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Helmut Schmidt: l’art allemand de durer en politique

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Le grand âge et l’évolution des mœurs avaient fait de lui un rebelle. Un résistant sans concession à l’exclusion du tabac des lieux publics, un zadiste de la clope : les nombreux entretiens télévisés qu’il accorda jusqu’à la veille de sa mort s’achevaient dans un nuage de fumée, avec un intervieweur au bord de l’asphyxie. Lorsque la Commission européenne menaça, en 2014, d’interdire la vente des cigarettes mentholées, supposées attirer à la dépendance nicotinique les femmes et les jeunes, il fit illico l’acquisition de deux cents cartouches de sa marque préférée, estimant que cette quantité devrait suffire à nourrir son vice jusqu’à sa mort. Il a eu, comme souvent, raison.

En France, la figure d’Helmut Schmidt est toujours couplée avec celle de Valéry Giscard d’Estaing, le partenaire français que les aléas de la démocratie lui avaient malicieusement octroyé lors de son accession à la chancellerie de la RFA en 1974. Un bonheur pour les journalistes et commentateurs sur les deux rives du Rhin : quelle meilleure illustration de la solidité de l’amitié franco-allemande que la cohabitation harmonieuse de ces deux hommes politiques que tout aurait du séparer ?  On ne cessait de s’émerveiller de voir l’austère et ascétique petit-bourgeois social-démocrate de Hambourg copiner comme cochon avec un conservateur français caricatural dans ses postures aristocratiques. La mise en scène de leur complicité, alliant la convergence politique et l’amitié personnelle, était un spectacle toujours étonnant, émaillé de répliques cultes, comme celle attribuée à Anne-Aymone Giscard d’Estaing, accueillie dans le modeste pavillon d’une banlieue populaire de Hambourg par la maitresse de maison Loki Schmidt, qui s’étonne de la simplicité des lieux : «  Vous vivez vraiment ici ? » s’enquiert la première dame de France…

Helmut Schmidt n’était pas programmé pour devenir chancelier, dans une démocratie ouest-allemande peu coutumière des coups de théâtre politiques : il appartenait à la même génération que Willy Brandt  leader charismatique de son parti, le SPD, le premier social-démocrate ayant mis fin, en 1972, à l’hégémonie des chrétiens démocrates.

Un accident de l’histoire, la découverte de l’infiltration d’un agent communiste de la RDA dans le proche entourage de Willy Brandt, propulsa le brillant second au premier rang.

Dans ce contexte postsoixante-huitard, cette promotion de la figure de proue de la « droite » du SPD, suivant avec réticences les audaces de son patron – l’ouverture à l’Est (Ostpolitik), libéralisme sur les questions de société – mit en rage les gauchistes ouest-allemands dont Willy Brandt était la figure tutélaire. Schmidt n’était pas un idéologue : on l’appelait « der Macher », celui qui fait par opposition aux discoureurs. Il était la parfaite incarnation du pilier social-démocrate du «  capitalisme rhénan », d’autant plus qu’il ne fut jamais sensible aux sirènes marxistes, à la différence de ses aînés au sein du parti, nés en politique sous la République de Weimar. «  Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain, et les emplois d’après demain », cet adage lui tenait lieu de boussole lorsque Willy Brandt lui confia le ministère de l’Economie et des finances en 1973, en pleine tourmente de la crise pétrolière mondiale, annonciatrice de la fin des Trente glorieuses. Son combat sans merci contre le terrorisme de la Fraction armée rouge (RAF), notamment l’assaut contre les ravisseurs de l’avion de la Lufthansa à Mogadiscio, provoquant le suicide en prison des chefs de la « bande à Baader », lui valut l’opprobre des gauchistes français, Sartre et «  Libération » en tête, qui osa titrer « RAF-RFA : la guerre des monstres » pour relater ces événements dramatiques. Le pragmatisme et les leçons de l’Histoire l’incitèrent aussi à faire un usage modéré de la puissance économique allemande retrouvée, et à miser sur la construction européenne pour défendre les intérêts de son pays. Il préférait que les idées allemandes soient présentées à Bruxelles par «  son ami Valéry » plutôt que de tenter de les imposer lui-même. La vanité n’est jamais de bon conseil politique ! Schmidt était un Allemand du nord, et il cultivait cette image en portant fréquemment la « casquette Prince Eugène » couvre-chef emblématique des marins de Hambourg. Il ferraillait avec  ardeur et éloquence contre son principal adversaire, le « taureau bavarois Franz Josef Strauss », un remake politique et moderne du grand roman de  Thomas Mann Les Buddenbrooks. Il s’éclipsait régulièrement de la chancellerie de Bonn au temps du carnaval de la cité rhénane, car ces saturnales débridées et catholiques heurtaient ses principes nordiques et luthériens…

Sa chute, en 1982, est plus la conséquence de la prise de distance de son parti avec son action politique, notamment sa prise de position en faveur de l’installation des missiles de l’OTAN en RFA, que due à la désaffection populaire. C’est peut-être là le secret de l’immense popularité qui l’accompagna jusqu’à sa mort, bien qu’il n’eût pas été l’acteur de la grande affaire allemande, la chute du mur de Berlin et la réunification qui fut l’œuvre de son successeur Helmut Kohl, qu’il méprisait ouvertement, une de ses rares erreur de jugement. Valéry Giscard d’Estaing a salué la mémoire de son ami en le qualifiant de « meilleur chancelier de la RFA depuis Adenauer », en espérant, pour lui, une place symétrique dans l’histoire de France. Ce n’est pas gagné…

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21820139_000019.

Primaires US: le rodéo des mavericks

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Donald Trump primaire US

Qui succèdera à Barack Obama à la Maison Blanche le 20 janvier 2017 ? Dans les deux camps, la première phase des élections primaires a été marquée par l’irruption, non prévue par les oracles, dans le peloton de tête des prétendants, de deux candidats pour le moins atypiques : le milliardaire Donald Trump chez les Républicains, et le « gauchiste » Bernie Sanders chez les Démocrates. Ces deux compétiteurs ont pour points communs de ne pas être des perdreaux de l’année – Trump est né en 1946 et Bernie Sanders en 1941 – et d’avoir effectué leur carrière en dehors de l’establishment, voire contre lui, dans l’immobilier pour Trump et dans la politique locale pour Sanders. Ni Trump ni Sanders ne sont encartés dans le parti dont ils sollicitent l’investiture pour les élections de novembre 2016. Bref, ce sont tous deux des « mavericks », des marginaux à forte tête, à l’image de Samuel Maverick, héros de l’indépendance du Texas et grand propriétaire foncier qui se refusait obstinément, dans les années 1850,  à marquer son bétail, prétendument pour ne pas le faire souffrir, en fait pour s’approprier tout animal non marqué s’aventurant sur ses terres…

Là s’arrête leur ressemblance.[access capability= »lire_inedits »] Donald Trump est un tycoon de l’immobilier new yorkais, dont la tour du même nom, d’un mauvais goût achevé, se dresse fièrement dans l’Upper East Side, avec des répliques toutes aussi ostentatoires dans les principales métropoles des Etats-Unis et du Canada. Dans les années 80, il a défrayé la chronique people des médias, notamment en raison de ses relations conjugales tumultueuses avec le mannequin tchèque Ivana Zelnickova, dont il a divorcé avec fracas en 1992. Crédité (par lui-même) d’une fortune de 9 milliards de dollars, il se lance dans la course à la Maison-Blanche avec ses propres fonds, sans faire appel aux habituels financeurs des campagnes électorales.

Bernie Sanders est issu d’un foyer de la classe moyenne juive de Brooklyn, à New York. Au cours de ses études de droit et de science politique à l’université de Chicago, il s’engage dans les jeunesses socialistes et participe activement aux mouvements d’opposition à la guerre du Vietnam et de défense des droits civiques des Noirs. Enseignant dans le Vermont, un Etat de la Nouvelle-Angleterre de tradition progressiste, il participe à de nombreuses élections locales, sous la bannière du petit parti gauchiste Liberty Union Party. Sans succès. C’est sous l’étiquette « indépendant » qu’il gagne en 1981 la municipalité de Burlington, principale ville de l’Etat, poste auquel il sera réélu trois fois, avant d’accéder à la Chambre des représentants en 1988, et au Sénat en 2005. Son implantation locale est telle que le Parti démocrate renonce à lui opposer un candidat pour ne pas favoriser l’élection d’un Républicain.

L’âge n’a que très peu émoussé l’ardeur gauchiste de Sanders, qui se proclame « social-démocrate », une étiquette connotée rouge vif outre-Atlantique. Proche de Noam Chomsky, il croit encore à la lutte des classes, aux vertus des leaders tiers-mondistes et autres icônes de la génération anti-impérialiste des années 70 du siècle dernier. Il est détesté par les organisations juives en raison de ses virulentes critiques de l’Etat d’Israël.

Lorsque la course à l’investiture a commencé, les deux hommes étaient considérés comme des candidats « folkloriques » par l’élite politique et médiatique de Washington, obnubilée par le duel des héritiers qui se profilait pour novembre 2016, Hillary Clinton contre Jeb Bush. Les observateurs patentés n’ont pas vu arriver les mavericks dans le cercle des candidats sérieux à l’investiture.

Dès son entrée en lice au printemps 2015, Donald Trump bouscule le jeu républicain en ne respectant aucun des codes de langage, de posture et de tactique du monde politique traditionnel. Il fait le spectacle par ses tenues vestimentaires et capillaires (un toupet assumé) et des petites phrases assassines, dans un style populiste dépourvu de toute retenue. Les citations de Trump font le bonheur du web et des réseaux sociaux, provoquant des hoquets d’indignation chez les « libéraux » américains (équivalents de notre gauche morale), et la bruyante approbation du peuple de droite, de l’Amérique des banlieues aux fermiers du Middle West. Il fait le show, et le buzz, comme jadis Guignol dans son castelet lyonnais, cognant dur et tous azimuts sur une élite intellectuelle et politique qui l’a toujours méprisé : « Le grand problème de ce pays, c’est le politiquement correct, assène-t-il. Franchement, j’ai été tellement attaqué que je ne suis pas d’humeur à être politiquement correct. Et je crois que le pays tout entier n’est pas d’humeur… » Peu soucieux de s’attirer les bonnes grâces de l’électorat hispanique, il se déchaine contre l’immigration illégale des latinos du Mexique et d’Amérique du Sud : « Le gouvernement mexicain pousse les gens dont il ne veut plus vers les Etats-Unis. Ce sont, dans ne nombreux cas, des criminels, des violeurs et des trafiquants de drogue. Il y a, certes, des gens merveilleux venus du Mexique qui font de grandes choses dans notre pays, mais ils sont ici légalement, et sont sévèrement déstabilisés par les clandestins… » Il propose donc l’érection, aux frais du gouvernement mexicain, d’un mur hermétique fermant la frontière sud des Etats-Unis. Son slogan, « Que l’Amérique redevienne grande ! » (Make America great again !), lui tient lieu de programme économique et de politique étrangère.

Trump prodigue volontiers des conseils moraux à ses concitoyens, fustigeant les « losers » et exaltant la performance individuelle, la lutte pour la vie dans un monde de brutes : « Le monde est un endroit horrible. Les lions tuent pour manger, alors que les hommes tuent pour le sport. Les gens cherchent toujours à vous détruire, spécialement quand vous êtes au sommet. Nous avons tous des “amis” qui envient tout ce que nous possédons. Ils veulent notre argent, notre boulot, notre femme, notre chien… Et ce sont nos amis ! Nos ennemis sont encore pires ! Alors il faut se défendre. » Il bouscule jusqu’aux partisans du Tea Party, la tendance évangéliste et libertarienne des Républicains, en remplaçant, dans sa doxa populiste, les bondieuseries de la « Bible Belt » par cette morale cynique. Aujourd’hui, si l’on en croit les sondages, aucun des autres prétendants ne serait en mesure de lui contester la prééminence dans les premiers affrontements des primaires, ceux du New Hampshire et de l’Iowa, où se dessinent les tendances.

En face, Bernie Sanders, parti lui aussi tôt dans la course à l’investiture, surprend son monde par les foules de plusieurs dizaines de milliers de personnes qui se pressent dans les meetings qu’il organise à travers le pays, alors même qu’il est un quasi inconnu sur la scène nationale. Misant sur la déception provoquée, dans la gauche américaine, par la prudence d’Obama sur le terrain de la politique économique et sociale, et par ses échecs en matière de réduction des inégalités et de la discrimination raciale, il se pose en pourfendeur de Wall Street, en défenseur des travailleurs pauvres et d’une classe moyenne en voie de paupérisation dans une société dominée par le « 1 % » de milliardaires produits par la toute-puissance du capitalisme financier.

Sanders brise les tabous de l’individualisme américain, en proposant l’instauration d’un Etat-providence imité du modèle scandinave et la gratuité des études supérieures, financée par une taxe sur les transactions financières. Les contributions à sa campagne affluent, sous la forme d’une multitude de chèques à un seul zéro adressés par des fans de plus en plus nombreux. Son look vintage, sa chevelure ébouriffée, quoique clairsemée, tranchent avec le physique, lisse et surveillé par les communicants, de ses concurrents démocrates traditionnels, le soustrayant, lui le politicien blanchi sous le harnois, au discrédit généralisé dont pâtit la  classe politique, jugée sévèrement par l’opinion publique pour sa proximité avec les « dominants » de la scène économique et médiatique. En tout cas, à moins d’un an de la désignation du candidat démocrate à la candidature présidentielle, Sanders apparaît comme le seul rival sérieux de la favorite, Hillary Clinton.

Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi des candidats si éloignés du courant central de la société américaine arrivent-il, au moins provisoirement, à faire « turbuler le système », semant la panique dans les états-majors politiques ? C’est tout d’abord la conséquence de la relative bonne santé économique du pays, que chaque visiteur des Etats-Unis peut constater en débarquant en New York ou à Los Angeles. La crise des années 2007-2008 a été surmontée, la reprise se constate par la multiplicité des chantiers en cours, dans les métropoles, comme sur les infrastructures du pays, le chômage est en baisse, et l’existence d’inégalités grandissantes ne peut gommer le fait que même les pauvres en profitent…

À la différence de ce qui se passait dans les campagnes électorales de la fin du xxe siècle, ce n’est pas le débat économique, ce «  It’s the economy, stupid ! » qui fit gagner Bill Clinton contre George Bush père, qui détermine aujourd’hui le choix des électeurs. La campagne 2015 est le reflet des nouvelles angoisses du peuple américain, qui demande à être protégé des turbulences du monde, des désordres de la mondialisation, du terrorisme, de la déstructuration de la société traditionnelle. « It’s the ideology, stupid ! », tel est le nouveau mot d’ordre que Trump comme Sanders proposent, implicitement, à un électorat déboussolé. Et d’une certaine façon, c’est chacun sa nostalgie. Nostalgie de l’Amérique des pionniers, où l’individu ne doit son salut qu’à sa combativité et se méfie du pouvoir étatique, d’un côté, nostalgie de l’âge d’or d’une  working class  en mouvement arrachant aux oligarchies les clés du pouvoir et du bien-être de l’autre.

Il est possible que la mobilisation des appareils politiques traditionnels parvienne à stopper l’ascension des mavericks. L’affaire est déjà en bonne voie chez les Démocrates, où Hillary Clinton, débarrassée de l’hypothèque d’une candidature du vice-président Joe Biden, seul véritable héritier politique de Barack Obama, a réussi à surmonter les obstacles qui plombaient sa campagne (l’affaire des mails du Département d’Etat, le drame de Benghazi). Elle est parvenue, lors du premier débat télévisé des prétendants démocrates, à mettre Sanders en porte-à-faux, en pointant ses votes hostiles à la réglementation de la vente des armes à feu,  sujet majeur de clivage dans la société américaine.

Cette normalisation est beaucoup moins probable chez les Républicains, où les déchirements internes, apparus dans toute leur âpreté lors du limogeage du Républicain modéré John Boehner de son poste de président de la Chambre des représentants (speaker), empêchent pour l’instant l’émergence et l’affirmation d’un opposant solide et crédible au bulldozer sans freins nommé Donald Trump. Si les choses devaient rester en l’état, Hillary Clinton, pourtant aussi mal aimée que son époux était populaire, aurait toutes les chances de devenir la première femme présidente des Etats-Unis d’Amérique.[/access]

*Photo : Scott Olson/Getty Images/AFP.

Philippe Verdier, Canada, Loukachenko, etc.

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philippe verdier canada loukachenko

Climat pourri à France 2

Daoud Boughezala

Le premier acte fort de Delphine Ernotte à la présidence de France Télévisions sera-t-il un procès politique ? La réponse est oui ! La victime en est Philippe Verdier, présentateur et chef du service météo de France 2.

Celui-ci vient de publier Climat Investigation (Ring éditions), où il dénonce le discours écolo-apocalyptique dominant et son exploitation médiatico-politique croissante, notamment à l’approche de la Cop 21. Il y critique sans trop s’autocensurer gouvernements, organisations internationales, et quelques lobbies verts pas toujours blancs-bleus.

Comme beaucoup d’ouvrages déviants ces temps-ci, ce livre a vite fait le buzz et trouvé son public. Un peu trop, semble-t-il. Car le 12 octobre, après quelques jours de congés pris pour préparer le lancement, Philippe Verdier reçoit une lettre de France 2 l’enjoignant… de ne plus se rendre au travail !

Souvent, dès que la chasse est ouverte, Yann Barthès réclame sa part de viande en preums. Trois jours plus tard, Verdier est en effet invité sur le plateau du « Petit journal » de Canal. « De la rhétorique complotiste » au service de « la théorie du « On nous cache tout, on nous dit rien » », ricane confraternellement Barthès avant de laisser, tout de même, grand seigneur, la parole au condamné. À la barre, ce dernier se défend d’être un climatosceptique tendance Allègre, reconnaissant volontiers que « le réchauffement climatique est là » et qu’il est « dû à l’homme ».

Ce qui n’empêchera pas la ministre de l’Ecologie Ségolène Royal , interviewée à propos de l’affaire par un reporter du « Petit journal », de se fendre d’un oracle inquiétant : « C’est très dangereux de mettre en doute la science ! » Homo sovieticus pas mortus !

Deux semaines plus tard, le couperet tombe : Monsieur Météo est convoqué par Delphine Ernotte pour un entretien préalable à son licenciement.

On notera au passage que jamais, au grand jamais Verdier n’a profité de ses rubriques météo pour faire la promo de son livre et qu’il n’a jamais fait montre de climatoscepticisme dans l’exercice de ses fonctions. Mais la lettre ouverte qu’il a récemment envoyée à François Hollande pour critiquer l’inanité de la Cop 21 n’a peut-être pas plaidé en sa faveur…[access capability= »lire_inedits »]

 

Les laïques canadiens font la nique au niqab

François-Xavier Ajavon

On a pas mal parlé en France de la probable légalisation de la marijuana au Canada suite à la victoire du libéral Justin Trudeau. Un triomphe surprise dont notre camarade québécois Mathieu Bock-Coté vous racontera les racines et les conséquences en page 25 de ce numéro, beaucoup plus sérieusement que je ne pourrais le faire, même pas en rêve cannabique.

Mais, comme nous le rappelle aussi Mathieu, la campagne a été marquée par un vif débat autour du voile islamique intégral. En effet, la justice a autorisé une ressortissante pakistanaise vivant dans la région de Toronto à porter le niqab (voile intégral ne laissant entrevoir que les yeux) lors de la cérémonie lui donnant officiellement la nationalité canadienne. La population, outrée par cette légalisation de l’obscurantisme, n’est pas restée insensible à cette polémique. Le jour des élections, on a vu dans bureaux de vote un défilé de Canadiens aux visages masqués… Nombre de ces laïques ludiques sont venus faire leur devoir de citoyen en niqab, mais aussi avec des loups de carnaval vénitien, des serviettes sur la tête, des masques de super-héros, voire des sacs à patates… On a raison de se méfier du mot laïcité quand il est suivi d’un adjectif. Quand la laïcité est « ouverte », « positive », « plurielle », « rénovée»,  gare à l’attrape-couillons ! Mais la laïcité rock’n’roll, comme dirait Renaud[1. Dans son chef d’œuvre « Etudiant poil aux dents ! »], ah oui, ça je veux bien !

 

Affaire Mayol : Valls contre-attaque

Jean-Paul Lilienfeld

Le 26 octobre, à l’Hôtel de Ville de Paris et en présence du Premier ministre Manuel Valls, le Comité Laïcité République a décerné le 10e Prix de la laïcité à Samuel Mayol. Ce soutien bienvenu au directeur de l’IUT de Saint-Denis (qui, accessoirement, s’est fait casser la figure il y a quelques jours) n’est pas anodin : il intervenait deux jours avant la convocation par lettre recommandée envoyée par son supérieur hiérarchique, Jean-Loup Salzmann, président de l’Université Paris XIII (dont dépend l’IUT), en présence du DRH et du directeur général des services. Le protocole habituel pour une mise à pied.

Quand on sait à quel point le président de Paris XIII a du mal à prendre des mesures concernant les problèmes soulevés par le directeur de l’IUT de Saint-Denis, corroborés par une enquête officielle, on imagine que cette fois, il a de très sérieux motifs… Au moins aussi sérieux que lorsqu’il a poursuivi une première fois – sans succès – au disciplinaire une collaboratrice de Samuel Mayol, pour manquement au droit de réserve. Puis une seconde fois en ce moment-même. Cette collaboratrice avait eu le mauvais goût de recevoir des menaces, comme Samuel Mayol, et de voir la porte de son bureau taguée par des étoiles de David. Le président avait eu la délicatesse de fermer les yeux et de ne rien faire à ce moment-là. Mais une deuxième incartade ne pouvait que le faire sortir de sa réserve.

La réserve, c’est pourtant une seconde nature chez Monsieur Salzmann.  N’est-ce pas par souci de discrétion qu’il n’a jamais pris personnellement la moindre nouvelle de son directeur d’IUT après que celui-ci a été a deux reprises agressé par des inconnus qui n’ont pas essayé de le détrousser mais lui ont adressé des menaces de mort circonstanciées ?

Au milieu de toutes ces mauvaises nouvelles, une bonne, très bonne même : la présence du Premier ministre, Manuel Valls, à cette remise de prix. Présence courageuse si l’on en croit les rumeurs de pressions au sein même du gouvernement pour le dissuader de s’y rendre. D’après Mediapart, ce déplacement du Premier Ministre, non prévu à son agenda aurait eu lieu « au grand dam de l’Elysée ».

Discours brillant sur la laïcité, petite dédicace personnalisée à Samuel Mayol : Manuel Valls prend nettement position. À la différence de la ministre de l’Education qui s’est finalement décommandée. Le casting des récipiendaires n’était peut-être pas à son goût…

Toujours est-il que la convocation disciplinaire de Samuel Mayol par Salzmann le 28 octobre n’a finalement pas débouché sur la mise à pied que beaucoup craignaient – et que certains espéraient. Le président de Paris XIII ne s’est finalement pas présenté à la réunion qu’il avait lui-même convoquée, la rendant ainsi insignifiante.

Y’a pas à dire, un Premier ministre laïque, ça sert !

 

Mariage à la turque

Gil Mihaely

Jusqu’où iront les politiciens en quête de suffrages ? Dans toutes les démocraties modernes, on voit fleurir des promesses de campagne limite-limite qui confinent à l’achat de votes, mais après tout, cela se faisait déjà dans la Rome antique.  Heureusement, l’AKP, le parti au pouvoir en Turquie, a su innover en la matière.

Le 7 juin dernier, les Turcs se sont rendus aux urnes pour élire leur parlement, ne donnant qu’une majorité relative aux islamo-conservateurs sortants. Le président de la République, Erdogan, patron de fait de l’AKP, a donc décidé qu’il était urgent de faire revoter les Turcs, ce qui a été fait ce 1er novembre – à l’heure où nous mettons sous presse, nous ignorons donc le résultat du scrutin.

Ce que nous savons en revanche, c’est qu’à l’approche du jour fatidique, les sondages indiquaient que les intentions de votes n’avaient guère évolué par rapport aux résultats de juin : l’AKP restait en tête, mais loin de la majorité absolue.  Dans ces conditions, alors que chaque voix compte, Ahmet Davutoglu, Premier ministre et fidèle parmi les fidèles d’Erdogan, a trouvé un formidable argument de dernière ligne droite.

Dans un meeting de campagne organisé dans une bourgade rurale du sud de l’Anatolie, Davutoglu a proposé un deal très intéressant aux célibataires indécis de tout le pays : votez AKP et nous vous trouverons une épouse ou un époux. Respectueux des traditions, le Premier ministre a quand même précisé que ces célibataires devront d’abord demander l’aide de leurs parents pour trouver l’âme sœur et s’adresser au parti uniquement au cas d’échec.

On notera cependant que Davutoglu n’a pas épilogué sur les propositions concrètes de l’AKP au cas où ces couples n’arriveraient pas à faire d’enfants…

 

Biélorussie, une dictature apaisée ?

Marc Cohen

Dans l’indifférence générale qui sied à ses prises de parole, le secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, Harlem Désir, a annoncé le 12 octobre que l’Union européenne avait décidé de suspendre ses sanctions contre la Biélorussie, au lendemain de la victoire « dans un climat apaisé » du président sortant Alexandre Loukachenko, réélu pour un cinquième mandat d’affilée avec 83,49 % des voix.

Pour une fois, on a eu tort de ne prêter attention ni à Harlem, ni à ses collègues eurocrates. Car il est piquant de constater que ce que l’Union appelle « un climat apaisé » a été perçu très différemment par les 400 observateurs officiels dépêchés sur place par l’OSCE (Organisation pour la coopération et la sécurité en Europe) pour surveiller le scrutin.

Le responsable de la délégation de l’OSCE à Minsk a été on ne peut plus clair sur les « importants  problèmes » qui ont entaché la présidentielle, même si quelques progrès ont été constatés. « J’ai été particulièrement déçu par les manquements constatés pendant le dépouillement. Il n’est pas acceptable de maintenir les observateurs loin du lieu de décompte des votes », a-t-il notamment expliqué avant de critiquer vivement le manque de transparence des listes électorales, l’utilisation des médias d’Etat et des fonds publics par le président sortant sans parler des mille misères faites aux partis d’opposition.

Alors pourquoi cette euroblague du « climat apaisé » en Biélorussie ? Deux hypothèses sérieuses sont en pistes, elles ne sont pas incompatibles.

La gentille : la levée des sanctions est le pourboire versé par l’UE à Loukachenko pour son rôle important dans la signature en février dernier des accords de Minsk entre l’Ukraine et la Russie.

La cynique : plusieurs multinationales européennes ont commencé à s’implanter via des sociétés-écrans en Biélorussie pour contourner en loucedé, via Minsk, les sanctions européennes contre la Russie, dont les échanges commerciaux avec la Biélorussie ont curieusement explosé ces derniers mois. Ces entreprises futées pourront désormais développer leur business au grand jour. Il n’est pas totalement exclu que leurs lobbyistes aient pesé un certain poids dans la suspension des sanctions par Bruxelles.

 

Gare à la gorille !

Daoud Boughezala

« Pour sa visite officielle de trente heures à Athènes, François Hollande sera suivi de près par Evridiki Soulioti. Plutôt très jolie, grande, blonde et parlant français, cette policière de formation spécialisée dans la protection des personnalités » a été choisie par Alexis Tsipras « pour « protéger » » le président français et le remercier de son amitié, lisait-on le 19 octobre dans Le Figaro.

Si vous n’éprouvez pas l’envie irrésistible de clouer au pilori l’auteur de cette de cet entrefilet nauséabond, c’est que votre féminisme olfactif est défaillant, faudra voir à me soigner ça ! Heureusement, de bons citoyens veillent : dès potron-minet, la publication de ces quelques lignes dans le Fig a déclenché un feu grégeois sur Twitter. Cependant que 20 Minutes dénonce une brève « tout ce qu’il y a de plus sexiste et presque venue d’un autre temps », Cécile Duflot décrète lapidairement : « Bornes du sexisme crapoteux franchies », non sans épingler au passage Michel Grossiord, responsable de la rubrique Echos du Figaro. Dans la foulée, sur les ondes d’Europe 1, l’inévitable Jean-Michel Aphatie prononce son sermon du midi : « La misogynie d’Alexis Tsipras mérite d’être soulignée et aussi celle du rédacteur du Figaro qui reprend tout cela sans sourciller. »

Puisqu’il faut désormais tourner sa plume sept fois avant d’écrire, je retiens la leçon et m’excuse par avance auprès de tous les gentils progressistes que le ton parfois sardonique de cette brève aura choqués. N’empêche, j’ai vu toutes les photos disponibles d’Evridiki, et personne ne m’empêchera de penser qu’elle est rudement bien roulée.[/access]

Ce que je dois à André Glucksmann

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Je l’ai rencontré pour la première fois en 1956, au moment de la création de l’Union des étudiants communistes, au sein de laquelle il défendait une position dissidente, au nom du cercle des prépas communistes du lycée Henri IV. Il voulait, chose incompréhensible pour moi, que cette organisation communiste soit indépendante, qu’elle ne s’aligne pas nécessairement et par principe sur les positions du parti. Il défendait carrément « le droit à l’erreur » pour la jeunesse !

Comme j’étais à l’époque un vrai stalinien et fier de l’être, je ne l’ai absolument pas suivi. Mais enfin, c’était la première fois que j’entendais une pensée dissidente s’exprimer à voix haute, intelligible et passionnée, à l’intérieur du mouvement communiste.

C’est une expérience qui a peut-être laissé des traces en moi quelques années plus tard, quand le bureau national de l’Union des étudiants communistes dont je faisais partie vira du stalinisme à l’anti-stalinisme, sous l’influence du parti communiste italien et d’autres voix venues elles aussi de l’intérieur du mouvement communiste.

À cette époque, rien de ce qui venait de l’extérieur, et donc de l’ennemi, ne pouvait nous atteindre et nous faire vaciller.

André Glucksmann, lui, n’avait pas besoin que d’autres lèvent pour lui la chape de plomb de  l’appartenance à la famille communiste. Il s’autorisait à penser par lui-même et à exprimer les vérités que d’autres refoulaient de toutes leurs forces pour ne pas se mettre en difficulté avec eux-mêmes.

Cette liberté d’esprit et cette passion de la liberté ne le protégeaient pas de l’erreur, puisqu’il participa passionnément, après mai 68, à la folle aventure du maoïsme à la française. Folie totalitaire contre laquelle il se retourna l’un des premiers. Il a été, pour moi et pour d’autres, le premier de ma génération à oser faire remonter sa critique radicale jusqu’au communisme même.

La levée de ce tabou fut un événement d’une importance capitale pour ceux que le communisme avait fascinés et captivés, en particulier parce qu’ils croyaient que le communisme était l’opposé absolu du nazisme. Grâce à ses livres La Cuisinière et le mangeur d’hommes, réflexions sur l’État, le marxisme et les camps de concentration, et Les maîtres penseurs, il devenait possible de nous engager dans les combats présents en ennemis de tous les totalitarismes.

Ce billet est plus qu’un témoignage d’amitié personnelle : il est une reconnaissance de dette.

Les maîtres penseurs

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Régionales: Qu’est-ce que le Front républicain?

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front republicain ps fn regionales

À l’approche des élections régionales, le Parti socialiste et Les Républicains butent sur la stratégie à adopter en cas de triangulaire favorable au Front national. Certains, en particulier à gauche, brandissent ostensiblement le « Front républicain », ce qui revient à dénoncer implicitement le caractère non-républicain de l’adversaire. Or, il ne suffit pas de se proclamer « républicain » pour être républicain. L’histoire montre que les étiquettes que l’on se choisit ne reflètent que rarement la réalité. Par exemple, la République populaire démocratique de Corée (Corée du Nord) n’est pas plus démocratique que ne le fut la République démocratique d’Allemagne (Allemagne de l’Est). De la même manière, un héritage ne peut constituer un label républicain. En 1983, la conversion complète du Parti socialiste au libéralisme prouve qu’en politique les héritages ne dépassent pas toujours le stade du symbolique. Si cela est vrai pour un héritage récent, il l’est encore plus pour un héritage lointain. Il serait en effet idiot de prétendre que la gauche est colonialiste sous prétexte que de nombreux hommes politiques de gauche furent colonialistes au XIXe siècle ou que la droite est antisémite sous prétexte que des hommes de droite furent antidreyfusards. Si l’on peut épargner ces raccourcis absurdes à ces partis, on doit également se garder de leur délivrer un blanc-seing républicain par la seule force de l’héritage.

Restent alors les faits pour juger de l’engagement républicain. Or, les faits ne plaident pas beaucoup en faveur des partisans du Front républicain. En effet, la République n’est pas qu’un concept flou et ne se réduit pas à la dialectique république-monarchie. C’est pour cela que la République française se distingue fondamentalement de la République populaire de Chine ou de la République islamique d’Iran. Les républiques sont le fruit d’une histoire et de luttes et chacune dispose de ses principes fondamentaux. Le respect ou non de ces principes peut faire l’objet d’un examen attentif. En l’occurrence, la souveraineté nationale et la laïcité, deux principes au sommet du Panthéon républicain français, se prêtent parfaitement à cette analyse.

En 1789, le peuple français constitué en corps devient la nation et revendique l’exercice de la souveraineté nationale. Il constitue à cette occasion une « assemblée nationale » chargée de rédiger une constitution pour la France. La souveraineté appartient dès lors à la nation et ses représentants en sont seulement les dépositaires, la souveraineté étant un droit inaliénable. Toutes les Républiques françaises conserveront ce principe hérité de la Révolution française. Or, les transferts successifs de souveraineté à l’Union européenne, sous l’impulsion des deux grands partis de gauche et de droite, s’opposent à ce principe. On peut le déplorer mais la République (française) sans la souveraineté n’est plus la République. L’Histoire semble donner raison à Marc Bloch qui écrivait en 1943 : « Ceux qui veulent à tout prix donner au peuple un maître accepteront bientôt de prendre ce maître à l’étranger. Pas de liberté du peuple sans souveraineté du peuple, c’est-à-dire sans République. » La Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 ne dit pas autre chose : « Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. » La perte de souveraineté est non seulement incompatible avec la République mais elle constitue une violation des droits de l’homme.

Il est classique de justifier l’abandon de souveraineté au motif que la France serait trop petite pour affronter seule la concurrence internationale dans le cadre de la mondialisation. Outre le fait qu’une telle affirmation ne constitue pas une démonstration, elle entre de plus en contradiction avec le discours dominant vantant les bienfaits de la décentralisation et de l’échelon local. Dans de nombreux rapports commandés par les gouvernements successifs, l’échelon local est présenté comme le niveau le plus efficace pour s’adapter à la mondialisation. Pour n’en citer qu’un, un rapport intitulé « Mutations socioéconomiques et territoires », commandé par Jean-Marc Ayrault en 2013 et remis au gouvernement en 2014, estime que « l’espace local compte de plus en plus dans l’économie mondialisée ». L’Union européenne elle-même promeut les régions à travers des institutions comme le Comité des régions, des politiques de coopération interrégionale comme le programme Interreg ou encore un principe de subsidiarité revisité qui fait de l’Etat un échelon parmi d’autres[1. Depuis le Traité de Lisbonne, le principe de subsidiarité accole systématiquement auprès du terme « Etats  membres » la notion d’ « échelon local et régional », de sorte que l’Etat ne devient qu’un échelon parmi d’autres.]. Bref, pour le Parti socialiste et Les Républicains, plus un territoire est petit, plus il est capable de s’adapter rapidement et efficacement aux exigences de la concurrence internationale, l’Union européenne n’étant qu’une instance de neutralisation des Etats pour mieux réguler les relations entre ces petites entités. C’est une position défendable, à laquelle adhèrent le Parti socialiste et Les Républicains, mais ce n’est pas une position républicaine.

La laïcité est l’autre grand principe permettant de mesurer l’engagement républicain d’un parti. Or, l’attitude timorée du parti Les Républicains et a fortiori du Parti socialiste face à l’islamisme révèle fondamentalement les limites de leur engagement. Pour les républicains du XIXe siècle, la religion ne devait pas concurrencer le pouvoir politique. Devenue « laïcité » sous la IIIe République, ce principe était considéré comme vital et sa disparition pouvait conduire à la mort de la jeune République. Or, de nos jours, les remises en cause de la laïcité sont nombreuses, souvent sous le regard indifférent des élus. Dans les « territoires perdus » de la République les professeurs ne peuvent plus enseigner la science (théorie de l’évolution) ou l’histoire (génocide juif), des femmes sont obligées de se soumettre à un code vestimentaire imposé par des hommes au nom d’une religion et des communauté qui se sentent menacées par l’islamisme quittent les écoles publiques. Parfois, ces atteintes à la laïcité se font avec la complicité des élus : construction de mosquées avec des subventions publiques, multiplication de « carrés musulmans » dans les cimetières en violation de la loi, etc. Si à court terme ces concessions peuvent donner l’illusion de l’égalité, à long terme seule la laïcité permet une égalité réelle (égalité homme-femme, égalité entre communautés en s’opposant aux velléités hégémoniques d’une religion sur une autre). La laïcité n’est pas simplement une formule incantatoire, elle est la condition pour que l’égalité soit effective au quotidien. Les concessions des élus pour capter l’électorat musulman dans une démarche clientéliste menacent non seulement les principes républicains (laïcité et égalité) mais elles entrent en contradiction complète avec l’esprit républicain qui place l’intérêt général au-dessus de l’intérêt des partis et des communautés. Le Parti socialiste et Les Républicains ont beau jeu de brandir la « République » mais ces dérives antirépublicaines se sont opérées sous leurs gouvernements.

Qu’est-ce donc que le « Front républicain » ? Une rhétorique, et rien de plus, qui permet de tuer le débat et l’expression des idées. Dans la France des années 60, un débatteur en difficulté et à court d’arguments, souvent de gauche, pouvait toujours s’en sortir en qualifiant son adversaire de « fasciste ». Le « fasciste » ainsi nommé était immédiatement ostracisé. Mais l’Histoire a montré que le dénonciateur compulsif du « fasciste » était en général le plus fasciste de tous. Le « Front républicain » procède de la même logique. Il revient à dénoncer le caractère non républicain de l’adverse et à lui coller l’étiquette de l’infamie pour empêcher le débat. L’Histoire retiendra sans doute que ce front n’était pas plus républicain que ceux qu’il prétendait combattre.

*Photo: Sipa. AP21222050_000017.

La haine au nom de l’amour

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Alain Finikielkraut chasseurs de sorcières

Daniel Lindenberg a inauguré le nouveau siècle par la publication en 2002, dans la collection « La République des idées » que dirige Pierre Rosanvallon, de son livre Le rappel à l’ordre. Depuis cette date, mon nom figure sur toutes les listes noires des « néo-réacs ». Je me croyais donc blindé et – ce qui est excessif étant, comme chacun sait, insignifiant – hors d’atteinte. Les dénonciations pleuvent, la caravane passe, me disais-je en me félicitant de ma force d’âme. C’est fini. La caravane ne passe plus. Je suis atterré et très affecté par les attaques féroces de ces dernières semaines.[access capability= »lire_inedits »] Me voici, après la parution de La seule exactitude, doté d’« intentions putrides » et d’une pensée « nauséabonde ». Avec mon « hystérie de croisé en préretraite », je suis également accusé d’exploiter sans vergogne un « filon publicitaire », d’être un allié objectif du Front national et de n’avoir d’autre existence intellectuelle que celle que m’accordent généreusement les médias. Toute différence, en outre, est abolie entre Zemmour, Onfray, Debray, Nadine Morano et moi, par ceux-là mêmes qui ne manquent pas une occasion de dénoncer l’odieuse pratique de l’amalgame. Il n’y a plus de débat intellectuel en France. Le débat, c’est la confrontation des points de vue, l’échange parfois musclé des arguments. Ce qui en tient lieu désormais, c’est l’invective, l’anathème, la chasse à l’homme.

Que se passe-t-il ? Comment expliquer cette flambée de haine ? Par l’amour. Quand on a épousé la cause des opprimés, des démunis, des damnés de la terre, quand on a pris le parti des plus faibles, quand on défend les valeurs d’égalité et de fraternité, on ne rencontre pas d’interlocuteurs ni même d’antagonistes, mais partout et toujours des scélérats. La seule contradiction à laquelle on ait affaire, c’est la déferlante du mal ; la seule adversité, c’est le scandale de l’iniquité ; le seul vis-à-vis, ce sont les vents et marées des passions basses.

Dans son livre culte, Aden Arabie, Paul Nizan écrivait déjà : « Il n’existe plus que deux espèces humaines qui n’ont que la haine pour lien : celle qui écrase, et celle qui ne consent pas à être écrasée. » Et dans Les chiens de garde, livre récemment réédité aux éditions Agone, Nizan ne voyait à l’œuvre que deux partis : le parti de l’homme et le parti de la bourgeoisie. Mais Nizan était communiste. Et il se plaçait dans la perspective de la Révolution. Or la haine aujourd’hui n’est plus limitée à la radicalité. Elle n’est plus le signe distinctif des extrémistes. Elle a cessé d’être l’apanage d’Alain Badiou, d’Emmanuel Todd ou d’Edwy Plenel. Elle déborde l’université, toujours prompte à la surchauffe et à l’irresponsabilité politique, elle mobilise – d’Anne Roumanoff à Stéphane Guillon – tous les professionnels du rire et, gagnant le progressisme mainstream, elle s’étale dans les pages de L’Obs, du Monde et de Libération.

Pourquoi ? Quelle mouche a piqué la presse démocratique, et conduit, par exemple, l’ancien quotidien de référence à tourner brutalement le dos au devoir d’impartialité ? La mouche de la pseudo-mémoire. Les destructeurs actuels de la conversation civique ne militent pas pour le renversement du capitalisme, ils combattent résolument le nouvel avatar de la Bête immonde. Dans la vision binaire de la nouvelle gauche divine, l’exclu remplace l’exploité, le Musulman est, après le Juif, la nouvelle figure de l’Autre.

Mais il y a un problème. Sous prétexte de solidarité avec le peuple palestinien, il règne, parmi les titulaires de l’altérité, dans les territoires perdus de la République, un antisémitisme de plus en plus explicite et de plus en plus virulent. Et nombre de ceux que l’on soutient au nom des principes républicains manifestent sans détour leur aversion pour la laïcité, la liberté de l’esprit, l’égalité des hommes et des femmes. Parce que la réalité leur échappe, parce qu’ils sont trahis par les faits, les antifascistes deviennent furieux. Et plutôt que de chercher à penser la spécificité de la situation présente, ils redoublent de haine à l’égard des porteurs de mauvaises nouvelles idéologiques. Pour le dire d’un mot : L’Obs et ses frères d’arme fusillent maintenant les observateurs.

Le réel ne donnant aucun signe de vouloir rentrer au bercail, le jeu de massacre va continuer.[/access]

Du FN et de la peine de mort

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fn peine mort

« Rétablissement de la peine de mort ou instauration de la réclusion criminelle à perpétuité réelle », dit le programme du FN. Et de préciser : « L’alternative entre ces deux possibilités pour renforcer notre arsenal pénal sera proposée aux Français par référendum. La réclusion à perpétuité aurait un caractère définitif et irréversible, le criminel se trouverait sans possibilité de sortir un jour de prison. »
Soyons clair : je ne voterai jamais pour un parti qui inscrit le rétablissement de la peine de mort dans son programme. Aucun souci moral dans ce principe — mes relations avec le Camp du Bien sont lointaines, et la transposition dans la morale laïque du « Tu ne tueras point » biblique n’entretient avec la pure idéologie des Lumières que des rapports médiats. Non : mon souci premier est un souci d’efficacité — je ne vois pas d’autre raison à toute discussion juridique.
Au tournant des années 2000, je travaillais sur le marquis de Sade (il en sortit un livre que les sites d’occasion vous proposent pour pas cher, je vous laisse juges de la décision à prendre, d’autant que le récent bouquin d’Onfray sur le Divin Marquis n’est pas ce que sa plume a produit de plus intelligent). Que dit le promoteur — paraît-il — de la cruauté comme l’un des beaux-arts (et non du sadisme, qui fut inventé par Krafft-Ebing vers 1900 dans sa Psychopathia sexualis) de la peine de mort ? « Il n’y a point de plus mauvais calcul que celui de faire mourir un homme pour en avoir tué un autre, puisqu’il résulte évidemment de ce procédé qu’au lieu d’un homme de moins, en voilà tout d’un coup deux, et qu’il n’y a que des bourreaux ou des imbéciles auxquels une telle arithmétique puisse être familière ». Il fallait être sérieusement gonflé pour s’opposer à la peine de mort en pleine révolution, même si Robespierre, à l’origine au moins, était sur les mêmes positions. Le seigneur de Lacoste paya cette originalité de sa liberté, et ne dut la vie sauve qu’aux embarras administratifs de la Terreur.
Quant au Code pénal revisité par Sade, le lecteur curieux en trouvera l’essentiel dans la seconde partie de la lettre XXXV d’Aline et Valcour. Comme Beccaria, le premier à s’être opposé au XVIIIème siècle à la peine capitale, Sade veut un système pénal qui ne cherche pas à punir, mais à amender le coupable.
Et de la guillotine, ô fidèles lecteurs, on ne ressort pas réparé.
Pire : la peine de mort abîme aussi ceux qui y assistent — de près ou de loin. William Thackeray est un jour allé voir pendre un homme. Et le récit qu’il en a tiré, remarquable en tous points, est limpide : la joie des spectateurs n’a rien à voir avec une régénération morale, comme on disait volontiers à l’époque. En instituant le meurtre légal, la peine de mort ouvre la porte au meurtre illégal. La force de l’exemple, n’est-ce pas…
Sans compter que le coût d’une condamnation à mort, si je prends l’exemple de Etats-Unis, est proprement exorbitant. À moins que le FN n’envisage la décapitation au sabre ? Mais alors, qu’est-ce qui le distingue des barbares qui sévissent dans ces pays qui lui servent par ailleurs de repoussoir ? Aucune envie que la France prenne modèle sur l’Arabie saoudite — même si le recrutement de bourreaux ne poserait, sans doute, aucun problème…
Un cran plus loin : une perpétuité réelle ferait des hommes condamnés à ce genre de peine des fauves que les gardiens auraient bien du mal à mater : sans espoir, même lointain, qu’est-ce que le condamné a à perdre ?
Quant à un référendum sur la question… C’est tout à la gloire de Mitterrand et de Badinter d’avoir fait voter l’abolition, en septembre 1981, par l’Assemblée — et Chirac, parmi d’autres, a voté avec la gauche, ce qui lui vaudra à jamais mon respect inoxydable. À leur gloire aussi d’avoir refusé un référendum : il est des moments où il faut faire passer les Lumières par-dessus la tête de la démocratie.

Voilà — je ne cherche pas à faire du lyrisme, comme Hugo dans la préface au Dernier jour d’un condamné. La peine de mort ne résout rien — elle aggrave les choses. Qu’un parti qui n’est pas dirigé par des imbéciles — comme dirait Sade — maintienne, pour garder le noyau dur des jusqu’auboutistes de l’extrême-droite, le rétablissement de ce crime inutile dans son arsenal de propositions me paraît un peu méprisable. Je sais bien qu’on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Mais il y a tant de bonnes raisons de ne voter ni pour le PS ni pour la droite classique que franchement, on n’a pas besoin d’agiter un chiffon rouge de sang pour attirer à soi les votes de la France périphérique.

*Photo: wikicommons.

Erdogan, champion de l’Anatolie réelle

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erdogan turquie anatolie

On le disait moribond, inaccessible aux réalités, claquemuré dans son palais présidentiel aux allures de forteresse ottomane. Pourtant, Tayyip Erdogan a remporté le 1er novembre 2015 une victoire éclatante.

L’AKP bondit de 9 points par rapport au dernier scrutin (40 à 49%) et retrouve la majorité absolue. Loin derrière, arrivent le Parti Républicain du Peuple (CHP)  à 25%, le Parti d’Action Nationaliste (MHP) à 11% et le Parti du Peuple Démocratique (HDP) à 10%.

Trois raisons expliquent ce triomphe. Tout d’abord, Erdogan a pris un peu de champ par rapport aux dernières élections, ce qui a rassuré momentanément les plus hostiles à l’ hypertrophie présidentielle.

Par ailleurs, l’homme de la rue garde un souvenir détestable des années 90 et de son cortège de scandales sur fond d’instabilité chronique (aucun ministère de coalition n’a tenu plus d’un an et demi). Cinq mois après la dernière consultation, l’exacerbation des tensions ethniques et les incertitudes  économiques ont eu raison de la patience des électeurs. Beaucoup de ceux qui avaient au mois de juin déserté l’AKP ont de nouveau plébiscité le parti islamo-conservateur, gage de stabilité.

Surtout, Erdogan a joué à fond la carte des blocs. Geste fondateur du politique, le Président turc désigne l’ennemi. C’est « eux ou nous » :  d’un côté les gauchistes, les laïcards, les kurdistes, de l’autre les adeptes de la tradition, les patriotes, les dévots. Qu’il soit assimilé à l’étranger menaçant l’intégrité territoriale du pays ou à des factions coupables de saper l’Etat de l’intérieur, l’ennemi épouse la figure d’une altérité radicale qu’il est nécessaire d’extirper du corps national.

À rebours d’une humanité hors-sol, Erdogan oppose le respect aux anciens, le sens de l’effort, l’attachement à la terre. Trois dates scandent ses discours: 2023, centenaire de la République et ultime clou au cercueil kémaliste, 2053, six-centième anniversaire de la prise de Constantinople, 2071, millénaire de l’arrivée des Turcs en Anatolie.

Erdogan a parfaitement saisi qu’à travers la démocratie, c’était aussi la pratique religieuse dominante, l’islam qui s’exprimait. Que loin d’être une affaire privée, la religion témoignait d’une vision du monde, d’une morale qui ne demandait qu’à influer sur l’existence du plus grand nombre.

Sous sa bannière, l’AKP rassemble la majorité turco-sunnite tout en jetant des ponts en direction des Kurdes  sensibles à la fraternité islamique.

Les trois nuances de droite (nationaliste, conservatrice, islamiste) convergent. Transfigurées dans les urnes, majorité silencieuse,  majorité morale et  majorité sunnite ont ciselé la nouvelle majorité électorale. Sonnée, l’opposition est victime d’une double impasse: soit elle n’a jamais exercé le pouvoir, soit son exercice l’a démonétisé. Tout l’inverse de l’AKP qui en une décennie a triplé la richesse nationale et a hissé la Turquie au 17ème rang des puissances émergentes. Le recul de l’opposition est général. Le vote utile a siphonné l’ assise électorale du MHP voisine de celle l’AKP.  Dans une situation impossible, le HDP s’est trouvé coincé entre le pilon de l’Etat répressif et l’enclume du PKK avec lequel il avait pris quelques distances.  De confus, le discours est devenu schizophrénique. D’une part, le parti kurde reconnaît à l’Etat le droit de se défendre, de l’autre il refuse de condamner les violences terroristes. La création de zones autonomes kurdes a ajouté au chaos. Habilement, Erdogan a repoussé le HDP dans les cordes du PKK qui l’a englouti. Effrayés, les Kurdes dévots ont regagné le giron islamiste. Quant à la gauche kémaliste, éternelle opposante, elle peine une fois de plus à sortir des maximes éculées, datées de l’Entre-deux-guerre.

Désormais se pose la question de la Constitution. Pierre angulaire de la nouvelle Turquie, sa révision est en suspens. Persuadé d’assumer au nom de la volonté nationale, Milli Irade, la volonté générale, le Président turc constate qu’il lui manque les attributs de sa fonction. De son point de vue, le parlementarisme dépouille de son destin la nation sunnite qui est le peuple souverain. Surtout, il est convaincu que dans des circonstances d’exception, la démocratie et la majorité morale doivent être défendues par tous les moyens.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage: AP21815755_000061.

Baby-Loup sous la neige

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Paula Larrain Danemark voile

Dans une autre vie, je serai Pascale Clark. Oui, j’aimerais bien moi aussi avoir le verbe haut, l’émotion de circonstance et des certitudes en béton armé. Mais surtout pouvoir jouir avec le pouvoir, sans rien perdre des intonations, des indignations et courages auto-proclamés de l’éternelle opposante.

Car moi aussi, voyez-vous, j’aimerais ne pas savoir, et en faire profession. Ne pas comprendre ce qui nous arrive, ce qui nous est tombé dessus, et vouer aux enfers tous ceux qui tenteraient de m’avertir.

J’aimerais par exemple ne pas savoir qu’un certain Ebrahim Said a envoyé la semaine dernière au weekendavisen.dk (l’équivalent danois du JDD), un billet dans lequel il expliquait que si certaines femmes se faisaient violer, c’était de leur faute, et qu’elles devaient leur malheur à une tenue provocante. Si elles avaient porté le hijab, rien ne leur serait arrivé. Viol ou voile, les danoises étaient invitées à choisir. On sait depuis longtemps que de nombreux conseils ont le goût de l’intimidation et de la menace. Les Danoises ne s’y sont pas trompées qui, dans un bel élan, ont troqué ce week-end la perceuse contre le clavier pour répondre à leur indélicat-mais-malgré-tout-concitoyen. Sur Internet, ce fut en effet un beau tollé, et depuis l’article a disparu des pages du weekendavisen.dk (on peut en revanche trouver l’excellente réponse du Dr Day Poulsen dans les pages opinions du Berlingske).

Oh, j’avais déjà entendu cela, le coup du « elles l’ont bien cherché », et pas seulement du côté des cités d’aujourd’hui – dans la Picardie de mon enfance, ça se murmurait entre hommes, dans un nuage de Gitanes, au Café du commerce, là où, gamin, j’allais m’acheter, avec la monnaie du pain, un paquet de chewing-gums. A l’époque, toutefois, cela restait un propos vaguement honteux, et personne ne l’aurait publié. Le vent des idées n’allait pas dans ce sens.

Cette Picardie de mon enfance, je l’ai justement retrouvée sur une photo prise pourtant très loin de là, à Brondby strand, au sud de Copenhague. Cette photo illustre en pages intérieures le livre de Paula Larrain, I morgen skal vi hjem (« Demain, on rentre à la maison », édité il y a quelques années aux éditions Lindhardt og Ringhof), livre dans lequel l’ex-présentatrice du JT danois racontait son parcours de fille d’exilés chiliens ayant réussi dans la société qui donna asile à ses parents. Sur cette photo, on voit la mère de Paula Larrain entourée de ses deux petites filles. Elles vont, dans un joyeux désordre, vers leur tout nouveau chez-elles, un immeuble érigé au milieu d’herbes folles et dont la façade est encore de béton nu.

C’est gris et vert, comme une ZUP de Picardie fraîchement bâtie en lisière de la ville. C’était ailleurs, et pourtant à mes yeux si familier.

Sur la photo, la mère de Paula Larrain porte les mêmes pantalons pattes-d’eph’ que portait ma propre mère. Fuchsia. Avec en haut, un boléro à fleurs noué juste assez haut pour qu’apparaisse un tout petit peu de peau – assez pour qu’Ebrahim Said se sentisse autorisé à l’importuner ? En tout cas, la photo est belle comme ces années : 1974-75.

Mais il faut revenir un tout petit peu sur l’histoire de Paula Larrain pour saisir à quel point cette photo raconte une époque – et par contraste, la nôtre.

Le père de la journaliste était militaire. Ayant refusé de participer au putsch de septembre 1973 contre Allende, il était soupçonné d’être non seulement un partisan du régime précédent, mais aussi un traître au sein de l’armée. Le chargé d’affaires danois en poste à Santiago l’exfiltra à temps vers Copenhague, lui évitant une probable disparition (comme cela avait été le cas pour d’autres officiers non-putschistes).

Quand elle arrive au Danemark, la mère de Paula Larrain est donc une épouse d’officier, une femme au foyer qui avait suivi son mari de caserne en caserne, noué probablement la cravate de son époux après lui avoir servi le café, n’avait jamais travaillé, et portait jupe sage et col sobre. Elle élevait ses deux petites filles, lorsque survint la catastrophe et l’exil.

Dans son livre, Paula Larrain évoque, avec des mots tendres et justes, le choc culturel ressenti par sa mère qui, découvre, par exemple, les féministes danoises brandissant leurs soutiens-gorge lors de manifestations monstres.

Ce qui justement frappe dans cette photo de Brondby strand, prise seulement quelques mois après l’arrivée des Larrain en Scandinavie, c’est que la mère de Paula a déjà troqué ses jupes « très comme il faut », pour une tenue « dans le vent », comme on disait alors. En quelques semaines, elle s’est adaptée. Elle a pris cette liberté nouvelle comme une chance, une occasion de se découvrir autre, et de se découvrir tout court, voire très court.

Dans les années 70, le fracas du monde pouvait bien exposer des familles aux douleurs de l’exil. En adoptant les codes du pays d’accueil, chacun pouvait également s’emparer de cette belle liberté qui régnait en Europe. Si l’immigration était une chance, elle l’était d’abord pour les immigrés eux-mêmes.

Il se dit aujourd’hui que tous ceux qui s’opposent aux exigences de l’islam militant ne formeraient qu’une voix unique, celle d’un « rappel à l’ordre », pour reprendre l’expression de Daniel Lindenberg.

Si j’en juge par les réactions si nombreuses qu’a provoqué Ebrahim Said au Danemark, il s’agirait plutôt d’un rappel au désordre. D’une revendication renouvelée de ce droit si chèrement et si follement acquis de disposer de son corps. D’un refus d’obtempérer face à la menace mâle. Et si rappel à l’ordre il y a, il nous vient des barbus, de leurs fatwas et de leurs conseils prodigués, c’est là le paradoxe, au nom de la sacro-sainte ytringsfrihed, la liberté d’expression danoise.

Déjà prise en étau par ses deux grands voisins, l’Allemagne et la Suède, la petite nation danoise qui paya si cher, en 1815 et 1864, sa passion française, n’entend pas, en plus, se faire dicter sa conduite vestimentaire et morale par des nouveaux-venus dont Paula Larrain, elle-même fille d’étrangers, rappela lors d’une campagne électorale en faveur des Konservative qu’ils avaient envers leur pays d’accueil une dette et quelques devoirs. J’ajouterai : celui de respecter le droit de nos mères, en France ou au Danemark, à porter les intemporels boléros à fleurs et pantalons pattes d’eph’ – si elles le veulent, quand elles le veulent.

Je disais en introduction ma mélancolie de ne pas être Pascale Clark. J’avais tort. Dans une autre vie, je serai plutôt Paula Larrain.

Et même, en termes très 7-janvier-15, je peux déjà l’affirmer : « Je suis Paula. »

PS : Pour ceux qui comprennent le danois ou le castillan (ou veulent voir le visage de Paula Larrain), ce court interview disponible sur YouTube, en danois, ou en espagnol.

*Photo: wikicommons.

Exercices d’humiliation chez Ruquier

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Sans Fabrice Luchini, Laurent Ruquier n’aurait jamais entendu parler de Roland Barthes. Il en convient. Peut-être l’a-t-il croisé dans un sauna, mais il était si timide. Laurent Binet, auteur de La septième fonction du langage, était atterré. Il n’était pas au bout de ses peines : Yann Moix décréta que son roman était poujadiste et nauséabond. Ces émissions du samedi soir ne sont pas faites pour regonfler notre ego. Mais ce 7 novembre 2015 restera dans les annales pour les exercices d’humiliation.

Une dame d’un certain âge, un peu corpulente, Valérie Mairesse, nous expliqua qu’elle parlait face à un mur au théâtre La Bruyère pour faire comprendre aux femmes brimées par leur mari et lassées par la conjugalité qu’elles doivent partir sans tarder pour la Grèce, faute de quoi un cancer s’abattra sur elles. D’ailleurs, il a emporté sa sœur qui n’avait que cinquante-huit ans. Et c’est pourquoi elle a voulu délivrer ce message. Léa Salamé lui a fait observer qu’il était un peu daté et qu’aujourd’hui c’étaient plutôt les filles qui plaquaient les mecs. Quant à Yann Moix, non sans perfidie, il a vivement conseillé ce spectacle. Ainsi au moins, il ne serait pas le seul à y avoir été.

Puis vint le tour de Benjamin Castaldi qui a connu bien des déboires ces dernières années et qui tenait à rectifier tous les mensonges qui avaient circulé à son sujet. J’ai cru comprendre qu’il avait été ruiné, mais que tout le monde s’en foutait. N’est pas Oscar Wilde qui veut. Quant à Bruno Gaccio, qui est favorable à une plus juste répartition des richesses (qui ne l’est pas ?), Laurent Ruquier oublia de lui donner la parole.

S’avança alors avec la majesté du Grand Invité, un ministre socialiste, un certain Patrick Kanner, militant depuis ses dix-sept ans et le sourire ravi de l’homme qui a enfin atteint son niveau d’incompétence. Il a maintenant cinquante-huit ans, se teint les cheveux comme François Hollande et parvient à être encore plus ennuyeux que son Maître. L’apparatchik dans toute sa splendeur. Comme il n’avait rien à dire, personne ne lui posa de questions. Plutôt que de se laisser humilier, il fut humble. Reconnaissant l’amateurisme et les gaffes du gouvernement auquel il appartient, mais fidèle à ses engagements de jeunesse. Un homme de bonne volonté auquel un séjour prolongé en Grèce en compagnie de Valérie Mairesse ferait le plus grand bien.

Ces hommes qui ont l’air débonnaire de chefs de rayon dans des grands magasins portent sur leur visage le masque de la servitude et des illusions enfuies…

Helmut Schmidt: l’art allemand de durer en politique

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helmut schmidt allemagne spd

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Le grand âge et l’évolution des mœurs avaient fait de lui un rebelle. Un résistant sans concession à l’exclusion du tabac des lieux publics, un zadiste de la clope : les nombreux entretiens télévisés qu’il accorda jusqu’à la veille de sa mort s’achevaient dans un nuage de fumée, avec un intervieweur au bord de l’asphyxie. Lorsque la Commission européenne menaça, en 2014, d’interdire la vente des cigarettes mentholées, supposées attirer à la dépendance nicotinique les femmes et les jeunes, il fit illico l’acquisition de deux cents cartouches de sa marque préférée, estimant que cette quantité devrait suffire à nourrir son vice jusqu’à sa mort. Il a eu, comme souvent, raison.

En France, la figure d’Helmut Schmidt est toujours couplée avec celle de Valéry Giscard d’Estaing, le partenaire français que les aléas de la démocratie lui avaient malicieusement octroyé lors de son accession à la chancellerie de la RFA en 1974. Un bonheur pour les journalistes et commentateurs sur les deux rives du Rhin : quelle meilleure illustration de la solidité de l’amitié franco-allemande que la cohabitation harmonieuse de ces deux hommes politiques que tout aurait du séparer ?  On ne cessait de s’émerveiller de voir l’austère et ascétique petit-bourgeois social-démocrate de Hambourg copiner comme cochon avec un conservateur français caricatural dans ses postures aristocratiques. La mise en scène de leur complicité, alliant la convergence politique et l’amitié personnelle, était un spectacle toujours étonnant, émaillé de répliques cultes, comme celle attribuée à Anne-Aymone Giscard d’Estaing, accueillie dans le modeste pavillon d’une banlieue populaire de Hambourg par la maitresse de maison Loki Schmidt, qui s’étonne de la simplicité des lieux : «  Vous vivez vraiment ici ? » s’enquiert la première dame de France…

Helmut Schmidt n’était pas programmé pour devenir chancelier, dans une démocratie ouest-allemande peu coutumière des coups de théâtre politiques : il appartenait à la même génération que Willy Brandt  leader charismatique de son parti, le SPD, le premier social-démocrate ayant mis fin, en 1972, à l’hégémonie des chrétiens démocrates.

Un accident de l’histoire, la découverte de l’infiltration d’un agent communiste de la RDA dans le proche entourage de Willy Brandt, propulsa le brillant second au premier rang.

Dans ce contexte postsoixante-huitard, cette promotion de la figure de proue de la « droite » du SPD, suivant avec réticences les audaces de son patron – l’ouverture à l’Est (Ostpolitik), libéralisme sur les questions de société – mit en rage les gauchistes ouest-allemands dont Willy Brandt était la figure tutélaire. Schmidt n’était pas un idéologue : on l’appelait « der Macher », celui qui fait par opposition aux discoureurs. Il était la parfaite incarnation du pilier social-démocrate du «  capitalisme rhénan », d’autant plus qu’il ne fut jamais sensible aux sirènes marxistes, à la différence de ses aînés au sein du parti, nés en politique sous la République de Weimar. «  Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain, et les emplois d’après demain », cet adage lui tenait lieu de boussole lorsque Willy Brandt lui confia le ministère de l’Economie et des finances en 1973, en pleine tourmente de la crise pétrolière mondiale, annonciatrice de la fin des Trente glorieuses. Son combat sans merci contre le terrorisme de la Fraction armée rouge (RAF), notamment l’assaut contre les ravisseurs de l’avion de la Lufthansa à Mogadiscio, provoquant le suicide en prison des chefs de la « bande à Baader », lui valut l’opprobre des gauchistes français, Sartre et «  Libération » en tête, qui osa titrer « RAF-RFA : la guerre des monstres » pour relater ces événements dramatiques. Le pragmatisme et les leçons de l’Histoire l’incitèrent aussi à faire un usage modéré de la puissance économique allemande retrouvée, et à miser sur la construction européenne pour défendre les intérêts de son pays. Il préférait que les idées allemandes soient présentées à Bruxelles par «  son ami Valéry » plutôt que de tenter de les imposer lui-même. La vanité n’est jamais de bon conseil politique ! Schmidt était un Allemand du nord, et il cultivait cette image en portant fréquemment la « casquette Prince Eugène » couvre-chef emblématique des marins de Hambourg. Il ferraillait avec  ardeur et éloquence contre son principal adversaire, le « taureau bavarois Franz Josef Strauss », un remake politique et moderne du grand roman de  Thomas Mann Les Buddenbrooks. Il s’éclipsait régulièrement de la chancellerie de Bonn au temps du carnaval de la cité rhénane, car ces saturnales débridées et catholiques heurtaient ses principes nordiques et luthériens…

Sa chute, en 1982, est plus la conséquence de la prise de distance de son parti avec son action politique, notamment sa prise de position en faveur de l’installation des missiles de l’OTAN en RFA, que due à la désaffection populaire. C’est peut-être là le secret de l’immense popularité qui l’accompagna jusqu’à sa mort, bien qu’il n’eût pas été l’acteur de la grande affaire allemande, la chute du mur de Berlin et la réunification qui fut l’œuvre de son successeur Helmut Kohl, qu’il méprisait ouvertement, une de ses rares erreur de jugement. Valéry Giscard d’Estaing a salué la mémoire de son ami en le qualifiant de « meilleur chancelier de la RFA depuis Adenauer », en espérant, pour lui, une place symétrique dans l’histoire de France. Ce n’est pas gagné…

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21820139_000019.

Primaires US: le rodéo des mavericks

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Donald Trump primaire US

Donald Trump primaire US

Qui succèdera à Barack Obama à la Maison Blanche le 20 janvier 2017 ? Dans les deux camps, la première phase des élections primaires a été marquée par l’irruption, non prévue par les oracles, dans le peloton de tête des prétendants, de deux candidats pour le moins atypiques : le milliardaire Donald Trump chez les Républicains, et le « gauchiste » Bernie Sanders chez les Démocrates. Ces deux compétiteurs ont pour points communs de ne pas être des perdreaux de l’année – Trump est né en 1946 et Bernie Sanders en 1941 – et d’avoir effectué leur carrière en dehors de l’establishment, voire contre lui, dans l’immobilier pour Trump et dans la politique locale pour Sanders. Ni Trump ni Sanders ne sont encartés dans le parti dont ils sollicitent l’investiture pour les élections de novembre 2016. Bref, ce sont tous deux des « mavericks », des marginaux à forte tête, à l’image de Samuel Maverick, héros de l’indépendance du Texas et grand propriétaire foncier qui se refusait obstinément, dans les années 1850,  à marquer son bétail, prétendument pour ne pas le faire souffrir, en fait pour s’approprier tout animal non marqué s’aventurant sur ses terres…

Là s’arrête leur ressemblance.[access capability= »lire_inedits »] Donald Trump est un tycoon de l’immobilier new yorkais, dont la tour du même nom, d’un mauvais goût achevé, se dresse fièrement dans l’Upper East Side, avec des répliques toutes aussi ostentatoires dans les principales métropoles des Etats-Unis et du Canada. Dans les années 80, il a défrayé la chronique people des médias, notamment en raison de ses relations conjugales tumultueuses avec le mannequin tchèque Ivana Zelnickova, dont il a divorcé avec fracas en 1992. Crédité (par lui-même) d’une fortune de 9 milliards de dollars, il se lance dans la course à la Maison-Blanche avec ses propres fonds, sans faire appel aux habituels financeurs des campagnes électorales.

Bernie Sanders est issu d’un foyer de la classe moyenne juive de Brooklyn, à New York. Au cours de ses études de droit et de science politique à l’université de Chicago, il s’engage dans les jeunesses socialistes et participe activement aux mouvements d’opposition à la guerre du Vietnam et de défense des droits civiques des Noirs. Enseignant dans le Vermont, un Etat de la Nouvelle-Angleterre de tradition progressiste, il participe à de nombreuses élections locales, sous la bannière du petit parti gauchiste Liberty Union Party. Sans succès. C’est sous l’étiquette « indépendant » qu’il gagne en 1981 la municipalité de Burlington, principale ville de l’Etat, poste auquel il sera réélu trois fois, avant d’accéder à la Chambre des représentants en 1988, et au Sénat en 2005. Son implantation locale est telle que le Parti démocrate renonce à lui opposer un candidat pour ne pas favoriser l’élection d’un Républicain.

L’âge n’a que très peu émoussé l’ardeur gauchiste de Sanders, qui se proclame « social-démocrate », une étiquette connotée rouge vif outre-Atlantique. Proche de Noam Chomsky, il croit encore à la lutte des classes, aux vertus des leaders tiers-mondistes et autres icônes de la génération anti-impérialiste des années 70 du siècle dernier. Il est détesté par les organisations juives en raison de ses virulentes critiques de l’Etat d’Israël.

Lorsque la course à l’investiture a commencé, les deux hommes étaient considérés comme des candidats « folkloriques » par l’élite politique et médiatique de Washington, obnubilée par le duel des héritiers qui se profilait pour novembre 2016, Hillary Clinton contre Jeb Bush. Les observateurs patentés n’ont pas vu arriver les mavericks dans le cercle des candidats sérieux à l’investiture.

Dès son entrée en lice au printemps 2015, Donald Trump bouscule le jeu républicain en ne respectant aucun des codes de langage, de posture et de tactique du monde politique traditionnel. Il fait le spectacle par ses tenues vestimentaires et capillaires (un toupet assumé) et des petites phrases assassines, dans un style populiste dépourvu de toute retenue. Les citations de Trump font le bonheur du web et des réseaux sociaux, provoquant des hoquets d’indignation chez les « libéraux » américains (équivalents de notre gauche morale), et la bruyante approbation du peuple de droite, de l’Amérique des banlieues aux fermiers du Middle West. Il fait le show, et le buzz, comme jadis Guignol dans son castelet lyonnais, cognant dur et tous azimuts sur une élite intellectuelle et politique qui l’a toujours méprisé : « Le grand problème de ce pays, c’est le politiquement correct, assène-t-il. Franchement, j’ai été tellement attaqué que je ne suis pas d’humeur à être politiquement correct. Et je crois que le pays tout entier n’est pas d’humeur… » Peu soucieux de s’attirer les bonnes grâces de l’électorat hispanique, il se déchaine contre l’immigration illégale des latinos du Mexique et d’Amérique du Sud : « Le gouvernement mexicain pousse les gens dont il ne veut plus vers les Etats-Unis. Ce sont, dans ne nombreux cas, des criminels, des violeurs et des trafiquants de drogue. Il y a, certes, des gens merveilleux venus du Mexique qui font de grandes choses dans notre pays, mais ils sont ici légalement, et sont sévèrement déstabilisés par les clandestins… » Il propose donc l’érection, aux frais du gouvernement mexicain, d’un mur hermétique fermant la frontière sud des Etats-Unis. Son slogan, « Que l’Amérique redevienne grande ! » (Make America great again !), lui tient lieu de programme économique et de politique étrangère.

Trump prodigue volontiers des conseils moraux à ses concitoyens, fustigeant les « losers » et exaltant la performance individuelle, la lutte pour la vie dans un monde de brutes : « Le monde est un endroit horrible. Les lions tuent pour manger, alors que les hommes tuent pour le sport. Les gens cherchent toujours à vous détruire, spécialement quand vous êtes au sommet. Nous avons tous des “amis” qui envient tout ce que nous possédons. Ils veulent notre argent, notre boulot, notre femme, notre chien… Et ce sont nos amis ! Nos ennemis sont encore pires ! Alors il faut se défendre. » Il bouscule jusqu’aux partisans du Tea Party, la tendance évangéliste et libertarienne des Républicains, en remplaçant, dans sa doxa populiste, les bondieuseries de la « Bible Belt » par cette morale cynique. Aujourd’hui, si l’on en croit les sondages, aucun des autres prétendants ne serait en mesure de lui contester la prééminence dans les premiers affrontements des primaires, ceux du New Hampshire et de l’Iowa, où se dessinent les tendances.

En face, Bernie Sanders, parti lui aussi tôt dans la course à l’investiture, surprend son monde par les foules de plusieurs dizaines de milliers de personnes qui se pressent dans les meetings qu’il organise à travers le pays, alors même qu’il est un quasi inconnu sur la scène nationale. Misant sur la déception provoquée, dans la gauche américaine, par la prudence d’Obama sur le terrain de la politique économique et sociale, et par ses échecs en matière de réduction des inégalités et de la discrimination raciale, il se pose en pourfendeur de Wall Street, en défenseur des travailleurs pauvres et d’une classe moyenne en voie de paupérisation dans une société dominée par le « 1 % » de milliardaires produits par la toute-puissance du capitalisme financier.

Sanders brise les tabous de l’individualisme américain, en proposant l’instauration d’un Etat-providence imité du modèle scandinave et la gratuité des études supérieures, financée par une taxe sur les transactions financières. Les contributions à sa campagne affluent, sous la forme d’une multitude de chèques à un seul zéro adressés par des fans de plus en plus nombreux. Son look vintage, sa chevelure ébouriffée, quoique clairsemée, tranchent avec le physique, lisse et surveillé par les communicants, de ses concurrents démocrates traditionnels, le soustrayant, lui le politicien blanchi sous le harnois, au discrédit généralisé dont pâtit la  classe politique, jugée sévèrement par l’opinion publique pour sa proximité avec les « dominants » de la scène économique et médiatique. En tout cas, à moins d’un an de la désignation du candidat démocrate à la candidature présidentielle, Sanders apparaît comme le seul rival sérieux de la favorite, Hillary Clinton.

Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi des candidats si éloignés du courant central de la société américaine arrivent-il, au moins provisoirement, à faire « turbuler le système », semant la panique dans les états-majors politiques ? C’est tout d’abord la conséquence de la relative bonne santé économique du pays, que chaque visiteur des Etats-Unis peut constater en débarquant en New York ou à Los Angeles. La crise des années 2007-2008 a été surmontée, la reprise se constate par la multiplicité des chantiers en cours, dans les métropoles, comme sur les infrastructures du pays, le chômage est en baisse, et l’existence d’inégalités grandissantes ne peut gommer le fait que même les pauvres en profitent…

À la différence de ce qui se passait dans les campagnes électorales de la fin du xxe siècle, ce n’est pas le débat économique, ce «  It’s the economy, stupid ! » qui fit gagner Bill Clinton contre George Bush père, qui détermine aujourd’hui le choix des électeurs. La campagne 2015 est le reflet des nouvelles angoisses du peuple américain, qui demande à être protégé des turbulences du monde, des désordres de la mondialisation, du terrorisme, de la déstructuration de la société traditionnelle. « It’s the ideology, stupid ! », tel est le nouveau mot d’ordre que Trump comme Sanders proposent, implicitement, à un électorat déboussolé. Et d’une certaine façon, c’est chacun sa nostalgie. Nostalgie de l’Amérique des pionniers, où l’individu ne doit son salut qu’à sa combativité et se méfie du pouvoir étatique, d’un côté, nostalgie de l’âge d’or d’une  working class  en mouvement arrachant aux oligarchies les clés du pouvoir et du bien-être de l’autre.

Il est possible que la mobilisation des appareils politiques traditionnels parvienne à stopper l’ascension des mavericks. L’affaire est déjà en bonne voie chez les Démocrates, où Hillary Clinton, débarrassée de l’hypothèque d’une candidature du vice-président Joe Biden, seul véritable héritier politique de Barack Obama, a réussi à surmonter les obstacles qui plombaient sa campagne (l’affaire des mails du Département d’Etat, le drame de Benghazi). Elle est parvenue, lors du premier débat télévisé des prétendants démocrates, à mettre Sanders en porte-à-faux, en pointant ses votes hostiles à la réglementation de la vente des armes à feu,  sujet majeur de clivage dans la société américaine.

Cette normalisation est beaucoup moins probable chez les Républicains, où les déchirements internes, apparus dans toute leur âpreté lors du limogeage du Républicain modéré John Boehner de son poste de président de la Chambre des représentants (speaker), empêchent pour l’instant l’émergence et l’affirmation d’un opposant solide et crédible au bulldozer sans freins nommé Donald Trump. Si les choses devaient rester en l’état, Hillary Clinton, pourtant aussi mal aimée que son époux était populaire, aurait toutes les chances de devenir la première femme présidente des Etats-Unis d’Amérique.[/access]

*Photo : Scott Olson/Getty Images/AFP.

Philippe Verdier, Canada, Loukachenko, etc.

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philippe verdier canada loukachenko

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Climat pourri à France 2

Daoud Boughezala

Le premier acte fort de Delphine Ernotte à la présidence de France Télévisions sera-t-il un procès politique ? La réponse est oui ! La victime en est Philippe Verdier, présentateur et chef du service météo de France 2.

Celui-ci vient de publier Climat Investigation (Ring éditions), où il dénonce le discours écolo-apocalyptique dominant et son exploitation médiatico-politique croissante, notamment à l’approche de la Cop 21. Il y critique sans trop s’autocensurer gouvernements, organisations internationales, et quelques lobbies verts pas toujours blancs-bleus.

Comme beaucoup d’ouvrages déviants ces temps-ci, ce livre a vite fait le buzz et trouvé son public. Un peu trop, semble-t-il. Car le 12 octobre, après quelques jours de congés pris pour préparer le lancement, Philippe Verdier reçoit une lettre de France 2 l’enjoignant… de ne plus se rendre au travail !

Souvent, dès que la chasse est ouverte, Yann Barthès réclame sa part de viande en preums. Trois jours plus tard, Verdier est en effet invité sur le plateau du « Petit journal » de Canal. « De la rhétorique complotiste » au service de « la théorie du « On nous cache tout, on nous dit rien » », ricane confraternellement Barthès avant de laisser, tout de même, grand seigneur, la parole au condamné. À la barre, ce dernier se défend d’être un climatosceptique tendance Allègre, reconnaissant volontiers que « le réchauffement climatique est là » et qu’il est « dû à l’homme ».

Ce qui n’empêchera pas la ministre de l’Ecologie Ségolène Royal , interviewée à propos de l’affaire par un reporter du « Petit journal », de se fendre d’un oracle inquiétant : « C’est très dangereux de mettre en doute la science ! » Homo sovieticus pas mortus !

Deux semaines plus tard, le couperet tombe : Monsieur Météo est convoqué par Delphine Ernotte pour un entretien préalable à son licenciement.

On notera au passage que jamais, au grand jamais Verdier n’a profité de ses rubriques météo pour faire la promo de son livre et qu’il n’a jamais fait montre de climatoscepticisme dans l’exercice de ses fonctions. Mais la lettre ouverte qu’il a récemment envoyée à François Hollande pour critiquer l’inanité de la Cop 21 n’a peut-être pas plaidé en sa faveur…[access capability= »lire_inedits »]

 

Les laïques canadiens font la nique au niqab

François-Xavier Ajavon

On a pas mal parlé en France de la probable légalisation de la marijuana au Canada suite à la victoire du libéral Justin Trudeau. Un triomphe surprise dont notre camarade québécois Mathieu Bock-Coté vous racontera les racines et les conséquences en page 25 de ce numéro, beaucoup plus sérieusement que je ne pourrais le faire, même pas en rêve cannabique.

Mais, comme nous le rappelle aussi Mathieu, la campagne a été marquée par un vif débat autour du voile islamique intégral. En effet, la justice a autorisé une ressortissante pakistanaise vivant dans la région de Toronto à porter le niqab (voile intégral ne laissant entrevoir que les yeux) lors de la cérémonie lui donnant officiellement la nationalité canadienne. La population, outrée par cette légalisation de l’obscurantisme, n’est pas restée insensible à cette polémique. Le jour des élections, on a vu dans bureaux de vote un défilé de Canadiens aux visages masqués… Nombre de ces laïques ludiques sont venus faire leur devoir de citoyen en niqab, mais aussi avec des loups de carnaval vénitien, des serviettes sur la tête, des masques de super-héros, voire des sacs à patates… On a raison de se méfier du mot laïcité quand il est suivi d’un adjectif. Quand la laïcité est « ouverte », « positive », « plurielle », « rénovée»,  gare à l’attrape-couillons ! Mais la laïcité rock’n’roll, comme dirait Renaud[1. Dans son chef d’œuvre « Etudiant poil aux dents ! »], ah oui, ça je veux bien !

 

Affaire Mayol : Valls contre-attaque

Jean-Paul Lilienfeld

Le 26 octobre, à l’Hôtel de Ville de Paris et en présence du Premier ministre Manuel Valls, le Comité Laïcité République a décerné le 10e Prix de la laïcité à Samuel Mayol. Ce soutien bienvenu au directeur de l’IUT de Saint-Denis (qui, accessoirement, s’est fait casser la figure il y a quelques jours) n’est pas anodin : il intervenait deux jours avant la convocation par lettre recommandée envoyée par son supérieur hiérarchique, Jean-Loup Salzmann, président de l’Université Paris XIII (dont dépend l’IUT), en présence du DRH et du directeur général des services. Le protocole habituel pour une mise à pied.

Quand on sait à quel point le président de Paris XIII a du mal à prendre des mesures concernant les problèmes soulevés par le directeur de l’IUT de Saint-Denis, corroborés par une enquête officielle, on imagine que cette fois, il a de très sérieux motifs… Au moins aussi sérieux que lorsqu’il a poursuivi une première fois – sans succès – au disciplinaire une collaboratrice de Samuel Mayol, pour manquement au droit de réserve. Puis une seconde fois en ce moment-même. Cette collaboratrice avait eu le mauvais goût de recevoir des menaces, comme Samuel Mayol, et de voir la porte de son bureau taguée par des étoiles de David. Le président avait eu la délicatesse de fermer les yeux et de ne rien faire à ce moment-là. Mais une deuxième incartade ne pouvait que le faire sortir de sa réserve.

La réserve, c’est pourtant une seconde nature chez Monsieur Salzmann.  N’est-ce pas par souci de discrétion qu’il n’a jamais pris personnellement la moindre nouvelle de son directeur d’IUT après que celui-ci a été a deux reprises agressé par des inconnus qui n’ont pas essayé de le détrousser mais lui ont adressé des menaces de mort circonstanciées ?

Au milieu de toutes ces mauvaises nouvelles, une bonne, très bonne même : la présence du Premier ministre, Manuel Valls, à cette remise de prix. Présence courageuse si l’on en croit les rumeurs de pressions au sein même du gouvernement pour le dissuader de s’y rendre. D’après Mediapart, ce déplacement du Premier Ministre, non prévu à son agenda aurait eu lieu « au grand dam de l’Elysée ».

Discours brillant sur la laïcité, petite dédicace personnalisée à Samuel Mayol : Manuel Valls prend nettement position. À la différence de la ministre de l’Education qui s’est finalement décommandée. Le casting des récipiendaires n’était peut-être pas à son goût…

Toujours est-il que la convocation disciplinaire de Samuel Mayol par Salzmann le 28 octobre n’a finalement pas débouché sur la mise à pied que beaucoup craignaient – et que certains espéraient. Le président de Paris XIII ne s’est finalement pas présenté à la réunion qu’il avait lui-même convoquée, la rendant ainsi insignifiante.

Y’a pas à dire, un Premier ministre laïque, ça sert !

 

Mariage à la turque

Gil Mihaely

Jusqu’où iront les politiciens en quête de suffrages ? Dans toutes les démocraties modernes, on voit fleurir des promesses de campagne limite-limite qui confinent à l’achat de votes, mais après tout, cela se faisait déjà dans la Rome antique.  Heureusement, l’AKP, le parti au pouvoir en Turquie, a su innover en la matière.

Le 7 juin dernier, les Turcs se sont rendus aux urnes pour élire leur parlement, ne donnant qu’une majorité relative aux islamo-conservateurs sortants. Le président de la République, Erdogan, patron de fait de l’AKP, a donc décidé qu’il était urgent de faire revoter les Turcs, ce qui a été fait ce 1er novembre – à l’heure où nous mettons sous presse, nous ignorons donc le résultat du scrutin.

Ce que nous savons en revanche, c’est qu’à l’approche du jour fatidique, les sondages indiquaient que les intentions de votes n’avaient guère évolué par rapport aux résultats de juin : l’AKP restait en tête, mais loin de la majorité absolue.  Dans ces conditions, alors que chaque voix compte, Ahmet Davutoglu, Premier ministre et fidèle parmi les fidèles d’Erdogan, a trouvé un formidable argument de dernière ligne droite.

Dans un meeting de campagne organisé dans une bourgade rurale du sud de l’Anatolie, Davutoglu a proposé un deal très intéressant aux célibataires indécis de tout le pays : votez AKP et nous vous trouverons une épouse ou un époux. Respectueux des traditions, le Premier ministre a quand même précisé que ces célibataires devront d’abord demander l’aide de leurs parents pour trouver l’âme sœur et s’adresser au parti uniquement au cas d’échec.

On notera cependant que Davutoglu n’a pas épilogué sur les propositions concrètes de l’AKP au cas où ces couples n’arriveraient pas à faire d’enfants…

 

Biélorussie, une dictature apaisée ?

Marc Cohen

Dans l’indifférence générale qui sied à ses prises de parole, le secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, Harlem Désir, a annoncé le 12 octobre que l’Union européenne avait décidé de suspendre ses sanctions contre la Biélorussie, au lendemain de la victoire « dans un climat apaisé » du président sortant Alexandre Loukachenko, réélu pour un cinquième mandat d’affilée avec 83,49 % des voix.

Pour une fois, on a eu tort de ne prêter attention ni à Harlem, ni à ses collègues eurocrates. Car il est piquant de constater que ce que l’Union appelle « un climat apaisé » a été perçu très différemment par les 400 observateurs officiels dépêchés sur place par l’OSCE (Organisation pour la coopération et la sécurité en Europe) pour surveiller le scrutin.

Le responsable de la délégation de l’OSCE à Minsk a été on ne peut plus clair sur les « importants  problèmes » qui ont entaché la présidentielle, même si quelques progrès ont été constatés. « J’ai été particulièrement déçu par les manquements constatés pendant le dépouillement. Il n’est pas acceptable de maintenir les observateurs loin du lieu de décompte des votes », a-t-il notamment expliqué avant de critiquer vivement le manque de transparence des listes électorales, l’utilisation des médias d’Etat et des fonds publics par le président sortant sans parler des mille misères faites aux partis d’opposition.

Alors pourquoi cette euroblague du « climat apaisé » en Biélorussie ? Deux hypothèses sérieuses sont en pistes, elles ne sont pas incompatibles.

La gentille : la levée des sanctions est le pourboire versé par l’UE à Loukachenko pour son rôle important dans la signature en février dernier des accords de Minsk entre l’Ukraine et la Russie.

La cynique : plusieurs multinationales européennes ont commencé à s’implanter via des sociétés-écrans en Biélorussie pour contourner en loucedé, via Minsk, les sanctions européennes contre la Russie, dont les échanges commerciaux avec la Biélorussie ont curieusement explosé ces derniers mois. Ces entreprises futées pourront désormais développer leur business au grand jour. Il n’est pas totalement exclu que leurs lobbyistes aient pesé un certain poids dans la suspension des sanctions par Bruxelles.

 

Gare à la gorille !

Daoud Boughezala

« Pour sa visite officielle de trente heures à Athènes, François Hollande sera suivi de près par Evridiki Soulioti. Plutôt très jolie, grande, blonde et parlant français, cette policière de formation spécialisée dans la protection des personnalités » a été choisie par Alexis Tsipras « pour « protéger » » le président français et le remercier de son amitié, lisait-on le 19 octobre dans Le Figaro.

Si vous n’éprouvez pas l’envie irrésistible de clouer au pilori l’auteur de cette de cet entrefilet nauséabond, c’est que votre féminisme olfactif est défaillant, faudra voir à me soigner ça ! Heureusement, de bons citoyens veillent : dès potron-minet, la publication de ces quelques lignes dans le Fig a déclenché un feu grégeois sur Twitter. Cependant que 20 Minutes dénonce une brève « tout ce qu’il y a de plus sexiste et presque venue d’un autre temps », Cécile Duflot décrète lapidairement : « Bornes du sexisme crapoteux franchies », non sans épingler au passage Michel Grossiord, responsable de la rubrique Echos du Figaro. Dans la foulée, sur les ondes d’Europe 1, l’inévitable Jean-Michel Aphatie prononce son sermon du midi : « La misogynie d’Alexis Tsipras mérite d’être soulignée et aussi celle du rédacteur du Figaro qui reprend tout cela sans sourciller. »

Puisqu’il faut désormais tourner sa plume sept fois avant d’écrire, je retiens la leçon et m’excuse par avance auprès de tous les gentils progressistes que le ton parfois sardonique de cette brève aura choqués. N’empêche, j’ai vu toutes les photos disponibles d’Evridiki, et personne ne m’empêchera de penser qu’elle est rudement bien roulée.[/access]

Ce que je dois à André Glucksmann

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Je l’ai rencontré pour la première fois en 1956, au moment de la création de l’Union des étudiants communistes, au sein de laquelle il défendait une position dissidente, au nom du cercle des prépas communistes du lycée Henri IV. Il voulait, chose incompréhensible pour moi, que cette organisation communiste soit indépendante, qu’elle ne s’aligne pas nécessairement et par principe sur les positions du parti. Il défendait carrément « le droit à l’erreur » pour la jeunesse !

Comme j’étais à l’époque un vrai stalinien et fier de l’être, je ne l’ai absolument pas suivi. Mais enfin, c’était la première fois que j’entendais une pensée dissidente s’exprimer à voix haute, intelligible et passionnée, à l’intérieur du mouvement communiste.

C’est une expérience qui a peut-être laissé des traces en moi quelques années plus tard, quand le bureau national de l’Union des étudiants communistes dont je faisais partie vira du stalinisme à l’anti-stalinisme, sous l’influence du parti communiste italien et d’autres voix venues elles aussi de l’intérieur du mouvement communiste.

À cette époque, rien de ce qui venait de l’extérieur, et donc de l’ennemi, ne pouvait nous atteindre et nous faire vaciller.

André Glucksmann, lui, n’avait pas besoin que d’autres lèvent pour lui la chape de plomb de  l’appartenance à la famille communiste. Il s’autorisait à penser par lui-même et à exprimer les vérités que d’autres refoulaient de toutes leurs forces pour ne pas se mettre en difficulté avec eux-mêmes.

Cette liberté d’esprit et cette passion de la liberté ne le protégeaient pas de l’erreur, puisqu’il participa passionnément, après mai 68, à la folle aventure du maoïsme à la française. Folie totalitaire contre laquelle il se retourna l’un des premiers. Il a été, pour moi et pour d’autres, le premier de ma génération à oser faire remonter sa critique radicale jusqu’au communisme même.

La levée de ce tabou fut un événement d’une importance capitale pour ceux que le communisme avait fascinés et captivés, en particulier parce qu’ils croyaient que le communisme était l’opposé absolu du nazisme. Grâce à ses livres La Cuisinière et le mangeur d’hommes, réflexions sur l’État, le marxisme et les camps de concentration, et Les maîtres penseurs, il devenait possible de nous engager dans les combats présents en ennemis de tous les totalitarismes.

Ce billet est plus qu’un témoignage d’amitié personnelle : il est une reconnaissance de dette.

Les maîtres penseurs

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Régionales: Qu’est-ce que le Front républicain?

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front republicain ps fn regionales

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À l’approche des élections régionales, le Parti socialiste et Les Républicains butent sur la stratégie à adopter en cas de triangulaire favorable au Front national. Certains, en particulier à gauche, brandissent ostensiblement le « Front républicain », ce qui revient à dénoncer implicitement le caractère non-républicain de l’adversaire. Or, il ne suffit pas de se proclamer « républicain » pour être républicain. L’histoire montre que les étiquettes que l’on se choisit ne reflètent que rarement la réalité. Par exemple, la République populaire démocratique de Corée (Corée du Nord) n’est pas plus démocratique que ne le fut la République démocratique d’Allemagne (Allemagne de l’Est). De la même manière, un héritage ne peut constituer un label républicain. En 1983, la conversion complète du Parti socialiste au libéralisme prouve qu’en politique les héritages ne dépassent pas toujours le stade du symbolique. Si cela est vrai pour un héritage récent, il l’est encore plus pour un héritage lointain. Il serait en effet idiot de prétendre que la gauche est colonialiste sous prétexte que de nombreux hommes politiques de gauche furent colonialistes au XIXe siècle ou que la droite est antisémite sous prétexte que des hommes de droite furent antidreyfusards. Si l’on peut épargner ces raccourcis absurdes à ces partis, on doit également se garder de leur délivrer un blanc-seing républicain par la seule force de l’héritage.

Restent alors les faits pour juger de l’engagement républicain. Or, les faits ne plaident pas beaucoup en faveur des partisans du Front républicain. En effet, la République n’est pas qu’un concept flou et ne se réduit pas à la dialectique république-monarchie. C’est pour cela que la République française se distingue fondamentalement de la République populaire de Chine ou de la République islamique d’Iran. Les républiques sont le fruit d’une histoire et de luttes et chacune dispose de ses principes fondamentaux. Le respect ou non de ces principes peut faire l’objet d’un examen attentif. En l’occurrence, la souveraineté nationale et la laïcité, deux principes au sommet du Panthéon républicain français, se prêtent parfaitement à cette analyse.

En 1789, le peuple français constitué en corps devient la nation et revendique l’exercice de la souveraineté nationale. Il constitue à cette occasion une « assemblée nationale » chargée de rédiger une constitution pour la France. La souveraineté appartient dès lors à la nation et ses représentants en sont seulement les dépositaires, la souveraineté étant un droit inaliénable. Toutes les Républiques françaises conserveront ce principe hérité de la Révolution française. Or, les transferts successifs de souveraineté à l’Union européenne, sous l’impulsion des deux grands partis de gauche et de droite, s’opposent à ce principe. On peut le déplorer mais la République (française) sans la souveraineté n’est plus la République. L’Histoire semble donner raison à Marc Bloch qui écrivait en 1943 : « Ceux qui veulent à tout prix donner au peuple un maître accepteront bientôt de prendre ce maître à l’étranger. Pas de liberté du peuple sans souveraineté du peuple, c’est-à-dire sans République. » La Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 ne dit pas autre chose : « Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. » La perte de souveraineté est non seulement incompatible avec la République mais elle constitue une violation des droits de l’homme.

Il est classique de justifier l’abandon de souveraineté au motif que la France serait trop petite pour affronter seule la concurrence internationale dans le cadre de la mondialisation. Outre le fait qu’une telle affirmation ne constitue pas une démonstration, elle entre de plus en contradiction avec le discours dominant vantant les bienfaits de la décentralisation et de l’échelon local. Dans de nombreux rapports commandés par les gouvernements successifs, l’échelon local est présenté comme le niveau le plus efficace pour s’adapter à la mondialisation. Pour n’en citer qu’un, un rapport intitulé « Mutations socioéconomiques et territoires », commandé par Jean-Marc Ayrault en 2013 et remis au gouvernement en 2014, estime que « l’espace local compte de plus en plus dans l’économie mondialisée ». L’Union européenne elle-même promeut les régions à travers des institutions comme le Comité des régions, des politiques de coopération interrégionale comme le programme Interreg ou encore un principe de subsidiarité revisité qui fait de l’Etat un échelon parmi d’autres[1. Depuis le Traité de Lisbonne, le principe de subsidiarité accole systématiquement auprès du terme « Etats  membres » la notion d’ « échelon local et régional », de sorte que l’Etat ne devient qu’un échelon parmi d’autres.]. Bref, pour le Parti socialiste et Les Républicains, plus un territoire est petit, plus il est capable de s’adapter rapidement et efficacement aux exigences de la concurrence internationale, l’Union européenne n’étant qu’une instance de neutralisation des Etats pour mieux réguler les relations entre ces petites entités. C’est une position défendable, à laquelle adhèrent le Parti socialiste et Les Républicains, mais ce n’est pas une position républicaine.

La laïcité est l’autre grand principe permettant de mesurer l’engagement républicain d’un parti. Or, l’attitude timorée du parti Les Républicains et a fortiori du Parti socialiste face à l’islamisme révèle fondamentalement les limites de leur engagement. Pour les républicains du XIXe siècle, la religion ne devait pas concurrencer le pouvoir politique. Devenue « laïcité » sous la IIIe République, ce principe était considéré comme vital et sa disparition pouvait conduire à la mort de la jeune République. Or, de nos jours, les remises en cause de la laïcité sont nombreuses, souvent sous le regard indifférent des élus. Dans les « territoires perdus » de la République les professeurs ne peuvent plus enseigner la science (théorie de l’évolution) ou l’histoire (génocide juif), des femmes sont obligées de se soumettre à un code vestimentaire imposé par des hommes au nom d’une religion et des communauté qui se sentent menacées par l’islamisme quittent les écoles publiques. Parfois, ces atteintes à la laïcité se font avec la complicité des élus : construction de mosquées avec des subventions publiques, multiplication de « carrés musulmans » dans les cimetières en violation de la loi, etc. Si à court terme ces concessions peuvent donner l’illusion de l’égalité, à long terme seule la laïcité permet une égalité réelle (égalité homme-femme, égalité entre communautés en s’opposant aux velléités hégémoniques d’une religion sur une autre). La laïcité n’est pas simplement une formule incantatoire, elle est la condition pour que l’égalité soit effective au quotidien. Les concessions des élus pour capter l’électorat musulman dans une démarche clientéliste menacent non seulement les principes républicains (laïcité et égalité) mais elles entrent en contradiction complète avec l’esprit républicain qui place l’intérêt général au-dessus de l’intérêt des partis et des communautés. Le Parti socialiste et Les Républicains ont beau jeu de brandir la « République » mais ces dérives antirépublicaines se sont opérées sous leurs gouvernements.

Qu’est-ce donc que le « Front républicain » ? Une rhétorique, et rien de plus, qui permet de tuer le débat et l’expression des idées. Dans la France des années 60, un débatteur en difficulté et à court d’arguments, souvent de gauche, pouvait toujours s’en sortir en qualifiant son adversaire de « fasciste ». Le « fasciste » ainsi nommé était immédiatement ostracisé. Mais l’Histoire a montré que le dénonciateur compulsif du « fasciste » était en général le plus fasciste de tous. Le « Front républicain » procède de la même logique. Il revient à dénoncer le caractère non républicain de l’adverse et à lui coller l’étiquette de l’infamie pour empêcher le débat. L’Histoire retiendra sans doute que ce front n’était pas plus républicain que ceux qu’il prétendait combattre.

*Photo: Sipa. AP21222050_000017.

La haine au nom de l’amour

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Alain Finikielkraut chasseurs de sorcières

Alain Finikielkraut chasseurs de sorcières

Daniel Lindenberg a inauguré le nouveau siècle par la publication en 2002, dans la collection « La République des idées » que dirige Pierre Rosanvallon, de son livre Le rappel à l’ordre. Depuis cette date, mon nom figure sur toutes les listes noires des « néo-réacs ». Je me croyais donc blindé et – ce qui est excessif étant, comme chacun sait, insignifiant – hors d’atteinte. Les dénonciations pleuvent, la caravane passe, me disais-je en me félicitant de ma force d’âme. C’est fini. La caravane ne passe plus. Je suis atterré et très affecté par les attaques féroces de ces dernières semaines.[access capability= »lire_inedits »] Me voici, après la parution de La seule exactitude, doté d’« intentions putrides » et d’une pensée « nauséabonde ». Avec mon « hystérie de croisé en préretraite », je suis également accusé d’exploiter sans vergogne un « filon publicitaire », d’être un allié objectif du Front national et de n’avoir d’autre existence intellectuelle que celle que m’accordent généreusement les médias. Toute différence, en outre, est abolie entre Zemmour, Onfray, Debray, Nadine Morano et moi, par ceux-là mêmes qui ne manquent pas une occasion de dénoncer l’odieuse pratique de l’amalgame. Il n’y a plus de débat intellectuel en France. Le débat, c’est la confrontation des points de vue, l’échange parfois musclé des arguments. Ce qui en tient lieu désormais, c’est l’invective, l’anathème, la chasse à l’homme.

Que se passe-t-il ? Comment expliquer cette flambée de haine ? Par l’amour. Quand on a épousé la cause des opprimés, des démunis, des damnés de la terre, quand on a pris le parti des plus faibles, quand on défend les valeurs d’égalité et de fraternité, on ne rencontre pas d’interlocuteurs ni même d’antagonistes, mais partout et toujours des scélérats. La seule contradiction à laquelle on ait affaire, c’est la déferlante du mal ; la seule adversité, c’est le scandale de l’iniquité ; le seul vis-à-vis, ce sont les vents et marées des passions basses.

Dans son livre culte, Aden Arabie, Paul Nizan écrivait déjà : « Il n’existe plus que deux espèces humaines qui n’ont que la haine pour lien : celle qui écrase, et celle qui ne consent pas à être écrasée. » Et dans Les chiens de garde, livre récemment réédité aux éditions Agone, Nizan ne voyait à l’œuvre que deux partis : le parti de l’homme et le parti de la bourgeoisie. Mais Nizan était communiste. Et il se plaçait dans la perspective de la Révolution. Or la haine aujourd’hui n’est plus limitée à la radicalité. Elle n’est plus le signe distinctif des extrémistes. Elle a cessé d’être l’apanage d’Alain Badiou, d’Emmanuel Todd ou d’Edwy Plenel. Elle déborde l’université, toujours prompte à la surchauffe et à l’irresponsabilité politique, elle mobilise – d’Anne Roumanoff à Stéphane Guillon – tous les professionnels du rire et, gagnant le progressisme mainstream, elle s’étale dans les pages de L’Obs, du Monde et de Libération.

Pourquoi ? Quelle mouche a piqué la presse démocratique, et conduit, par exemple, l’ancien quotidien de référence à tourner brutalement le dos au devoir d’impartialité ? La mouche de la pseudo-mémoire. Les destructeurs actuels de la conversation civique ne militent pas pour le renversement du capitalisme, ils combattent résolument le nouvel avatar de la Bête immonde. Dans la vision binaire de la nouvelle gauche divine, l’exclu remplace l’exploité, le Musulman est, après le Juif, la nouvelle figure de l’Autre.

Mais il y a un problème. Sous prétexte de solidarité avec le peuple palestinien, il règne, parmi les titulaires de l’altérité, dans les territoires perdus de la République, un antisémitisme de plus en plus explicite et de plus en plus virulent. Et nombre de ceux que l’on soutient au nom des principes républicains manifestent sans détour leur aversion pour la laïcité, la liberté de l’esprit, l’égalité des hommes et des femmes. Parce que la réalité leur échappe, parce qu’ils sont trahis par les faits, les antifascistes deviennent furieux. Et plutôt que de chercher à penser la spécificité de la situation présente, ils redoublent de haine à l’égard des porteurs de mauvaises nouvelles idéologiques. Pour le dire d’un mot : L’Obs et ses frères d’arme fusillent maintenant les observateurs.

Le réel ne donnant aucun signe de vouloir rentrer au bercail, le jeu de massacre va continuer.[/access]

Du FN et de la peine de mort

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fn peine mort

fn peine mort

« Rétablissement de la peine de mort ou instauration de la réclusion criminelle à perpétuité réelle », dit le programme du FN. Et de préciser : « L’alternative entre ces deux possibilités pour renforcer notre arsenal pénal sera proposée aux Français par référendum. La réclusion à perpétuité aurait un caractère définitif et irréversible, le criminel se trouverait sans possibilité de sortir un jour de prison. »
Soyons clair : je ne voterai jamais pour un parti qui inscrit le rétablissement de la peine de mort dans son programme. Aucun souci moral dans ce principe — mes relations avec le Camp du Bien sont lointaines, et la transposition dans la morale laïque du « Tu ne tueras point » biblique n’entretient avec la pure idéologie des Lumières que des rapports médiats. Non : mon souci premier est un souci d’efficacité — je ne vois pas d’autre raison à toute discussion juridique.
Au tournant des années 2000, je travaillais sur le marquis de Sade (il en sortit un livre que les sites d’occasion vous proposent pour pas cher, je vous laisse juges de la décision à prendre, d’autant que le récent bouquin d’Onfray sur le Divin Marquis n’est pas ce que sa plume a produit de plus intelligent). Que dit le promoteur — paraît-il — de la cruauté comme l’un des beaux-arts (et non du sadisme, qui fut inventé par Krafft-Ebing vers 1900 dans sa Psychopathia sexualis) de la peine de mort ? « Il n’y a point de plus mauvais calcul que celui de faire mourir un homme pour en avoir tué un autre, puisqu’il résulte évidemment de ce procédé qu’au lieu d’un homme de moins, en voilà tout d’un coup deux, et qu’il n’y a que des bourreaux ou des imbéciles auxquels une telle arithmétique puisse être familière ». Il fallait être sérieusement gonflé pour s’opposer à la peine de mort en pleine révolution, même si Robespierre, à l’origine au moins, était sur les mêmes positions. Le seigneur de Lacoste paya cette originalité de sa liberté, et ne dut la vie sauve qu’aux embarras administratifs de la Terreur.
Quant au Code pénal revisité par Sade, le lecteur curieux en trouvera l’essentiel dans la seconde partie de la lettre XXXV d’Aline et Valcour. Comme Beccaria, le premier à s’être opposé au XVIIIème siècle à la peine capitale, Sade veut un système pénal qui ne cherche pas à punir, mais à amender le coupable.
Et de la guillotine, ô fidèles lecteurs, on ne ressort pas réparé.
Pire : la peine de mort abîme aussi ceux qui y assistent — de près ou de loin. William Thackeray est un jour allé voir pendre un homme. Et le récit qu’il en a tiré, remarquable en tous points, est limpide : la joie des spectateurs n’a rien à voir avec une régénération morale, comme on disait volontiers à l’époque. En instituant le meurtre légal, la peine de mort ouvre la porte au meurtre illégal. La force de l’exemple, n’est-ce pas…
Sans compter que le coût d’une condamnation à mort, si je prends l’exemple de Etats-Unis, est proprement exorbitant. À moins que le FN n’envisage la décapitation au sabre ? Mais alors, qu’est-ce qui le distingue des barbares qui sévissent dans ces pays qui lui servent par ailleurs de repoussoir ? Aucune envie que la France prenne modèle sur l’Arabie saoudite — même si le recrutement de bourreaux ne poserait, sans doute, aucun problème…
Un cran plus loin : une perpétuité réelle ferait des hommes condamnés à ce genre de peine des fauves que les gardiens auraient bien du mal à mater : sans espoir, même lointain, qu’est-ce que le condamné a à perdre ?
Quant à un référendum sur la question… C’est tout à la gloire de Mitterrand et de Badinter d’avoir fait voter l’abolition, en septembre 1981, par l’Assemblée — et Chirac, parmi d’autres, a voté avec la gauche, ce qui lui vaudra à jamais mon respect inoxydable. À leur gloire aussi d’avoir refusé un référendum : il est des moments où il faut faire passer les Lumières par-dessus la tête de la démocratie.

Voilà — je ne cherche pas à faire du lyrisme, comme Hugo dans la préface au Dernier jour d’un condamné. La peine de mort ne résout rien — elle aggrave les choses. Qu’un parti qui n’est pas dirigé par des imbéciles — comme dirait Sade — maintienne, pour garder le noyau dur des jusqu’auboutistes de l’extrême-droite, le rétablissement de ce crime inutile dans son arsenal de propositions me paraît un peu méprisable. Je sais bien qu’on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Mais il y a tant de bonnes raisons de ne voter ni pour le PS ni pour la droite classique que franchement, on n’a pas besoin d’agiter un chiffon rouge de sang pour attirer à soi les votes de la France périphérique.

*Photo: wikicommons.

Erdogan, champion de l’Anatolie réelle

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erdogan turquie anatolie

erdogan turquie anatolie

On le disait moribond, inaccessible aux réalités, claquemuré dans son palais présidentiel aux allures de forteresse ottomane. Pourtant, Tayyip Erdogan a remporté le 1er novembre 2015 une victoire éclatante.

L’AKP bondit de 9 points par rapport au dernier scrutin (40 à 49%) et retrouve la majorité absolue. Loin derrière, arrivent le Parti Républicain du Peuple (CHP)  à 25%, le Parti d’Action Nationaliste (MHP) à 11% et le Parti du Peuple Démocratique (HDP) à 10%.

Trois raisons expliquent ce triomphe. Tout d’abord, Erdogan a pris un peu de champ par rapport aux dernières élections, ce qui a rassuré momentanément les plus hostiles à l’ hypertrophie présidentielle.

Par ailleurs, l’homme de la rue garde un souvenir détestable des années 90 et de son cortège de scandales sur fond d’instabilité chronique (aucun ministère de coalition n’a tenu plus d’un an et demi). Cinq mois après la dernière consultation, l’exacerbation des tensions ethniques et les incertitudes  économiques ont eu raison de la patience des électeurs. Beaucoup de ceux qui avaient au mois de juin déserté l’AKP ont de nouveau plébiscité le parti islamo-conservateur, gage de stabilité.

Surtout, Erdogan a joué à fond la carte des blocs. Geste fondateur du politique, le Président turc désigne l’ennemi. C’est « eux ou nous » :  d’un côté les gauchistes, les laïcards, les kurdistes, de l’autre les adeptes de la tradition, les patriotes, les dévots. Qu’il soit assimilé à l’étranger menaçant l’intégrité territoriale du pays ou à des factions coupables de saper l’Etat de l’intérieur, l’ennemi épouse la figure d’une altérité radicale qu’il est nécessaire d’extirper du corps national.

À rebours d’une humanité hors-sol, Erdogan oppose le respect aux anciens, le sens de l’effort, l’attachement à la terre. Trois dates scandent ses discours: 2023, centenaire de la République et ultime clou au cercueil kémaliste, 2053, six-centième anniversaire de la prise de Constantinople, 2071, millénaire de l’arrivée des Turcs en Anatolie.

Erdogan a parfaitement saisi qu’à travers la démocratie, c’était aussi la pratique religieuse dominante, l’islam qui s’exprimait. Que loin d’être une affaire privée, la religion témoignait d’une vision du monde, d’une morale qui ne demandait qu’à influer sur l’existence du plus grand nombre.

Sous sa bannière, l’AKP rassemble la majorité turco-sunnite tout en jetant des ponts en direction des Kurdes  sensibles à la fraternité islamique.

Les trois nuances de droite (nationaliste, conservatrice, islamiste) convergent. Transfigurées dans les urnes, majorité silencieuse,  majorité morale et  majorité sunnite ont ciselé la nouvelle majorité électorale. Sonnée, l’opposition est victime d’une double impasse: soit elle n’a jamais exercé le pouvoir, soit son exercice l’a démonétisé. Tout l’inverse de l’AKP qui en une décennie a triplé la richesse nationale et a hissé la Turquie au 17ème rang des puissances émergentes. Le recul de l’opposition est général. Le vote utile a siphonné l’ assise électorale du MHP voisine de celle l’AKP.  Dans une situation impossible, le HDP s’est trouvé coincé entre le pilon de l’Etat répressif et l’enclume du PKK avec lequel il avait pris quelques distances.  De confus, le discours est devenu schizophrénique. D’une part, le parti kurde reconnaît à l’Etat le droit de se défendre, de l’autre il refuse de condamner les violences terroristes. La création de zones autonomes kurdes a ajouté au chaos. Habilement, Erdogan a repoussé le HDP dans les cordes du PKK qui l’a englouti. Effrayés, les Kurdes dévots ont regagné le giron islamiste. Quant à la gauche kémaliste, éternelle opposante, elle peine une fois de plus à sortir des maximes éculées, datées de l’Entre-deux-guerre.

Désormais se pose la question de la Constitution. Pierre angulaire de la nouvelle Turquie, sa révision est en suspens. Persuadé d’assumer au nom de la volonté nationale, Milli Irade, la volonté générale, le Président turc constate qu’il lui manque les attributs de sa fonction. De son point de vue, le parlementarisme dépouille de son destin la nation sunnite qui est le peuple souverain. Surtout, il est convaincu que dans des circonstances d’exception, la démocratie et la majorité morale doivent être défendues par tous les moyens.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage: AP21815755_000061.

Baby-Loup sous la neige

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Paula Larrain Danemark voile

 

Paula Larrain Danemark voile

Dans une autre vie, je serai Pascale Clark. Oui, j’aimerais bien moi aussi avoir le verbe haut, l’émotion de circonstance et des certitudes en béton armé. Mais surtout pouvoir jouir avec le pouvoir, sans rien perdre des intonations, des indignations et courages auto-proclamés de l’éternelle opposante.

Car moi aussi, voyez-vous, j’aimerais ne pas savoir, et en faire profession. Ne pas comprendre ce qui nous arrive, ce qui nous est tombé dessus, et vouer aux enfers tous ceux qui tenteraient de m’avertir.

J’aimerais par exemple ne pas savoir qu’un certain Ebrahim Said a envoyé la semaine dernière au weekendavisen.dk (l’équivalent danois du JDD), un billet dans lequel il expliquait que si certaines femmes se faisaient violer, c’était de leur faute, et qu’elles devaient leur malheur à une tenue provocante. Si elles avaient porté le hijab, rien ne leur serait arrivé. Viol ou voile, les danoises étaient invitées à choisir. On sait depuis longtemps que de nombreux conseils ont le goût de l’intimidation et de la menace. Les Danoises ne s’y sont pas trompées qui, dans un bel élan, ont troqué ce week-end la perceuse contre le clavier pour répondre à leur indélicat-mais-malgré-tout-concitoyen. Sur Internet, ce fut en effet un beau tollé, et depuis l’article a disparu des pages du weekendavisen.dk (on peut en revanche trouver l’excellente réponse du Dr Day Poulsen dans les pages opinions du Berlingske).

Oh, j’avais déjà entendu cela, le coup du « elles l’ont bien cherché », et pas seulement du côté des cités d’aujourd’hui – dans la Picardie de mon enfance, ça se murmurait entre hommes, dans un nuage de Gitanes, au Café du commerce, là où, gamin, j’allais m’acheter, avec la monnaie du pain, un paquet de chewing-gums. A l’époque, toutefois, cela restait un propos vaguement honteux, et personne ne l’aurait publié. Le vent des idées n’allait pas dans ce sens.

Cette Picardie de mon enfance, je l’ai justement retrouvée sur une photo prise pourtant très loin de là, à Brondby strand, au sud de Copenhague. Cette photo illustre en pages intérieures le livre de Paula Larrain, I morgen skal vi hjem (« Demain, on rentre à la maison », édité il y a quelques années aux éditions Lindhardt og Ringhof), livre dans lequel l’ex-présentatrice du JT danois racontait son parcours de fille d’exilés chiliens ayant réussi dans la société qui donna asile à ses parents. Sur cette photo, on voit la mère de Paula Larrain entourée de ses deux petites filles. Elles vont, dans un joyeux désordre, vers leur tout nouveau chez-elles, un immeuble érigé au milieu d’herbes folles et dont la façade est encore de béton nu.

C’est gris et vert, comme une ZUP de Picardie fraîchement bâtie en lisière de la ville. C’était ailleurs, et pourtant à mes yeux si familier.

Sur la photo, la mère de Paula Larrain porte les mêmes pantalons pattes-d’eph’ que portait ma propre mère. Fuchsia. Avec en haut, un boléro à fleurs noué juste assez haut pour qu’apparaisse un tout petit peu de peau – assez pour qu’Ebrahim Said se sentisse autorisé à l’importuner ? En tout cas, la photo est belle comme ces années : 1974-75.

Mais il faut revenir un tout petit peu sur l’histoire de Paula Larrain pour saisir à quel point cette photo raconte une époque – et par contraste, la nôtre.

Le père de la journaliste était militaire. Ayant refusé de participer au putsch de septembre 1973 contre Allende, il était soupçonné d’être non seulement un partisan du régime précédent, mais aussi un traître au sein de l’armée. Le chargé d’affaires danois en poste à Santiago l’exfiltra à temps vers Copenhague, lui évitant une probable disparition (comme cela avait été le cas pour d’autres officiers non-putschistes).

Quand elle arrive au Danemark, la mère de Paula Larrain est donc une épouse d’officier, une femme au foyer qui avait suivi son mari de caserne en caserne, noué probablement la cravate de son époux après lui avoir servi le café, n’avait jamais travaillé, et portait jupe sage et col sobre. Elle élevait ses deux petites filles, lorsque survint la catastrophe et l’exil.

Dans son livre, Paula Larrain évoque, avec des mots tendres et justes, le choc culturel ressenti par sa mère qui, découvre, par exemple, les féministes danoises brandissant leurs soutiens-gorge lors de manifestations monstres.

Ce qui justement frappe dans cette photo de Brondby strand, prise seulement quelques mois après l’arrivée des Larrain en Scandinavie, c’est que la mère de Paula a déjà troqué ses jupes « très comme il faut », pour une tenue « dans le vent », comme on disait alors. En quelques semaines, elle s’est adaptée. Elle a pris cette liberté nouvelle comme une chance, une occasion de se découvrir autre, et de se découvrir tout court, voire très court.

Dans les années 70, le fracas du monde pouvait bien exposer des familles aux douleurs de l’exil. En adoptant les codes du pays d’accueil, chacun pouvait également s’emparer de cette belle liberté qui régnait en Europe. Si l’immigration était une chance, elle l’était d’abord pour les immigrés eux-mêmes.

Il se dit aujourd’hui que tous ceux qui s’opposent aux exigences de l’islam militant ne formeraient qu’une voix unique, celle d’un « rappel à l’ordre », pour reprendre l’expression de Daniel Lindenberg.

Si j’en juge par les réactions si nombreuses qu’a provoqué Ebrahim Said au Danemark, il s’agirait plutôt d’un rappel au désordre. D’une revendication renouvelée de ce droit si chèrement et si follement acquis de disposer de son corps. D’un refus d’obtempérer face à la menace mâle. Et si rappel à l’ordre il y a, il nous vient des barbus, de leurs fatwas et de leurs conseils prodigués, c’est là le paradoxe, au nom de la sacro-sainte ytringsfrihed, la liberté d’expression danoise.

Déjà prise en étau par ses deux grands voisins, l’Allemagne et la Suède, la petite nation danoise qui paya si cher, en 1815 et 1864, sa passion française, n’entend pas, en plus, se faire dicter sa conduite vestimentaire et morale par des nouveaux-venus dont Paula Larrain, elle-même fille d’étrangers, rappela lors d’une campagne électorale en faveur des Konservative qu’ils avaient envers leur pays d’accueil une dette et quelques devoirs. J’ajouterai : celui de respecter le droit de nos mères, en France ou au Danemark, à porter les intemporels boléros à fleurs et pantalons pattes d’eph’ – si elles le veulent, quand elles le veulent.

Je disais en introduction ma mélancolie de ne pas être Pascale Clark. J’avais tort. Dans une autre vie, je serai plutôt Paula Larrain.

Et même, en termes très 7-janvier-15, je peux déjà l’affirmer : « Je suis Paula. »

PS : Pour ceux qui comprennent le danois ou le castillan (ou veulent voir le visage de Paula Larrain), ce court interview disponible sur YouTube, en danois, ou en espagnol.

*Photo: wikicommons.

Exercices d’humiliation chez Ruquier

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Sans Fabrice Luchini, Laurent Ruquier n’aurait jamais entendu parler de Roland Barthes. Il en convient. Peut-être l’a-t-il croisé dans un sauna, mais il était si timide. Laurent Binet, auteur de La septième fonction du langage, était atterré. Il n’était pas au bout de ses peines : Yann Moix décréta que son roman était poujadiste et nauséabond. Ces émissions du samedi soir ne sont pas faites pour regonfler notre ego. Mais ce 7 novembre 2015 restera dans les annales pour les exercices d’humiliation.

Une dame d’un certain âge, un peu corpulente, Valérie Mairesse, nous expliqua qu’elle parlait face à un mur au théâtre La Bruyère pour faire comprendre aux femmes brimées par leur mari et lassées par la conjugalité qu’elles doivent partir sans tarder pour la Grèce, faute de quoi un cancer s’abattra sur elles. D’ailleurs, il a emporté sa sœur qui n’avait que cinquante-huit ans. Et c’est pourquoi elle a voulu délivrer ce message. Léa Salamé lui a fait observer qu’il était un peu daté et qu’aujourd’hui c’étaient plutôt les filles qui plaquaient les mecs. Quant à Yann Moix, non sans perfidie, il a vivement conseillé ce spectacle. Ainsi au moins, il ne serait pas le seul à y avoir été.

Puis vint le tour de Benjamin Castaldi qui a connu bien des déboires ces dernières années et qui tenait à rectifier tous les mensonges qui avaient circulé à son sujet. J’ai cru comprendre qu’il avait été ruiné, mais que tout le monde s’en foutait. N’est pas Oscar Wilde qui veut. Quant à Bruno Gaccio, qui est favorable à une plus juste répartition des richesses (qui ne l’est pas ?), Laurent Ruquier oublia de lui donner la parole.

S’avança alors avec la majesté du Grand Invité, un ministre socialiste, un certain Patrick Kanner, militant depuis ses dix-sept ans et le sourire ravi de l’homme qui a enfin atteint son niveau d’incompétence. Il a maintenant cinquante-huit ans, se teint les cheveux comme François Hollande et parvient à être encore plus ennuyeux que son Maître. L’apparatchik dans toute sa splendeur. Comme il n’avait rien à dire, personne ne lui posa de questions. Plutôt que de se laisser humilier, il fut humble. Reconnaissant l’amateurisme et les gaffes du gouvernement auquel il appartient, mais fidèle à ses engagements de jeunesse. Un homme de bonne volonté auquel un séjour prolongé en Grèce en compagnie de Valérie Mairesse ferait le plus grand bien.

Ces hommes qui ont l’air débonnaire de chefs de rayon dans des grands magasins portent sur leur visage le masque de la servitude et des illusions enfuies…