Ce matin, comme chaque lundi matin, je me trouvais en gare de Lille Flandres, afin de prendre mon train pour Paris (Gennevilliers pour être exact) où je travaille depuis plus de dix ans. Dans mon sac, j’emmène le nouveau livre d’Alain Finkielkraut, La Seule exactitude, dont j’ai commencé la lecture ce week-end, afin de prolonger par sa lecture, le temps du voyage, le plaisir que procurent la pertinence et l’intelligence d’un homme qui nous invite à réfléchir sans cesse sur notre époque. Dans cette époque dominée par les dogmes, les idées principales de la pensée des alliés objectifs que sont devenus les libéraux et les libertaires se résument à jouir sans entraves et à aimer toujours plus l’autre (Big Other, comme le dit si bien Jean Raspail). Ayant un peu de temps libre avant le départ du train, je décide d’aller acheter l’Equipe pour lire l’article consacré à la splendide victoire de Vincenzo Nibali dans la belle épreuve cycliste du Tour de Lombardie, quand mon regard est attiré par la Une du journal Libération : « Contre Zemmour, Finkielkraut, Onfray… Oui, on est « bien-pensants » et alors ? »

Je décide, une fois n’est pas coutume, de l’acheter. Peut-être croyais-je y trouver une réflexion intelligente sur les penseurs réactionnaires, racistes, droitiers voire fascistes… ce sujet sans cesse rebattu par la presse de « gauche » (Le Monde, L’Obs, Médiapart…). Mais au fil de ces quatre pages censées décortiquer et analyser les méthodes et la rhétorique des « polémistes réacs », je trouve une nouvelle fois l’affirmation du catéchisme libéral-libertaire affirmant qu’Onfray, Debray, Polony, Ménard, Finkielkraut, Lévy, Morano et Zemmour sont présents partout, tous les jours, à toutes les heures de la journée, qu’ils sont des faux parias, de faux dissidents, de faux prophètes (statuts qu’aucun d’entre eux n’a revendiqué), que les politiques Ciotti, Estrosi, De Villiers, Dupont-Aignan, Wauquiez, Sarkozy les imitent, les copient, les singent, s’en inspirent… En résumé : « S’il y a une pensée unique, c’est la leur. »

Laurent Joffrin nous explique ensuite en quatre points (Le politiquement correct tu dénonceras, L’effacement de l’identité française tu déploreras, L’emprise de l’islam tu stigmatiseras, De l’Europe tu diras toujours du mal) en quoi ces réactionnaires patentés sont des racistes, des nationalistes obtus, des paranoïaques obsédés par la menace islamique, en bref des ennemis des idées de Droits de l’homme, d’égalité, de liberté et de fraternité que défendent les progressistes. Pour ce faire, Laurent Joffrin convoque, dans un mélange qui tient à la fois de la confusion politique, du comique involontaire et de l’appropriation malhonnête, si chers au camp de l’évidence : Rousseau, Condorcet, Hugo, Jaurès, Blum, Camus, Mendés-France et Stéphane Hessel (le seul tenant de l’Empire du Bien). Sûrement serait-il bien avisé de relire Condorcet, Hugo ou Camus. Il découvrirait combien ces auteurs sont subtils et inclassables.

Rien de nouveau dans tous ces arguments, sinon l’éternelle rengaine des « progressistes » – terme bien plus approprié que celui de « défenseurs des idées de gauche », puisqu’ils les ont oubliées, tout comme le peuple des pauvres et autres laissés pour compte de notre pays, au profit de leur progressisme sociétal et de leur aveuglement politique.

Le plus grand signe de faiblesse de cette gauche en perdition est de nous faire croire que tous lesdits « réactionnaires » qu’elle cite pensent la même chose, sont d’accord et forment un bloc qui profite au Front national. Rien de plus simpliste et falsificateur. Que partagent politiquement et intellectuellement Ménard et Finkielkraut ? Rien. Comment croire qu’Onfray, Finkielkraut, Debray, Lévy, Polony ont une pensée et tiennent un discours semblables ? S’ils peuvent partager des éléments d’analyse, chacun a ses différences et ses arguments. Ce qui pousse les amis de l’Empire du Bien à nous jouer la grande comédie du ressassement progressiste, et à tant les détester, c’est le fait que ces intellectuels et journalistes, au travers de leurs livres (Finkielkraut, Guilluy, Gauchet, Onfray …) et revues (Causeur, Limite) nous conduisent à penser le monde avec finesse, sensibilité, sans tabous et sans œillères idéologiques.

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Jacques Déniel
est directeur de cinéma.est directeur de cinéma.
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