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Les réacs vus d’en face

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Michel Onfray réacs

D’avance, pardon pour l’amalgame. Mais il se trouve que depuis quelques mois, les mots choisis par Le Monde, Libération, L’Obs, Mediapart, Les Inrocks ou France Inter pour parler d’une poignée d’intellectuels médiatiques se ressemblent étrangement. Désemparés face aux impressionnants succès de librairie d’un Zemmour, d’un Houellebecq ou d’un Finkielkraut, nos petits concurrents méconnus nous assomment de couvertures, de tribunes et d’éditos assimilant ces quelques empêcheurs de progresser en rond – et Causeur avec – à une sorte d’internationale de la haine, dont le rouleau compresseur menacerait de transformer en crêpe moisie le paysage intellectuel français. Trois, c’est trop ! Sans compter le sociétal-traître Onfray…

Il faut comprendre la sidération de nos petits camarades. Après des décennies de croisière idéologique ensoleillée, sans le moindre contradicteur audible à l’horizon, on n’a plus trop l’habitude de ferrailler. Et, alors qu’on croyait le débat sur certains sujets interdit à tout jamais, on supporte mal que tout le monde meure d’envie d’avoir justement ce débat. Bref, quand une seule apparition d’Alain Finkielkraut a plus d’impact que trente éditos de Laurent Joffrin, l’heure est grave : le parti de l’Autre découvre avec stupeur qu’une autre pensée est possible. Inadmissible ! Le problème, c’est que plus on les stigmatise, plus on les diabolise, plus on les ostracise, plus Houellebecq, Onfray ou Zemmour font recette, et afficher leurs trombines à la Une est devenu la garantie d’un record de ventes… Du coup, la gauche médiatique s’affole, perd pied, et bricole dans l’urgence une rhétorique aussi poilante qu’acrobatique. Tentons ici de la décrypter.[access capability= »lire_inedits »]

Finkielkraut a beau dénoncer « l’inhumanité du FN » au sujet des migrants, la bonne Aude Lancelin n’est pas dupe.

On notera d’abord que le vocabulaire employé est celui de la résistance, face à une « occupation de l’espace public » (« Arrêt sur images ») qui s’apparente à une « invasion » (Le Monde). Sur le plateau d’« Arrêt sur images », la directrice adjointe de L’Obs, Aude Lancelin, parle très sérieusement de « la colonisation totale de l’espace médiatique » par les « néoréacs ». Du coup, pour sa troisième Une consacrée au sujet en quelques semaines, Libération appelle solennellement ses lecteurs à affronter ces « polémistes ultramédiatisés » – on se demande bien par qui. Dans Challenges, Maurice Szafran emprunte carrément à Renaud Camus son effrayant concept de « grand remplacement » pour évoquer la perte de crédibilité des politiques au profit de « cette tripotée d’intellectuels qui occupent frénétiquement l’espace médiatique ». Et même Le Monde évoque en termes plus savants une « hégémonie culturelle des réactionnaires » – dont on imagine alors qu’ils disposent certainement d’un mystérieux organe beaucoup plus puissant que le « journal de référence ».

Ensuite, pour démontrer à la fois l’omniprésence et la dangerosité de ces « néoréacs » qui avancent masqués, on dira que leurs arguments cachent en réalité un soutien sans faille au Front national. Le Monde tient donc à nous faire savoir qu’Alain Finkielkraut et ses copains « se défendent d’être des « alliés objectifs » du FN » – comme s’ils en étaient a priori suspectés. C’est évidemment ce que suggère le gros titre du jour, dont la tournure est un véritable chef-d’œuvre : « Ces intellectuels que revendique le FN. » On pense au récent billet haineux de Rue 89 sur notre consœur Eugénie Bastié, dont « l’extrême droite a adoré » le face-à-face télévisé avec Jacques Attali sur le plateau de « Ce soir (ou jamais !) » – et tant pis si beaucoup d’autres ont aimé aussi… Finkielkraut a beau dénoncer, sur France Inter et sur France 2 « l’inhumanité du FN » au sujet des migrants, la bonne Aude Lancelin n’est pas dupe de « ses prises de distances roublardes » avec le parti de Marine Le Pen. Forcément roublardes. Du reste, demande la dame, « que reproche Finkielkraut au FN ?»  « Pas la xénophobie en tout cas. » En toute hypothèse, « c’est trop peu » pour croire à « l’innocuité entière de sa pensée ».

Manifestement, les pourfendeurs du passéisme invétéré de ces tristes individus trouvent que c’était mieux avant.

De toute façon, on l’aura compris, ces gens ne pensent pas, ils souffrent d’une maladie mentale potentiellement contagieuse. Dès les premières lignes de son article – une indigeste tentative d’assassinat de La seule exactitude et de son auteur – le docteur Aude Lancelin estime avoir affaire à « un cas névrotique ». Et elle s’interroge sur le « ravage intérieur » dont ce livre serait le produit car elle connaît, dit-elle sans préciser où elle a obtenu son diplôme en finkielkrautologie, « les monomanies de l’homme ». On retrouve le même argument psychiatrique sous la plume de Thomas Legrand, chroniqueur à France Inter qui décèle dans les écrits du philosophe « des névroses personnelles ». Traduction: quiconque dit ou écrit quoi que ce soit qui ne heurterait pas violemment Marine Le Pen est par définition un « cerveau malade », un suppôt de Dieudonné ou Soral. Heureusement, le jeune Edouard Louis (Eddy Bellegueule pour les intimes) nous l’apprend chez « Arrêt sur Images » : « Ces gens-là n’existent pas dans le champ intellectuel. Personne ne les connaît à l’étranger. » On n’ose imaginer ce qui se passerait si un dangereux psychopathe comme Houellebecq était traduit et publié dans le monde entier !

Manifestement, les pourfendeurs du passéisme invétéré de ces tristes individus « conservateurs et nostalgiques » (Maurice Szafran) trouvent que c’était mieux avant. Quand un intellectuel était par définition de gauche, et quand personne n’imaginait qu’un électeur FN sache lire. Avant le 11-Septembre, par exemple, comme le dit un certain Thomas Guénolé à un journaliste du Point, qui lui demande « comment expliquer que cette pensée soit dominante dans les médias aujourd’hui » (sic) : « L’apparition d’un journal comme Causeur n’aurait pas été possible avant les attentats » de New York en 2001. Ce n’est donc pas le djihadisme qui chagrine notre sociologue, disciple du grand professeur Bénabar, mais le fait qu’il ait supposément permis à votre magazine préféré de détrôner Le Monde. Ça, pour le coup, ça lui donne « la nausée », précise-t-il dans Libé. Dans un registre voisin, L’Obs, reprenant texto les propos de notre Premier ministre à propos de Michel Onfray, déplore la « perte de repères intellectuels » symbolisée par le dernier Finkielkraut. Y’a plus de saisons, ma bonne dame !

Ils ne se contentent pas d’être fous, ils sont pervers. Dans un édito intitulé « Stop à la réac academy », Laurent Joffrin a dévoilé le machiavélisme de ces sorcières : « Au lieu d’avancer à visage découvert, de dire clairement qu’on est conservateur, traditionaliste, nationaliste ou antimusulman, on prend un détour, on joue au billard. » Aussi convient-il de toujours lire entre les lignes et, quand ils parlent, de traquer chaque « dérapage » potentiel. De Léa Salamé à Jean-Jacques Bourdin, on décline inlassablement l’une des questions préférées de Patrick Cohen, à la matinale d’Inter : « Est-ce que vous condamnez ces propos de Nadine Morano / Maïtena Biraben / Robert Ménard ? Dans ce cas, dites-le bien fort ! Dénoncez clairement ! » Et gare à celui qui n’obtempèrerait pas immédiatement. Il deviendrait à coup sûr, pour Le Monde, un de « ces intellectuels dont s’entiche le FN », même si c’est là le cadet de ses soucis.

Comment faire la différence entre la bonne critique de la gauche et la mauvaise ?

Le FN s’enticherait-il aussi d’Aude Lancelin, qui considère qu’« une certaine « démagogie compassionnelle » interdit parfois d’aborder les affaires migratoires en termes réalistes » ? Peu importe, quand c’est elle qui le dit, ce ne sont pas des « propos xénophobes », à la « forme nauséabonde » (sic), comme elle qualifie ceux de Finkielkraut dans la même émission d’« Arrêts sur images ». Dans son édito du 5 octobre dernier, Laurent Joffrin reconnaît lui aussi « les erreurs du progressisme, les mauvaises réponses de la gauche ». Reste alors à comprendre pourquoi, quand Onfray, Houellebecq ou Zemmour disent ou écrivent exactement la même chose, ils « montrent une seule direction : celle de l’intolérance ». Ah bon. Et le magicien de nous jouer sa petite musique science-pipeau : thèse, antithèse, foutaises. « Bien sûr, on a raison de dénoncer les conformismes, de réfuter la langue de bois ou la langue de guimauve », écrit-il. Il faut cesser de cacher « les vérités dérangeantes pour imposer des idées toutes faites, plus ou moins généreuses ». La gauche, d’après lui, aurait même eu « grand tort (il y a vingt ans) de sous-estimer l’insécurité, de croire que l’immigration ne poserait aucun problème ou que l’Europe libérale serait une protection contre les effets de la mondialisation ». Certes, nous dit-il. Mais – car il y a un mais – ces auteurs, qui ne disent pas autre chose, auraient en réalité un seul objectif, particulièrement crapuleux : « délégitimer les idées progressistes » ! 

Comment faire la différence entre la bonne critique de la gauche et la mauvaise ? Le bon « faire France » inclusif et le méchant « repli identitaire » ? « On a raison de défendre son identité, d’aimer son pays, d’éprouver un attachement pour la terre qui vous a vu naître, poursuit le grand synthétiseur de Libération. Mais pourquoi faut-il que cela soit désormais sur le mode de la nostalgie, de la peur ou de l’affrontement ? » C’est vrai ça, pourquoi ne pas aborder gaiement l’avenir en attendant le prochain attentat islamiste et la énième campagne de lutte contre l’« islamophobie » qui s’ensuivra immanquablement ? Peut-être parce que, d’abord, « les musulmans dans leur masse doivent respecter les lois laïques et faire l’effort de s’intégrer à la vie française », alors qu’aujourd’hui « les pressions exercées par certains d’entre eux sur la majorité pour qu’elle adopte un mode de vie conforme à la charia sont insupportables ». Robert Ménard ? Régis Debray ? Nadine Morano ? Non, Laurent Joffrin toujours, qui enchaîne évidemment : « Mais pourquoi nier que dans beaucoup de cas, l’intégration marche ? » Drôle de question, puisque personne ne le nie. Et certainement pas un fils d’immigrés comme Alain Finkielkraut, qui confiait au lendemain de son entrée tumultueuse à l’Académie Française : « Il y a cinquante ans, soixante ans peut-être, on se serait offusqué dans certains cercles de l’Académie de l’élection d’un enfant de juif polonais avec un nom à coucher dehors. Aujourd’hui on me reproche mon identité nationale. L’air du temps se modifie mais qu’est-ce que vous voulez, la bêtise a plusieurs âges. »

Question bêtise, le constat est en effet tragique pour nos « progressistes », dont l’horloge s’est arrêtée à la fin du siècle dernier : l’avenir, ils sont bien obligés d’en convenir, n’est pas exactement radieux. D’où, sans doute, leurs envolées rageuses, et inlassablement répétées, contre les observateurs les plus affûtés de la « décadence » contemporaine, du « déclin » de la culture française ou de « l’abêtissement » généralisé. Alors, ils stigmatisent ces oiseaux de malheur – un « bloc réactionnaire » qui s’exprimerait « à l’unisson » – quitte à caricaturer leurs propos et à leur faire dire n’importe quoi. Ainsi Zemmour le basané militerait-il secrètement pour la suprématie de la race blanche tandis que Finkielkraut l’Européen serait en réalité un souverainiste forcené. Houellebecq a beau mettre au défi Marine Le Pen d’instrumentaliser son roman Soumission« Let’s try ! » (« Qu’elle essaye ! »), a-t-il lancé en interview – il ferait son lit en cachette tous les matins. Onfray bouffe du curé depuis des lustres, mais son projet inavoué serait de faire progresser les idées de Civitas… Et quand il fait remarquer à Houria Bouteldja, sur un plateau télé, que sa psychorigidité lui donne envie d’embrasser Eric Besson sur la bouche, Edouard Louis pointe promptement son racisme inassumé : « C’est insupportable quand il parle », confie-t-il à un Daniel Schneidermann conquis. Et l’auteur de En finir avec Eddy Bellegueule conclut sur une leçon de vie intellectuelle, version Cro-Magnon : « C’est en chassant ça qu’on produit quelque chose. » Messieurs les champions du débat d’idées, tirez les premiers ![/access]

*Photo : Leemage/Opale/Eric Larrayadieu.

Régionales, mornes plaines

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regionales fn seguin

Une campagne régionale qui n’intéresse pas grand-monde ? Cela ne date pas d’aujourd’hui. Je me souviens de 1998, après que Philippe Séguin avait pris la tête du RPR. La première campagne électorale qu’il dut organiser fut les régionales. C’est peu dire qu’il n’était pas passionné par ce scrutin. « Qui va repeindre les lycées ? » interrogeait-il avec une pointe de mépris pour l’institution régionale à laquelle il ne croyait guère. Finalement, ces élections lui posèrent grand souci mais juste après le scrutin. Dans plusieurs régions, mode de scrutin proportionnel aidant, certains présidents de droite souhaitèrent en effet conserver leur siège avec l’aide du FN, ce qui fâcha Séguin pour de bon. S’allier au FN pour repeindre les lycées ? Séguin trouvait ça surréaliste !

Dix-sept ans après, les élections régionales ne passionnent toujours pas les foules et le FN reste la seule attraction de la campagne. Mais pourquoi donc les élections régionales affichent-elles toujours (avec les élections européennes) les taux d’abstention les plus forts (si l’on excepte 1986, alors que le scrutin était couplé avec des élections législatives décisives) ? Evidemment, les compétences de la région sont peu connues et ne suscitent pas beaucoup l’intérêt des électeurs. Mais surtout, et on l’oublie souvent, l’exercice de la démocratie réclame un sentiment d’appartenance important que le découpage régional ne garantit pas toujours. Des constructions artificielles comme Midi-Pyrénées, Rhône-Alpes, Centre ou PACA, peinent à susciter un tel sentiment. Même les citoyens des régions historiquement marquées, comme la Bretagne, n’éprouvent qu’un faible sentiment d’appartenance, du fait de l’absence de la Loire-Atlantique : pas facile de s’identifier à une région démembrée.

Ce déficit de sentiment d’appartenance est essentiel. Les communes et les départements préexistaient à l’exercice de la démocratie en leur sein. Les citoyens ont donc eu du temps pour construire l’identification. Pour la région, c’était déjà plus difficile à l’origine. Avant d’être érigée en collectivité territoriale par les lois de décentralisation (1982-1985), la région existait avec le même découpage sous la forme de CODER, et avait été dotée de quelques compétences. Rien de folichon mais c’était déjà ça. Or, dans ces élections de décembre 2015, on demande aux électeurs de venir voter pour des régions qui viennent d’être créées et qui n’ont jamais existé (hormis pour cinq d’entre elles). Bref, on met la charrue avant les bœufs.

Qui plus est, le découpage semble avoir été réalisé sur un coin de table en fonction des intérêts électoraux du parti au pouvoir, ce qui laisse augurer d’un taux de participation encore plus catastrophique que d’habitude.

Franchement, qui voudrait se déplacer pour savoir qui dirigera la Bourgogne-Franche-Comté, de Saint-Claude, orientée vers le Lyonnais, à Sens, tournée vers la région parisienne ? Que pensera l’électeur de ces mastodontes informes que sont les régions Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées, qui court de Villeneuve-lès-Avignon à Tarbes, ou Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes, qui englobe le bocage bressuirais et le Pays basque ? Pas étonnant que le chaland reste chez lui plutôt que de s’intéresser à ce « machin » ! Ne pas comprendre l’un des ressorts les plus importants du mécanisme démocratique aboutit à ce genre d’écueil. Mais après tout, on est habitué : ceux qui ont découpé ces territoires et organisé ces élections sont les mêmes qui croient décréter depuis des années un « peuple européen » inexistant.

En fait, la seule chose qui intéresse le monde politico-médiatique, c’est le rôle que le FN va jouer dans le scrutin. Toute la question est de savoir si le Front national remportera une, plusieurs ou aucune région, et s’il y aura ou non front républicain ou pas. L’issue de ces élections n’a rien de régionale puisqu’elle influera sur le cours de l’élection reine, à savoir la présidentielle.

Ainsi, parmi les rares personnes à s’intéresser à la campagne, on trouve les partisans d’une victoire du FN dans au moins une région afin de montrer à la France ce que pourrait signifier l’arrivée de ce parti à l’Elysée dix-huit mois plus tard. Ceux-là se font certainement quelques illusions. Marine ou Marion Le Pen n’auront pas matériellement le temps de repeindre en brun tous les lycées de leurs régions respectives.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00728357_000050.

Perret, l’insubmersible

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jacques perret vandromme

Il y a d’abord une rencontre avec cette phrase qui déploie une puissance narrative hors du commun. Quel souffle ! On est emporté par le style, une langue française de haute tenue qui en impose par sa majesté sans pour autant rompre avec ses attaches populaires. Appréciez cette musique pleine de chausse-trapes : « L’Histoire est une carotteuse et une tête en l’air qui répartit ses couronnes au petit bonheur la chance, joue de la trompette par-dessous la jambe, allume des vessies, éteint des lanternes, et distribue ses brevets à la tête du client ». Gaston Le Torch, lieutenant honoraire d’infanterie coloniale, fantassin qui découvre la mer, héros cabossé du roman « Le Vent dans les voiles » paru en 1948, illustre cette fragile ligne de flottaison.

Le grand critique littéraire belge Pol Vandromme décelait dans cette prose chavirante une « préciosité (qui) a un air de naturel et la science de la grammaire des audaces de corsaire ». Un seigneur qui ne dédaignerait pas boire le coup dans un lointain rade de banlieue. Un ouvrier métallo qui prendrait la tête d’un régiment Hussard. Une féérie du zinc mâtinée d’aventures tropicales. Entre chien et loup, cette littérature de qualité se déguste à l’ombre des avenues trop éclairées où les fausses gloires des lettres brillent par leur vacuité. Jacques Perret (1901-1992) faisait bande à part, aujourd’hui encore, il en paye le prix. D’autres écrivains d’après-guerre ont usé de cet entre-deux poulbot et aristo, de ce mariage contre-nature, personne n’a atteint un tel degré de nostalgie. On respire à pleins poumons l’amertume du monde, sa gaudriole désenchantée et cet attachement viscéral pour les vaincus. Les perdants de l’Histoire auront toujours meilleure allure que les falsificateurs et leurs sales trognes satisfaites. La phrase de Perret n’est pas seulement un régal pour les yeux et pour les oreilles, parfaitement équilibrée malgré ses innombrables ramifications, elle déverse un plaisir intense. On y coule des jours heureux. On s’y prélasse avec bonheur.

À chaque fois que l’on ouvre un roman, une nouvelle ou une chronique de cet auteur rare, le sentiment d’une profonde injustice nous monte à la gorge. Pourquoi ne lit-on plus Perret ? Pourquoi privons-nous les enfants de France de Roucou (1936), Ernest le Rebelle (1937), Le Caporal épinglé (1947), Bande à part (1951) ou encore Les Biffins de Gonesse (1961). Nous entrevoyons bien-là quelques raisons idéologiques à cette odieuse mise à l’écart. Le garçon n’avait pas la mollesse de caractère de ses contemporains. L’honneur n’était pas chez lui un concept éthéré mais une façon de guider sa vie. Le Trône et l’Autel furent en quelque sorte son tombeau littéraire. Il n’avait pas épinglé au revers de son veston les brevets de bonne conduite dont les professeurs raffolent. Il ferait tache dans une assemblée d’humanistes et démocrates débonnaires. Il cumulait les « tares » et brouillait les couloirs maritimes de la bien-pensance en dehors desquels toute postérité boit la tasse.

Royaliste et maquisard, médaillé militaire et déchu de ses droits civiques, chercheur d’or et renifleur d’embruns, polémiste et nouvelliste, Algérie Française et Chouan de la Mouffe, c’en est trop pour un seul homme dans une époque étroite d’esprit. Tant mieux finalement si les buveurs de picrate préfèrent les écrivains sans jus. Nous conservons pieusement dans nos bibliothèques tous les livres de Perret, les salisseurs de mémoire ne le méritent décidément pas. Perret est un auteur de copains, de connivences d’un soir, comme ces vins de Loire qui rendent mélancolique, c’est-à-dire gai et triste. Saluons en ce début d’hiver, l’extraordinaire travail de l’éditeur Via Romana qui a publié notamment les Chroniques d’Aspects de la France en deux tomes (1948-1952 et 1953-1959) et qui vient de sortir Raisons de famille. La revue Livr’arbitres de Patrick Wagner consacre son numéro 18 (automne 2015) à Jacques Perret et revient également sur le cinquantième anniversaire de la disparition de Roger Vailland. Un excellent numéro, érudit et partageur, où de nombreux témoignages viennent éclairer la figure de ce grand écrivain.

Raisons de famille de Jacques Perret – Editions Via Romana.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00259446_000002

Raisons de famille

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Requiem pour des massacres

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fils saul shoah requiem massacre

Il aura fallu attendre longtemps. Avant que quelqu’un ose, que quelqu’un, surtout, soit habité de la conscience et de la vision nécessaire, pour nous emmener là. Au cœur de l’horreur crue, nue, désespérée, assourdissante, absolue. Hormis l’œuvre documentaire magistrale de Claude Lanzmann Shoah, il n’y a qu’un seul film, avant Le Fils de Saul, qui ait eu cette force, cette implacable détermination à dévoiler alliée à un sens sidérant de l’évocation par le hors-champ et le flou. C’est Requiem pour un massacre, du russe Elem Klimov, réalisé en 1984 ; la tuerie hallucinatoire d’un village entier par une unité allemande, en Biélorussie, un jour de 1943. D’ailleurs, le titre originel, russe, du film de Klimov était Idi I Smotri, littéralement « Viens et vois », et ce « Viens et vois » aurait pu être le sous-titre du film réalisé par Laszlo Nemes et justement couronné à Cannes du Grand Prix, à défaut d’avoir osé lui remettre la palme d’or.

Viens et vois. Car on peut montrer et voir l’horreur, l’inhumanité à l’œuvre. C’est même ce que chacun de nous, qui prétendons nous efforcer de comprendre ce monde, avons à faire de plus important. C’est beaucoup plus important, et nécessaire, utile, efficace, fertile, urgent, que de se demander si les intellectuels de gauche sont tous devenus réacs, et si ceux qui seraient restés à gauche auraient quelque chose à dire, et si…

Longtemps, les termes d’indicible, d’incommunicable, d’inmontrable, d’infilmable, ont permis d’éviter la plongée vertigineuse, nauséeuse, suffocante, sidérante dans laquelle Laszlo Nemes parvient à nous entraîner. C’était pratique et confortable. Personne ne se faisait mal. Comme on voulait quand même faire du cinéma avec un thème à nul autre pareil, on faisait appliqué, beau ou original. On tournait autour ou on racontait des fables. Après la série Holocauste à la fin des années 70, il y a eu, pour citer les plus importants (et en mettant de côté Le pianiste de Roman Polanski, à la fois fiction et témoignage sur le ghetto de Varsovie) La liste de Schindler de Steven Spielberg, puis l’inénarrable La vie est belle de Roberto Benigni. Ce dernier vaut qu’on s’y arrête, car, de l’aveu de Benigni lui-même, son objet était de « faire un film dédramatisé, une histoire dédramatisée »… sur les camps d’extermination nazis… avec une émouvante histoire entre un père et son fils… Disons-le tout de suite, le genre d’émouvante histoire que nous raconte Benigni en nous faisant croire qu’il nous montre un film sur la Shoah (avec quel soulagement les spectateurs ont-ils aimé ce film qui fait du bien en nous disant qu’il parle du mal), n’a jamais existé dans un camp d’extermination nazi, où la durée de vie d’un enfant jeté à bas d’un wagon était en moyenne d’une à deux heures ; le tri sur la rampe, le court et dernier trajet, le déshabillage, la chambre à gaz et le crématoire. Une à deux heures maximum, montre en main. Et quand, à partir de 1944, le rythme de l’extermination s’accélérant encore, les convois succédant sans trêve aux convois, il arrivait que les Allemands se trouvent en rupture de Zyklon B, alors il est arrivé, comme en a témoigné Marie-Claude Vaillant-Couturier à Nuremberg, que l’on jette les enfants vivants dans les fours, et leurs hurlements, dans la nuit, réveillaient l’ensemble du camp de Birkenau… Pas de place pour de jolies histoires entre des parents et des enfants, dans cet univers-là.

Cet univers-là avait déjà été dit, outre Primo Levi et d’autres rescapés, dans un livre qui se détache de tout ce que l’on peut lire par ailleurs sur le sujet, et qui a directement inspiré Laszlo Nemes ; ce livre, c’est le recueil des manuscrits cachés et enterrés des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau (le personnage principal du Fils de Saul est un membre de ces unités de juifs chargés d’aider à la tâche d’extermination et régulièrement éliminés eux-mêmes), publié chez Calmann-Lévy en 2005. Si un livre devait être envoyé à une civilisation, ailleurs dans le cosmos, pour témoigner de ce qui reste à l’homme aux portes du néant, c’est celui-là qu’il faudrait envoyer dans une capsule.

Pas de jolie histoire dans Le Fils de Saul, donc, même si là-aussi c’est d’un homme et de celui qu’il s’imagine être son fils, qu’il s’agit. Mais il s’agit surtout de nous donner à voir, et aussi à entendre (la bande-son est une apocalypse, au sens littéral du terme) jusqu’à la conscience, jusqu’à la moelle, nous donner à ressentir, nous amener au plus près d’une des vérités les plus simples et les plus difficiles de ce monde : ce qui nous entoure peut, à tout moment, si les conditions en sont réunies, se transformer en abattoir, et nous supprimer, ou d’autres. Et quand on en sera là, personne ne viendra nous sauver. Nous vivons dans ce monde-là, et, à l’heure où les barbaries, les nationalismes, les idéologies radicales montent et gonflent comme des orages à l’horizon, il faut aller voir le film de Laszlo Nemes. Parce que l’on n’en sort pas indemne. Parce qu’il force notre conscience à toucher, presque physiquement,  à la fois l’inhumanité et l’humanité, dans leurs essences nues, dépouillées, agissant côte-à côte, intimement mêlées, et pourtant radicalement incompatibles.

Et parce qu’il nous dit plusieurs choses : même jeté dans le trou noir de l’inhumanité, même sans espoir ni espérance, chacun de nous reste libre et responsable de chacun de ses actes, de ses décisions de faire ou de ne pas faire ceci ou cela, et à la fin de son amour, jusqu’à son dernier instant. Même sans espoir ni espérance, chacun peut quand même résister, se battre, témoigner. A cet égard, le film nous montre deux évènements très importants : la révolte des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau en 1944, et la prise, de l’intérieur d’un bunker, des quatre clichés de l’extermination, seul témoignage visuel existant de l’abattoir (mais pas de la Shoah ; contrairement à ce que l’on dit souvent avec soulagement, il existe des centaines de photos des Einsatzgruppen, les groupes mobiles de tuerie, en action, pour qui veut vraiment savoir). Sans espoir, mais pour l’histoire, pour les générations futures, pour la mémoire des innocents assassinés, tout comme les carnets enterrés, derniers écrits, déchirants de nudité, de lucidité et de tendresse humaine, de ces hommes condamnés. Tout comme l’obsession du personnage du Fils de Saul de donner une sépulture digne et un rituel d’adieu à au moins une personne, un enfant, au cœur du génocide.

La lucidité est un exercice et une discipline douloureuse. Le film de Laszlo Nemes nous offre l’occasion de la pratiquer.

Quand Alain Cavalier filme Bartabas

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Le Caravage Bartabas Alain Cavalier

Soufflements, piaffements, hennissements, déchirent le silence de ce petit matin d’hiver où les lumières du jour se devinent à peine. Un chien passe par là, un peu hagard, sans doute attiré par les coups de sabots d’un cheval visiblement lassé d’être enfermé dans son box. Dans cette aube naissante, une ombre apparaît et une silhouette se dégage. C’est Caravage, non pas le peintre italien du XVIe siècle mais un bel étalon à la robe isabelle, couleur très particulière qui rappelle certaines teintes utilisées par le maître du ténébrisme pour trancher avec son fameux clair-obscur. Caravage n’est pas n’importe quel cheval, c’est le préféré de Bartabas, le célèbre écuyer nomade au charisme fascinant, l’homme de spectacle aux multiples talents et le directeur du théâtre Zingaro à Aubervilliers.

Et c’est devant l’objectif d’Alain Cavalier que se retrouvent réunis Caravage et Bartabas. Avec un nom pareil, le réalisateur émérite de Chamade  et de Thérèse, devenu « filmeur » expérimental, est désormais plus intéressé par le réel que par la fiction. Mais le film va au-delà du simple portrait de Caravage, aussi prestigieux soit-il, pour montrer le fastidieux et impressionnant travail de dressage que le cavalier hors pair engage avec son cheval, afin de mettre au point l’un des numéros de son prochain spectacle.

Pendant une heure dix, Cavalier filme de très près Caravage dans son box, en train d’être brossé, bichonné, préparé, ou encore sous la douche, ou bien chez le vétérinaire et chez le dentiste pour se faire soigner, mais surtout lors des séances de travail avec Bartabas. Des gros plans se suivent et s’étirent, dans un style épuré, laissant au spectateur le loisir d’admirer : la musculature puissante de l’étalon, sa belle crinière tressée, ses naseaux qui frémissent, ses jambes conquérantes qui s’élancent et ses yeux, si mystérieux, donnant l’impression qu’ils recèlent en eux le secret de cette incroyable relation qui unit l’homme et le cheval depuis 5000 ans. Il est d’ailleurs très surprenant de constater que le cheval est le seul animal dont plusieurs parties de l’anatomie se nomment comme les nôtres.

Le cavalier ne peut se mettre à l’écoute de son cheval et lui parler que dans le silence.

Et cette caméra qui effleure l’animal provoque ainsi l’étrange sensation d’être, à la fois, si proche de lui que l’on est surpris de ne pas sentir la chaleur de son souffle, et en même temps très loin, tenu irrémédiablement à distance par l’objectif devenu obstacle. On se surprend à souhaiter l’impossible : traverser la toile pour rejoindre Bartabas dans sa carrière et venir accoler sa joue contre celle de Caravage, poser sa main sur son encolure et murmurer quelques confidences à son oreille. Ces instants de sérénité et de douce complicité entre l’homme et l’animal, Cavalier ne manque pas de les mettre en scène en filmant Bartabas, seul, dans l’enclos avec ses chevaux qui viennent poser leurs têtes contre la sienne. Cavalier s’abstient, et à raison, de faire toutes sortes de commentaires. Cette absence de script bien salutaire évite de parasiter l’émerveillement du spectateur et facilite surtout son immersion dans l’univers du dressage.

Le cavalier ne peut se mettre à l’écoute de son cheval et lui parler que dans le silence. Dans ce monde différent qu’est l’espace de la carrière, un autre dialogue se met en place, celui des sons et des gestes. Les claquements de langues corrigent l’allure et le positionnement des talons et des mains dirigent l’amplitude de la foulée. Le piaffer, le trot et le pas allongé, les changements de pied au galop… Mais pour que leur exécution et leur enchainement soient aussi parfaits qu’un ballet de l’opéra de Paris, pour que le lourd sabot du cheval devienne aussi léger que la pointe d’une ballerine, bref pour que la magie de la grâce opère, il faut des heures et des heures de répétition, une grande exigence, beaucoup de patience et de persévérance, surtout lorsque des blessures surviennent après un effort trop intense.

Loin de la violence des scènes de décollation qui ont forgé la réputation sulfureuse du peintre italien, Caravage ne fait pas du Caravage. Le cheval trahit le nom du peintre. Ici pas de têtes coupées par haine ou vengeance, pas de corps tordus de douleur ni d’yeux révulsés par l’horreur. Seuls le rouge écarlate du tapis de selle et le jaune de la robe du cheval rappellent les coloris des tableaux du peintre. A cette exception près, c’est la majesté impressionnante de Caravage et le maintien irréprochable de Bartabas qui dominent. A la désunion des corps chez le peintre répond l’union sublimée de l’homme et de l’animal.

Le Caravage d’Alain Cavalier, en salles depuis le 28 octobre.

*Photo : Pathé distribution.

Auschwitz comme si vous y étiez

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laszlo nemes shoah fils saul

« Personnellement, je pense que toute fiction [sur la Shoah] est impossible, c’est une évidence-butoir. Pour moi, il y a un interdit de la représentation, de la figuration »  Claude Lanzmann.

Depuis sa présentation au dernier Festival de Cannes, où il a reçu le Grand Prix du Jury, Le Fils de Saul, le film de László Nemes, fait l’unanimité. Hormis Libération qui a osé poser la question de la représentation de la Shoah, Les Cahiers du cinéma et quelques autres voix discordantes, c’est un véritable concours de superlatifs et de louanges. Les chaînes de télévision, les ondes radios, la presse écrite et web, les associations professionnelles de cinéma, les directeurs de salle d’art et d’essai sont unanimes à encenser le jeune réalisateur hongrois, ancien assistant du cinéaste Bela Tarr. Même Claude Lanzmann dont on connaît la position légitimement tranchée sur la représentation de la Shoah à l’écran a adoubé le film lors de sa projection à Cannes. Pour le réalisateur de Shoah, Le Fils de Saul, « c’est l’anti-Liste de Schindler ». Quant à László Nemes, Lanzmann, qui l’a rencontré à Cannes, le trouve « jeune, intelligent, beau (sic) et conclu que « il a fait un film dont je ne dirai jamais aucun mal ».

La fiction cinématographique ne peut pas s’emparer de la représentation de la Shoah.

Pourquoi sommes-nous sommés d’aimer, de défendre, de programmer ce film qui pose pourtant bien plus de problèmes que La Liste de Schindler de Steven Spielberg La Vie est belle de Roberto Begnini ? Pourquoi ne peut-on plus se poser la question de la représentation cinématographique de la Shoah à l’écran ?

Personnellement, je continue à penser que la fiction cinématographique ne peut pas s’emparer de la représentation de la Shoah. Et quand bien même elle le fait, le minimum est que cela suscite le débat, la réflexion, la controverse comme l’avaient fait en leur temps, La Liste de Schindler (avec la séquence de suspense inacceptable des douches ou celle de la coloration en rouge du manteau d’une petite file au milieu d’une foule en noir et blanc) ou La Vie est belle. Plus encore, il serait important de se rappeler les remarques de Jacques Rivette concernant le film Kapo de Gilles Pontecorvo « Voyez cependant, dans Kapo, le plan où Riva se suicide en se jetant sur les barbelés électrifiés : l’homme qui décide à ce moment de faire un travelling avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant soin d’inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n’a droit qu’au plus profond mépris ».

Venons-en au Fils de Saul. Il s’agit d’une épreuve redoutable et terrifiante, comme si au fond, pendant une heure quarante-six, l’on était confronté à un très long travelling de Kapo qui resserre sur l’horreur par une utilisation permanente, assourdissante, esthétisante du son et par sa science des images floues.

Malgré le flou et l’obturation du hors-champ, nous voyons tout.

Le film nous plonge dans l’univers concentrationnaire d’Auschwitz où nous suivons sans répit Saul Ausländer, membre des sonderkommando, ces groupes constitués de prisonniers juifs, chargés de veiller au bon fonctionnement du camp d’extermination, des chambres à gaz. Saul aide les condamnés à se dévêtir, récupère leurs vêtements, leurs montres et objets précieux, nettoie les sols, déplace les corps des morts, participe à leur crémation dans les fours…  À un médecin nazi achevant un jeune enfant ayant survécu à l’empoisonnement au Zyklon B, Saul dit qu’il s’agit de son fils. Dès lors, il n’a qu’un seul objectif : donner à cet enfant un enterrement digne avec un rabbin récitant le Kaddish. Avec une obstination forcenée, László Nemes filme au ras du personnage la quête de Saul. La caméra suit les déambulations du sonderkommando sans aucune ouverture de champ. Le hors champ est flou, obturé, clos et seuls les sons existent : cris des S.S., des déportés, aboiements des chiens, plaintes étouffées, bruits des corps trainés, entassés, crépitements des fours. Des sons vibrants, étourdissants qui donnent la mesure du cauchemar concentrationnaire. Mais malgré le flou et l’obturation du hors-champ, nous voyons tout – la saleté, les corps amassés et jetés dans les flammes, les chairs martyrisées, les murs lugubres, les couloirs blafard – bien plus encore que si ces horreurs nous étaient totalement montrées.

Bien que László Nemes s’en défende, il s’agit d’une forme de complaisance. Dans les entretiens qu’il a donnés, le jeune réalisateur se réclame d’un cinéma de l’épure précisant que « Le flou et le hors-champ construisent un espace mental pour le spectateur. C’est là que la vraie horreur nait ». C’est bien de cela qu’il s’agit : plonger le spectateur dans l’horreur d’Auschwitz comme s’il y était et qu’il ne pouvait s’en échapper, un Auschwitz virtuel. Le dispositif imaginé par le jeune cinéaste hongrois est implacable : après un premier plan de nature hors du camp, nous sommes avec Saul, le sonderkommando, tenue sombre, une croix rouge en forme de X sur le dos de sa veste. Un convoi de déportés arrive. Dès lors, nous n’allons jamais le quitter, la caméra, portée à l’épaule par le chef opérateur, va le suivre dans toutes ses déambulations à l’intérieur et l’extérieur du camp, imprimant aux images un tremblé subjectif. Ce choix esthétique très contestable renvoie aux images des jeux vidéo, à une  réalité virtuelle. Il désigne sa place au spectateur, celle de Saul. Et comme dans un jeu vidéo, il y a un enjeu, une mission. La mission imposée aux spectateurs est celle de Saul : soustraire le corps de l’enfant au médecin nazi, trouver un rabbin qui récitera le Kaddish, lors de l’inhumation du gamin. Cela au vu et au su des nazis.

L’homme de la pointe de son fusil ouvre la porte du four et là, la sidération le saisit.

Il y a aussi des imprévus, des arrivées de convoi supplémentaires, des ordres soudains des allemands, une révolte des sonderkommando à laquelle Saul ne participe pas, préférant garder le cap de son obsession, faire enterrer l’enfant. La dernière partie du film redouble de suspense : Saul et donc vous, spectateurs, arriverez-vous à mener à bien cette mission, ballotés par les évènements qui se succèdent, la révolte des sonderkommandos[1. Le 7 octobre 1944, les hommes du Sonderkommando d’Auschwitz détruisent les crématoires III et IV du camp. Tous les révoltés et déportés s’enfuyant seront repris et tués.], votre fuite, l’enfant dans les bras, un supposé rabbin à vos côtés. L’inacceptable est à son point culminant et la position surplombante du cinéaste démiurge devient impardonnable.

Je crois qu’il est impossible de représenter la Shoah par la fiction. Cela reste pour moi un interdit insurmontable. László Nemes, par son choix d’esthète, ne garde pas la bonne distance avec son sujet. Il fait de la Shoah un enjeu fictionnel à suspense. Il existe des images d’archives tournées par des cinéastes américains, combattant dans les rangs de l’armée durant la Seconde guerre mondiale comme Nazi Concentration Camps de George Stevens ou les films de John Ford et Samuel Fuller. Fuller est le parfait contre exemple en morale de cinéma de László Nemes. Dans son film de fiction Au-delà de la gloire (The Big Red One) (1980), il part de sa découverte réelle des camps pour montrer de la manière la plus sobre possible la découverte des fours crématoires par un soldat. L’homme de la pointe de son fusil ouvre la porte du four et là, la sidération le saisit.

Être sobre et humble, c’est précisément ce qu’a oublié Nemes, faisant passer son égo d’artiste en premier lieu. Il privilégie la forme, le suspense, la mise en situation du spectateur avant de penser au fond, l’horreur impensable et irreprésentable de la Shoah.

Effrayant, monstrueux, insoutenable, si le film nous dit beaucoup de la défaite de la pensée et de l’effondrement des valeurs de notre société occidentale, c’est plutôt par ses défauts. Le spectacle doit dominer. Le Fils de Saul est insupportable non pas à cause de l’horreur de la Shoah mais en raison du dispositif artistique formel implacable qu’il impose aux spectateurs. Le danger est qu’il s’impose comme une œuvre importante, un tournant crucial de la représentation de la Shoah dans une époque où les derniers témoins vivants disparaissent les uns après les autres. La sanctification du Fils de Saul pourrait faire autant pour l’oubli que pour la mémoire.

Le Fils de Saul de László Nemes. Hongrie – 2015 – 1h46 avec Géza Röhrig, Levente Molnar, Urs Rechn.

 

Zobain, l’histoire d’un désamour

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raymond guerin zobain

Raymond Guérin (1905-1955) n’a décidément pas eu de chance. Quinze ans avant son internement dans un camp de prisonniers allemand, dont il tirera les lignes de Représailles (Finitude, 2006), l’écrivain bordelais a expérimenté les affres de la vie conjugale. Essuyant les plâtres du mariage, le jeune Raymond n’a pas idée de ce qui l’attend lorsqu’il rencontre celle qui deviendra sa première épouse. Cette histoire lui inspirera Zobain, premier roman publié voilà quatre-vingt ans que l’excellente maison bordelaise La Finitude, éditrice de Jean-Pierre Martinet, a republié cet été. Zobain, c’est Raymond Guérin lui-même, tel que le surnommaient ses espiègles camarades moquant sa diction lorsqu’il prononçait : « Je vais-zo-bain ».

Le narrateur de ce vrai-faux roman épistolaire s’adresse à un ami imaginaire et destinataire de ses confidences de plus en plus désenchantées. Jeune marié, Zobain voit son épouse flancher un soir au restaurant, dans ce qu’il prend d’abord comme un symptôme de fatigue. Mais ce malaise cache un chancellement de l’âme, une fatigue d’être soi dont sa chère et tendre ne se remettra jamais tout à fait. Après quatre années de bonheur sans nuages, le narrateur s’interroge sur la soudaineté de cette maladie tant morale que physique qui sépare géographiquement les deux époux, nécessité de repos oblige.

La clé de l’histoire se cache dans l’intimité des deux amants – ou plutôt dans sa béance : quatre ans durant, Raymond/Zobain n’a pas daigné honorer sa femme, de peur d’effaroucher cette jeune fille d’apparence prude et fragile. « De cette amoureuse, je n’avais pas su faire une repue. Tant je la respectais, je n’avais jamais osé la traiter en vainqueur », se repent-il une fois que le mal a pénétré son couple. De médecin en cure à la campagne, de récriminations maternelles en vaines conversations conjugales, le héros se débat dans un labyrinthe dont il sortira seul et épuisé. La nuit de noces tant attendue aura attendu la maladie pour arriver, mais un mélange de maladresse, de brutalité involontaire et de lassitude partagée aura raison de cette passion fanée. « Nous avons déjà trente ans elle et moi. La moitié de notre vie est vécue. Rien ne nous rendra ces années. », s’en désole l’amer Zobain, avec le verbe précis de Guérin. L’auteur de L’Apprenti et des Poulpes vise le sort qui l’accable avec la froide résignation du condamné, avare de pathos : « Je ne crois pas au destin aveugle. Nous méritons toujours celui qui nous échoit. Moi le premier. »

Le style dépouillé de Zobain, qui ne connaît que de rares boursouflures, échappe aux vicissitudes du premier roman. Cette première grande œuvre est un coup de maître dont on chercherait en vrai les purulences nombrilistes et autres longueurs qui font le malheur du genre.

Pour ne rien gâcher, les éditions Finitude ont eu la riche idée de compiler en annexe quelques-unes des lettres de Raymond Guérin à sa première épouse, histoire d’ancrer la fiction dans la réalité. Le futur compagnon de route de Calet et de Malaparte s’y révèle fidèle à son protagoniste, aspirant à la paix de l’âme après avoir fait le deuil de son amour (é)perdu. Son double romanesque Zobain ne nous disait-il pas : « Je voudrais parvenir à un dépouillement de mon personnage, tel que je n’essayerais même plus de lutter contre la calomnie. Je me plairais à accomplir ou à tolérer ou à affirmer tout ce qui pourrait me nuire (…) Ainsi je serais aussi étranger qu’avant au chaos humain, à ses borborygmes mentaux, à ses délations, à ses souffrances, mais je serais le seul à le savoir.» ?

Côté cour, Raymond Guérin se consolera dans les bras d’une certaine Sonia Benjacob, sa seconde épouse et l’amour de sa vie qu’il protégera pendant l’Occupation, tandis que ses proches périront sous les coups de la répression nazie.  Ainsi va le destin.

Zobain de Raymond Guérin ( 20 août 2015 )

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Woody et l’acte gratuit

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L'Homme irrationnel Woody Allen

Depuis quelques années, les films de Woody Allen semblent naviguer entre deux catégories bien distinctes. D’un côté, une veine plutôt légère où le cinéaste célèbre les vertus de l’illusion et de la fiction (Magic in the moonlight, Midnight in Paris…) sans vraiment parvenir à retrouver la perfection de son film-étalon en la matière, La rose pourpre du Caire. De l’autre, une veine beaucoup plus sombre et grinçante (Match point, Blue Jasmine…) où il laisse libre cours à sa misanthropie, que l’on peut aussi qualifier de lucidité, et à une vision plutôt grinçante du caractère dérisoire de l’existence humaine.

L’homme irrationnel s’inscrit dans cette deuxième catégorie même si les choses ne sont pas aussi simplistes. D’une certaine manière, le film peut aussi se lire comme une version cynique et noire de l’hilarant Meurtre mystérieux à Manhattan : pour tromper son ennui et son désespoir existentiel, un homme décide d’accomplir le crime parfait. Il ne s’agit plus pour un couple de remettre du piment dans un morne quotidien en s’improvisant détective mais de se placer de l’autre côté de la frontière entre le Bien et le Mal et de débarrasser la planète d’un juge odieux.

Le meurtre est-il légitime s’il frappe un salaud ? Faut-il toujours dire la vérité ?

Certains ont reproché à Woody Allen de se contenter de reprendre la vieille recette de Crimes et délits ou de Match point. Si le cinéaste brode toujours à partir des mêmes motifs – le hasard, le caractère absurde de l’existence, la culpabilité, la faute –, son film parvient néanmoins à nous emporter ailleurs, notamment par l’introduction d’un nouveau « corps » dans son univers : celui de Joaquin Phoenix. Si Abe Lucas est un personnage typique de l’univers allenien, professeur de philosophie, essayiste nihiliste, il s’en distingue aussi par son caractère « marginal ». Joaquin Phoenix joue parfaitement ce rôle dans la mesure où il apporte une sorte de « pesanteur » à cet univers. Corps lourd, spleen oppressant, il incarne ce professeur porté sur la boisson qui débarque sur un campus précédé par sa réputation, notamment celle de séduire les élèves. Côté étudiante, Jill (Emma Stone) est donc séduite par ce loup solitaire blessé dont le meilleur ami journaliste a été tué en Irak et s’entiche de lui.

Les considérations philosophiques qu’avance immédiatement Woody Allen au début de son film sur Kant et l’existentialisme  peuvent faire sourire dans la mesure où elles ne vont pas très loin. Mais on aurait tort de les prendre pour autre chose que ce qu’elles sont : un carburant romanesque qui met en branle un récit construit sur des dilemmes moraux. Le meurtre est-il légitime s’il frappe un salaud ? Faut-il toujours dire la vérité ? Contrairement à certains de ses opus récents un poil poussiéreux, L’homme irrationnel frappe par sa célérité et son sens du tempo. Il suffit de voir la scène où une femme fait visiter à Abe sa future maison pour réaliser à quel point la mise en scène d’Allen est aussi invisible que parfaite : changement d’axe qui nous permet de suivre les personnages et de découvrir l’espace visité, micro-ellipses. En s’imprégnant d’un certain univers philosophique mais également littéraire comme celui de Dostoïevski, bien sûr, mais aussi de Gide et de l’acte gratuit de Lafcadio, Woody Allen parvient à tricoter une intrigue sentimentale et criminelle d’une intelligence rare.

Woody Allen montre comment un simple grain de sable peu enrayer tout un mécanisme.

Le meurtre d’un juge corrompu permet à Abe Lucas de redonner un sens à sa vie en se persuadant qu’il débarrasse le monde d’une ordure. Face à la pérennité du Mal, existe-t-il une solution individuelle ? C’est sur cette question que débute le film, qui sait néanmoins remettre en perspective et montrer ce que signifie l’acte de tuer. Alors que le cinéma nous habitue à de nombreuses morts violentes, on a rarement senti de manière aussi forte ce qu’implique le geste de tuer. Et pourtant, Allen ne montre rien si ce n’est le visage à la fois affolé et tourmenté de Lucas, comme dans ce gros plan où Phoenix est absolument parfait.

L’une des grandes idées du cinéaste est de mettre à mal les préceptes moraux en les confrontant à la complexité du réel et de la nature humaine. Abe Lucas semble être le metteur en scène parfait de son existence, qu’il régit à grands coups de concepts philosophiques. Mais outre le hasard qui entre en jeu, son acte à des conséquences pour les autres, qui impliquent d’autres dilemmes moraux. A une époque où tout le monde campe sur des positions extrêmement rigides, Woody Allen montre comment un simple grain de sable peu enrayer tout un mécanisme.

Plus profond qu’il en a l’air, L’homme irrationnel séduit également par une certaine légèreté. Le sens du romanesque et du marivaudage donne de la vivacité au propos, avec cette petite touche de cynisme qui permet à Woody Allen de signer là l’un de ses meilleurs films depuis longtemps.

L’homme irrationnel de Woody Allen, en salle depuis le 14 octobre.

*Photo : © Sony Pictures Classics.

Michel Foucault, notre Dracula

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Quiconque s’est un peu familiarisé avec l’œuvre de Michel Foucault sait qu’il a repris à son compte le mot de Nietzsche : « Il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations. »  Dalida aussi d’ailleurs quand elle chantait : « Parole, parole, parole… » Et Lacan également, que Foucault n’appréciait guère, quand il reprenait, sur le terrain de la psychanalyse, le jeu de la spéculation philosophique sans prendre garde que ce jeu n’était plus que l’ombre de lui-même. Il est vrai qu’il y mettait un certain panache, tout comme Foucault avec son génie de la subversion inégalable qui, aujourd’hui encore, nous fascine, alors que l’élégance frelatée de Derrida ou que Sartre s’accrochant à un humanisme marxiste ne nous semblent même plus dignes de figurer au générique de Sunset Boulevard. Oubliés les délires de Deleuze sur l’Anti-Œdipe, les banalités de Bourdieu sur la reproduction des élites ou la séduction anorexique de Baudrillard. Quant à Althusser, s’il survit c’est pour avoir eu la bonne idée d’étrangler sa femme, conclusion logique et lapidaire de toutes formes de communisme.

Bref, outre Lacan, ne survit que Foucault dont l’ombre s’étend sur tous les domaines du savoir comme celle d’un Dracula qui n’en finirait pas de nous offrir le spectacle de sa propre disparition sans que les chasseurs de vampires, qui n’ont pourtant pas manqué, ne parviennent à le piéger. Car Foucault n’est plus Foucault : c’est un mythe. Et, avec la délicatesse d’un chasseur de papillons (Nabokov n’est pas loin de Foucault dans notre imaginaire), François Bousquet dans un essai tout à la fois enlevé et perspicace, Putain de Saint Foucault, archéologie d’un fétiche, tente de cerner l’insaisissable Michel Foucault, expert en l’art du camouflage, samouraï digne de Mishima, arlequin philosophe impossible à classer sur une échelle qui irait du scepticisme radical au nihilisme absolu. « Il y avait, écrit François Bousquet, un héroïsme de la pensée chez lui. » Il aspirait à disparaître avec une telle fureur, doublée d’un humour cinglant, qu’il ne pouvait que rater son coup. Pour notre plus grand plaisir. ET ce ne sont pas que de mots. Il entre aujourd’hui dans la Pléiade et il nous a sans doute tous bernés. Peut-on rêver mieux ?

Putain de Saint Foucault, archéologie d’un fétiche de François Bousquet. Éd. Pierre-Guillaume de Roux.

« Putain » de Saint Foucault : Archéologie d'un fétiche

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Les réacs vus d’en face

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Michel Onfray réacs

Michel Onfray réacs

D’avance, pardon pour l’amalgame. Mais il se trouve que depuis quelques mois, les mots choisis par Le Monde, Libération, L’Obs, Mediapart, Les Inrocks ou France Inter pour parler d’une poignée d’intellectuels médiatiques se ressemblent étrangement. Désemparés face aux impressionnants succès de librairie d’un Zemmour, d’un Houellebecq ou d’un Finkielkraut, nos petits concurrents méconnus nous assomment de couvertures, de tribunes et d’éditos assimilant ces quelques empêcheurs de progresser en rond – et Causeur avec – à une sorte d’internationale de la haine, dont le rouleau compresseur menacerait de transformer en crêpe moisie le paysage intellectuel français. Trois, c’est trop ! Sans compter le sociétal-traître Onfray…

Il faut comprendre la sidération de nos petits camarades. Après des décennies de croisière idéologique ensoleillée, sans le moindre contradicteur audible à l’horizon, on n’a plus trop l’habitude de ferrailler. Et, alors qu’on croyait le débat sur certains sujets interdit à tout jamais, on supporte mal que tout le monde meure d’envie d’avoir justement ce débat. Bref, quand une seule apparition d’Alain Finkielkraut a plus d’impact que trente éditos de Laurent Joffrin, l’heure est grave : le parti de l’Autre découvre avec stupeur qu’une autre pensée est possible. Inadmissible ! Le problème, c’est que plus on les stigmatise, plus on les diabolise, plus on les ostracise, plus Houellebecq, Onfray ou Zemmour font recette, et afficher leurs trombines à la Une est devenu la garantie d’un record de ventes… Du coup, la gauche médiatique s’affole, perd pied, et bricole dans l’urgence une rhétorique aussi poilante qu’acrobatique. Tentons ici de la décrypter.[access capability= »lire_inedits »]

Finkielkraut a beau dénoncer « l’inhumanité du FN » au sujet des migrants, la bonne Aude Lancelin n’est pas dupe.

On notera d’abord que le vocabulaire employé est celui de la résistance, face à une « occupation de l’espace public » (« Arrêt sur images ») qui s’apparente à une « invasion » (Le Monde). Sur le plateau d’« Arrêt sur images », la directrice adjointe de L’Obs, Aude Lancelin, parle très sérieusement de « la colonisation totale de l’espace médiatique » par les « néoréacs ». Du coup, pour sa troisième Une consacrée au sujet en quelques semaines, Libération appelle solennellement ses lecteurs à affronter ces « polémistes ultramédiatisés » – on se demande bien par qui. Dans Challenges, Maurice Szafran emprunte carrément à Renaud Camus son effrayant concept de « grand remplacement » pour évoquer la perte de crédibilité des politiques au profit de « cette tripotée d’intellectuels qui occupent frénétiquement l’espace médiatique ». Et même Le Monde évoque en termes plus savants une « hégémonie culturelle des réactionnaires » – dont on imagine alors qu’ils disposent certainement d’un mystérieux organe beaucoup plus puissant que le « journal de référence ».

Ensuite, pour démontrer à la fois l’omniprésence et la dangerosité de ces « néoréacs » qui avancent masqués, on dira que leurs arguments cachent en réalité un soutien sans faille au Front national. Le Monde tient donc à nous faire savoir qu’Alain Finkielkraut et ses copains « se défendent d’être des « alliés objectifs » du FN » – comme s’ils en étaient a priori suspectés. C’est évidemment ce que suggère le gros titre du jour, dont la tournure est un véritable chef-d’œuvre : « Ces intellectuels que revendique le FN. » On pense au récent billet haineux de Rue 89 sur notre consœur Eugénie Bastié, dont « l’extrême droite a adoré » le face-à-face télévisé avec Jacques Attali sur le plateau de « Ce soir (ou jamais !) » – et tant pis si beaucoup d’autres ont aimé aussi… Finkielkraut a beau dénoncer, sur France Inter et sur France 2 « l’inhumanité du FN » au sujet des migrants, la bonne Aude Lancelin n’est pas dupe de « ses prises de distances roublardes » avec le parti de Marine Le Pen. Forcément roublardes. Du reste, demande la dame, « que reproche Finkielkraut au FN ?»  « Pas la xénophobie en tout cas. » En toute hypothèse, « c’est trop peu » pour croire à « l’innocuité entière de sa pensée ».

Manifestement, les pourfendeurs du passéisme invétéré de ces tristes individus trouvent que c’était mieux avant.

De toute façon, on l’aura compris, ces gens ne pensent pas, ils souffrent d’une maladie mentale potentiellement contagieuse. Dès les premières lignes de son article – une indigeste tentative d’assassinat de La seule exactitude et de son auteur – le docteur Aude Lancelin estime avoir affaire à « un cas névrotique ». Et elle s’interroge sur le « ravage intérieur » dont ce livre serait le produit car elle connaît, dit-elle sans préciser où elle a obtenu son diplôme en finkielkrautologie, « les monomanies de l’homme ». On retrouve le même argument psychiatrique sous la plume de Thomas Legrand, chroniqueur à France Inter qui décèle dans les écrits du philosophe « des névroses personnelles ». Traduction: quiconque dit ou écrit quoi que ce soit qui ne heurterait pas violemment Marine Le Pen est par définition un « cerveau malade », un suppôt de Dieudonné ou Soral. Heureusement, le jeune Edouard Louis (Eddy Bellegueule pour les intimes) nous l’apprend chez « Arrêt sur Images » : « Ces gens-là n’existent pas dans le champ intellectuel. Personne ne les connaît à l’étranger. » On n’ose imaginer ce qui se passerait si un dangereux psychopathe comme Houellebecq était traduit et publié dans le monde entier !

Manifestement, les pourfendeurs du passéisme invétéré de ces tristes individus « conservateurs et nostalgiques » (Maurice Szafran) trouvent que c’était mieux avant. Quand un intellectuel était par définition de gauche, et quand personne n’imaginait qu’un électeur FN sache lire. Avant le 11-Septembre, par exemple, comme le dit un certain Thomas Guénolé à un journaliste du Point, qui lui demande « comment expliquer que cette pensée soit dominante dans les médias aujourd’hui » (sic) : « L’apparition d’un journal comme Causeur n’aurait pas été possible avant les attentats » de New York en 2001. Ce n’est donc pas le djihadisme qui chagrine notre sociologue, disciple du grand professeur Bénabar, mais le fait qu’il ait supposément permis à votre magazine préféré de détrôner Le Monde. Ça, pour le coup, ça lui donne « la nausée », précise-t-il dans Libé. Dans un registre voisin, L’Obs, reprenant texto les propos de notre Premier ministre à propos de Michel Onfray, déplore la « perte de repères intellectuels » symbolisée par le dernier Finkielkraut. Y’a plus de saisons, ma bonne dame !

Ils ne se contentent pas d’être fous, ils sont pervers. Dans un édito intitulé « Stop à la réac academy », Laurent Joffrin a dévoilé le machiavélisme de ces sorcières : « Au lieu d’avancer à visage découvert, de dire clairement qu’on est conservateur, traditionaliste, nationaliste ou antimusulman, on prend un détour, on joue au billard. » Aussi convient-il de toujours lire entre les lignes et, quand ils parlent, de traquer chaque « dérapage » potentiel. De Léa Salamé à Jean-Jacques Bourdin, on décline inlassablement l’une des questions préférées de Patrick Cohen, à la matinale d’Inter : « Est-ce que vous condamnez ces propos de Nadine Morano / Maïtena Biraben / Robert Ménard ? Dans ce cas, dites-le bien fort ! Dénoncez clairement ! » Et gare à celui qui n’obtempèrerait pas immédiatement. Il deviendrait à coup sûr, pour Le Monde, un de « ces intellectuels dont s’entiche le FN », même si c’est là le cadet de ses soucis.

Comment faire la différence entre la bonne critique de la gauche et la mauvaise ?

Le FN s’enticherait-il aussi d’Aude Lancelin, qui considère qu’« une certaine « démagogie compassionnelle » interdit parfois d’aborder les affaires migratoires en termes réalistes » ? Peu importe, quand c’est elle qui le dit, ce ne sont pas des « propos xénophobes », à la « forme nauséabonde » (sic), comme elle qualifie ceux de Finkielkraut dans la même émission d’« Arrêts sur images ». Dans son édito du 5 octobre dernier, Laurent Joffrin reconnaît lui aussi « les erreurs du progressisme, les mauvaises réponses de la gauche ». Reste alors à comprendre pourquoi, quand Onfray, Houellebecq ou Zemmour disent ou écrivent exactement la même chose, ils « montrent une seule direction : celle de l’intolérance ». Ah bon. Et le magicien de nous jouer sa petite musique science-pipeau : thèse, antithèse, foutaises. « Bien sûr, on a raison de dénoncer les conformismes, de réfuter la langue de bois ou la langue de guimauve », écrit-il. Il faut cesser de cacher « les vérités dérangeantes pour imposer des idées toutes faites, plus ou moins généreuses ». La gauche, d’après lui, aurait même eu « grand tort (il y a vingt ans) de sous-estimer l’insécurité, de croire que l’immigration ne poserait aucun problème ou que l’Europe libérale serait une protection contre les effets de la mondialisation ». Certes, nous dit-il. Mais – car il y a un mais – ces auteurs, qui ne disent pas autre chose, auraient en réalité un seul objectif, particulièrement crapuleux : « délégitimer les idées progressistes » ! 

Comment faire la différence entre la bonne critique de la gauche et la mauvaise ? Le bon « faire France » inclusif et le méchant « repli identitaire » ? « On a raison de défendre son identité, d’aimer son pays, d’éprouver un attachement pour la terre qui vous a vu naître, poursuit le grand synthétiseur de Libération. Mais pourquoi faut-il que cela soit désormais sur le mode de la nostalgie, de la peur ou de l’affrontement ? » C’est vrai ça, pourquoi ne pas aborder gaiement l’avenir en attendant le prochain attentat islamiste et la énième campagne de lutte contre l’« islamophobie » qui s’ensuivra immanquablement ? Peut-être parce que, d’abord, « les musulmans dans leur masse doivent respecter les lois laïques et faire l’effort de s’intégrer à la vie française », alors qu’aujourd’hui « les pressions exercées par certains d’entre eux sur la majorité pour qu’elle adopte un mode de vie conforme à la charia sont insupportables ». Robert Ménard ? Régis Debray ? Nadine Morano ? Non, Laurent Joffrin toujours, qui enchaîne évidemment : « Mais pourquoi nier que dans beaucoup de cas, l’intégration marche ? » Drôle de question, puisque personne ne le nie. Et certainement pas un fils d’immigrés comme Alain Finkielkraut, qui confiait au lendemain de son entrée tumultueuse à l’Académie Française : « Il y a cinquante ans, soixante ans peut-être, on se serait offusqué dans certains cercles de l’Académie de l’élection d’un enfant de juif polonais avec un nom à coucher dehors. Aujourd’hui on me reproche mon identité nationale. L’air du temps se modifie mais qu’est-ce que vous voulez, la bêtise a plusieurs âges. »

Question bêtise, le constat est en effet tragique pour nos « progressistes », dont l’horloge s’est arrêtée à la fin du siècle dernier : l’avenir, ils sont bien obligés d’en convenir, n’est pas exactement radieux. D’où, sans doute, leurs envolées rageuses, et inlassablement répétées, contre les observateurs les plus affûtés de la « décadence » contemporaine, du « déclin » de la culture française ou de « l’abêtissement » généralisé. Alors, ils stigmatisent ces oiseaux de malheur – un « bloc réactionnaire » qui s’exprimerait « à l’unisson » – quitte à caricaturer leurs propos et à leur faire dire n’importe quoi. Ainsi Zemmour le basané militerait-il secrètement pour la suprématie de la race blanche tandis que Finkielkraut l’Européen serait en réalité un souverainiste forcené. Houellebecq a beau mettre au défi Marine Le Pen d’instrumentaliser son roman Soumission« Let’s try ! » (« Qu’elle essaye ! »), a-t-il lancé en interview – il ferait son lit en cachette tous les matins. Onfray bouffe du curé depuis des lustres, mais son projet inavoué serait de faire progresser les idées de Civitas… Et quand il fait remarquer à Houria Bouteldja, sur un plateau télé, que sa psychorigidité lui donne envie d’embrasser Eric Besson sur la bouche, Edouard Louis pointe promptement son racisme inassumé : « C’est insupportable quand il parle », confie-t-il à un Daniel Schneidermann conquis. Et l’auteur de En finir avec Eddy Bellegueule conclut sur une leçon de vie intellectuelle, version Cro-Magnon : « C’est en chassant ça qu’on produit quelque chose. » Messieurs les champions du débat d’idées, tirez les premiers ![/access]

*Photo : Leemage/Opale/Eric Larrayadieu.

Régionales, mornes plaines

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regionales fn seguin

regionales fn seguin

Une campagne régionale qui n’intéresse pas grand-monde ? Cela ne date pas d’aujourd’hui. Je me souviens de 1998, après que Philippe Séguin avait pris la tête du RPR. La première campagne électorale qu’il dut organiser fut les régionales. C’est peu dire qu’il n’était pas passionné par ce scrutin. « Qui va repeindre les lycées ? » interrogeait-il avec une pointe de mépris pour l’institution régionale à laquelle il ne croyait guère. Finalement, ces élections lui posèrent grand souci mais juste après le scrutin. Dans plusieurs régions, mode de scrutin proportionnel aidant, certains présidents de droite souhaitèrent en effet conserver leur siège avec l’aide du FN, ce qui fâcha Séguin pour de bon. S’allier au FN pour repeindre les lycées ? Séguin trouvait ça surréaliste !

Dix-sept ans après, les élections régionales ne passionnent toujours pas les foules et le FN reste la seule attraction de la campagne. Mais pourquoi donc les élections régionales affichent-elles toujours (avec les élections européennes) les taux d’abstention les plus forts (si l’on excepte 1986, alors que le scrutin était couplé avec des élections législatives décisives) ? Evidemment, les compétences de la région sont peu connues et ne suscitent pas beaucoup l’intérêt des électeurs. Mais surtout, et on l’oublie souvent, l’exercice de la démocratie réclame un sentiment d’appartenance important que le découpage régional ne garantit pas toujours. Des constructions artificielles comme Midi-Pyrénées, Rhône-Alpes, Centre ou PACA, peinent à susciter un tel sentiment. Même les citoyens des régions historiquement marquées, comme la Bretagne, n’éprouvent qu’un faible sentiment d’appartenance, du fait de l’absence de la Loire-Atlantique : pas facile de s’identifier à une région démembrée.

Ce déficit de sentiment d’appartenance est essentiel. Les communes et les départements préexistaient à l’exercice de la démocratie en leur sein. Les citoyens ont donc eu du temps pour construire l’identification. Pour la région, c’était déjà plus difficile à l’origine. Avant d’être érigée en collectivité territoriale par les lois de décentralisation (1982-1985), la région existait avec le même découpage sous la forme de CODER, et avait été dotée de quelques compétences. Rien de folichon mais c’était déjà ça. Or, dans ces élections de décembre 2015, on demande aux électeurs de venir voter pour des régions qui viennent d’être créées et qui n’ont jamais existé (hormis pour cinq d’entre elles). Bref, on met la charrue avant les bœufs.

Qui plus est, le découpage semble avoir été réalisé sur un coin de table en fonction des intérêts électoraux du parti au pouvoir, ce qui laisse augurer d’un taux de participation encore plus catastrophique que d’habitude.

Franchement, qui voudrait se déplacer pour savoir qui dirigera la Bourgogne-Franche-Comté, de Saint-Claude, orientée vers le Lyonnais, à Sens, tournée vers la région parisienne ? Que pensera l’électeur de ces mastodontes informes que sont les régions Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées, qui court de Villeneuve-lès-Avignon à Tarbes, ou Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes, qui englobe le bocage bressuirais et le Pays basque ? Pas étonnant que le chaland reste chez lui plutôt que de s’intéresser à ce « machin » ! Ne pas comprendre l’un des ressorts les plus importants du mécanisme démocratique aboutit à ce genre d’écueil. Mais après tout, on est habitué : ceux qui ont découpé ces territoires et organisé ces élections sont les mêmes qui croient décréter depuis des années un « peuple européen » inexistant.

En fait, la seule chose qui intéresse le monde politico-médiatique, c’est le rôle que le FN va jouer dans le scrutin. Toute la question est de savoir si le Front national remportera une, plusieurs ou aucune région, et s’il y aura ou non front républicain ou pas. L’issue de ces élections n’a rien de régionale puisqu’elle influera sur le cours de l’élection reine, à savoir la présidentielle.

Ainsi, parmi les rares personnes à s’intéresser à la campagne, on trouve les partisans d’une victoire du FN dans au moins une région afin de montrer à la France ce que pourrait signifier l’arrivée de ce parti à l’Elysée dix-huit mois plus tard. Ceux-là se font certainement quelques illusions. Marine ou Marion Le Pen n’auront pas matériellement le temps de repeindre en brun tous les lycées de leurs régions respectives.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00728357_000050.

Perret, l’insubmersible

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jacques perret vandromme

jacques perret vandromme

Il y a d’abord une rencontre avec cette phrase qui déploie une puissance narrative hors du commun. Quel souffle ! On est emporté par le style, une langue française de haute tenue qui en impose par sa majesté sans pour autant rompre avec ses attaches populaires. Appréciez cette musique pleine de chausse-trapes : « L’Histoire est une carotteuse et une tête en l’air qui répartit ses couronnes au petit bonheur la chance, joue de la trompette par-dessous la jambe, allume des vessies, éteint des lanternes, et distribue ses brevets à la tête du client ». Gaston Le Torch, lieutenant honoraire d’infanterie coloniale, fantassin qui découvre la mer, héros cabossé du roman « Le Vent dans les voiles » paru en 1948, illustre cette fragile ligne de flottaison.

Le grand critique littéraire belge Pol Vandromme décelait dans cette prose chavirante une « préciosité (qui) a un air de naturel et la science de la grammaire des audaces de corsaire ». Un seigneur qui ne dédaignerait pas boire le coup dans un lointain rade de banlieue. Un ouvrier métallo qui prendrait la tête d’un régiment Hussard. Une féérie du zinc mâtinée d’aventures tropicales. Entre chien et loup, cette littérature de qualité se déguste à l’ombre des avenues trop éclairées où les fausses gloires des lettres brillent par leur vacuité. Jacques Perret (1901-1992) faisait bande à part, aujourd’hui encore, il en paye le prix. D’autres écrivains d’après-guerre ont usé de cet entre-deux poulbot et aristo, de ce mariage contre-nature, personne n’a atteint un tel degré de nostalgie. On respire à pleins poumons l’amertume du monde, sa gaudriole désenchantée et cet attachement viscéral pour les vaincus. Les perdants de l’Histoire auront toujours meilleure allure que les falsificateurs et leurs sales trognes satisfaites. La phrase de Perret n’est pas seulement un régal pour les yeux et pour les oreilles, parfaitement équilibrée malgré ses innombrables ramifications, elle déverse un plaisir intense. On y coule des jours heureux. On s’y prélasse avec bonheur.

À chaque fois que l’on ouvre un roman, une nouvelle ou une chronique de cet auteur rare, le sentiment d’une profonde injustice nous monte à la gorge. Pourquoi ne lit-on plus Perret ? Pourquoi privons-nous les enfants de France de Roucou (1936), Ernest le Rebelle (1937), Le Caporal épinglé (1947), Bande à part (1951) ou encore Les Biffins de Gonesse (1961). Nous entrevoyons bien-là quelques raisons idéologiques à cette odieuse mise à l’écart. Le garçon n’avait pas la mollesse de caractère de ses contemporains. L’honneur n’était pas chez lui un concept éthéré mais une façon de guider sa vie. Le Trône et l’Autel furent en quelque sorte son tombeau littéraire. Il n’avait pas épinglé au revers de son veston les brevets de bonne conduite dont les professeurs raffolent. Il ferait tache dans une assemblée d’humanistes et démocrates débonnaires. Il cumulait les « tares » et brouillait les couloirs maritimes de la bien-pensance en dehors desquels toute postérité boit la tasse.

Royaliste et maquisard, médaillé militaire et déchu de ses droits civiques, chercheur d’or et renifleur d’embruns, polémiste et nouvelliste, Algérie Française et Chouan de la Mouffe, c’en est trop pour un seul homme dans une époque étroite d’esprit. Tant mieux finalement si les buveurs de picrate préfèrent les écrivains sans jus. Nous conservons pieusement dans nos bibliothèques tous les livres de Perret, les salisseurs de mémoire ne le méritent décidément pas. Perret est un auteur de copains, de connivences d’un soir, comme ces vins de Loire qui rendent mélancolique, c’est-à-dire gai et triste. Saluons en ce début d’hiver, l’extraordinaire travail de l’éditeur Via Romana qui a publié notamment les Chroniques d’Aspects de la France en deux tomes (1948-1952 et 1953-1959) et qui vient de sortir Raisons de famille. La revue Livr’arbitres de Patrick Wagner consacre son numéro 18 (automne 2015) à Jacques Perret et revient également sur le cinquantième anniversaire de la disparition de Roger Vailland. Un excellent numéro, érudit et partageur, où de nombreux témoignages viennent éclairer la figure de ce grand écrivain.

Raisons de famille de Jacques Perret – Editions Via Romana.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00259446_000002

Raisons de famille

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Requiem pour des massacres

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fils saul shoah requiem massacre

fils saul shoah requiem massacre

Il aura fallu attendre longtemps. Avant que quelqu’un ose, que quelqu’un, surtout, soit habité de la conscience et de la vision nécessaire, pour nous emmener là. Au cœur de l’horreur crue, nue, désespérée, assourdissante, absolue. Hormis l’œuvre documentaire magistrale de Claude Lanzmann Shoah, il n’y a qu’un seul film, avant Le Fils de Saul, qui ait eu cette force, cette implacable détermination à dévoiler alliée à un sens sidérant de l’évocation par le hors-champ et le flou. C’est Requiem pour un massacre, du russe Elem Klimov, réalisé en 1984 ; la tuerie hallucinatoire d’un village entier par une unité allemande, en Biélorussie, un jour de 1943. D’ailleurs, le titre originel, russe, du film de Klimov était Idi I Smotri, littéralement « Viens et vois », et ce « Viens et vois » aurait pu être le sous-titre du film réalisé par Laszlo Nemes et justement couronné à Cannes du Grand Prix, à défaut d’avoir osé lui remettre la palme d’or.

Viens et vois. Car on peut montrer et voir l’horreur, l’inhumanité à l’œuvre. C’est même ce que chacun de nous, qui prétendons nous efforcer de comprendre ce monde, avons à faire de plus important. C’est beaucoup plus important, et nécessaire, utile, efficace, fertile, urgent, que de se demander si les intellectuels de gauche sont tous devenus réacs, et si ceux qui seraient restés à gauche auraient quelque chose à dire, et si…

Longtemps, les termes d’indicible, d’incommunicable, d’inmontrable, d’infilmable, ont permis d’éviter la plongée vertigineuse, nauséeuse, suffocante, sidérante dans laquelle Laszlo Nemes parvient à nous entraîner. C’était pratique et confortable. Personne ne se faisait mal. Comme on voulait quand même faire du cinéma avec un thème à nul autre pareil, on faisait appliqué, beau ou original. On tournait autour ou on racontait des fables. Après la série Holocauste à la fin des années 70, il y a eu, pour citer les plus importants (et en mettant de côté Le pianiste de Roman Polanski, à la fois fiction et témoignage sur le ghetto de Varsovie) La liste de Schindler de Steven Spielberg, puis l’inénarrable La vie est belle de Roberto Benigni. Ce dernier vaut qu’on s’y arrête, car, de l’aveu de Benigni lui-même, son objet était de « faire un film dédramatisé, une histoire dédramatisée »… sur les camps d’extermination nazis… avec une émouvante histoire entre un père et son fils… Disons-le tout de suite, le genre d’émouvante histoire que nous raconte Benigni en nous faisant croire qu’il nous montre un film sur la Shoah (avec quel soulagement les spectateurs ont-ils aimé ce film qui fait du bien en nous disant qu’il parle du mal), n’a jamais existé dans un camp d’extermination nazi, où la durée de vie d’un enfant jeté à bas d’un wagon était en moyenne d’une à deux heures ; le tri sur la rampe, le court et dernier trajet, le déshabillage, la chambre à gaz et le crématoire. Une à deux heures maximum, montre en main. Et quand, à partir de 1944, le rythme de l’extermination s’accélérant encore, les convois succédant sans trêve aux convois, il arrivait que les Allemands se trouvent en rupture de Zyklon B, alors il est arrivé, comme en a témoigné Marie-Claude Vaillant-Couturier à Nuremberg, que l’on jette les enfants vivants dans les fours, et leurs hurlements, dans la nuit, réveillaient l’ensemble du camp de Birkenau… Pas de place pour de jolies histoires entre des parents et des enfants, dans cet univers-là.

Cet univers-là avait déjà été dit, outre Primo Levi et d’autres rescapés, dans un livre qui se détache de tout ce que l’on peut lire par ailleurs sur le sujet, et qui a directement inspiré Laszlo Nemes ; ce livre, c’est le recueil des manuscrits cachés et enterrés des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau (le personnage principal du Fils de Saul est un membre de ces unités de juifs chargés d’aider à la tâche d’extermination et régulièrement éliminés eux-mêmes), publié chez Calmann-Lévy en 2005. Si un livre devait être envoyé à une civilisation, ailleurs dans le cosmos, pour témoigner de ce qui reste à l’homme aux portes du néant, c’est celui-là qu’il faudrait envoyer dans une capsule.

Pas de jolie histoire dans Le Fils de Saul, donc, même si là-aussi c’est d’un homme et de celui qu’il s’imagine être son fils, qu’il s’agit. Mais il s’agit surtout de nous donner à voir, et aussi à entendre (la bande-son est une apocalypse, au sens littéral du terme) jusqu’à la conscience, jusqu’à la moelle, nous donner à ressentir, nous amener au plus près d’une des vérités les plus simples et les plus difficiles de ce monde : ce qui nous entoure peut, à tout moment, si les conditions en sont réunies, se transformer en abattoir, et nous supprimer, ou d’autres. Et quand on en sera là, personne ne viendra nous sauver. Nous vivons dans ce monde-là, et, à l’heure où les barbaries, les nationalismes, les idéologies radicales montent et gonflent comme des orages à l’horizon, il faut aller voir le film de Laszlo Nemes. Parce que l’on n’en sort pas indemne. Parce qu’il force notre conscience à toucher, presque physiquement,  à la fois l’inhumanité et l’humanité, dans leurs essences nues, dépouillées, agissant côte-à côte, intimement mêlées, et pourtant radicalement incompatibles.

Et parce qu’il nous dit plusieurs choses : même jeté dans le trou noir de l’inhumanité, même sans espoir ni espérance, chacun de nous reste libre et responsable de chacun de ses actes, de ses décisions de faire ou de ne pas faire ceci ou cela, et à la fin de son amour, jusqu’à son dernier instant. Même sans espoir ni espérance, chacun peut quand même résister, se battre, témoigner. A cet égard, le film nous montre deux évènements très importants : la révolte des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau en 1944, et la prise, de l’intérieur d’un bunker, des quatre clichés de l’extermination, seul témoignage visuel existant de l’abattoir (mais pas de la Shoah ; contrairement à ce que l’on dit souvent avec soulagement, il existe des centaines de photos des Einsatzgruppen, les groupes mobiles de tuerie, en action, pour qui veut vraiment savoir). Sans espoir, mais pour l’histoire, pour les générations futures, pour la mémoire des innocents assassinés, tout comme les carnets enterrés, derniers écrits, déchirants de nudité, de lucidité et de tendresse humaine, de ces hommes condamnés. Tout comme l’obsession du personnage du Fils de Saul de donner une sépulture digne et un rituel d’adieu à au moins une personne, un enfant, au cœur du génocide.

La lucidité est un exercice et une discipline douloureuse. Le film de Laszlo Nemes nous offre l’occasion de la pratiquer.

Quand Alain Cavalier filme Bartabas

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Le Caravage Bartabas Alain Cavalier

Le Caravage Bartabas Alain Cavalier

Soufflements, piaffements, hennissements, déchirent le silence de ce petit matin d’hiver où les lumières du jour se devinent à peine. Un chien passe par là, un peu hagard, sans doute attiré par les coups de sabots d’un cheval visiblement lassé d’être enfermé dans son box. Dans cette aube naissante, une ombre apparaît et une silhouette se dégage. C’est Caravage, non pas le peintre italien du XVIe siècle mais un bel étalon à la robe isabelle, couleur très particulière qui rappelle certaines teintes utilisées par le maître du ténébrisme pour trancher avec son fameux clair-obscur. Caravage n’est pas n’importe quel cheval, c’est le préféré de Bartabas, le célèbre écuyer nomade au charisme fascinant, l’homme de spectacle aux multiples talents et le directeur du théâtre Zingaro à Aubervilliers.

Et c’est devant l’objectif d’Alain Cavalier que se retrouvent réunis Caravage et Bartabas. Avec un nom pareil, le réalisateur émérite de Chamade  et de Thérèse, devenu « filmeur » expérimental, est désormais plus intéressé par le réel que par la fiction. Mais le film va au-delà du simple portrait de Caravage, aussi prestigieux soit-il, pour montrer le fastidieux et impressionnant travail de dressage que le cavalier hors pair engage avec son cheval, afin de mettre au point l’un des numéros de son prochain spectacle.

Pendant une heure dix, Cavalier filme de très près Caravage dans son box, en train d’être brossé, bichonné, préparé, ou encore sous la douche, ou bien chez le vétérinaire et chez le dentiste pour se faire soigner, mais surtout lors des séances de travail avec Bartabas. Des gros plans se suivent et s’étirent, dans un style épuré, laissant au spectateur le loisir d’admirer : la musculature puissante de l’étalon, sa belle crinière tressée, ses naseaux qui frémissent, ses jambes conquérantes qui s’élancent et ses yeux, si mystérieux, donnant l’impression qu’ils recèlent en eux le secret de cette incroyable relation qui unit l’homme et le cheval depuis 5000 ans. Il est d’ailleurs très surprenant de constater que le cheval est le seul animal dont plusieurs parties de l’anatomie se nomment comme les nôtres.

Le cavalier ne peut se mettre à l’écoute de son cheval et lui parler que dans le silence.

Et cette caméra qui effleure l’animal provoque ainsi l’étrange sensation d’être, à la fois, si proche de lui que l’on est surpris de ne pas sentir la chaleur de son souffle, et en même temps très loin, tenu irrémédiablement à distance par l’objectif devenu obstacle. On se surprend à souhaiter l’impossible : traverser la toile pour rejoindre Bartabas dans sa carrière et venir accoler sa joue contre celle de Caravage, poser sa main sur son encolure et murmurer quelques confidences à son oreille. Ces instants de sérénité et de douce complicité entre l’homme et l’animal, Cavalier ne manque pas de les mettre en scène en filmant Bartabas, seul, dans l’enclos avec ses chevaux qui viennent poser leurs têtes contre la sienne. Cavalier s’abstient, et à raison, de faire toutes sortes de commentaires. Cette absence de script bien salutaire évite de parasiter l’émerveillement du spectateur et facilite surtout son immersion dans l’univers du dressage.

Le cavalier ne peut se mettre à l’écoute de son cheval et lui parler que dans le silence. Dans ce monde différent qu’est l’espace de la carrière, un autre dialogue se met en place, celui des sons et des gestes. Les claquements de langues corrigent l’allure et le positionnement des talons et des mains dirigent l’amplitude de la foulée. Le piaffer, le trot et le pas allongé, les changements de pied au galop… Mais pour que leur exécution et leur enchainement soient aussi parfaits qu’un ballet de l’opéra de Paris, pour que le lourd sabot du cheval devienne aussi léger que la pointe d’une ballerine, bref pour que la magie de la grâce opère, il faut des heures et des heures de répétition, une grande exigence, beaucoup de patience et de persévérance, surtout lorsque des blessures surviennent après un effort trop intense.

Loin de la violence des scènes de décollation qui ont forgé la réputation sulfureuse du peintre italien, Caravage ne fait pas du Caravage. Le cheval trahit le nom du peintre. Ici pas de têtes coupées par haine ou vengeance, pas de corps tordus de douleur ni d’yeux révulsés par l’horreur. Seuls le rouge écarlate du tapis de selle et le jaune de la robe du cheval rappellent les coloris des tableaux du peintre. A cette exception près, c’est la majesté impressionnante de Caravage et le maintien irréprochable de Bartabas qui dominent. A la désunion des corps chez le peintre répond l’union sublimée de l’homme et de l’animal.

Le Caravage d’Alain Cavalier, en salles depuis le 28 octobre.

*Photo : Pathé distribution.

Auschwitz comme si vous y étiez

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laszlo nemes shoah fils saul

laszlo nemes shoah fils saul

« Personnellement, je pense que toute fiction [sur la Shoah] est impossible, c’est une évidence-butoir. Pour moi, il y a un interdit de la représentation, de la figuration »  Claude Lanzmann.

Depuis sa présentation au dernier Festival de Cannes, où il a reçu le Grand Prix du Jury, Le Fils de Saul, le film de László Nemes, fait l’unanimité. Hormis Libération qui a osé poser la question de la représentation de la Shoah, Les Cahiers du cinéma et quelques autres voix discordantes, c’est un véritable concours de superlatifs et de louanges. Les chaînes de télévision, les ondes radios, la presse écrite et web, les associations professionnelles de cinéma, les directeurs de salle d’art et d’essai sont unanimes à encenser le jeune réalisateur hongrois, ancien assistant du cinéaste Bela Tarr. Même Claude Lanzmann dont on connaît la position légitimement tranchée sur la représentation de la Shoah à l’écran a adoubé le film lors de sa projection à Cannes. Pour le réalisateur de Shoah, Le Fils de Saul, « c’est l’anti-Liste de Schindler ». Quant à László Nemes, Lanzmann, qui l’a rencontré à Cannes, le trouve « jeune, intelligent, beau (sic) et conclu que « il a fait un film dont je ne dirai jamais aucun mal ».

La fiction cinématographique ne peut pas s’emparer de la représentation de la Shoah.

Pourquoi sommes-nous sommés d’aimer, de défendre, de programmer ce film qui pose pourtant bien plus de problèmes que La Liste de Schindler de Steven Spielberg La Vie est belle de Roberto Begnini ? Pourquoi ne peut-on plus se poser la question de la représentation cinématographique de la Shoah à l’écran ?

Personnellement, je continue à penser que la fiction cinématographique ne peut pas s’emparer de la représentation de la Shoah. Et quand bien même elle le fait, le minimum est que cela suscite le débat, la réflexion, la controverse comme l’avaient fait en leur temps, La Liste de Schindler (avec la séquence de suspense inacceptable des douches ou celle de la coloration en rouge du manteau d’une petite file au milieu d’une foule en noir et blanc) ou La Vie est belle. Plus encore, il serait important de se rappeler les remarques de Jacques Rivette concernant le film Kapo de Gilles Pontecorvo « Voyez cependant, dans Kapo, le plan où Riva se suicide en se jetant sur les barbelés électrifiés : l’homme qui décide à ce moment de faire un travelling avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant soin d’inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n’a droit qu’au plus profond mépris ».

Venons-en au Fils de Saul. Il s’agit d’une épreuve redoutable et terrifiante, comme si au fond, pendant une heure quarante-six, l’on était confronté à un très long travelling de Kapo qui resserre sur l’horreur par une utilisation permanente, assourdissante, esthétisante du son et par sa science des images floues.

Malgré le flou et l’obturation du hors-champ, nous voyons tout.

Le film nous plonge dans l’univers concentrationnaire d’Auschwitz où nous suivons sans répit Saul Ausländer, membre des sonderkommando, ces groupes constitués de prisonniers juifs, chargés de veiller au bon fonctionnement du camp d’extermination, des chambres à gaz. Saul aide les condamnés à se dévêtir, récupère leurs vêtements, leurs montres et objets précieux, nettoie les sols, déplace les corps des morts, participe à leur crémation dans les fours…  À un médecin nazi achevant un jeune enfant ayant survécu à l’empoisonnement au Zyklon B, Saul dit qu’il s’agit de son fils. Dès lors, il n’a qu’un seul objectif : donner à cet enfant un enterrement digne avec un rabbin récitant le Kaddish. Avec une obstination forcenée, László Nemes filme au ras du personnage la quête de Saul. La caméra suit les déambulations du sonderkommando sans aucune ouverture de champ. Le hors champ est flou, obturé, clos et seuls les sons existent : cris des S.S., des déportés, aboiements des chiens, plaintes étouffées, bruits des corps trainés, entassés, crépitements des fours. Des sons vibrants, étourdissants qui donnent la mesure du cauchemar concentrationnaire. Mais malgré le flou et l’obturation du hors-champ, nous voyons tout – la saleté, les corps amassés et jetés dans les flammes, les chairs martyrisées, les murs lugubres, les couloirs blafard – bien plus encore que si ces horreurs nous étaient totalement montrées.

Bien que László Nemes s’en défende, il s’agit d’une forme de complaisance. Dans les entretiens qu’il a donnés, le jeune réalisateur se réclame d’un cinéma de l’épure précisant que « Le flou et le hors-champ construisent un espace mental pour le spectateur. C’est là que la vraie horreur nait ». C’est bien de cela qu’il s’agit : plonger le spectateur dans l’horreur d’Auschwitz comme s’il y était et qu’il ne pouvait s’en échapper, un Auschwitz virtuel. Le dispositif imaginé par le jeune cinéaste hongrois est implacable : après un premier plan de nature hors du camp, nous sommes avec Saul, le sonderkommando, tenue sombre, une croix rouge en forme de X sur le dos de sa veste. Un convoi de déportés arrive. Dès lors, nous n’allons jamais le quitter, la caméra, portée à l’épaule par le chef opérateur, va le suivre dans toutes ses déambulations à l’intérieur et l’extérieur du camp, imprimant aux images un tremblé subjectif. Ce choix esthétique très contestable renvoie aux images des jeux vidéo, à une  réalité virtuelle. Il désigne sa place au spectateur, celle de Saul. Et comme dans un jeu vidéo, il y a un enjeu, une mission. La mission imposée aux spectateurs est celle de Saul : soustraire le corps de l’enfant au médecin nazi, trouver un rabbin qui récitera le Kaddish, lors de l’inhumation du gamin. Cela au vu et au su des nazis.

L’homme de la pointe de son fusil ouvre la porte du four et là, la sidération le saisit.

Il y a aussi des imprévus, des arrivées de convoi supplémentaires, des ordres soudains des allemands, une révolte des sonderkommando à laquelle Saul ne participe pas, préférant garder le cap de son obsession, faire enterrer l’enfant. La dernière partie du film redouble de suspense : Saul et donc vous, spectateurs, arriverez-vous à mener à bien cette mission, ballotés par les évènements qui se succèdent, la révolte des sonderkommandos[1. Le 7 octobre 1944, les hommes du Sonderkommando d’Auschwitz détruisent les crématoires III et IV du camp. Tous les révoltés et déportés s’enfuyant seront repris et tués.], votre fuite, l’enfant dans les bras, un supposé rabbin à vos côtés. L’inacceptable est à son point culminant et la position surplombante du cinéaste démiurge devient impardonnable.

Je crois qu’il est impossible de représenter la Shoah par la fiction. Cela reste pour moi un interdit insurmontable. László Nemes, par son choix d’esthète, ne garde pas la bonne distance avec son sujet. Il fait de la Shoah un enjeu fictionnel à suspense. Il existe des images d’archives tournées par des cinéastes américains, combattant dans les rangs de l’armée durant la Seconde guerre mondiale comme Nazi Concentration Camps de George Stevens ou les films de John Ford et Samuel Fuller. Fuller est le parfait contre exemple en morale de cinéma de László Nemes. Dans son film de fiction Au-delà de la gloire (The Big Red One) (1980), il part de sa découverte réelle des camps pour montrer de la manière la plus sobre possible la découverte des fours crématoires par un soldat. L’homme de la pointe de son fusil ouvre la porte du four et là, la sidération le saisit.

Être sobre et humble, c’est précisément ce qu’a oublié Nemes, faisant passer son égo d’artiste en premier lieu. Il privilégie la forme, le suspense, la mise en situation du spectateur avant de penser au fond, l’horreur impensable et irreprésentable de la Shoah.

Effrayant, monstrueux, insoutenable, si le film nous dit beaucoup de la défaite de la pensée et de l’effondrement des valeurs de notre société occidentale, c’est plutôt par ses défauts. Le spectacle doit dominer. Le Fils de Saul est insupportable non pas à cause de l’horreur de la Shoah mais en raison du dispositif artistique formel implacable qu’il impose aux spectateurs. Le danger est qu’il s’impose comme une œuvre importante, un tournant crucial de la représentation de la Shoah dans une époque où les derniers témoins vivants disparaissent les uns après les autres. La sanctification du Fils de Saul pourrait faire autant pour l’oubli que pour la mémoire.

Le Fils de Saul de László Nemes. Hongrie – 2015 – 1h46 avec Géza Röhrig, Levente Molnar, Urs Rechn.

 

Zobain, l’histoire d’un désamour

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raymond guerin zobain

raymond guerin zobain

Raymond Guérin (1905-1955) n’a décidément pas eu de chance. Quinze ans avant son internement dans un camp de prisonniers allemand, dont il tirera les lignes de Représailles (Finitude, 2006), l’écrivain bordelais a expérimenté les affres de la vie conjugale. Essuyant les plâtres du mariage, le jeune Raymond n’a pas idée de ce qui l’attend lorsqu’il rencontre celle qui deviendra sa première épouse. Cette histoire lui inspirera Zobain, premier roman publié voilà quatre-vingt ans que l’excellente maison bordelaise La Finitude, éditrice de Jean-Pierre Martinet, a republié cet été. Zobain, c’est Raymond Guérin lui-même, tel que le surnommaient ses espiègles camarades moquant sa diction lorsqu’il prononçait : « Je vais-zo-bain ».

Le narrateur de ce vrai-faux roman épistolaire s’adresse à un ami imaginaire et destinataire de ses confidences de plus en plus désenchantées. Jeune marié, Zobain voit son épouse flancher un soir au restaurant, dans ce qu’il prend d’abord comme un symptôme de fatigue. Mais ce malaise cache un chancellement de l’âme, une fatigue d’être soi dont sa chère et tendre ne se remettra jamais tout à fait. Après quatre années de bonheur sans nuages, le narrateur s’interroge sur la soudaineté de cette maladie tant morale que physique qui sépare géographiquement les deux époux, nécessité de repos oblige.

La clé de l’histoire se cache dans l’intimité des deux amants – ou plutôt dans sa béance : quatre ans durant, Raymond/Zobain n’a pas daigné honorer sa femme, de peur d’effaroucher cette jeune fille d’apparence prude et fragile. « De cette amoureuse, je n’avais pas su faire une repue. Tant je la respectais, je n’avais jamais osé la traiter en vainqueur », se repent-il une fois que le mal a pénétré son couple. De médecin en cure à la campagne, de récriminations maternelles en vaines conversations conjugales, le héros se débat dans un labyrinthe dont il sortira seul et épuisé. La nuit de noces tant attendue aura attendu la maladie pour arriver, mais un mélange de maladresse, de brutalité involontaire et de lassitude partagée aura raison de cette passion fanée. « Nous avons déjà trente ans elle et moi. La moitié de notre vie est vécue. Rien ne nous rendra ces années. », s’en désole l’amer Zobain, avec le verbe précis de Guérin. L’auteur de L’Apprenti et des Poulpes vise le sort qui l’accable avec la froide résignation du condamné, avare de pathos : « Je ne crois pas au destin aveugle. Nous méritons toujours celui qui nous échoit. Moi le premier. »

Le style dépouillé de Zobain, qui ne connaît que de rares boursouflures, échappe aux vicissitudes du premier roman. Cette première grande œuvre est un coup de maître dont on chercherait en vrai les purulences nombrilistes et autres longueurs qui font le malheur du genre.

Pour ne rien gâcher, les éditions Finitude ont eu la riche idée de compiler en annexe quelques-unes des lettres de Raymond Guérin à sa première épouse, histoire d’ancrer la fiction dans la réalité. Le futur compagnon de route de Calet et de Malaparte s’y révèle fidèle à son protagoniste, aspirant à la paix de l’âme après avoir fait le deuil de son amour (é)perdu. Son double romanesque Zobain ne nous disait-il pas : « Je voudrais parvenir à un dépouillement de mon personnage, tel que je n’essayerais même plus de lutter contre la calomnie. Je me plairais à accomplir ou à tolérer ou à affirmer tout ce qui pourrait me nuire (…) Ainsi je serais aussi étranger qu’avant au chaos humain, à ses borborygmes mentaux, à ses délations, à ses souffrances, mais je serais le seul à le savoir.» ?

Côté cour, Raymond Guérin se consolera dans les bras d’une certaine Sonia Benjacob, sa seconde épouse et l’amour de sa vie qu’il protégera pendant l’Occupation, tandis que ses proches périront sous les coups de la répression nazie.  Ainsi va le destin.

Zobain de Raymond Guérin ( 20 août 2015 )

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Woody et l’acte gratuit

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L'Homme irrationnel Woody Allen

L'Homme irrationnel Woody Allen

Depuis quelques années, les films de Woody Allen semblent naviguer entre deux catégories bien distinctes. D’un côté, une veine plutôt légère où le cinéaste célèbre les vertus de l’illusion et de la fiction (Magic in the moonlight, Midnight in Paris…) sans vraiment parvenir à retrouver la perfection de son film-étalon en la matière, La rose pourpre du Caire. De l’autre, une veine beaucoup plus sombre et grinçante (Match point, Blue Jasmine…) où il laisse libre cours à sa misanthropie, que l’on peut aussi qualifier de lucidité, et à une vision plutôt grinçante du caractère dérisoire de l’existence humaine.

L’homme irrationnel s’inscrit dans cette deuxième catégorie même si les choses ne sont pas aussi simplistes. D’une certaine manière, le film peut aussi se lire comme une version cynique et noire de l’hilarant Meurtre mystérieux à Manhattan : pour tromper son ennui et son désespoir existentiel, un homme décide d’accomplir le crime parfait. Il ne s’agit plus pour un couple de remettre du piment dans un morne quotidien en s’improvisant détective mais de se placer de l’autre côté de la frontière entre le Bien et le Mal et de débarrasser la planète d’un juge odieux.

Le meurtre est-il légitime s’il frappe un salaud ? Faut-il toujours dire la vérité ?

Certains ont reproché à Woody Allen de se contenter de reprendre la vieille recette de Crimes et délits ou de Match point. Si le cinéaste brode toujours à partir des mêmes motifs – le hasard, le caractère absurde de l’existence, la culpabilité, la faute –, son film parvient néanmoins à nous emporter ailleurs, notamment par l’introduction d’un nouveau « corps » dans son univers : celui de Joaquin Phoenix. Si Abe Lucas est un personnage typique de l’univers allenien, professeur de philosophie, essayiste nihiliste, il s’en distingue aussi par son caractère « marginal ». Joaquin Phoenix joue parfaitement ce rôle dans la mesure où il apporte une sorte de « pesanteur » à cet univers. Corps lourd, spleen oppressant, il incarne ce professeur porté sur la boisson qui débarque sur un campus précédé par sa réputation, notamment celle de séduire les élèves. Côté étudiante, Jill (Emma Stone) est donc séduite par ce loup solitaire blessé dont le meilleur ami journaliste a été tué en Irak et s’entiche de lui.

Les considérations philosophiques qu’avance immédiatement Woody Allen au début de son film sur Kant et l’existentialisme  peuvent faire sourire dans la mesure où elles ne vont pas très loin. Mais on aurait tort de les prendre pour autre chose que ce qu’elles sont : un carburant romanesque qui met en branle un récit construit sur des dilemmes moraux. Le meurtre est-il légitime s’il frappe un salaud ? Faut-il toujours dire la vérité ? Contrairement à certains de ses opus récents un poil poussiéreux, L’homme irrationnel frappe par sa célérité et son sens du tempo. Il suffit de voir la scène où une femme fait visiter à Abe sa future maison pour réaliser à quel point la mise en scène d’Allen est aussi invisible que parfaite : changement d’axe qui nous permet de suivre les personnages et de découvrir l’espace visité, micro-ellipses. En s’imprégnant d’un certain univers philosophique mais également littéraire comme celui de Dostoïevski, bien sûr, mais aussi de Gide et de l’acte gratuit de Lafcadio, Woody Allen parvient à tricoter une intrigue sentimentale et criminelle d’une intelligence rare.

Woody Allen montre comment un simple grain de sable peu enrayer tout un mécanisme.

Le meurtre d’un juge corrompu permet à Abe Lucas de redonner un sens à sa vie en se persuadant qu’il débarrasse le monde d’une ordure. Face à la pérennité du Mal, existe-t-il une solution individuelle ? C’est sur cette question que débute le film, qui sait néanmoins remettre en perspective et montrer ce que signifie l’acte de tuer. Alors que le cinéma nous habitue à de nombreuses morts violentes, on a rarement senti de manière aussi forte ce qu’implique le geste de tuer. Et pourtant, Allen ne montre rien si ce n’est le visage à la fois affolé et tourmenté de Lucas, comme dans ce gros plan où Phoenix est absolument parfait.

L’une des grandes idées du cinéaste est de mettre à mal les préceptes moraux en les confrontant à la complexité du réel et de la nature humaine. Abe Lucas semble être le metteur en scène parfait de son existence, qu’il régit à grands coups de concepts philosophiques. Mais outre le hasard qui entre en jeu, son acte à des conséquences pour les autres, qui impliquent d’autres dilemmes moraux. A une époque où tout le monde campe sur des positions extrêmement rigides, Woody Allen montre comment un simple grain de sable peu enrayer tout un mécanisme.

Plus profond qu’il en a l’air, L’homme irrationnel séduit également par une certaine légèreté. Le sens du romanesque et du marivaudage donne de la vivacité au propos, avec cette petite touche de cynisme qui permet à Woody Allen de signer là l’un de ses meilleurs films depuis longtemps.

L’homme irrationnel de Woody Allen, en salle depuis le 14 octobre.

*Photo : © Sony Pictures Classics.

Michel Foucault, notre Dracula

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Quiconque s’est un peu familiarisé avec l’œuvre de Michel Foucault sait qu’il a repris à son compte le mot de Nietzsche : « Il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations. »  Dalida aussi d’ailleurs quand elle chantait : « Parole, parole, parole… » Et Lacan également, que Foucault n’appréciait guère, quand il reprenait, sur le terrain de la psychanalyse, le jeu de la spéculation philosophique sans prendre garde que ce jeu n’était plus que l’ombre de lui-même. Il est vrai qu’il y mettait un certain panache, tout comme Foucault avec son génie de la subversion inégalable qui, aujourd’hui encore, nous fascine, alors que l’élégance frelatée de Derrida ou que Sartre s’accrochant à un humanisme marxiste ne nous semblent même plus dignes de figurer au générique de Sunset Boulevard. Oubliés les délires de Deleuze sur l’Anti-Œdipe, les banalités de Bourdieu sur la reproduction des élites ou la séduction anorexique de Baudrillard. Quant à Althusser, s’il survit c’est pour avoir eu la bonne idée d’étrangler sa femme, conclusion logique et lapidaire de toutes formes de communisme.

Bref, outre Lacan, ne survit que Foucault dont l’ombre s’étend sur tous les domaines du savoir comme celle d’un Dracula qui n’en finirait pas de nous offrir le spectacle de sa propre disparition sans que les chasseurs de vampires, qui n’ont pourtant pas manqué, ne parviennent à le piéger. Car Foucault n’est plus Foucault : c’est un mythe. Et, avec la délicatesse d’un chasseur de papillons (Nabokov n’est pas loin de Foucault dans notre imaginaire), François Bousquet dans un essai tout à la fois enlevé et perspicace, Putain de Saint Foucault, archéologie d’un fétiche, tente de cerner l’insaisissable Michel Foucault, expert en l’art du camouflage, samouraï digne de Mishima, arlequin philosophe impossible à classer sur une échelle qui irait du scepticisme radical au nihilisme absolu. « Il y avait, écrit François Bousquet, un héroïsme de la pensée chez lui. » Il aspirait à disparaître avec une telle fureur, doublée d’un humour cinglant, qu’il ne pouvait que rater son coup. Pour notre plus grand plaisir. ET ce ne sont pas que de mots. Il entre aujourd’hui dans la Pléiade et il nous a sans doute tous bernés. Peut-on rêver mieux ?

Putain de Saint Foucault, archéologie d’un fétiche de François Bousquet. Éd. Pierre-Guillaume de Roux.

« Putain » de Saint Foucault : Archéologie d'un fétiche

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