Soufflements, piaffements, hennissements, déchirent le silence de ce petit matin d’hiver où les lumières du jour se devinent à peine. Un chien passe par là, un peu hagard, sans doute attiré par les coups de sabots d’un cheval visiblement lassé d’être enfermé dans son box. Dans cette aube naissante, une ombre apparaît et une silhouette se dégage. C’est Caravage, non pas le peintre italien du XVIe siècle mais un bel étalon à la robe isabelle, couleur très particulière qui rappelle certaines teintes utilisées par le maître du ténébrisme pour trancher avec son fameux clair-obscur. Caravage n’est pas n’importe quel cheval, c’est le préféré de Bartabas, le célèbre écuyer nomade au charisme fascinant, l’homme de spectacle aux multiples talents et le directeur du théâtre Zingaro à Aubervilliers.

Et c’est devant l’objectif d’Alain Cavalier que se retrouvent réunis Caravage et Bartabas. Avec un nom pareil, le réalisateur émérite de Chamade  et de Thérèse, devenu « filmeur » expérimental, est désormais plus intéressé par le réel que par la fiction. Mais le film va au-delà du simple portrait de Caravage, aussi prestigieux soit-il, pour montrer le fastidieux et impressionnant travail de dressage que le cavalier hors pair engage avec son cheval, afin de mettre au point l’un des numéros de son prochain spectacle.

Pendant une heure dix, Cavalier filme de très près Caravage dans son box, en train d’être brossé, bichonné, préparé, ou encore sous la douche, ou bien chez le vétérinaire et chez le dentiste pour se faire soigner, mais surtout lors des séances de travail avec Bartabas. Des gros plans se suivent et s’étirent, dans un style épuré, laissant au spectateur le loisir d’admirer : la musculature puissante de l’étalon, sa belle crinière tressée, ses naseaux qui frémissent, ses jambes conquérantes qui s’élancent et ses yeux, si mystérieux, donnant l’impression qu’ils recèlent en eux le secret de cette incroyable relation qui unit l’homme et le cheval depuis 5000 ans. Il est d’ailleurs très surprenant de constater que le cheval est le seul animal dont plusieurs parties de l’anatomie se nomment comme les nôtres.

Le cavalier ne peut se mettre à l’écoute de son cheval et lui parler que dans le silence.

Et cette caméra qui effleure l’animal provoque ainsi l’étrange sensation d’être, à la fois, si proche de lui que l’on est surpris de ne pas sentir la chaleur de son souffle, et en même temps très loin, tenu irrémédiablement à distance par l’objectif devenu obstacle. On se surprend à souhaiter l’impossible : traverser la toile pour rejoindre Bartabas dans sa carrière et venir accoler sa joue contre celle de Caravage, poser sa main sur son encolure et murmurer quelques confidences à son oreille. Ces instants de sérénité et de douce complicité entre l’homme et l’animal, Cavalier ne manque pas de les mettre en scène en filmant Bartabas, seul, dans l’enclos avec ses chevaux qui viennent poser leurs têtes contre la sienne. Cavalier s’abstient, et à raison, de faire toutes sortes de commentaires. Cette absence de script bien salutaire évite de parasiter l’émerveillement du spectateur et facilite surtout son immersion dans l’univers du dressage.

Le cavalier ne peut se mettre à l’écoute de son cheval et lui parler que dans le silence. Dans ce monde différent qu’est l’espace de la carrière, un autre dialogue se met en place, celui des sons et des gestes. Les claquements de langues corrigent l’allure et le positionnement des talons et des mains dirigent l’amplitude de la foulée. Le piaffer, le trot et le pas allongé, les changements de pied au galop… Mais pour que leur exécution et leur enchainement soient aussi parfaits qu’un ballet de l’opéra de Paris, pour que le lourd sabot du cheval devienne aussi léger que la pointe d’une ballerine, bref pour que la magie de la grâce opère, il faut des heures et des heures de répétition, une grande exigence, beaucoup de patience et de persévérance, surtout lorsque des blessures surviennent après un effort trop intense.

Loin de la violence des scènes de décollation qui ont forgé la réputation sulfureuse du peintre italien, Caravage ne fait pas du Caravage. Le cheval trahit le nom du peintre. Ici pas de têtes coupées par haine ou vengeance, pas de corps tordus de douleur ni d’yeux révulsés par l’horreur. Seuls le rouge écarlate du tapis de selle et le jaune de la robe du cheval rappellent les coloris des tableaux du peintre. A cette exception près, c’est la majesté impressionnante de Caravage et le maintien irréprochable de Bartabas qui dominent. A la désunion des corps chez le peintre répond l’union sublimée de l’homme et de l’animal.

Le Caravage d’Alain Cavalier, en salles depuis le 28 octobre.

*Photo : Pathé distribution.

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