Il aura fallu attendre longtemps. Avant que quelqu’un ose, que quelqu’un, surtout, soit habité de la conscience et de la vision nécessaire, pour nous emmener là. Au cœur de l’horreur crue, nue, désespérée, assourdissante, absolue. Hormis l’œuvre documentaire magistrale de Claude Lanzmann Shoah, il n’y a qu’un seul film, avant Le Fils de Saul, qui ait eu cette force, cette implacable détermination à dévoiler alliée à un sens sidérant de l’évocation par le hors-champ et le flou. C’est Requiem pour un massacre, du russe Elem Klimov, réalisé en 1984 ; la tuerie hallucinatoire d’un village entier par une unité allemande, en Biélorussie, un jour de 1943. D’ailleurs, le titre originel, russe, du film de Klimov était Idi I Smotri, littéralement « Viens et vois », et ce « Viens et vois » aurait pu être le sous-titre du film réalisé par Laszlo Nemes et justement couronné à Cannes du Grand Prix, à défaut d’avoir osé lui remettre la palme d’or.

Viens et vois. Car on peut montrer et voir l’horreur, l’inhumanité à l’œuvre. C’est même ce que chacun de nous, qui prétendons nous efforcer de comprendre ce monde, avons à faire de plus important. C’est beaucoup plus important, et nécessaire, utile, efficace, fertile, urgent, que de se demander si les intellectuels de gauche sont tous devenus réacs, et si ceux qui seraient restés à gauche auraient quelque chose à dire, et si…

Longtemps, les termes d’indicible, d’incommunicable, d’inmontrable, d’infilmable, ont permis d’éviter la plongée vertigineuse, nauséeuse, suffocante, sidérante dans laquelle Laszlo Nemes parvient à nous entraîner. C’était pratique et confortable. Personne ne se faisait mal. Comme on voulait quand même faire du cinéma avec un thème à nul autre pareil, on faisait appliqué, beau ou original. On tournait autour ou on racontait des fables. Après la série Holocauste à la fin des années 70, il y a eu, pour citer les plus importants (et en mettant de côté Le pianiste de Roman Polanski, à la fois fiction et témoignage sur le ghetto de Varsovie) La liste de Schindler de Steven Spielberg, puis l’inénarrable La vie est belle de Roberto Benigni. Ce dernier vaut qu’on s’y arrête, car, de l’aveu de Benigni lui-même, son objet était de « faire un film dédramatisé, une histoire dédramatisée »… sur les camps d’extermination nazis… avec une émouvante histoire entre un père et son fils… Disons-le tout de suite, le genre d’émouvante histoire que nous raconte Benigni en nous faisant croire qu’il nous montre un film sur la Shoah (avec quel soulagement les spectateurs ont-ils aimé ce film qui fait du bien en nous disant qu’il parle du mal), n’a jamais existé dans un camp d’extermination nazi, où la durée de vie d’un enfant jeté à bas d’un wagon était en moyenne d’une à deux heures ; le tri sur la rampe, le court et dernier trajet, le déshabillage, la chambre à gaz et le crématoire. Une à deux heures maximum, montre en main. Et quand, à partir de 1944, le rythme de l’extermination s’accélérant encore, les convois succédant sans trêve aux convois, il arrivait que les Allemands se trouvent en rupture de Zyklon B, alors il est arrivé, comme en a témoigné Marie-Claude Vaillant-Couturier à Nuremberg, que l’on jette les enfants vivants dans les fours, et leurs hurlements, dans la nuit, réveillaient l’ensemble du camp de Birkenau… Pas de place pour de jolies histoires entre des parents et des enfants, dans cet univers-là.

Cet univers-là avait déjà été dit, outre Primo Levi et d’autres rescapés, dans un livre qui se détache de tout ce que l’on peut lire par ailleurs sur le sujet, et qui a directement inspiré Laszlo Nemes ; ce livre, c’est le recueil des manuscrits cachés et enterrés des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau (le personnage principal du Fils de Saul est un membre de ces unités de juifs chargés d’aider à la tâche d’extermination et régulièrement éliminés eux-mêmes), publié chez Calmann-Lévy en 2005. Si un livre devait être envoyé à une civilisation, ailleurs dans le cosmos, pour témoigner de ce qui reste à l’homme aux portes du néant, c’est celui-là qu’il faudrait envoyer dans une capsule.

Pas de jolie histoire dans Le Fils de Saul, donc, même si là-aussi c’est d’un homme et de celui qu’il s’imagine être son fils, qu’il s’agit. Mais il s’agit surtout de nous donner à voir, et aussi à entendre (la bande-son est une apocalypse, au sens littéral du terme) jusqu’à la conscience, jusqu’à la moelle, nous donner à ressentir, nous amener au plus près d’une des vérités les plus simples et les plus difficiles de ce monde : ce qui nous entoure peut, à tout moment, si les conditions en sont réunies, se transformer en abattoir, et nous supprimer, ou d’autres. Et quand on en sera là, personne ne viendra nous sauver. Nous vivons dans ce monde-là, et, à l’heure où les barbaries, les nationalismes, les idéologies radicales montent et gonflent comme des orages à l’horizon, il faut aller voir le film de Laszlo Nemes. Parce que l’on n’en sort pas indemne. Parce qu’il force notre conscience à toucher, presque physiquement,  à la fois l’inhumanité et l’humanité, dans leurs essences nues, dépouillées, agissant côte-à côte, intimement mêlées, et pourtant radicalement incompatibles.

Et parce qu’il nous dit plusieurs choses : même jeté dans le trou noir de l’inhumanité, même sans espoir ni espérance, chacun de nous reste libre et responsable de chacun de ses actes, de ses décisions de faire ou de ne pas faire ceci ou cela, et à la fin de son amour, jusqu’à son dernier instant. Même sans espoir ni espérance, chacun peut quand même résister, se battre, témoigner. A cet égard, le film nous montre deux évènements très importants : la révolte des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau en 1944, et la prise, de l’intérieur d’un bunker, des quatre clichés de l’extermination, seul témoignage visuel existant de l’abattoir (mais pas de la Shoah ; contrairement à ce que l’on dit souvent avec soulagement, il existe des centaines de photos des Einsatzgruppen, les groupes mobiles de tuerie, en action, pour qui veut vraiment savoir). Sans espoir, mais pour l’histoire, pour les générations futures, pour la mémoire des innocents assassinés, tout comme les carnets enterrés, derniers écrits, déchirants de nudité, de lucidité et de tendresse humaine, de ces hommes condamnés. Tout comme l’obsession du personnage du Fils de Saul de donner une sépulture digne et un rituel d’adieu à au moins une personne, un enfant, au cœur du génocide.

La lucidité est un exercice et une discipline douloureuse. Le film de Laszlo Nemes nous offre l’occasion de la pratiquer.

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Pierre Brunet
est écrivain.
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