecté de pensée satanique par la presse degôche au moindre mot de travers, « on ira tous au pilori » (même moi…), ce qui n’est somme toute pas bien grave car « le succès persistant de Houellebecq, Finkielkraut ou Zemmour laisse penser que plus personne n’écoute les donneurs de leçons et même que leurs proscriptions fonctionnent comme des prescriptions ».

Pour avoir eu le malheur d’envisager un grand front anti-euro qui « à terme » pourrait inclure le Front national, l’économiste hétérodoxe Jacques Sapir s’est fait crucifier comme un vulgaire nazaréen. Ses propos déformés, diabolisés et amalgamés aux positions du FN. Que voulez-vous, le pluralisme n’est pas de saison pour les garde-chiourmes du débat public, comme nous le confirme Benjamin Masse-Stamberger, notre envoyé spécial à Bruxelles qui a sondé la pensée des correspondants français auprès des institutions européennes. Si tous ne sont pas aussi butés que Quatremer et Leparmentier, puisque certains doutent même de l’infaillibilité fédérale, la plupart conspuent de concert l’étroitesse du peuple, désespérément eurosceptique et rance.

Mais entrons dans le vif du sujet. Ce mois-ci, notre dossier « Migrants : la pitié dangereuse » essaie de concilier « devoir d’empathie » et réflexion critique sur l’accueil des réfugiés, comme nous y invite Elisabeth Lévy, laquelle se tient à distance de « la symphonie empathique » que jouent la plupart des médias, sans sombrer dans l’égoïsme national. Difficile exercice d’équilibriste qui consiste à ne pas sacrifier la raison sur l’autel des passions, et réciproquement : dans l’échange épistolaire que nous publions, Alain Finkielkraut et Renaud Camus réinterprètent l’éternelle controverse entre Antigone et Créon, le cœur et la raison, bien que les esprits raisonnables ne soient pas dénués de cœur et les cœurs intelligents s’avèrent également doués de raison. Au chapitre de l’empathie, nombre de nos compatriotes musulmans sont aux abonnés absents, si l’on en croit l’enquête de Pascal Bories dans les mosquées parisiennes, dont les fidèles oscillent entre charité obligatoire et franc scepticisme à l’égard de leurs coreligionnaires syriens. Sans excès de clémence ni de miséricorde, les réfugiés parqués en Serbie et en Hongrie ne rêvent pas tous des valeurs occidentales, comme le montre Pierre Jova, ulcéré par certains de leurs propos faisant l’apologie de l’Etat islamique, voire des attentats contre Charlie.

Revenus dans l’hexagone, nous abordons avec Pierre Manent et Céline Pina l’épineuse question de l’islam de France. Le premier signe Situation de la France, un essai à la thèse retentissante : il faut négocier des accommodements raisonnables avec les musulmans, sans quoi la France périra. Dans un entretien au long cours, l’universitaire le martèle : oui à  un « compromis ambitieux » avec les musulmans de France et au voile islamique, non à la burka car il « ne voi(t) pas pourquoi notre forme de vie serait incompatible avec le foulard qui laisse voir le visage ». Céline Pina, conseillère régionale socialiste d’Ile-de-France, s’est récemment élevée contre le Salon salafiste organisé à Pontoise le mois dernier. N’écoutant que son courage de politique isolée au sein de son parti, elle dénonce les leviers clientélistes que ses petits camarades actionnent dans les banlieues en application de la fameuse stratégie Terra Nova (les bobos et les immigrés comme nouveaux réservoirs de voix). Une doctrine qui fera bientôt long feu en ce qu’on ne joue pas impunément avec des allumettes – « les militants identitaires et religieux poursuivent leurs propres objectifs et sont avant tout au service de leur combat ».

Côté culture, Jérôme Leroy saisit l’occasion de la réédition des Œuvres romanesques de Bernanos en Pléiade pour célébrer le romancier qu’occulte trop souvent l’essayiste iconoclaste. Derrière le pamphlétaire génial, se cache un grand lecteur de Simenon, dont les romans sont autant de « thrillers métaphysiques ». Enfin, il est temps de jouer les Potiche avec Pierre Barillet, homme de théâtre co-auteur avec son alter ego Jean-Pierre Grédy des grands succès du boulevard d’après-guerre. Un genre mésestimé que Patrick Mandon réhabilite au fil de son entretien avec ce fringant nonagénaire. De 9 à 99 ans, voire au-delà, il n’y a pas d’âge pour lire Causeur !

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Entre ici, Laurent Joffrin

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Laurent Joffrin pensée unique réac

Laurent Joffrin pensée unique réac

Ce matin, comme chaque lundi matin, je me trouvais en gare de Lille Flandres, afin de prendre mon train pour Paris (Gennevilliers pour être exact) où je travaille depuis plus de dix ans. Dans mon sac, j’emmène le nouveau livre d’Alain Finkielkraut, La Seule exactitude, dont j’ai commencé la lecture ce week-end, afin de prolonger par sa lecture, le temps du voyage, le plaisir que procurent la pertinence et l’intelligence d’un homme qui nous invite à réfléchir sans cesse sur notre époque. Dans cette époque dominée par les dogmes, les idées principales de la pensée des alliés objectifs que sont devenus les libéraux et les libertaires se résument à jouir sans entraves et à aimer toujours plus l’autre (Big Other, comme le dit si bien Jean Raspail). Ayant un peu de temps libre avant le départ du train, je décide d’aller acheter l’Equipe pour lire l’article consacré à la splendide victoire de Vincenzo Nibali dans la belle épreuve cycliste du Tour de Lombardie, quand mon regard est attiré par la Une du journal Libération : « Contre Zemmour, Finkielkraut, Onfray… Oui, on est « bien-pensants » et alors ? »

Je décide, une fois n’est pas coutume, de l’acheter. Peut-être croyais-je y trouver une réflexion intelligente sur les penseurs réactionnaires, racistes, droitiers voire fascistes… ce sujet sans cesse rebattu par la presse de « gauche » (Le Monde, L’Obs, Médiapart…). Mais au fil de ces quatre pages censées décortiquer et analyser les méthodes et la rhétorique des « polémistes réacs », je trouve une nouvelle fois l’affirmation du catéchisme libéral-libertaire affirmant qu’Onfray, Debray, Polony, Ménard, Finkielkraut, Lévy, Morano et Zemmour sont présents partout, tous les jours, à toutes les heures de la journée, qu’ils sont des faux parias, de faux dissidents, de faux prophètes (statuts qu’aucun d’entre eux n’a revendiqué), que les politiques Ciotti, Estrosi, De Villiers, Dupont-Aignan, Wauquiez, Sarkozy les imitent, les copient, les singent, s’en inspirent… En résumé : « S’il y a une pensée unique, c’est la leur. »

Laurent Joffrin nous explique ensuite en quatre points (Le politiquement correct tu dénonceras, L’effacement de l’identité française tu déploreras, L’emprise de l’islam tu stigmatiseras, De l’Europe tu diras toujours du mal) en quoi ces réactionnaires patentés sont des racistes, des nationalistes obtus, des paranoïaques obsédés par la menace islamique, en bref des ennemis des idées de Droits de l’homme, d’égalité, de liberté et de fraternité que défendent les progressistes. Pour ce faire, Laurent Joffrin convoque, dans un mélange qui tient à la fois de la confusion politique, du comique involontaire et de l’appropriation malhonnête, si chers au camp de l’évidence : Rousseau, Condorcet, Hugo, Jaurès, Blum, Camus, Mendés-France et Stéphane Hessel (le seul tenant de l’Empire du Bien). Sûrement serait-il bien avisé de relire Condorcet, Hugo ou Camus. Il découvrirait combien ces auteurs sont subtils et inclassables.

Rien de nouveau dans tous ces arguments, sinon l’éternelle rengaine des « progressistes » – terme bien plus approprié que celui de « défenseurs des idées de gauche », puisqu’ils les ont oubliées, tout comme le peuple des pauvres et autres laissés pour compte de notre pays, au profit de leur progressisme sociétal et de leur aveuglement politique.

Le plus grand signe de faiblesse de cette gauche en perdition est de nous faire croire que tous lesdits « réactionnaires » qu’elle cite pensent la même chose, sont d’accord et forment un bloc qui profite au Front national. Rien de plus simpliste et falsificateur. Que partagent politiquement et intellectuellement Ménard et Finkielkraut ? Rien. Comment croire qu’Onfray, Finkielkraut, Debray, Lévy, Polony ont une pensée et tiennent un discours semblables ? S’ils peuvent partager des éléments d’analyse, chacun a ses différences et ses arguments. Ce qui pousse les amis de l’Empire du Bien à nous jouer la grande comédie du ressassement progressiste, et à tant les détester, c’est le fait que ces intellectuels et journalistes, au travers de leurs livres (Finkielkraut, Guilluy, Gauchet, Onfray …) et revues (Causeur, Limite) nous conduisent à penser le monde avec finesse, sensibilité, sans tabous et sans œillères idéologiques.

La seule exactitude

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Dire le droit ou faire la loi?

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juges pays bas ecologie

juges pays bas ecologie

Cette année, aux Pays-Bas, les feux de la Saint-Jean n’ont guère eu le temps de s’embraser. Dès le 24 juin, la cour du district de La Haye a condamné l’État néerlandais à réduire, d’ici à 2020, les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 25 % par rapport à leur niveau de 1990.

À l’origine de la plainte, Marjan Minnesma, égérie du mouvement écologiste Urgenda, a asséné, tout sourire : « Le changement climatique est un problème énorme, qui nécessite d’être abordé avec davantage d’efficacité. Et si les politiciens ne s’engagent pas sur ce chemin, ce sont les juges qui interviennent. » L’écologie, c’est une chance au grattage, une chance au tirage : j’ai beau être politiquement minoritaire, si les autorités légitimes ne font pas ce que je veux, c’est un juge qui les y contraindra !

Les trois juges de La Haye ont donc officiellement ordonné au gouvernement de « faire plus pour contrer le danger imminent causé par le changement climatique, étant donné son devoir de protection de l’environnement ». Il y a pourtant un gouvernement démocratique légitime en Hollande, auquel les citoyens, par des procédures régulières, ont donné le mandat d’administrer le pays. Eh bien non. Ce sont trois magistrats venus d’on ne sait où, aux compétences scientifiques et administratives tout à fait inconnues, qui décident désormais sans aucun mandat pour les 17 millions d’habitants du pays.[access capability= »lire_inedits »]

En réaction au coup d’État des juges bataves, Le Monde a titré : « Aux Pays-Bas, le premier jalon historique d’une justice climatique ». Pour avoir épluché toute la presse française, je peux certifier qu’aucun titre hexagonal ne s’est offusqué de cette dérive du pouvoir des juges qui n’épargne pas notre vieux pays jacobin.

Dès la Révolution, l’édifice juridique français a pourtant été construit pour pérenniser le fonctionnement démocratique de nos institutions. Les 16 et 24 août 1790, l’Assemblée nationale adoptait une loi fondamentale sur l’organisation judiciaire de la France. Il était tout d’abord interdit aux tribunaux de prendre « directement ou indirectement aucune part à l’exercice du pouvoir législatif, ni empêcher ou suspendre l’exécution des décrets du corps législatif… à peine de forfaiture ». Même si elle se réfère à des principes ou interprète la loi, une décision de justice n’a autorité de la chose jugée que sur le cas qu’elle a tranché. Tout cela sera complété par le fameux article 13, qui aura pour conséquence l’originalité de la situation française : « Les fonctions judiciaires sont distinctes et demeureront toujours séparées des fonctions administratives. Les juges ne pourront, à peine de forfaiture, troubler, de quelque manière que ce soit, les opérations des corps administratifs, ni citer devant eux les administrateurs pour raison de leurs fonctions. » En vertu d’une conception stricte de la séparation des pouvoirs, le juge ne peut juger l’administration publique. On voit ainsi se dessiner clairement les périmètres d’intervention respectifs dans une démocratie : le Parlement vote la loi, l’exécutif l’exécute et le juge l’applique avec un faible pouvoir d’interprétation et sans pouvoir édicter de règles générales. Même si les frontières furent parfois mouvantes, ce système a tenu jusqu’au début des années 1990.

Mais une suite d’abandons et d’inconséquences politiques l’ont passablement fragilisé. À partir de 1995, probablement mû par des intentions louables, le législateur a mis le doigt dans l’engrenage en confiant au juge administratif un pouvoir d’injonction à l’égard de l’administration. Au bout de vingt ans d’application, on peut citer de nombreuses affaires au cours desquelles le juge a pris quelques libertés avec le principe de la séparation des pouvoirs.

Ainsi le juge des référés du tribunal administratif de Nice a-t-il été récemment saisi d’une requête du CRAN considérant comme racistes (?) des pâtisseries garnissant la vitrine d’un malheureux boulanger grassois. Le magistrat n’a pas hésité à lourdement torturer le droit en ordonnant au maire de Grasse, qui n’en pouvait mais, d’interdire lesdites friandises ! Au mépris des deux libertés fondamentales : la liberté d’expression et celle du commerce.

Les exemples d’arbitraire du juge qui vont droit au cœur de la bonne société antiraciste ne manquent pas. Souvenez-vous du cas de la candidate du FN jugée en Guyane pour avoir comparé Christiane Taubira à un singe. Cette triste affaire a donné lieu à une décision de première instance délirante, qui foule aux pieds tous les principes élémentaires de la justice et invente la responsabilité pénale collective en condamnant le Front national. On sait pourtant qu’un tel procédé relève du barbarisme juridique, comme l’atteste une décision du Conseil constitutionnel en 1971. Cette monstruosité n’a pas empêché les acclamations du camp du Bien. Contre la famille Le Pen, la fin justifie les moyens.

Cette philosophie du droit un brin farfelue s’est exprimée, comme en Hollande, sur le terrain de l’écologie, par exemple dans les affaires de faucheurs volontaires d’OGM habitués à la destruction violente de parcelles de l’Institut national agronomique, du reste parfaitement légales et dûment autorisées. Par je ne sais quel mystère, il s’est trouvé une juridiction correctionnelle pour relaxer les auteurs de ce type d’infractions pourtant sévèrement réprimées par le code pénal. Estimant la culture des OGM dangereuse, les juges ont en effet argué que le discernement des délinquants était aboli par « l’état de nécessité ». Traduction : il est légitime de se livrer à des violences pour mettre fin à des expériences légales et détruire des biens appartenant à autrui. En droit, ceci est un pur et simple déni de justice. Mais les idéologues en robe ne s’arrêtent pas à ce genre de détail.

Toutes les conditions sont donc réunies pour que la France subisse un putsch juridique comparable à ce qui vient de se produire en Hollande. En attendant la conférence COP 21 sur le climat organisée en décembre à Paris, les ayatollahs de la planète-mère fourbissent leurs armes. Avis aux parents pleins d’ambitions pour leur progéniture : si votre petit génie aux sympathies écolos aspire à gouverner le pays, faites-lui passer le concours de la magistrature plutôt que celui de l’ENA [/access]

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21755032_000007.

Syrie : les dessous de l’intervention russe

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syrie balanche poutine russie fabius

syrie balanche poutine russie fabius

Spécialiste de la Syrie, notamment de la région côtière alaouite, Fabrice Balanche est directeur du Groupe de Recherches et d’Etudes sur la Méditerranée et le Moyen-Orient à l’université de Lyon-2. En exclusivité pour Causeur, il analyse les raisons de l’intervention russe en Syrie et décrypte le grand jeu à l’œuvre dans ce pays… dont la France est exclue.

Daoud Boughezala. Depuis son déclenchement la semaine dernière, la campagne de bombardements russes en Syrie a provoqué une escalade de tensions avec la Turquie et l’ensemble de l’OTAN. Que cherche Poutine en bombardant les groupes d’opposition armés syriens ?

Fabrice Balanche. Vladimir Poutine a deux objectifs en Syrie. D’une part, installer durablement les troupes russes dans la région alaouite, sur la côte méditerranéenne. D’autre part, renforcer Bachar Al-Assad en vue de futures négociations sur l’avenir du pays. Les groupes d’opposition armés, des dernières brigades de l’Armée syrienne libre à Daech, sont frappés par Moscou non pas en fonction de leur idéologie, mais de la menace qu’ils représentent pour accomplir ces objectifs. C’est pour cette raison que l’aviation russe a, jusqu’à présent, peu ciblé Daech, dont le territoire se situe à l’Est de la Syrie, mais davantage, Al-Nosra et les groupes alliés de la branche syrienne d’Al-Qaïda, ce qui représente en nombre plus de 80% des rebelles. Les 20% restants se trouvent surtout dans le sud de la Syrie, où le soutien américain les oblige à demeurer « fréquentables » sur le plan idéologique.

Les vives protestations de l’OTAN signifient-elles que l’Occident, France en tête, soutient tacitement les groupes d’opposition armée à Assad autres que l’Etat islamique, fussent-ils alliés ou affiliés à Al-Qaïda ?

François Hollande a demandé à Vladimir Poutine de ne frapper que Daech, comme le fait la coalition occidentale. Hormis quelques bombardements en juillet 2014 sur Al-Nosra et Ahrar es-Sham, les Etats-Unis évitent de s’en prendre aux deux piliers de «  l’Armée de la conquête », une coalition islamiste financée par l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie en vue de faire tomber Bachar Al-Assad. Cette coalition a enregistré d’importants succès au printemps dernier en s’emparant de la province d’Idleb et en menaçant Lattaquié, dans la région alaouite. Les Occidentaux espéraient que cela amènerait Bachar Al-Assad à négocier en position de faiblesse et à abandonner le pouvoir, comme le réclame François Hollande. L’intervention russe met fin à leurs espoirs. L’Occident pensait naïvement qu’il suffirait d’entretenir un conflit de basse intensité en Syrie pour affaiblir l’armée syrienne. C’était sans compter le désastre humanitaire et ses conséquences en termes de migrations pour l’Europe, les attaques terroristes qui se multiplient et le déploiement de troupes russes et iraniennes en Syrie. Car il était évident que les deux alliés de Bachar Al-Assad que sont la Russie et l’Iran allaient finir par intervenir directement.

En ce cas, pourquoi la Russie a-t-elle tant tardé à s’engager militairement sur le terrain syrien ?

La Russie attendait que le moment soit favorable sur le plan géopolitique. Les Etats-Unis sont en position de faiblesse à l’extérieur car ils entrent en campagne électorale. Barack Obama a tout fait pour désengager les Etats-Unis d’Irak et d’Afghanistan, ce n’est pas pour se lancer dans une aventure militaire en Syrie. Quant aux Européens, ils sont tétanisés par le flux de réfugiés et le risque terroriste. Ils souhaitent que le conflit s’arrête quelle que soit l’issue, y compris le maintien au pouvoir de Bachar Al-Assad, pour une période de transition politique, qui est évidemment appelée à durer. L’accord sur le nucléaire iranien a été entériné, ce qui laisse plus de marge de manœuvre à Téhéran pour également intervenir en Syrie et en Irak, comme en témoigne l’annonce d’une coordination du entre Téhéran, Bagdad, Damas et Moscou contre Daech, prélude à une coalition concurrente de celle mise en place par les Etats-Unis.

Sur le plan intérieur, le gouvernement syrien est fragilisé, son armée fatiguée est réduite par des pertes qu’elle ne parvient pas à compenser par les recrutements. Et au niveau local, la menace d’une attaque des rebelles sur Lattaquié, au nord de la côte méditerranéenne où précisément la Russie veut installer ses bases militaires, a obligé Vladimir Poutine à réagir. Il fallait aussi que Bachar Al-Assad soit en position de faiblesse pour qu’il accepte les conditions russes, car jusqu’à présent, même s’il était dépendant de la Russie pour son approvisionnement militaire, il refusait l’installation des troupes russes sur son territoire : question de fierté.

Paradoxalement, à mesure qu’il se recroqueville sur son pré carré territorial (la fameuse « Syrie utile » de Damas à Lattaquié), le régime syrien semble regagner en respectabilité internationale. Néanmoins, les différentes conférences de la paix entre Damas et l’opposition  pacifique ont-elles une chance d’aboutir à une pacification sur le terrain ?

L’opposition pacifique syrienne vit dans un monde virtuel, complètement déconnecté de la réalité du terrain, sans aucun levier sur les groupes militaires. Pourquoi Damas négocierait-il avec ces groupes ? Ceux-ci sont soutenus à bout de bras par les Occidentaux, la Turquie et les pétromonarchies qui ont besoin de conserver une opposition politique pour d’éventuelles négociations. Devant l’impossibilité de trouver une alternative politique à Bachar Al-Assad et face à la menace djihadiste, le principe de réalité s’impose à beaucoup de pays, tel l’Allemagne, en première ligne de la vague migratoire venue de Syrie. Désormais, l’Occident veut préserver les institutions syriennes et ramener le calme dans le pays. Le maintien d’un conflit de basse intensité, comme le souhaite la France, est devenu beaucoup trop coûteux pour l’Union Européenne, car c’est cette dernière qui accueille les réfugiés syriens et non les pétromonarchies du Golfe qui financent la rébellion. Mais pour pouvoir traiter avec Bachar Al-Assad, il faut redorer son image, il en va de la crédibilité des dirigeants, qui après l’avoir conspué, vont devoir renouer officiellement avec lui.

Rétrospectivement, les anathèmes d’Assad contre ses opposants, qu’il a assimilés à des « terroristes » dès le début de la crise au printemps 2011, se sont révélées être des prophéties autoréalisatrices : grâce à l’expansion de l’État islamique, le pouvoir syrien se pose en ultime recours. Laurent Fabius n’a-t-il pas raison de faire de Daech et de Damas des alliés objectifs?

La politique de Laurent Fabius sur la Syrie est un échec total. Il a eu tort sur toute la ligne. C’est pour cette raison qu’il a été quelque peu dessaisi du dossier par le Président de la République début septembre. Notre ministre des Affaires étrangère réécrit l’histoire de la crise syrienne pour justifier ses positions. Il affirme ainsi  que si nous avions bombardé Damas en septembre 2013, les rebelles modérés auraient pris le pouvoir et Daech n’aurait jamais existé. Hubert Védrine dans une excellente tribune dans Libération a répondu que rien n’était moins sûr. Je partage tout à fait son avis : nous aurions tout simplement eu Daech à Damas. Le communautarisme et le salafisme radical ne sont pas nés en 2011, sous l’impulsion d’un régime machiavélique. Ils sont constitutifs de la société syrienne et ne demandaient qu’à s’exprimer au grand jour. Certes, Bachar Al-Assad a joué avec ce qui lui permettait de fragmenter l’opposition. Mais si Damas et Daech sont des alliés objectifs, dans ce cas Israël et le Hamas le sont également, sans oublier les Etats-Unis et la Russie, et en son temps François Mitterrand et Jean-Marie Le Pen. Ce genre de raccourci est indigne d’un ministre des Affaires étrangères. Cependant, après avoir affirmé pendant deux ans que Bachar Al-Assad avait créé Daech, prétendre aujourd’hui qu’ils ne seraient plus que des alliés objectifs témoigne d’une certaine inflexion de la diplomatie française !

 *Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21803249_000017.

Finkielkraut : antiraciste «obsessionnel» ?

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Alain Finkielkraut ONPC antiracisme

Alain Finkielkraut ONPC antiracisme

Pour lui, l’antiracisme est « le sentiment le plus noble qui soit ». A l’occasion de son passage dans l’émission « On n’est pas couché », samedi soir sur France 2, le philosophe et académicien Alain Finkielkraut a tenu des propos sans équivoque. Affirmant que « le racisme doit être impitoyablement combattu », il a même pu préciser sa pensée : « Ce que l’idée de race a d’insupportable, c’est l’hérédité comme fatalité, c’est le fait de dresser des barrières insurmontables entre les communautés humaines. »

Alors que la veille déjà, invité de la matinale de France Inter, il s’était dit « effaré » par « l’indifférence » et « l’inhumanité revendiquée par le Front national », l’auteur de La seule exactitude a encore une fois dénoncé chez Ruquier « l’inhumanité de ceux qui, comme Marine Le Pen, disent qu’il faut renvoyer tous les réfugiés chez eux ». Jugeant cette idée « scandaleuse », Alain Finkielkraut a expliqué qu’en voyant la photo « déchirante » du petit Aylan, au contraire, « on se dit : il faut agir ».

Logiquement, le philosophe a donc jugé « tout à fait légitime de s’indigner de l’attitude de Robert Ménard », le maire de Béziers qui surjoue l’intransigeance. Pour faire croire à une invasion imminente de sa ville, l’édile avait titré son bulletin municipal « Ils arrivent ! », sur un photomontage grotesque d’une foule prenant un train à destination de Béziers. Puis il avait rendu visite à des migrants qui squattaient des HLM inoccupés pour leur lancer, bravache, devant les caméras : « Vous n’êtes pas les bienvenus ! »

Interrogé plus précisément sur la question de l’islam, Alain Finkielkraut a ensuite rappelé la nécessité de condamner les « actes antimusulmans », et soutenu l’idée que le « racisme antimusulman »[1. Que ne saurait recouvrir le terme fallacieux d’« islamophobie », visant à interdire toute critique d’une religion.] doit être « combattu sans relâche ». La veille, de même, il avait expliqué à Patrick Cohen que face à ce racisme-là, « il ne faut témoigner d’aucune espèce d’indulgence ». Sur la question de l’identité nationale, il avait alors confié s’inscrire « très explicitement dans la filiation de Jean Daniel », le fondateur du Nouvel Observateur. Et face aux chroniqueurs de Laurent Ruquier, il a répété que « l’identité ça peut sentir mauvais très, très vite ».

Lundi matin, sur France Inter, le chroniqueur Thomas Legrand revenait sur les propos du philosophe, y voyant « le fruit de névroses personnelles ». Pour lui, l’antiracisme invétéré d’Alain Finkielkraut serait donc d’ordre psychiatrique. Qui d’autre qu’un névropathe, en effet, répèterait de manière aussi obsessionnelle que malgré « des effets très néfastes », reconnus à l’antenne par Thomas Legrand lui-même, l’antiracisme demeure un combat crucial ?


Alain Finkielkraut : »Dans les camps de réfugiés… par franceinter


Alain Finkielkraut : « On s’oriente vers la… par franceinter

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France-Syrie : Assad ou le grand alibi

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bachar assad syrie fabius hollande

bachar assad syrie fabius hollande

« Bachar Al-Assad est à l’origine du problème, il ne peut pas faire partie de la solution » c’est ainsi que François Hollande a résumé la position de la France sur la Syrie. Aussitôt faite, cette déclaration a été sévèrement critiquée, y compris dans ces colonnes. Les critiques de la politique syrienne de la France soutiennent que la menace principale étant l’État islamique, il faudrait peu ou prou soutenir le régime de Damas, en tant qu’unique force de résistance à l’E.I mais aussi voir surtout la seule alternative politique fiable quand le tant attendu « jour d’après » arrivera.  Or, sans s’en rendre compte, la plupart des acteurs du débat amalgament ainsi Bachar Al-Assad et le régime syrien. Il est jusqu’au discours diplomatique français pour contribuer à cette confusion, peut-être à dessin.

Car si Bachar Al-Assad est le président de la République arabe syrienne et porte la responsabilité des crimes perpétrés en son nom depuis quatre ans et demi, il est aussi évident que sans la complicité et la collaboration active et zélée de plusieurs centaines de milliers de personnes, ces actes de barbarie auraient été impossibles. En ce sens, il est juste de faire l’amalgame entre Assad et le régime syrien : ce n’est pas Bachar qui pilotait les hélicoptères larguant des barils d’explosifs sur des cibles mal définies en milieu urbain, ni lui qui torturait et assassinait les milliers de victimes prises en photos par César, ce courageux membre des services de sécurité syrien qui a fait défection avec des dizaines de milliers de clichés les plus atroces les uns que les autres.

La Syrie est depuis longtemps dirigée par un système d’une rare cruauté – le massacre de Hama en 1982 en est un exemple – fondé sur le consentement et la participation d’un très grand nombre de personnes. Les différentes forces de l’ordre, les fonctionnaires, les militaires et autres cadres du parti Baas forment une machine d’une épouvantable barbarie. Rappelons-nous le sort des enfants de la ville de Deraa dont la torture et l’assassinat en mars 2011 ont déclenché la guerre civile – même loin du centre, l’ADN du système syrien est reconnaissable dans les actes de ses différents composant à toutes les échelles de l’administration.

Sans demander l’accord d’Assad, ce régime de l’horreur s’est mis spontanément à commettre des atrocités. Face à ce que Michel Seurat appelait « l’Etat de barbarie », se focaliser sur la personne de Bachar n’a pas de sens. Autant faire d’Hitler le seul et unique responsable des crimes allemands perpétrés entre 1933 et 1945. Cependant, comme dans le précédent allemand, on se rend vite compte qu’il est impossible de se débarrasser de la machine étatique, que trop de personnes sont impliquées et qu’en fin de compte certains criminels se révèleront utiles le moment venu. L’exemple le plus récent est l’Iraq où l’épuration de l’armée et le bannissement des membres du Baas est probablement la raison principale de l’échec américain.

C’est pourquoi il est utile aujourd’hui de cultiver, comme le fait la France, le mythe du dictateur monstre sanguinaire : plus on l’accable, plus on focalise les critiques sur sa personne, plus il sera facile de blanchir ses collaborateurs et obligés dont la plus part sont parfaitement inconnus hors la Syrie. Ainsi, la position française peut être formulée en ces termes : « Rien n’est possible avec Bachar Al-Assad pour que tout soit possible avec ceux qui l’ont conseillé et exécuté des ordres dont l’iniquité est flagrante ». Pour préparer le terrain à un compromis avec les assassins et contribuer au « vivre-ensemble » de demain entre les tortionnaires et leurs victimes, il faut imaginer qu’Assad est le seul coupable des exactions présentes.

C’est un fait épouvantable pour tous les Syriens qui, après la guerre, devront croiser à la mairie le fonctionnaire responsable de l’assassinat d’un frère ou du viol d’une sœur, confortablement planqué après l’amnistie générale. Mais puisqu’on ne peut pas faire le procès d’un million de criminels, transformons un seul homme en diable et brûlons-le.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00710482_000031.

Homosexualité: pourquoi l’Eglise ne bougera pas

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homosexualite eglise synode

Pour une fois, je donnerai raison à tous les Cassandre de notre Église sainte, catholique, apostolique et romaine… affirmant que sur la question homosexuelle le Synode sur la famille ne modifiera rien d’essentiel à l’enseignement traditionnel du magistère.

Pour l’observateur extérieur au monde catholique – ce qui n’est pas tout à fait mon cas – la crispation de l’Église sur l’homosexualité reste difficile à comprendre, dans nos pays où l’on a tendance à la banaliser. Les raisons valent donc d’être examinées. La Bible – à laquelle se réfèrent juifs, chrétiens et musulmans – fournit sur l’homosexualité une condamnation sans appel que reprennent les Épitres de Paul. Inutile de rappeler ici des citations dont chacun connaît peu ou prou l’existence et la teneur, sinon la formulation, et dont l’énumération n’apporterait rien à notre propos. Certes, l’exégèse moderne invite à contextualiser des écrits dont la lecture au premier degré n’est plus guère le fait que de certains États du monde musulman où l’homosexualité est passible de la peine de mort… comme recommandé dans la Bible. Une contextualisation refusée par le magistère de l’Église catholique qui rappelle avec constance et fermeté qu’il est des interdits structurant, en tous temps et en tous lieux, qu’aucune évolution des mœurs ou des connaissances ne saurait remettre en cause.

Dans le monde occidental – mais pas uniquement – on a longtemps considéré l’homosexualité comme une maladie[1. C’est seulement le 17 mai 1990 que l’Organisation mondiale de la santé a retire l’homosexualité de la Classification internationale des maladies.] ou pire : un vice, une dépravation. Pour les catholiques c’était là un péché mortel, puisqu’un comportement en contradiction avec le « plan de Dieu » sur sa création. Les sciences humaines ont, dans un premier temps, popularisé l’idée que l’on n’est pas homosexuel par choix. L’Église en tient compte qui ne condamne pas  les personnes du fait de leurs «tendances», mais uniquement les actes qui, eux dépendent de la seule volonté des personnes. Le véritable basculement, pour nombre de chrétiens, est venu, plus récemment, de la prise de conscience qu’il existait, près d’eux, des personnes homosexuelles vivant en couple stable, aimant, fidèle, ouvert sur une forme de fécondité sociale. Un comportement pas si éloigné, au fond, de celui que l’Église exige des couples mariés, hormis l’absence de différenciation sexuelle.

Ce basculement a eu pour effet de susciter l’interrogation aujourd’hui portée par de nombreux catholiques : lorsque deux personnes de même sexe vivent ensemble en donnant un tel témoignage de dignité, peut-on encore parler de péché ? Quelle offense font-ils à Dieu ? Ne faut-il pas réinterroger la lecture que l’Église fait des Écritures et du « plan de Dieu » sur le seul couple homme-femme ? Le magistère, on le sait, réaffirme que la question est tranchée, définitivement tranchée. Une réponse qui ne peut, hélas, être tenue pour satisfaisante au regard de la raison et de la conscience de chacun face à ce qu’il comprend du message évangélique.

Si la Bible et les écrits de Paul restent donc, aux yeux de l’Église, des arguments suffisants pour fonder et confirmer l’enseignement traditionnel du magistère, il est deux autres raisons rarement mises en avant – et pour cause –  qui, tout autant, donnent à penser que, sur ce terrain-là, au-delà des arguments de type théologiques, elle ne bougera pas de sitôt.

La première est d’ordre démographique. Certes l’Église catholique, riche de 1,3 milliard de fidèles à travers le monde, est sans doute moins menacée dans sa survie que le peuple Hébreu au temps des Patriarches. Mais le «croissez et multipliez vous» biblique reste fortement ancré dans la culture catholique. Reconnaître une quelconque légitimité au couple homosexuel, même dans les législations civiles, équivaudrait à renoncer à l’exigence, non exclusive mais sans cesse rappelée, du lien entre sexualité et fécondité. La crainte ici, est moins l’émergence fantasmatique – parfois évoquée néanmoins ici ou là – d’une société à dominante homosexuelle – par goût effréné du plaisir – se condamnant à disparaître… que le rejaillissement de cette légitimation sur les couples hétérosexuels eux-mêmes. Si le couple homosexuel peut s’aimer charnellement malgré son infécondité, comment continuer à exiger du couple hétérosexuel une ouverture constante de sa sexualité à la transmission de la vie ? N’ y a-t-il pas un risque de voir émerger une société globalement marquée par le refus hédoniste du don de la vie ?[2. Il faudra bien un jour, dresser un bilan de l’attitude de l’Église sur la question de la contraception : désertion des catholiques, effondrement de la pratique dans des pays de tradition chrétienne comme l’Espagne ou l’Italie par réaction au pouvoir clérical, maintien dans la misère de femmes du Tiers Monde condamnées à des maternités multiples non désirées.]

Au-delà de l’affirmation que toute vie vient de Dieu, qu’il faut donc l’accueillir, et que le plus bel hommage du couple chrétien à son Créateur est d’enrichir la famille humaine et d’élargir le peuple de Dieu, on sait l’Église angoissée par deux perspectives : la diminution des familles nombreuses perçues comme principales pourvoyeuses de vocations sacerdotales et religieuses ; le vieillissement et la diminution du nombre de catholiques dans le monde, face à la montée de l’Islam. Certes, les démographes semblent s’accorder à situer à l’horizon de la fin du siècle la transition démographique sur l’ensemble de la planète, avec une stabilisation mondiale de sa population autour de 11 milliards d’habitants. Mais l’échéance reste lointaine, avec la perspective d’un quasi doublement de la population. Autant y arriver sinon en force, du moins dans une position pas trop affaiblie semble penser le Vatican depuis toujours.

La seconde raison, plus délicate encore à évoquer, tient à la place centrale du célibat et donc de la chasteté, dans l’institution ecclésiastique. On en connait les justifications : le témoignage irremplaçable du don total fait à Dieu, au service de la communauté. Même si la question reste débattue de savoir si ce témoignage doit être celui du clergé ou d’abord des moines. Il n’empêche : il est sans doute plus facile d’obtenir la continence attendue des prêtres lorsque la sexualité des laïcs est « cadrée » par la notion de mariage hétérosexuel fécond. Reconnaître une forme de «fécondité sociale» au couple homosexuel ; mettre en sourdine la condamnation des «actes» dès lors qu’ils seraient vécus dans le cadre d’une relation stable, ne serait-ce-pas déjà introduire le vers dans le fruit ?

C’est l’un des secrets les moins bien gardés du monde catholique que la présence, forte, de personnes de tendance homosexuelle, tant dans les séminaires que dans certains ordres religieux. Des personnes qui, le plus souvent, ont par ailleurs toutes les qualités requises pour bien s’acquitter de leur ministère ou de leur apostolat. Mais on connaît les réticences du Vatican, maintes fois exprimées. Lever, tant soit peu, l’interdit de l’homosexualité, représenterait un risque inconsidéré. Même si l’on peut avancer qu’un vœu de célibat ou de chasteté, librement prononcé, devrait pouvoir être respecté, quelle que soit l’inclination de la personne et indépendamment du contexte sociétal.

Telles sont, trop brièvement résumées, les raisons qui rendent peu probable une évolution rapide de l’Église catholique sur la question homosexuelle. Et sûrement pas à la faveur du Synode qui s’ouvre à Rome dont ce n’est pas l’objet. Aussi faut-il considérer qu’un pas, déjà, serait franchi si le texte final, réaffirmant la dignité de toute personne aux yeux de l’Église, indépendamment de son orientation sexuelle, suggérait de tempérer, dans la pratique pastorale, la condamnation des actes homosexuels jugés «gravement désordonnés» par le catéchisme de l’Église catholique, et d’inviter les communautés à faire leur juste place aux personnes homosexuelles, seules ou en couple.

Voilà sans doute un papier qui sera reçu avec un «enthousiasme inégal», pour reprendre une litote chère à l’abbé Pierre lorsqu’il évoquait les sentiments des évêques à son égard. Certains me reprocheront une approche triviale – et mal intentionnée ? – à travers l’évocation de la démographie et de la continence ecclésiastique, là où le simple rappel de l’interdit biblique eût été suffisant. D‘autres regretteront que j’enterre le synode avant qu’il ait commencé. Mais il faut bien admettre qu’objectivement la question homosexuelle n’est pas centrale par rapport au thème de la famille, même si elle est explicitement abordée par les documents préparatoires envoyés par Rome.

Je suis donc par avance reconnaissant à ceux des Pères qui, sans grande illusion, oseront dire que la question homosexuelle se pose à nous et pour longtemps, et que vouloir se réfugier derrière l’enseignement constant du magistère est une forme d’impasse et d’aveuglement. Je crois les arguments avancés dans cet article utiles au débat, aujourd’hui nécessaire dans notre Eglise et jusque dans la plus modeste de nos communautés. Et je reste convaincu que c’est la détermination de laïcs catholiques «de la base» à faire bouger les lignes qui, demain, quelles que soient les conclusions du synode, sera la plus opératoire.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21803272_000013.

Logements pour les migrants : la multiplication des parpaings

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« 77 logements dont 10 mis à disposition par le département sont recensés pour accueillir des réfugiés », a précisé Philippe Martin, président du conseil général et député du Gers, devant la représentation départementale, nous apprend La Dépêche.

Cette annonce suit la découverte de « 200 logements vacants » en Haute-Garonne, selon le président de l’Union syndicale pour l’habitat de Midi-Pyrénées, le 21 septembre, sur le site de 20 minutes. Après que la préfecture d’Ile-de-France a annoncé avoir identifié « 26 lieux d’accueil possibles », soit « 540 places dénichées en moins d’une semaine. » (Le canard enchaîné du 16 septembre) , c’est donc toute la France qui se mobilise afin de trouver des lieux d’hébergement pour les migrants.

Et ce n’est que le début car « les repérages continuent » indique le site de 20 minutes. Pour preuve, « la mobilisation des 77310 logements sociaux vacants » espérée par Marie-Arlette Carlotti, la présidente du Haut comité pour le logement des personnes défavorisées (Le Figaro).

Si la quasi-totalité des médias salue cet esprit d’initiative et cet élan de générosité de la classe politique française, certains responsables associatifs n’en reviennent toujours pas. « C’est un discours incroyable ! » commente Florent Gueguen, directeur de la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale. (Le Canard enchaîné du 16 septembre). Cela fait des années qu’on nous explique qu’il n’y a pas de places, la moitié des gens qui appellent le 115 restent à la rue, et, là, on découvre que des bâtiments publics ou parapublics sont sous-utilisés. »

Est-ce à dire que les politiques ne s’emploieraient qu’à des fins électorales ? Lorsque l’émotion suscitée dans le pays serait suffisamment forte pour que l’action politique ait un impact sur leur popularité ? Eux qui, jusque là, étaient toujours trop occupés pour se soucier des logements vacants retrouvent subitement la mémoire lorsqu’ils s’aperçoivent que trouver des logements vides peut aider à remplir les urnes. Prouver à l’Europe et surtout à la France qu’en matière de générosité, Angela Merkel n’est pas isolée, c’est primordial pour le président. Et montrer que l’autre n’a pas le monopole du cœur, c’est un moyen éprouvé pour remporter les élections.

Mais l’on peut également se demander si cette vague de mobilisation n’est pas une bonne nouvelle pour la politique. Certes, on a du mal à croire aux accents de sincérité de Yannick Jadot, député européen écologiste, qui a proposé la reconversion du parlement de Strasbourg en centre d’accueil pour réfugiés et de « mobiliser tous les véhicules officiels du Parlement européen pour jouer les voituriers et aller chercher des migrants en Hongrie » (Le Canard enchaîné).

Certes, il reste difficile de penser que lorsque Marie-Arlette Carlotti déclare qu’« il ne fait aucun doute que notre pays a les moyens de remplir cet objectif avec dignité et responsabilité. » (Le Figaro), c’est uniquement son cœur qui parle.

Mais, après tout, qu’importe ? À l’heure où l’on nous répète sans cesse que l’économie décide de tout ou que l’on ne peut rien faire face à l’Europe, on redécouvre que l’action politique serait encore possible et que la détermination permettrait de résoudre certains problèmes.

« Quand on veut, on peut » déclarait solennellement Anne Hidalgo le 10 septembre dernier. Il serait peut-être temps de s’en rendre compte. Et de ne pas attendre la prochaine vague d’émotion pour s’en préoccuper.

Grèce: Tsipras face à son destin

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grexit euro grece

grexit euro grece

Au mois de juillet, au cœur de la crise grecque, j’avais commis dans ces colonnes un article personnel et sentimental. J’y décrivais ma réaction devant l’élan du peuple grec qui réanimait des émotions que je ne croyais plus pouvoir ressentir. Mais je m’interrogeais aussi sur Alexis Tsipras, moins sur ce qu’il pouvait faire que ce qu’il devait devenir. Et je m’étais permis dans ce texte de l’encourager à prendre une direction.

Puis il y a eu le référendum, la déception du troisième mémorandum. La signature de l’accord léonin avec l’Eurogroupe et son acceptation par le Parlement dominé par Syriza ont été des crève-cœurs. Nous avions tellement envie d’en découdre avec le monstre froid, incarné jusqu’à la caricature par Schäuble . Le résultat du référendum et l’illusion lyrique qui nous avait saisis, moi le premier, avait fait croire que c’était possible.

Immédiatement après, ce fut un déchaînement insupportable. Il fallut endurer les quolibets des révolutionnaires confortables, incapables de faire bouger les choses  dans leur propre pays à la dérive, mais exigeant avec les Grecs pour qu’ils fassent le boulot à leur place. Tsipras capitaine d’un vaisseau dans la tempête n’était qu’un vendu et un traître pour ne l’avoir pas jeté sur les récifs. En face, le mainstream  écœurant fêtait « le retour au bercail » de la brebis égarée pourtant auparavant couvert d’injures. J’eus droit à ma part de commentaires grinçants.

Jacques Sapir déçu d’une occasion manquée, veillera à ponctuer ses interventions d’autant d’injures que sont les termes de « capitulation ou de « trahison » ? Lordon toujours brillant, qualifiera même Tsipras « d’astre mort » de la politique.

Qu’aurais-je fait moi, si ce qu’à Dieu ne plaise, j’avais été à la place de Tsipras ? Une connerie sûrement. J’aurais chargé comme à Reishoffen. Pour le même résultat. Celui décrit par Zola et célébré par Renan : « Nous ne demandons pas un rémunérateur ; mais nous voulons un témoin. La récompense des cuirassiers de Reichshoffen dans l’éternité, c’est le mot du vieil empereur : « Ah ! Les braves gens ! ». Schäuble n’aurait même pas dit ça. Comme Bismarck il se serait contenté de ricaner devant les cadavres inutiles. Alphonse Baudin magnifique, lançant « Vous allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs ! », est monté sur la barricade du faubourg Saint-Antoine le 2 décembre 1851. Pour s’y faire tuer. Baudin est au Panthéon. Mais la dictature de Badinguet  a duré vingt ans.

Ma modeste adresse à Tsipras a pu générer un malentendu. Car je ne l’invitai pas à devenir un héros, il l’était déjà. Armé des citations de Borges, Péguy et de Gaulle, je lui demandais d’être « l’homme du destin ». Ce qui n’est pas la même chose.

La différence ? C’est celle qui saute aux yeux lorsque l’on étudie l’aventure de la France libre. Charles de Gaulle fut « l’homme du destin ». Ceux qui, a vingt ans, s’engagèrent sous ses ordres, des héros. Churchill, le 12 juin 1940, confronté au délitement du gouvernement français, croisa de Gaulle dans un couloir et le pointant du doigt lui demanda : « l’homme du destin ? ». Intuition géniale et début des emmerdements de Churchill devant supporter par la suite cet incommode « roi en exil ». De ce jour-là, ce dernier sut qu’il lui revenait d’incarner la France. Et pour cela devenir de Gaulle. Contre le monde entier. Ce fut un chemin long et difficile qui ne trouva sa consécration que le 24 août 1944. Quand on lui demanda comment furent ces années de Gaulle n’eut qu’un mot : « épouvantables! » Les héros de la France libre survivants, confessent au contraire que ce fut une merveilleuse chance d’être de cette aventure.

Retenons l’un d’entre eux. Jacques Chaban-Delmas, général à 29 ans recevant de Gaulle avec Leclerc à la gare Montparnasse le 23 août 44. Très longue carrière politique après-guerre, maire, député, Président de l’Assemblée Nationale, Premier Ministre. Il ratera le destin aux présidentielles de 1974. Couvert de décorations, collectionnant également les titres sportifs. Selon son vœu, sur sa tombe il n’y a que ce qu’il veut que l’on retienne de sa vie: « Jacques Chaban-Delmas. Compagnon de la Libération ». Pour le héros, la vie est trop longue.

Alexis Tsipras doit devenir cet homme du destin dont la Grèce a besoin. Évidemment, il ne s’agit pas de le comparer à de Gaulle. Ce serait ridicule. Mais de rappeler qu’il n’est pas là pour emmener son peuple au massacre pour nous faire plaisir. Il est d’abord là pour restaurer la politique dans un pays ballotté depuis deux cents ans, martyrisé par l’Allemagne pendant la Seconde guerre mondiale, ayant traversé ensuite une terrible guerre civile. Avant de supporter une féroce dictature militaire. Incorporé par raccroc et frauduleusement à l’Union Européenne. Conduit pendant des années par des dirigeants politiques européistes complètement corrompus. Et pour remplir cette première mission il doit aller à la rencontre de son peuple et le convaincre qu’il peut incarner la Grèce.

Pour répondre à la question : « qu’est-ce qu’une communauté ? », Hobbes a été conduit à interroger les conditions ontologiques d’un peuple. Substituant, pour la conduite de celui-ci, la représentation à l’incarnation qui prévalait jusqu’alors. Mais mystérieusement, celle-ci est restée bien vivante ajoutant la fonction de symbolisation à celle de représentation. Cela renvoie à renvoie  à une capacité particulière: celle d’apparaître comme une force d’interprétation de la réalité. En construisant un processus d’identification qui éclaire en rassurant, protégeant et donnant une image crédible à l’idée de nation. Max Weber aurait appelé ça la dimension charismatique de gouvernement d’une «communauté émotionnelle». Mais cette puissance d’incarnation n’est pas donnée. Il faut la vouloir et la construire.

C’est cela qui était en jeu dans le juillet grec. Devenir Alexis Tsipras pour être la Grèce. Ce n’était pas le Grexit.

Arrivé au pouvoir avec un tiers des suffrages exprimés, Alexis Tsipras a pris la direction du gouvernement dans une situation critique pour son pays. Qui souffre d’une austérité insupportable mais qui reste attaché au continent européen. Il s’est d’abord attelé à la tâche de construire avec son peuple la relation qui lui permettra d’en avoir la confiance. Et que celui-ci lui reconnaisse la faculté de l’incarner dans une période aussi lourde de dangers. Parce qu’il a besoin de cette force. Les Grecs lui reconnaissaient le mérite de s’être battu. D’avoir « essayé ». Et d’avoir le premier arraché le masque de l’Europe de la finance. De cela d’ailleurs, nous pouvons tous déjà le remercier. Et aux législatives de septembre, au-delà des comptes d’apothicaire de ceux qui rêvaient voir le peuple grec lui tourner le dos, force est de constater qu’il vient de lui renouveler sa confiance.

Le limogeage de Varoufakis, au lendemain du référendum fut présenté comme la première mesure sur le chemin de la « trahison ». Au vu des inconséquences, des palinodies et des fréquentations du séduisant motard, on voit bien aujourd’hui que c’était au contraire la mesure à prendre pour poursuivre sur le chemin difficile et escarpé de la construction d’une légitimité incontestable. Tsipras quant à lui a affronté trois fois en sept mois le jugement son peuple. Trois fois, celui-ci lui a manifesté son soutien dans les formes. Qui en Europe pratique de cette manière aujourd’hui ? Qui peut revendiquer le soutien et le respect populaire dont il bénéficie ?

Frédéric Lordon a réalisé une analyse implacable de laquelle il ressort que la Grèce n’a le choix qu’entre deux solutions : « passer sous la table, ou la renverser ». Je partage ses conclusions mais regrette qu’il ne nous ait pas dit quand il fallait la renverser, et si la Grèce devait le faire toute seule avec ses petits bras musclés. Et pour ne l’avoir pas déjà fait, Tsipras serait aujourd’hui un « astre mort » ? Jacques Sapir dans ces colonnes, après avoir rappelé la « capitulation » du 13 juillet écrit : «Il est clair aujourd’hui qu’il n’y a pas d’avenir pour la Grèce tant qu’elle reste dans la zone euro et tant qu’elle ne fait pas défaut sur une part importante de sa dette. Ceci commence à se dire tant au FMI que dans les couloirs de l’Union européenne. Le dossier grec est donc toujours sur la table. »

Ce sera dur, ce sera long, voire « épouvantable ». Peut-être échouera-t-elle, mais à cette table la Grèce, en Alexis Tsipras, y est toujours assise.

*Photo: Pixabay.