« Personnellement, je pense que toute fiction [sur la Shoah] est impossible, c’est une évidence-butoir. Pour moi, il y a un interdit de la représentation, de la figuration »  Claude Lanzmann.

Depuis sa présentation au dernier Festival de Cannes, où il a reçu le Grand Prix du Jury, Le Fils de Saul, le film de László Nemes, fait l’unanimité. Hormis Libération qui a osé poser la question de la représentation de la Shoah, Les Cahiers du cinéma et quelques autres voix discordantes, c’est un véritable concours de superlatifs et de louanges. Les chaînes de télévision, les ondes radios, la presse écrite et web, les associations professionnelles de cinéma, les directeurs de salle d’art et d’essai sont unanimes à encenser le jeune réalisateur hongrois, ancien assistant du cinéaste Bela Tarr. Même Claude Lanzmann dont on connaît la position légitimement tranchée sur la représentation de la Shoah à l’écran a adoubé le film lors de sa projection à Cannes. Pour le réalisateur de Shoah, Le Fils de Saul, « c’est l’anti-Liste de Schindler ». Quant à László Nemes, Lanzmann, qui l’a rencontré à Cannes, le trouve « jeune, intelligent, beau (sic) et conclu que « il a fait un film dont je ne dirai jamais aucun mal ».

La fiction cinématographique ne peut pas s’emparer de la représentation de la Shoah.

Pourquoi sommes-nous sommés d’aimer, de défendre, de programmer ce film qui pose pourtant bien plus de problèmes que La Liste de Schindler de Steven Spielberg La Vie est belle de Roberto Begnini ? Pourquoi ne peut-on plus se poser la question de la représentation cinématographique de la Shoah à l’écran ?

Personnellement, je continue à penser que la fiction cinématographique ne peut pas s’emparer de la représentation de la Shoah. Et quand bien même elle le fait, le minimum est que cela suscite le débat, la réflexion, la controverse comme l’avaient fait en leur temps, La Liste de Schindler (avec la séquence de suspense inacceptable des douches ou celle de la coloration en rouge du manteau d’une petite file au milieu d’une foule en noir et blanc) ou La Vie est belle. Plus encore, il serait important de se rappeler les remarques de Jacques Rivette concernant le film Kapo de Gilles Pontecorvo « Voyez cependant, dans Kapo, le plan où Riva se suicide en se jetant sur les barbelés électrifiés : l’homme qui décide à ce moment de faire un travelling avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant soin d’inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n’a droit qu’au plus profond mépris ».

Venons-en au Fils de Saul. Il s’agit d’une épreuve redoutable et terrifiante, comme si au fond, pendant une heure quarante-six, l’on était confronté à un très long travelling de Kapo qui resserre sur l’horreur par une utilisation permanente, assourdissante, esthétisante du son et par sa science des images floues.

Malgré le flou et l’obturation du hors-champ, nous voyons tout.

Le film nous plonge dans l’univers concentrationnaire d’Auschwitz où nous suivons sans répit Saul Ausländer, membre des sonderkommando, ces groupes constitués de prisonniers juifs, chargés de veiller au bon fonctionnement du camp d’extermination, des chambres à gaz. Saul aide les condamnés à se dévêtir, récupère leurs vêtements, leurs montres et objets précieux, nettoie les sols, déplace les corps des morts, participe à leur crémation dans les fours…  À un médecin nazi achevant un jeune enfant ayant survécu à l’empoisonnement au Zyklon B, Saul dit qu’il s’agit de son fils. Dès lors, il n’a qu’un seul objectif : donner à cet enfant un enterrement digne avec un rabbin récitant le Kaddish. Avec une obstination forcenée, László Nemes filme au ras du personnage la quête de Saul. La caméra suit les déambulations du sonderkommando sans aucune ouverture de champ. Le hors champ est flou, obturé, clos et seuls les sons existent : cris des S.S., des déportés, aboiements des chiens, plaintes étouffées, bruits des corps trainés, entassés, crépitements des fours. Des sons vibrants, étourdissants qui donnent la mesure du cauchemar concentrationnaire. Mais malgré le flou et l’obturation du hors-champ, nous voyons tout – la saleté, les corps amassés et jetés dans les flammes, les chairs martyrisées, les murs lugubres, les couloirs blafard – bien plus encore que si ces horreurs nous étaient totalement montrées.

Bien que László Nemes s’en défende, il s’agit d’une forme de complaisance. Dans les entretiens qu’il a donnés, le jeune réalisateur se réclame d’un cinéma de l’épure précisant que « Le flou et le hors-champ construisent un espace mental pour le spectateur. C’est là que la vraie horreur nait ». C’est bien de cela qu’il s’agit : plonger le spectateur dans l’horreur d’Auschwitz comme s’il y était et qu’il ne pouvait s’en échapper, un Auschwitz virtuel. Le dispositif imaginé par le jeune cinéaste hongrois est implacable : après un premier plan de nature hors du camp, nous sommes avec Saul, le sonderkommando, tenue sombre, une croix rouge en forme de X sur le dos de sa veste. Un convoi de déportés arrive. Dès lors, nous n’allons jamais le quitter, la caméra, portée à l’épaule par le chef opérateur, va le suivre dans toutes ses déambulations à l’intérieur et l’extérieur du camp, imprimant aux images un tremblé subjectif. Ce choix esthétique très contestable renvoie aux images des jeux vidéo, à une  réalité virtuelle. Il désigne sa place au spectateur, celle de Saul. Et comme dans un jeu vidéo, il y a un enjeu, une mission. La mission imposée aux spectateurs est celle de Saul : soustraire le corps de l’enfant au médecin nazi, trouver un rabbin qui récitera le Kaddish, lors de l’inhumation du gamin. Cela au vu et au su des nazis.

L’homme de la pointe de son fusil ouvre la porte du four et là, la sidération le saisit.

Il y a aussi des imprévus, des arrivées de convoi supplémentaires, des ordres soudains des allemands, une révolte des sonderkommando à laquelle Saul ne participe pas, préférant garder le cap de son obsession, faire enterrer l’enfant. La dernière partie du film redouble de suspense : Saul et donc vous, spectateurs, arriverez-vous à mener à bien cette mission, ballotés par les évènements qui se succèdent, la révolte des sonderkommandos[1. Le 7 octobre 1944, les hommes du Sonderkommando d’Auschwitz détruisent les crématoires III et IV du camp. Tous les révoltés et déportés s’enfuyant seront repris et tués.], votre fuite, l’enfant dans les bras, un supposé rabbin à vos côtés. L’inacceptable est à son point culminant et la position surplombante du cinéaste démiurge devient impardonnable.

Je crois qu’il est impossible de représenter la Shoah par la fiction. Cela reste pour moi un interdit insurmontable. László Nemes, par son choix d’esthète, ne garde pas la bonne distance avec son sujet. Il fait de la Shoah un enjeu fictionnel à suspense. Il existe des images d’archives tournées par des cinéastes américains, combattant dans les rangs de l’armée durant la Seconde guerre mondiale comme Nazi Concentration Camps de George Stevens ou les films de John Ford et Samuel Fuller. Fuller est le parfait contre exemple en morale de cinéma de László Nemes. Dans son film de fiction Au-delà de la gloire (The Big Red One) (1980), il part de sa découverte réelle des camps pour montrer de la manière la plus sobre possible la découverte des fours crématoires par un soldat. L’homme de la pointe de son fusil ouvre la porte du four et là, la sidération le saisit.

Être sobre et humble, c’est précisément ce qu’a oublié Nemes, faisant passer son égo d’artiste en premier lieu. Il privilégie la forme, le suspense, la mise en situation du spectateur avant de penser au fond, l’horreur impensable et irreprésentable de la Shoah.

Effrayant, monstrueux, insoutenable, si le film nous dit beaucoup de la défaite de la pensée et de l’effondrement des valeurs de notre société occidentale, c’est plutôt par ses défauts. Le spectacle doit dominer. Le Fils de Saul est insupportable non pas à cause de l’horreur de la Shoah mais en raison du dispositif artistique formel implacable qu’il impose aux spectateurs. Le danger est qu’il s’impose comme une œuvre importante, un tournant crucial de la représentation de la Shoah dans une époque où les derniers témoins vivants disparaissent les uns après les autres. La sanctification du Fils de Saul pourrait faire autant pour l’oubli que pour la mémoire.

Le Fils de Saul de László Nemes. Hongrie – 2015 – 1h46 avec Géza Röhrig, Levente Molnar, Urs Rechn.

 

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Jacques Déniel
est directeur de cinéma.est directeur de cinéma.
Lire la suite