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Israël/Palestine: le grand quizz des justes causes

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israel palestine terrorisme

 

Mais plein le cul avec leur guerre qui dure depuis 70 ans !

Leurs histoires de religion, y’en a marre !

Qu’ils s’entretuent entre eux et qu’ils me laissent bouffer mon jambon tranquille ! Sans polluer mon téléphone si c’était possible! Ca s’affiche en rafale, ça me gave ! Si quelqu’un peut m’expliquer comment je peux désactiver les alertes info qui me me bipent sans que j’ai rien demandé, merci d’avance !

 

Cling ! « Un Palestinien tué, la vieille ville de Jérusalem interdite aux Palestiniens. »

Et moi ça fait trois fois que je fais le tour pour trouver une place…

 

Cling ! « Cisjordanie: un Palestinien tué. »

Oups, j’ai failli me payer le connard qu’a pilé devant moi ! Quand ça clingue, je peux pas m’empêcher de regarder !  C’est dingue ça. Je m’en fous mais je regarde !

Cling ! « Vendredi de la révolution : un troisième Palestinien tué. »

Et voilà ! Avec leurs conneries j’ai raté la place qui se libérait. Bon c’était une livraison, mais vu le choix qu’y a…

Cling ! « Trois Palestiniens abattus à Hébron et Jérusalem-Est. »

C’est pas vrai ! Pourquoi ça me fait sursauter à chaque fois ?!

Cling ! « Quatre Palestiniens tués, la tension persiste. »

Mais qu’est-ce qu’ils ont à faire chier le monde, ces Israéliens ! Je veux pas entrer dans le détail, j’ai autre chose à foutre, mais on voit quand même bien que les Palestiniens y meurent et les Israéliens y tuent ![access capability= »lire_inedits »] En Cisjordanie (je savais même pas qu’ils avaient piqué un bout de Jordanie, les Juifs !), à Hébron, à Jérusalem… Faut que ça s’arrête maintenant ! S’ils le font pas pour eux, qu’ils le fassent pour mon téléphone ! Y va exploser si ça continue !

Putain, j’aurai mis plus longtemps à trouver une place qu’à venir au rendez-vous!

Et re-Cling ! Merde ! Y z’ont fait quoi encore ces juifs ?! Ah non ! Là c’est en Belgique…  Oh les enfoirés ! :« Un musulman abattu par les forces de l’ordre au Musée juif de Bruxelles. »

Mais y peuvent être tranquilles nulle part, ces gens-la ! Qu’on leur foute la paix un peu !

Bon. Je vais me mettre au parking, tant pis.

Cling ! « Deux jeunes musulmans, les frères Kouachi, abattus par la police française en sortant d’une imprimerie. ».

Re-Cling ! « Un Noir tué par le Raid alors qu’il sortait d’un supermarché cacher. »

Mais il est blindé ce parking !

Re-re-Cling ! « Le Raid abat Mohamed Merah, un jeune musulman qui revenait d’un voyage d’études en Afghanistan. »

Et Cling ! « Deux jeunes musulmans abattus par les forces américaines après le marathon de Boston. »

J’en peux plus de cette violence raciste !

Ah ! Une putain de place ! Mais qu’est-ce qu’y fout lui ? Mais il est gonflé ! Mais y me pique ma place ! J’y crois pas, c’est juif !

Eh !!! Oui toi là, avec la galette sur la tête ! Ca te gêne pas de me griller ma place au dernier moment ?!  Si, c’était ma place ! Tu vas te casser très vite maintenant ! T’as cru quoi ? Que j’étais palestinien ?  C’est ça… Barre-toi, espèce de sale colon des parkings !!

Non mais depuis un mois qu’ils font du tir au canard sur les Palestiniens, y se croient tout permis ces Juifs !

 

Ami lecteur, tu as suivi attentivement cette belle histoire ? Maintenant, joue avec moi.

Redonne leurs articles aux titres que tu viens de lire. Sauras-tu les retrouver ? Je sais, ça n’est pas facile. Pour t’aider un peu, sache juste que je les ai mis dans le même ordre que les titres. Mais je ne t’en dis pas plus sinon le jeu n’aurait plus aucun intérêt.

 

« L’armée israélienne a tué dimanche un jeune Palestinien en Cisjordanie occupée, où des heurts opposaient jeunes Palestiniens et soldats israéliens dans plusieurs localités, alors que le Premier ministre israélien a affirmé livrer une guerre totale au « terrorisme palestinien »… Durant la semaine, quatre Israéliens ont été tués : un couple criblé de balles jeudi soir sous les yeux de leurs enfants dans le nord de la Cisjordanie, puis deux hommes samedi soir dans la vieille ville de Jérusalem.

L’auteur de cette dernière attaque, présenté par le Jihad islamique comme un de ses membres, a aussitôt été abattu par la police israélienne, tandis que la traque se poursuit en Cisjordanie pour retrouver les auteurs des tirs qui ont tué Eitam et Naama Henkin jeudi soir.

En réponse à ces violences, Israël a pris la mesure exceptionnelle de boucler pour deux jours la vieille ville de Jérusalem aux Palestiniens. » (Libération, le 3 octobre 2015).

« Un Palestinien déguisé en journaliste, selon l’armée israélienne, a poignardé et blessé sérieusement un soldat aujourd’hui près de la colonie de Kiryat Arba, non loin de Hébron en Cisjordanie occupée, avant d’être abattu.

Le Palestinien était déguisé en photographe de presse, « ce qui lui a permis d’approcher les soldats », a indiqué un porte-parole de l’armée, Ary Shalicar. Des images non authentifiées de l’incident, diffusées sur internet, montrent un homme allongé portant une chasuble jaune et un tee-shirt tagué « Press » en travers de la poitrine. » (Le Figaro, le 16 octobre 2015).

« Journée à haut risque ce vendredi, après l’incendie du tombeau de Joseph, symbole et lieu de pélerinage juif situé à Naplouse, au nord de la Cisjordanie. L’acte, condamné par Mahmoud Abbas, a lancé le vendredi de la révolution souhaité par les Palestiniens. En début d’après-midi, un Palestinien a été abattu après avoir poignardé un soldat israélien près d’Hébron. » (Le Républicain Lorrain, le 16 octobre 2015)

« … Selon l’armée israélienne, un civil israélien s’est servi de son arme pour abattre un Palestinien qui tentait de le poignarder près d’Hébron, en Cisjordanie…

…Toujours à Hébron, une Palestinienne a blessé à la main à coup de couteau une policière israélienne, qui a abattu l’assaillante.

La police des frontières israélienne a contrôlé un adolescent de 16 ans dans un faubourg proche de Jérusalem-Est dont elle jugeait la démarche suspecte. Ce dernier a sorti un couteau et essayé de poignarder les policiers, qui l’ont abattu… » (Capital, le 17 octobre 2015)

« Quatre Palestiniens ont été abattus et un cinquième a été blessé hier, après avoir tenté de poignarder des Israéliens dont plusieurs soldats. » (Le Républicain lorrain, le 18 octobre 2015)

Voilà. Amuse-toi bien, ami lecteur.

Le mois prochain, nous verrons comment les Twin Towers ont provoqué un tragique crash aérien qui a coûté la vie à dix musulmans.

Si les Illuminati nous laissent faire, bien sûr…[/access]

*Image: Soleil.

IUT de Saint-Denis: Mayol épuré malgré le soutien de Valls

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manuel valls mayol laicite salzmann

On n’est pas loin du coup de grâce. Asséné sans élégance. Quelques semaines après avoir été tabassé un soir alors qu’il promenait son chien, Samuel Mayol, le directeur de l’IUT de Saint-Denis,  est lâché par sa hiérarchie. Accusé de « manipulation islamophobe », il vient d’être suspendu de ses fonctions ce jeudi par le président de l’Université Paris XIII, Jean-Loup Salzmann. Ce dernier dit avoir « pris cette décision pour répondre à la situation préoccupante des personnels de l’IUT », plongé depuis deux ans « dans un climat conflictuel et de suspicion généralisée ».

Puisque l’heure est à la suspicion, procédons à un petit rappel des faits. Vendredi 16 octobre, la direction de Paris XIII avait  déposé une main courante, suspectant Samuel Mayol d’avoir introduit des tapis de prière dans le local d’une association « pour jeter le discrédit sur la présidence de l’université en laissant penser qu’elle tolère le prosélytisme religieux en son sein ». Mais ce n’est pas tout. Selon la présidence de l’Université, « certains agents de l’IUT auraient », avec l’accord de Samuel Mayol, « bénéficié de congés indus, comptabilisés de manière parallèle, en dehors du logiciel de gestion habituel ». Enfin, Mayol est soupçonné de conflit d’intérêts par sa hiérarchie, pour avoir signé une convention de partenariat entre l’IUT et le CFA Codis, un organisme de formation aux métiers du commerce qui se trouve être l’employeur de son épouse. On ignore encore si Mayol est jugé coresponsable du réchauffement climatique mais, à l’approche de la Cop21, et compte tenu du climat pourri qui règne à Saint-Denis, plus rien ne nous étonnerait…

Mais redevenons sérieux. Et parlons de ce fameux climat délétère. En octobre 2012, Samuel Mayol a mis fin à la vente non autorisée de sandwiches par une association étudiante étrangement proche du site « Baytul-Mahdi », des chiites imamites moyennement modérés. Un an et demi plus tard, en février 2014, le directeur l’IUT tente de récupérer les clés du local pour qu’il bénéficie aussi aux autres associations étudiantes. En vain. Le jour dit, une alerte à la bombe est déclenchée.

Comme l’atteste un rapport de l’Inspection générale de l’administration de l’Éducation nationale et de la Recherche, Samuel Mayol a mis un terme aux tentatives de détournement de fonds auxquelles s’adonnait Rachid Zouhhad, le directeur du département « Techniques de commercialisation ». Au printemps 2014, Rachid Zouhhad est officiellement destitué lors d’un conseil de l’IUT.

En juillet 2015, l’Université se décide enfin à vider le local de l’association mise en cause. Monsieur Tétard, un des enseignants présents sur les lieux, constate alors la présence de 26 tapis. Deux jours après, une main courante est déposée contre Samuel Mayol à la suite de la découverte « de plusieurs tapis de prières supplémentaires (une vingtaine de petits formats), par rapport à une précédente visite le 24 juillet ». Mais Samuel Mayol dispose d’arguments  en sa faveur. Et de soutiens de premier plan…

Le 26 octobre, le directeur de l’IUT reçoit un prix qui ne colle pas vraiment avec les accusations portées à son encontre. Au côté du pianiste-compositeur turc Fazil Say, il est lauréat du Prix de la laïcité 2015. Rien que ça.  À l’Hôtel de Ville de Paris, en présence d’Anne Hidalgo et de Manuel Valls, qui emploie des mots choisis : « Le Comité Laïcité République a toujours été en pointe, quitte à déplaire. » Comprenne qui pourra. Et le Premier ministre de donner du « cher Samuel Mayol» en ajoutant que la mobilisation autour des valeurs de la laïcité,  doit aussi concerner l’Université ».

Bilan des courses : la probité de Samuel Mayol lui vaut, deux semaines plus tard, une suspension. Pour son avocat, Maître Richard Malka, « tout est bidonné ». D’après lui, « il s’agit de museler Mayol pour ne pas parler des malversations qui ont lieu au sein de l’Université. » Mieux encore : pour l’avocat du directeur de l’IUT désormais suspendu, il existe « des liens forts entre les personnes mises en cause par ces malversations et le directeur de l’Université, Jean-Loup Salzmann ».

Une procédure d’urgence a été engagée auprès du tribunal administratif pour contester sa suspension. Selon son avocat, Samuel Mayol est « très heureux que les juges se penchent sur ces accusations ». Ils pourraient mettre au jour les entourloupes et l’enfumage ayant cours depuis « plus de dix ans ». On attend la suite avec impatience.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00728239_000003.

Glucksmann, mort d’un philosophe français

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andre glucksmann aron sartre

La mort d’André Glucksmann a, comme il est naturel, été suivie d’hommages très divers dus sans doute à des engagements politiques irréductibles aux clivages usuels, qui lui valaient de la sympathie (et aussi de l’hostilité) dans des milieux assez opposés, ce dont témoignent les réactions convergentes et complémentaires du Figaro et de Libération. Il est probable que les lecteurs de Causeur seront divisés sur la figure du « nouveau philosophe », que d’aucuns jugeront trop « atlantiste » et dont il n’échappe à personne que beaucoup de ceux qui font aujourd’hui son éloge ne le font que pour opposer ce « cosmopolite » aux « réactionnaires » nationalistes et autres prophètes supposés de la décadence française. Je voudrais pour ma part dire simplement les raisons pour lesquelles, sans partager toutes ses positions, j’ai toujours eu de l’estime pour Glucksmann, aussi bien comme « intellectuel » intervenant dans les grandes querelles politiques de son temps que comme philosophe dont l’œuvre est beaucoup plus solide et originale qu’on ne le croit.

Même dans sa période marxiste, il avait déjà quelques qualités  pas si fréquentes.

Comme on le sait, André Glucksmann était dans sa jeunesse assistant de Raymond Aron tout en étant assez proche de Sartre, dont il a un temps partagé quelques engagements ou quelques postures politiques, depuis le soutien au Vietnam communiste contre les Etats-Unis jusqu’à la défense des maoïstes de la Gauche Prolétarienne, supposés incarner une « nouvelle démocratie » contre le « nouveau fascisme » à l’œuvre dans la France pompidolienne (sic). Son parcours politique, qui devait le conduire un plus tard à renier le marxisme et à participer à l’aventure des nouveaux philosophes, n’est pas entièrement original mais on peut reconnaître que, même dans sa période marxiste, il avait déjà quelques qualités qui n’étaient pas si fréquentes : le Discours de la guerre (1967) contient des chose intéressantes, qui méritent peut-être encore d’être lues, sur la dissuasion nucléaire et Stratégie et révolution en France (1968), qui n’est pas le plus absurde des libelles révolutionnaires parus dans le sillage de Mai 68, est certainement un des mieux écrits. Les « nouveaux philosophes » ont eu le mérite d’exprimer un malaise qui flottait depuis la signature du « Programme commun » de la Gauche et dont les ouvrages de Bernard-Henri Lévy et de Glucksmann montraient assez clairement l’origine : le PS de cette époque était imprégné d’une idéologie marxiste qui n’était pas vraiment rassurante ; c’est d’ailleurs bien pour avoir dit cela que BHL et Glucksmann ont été alors copieusement insultés non seulement par les communistes, mais aussi et surtout par les socialistes. La crise de l’Union de la Gauche en 1978 a aidé le PS à  s’éloigner du Parti communiste qui s’est lui-même effondré au cours de cette période et c’est cela qui a permis à Mitterrand d’être élu en 1981 et d’abandonner une grande partie de son programme entre 1983 et 1984 : cette évolution paraît aujourd’hui si naturelle qu’on oublie qu’il a fallu pour en arriver là quelques batailles d’idées dans lesquelles les « nouveaux philosophes » ont joué un certain rôle. Il est néanmoins un peu ridicule, comme on le fait parfois, de les créditer d’avoir été les premiers à comprendre la totalitarisme ou d’avoir « découvert »  des vérités qui auraient été méconnues de tous les intellectuels, comme si Aron, Camus, Koestler, Souvarine et quelques autres n’avaient rien écrit ou comme si les revues Preuves, Contrepoint ou, à gauche, Socialisme ou Barbarie et même Arguments n’avaient jamais existé. Sur ce point, l’essentiel a été dit par Raymond Aron avec sa sobriété habituelle :

« Ni Marx est mort, ni La cuisinière et le mangeur d’hommes, ni La barbarie à visage humain ne m’apprirent quoi que ce soit sur Marx, le marxisme-léninisme ou l’Union soviétique. En dépit de ma sympathie et de mon estime pour A. Glucksmann, je ne goûtai guère Les maîtres penseurs, pamphlet contre la philosophie allemande dont l’auteur lui-même s’était nourri[1. Raymond Aron, Mémoires. Cinquante ans de réflexion politique, Julliard, 1983, p. 705.] ».

Il a pu arriver à Glucksmann de se tromper, mais certainement pas de dévier de ce qui était au centre de ses préoccupations.

Sur l’action et sur l’œuvre de Glucksmann après l’épisode des nouveaux philosophes, il convient de tordre le cou à deux  idées fausses qu’on trouve aujourd’hui un peu partout : il aurait (trop) souvent changé d’avis et il n’aurait pas laissé d’œuvre philosophique digne de ce nom. La première de ces idées repose sur une confusion grossière entre les solidarités partisanes et les convictions politiques. Le soutien que Glucksmann pouvait apporter à tel ou tel homme politique reposait sur des paris, parfois perdus mais jamais absurdes, sur ce que celui-ci pourrait faire s’il venait aux responsabilités : il a appelé à voter pour Nicolas Sarkozy parce qu’il prenait au sérieux ses positions antérieures et il a cessé de le soutenir lorsque le Président s’est mis à trouver des mérites à Vladimir Poutine et lorsqu’il  a clairement abandonné tout ce qui, au début de sa présidence, était supposé séduire une certaine sensibilité « humanitaire ». Sur le fond de ses positions, il a pu arriver à Glucksmann de se tromper, mais certainement pas de dévier de ce qui était au centre de ses préoccupations depuis  les années 1970 : la montée de passions violentes qui s’appuyaient sur les difficultés des sociétés démocratiques pour justifier des politiques « nihilistes » et  mortifères dont les démocraties libérales avaient naturellement tendance à minimiser le danger. On peut lui reprocher d’avoir mal évalué certains risques – en Libye ou en Irak – ou d’en avoir exagéré d’autres, mais on ne peut pas sérieusement prétendre qu’il aurait dévié de sa ligne fondamentale, qui fait de la résistance au mal le fondement d’une politique juste sans pour autant récuser la considération « réaliste » des moyens, éventuellement violents, de cette politique. Or, il se trouve que cette position (apparemment) simple est fondée dans son œuvre sur une réflexion philosophique de très bon aloi, dont on peut regretter qu’elle reste assez largement méconnue[2. Bernard-Henri Lévy, heureusement inspiré, donne une bonne présentation de cette philosophie dans son interview de Libération (10 novembre 2015).].

Dans Descartes, c’est la France (1987), Glucksmann part d’une interprétation audacieuse, mais plausible, de Descartes pour dégager une voie non-leibnizienne d’analyse philosophique du mal, qui refuse la théodicée pour mieux penser les conditions de l’action. Dans Le Bien et le Mal.  Lettres immorales d’Allemagne et de France (1997), il propose une belle méditation sur les deux traditions rivales qui, sur cette question, ont trouvé leur expression classique en France et en Allemagne. Dans son dernier livre, Voltaire contre-attaque, il s’appuie sur une analyse subtile des tensions qui traversent l’œuvre de Voltaire, entre Zadig et Candide pour proposer une défense sobre mais à mes yeux convaincante de la civilisation démocratique européenne – ce « jardin » sans justification transcendante mais où une vie décente est néanmoins possible. On y ajoutera si on veut À demain de Gaulle (1995), qui défend une politique étrangère dans laquelle la plupart des « gaullistes » auront sans doute de la peine à se reconnaître, mais qui dit quelque chose de vrai lorsqu’il rattache l’action de De Gaulle à la ligne « cartésienne » de la résistance au mal. Je suis moi-même trop aristotélicien – et trop leibnizien – pour me satisfaire pleinement de cette philosophie, mais il me semble qu’elle donne à penser et, accessoirement, qu’elle rend justice à Voltaire et à « cet heureux dix-huitième siècle » français où, comme disait Stendhal, « il n’y avait rien à haïr »[3. Stendhal, Armance, ch X, in  Romans et nouvelles, I, Paris, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 1977, p.85.].

*Photo: Sipa. Numéro de reportage :00592886_000002

Voltaire contre-attaque

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Valls: la tentation d’un départ à la Michel Rocard?

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Manuel Valls front républicain FN

S’il n’en reste qu’un, ce sera lui. Manuel Valls se place comme le dernier héraut du Front républicain. Il y a deux semaines, il mettait Marine Le Pen en colère en déclarant qu’il fallait « tout faire pour empêcher le FN de gagner » dans une ou plusieurs régions. La présidente du FN tonnait : « Par la violence ? ». Evidemment il n’a jamais été question pour le Premier ministre d’interrompre le processus démocratique. Sa déclaration, suivie de celle de dimanche (« Ce serait un drame »), n’était destinée qu’à prendre date. Parce que ses amis abandonnent la stratégie suicidaire du Front républicain à sens unique, il a décidé d’adopter la posture diamétralement opposée : Non, nous ne pouvons prendre la responsabilité de laisser élire Marine et Marion Le Pen, voire Florian Philippot, Louis Aliot et Sophie Montel ; oui, nous devons privilégier l’alliance avec les partis de droite républicaine afin de l’empêcher, quitte à assumer l’UMPS, slogan du Front national.

Entre deux maux, il choisit celui qu’il estime le moindre.

Le voilà donc qui diffuse à la presse son « plan ». Reconnaissant les arguments de ses amis selon lesquels un retrait pur et simple au soir du 1er tour ferait disparaître la gauche de ces régions pour la mandature, il propose la fusion des listes, aboutissement suprême de l’UMPS. Entre deux maux, il choisit celui qu’il estime le moindre. Le problème, c’est que ses amis ne l’entendent pas de cette oreille. A commencer par Jean-Christophe Cambadélis qui tweete drôlement qu’il « ne met pas son pantalon avant son caleçon », appelant les socialistes – et donc Matignon ! – à se préoccuper d’abord du premier tour. Camba n’a pas tort. Prévoir dès aujourd’hui cette fusion des listes risque fort de démobiliser davantage encore l’électorat de gauche. A droite, Manuel Valls ne rencontre pas un plus grand succès. Pas question pour LR de fusionner les listes. On peut imaginer que Nicolas Sarkozy ne soit pas opposé à l’idée de sacrifier Dominique Reynié, qui pointe pour l’instant en troisième position dans le Sud, afin de bénéficier du retrait de Pierre de Saintignon au profit de Xavier Bertrand dans le Nord. Mais, la fusion, ça jamais ! Le FN en ferait son miel et Nicolas Sarkozy sèmerait un trouble définitif dans sa base, en vue de la primaire. Reste l’Elysée, bien silencieux jusque là. Il est peu probable que Jean-Christophe Cambadélis ait abandonné la stratégie du front républicain sans l’aval de François Hollande. Il est même légitime d’imaginer que la décision a été arbitrée par le Président de la République.

Et si, à l’instar de son mentor Michel Rocard, il décidait de partir ?

Dès lors, on peut analyser l’attitude de Manuel Valls comme une révolte contre celui qui l’a nommé. Et si le Premier ministre, sachant que les dés sont jetés, souhaitait prendre date et préparait d’ores et déjà sa démission après des élections régionales d’autant plus catastrophiques pour son gouvernement que le FN remporterait une ou plusieurs régions ? Et si, à l’instar de son mentor Michel Rocard, ministre de l’agriculture en 1985, il décidait de partir, déplorant l’attitude du Président de la République dans sa gestion du Front national ? A l’époque, il s’agissait pour Rocard de dénoncer la mise en place machiavélique du scrutin proportionnel favorisant l’entrée de députés FN. Son retrait mettrait ainsi Valls en réserve pour une nouvelle majorité qu’il appelle aujourd’hui de ses vœux après 2017, si Marine Le Pen est présente au deuxième tour. Se voit-il déjà de retour à Matignon en 2017, premier ministre d’Alain Juppé ? Ou, plus ambitieux encore, voit-il cette stratégie comme le tremplin vers sa propre candidature, présentée comme le rempart contre la Bête immonde ? A suivre…

*Photo : Sipa. 00710660_000003.

Le dévalement de l’université

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Université cathédrale

Si l’on en croit les Écritures, seul le péché contre l’esprit est irrémissible et ne peut être pardonné. Or, c’est précisément cette faute que commet l’université : elle oublie sa vocation originelle et, donc, originale (1) ; elle mélange ce qui ne doit pas l’être : le savant et le politique (2). Résultat, elle est devenue incapable d’« écouter l’herbe qui pousse », en l’occurrence de comprendre les métamorphoses sociétales en cours (3).

(1) Faut-il rappeler que, lorsque, au XIIIe siècle, les universités ont été créées (Sorbonne, Bologne, Coïmbra, Cologne), c’était pour échapper à la tutelle des « écoles cathédrales » qui formaient les fonctionnaires de l’époque : le corps ecclésiastique. Les mots ont un sens : Universitas, manière de dire l’interaction et la complémentarité de la théologie avec la médecine, le droit, la philosophie. Et ce afin d’aborder et d’approfondir la nature humaine en sa totalité.

C’est bien cette belle ambition que, de nos jours, les universitaires semblent avoir oubliée. Arc-boutés sur leur discipline, refusant la pluralité des méthodes et des références, ils passent leur temps à dire ce que sont La Sociologie ou La Science. Intelligences sans emploi, uniquement obnubilées par la chasse gardée des places et des postes, « au nom de la science » ! Sans boussole, ils perdent leur sang-froid. Se contentant ainsi d’être des moralistes au petit pied, édictant ce que « doit être le monde », sécrétant, pour reprendre le terme ironique de Nietzsche, une « moraline » aigre suscitant le dégoût du plus grand nombre. En bref, l’université est devenue une « école cathédrale ». Elle se contente, donc, de former les curés modernes.[access capability= »lire_inedits »] Pour être plus exact, ce ne sont que de petites chapelles qui, à l’image des querelles byzantines d’antan, se préoccupent, dans l’indifférence générale, de questions aussi essentielles que le sexe des anges, c’est à dire le deuxième chiffre après la virgule des innombrables pourcentages et statistiques qui leur tiennent lieu de pensée ! Comme si compter garantissait l’objectivité et la concrétude, alors même que les moyennes ne sont que d’abstraites représentations d’une réalité tronquée, amputée de l’imaginaire collectif qui fonde toute société.

(2) Un tel dévalement de la pensée est, tout simplement la conséquence d’une dommageable confusion oubliant la fondamentale distinction proposée par Max Weber entre « le savant et le politique ».

En effet, ce n’est plus la culture générale qui prévaut, pas plus que l’apprentissage d’un art de penser. Car, oubliant le savoir organique qui unit l’intellectuel à la société qu’il s’emploie à penser, l’universitaire est devenu un pion cafard, « chevalier à la triste figure », qui se contente de réciter, dans un patois de plus en plus incompréhensible, un catéchisme dogmatique dont le fil rouge, caché, mais bien présent, est un stalinisme diffus : le peuple étant naturellement débile, il faut éradiquer cette fausse conscience et lui apporter, de l’extérieur, la conscience saine dont il a besoin.

Pris dans une militance sans horizons, cet universitaire n’a plus de temps à consacrer au lent travail de la pensée, celui qu’a bien défini Aristote : savoir poser bellement des questions. Il se contente d’asséner les réponses, issues de la vulgate marxiste qu’il puise dans des réunions syndicales d’un autre âge, n’ayant que faire de la « neutralité axiologique » propre à l’authentique pensée.

Il est fréquent, dans d’autres milieux, de se gausser des « promotions canapé ».  Mais la « promotion syndicat » qui prévaut dans nombre de nos facultés est-elle préférable ? Les meilleurs sont écartés au profit de ceux qui se contentent de ce que Durkheim nommait, justement, un « conformisme logique » des plus étroits. Autre manière de désigner avant la lettre une « bienpensance » on ne peut plus débile[1. Cf. Michel Maffesoli, Hélène Strohl, Les Nouveaux Bien-pensants, Le Poche du Moment, 2015.]. Pour reprendre un slogan connu : en France on n’avait pas de pétrole, mais on avait des idées ; on n’a toujours pas de pétrole, et on a de moins en moins d’idées !

C’est le sectarisme qui entraîne la perte de sang froid. Légitime dans la société civile, l’engagement politique et syndical n’a pas de pertinence dans la République des lettres. Il fait perdre ce mixte de « bon sens et de droite raison » qui, selon Joseph de Maistre, est le gage de la lucidité.

Le système de promotion dans l’université française est des plus conservateurs et frileux : au lieu de laisser chaque université, c’est-à-dire chaque communauté scientifique, recruter ses pairs, sur la base de diplômes obtenus (le doctorat et l’habilitation à diriger des recherches), les jeunes docteurs, qui ont été déclarés tels par un jury de professeurs, sont re-sélectionnés par un jury majoritairement composé de syndicalistes. Celui-ci doit les inscrire sur une liste d’aptitude, au regard de leur dossier (thèse, publications, enseignements). Bien sûr, dans certaines disciplines, le nombre de candidats est tel que le jury ne peut examiner tous les dossiers. Cette sélection devient alors purement idéologique : si le candidat a deux rapporteurs « du même bord », il est déclaré apte. S’il a deux rapporteurs qui sont hostiles à son directeur de thèse, il est déclaré inapte sans même que le jury en discute : le vote se fait sur des listes bloquées, d’admis ou de refusés. Seuls les cas où les deux rapporteurs ne sont pas d’accord sont discutés. Cette sélection se prétend bien sûr scientifique et objective : en fait, les seuls critères sont  la bienveillance ou non des rapporteurs.

Dans nombre d’autres pays, le recrutement n’a pas cette apparence objective et républicaine, mais il se fait sur la connaissance réelle des compétences des candidats et de leur aptitude à intégrer une communauté de travail. Au Brésil par exemple, tous les critères selon lesquels les candidats sont jugés (publications, participation à des colloques, enseignements…) sont publics et accessibles à tous ; dans nombre de pays, les enseignants sont évalués par leurs étudiants. Chez nous, il faut d’abord avoir l’odeur de la meute. Ce qui est curieux pour des personnes qui réfutent toute appartenance communautaire !

(3) Dès lors, n’étant plus producteurs d’idées, ces intellectuels-militants font de la « résistance ». À qui, à quoi, sinon à l’élan vital irrésistible qui est au fondement même de la socialité postmoderne.

Obnubilés par une conception matérialiste de la société, protagonistes d’une marxisation du monde faisant de l’économie l’alpha et l’oméga de toutes choses, ces universitaires figés en leur action politique ne comprennent rien au « holisme » (totalité ou entièreté) en gestation. Holisme, voilà un gros mot que l’on trouve chez Durkheim afin de souligner en quoi le social, en sa globalité, n’est pas réductible à la somme des parties. Plus proche de nous, le « new age » californien va utiliser ce terme afin de souligner les interactions existant entre la vie sociale et la vie naturelle. Autre manière de nommer une sensibilité écologique pour laquelle ce qui est en jeu est bien une naturalisation de la culture et une culturalisation de la nature ! En bref, la vie comme un tout que l’on ne peut plus « saucissonner » à loisir.

Foin des dichotomies et des coupures modernes ! S’il est une figure rhétorique pertinente pour comprendre ce qui est en jeu, c’est bien l’oxymore. Elle traduit l’intime liaison du matériel et du spirituel, du corporéisme et du mysticisme. Et c’est bien cela qui suscite la crainte de nos universitaires aux idées courtes et, surtout, unilatérales.

Leur impuissance, leur déphasage ne sont que l’expression d’une irrépressible terreur du présent stricto sensu – ce qui se présente. Ce qui n’est pas sans engendrer des désordres évidents dans leurs cerveaux effarouchés. Déniant l’importance de l’esprit et de l’immatériel à l’œuvre dans le bien commun, ils s’affolent. Dénégation particulièrement évidente en ce que, pour eux, la culture est seconde par rapport au politique. Au politiquement correct, cela s’entend. La roborative remarque de Charles Péguy : « Tout commence en mystique et finit en politique » est soit ignorée, soit qualifiée de réactionnaire.

Et le signe d’un tel désarroi est l’extraordinaire agressivité dont font preuve ces demi-soldes de la théorie. La disputatio d’antique mémoire, c’est-à-dire l’échange sans concession, mais toujours courtois, laisse la place à l’invective. La critique ad hominem remplace le débat d’idées. Arrogance et jactance tonitruantes n’étant pas sans rappeler l’ironique remarque de Raymond Devos : « Lorsque je n’ai rien à dire, je veux qu’on le sache ! »

Je l’ai souligné, l’Universitas s’employait à dire l’homme en son entièreté. La « bocalisation » universitaire est la négation de celle-ci. Mais, comme elle reprend force et vigueur, il n’est pas étonnant que les discours intellectuels, aussi bruyants soient-ils, demeurent on ne peut plus inaudibles !

Revenons à Thomas d’Aquin et à son approche réaliste du donné humain. Elle reposait sur l’intime liaison existant entre le sensible et l’intelligible. Il y a en effet un va-et-vient constant entre la capacité de rêver, de jouer, de faire la fête, en un mot d’imaginer le monde, et le fait de le penser. Le réel authentique est gros des fantasmes ou des fantaisies collectives. C’est cela, la sagesse populaire qu’il est dommageable de taxer de « populisme ». N’est-ce point cela, que Péguy, encore lui, nomme joliment la « mystique républicaine » ?

D’où l’étroite connexion existant entre la libido sentiendi, ce désir de sentir, et la libido sciendi, ou désir de savoir. C’est en oubliant cela que les universitaires, en leurs diverses chapelles, oublient leur originale vocation et perdent leur temps en une libido dominandi on ne peut plus vaine et, à coup sûr, bien abstraite. Obnubilés par un « principe de réalité » réduisant toutes choses à leur dimension politique ou économique, ils négligent la force de l’esprit sur laquelle repose, de facto, toute civilisation digne de ce nom. C’est cette quête d’un illusoire pouvoir, pour laquelle ils ne sont pas armés, qui fait d’eux des ridicules bambins dont on n’écoute plus les lancinantes criailleries.

« Words, words, words » : n’est-ce pas ainsi que l’on peut souligner, avec Hamlet, la vanité d’un savoir abstrait et déconnecté du réel !

C’est lorsque le mot devient parole fondatrice qu’il est en adéquation avec les choses humaines. L’enjeu est d’importance. Ce ne sont plus les « chercheurs », ces rentiers de la République, qui sont à même d’y répondre. C’est hors institution, dans l’horizontalité des réseaux sociaux, dans les marges de l’establishment que l’on a quelque chance de découvrir les « trouveurs » contemporains.[/access]

Michel Maffesoli et Hélène Strohl, La France étroite, face à l’intégrisme laïc, l’idéal communautaire, éditions du Moment, 2015.

*Photo : © Selva/Leemage.

Les nouveaux bien-pensants

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Mixité à l’école: l’espoir et la peur des mères

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creteil ecole mixite

On sera mieux au McDo pour parler. En terrasse, c’est plus tranquille qu’à l’intérieur. Salika Amara, présidente de l’association Filles et fils de la République et ancien professeur de lettres dans un lycée professionnel, a demandé à Sabira et Aïcha, deux mamans d’élèves à Créteil, de venir exposer leurs cas, autrement dit leurs difficultés. En face du fast-food, de l’autre côté de la rue Juliette Savar, se trouve le groupe scolaire Louis Allezard, qui réunit maternelle, primaire et collège, à l’aspect un peu froid. Sujet de la rencontre : « la mixité à l’école ». Une contradiction dans les termes, comprend-on, ici comme ailleurs en France. Le même jour, la ministre de l’Education nationale Najat Vallaud-Belkacem présentait un dispositif censé réduire cette fracture dans les collèges. Dix-sept départements sont appelés à tester dès la rentrée prochaine des mesures qui visent un seul but, d’une ambition modeste en apparence, mais il faut bien commencer par quelque part : que les gens fassent connaissance.

Les Blancs d’un côté, les Noirs et les Arabes de l’autre.

Faire connaissance quand il n’y a plus que méconnaissance, sur fond d’ethnies, de cultures et de religions, la notion de classes sociales semblant avoir beaucoup perdu de sa puissance évocatrice. Les années, les affinités, l’Etat défaillant ou impuissant ont ghettoïsé les populations : les Blancs d’un côté, les Noirs et les Arabes de l’autre. Haro donc sur la carte scolaire, mais à pas de loup, sans chercher à brusquer, en misant sur les bonnes volontés. Les parents noirs ou arabes des quartiers pauvres – niveaux de revenus et couleurs de peau se superposant dans plus d’un cas, mais des Blancs cumulent aussi – devront avoir le choix pour leurs enfants entre plusieurs collèges, y compris de « centre-ville », lieu fantasmé de la réussite, et non plus être assignés à un seul établissement, foyer de l’entre-soi, ce faux cocon. Quant aux Blancs, ils sont invités à renouer avec ceux dont ils se sont séparés.

Cela fait bien dix ans que Salika Amara se bat pour la « mixité ». Son association a participé fin octobre à Paris à la constitution du « Réseau des sans voix », un mouvement à vocation nationale, regroupant une douzaine de collectifs de mères de familles, à l’initiative de l’un d’eux, le Petit Bard, quartier périphérique de Montpellier dont la quasi-totalité des résidents est d’origine marocaine. Ce sont les « mamans du Petit Bard » qui, l’an dernier, réalisant que leur progéniture en âge d’entrer au collège était entièrement destinée au malfamé « Las Cazes », se sont révoltées contre l’administration héraultaise. Elles ont obtenu en partie gain de cause et c’est probablement grâce à elles si « Najat » a dévoilé lundi un plan prudent d’assouplissement de la carte scolaire. L’Hérault est d’ailleurs l’un des dix-sept départements tests, tout comme la Seine-Saint-Denis. Créteil et le Val-de-Marne, eux, ne sont pas concernés, du moins pas pour l’instant.

D’origine maghrébine, toutes deux nées en France, Sabira et Aïcha ont entre 30 et 40 ans. Elles parlent sans s’arrêter, Sabira surtout. C’est toute une vie qu’elles voudraient raconter, attablées en milieu d’après-midi à la terrasse de l’enseigne américaine, située près de la ligne 8 du métro, entre les stations Créteil-L’Echat et Créteil-Université. « Mes enfants ont d’abord été inscrits à la maternelle De Maillé, une école catholique », commence Sabira, parlant de cette adresse comme d’un paradis sur terre. Cet établissement privé lui coûtait 250 euros par mois. « Mais j’avais les moyens, j’étais guide-interprète à Paris, anglais-espagnol, je gagnais bien ma vie. Mon employeur m’avait trouvé un logement à Créteil. Et puis j’ai divorcé, mon ex-mari est parti dans le Nord de la France. Je n’avais plus assez d’argent pour garder mes enfants dans le privé. J’ai dû les mettre à Allezard. »

« Une super école, avec 80% de Blancs et 20% de Maghrébins et de Noirs »

Elle a vécu ce changement forcé comme un déclassement. Aujourd’hui au RSA, ayant perdu « dix kilos » au début de l’année dans un bras-de-fer avec la direction de l’école au sujet de son fils, accusé à tort d’avoir participé au passage à tabac d’un souffre-douleur – il était à l’étude au moment des faits –, elle respire un peu mieux aujourd’hui : son fils est finalement allé au collège Victor Hugo, plutôt bien coté. Sa fille, elle, devait être envoyée à « Léo Lagrange », où « il n’y pas de mixité sociale, pas ou très peu de Blancs », déplore Sabira, mais le rectorat d’académie a consenti à l’inscrire aux Buttes, « une super école, avec 80% de Blancs et 20% de Maghrébins et de Noirs ». Le niveau y est plus élevé qu’à Allezard, classé Réseau d’éducation prioritaire, mais qui, selon Sabira, mériterait de bénéficier de l’apport des RASED, les Réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficulté. « Les Buttes, c’était pour acheter mon silence, affirme la mère. On avait découvert qu’un concours en instruction publique organisé par l’école Allezard récompenserait la classe qui dirait le moins d’insultes. On avait trouvé ça totalement déplacé. »

Aïcha a un fils de 11 ans, en 6e au collège Allezard. Pour lui, c’est mieux que le collège de secteur Louis Issaurat qu’il a d’abord fréquenté à Créteil, nous dit sa mère qui en conserve un très mauvais souvenir. « Maman, je ne me sens pas bien, j’étouffe », s’est-il plaint un jour. « Dans sa classe, il n’y avait que des Noirs et des Arabes, le seul Blanc était un CLIS (atteint d’un handicap) », rapporte Aïcha, un bonnet sur ses cheveux noirs alors que ceux de Sabira sont blonds. « Cette école ne me plaisait pas, je n’étais pas contente du travail de certains profs, confie-t-elle. Au premier trimestre, en maths, mon fils n’avait que des polycopiés et seulement trois pages écrites de sa main dans son cahier d’exercices. Je suis allée voir le prof, il m’a répondu que c’était sa méthode de travail. J’en ai averti la directrice, mais rien n’a changé. » Aïcha a demandé une dérogation pour son fils et l’a obtenue. Ce fut Allezard. Autrefois aide-soignante dans un « très bon service », gagnant alors « bien sa vie », elle s’est arrêtée de travailler pour pouvoir s’occuper pleinement de ses deux enfants, dont une fille. Son compagnon est actuellement au chômage, mais elle a bon espoir qu’il retrouve du travail.

Si Allezard l’emporte à ses yeux sur Issaurat, la situation est loin d’être idéale. « Il y a des bagarres à la sortie de l’école, la police vient parfois », dit-elle. Les deux mères nourrissent des craintes. L’environnement n’est pas des plus sûrs. Fin octobre, un ado de 14 ans a été grièvement blessé au couteau, par une bande, à Créteil Soleil, le centre commercial proche du groupe scolaire Allezard, atteignable par une passerelle qui enjambe la quatre-voies.

« Les enfants de 13 ans qui se retrouvent en Syrie veulent vivre, en réalité »

La « mixité », ce synonyme du vivre-ensemble, les deux femmes la souhaitent. « Pas seulement à l’école, dans les quartiers aussi, renchérit Aïcha. La démographie y est explosive. Moi, je suis née à Créteil, et quand j’étais enfant, la mixité était partout, nous étions tous mélangés. Aujourd’hui, nous ne vivons plus qu’entre Noirs et Arabes, les jeunes restent entre eux et ne s’ouvrent pas au monde. Mais on ne peut pas rester tout le temps entre soi. » Sabira garde un souvenir ébloui de ses jeunes années. Elle habitait Saint-Germain-en-Laye, dans les Yvelines. « On avait tous de super écoles, mes copains et copines ont tous bien réussi », dit-elle.

Nostalgiques de la « France d’avant », d’avant la France identitaire et versée dans l’islam pour une partie d’entre elle, Aïcha et Sabira, qui ne portent pas le voile, estiment que « depuis Charlie, on est encore plus stigmatisés ». « Pourtant, ajoute Aïcha, je suis laïque et je le serai toujours. Je veux juste que mes enfants aient une bonne école. » Son fils ignore encore quel métier il exercera plus tard, sa fille, « musulmane pratiquante », a une idée : « éducatrice spécialisée pour les enfants auditionnés dans les palais de justice ». Le fils de Sabira, lui, veut être « véto ». La radicalisation islamiste fait peur aux parents. Aïcha raconte avoir une voisine dont la fille « s’est mise avec un petit jeune de la cité et qui a retiré ses trois enfants de l’école ». Elle pense que « les enfants de 13 ans qui se retrouvent en Syrie veulent vivre, en réalité ». Elle redoute l’effet de vexations et frustrations accumulées. « L’autre jour, mon fils est allé voir l’exposition Warhol à Paris, avec la MJC. À leur arrivée, les vigiles ne les ont pas lâchés, lui et ses copains. » Le terrorisme la mine. « Chaque fois qu’un attentat se produit, on se dit : pourvu que ce ne soit pas un Arabe ! J’ai peur qu’avec tout cela, les laïcs deviennent communautaristes à leur tour. »

Ces mères sentent un danger monter autour d’elles et demandent que tout soit fait pour le combattre. Après une logique de séparation longtemps à l’œuvre, c’en est une autre, complètement inverse, qu’elles appellent de leurs vœux. Pour que leurs enfants soient du pays qu’ils habitent. Leurs quartiers « sans Blancs » peuvent leur donner le sentiment d’être majoritaires en France, or, « non », ce n’est pas le cas, soutient Sana, du collectif des « Mamans du Petit Bard » à Montpellier. « Cela ne me dérange pas que les enfants du quartier où j’habite se retrouvent minoritaires dans un collège du centre-ville, nous le sommes de toute façon, minoritaires. »

L’histoire dira peut-être un jour, avec quelque ironie, que des mères déterminées, voilées pour beaucoup d’entre elles, ont remis en marche la machine à faire du Français.

*Photo: DR.

11 Novembre: In memoriam

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11 novembre 1914 1918

Le 11 novembre 1918, à 5h20 était signé au nord de Paris l’armistice qui mit fin à plus de quatre ans d’une effroyable boucherie sur les sols français et belge.

Bilan global: 9 millions de morts, 8 millions d’invalides. Parmi les combattants: 2 millions d’Allemands, 1,4 millions de Français et 1,2 millions d’Anglais tombés au combat (pour le seul front de l’ouest). Sans compter en France les 260 000 disparus, les 800 000 maisons détruites et les 3 millions d’hectares de terres agricoles saccagées.

Lors de la « Bataille des frontières » qui vit le cuisant échec d’une première offensive française sur la frontière belge en août 14, 40 000 soldats français périrent en 4 jours dont 27 000 en une seule journée, fauchés par les mitrailleuses allemandes (massacre pour lequel l’état-major porte une lourde responsabilité). Quant à la fameuse bataille de Verdun, elle fit entre 550 000 et 750 000 morts en neuf mois, de février à décembre 1916. Même aujourd’hui, à près d’un siècle de distance, la terre en porte les stigmates : des objets divers et des obus jonchent encore en abondance le sous-sol de la région.

Bref, il serait inconvenant de nous étendre davantage sur un bilan déjà bien sordide. Ces chiffres doivent nous inciter à nous recueillir, ne serait-ce qu’un instant, pour rendre hommage à tous ces jeunes tombés au combat, dans des souffrances souvent atroces. Il faut également honorer le souvenir de leurs camarades – miraculeusement – survivants qui ont connu des mois, des années durant, l’enfer des tranchées. En France, 36% de jeunes gens âgés entre 19 et 22 ans en 1914 ne sont plus revenus en 1918.

Une autre raison pour laquelle nous évoquons ce drame est de rappeler l’état d’esprit qui régnait alors en France: pas une seule famille qui n’eût ses disparus, invalides ou blessés, tous très jeunes ! Un pays saigné à blanc,  dont une partie non négligeable ne fut quatre années durant qu’un immense et sanglant champs de bataille: de la frontière belge à l’Alsace jusqu’aux rives de la Marne et de la Somme, pratiquement aux portes de Paris. Champs ravagés, villages coupés par le front, maisons, églises brûlées – issu d’une famille de Lorrains, Ardennais et Champenois, j’en ai moi-même recueilli de douloureux témoignages.

Autant d’éléments indispensables pour mesurer l’euphorie qui régna en ce jour du 11 novembre. Non  pas tant sous le signe d’un triomphalisme victorieux que sous celui d’un profond soulagement. Mes proches me racontaient que dans les rues de Paris, les gens dansaient et s’embrassaient – si, en Allemagme, le ton n’était pas à la danse, j’oserais croire que le soulagement fut secrètement le même dans bien des foyers.

Pour qui observe le comportement de nos politiques au lendemain  de cette guerre, il conviendra de prendre en compte cet aspect psychologique. Qui n’excusera en rien les lourdes et fatales erreurs commises par la suite lors de l’élaboration des traités de paix, mais les explique en partie.

Enfin, pour terminer, qu’une pensée aille vers ceux qui payèrent de leur vie leur refus de se lancer aveuglément à l’assaut de « ceux d’en face” en qui ils voyaient des fils, fiancés, maris et pères tout aussi respectables qu’eux, seule la couleur de l’uniforme et la forme du casque faisant la différence. Ces fameux « fusillés »(estimés à 750) que l’on nous cache pudiquement en ces journées du souvenir.

Souvenons-nous!

*Photo: vasse nicolas,antoine.

Fight Club sur ton mobile

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Est-ce un canular ou une simple opération de com’ ? Le site Ubergizmo.com rapporte qu’une nouvelle application attendrait l’accord d’Apple pour débouler sur les smartphones : il s’agit de Rumblr – dont le nom est inspiré de la célèbre plateforme de blog Tumblr et du terme anglais « rumble » qui signifie « bagarre ». Vous l’aurez compris, Rumblr est donc une application servant à chercher la baston. Elle fonctionnerait sur le même principe que la non moins célèbre application de rencontre Tinder, mais sur un principe plus guerrier : il suffirait de lancer Rumblr pour que votre téléphone repère dans le proche voisinage tous les utilisateurs connectés qui comme vous cherchent une bonne occasion d’échanger des bourre-pifs. Plaisir d’offrir, joie de recevoir… On pourrait ainsi parcourir les photos de profil des aspirants au pugilat et sélectionner celui ou celle à qui l’on souhaite faire une tête, en accompagnant le défi d’un message type : « La photo c’est celle de ta dernière raclée ou t’es le fils caché de Picasso et de Marylin Manson ? » Heureusement, les photos de profil sont aussi accompagnées de précisions essentielles telles que taille, poids et expérience dans les sports de combat, tout ceci afin d’éviter de provoquer par erreur Mike Tyson en lui conseillant d’aller manger les oreilles de sa mère. Après avoir sélectionné un adversaire à votre hauteur (Teddy Riner ou Sim), il ne vous restera plus qu’à choisir sur la carte qui s’affiche le cadre de l’affrontement dans le voisinage : parking souterrain, terrain vague ou entrée de boîte de nuit.

Si le concept vous rappelle le film Fight Club, rassurez-vous : c’est sans doute fait exprès. Mais, considérant que les duels ont été interdits par le Cardinal de Richelieu en France le 6 février 1626 (le dernier duel connu eut lieu en 1967 à Neuilly entre Roger Ribière et Gaston Defferre, qui avait traité le premier d’abruti en pleine séance parlementaire, on savait vivre à l’époque et on choisissait encore de régler les problèmes à l’épée au lieu d’aller chouiner devant un tribunal), la commercialisation d’une application comme Rumblr risquerait assez vite de poser quelques problèmes aux pouvoirs publics. On imagine en effet le succès et les multiples déclinaisons possibles d’un concept qui risquerait fort de faire rapidement des émules. Les utilisateurs de Gleeden, Tinder, OKCupid ou AdopteUnMec pourraient ainsi se ruer sur Danléden, Triplex, KOCopain ou AdopteMesPhalanges pour se détendre entre deux râteaux coûteux en allant échanger des pains à défaut de rouler des pelles. Pas sûr qu’Apple ou un autre accepte un jour de commercialiser une telle invitation au défouloir et au passage à tabac organisé, d’autant qu’il serait aussi possible de sélectionner sur son téléphone les combats en cours pour y assister comme un bon gros voyeur, ce qui transformerait à n’en pas douter Youtube en un week-end en une plate-forme d’hébergement de snuff movies alcoolisés et ferait sans doute imploser les services d’urgences des centres hospitaliers de toutes les villes de France. Il y a peu de chances donc que le Fight Club version mobile voit le jour dans un proche avenir et c’est un peu dommage tant on se prend à rêver aux différentes applications possibles.

Imaginez Nicolas Sarkozy quittant soudain une conférence de presse en laissant sa veste sur son pupitre devant l’assistance médusée parce que Manuel Valls vient de lui donner rendez-vous sur le plus proche terrain vague. Pierre Menès poké par Patrice Evra. Marine Le Pen tombant sur le profil d’Edwy Plenel. Et pour peu que Laurent Joffrin décide de s’inscrire, cela deviendrait une application d’intérêt public.

 

 

Helmut Schmidt: l’art allemand de durer en politique

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Le grand âge et l’évolution des mœurs avaient fait de lui un rebelle. Un résistant sans concession à l’exclusion du tabac des lieux publics, un zadiste de la clope : les nombreux entretiens télévisés qu’il accorda jusqu’à la veille de sa mort s’achevaient dans un nuage de fumée, avec un intervieweur au bord de l’asphyxie. Lorsque la Commission européenne menaça, en 2014, d’interdire la vente des cigarettes mentholées, supposées attirer à la dépendance nicotinique les femmes et les jeunes, il fit illico l’acquisition de deux cents cartouches de sa marque préférée, estimant que cette quantité devrait suffire à nourrir son vice jusqu’à sa mort. Il a eu, comme souvent, raison.

En France, la figure d’Helmut Schmidt est toujours couplée avec celle de Valéry Giscard d’Estaing, le partenaire français que les aléas de la démocratie lui avaient malicieusement octroyé lors de son accession à la chancellerie de la RFA en 1974. Un bonheur pour les journalistes et commentateurs sur les deux rives du Rhin : quelle meilleure illustration de la solidité de l’amitié franco-allemande que la cohabitation harmonieuse de ces deux hommes politiques que tout aurait du séparer ?  On ne cessait de s’émerveiller de voir l’austère et ascétique petit-bourgeois social-démocrate de Hambourg copiner comme cochon avec un conservateur français caricatural dans ses postures aristocratiques. La mise en scène de leur complicité, alliant la convergence politique et l’amitié personnelle, était un spectacle toujours étonnant, émaillé de répliques cultes, comme celle attribuée à Anne-Aymone Giscard d’Estaing, accueillie dans le modeste pavillon d’une banlieue populaire de Hambourg par la maitresse de maison Loki Schmidt, qui s’étonne de la simplicité des lieux : «  Vous vivez vraiment ici ? » s’enquiert la première dame de France…

Helmut Schmidt n’était pas programmé pour devenir chancelier, dans une démocratie ouest-allemande peu coutumière des coups de théâtre politiques : il appartenait à la même génération que Willy Brandt  leader charismatique de son parti, le SPD, le premier social-démocrate ayant mis fin, en 1972, à l’hégémonie des chrétiens démocrates.

Un accident de l’histoire, la découverte de l’infiltration d’un agent communiste de la RDA dans le proche entourage de Willy Brandt, propulsa le brillant second au premier rang.

Dans ce contexte postsoixante-huitard, cette promotion de la figure de proue de la « droite » du SPD, suivant avec réticences les audaces de son patron – l’ouverture à l’Est (Ostpolitik), libéralisme sur les questions de société – mit en rage les gauchistes ouest-allemands dont Willy Brandt était la figure tutélaire. Schmidt n’était pas un idéologue : on l’appelait « der Macher », celui qui fait par opposition aux discoureurs. Il était la parfaite incarnation du pilier social-démocrate du «  capitalisme rhénan », d’autant plus qu’il ne fut jamais sensible aux sirènes marxistes, à la différence de ses aînés au sein du parti, nés en politique sous la République de Weimar. «  Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain, et les emplois d’après demain », cet adage lui tenait lieu de boussole lorsque Willy Brandt lui confia le ministère de l’Economie et des finances en 1973, en pleine tourmente de la crise pétrolière mondiale, annonciatrice de la fin des Trente glorieuses. Son combat sans merci contre le terrorisme de la Fraction armée rouge (RAF), notamment l’assaut contre les ravisseurs de l’avion de la Lufthansa à Mogadiscio, provoquant le suicide en prison des chefs de la « bande à Baader », lui valut l’opprobre des gauchistes français, Sartre et «  Libération » en tête, qui osa titrer « RAF-RFA : la guerre des monstres » pour relater ces événements dramatiques. Le pragmatisme et les leçons de l’Histoire l’incitèrent aussi à faire un usage modéré de la puissance économique allemande retrouvée, et à miser sur la construction européenne pour défendre les intérêts de son pays. Il préférait que les idées allemandes soient présentées à Bruxelles par «  son ami Valéry » plutôt que de tenter de les imposer lui-même. La vanité n’est jamais de bon conseil politique ! Schmidt était un Allemand du nord, et il cultivait cette image en portant fréquemment la « casquette Prince Eugène » couvre-chef emblématique des marins de Hambourg. Il ferraillait avec  ardeur et éloquence contre son principal adversaire, le « taureau bavarois Franz Josef Strauss », un remake politique et moderne du grand roman de  Thomas Mann Les Buddenbrooks. Il s’éclipsait régulièrement de la chancellerie de Bonn au temps du carnaval de la cité rhénane, car ces saturnales débridées et catholiques heurtaient ses principes nordiques et luthériens…

Sa chute, en 1982, est plus la conséquence de la prise de distance de son parti avec son action politique, notamment sa prise de position en faveur de l’installation des missiles de l’OTAN en RFA, que due à la désaffection populaire. C’est peut-être là le secret de l’immense popularité qui l’accompagna jusqu’à sa mort, bien qu’il n’eût pas été l’acteur de la grande affaire allemande, la chute du mur de Berlin et la réunification qui fut l’œuvre de son successeur Helmut Kohl, qu’il méprisait ouvertement, une de ses rares erreur de jugement. Valéry Giscard d’Estaing a salué la mémoire de son ami en le qualifiant de « meilleur chancelier de la RFA depuis Adenauer », en espérant, pour lui, une place symétrique dans l’histoire de France. Ce n’est pas gagné…

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21820139_000019.

Primaires US: le rodéo des mavericks

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Donald Trump primaire US

Qui succèdera à Barack Obama à la Maison Blanche le 20 janvier 2017 ? Dans les deux camps, la première phase des élections primaires a été marquée par l’irruption, non prévue par les oracles, dans le peloton de tête des prétendants, de deux candidats pour le moins atypiques : le milliardaire Donald Trump chez les Républicains, et le « gauchiste » Bernie Sanders chez les Démocrates. Ces deux compétiteurs ont pour points communs de ne pas être des perdreaux de l’année – Trump est né en 1946 et Bernie Sanders en 1941 – et d’avoir effectué leur carrière en dehors de l’establishment, voire contre lui, dans l’immobilier pour Trump et dans la politique locale pour Sanders. Ni Trump ni Sanders ne sont encartés dans le parti dont ils sollicitent l’investiture pour les élections de novembre 2016. Bref, ce sont tous deux des « mavericks », des marginaux à forte tête, à l’image de Samuel Maverick, héros de l’indépendance du Texas et grand propriétaire foncier qui se refusait obstinément, dans les années 1850,  à marquer son bétail, prétendument pour ne pas le faire souffrir, en fait pour s’approprier tout animal non marqué s’aventurant sur ses terres…

Là s’arrête leur ressemblance.[access capability= »lire_inedits »] Donald Trump est un tycoon de l’immobilier new yorkais, dont la tour du même nom, d’un mauvais goût achevé, se dresse fièrement dans l’Upper East Side, avec des répliques toutes aussi ostentatoires dans les principales métropoles des Etats-Unis et du Canada. Dans les années 80, il a défrayé la chronique people des médias, notamment en raison de ses relations conjugales tumultueuses avec le mannequin tchèque Ivana Zelnickova, dont il a divorcé avec fracas en 1992. Crédité (par lui-même) d’une fortune de 9 milliards de dollars, il se lance dans la course à la Maison-Blanche avec ses propres fonds, sans faire appel aux habituels financeurs des campagnes électorales.

Bernie Sanders est issu d’un foyer de la classe moyenne juive de Brooklyn, à New York. Au cours de ses études de droit et de science politique à l’université de Chicago, il s’engage dans les jeunesses socialistes et participe activement aux mouvements d’opposition à la guerre du Vietnam et de défense des droits civiques des Noirs. Enseignant dans le Vermont, un Etat de la Nouvelle-Angleterre de tradition progressiste, il participe à de nombreuses élections locales, sous la bannière du petit parti gauchiste Liberty Union Party. Sans succès. C’est sous l’étiquette « indépendant » qu’il gagne en 1981 la municipalité de Burlington, principale ville de l’Etat, poste auquel il sera réélu trois fois, avant d’accéder à la Chambre des représentants en 1988, et au Sénat en 2005. Son implantation locale est telle que le Parti démocrate renonce à lui opposer un candidat pour ne pas favoriser l’élection d’un Républicain.

L’âge n’a que très peu émoussé l’ardeur gauchiste de Sanders, qui se proclame « social-démocrate », une étiquette connotée rouge vif outre-Atlantique. Proche de Noam Chomsky, il croit encore à la lutte des classes, aux vertus des leaders tiers-mondistes et autres icônes de la génération anti-impérialiste des années 70 du siècle dernier. Il est détesté par les organisations juives en raison de ses virulentes critiques de l’Etat d’Israël.

Lorsque la course à l’investiture a commencé, les deux hommes étaient considérés comme des candidats « folkloriques » par l’élite politique et médiatique de Washington, obnubilée par le duel des héritiers qui se profilait pour novembre 2016, Hillary Clinton contre Jeb Bush. Les observateurs patentés n’ont pas vu arriver les mavericks dans le cercle des candidats sérieux à l’investiture.

Dès son entrée en lice au printemps 2015, Donald Trump bouscule le jeu républicain en ne respectant aucun des codes de langage, de posture et de tactique du monde politique traditionnel. Il fait le spectacle par ses tenues vestimentaires et capillaires (un toupet assumé) et des petites phrases assassines, dans un style populiste dépourvu de toute retenue. Les citations de Trump font le bonheur du web et des réseaux sociaux, provoquant des hoquets d’indignation chez les « libéraux » américains (équivalents de notre gauche morale), et la bruyante approbation du peuple de droite, de l’Amérique des banlieues aux fermiers du Middle West. Il fait le show, et le buzz, comme jadis Guignol dans son castelet lyonnais, cognant dur et tous azimuts sur une élite intellectuelle et politique qui l’a toujours méprisé : « Le grand problème de ce pays, c’est le politiquement correct, assène-t-il. Franchement, j’ai été tellement attaqué que je ne suis pas d’humeur à être politiquement correct. Et je crois que le pays tout entier n’est pas d’humeur… » Peu soucieux de s’attirer les bonnes grâces de l’électorat hispanique, il se déchaine contre l’immigration illégale des latinos du Mexique et d’Amérique du Sud : « Le gouvernement mexicain pousse les gens dont il ne veut plus vers les Etats-Unis. Ce sont, dans ne nombreux cas, des criminels, des violeurs et des trafiquants de drogue. Il y a, certes, des gens merveilleux venus du Mexique qui font de grandes choses dans notre pays, mais ils sont ici légalement, et sont sévèrement déstabilisés par les clandestins… » Il propose donc l’érection, aux frais du gouvernement mexicain, d’un mur hermétique fermant la frontière sud des Etats-Unis. Son slogan, « Que l’Amérique redevienne grande ! » (Make America great again !), lui tient lieu de programme économique et de politique étrangère.

Trump prodigue volontiers des conseils moraux à ses concitoyens, fustigeant les « losers » et exaltant la performance individuelle, la lutte pour la vie dans un monde de brutes : « Le monde est un endroit horrible. Les lions tuent pour manger, alors que les hommes tuent pour le sport. Les gens cherchent toujours à vous détruire, spécialement quand vous êtes au sommet. Nous avons tous des “amis” qui envient tout ce que nous possédons. Ils veulent notre argent, notre boulot, notre femme, notre chien… Et ce sont nos amis ! Nos ennemis sont encore pires ! Alors il faut se défendre. » Il bouscule jusqu’aux partisans du Tea Party, la tendance évangéliste et libertarienne des Républicains, en remplaçant, dans sa doxa populiste, les bondieuseries de la « Bible Belt » par cette morale cynique. Aujourd’hui, si l’on en croit les sondages, aucun des autres prétendants ne serait en mesure de lui contester la prééminence dans les premiers affrontements des primaires, ceux du New Hampshire et de l’Iowa, où se dessinent les tendances.

En face, Bernie Sanders, parti lui aussi tôt dans la course à l’investiture, surprend son monde par les foules de plusieurs dizaines de milliers de personnes qui se pressent dans les meetings qu’il organise à travers le pays, alors même qu’il est un quasi inconnu sur la scène nationale. Misant sur la déception provoquée, dans la gauche américaine, par la prudence d’Obama sur le terrain de la politique économique et sociale, et par ses échecs en matière de réduction des inégalités et de la discrimination raciale, il se pose en pourfendeur de Wall Street, en défenseur des travailleurs pauvres et d’une classe moyenne en voie de paupérisation dans une société dominée par le « 1 % » de milliardaires produits par la toute-puissance du capitalisme financier.

Sanders brise les tabous de l’individualisme américain, en proposant l’instauration d’un Etat-providence imité du modèle scandinave et la gratuité des études supérieures, financée par une taxe sur les transactions financières. Les contributions à sa campagne affluent, sous la forme d’une multitude de chèques à un seul zéro adressés par des fans de plus en plus nombreux. Son look vintage, sa chevelure ébouriffée, quoique clairsemée, tranchent avec le physique, lisse et surveillé par les communicants, de ses concurrents démocrates traditionnels, le soustrayant, lui le politicien blanchi sous le harnois, au discrédit généralisé dont pâtit la  classe politique, jugée sévèrement par l’opinion publique pour sa proximité avec les « dominants » de la scène économique et médiatique. En tout cas, à moins d’un an de la désignation du candidat démocrate à la candidature présidentielle, Sanders apparaît comme le seul rival sérieux de la favorite, Hillary Clinton.

Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi des candidats si éloignés du courant central de la société américaine arrivent-il, au moins provisoirement, à faire « turbuler le système », semant la panique dans les états-majors politiques ? C’est tout d’abord la conséquence de la relative bonne santé économique du pays, que chaque visiteur des Etats-Unis peut constater en débarquant en New York ou à Los Angeles. La crise des années 2007-2008 a été surmontée, la reprise se constate par la multiplicité des chantiers en cours, dans les métropoles, comme sur les infrastructures du pays, le chômage est en baisse, et l’existence d’inégalités grandissantes ne peut gommer le fait que même les pauvres en profitent…

À la différence de ce qui se passait dans les campagnes électorales de la fin du xxe siècle, ce n’est pas le débat économique, ce «  It’s the economy, stupid ! » qui fit gagner Bill Clinton contre George Bush père, qui détermine aujourd’hui le choix des électeurs. La campagne 2015 est le reflet des nouvelles angoisses du peuple américain, qui demande à être protégé des turbulences du monde, des désordres de la mondialisation, du terrorisme, de la déstructuration de la société traditionnelle. « It’s the ideology, stupid ! », tel est le nouveau mot d’ordre que Trump comme Sanders proposent, implicitement, à un électorat déboussolé. Et d’une certaine façon, c’est chacun sa nostalgie. Nostalgie de l’Amérique des pionniers, où l’individu ne doit son salut qu’à sa combativité et se méfie du pouvoir étatique, d’un côté, nostalgie de l’âge d’or d’une  working class  en mouvement arrachant aux oligarchies les clés du pouvoir et du bien-être de l’autre.

Il est possible que la mobilisation des appareils politiques traditionnels parvienne à stopper l’ascension des mavericks. L’affaire est déjà en bonne voie chez les Démocrates, où Hillary Clinton, débarrassée de l’hypothèque d’une candidature du vice-président Joe Biden, seul véritable héritier politique de Barack Obama, a réussi à surmonter les obstacles qui plombaient sa campagne (l’affaire des mails du Département d’Etat, le drame de Benghazi). Elle est parvenue, lors du premier débat télévisé des prétendants démocrates, à mettre Sanders en porte-à-faux, en pointant ses votes hostiles à la réglementation de la vente des armes à feu,  sujet majeur de clivage dans la société américaine.

Cette normalisation est beaucoup moins probable chez les Républicains, où les déchirements internes, apparus dans toute leur âpreté lors du limogeage du Républicain modéré John Boehner de son poste de président de la Chambre des représentants (speaker), empêchent pour l’instant l’émergence et l’affirmation d’un opposant solide et crédible au bulldozer sans freins nommé Donald Trump. Si les choses devaient rester en l’état, Hillary Clinton, pourtant aussi mal aimée que son époux était populaire, aurait toutes les chances de devenir la première femme présidente des Etats-Unis d’Amérique.[/access]

*Photo : Scott Olson/Getty Images/AFP.

Israël/Palestine: le grand quizz des justes causes

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israel palestine terrorisme

israel palestine terrorisme

 

Mais plein le cul avec leur guerre qui dure depuis 70 ans !

Leurs histoires de religion, y’en a marre !

Qu’ils s’entretuent entre eux et qu’ils me laissent bouffer mon jambon tranquille ! Sans polluer mon téléphone si c’était possible! Ca s’affiche en rafale, ça me gave ! Si quelqu’un peut m’expliquer comment je peux désactiver les alertes info qui me me bipent sans que j’ai rien demandé, merci d’avance !

 

Cling ! « Un Palestinien tué, la vieille ville de Jérusalem interdite aux Palestiniens. »

Et moi ça fait trois fois que je fais le tour pour trouver une place…

 

Cling ! « Cisjordanie: un Palestinien tué. »

Oups, j’ai failli me payer le connard qu’a pilé devant moi ! Quand ça clingue, je peux pas m’empêcher de regarder !  C’est dingue ça. Je m’en fous mais je regarde !

Cling ! « Vendredi de la révolution : un troisième Palestinien tué. »

Et voilà ! Avec leurs conneries j’ai raté la place qui se libérait. Bon c’était une livraison, mais vu le choix qu’y a…

Cling ! « Trois Palestiniens abattus à Hébron et Jérusalem-Est. »

C’est pas vrai ! Pourquoi ça me fait sursauter à chaque fois ?!

Cling ! « Quatre Palestiniens tués, la tension persiste. »

Mais qu’est-ce qu’ils ont à faire chier le monde, ces Israéliens ! Je veux pas entrer dans le détail, j’ai autre chose à foutre, mais on voit quand même bien que les Palestiniens y meurent et les Israéliens y tuent ![access capability= »lire_inedits »] En Cisjordanie (je savais même pas qu’ils avaient piqué un bout de Jordanie, les Juifs !), à Hébron, à Jérusalem… Faut que ça s’arrête maintenant ! S’ils le font pas pour eux, qu’ils le fassent pour mon téléphone ! Y va exploser si ça continue !

Putain, j’aurai mis plus longtemps à trouver une place qu’à venir au rendez-vous!

Et re-Cling ! Merde ! Y z’ont fait quoi encore ces juifs ?! Ah non ! Là c’est en Belgique…  Oh les enfoirés ! :« Un musulman abattu par les forces de l’ordre au Musée juif de Bruxelles. »

Mais y peuvent être tranquilles nulle part, ces gens-la ! Qu’on leur foute la paix un peu !

Bon. Je vais me mettre au parking, tant pis.

Cling ! « Deux jeunes musulmans, les frères Kouachi, abattus par la police française en sortant d’une imprimerie. ».

Re-Cling ! « Un Noir tué par le Raid alors qu’il sortait d’un supermarché cacher. »

Mais il est blindé ce parking !

Re-re-Cling ! « Le Raid abat Mohamed Merah, un jeune musulman qui revenait d’un voyage d’études en Afghanistan. »

Et Cling ! « Deux jeunes musulmans abattus par les forces américaines après le marathon de Boston. »

J’en peux plus de cette violence raciste !

Ah ! Une putain de place ! Mais qu’est-ce qu’y fout lui ? Mais il est gonflé ! Mais y me pique ma place ! J’y crois pas, c’est juif !

Eh !!! Oui toi là, avec la galette sur la tête ! Ca te gêne pas de me griller ma place au dernier moment ?!  Si, c’était ma place ! Tu vas te casser très vite maintenant ! T’as cru quoi ? Que j’étais palestinien ?  C’est ça… Barre-toi, espèce de sale colon des parkings !!

Non mais depuis un mois qu’ils font du tir au canard sur les Palestiniens, y se croient tout permis ces Juifs !

 

Ami lecteur, tu as suivi attentivement cette belle histoire ? Maintenant, joue avec moi.

Redonne leurs articles aux titres que tu viens de lire. Sauras-tu les retrouver ? Je sais, ça n’est pas facile. Pour t’aider un peu, sache juste que je les ai mis dans le même ordre que les titres. Mais je ne t’en dis pas plus sinon le jeu n’aurait plus aucun intérêt.

 

« L’armée israélienne a tué dimanche un jeune Palestinien en Cisjordanie occupée, où des heurts opposaient jeunes Palestiniens et soldats israéliens dans plusieurs localités, alors que le Premier ministre israélien a affirmé livrer une guerre totale au « terrorisme palestinien »… Durant la semaine, quatre Israéliens ont été tués : un couple criblé de balles jeudi soir sous les yeux de leurs enfants dans le nord de la Cisjordanie, puis deux hommes samedi soir dans la vieille ville de Jérusalem.

L’auteur de cette dernière attaque, présenté par le Jihad islamique comme un de ses membres, a aussitôt été abattu par la police israélienne, tandis que la traque se poursuit en Cisjordanie pour retrouver les auteurs des tirs qui ont tué Eitam et Naama Henkin jeudi soir.

En réponse à ces violences, Israël a pris la mesure exceptionnelle de boucler pour deux jours la vieille ville de Jérusalem aux Palestiniens. » (Libération, le 3 octobre 2015).

« Un Palestinien déguisé en journaliste, selon l’armée israélienne, a poignardé et blessé sérieusement un soldat aujourd’hui près de la colonie de Kiryat Arba, non loin de Hébron en Cisjordanie occupée, avant d’être abattu.

Le Palestinien était déguisé en photographe de presse, « ce qui lui a permis d’approcher les soldats », a indiqué un porte-parole de l’armée, Ary Shalicar. Des images non authentifiées de l’incident, diffusées sur internet, montrent un homme allongé portant une chasuble jaune et un tee-shirt tagué « Press » en travers de la poitrine. » (Le Figaro, le 16 octobre 2015).

« Journée à haut risque ce vendredi, après l’incendie du tombeau de Joseph, symbole et lieu de pélerinage juif situé à Naplouse, au nord de la Cisjordanie. L’acte, condamné par Mahmoud Abbas, a lancé le vendredi de la révolution souhaité par les Palestiniens. En début d’après-midi, un Palestinien a été abattu après avoir poignardé un soldat israélien près d’Hébron. » (Le Républicain Lorrain, le 16 octobre 2015)

« … Selon l’armée israélienne, un civil israélien s’est servi de son arme pour abattre un Palestinien qui tentait de le poignarder près d’Hébron, en Cisjordanie…

…Toujours à Hébron, une Palestinienne a blessé à la main à coup de couteau une policière israélienne, qui a abattu l’assaillante.

La police des frontières israélienne a contrôlé un adolescent de 16 ans dans un faubourg proche de Jérusalem-Est dont elle jugeait la démarche suspecte. Ce dernier a sorti un couteau et essayé de poignarder les policiers, qui l’ont abattu… » (Capital, le 17 octobre 2015)

« Quatre Palestiniens ont été abattus et un cinquième a été blessé hier, après avoir tenté de poignarder des Israéliens dont plusieurs soldats. » (Le Républicain lorrain, le 18 octobre 2015)

Voilà. Amuse-toi bien, ami lecteur.

Le mois prochain, nous verrons comment les Twin Towers ont provoqué un tragique crash aérien qui a coûté la vie à dix musulmans.

Si les Illuminati nous laissent faire, bien sûr…[/access]

*Image: Soleil.

IUT de Saint-Denis: Mayol épuré malgré le soutien de Valls

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manuel valls mayol laicite salzmann

manuel valls mayol laicite salzmann

On n’est pas loin du coup de grâce. Asséné sans élégance. Quelques semaines après avoir été tabassé un soir alors qu’il promenait son chien, Samuel Mayol, le directeur de l’IUT de Saint-Denis,  est lâché par sa hiérarchie. Accusé de « manipulation islamophobe », il vient d’être suspendu de ses fonctions ce jeudi par le président de l’Université Paris XIII, Jean-Loup Salzmann. Ce dernier dit avoir « pris cette décision pour répondre à la situation préoccupante des personnels de l’IUT », plongé depuis deux ans « dans un climat conflictuel et de suspicion généralisée ».

Puisque l’heure est à la suspicion, procédons à un petit rappel des faits. Vendredi 16 octobre, la direction de Paris XIII avait  déposé une main courante, suspectant Samuel Mayol d’avoir introduit des tapis de prière dans le local d’une association « pour jeter le discrédit sur la présidence de l’université en laissant penser qu’elle tolère le prosélytisme religieux en son sein ». Mais ce n’est pas tout. Selon la présidence de l’Université, « certains agents de l’IUT auraient », avec l’accord de Samuel Mayol, « bénéficié de congés indus, comptabilisés de manière parallèle, en dehors du logiciel de gestion habituel ». Enfin, Mayol est soupçonné de conflit d’intérêts par sa hiérarchie, pour avoir signé une convention de partenariat entre l’IUT et le CFA Codis, un organisme de formation aux métiers du commerce qui se trouve être l’employeur de son épouse. On ignore encore si Mayol est jugé coresponsable du réchauffement climatique mais, à l’approche de la Cop21, et compte tenu du climat pourri qui règne à Saint-Denis, plus rien ne nous étonnerait…

Mais redevenons sérieux. Et parlons de ce fameux climat délétère. En octobre 2012, Samuel Mayol a mis fin à la vente non autorisée de sandwiches par une association étudiante étrangement proche du site « Baytul-Mahdi », des chiites imamites moyennement modérés. Un an et demi plus tard, en février 2014, le directeur l’IUT tente de récupérer les clés du local pour qu’il bénéficie aussi aux autres associations étudiantes. En vain. Le jour dit, une alerte à la bombe est déclenchée.

Comme l’atteste un rapport de l’Inspection générale de l’administration de l’Éducation nationale et de la Recherche, Samuel Mayol a mis un terme aux tentatives de détournement de fonds auxquelles s’adonnait Rachid Zouhhad, le directeur du département « Techniques de commercialisation ». Au printemps 2014, Rachid Zouhhad est officiellement destitué lors d’un conseil de l’IUT.

En juillet 2015, l’Université se décide enfin à vider le local de l’association mise en cause. Monsieur Tétard, un des enseignants présents sur les lieux, constate alors la présence de 26 tapis. Deux jours après, une main courante est déposée contre Samuel Mayol à la suite de la découverte « de plusieurs tapis de prières supplémentaires (une vingtaine de petits formats), par rapport à une précédente visite le 24 juillet ». Mais Samuel Mayol dispose d’arguments  en sa faveur. Et de soutiens de premier plan…

Le 26 octobre, le directeur de l’IUT reçoit un prix qui ne colle pas vraiment avec les accusations portées à son encontre. Au côté du pianiste-compositeur turc Fazil Say, il est lauréat du Prix de la laïcité 2015. Rien que ça.  À l’Hôtel de Ville de Paris, en présence d’Anne Hidalgo et de Manuel Valls, qui emploie des mots choisis : « Le Comité Laïcité République a toujours été en pointe, quitte à déplaire. » Comprenne qui pourra. Et le Premier ministre de donner du « cher Samuel Mayol» en ajoutant que la mobilisation autour des valeurs de la laïcité,  doit aussi concerner l’Université ».

Bilan des courses : la probité de Samuel Mayol lui vaut, deux semaines plus tard, une suspension. Pour son avocat, Maître Richard Malka, « tout est bidonné ». D’après lui, « il s’agit de museler Mayol pour ne pas parler des malversations qui ont lieu au sein de l’Université. » Mieux encore : pour l’avocat du directeur de l’IUT désormais suspendu, il existe « des liens forts entre les personnes mises en cause par ces malversations et le directeur de l’Université, Jean-Loup Salzmann ».

Une procédure d’urgence a été engagée auprès du tribunal administratif pour contester sa suspension. Selon son avocat, Samuel Mayol est « très heureux que les juges se penchent sur ces accusations ». Ils pourraient mettre au jour les entourloupes et l’enfumage ayant cours depuis « plus de dix ans ». On attend la suite avec impatience.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00728239_000003.

Glucksmann, mort d’un philosophe français

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andre glucksmann aron sartre

andre glucksmann aron sartre

La mort d’André Glucksmann a, comme il est naturel, été suivie d’hommages très divers dus sans doute à des engagements politiques irréductibles aux clivages usuels, qui lui valaient de la sympathie (et aussi de l’hostilité) dans des milieux assez opposés, ce dont témoignent les réactions convergentes et complémentaires du Figaro et de Libération. Il est probable que les lecteurs de Causeur seront divisés sur la figure du « nouveau philosophe », que d’aucuns jugeront trop « atlantiste » et dont il n’échappe à personne que beaucoup de ceux qui font aujourd’hui son éloge ne le font que pour opposer ce « cosmopolite » aux « réactionnaires » nationalistes et autres prophètes supposés de la décadence française. Je voudrais pour ma part dire simplement les raisons pour lesquelles, sans partager toutes ses positions, j’ai toujours eu de l’estime pour Glucksmann, aussi bien comme « intellectuel » intervenant dans les grandes querelles politiques de son temps que comme philosophe dont l’œuvre est beaucoup plus solide et originale qu’on ne le croit.

Même dans sa période marxiste, il avait déjà quelques qualités  pas si fréquentes.

Comme on le sait, André Glucksmann était dans sa jeunesse assistant de Raymond Aron tout en étant assez proche de Sartre, dont il a un temps partagé quelques engagements ou quelques postures politiques, depuis le soutien au Vietnam communiste contre les Etats-Unis jusqu’à la défense des maoïstes de la Gauche Prolétarienne, supposés incarner une « nouvelle démocratie » contre le « nouveau fascisme » à l’œuvre dans la France pompidolienne (sic). Son parcours politique, qui devait le conduire un plus tard à renier le marxisme et à participer à l’aventure des nouveaux philosophes, n’est pas entièrement original mais on peut reconnaître que, même dans sa période marxiste, il avait déjà quelques qualités qui n’étaient pas si fréquentes : le Discours de la guerre (1967) contient des chose intéressantes, qui méritent peut-être encore d’être lues, sur la dissuasion nucléaire et Stratégie et révolution en France (1968), qui n’est pas le plus absurde des libelles révolutionnaires parus dans le sillage de Mai 68, est certainement un des mieux écrits. Les « nouveaux philosophes » ont eu le mérite d’exprimer un malaise qui flottait depuis la signature du « Programme commun » de la Gauche et dont les ouvrages de Bernard-Henri Lévy et de Glucksmann montraient assez clairement l’origine : le PS de cette époque était imprégné d’une idéologie marxiste qui n’était pas vraiment rassurante ; c’est d’ailleurs bien pour avoir dit cela que BHL et Glucksmann ont été alors copieusement insultés non seulement par les communistes, mais aussi et surtout par les socialistes. La crise de l’Union de la Gauche en 1978 a aidé le PS à  s’éloigner du Parti communiste qui s’est lui-même effondré au cours de cette période et c’est cela qui a permis à Mitterrand d’être élu en 1981 et d’abandonner une grande partie de son programme entre 1983 et 1984 : cette évolution paraît aujourd’hui si naturelle qu’on oublie qu’il a fallu pour en arriver là quelques batailles d’idées dans lesquelles les « nouveaux philosophes » ont joué un certain rôle. Il est néanmoins un peu ridicule, comme on le fait parfois, de les créditer d’avoir été les premiers à comprendre la totalitarisme ou d’avoir « découvert »  des vérités qui auraient été méconnues de tous les intellectuels, comme si Aron, Camus, Koestler, Souvarine et quelques autres n’avaient rien écrit ou comme si les revues Preuves, Contrepoint ou, à gauche, Socialisme ou Barbarie et même Arguments n’avaient jamais existé. Sur ce point, l’essentiel a été dit par Raymond Aron avec sa sobriété habituelle :

« Ni Marx est mort, ni La cuisinière et le mangeur d’hommes, ni La barbarie à visage humain ne m’apprirent quoi que ce soit sur Marx, le marxisme-léninisme ou l’Union soviétique. En dépit de ma sympathie et de mon estime pour A. Glucksmann, je ne goûtai guère Les maîtres penseurs, pamphlet contre la philosophie allemande dont l’auteur lui-même s’était nourri[1. Raymond Aron, Mémoires. Cinquante ans de réflexion politique, Julliard, 1983, p. 705.] ».

Il a pu arriver à Glucksmann de se tromper, mais certainement pas de dévier de ce qui était au centre de ses préoccupations.

Sur l’action et sur l’œuvre de Glucksmann après l’épisode des nouveaux philosophes, il convient de tordre le cou à deux  idées fausses qu’on trouve aujourd’hui un peu partout : il aurait (trop) souvent changé d’avis et il n’aurait pas laissé d’œuvre philosophique digne de ce nom. La première de ces idées repose sur une confusion grossière entre les solidarités partisanes et les convictions politiques. Le soutien que Glucksmann pouvait apporter à tel ou tel homme politique reposait sur des paris, parfois perdus mais jamais absurdes, sur ce que celui-ci pourrait faire s’il venait aux responsabilités : il a appelé à voter pour Nicolas Sarkozy parce qu’il prenait au sérieux ses positions antérieures et il a cessé de le soutenir lorsque le Président s’est mis à trouver des mérites à Vladimir Poutine et lorsqu’il  a clairement abandonné tout ce qui, au début de sa présidence, était supposé séduire une certaine sensibilité « humanitaire ». Sur le fond de ses positions, il a pu arriver à Glucksmann de se tromper, mais certainement pas de dévier de ce qui était au centre de ses préoccupations depuis  les années 1970 : la montée de passions violentes qui s’appuyaient sur les difficultés des sociétés démocratiques pour justifier des politiques « nihilistes » et  mortifères dont les démocraties libérales avaient naturellement tendance à minimiser le danger. On peut lui reprocher d’avoir mal évalué certains risques – en Libye ou en Irak – ou d’en avoir exagéré d’autres, mais on ne peut pas sérieusement prétendre qu’il aurait dévié de sa ligne fondamentale, qui fait de la résistance au mal le fondement d’une politique juste sans pour autant récuser la considération « réaliste » des moyens, éventuellement violents, de cette politique. Or, il se trouve que cette position (apparemment) simple est fondée dans son œuvre sur une réflexion philosophique de très bon aloi, dont on peut regretter qu’elle reste assez largement méconnue[2. Bernard-Henri Lévy, heureusement inspiré, donne une bonne présentation de cette philosophie dans son interview de Libération (10 novembre 2015).].

Dans Descartes, c’est la France (1987), Glucksmann part d’une interprétation audacieuse, mais plausible, de Descartes pour dégager une voie non-leibnizienne d’analyse philosophique du mal, qui refuse la théodicée pour mieux penser les conditions de l’action. Dans Le Bien et le Mal.  Lettres immorales d’Allemagne et de France (1997), il propose une belle méditation sur les deux traditions rivales qui, sur cette question, ont trouvé leur expression classique en France et en Allemagne. Dans son dernier livre, Voltaire contre-attaque, il s’appuie sur une analyse subtile des tensions qui traversent l’œuvre de Voltaire, entre Zadig et Candide pour proposer une défense sobre mais à mes yeux convaincante de la civilisation démocratique européenne – ce « jardin » sans justification transcendante mais où une vie décente est néanmoins possible. On y ajoutera si on veut À demain de Gaulle (1995), qui défend une politique étrangère dans laquelle la plupart des « gaullistes » auront sans doute de la peine à se reconnaître, mais qui dit quelque chose de vrai lorsqu’il rattache l’action de De Gaulle à la ligne « cartésienne » de la résistance au mal. Je suis moi-même trop aristotélicien – et trop leibnizien – pour me satisfaire pleinement de cette philosophie, mais il me semble qu’elle donne à penser et, accessoirement, qu’elle rend justice à Voltaire et à « cet heureux dix-huitième siècle » français où, comme disait Stendhal, « il n’y avait rien à haïr »[3. Stendhal, Armance, ch X, in  Romans et nouvelles, I, Paris, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 1977, p.85.].

*Photo: Sipa. Numéro de reportage :00592886_000002

Voltaire contre-attaque

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Valls: la tentation d’un départ à la Michel Rocard?

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Manuel Valls front républicain FN

Manuel Valls front républicain FN

S’il n’en reste qu’un, ce sera lui. Manuel Valls se place comme le dernier héraut du Front républicain. Il y a deux semaines, il mettait Marine Le Pen en colère en déclarant qu’il fallait « tout faire pour empêcher le FN de gagner » dans une ou plusieurs régions. La présidente du FN tonnait : « Par la violence ? ». Evidemment il n’a jamais été question pour le Premier ministre d’interrompre le processus démocratique. Sa déclaration, suivie de celle de dimanche (« Ce serait un drame »), n’était destinée qu’à prendre date. Parce que ses amis abandonnent la stratégie suicidaire du Front républicain à sens unique, il a décidé d’adopter la posture diamétralement opposée : Non, nous ne pouvons prendre la responsabilité de laisser élire Marine et Marion Le Pen, voire Florian Philippot, Louis Aliot et Sophie Montel ; oui, nous devons privilégier l’alliance avec les partis de droite républicaine afin de l’empêcher, quitte à assumer l’UMPS, slogan du Front national.

Entre deux maux, il choisit celui qu’il estime le moindre.

Le voilà donc qui diffuse à la presse son « plan ». Reconnaissant les arguments de ses amis selon lesquels un retrait pur et simple au soir du 1er tour ferait disparaître la gauche de ces régions pour la mandature, il propose la fusion des listes, aboutissement suprême de l’UMPS. Entre deux maux, il choisit celui qu’il estime le moindre. Le problème, c’est que ses amis ne l’entendent pas de cette oreille. A commencer par Jean-Christophe Cambadélis qui tweete drôlement qu’il « ne met pas son pantalon avant son caleçon », appelant les socialistes – et donc Matignon ! – à se préoccuper d’abord du premier tour. Camba n’a pas tort. Prévoir dès aujourd’hui cette fusion des listes risque fort de démobiliser davantage encore l’électorat de gauche. A droite, Manuel Valls ne rencontre pas un plus grand succès. Pas question pour LR de fusionner les listes. On peut imaginer que Nicolas Sarkozy ne soit pas opposé à l’idée de sacrifier Dominique Reynié, qui pointe pour l’instant en troisième position dans le Sud, afin de bénéficier du retrait de Pierre de Saintignon au profit de Xavier Bertrand dans le Nord. Mais, la fusion, ça jamais ! Le FN en ferait son miel et Nicolas Sarkozy sèmerait un trouble définitif dans sa base, en vue de la primaire. Reste l’Elysée, bien silencieux jusque là. Il est peu probable que Jean-Christophe Cambadélis ait abandonné la stratégie du front républicain sans l’aval de François Hollande. Il est même légitime d’imaginer que la décision a été arbitrée par le Président de la République.

Et si, à l’instar de son mentor Michel Rocard, il décidait de partir ?

Dès lors, on peut analyser l’attitude de Manuel Valls comme une révolte contre celui qui l’a nommé. Et si le Premier ministre, sachant que les dés sont jetés, souhaitait prendre date et préparait d’ores et déjà sa démission après des élections régionales d’autant plus catastrophiques pour son gouvernement que le FN remporterait une ou plusieurs régions ? Et si, à l’instar de son mentor Michel Rocard, ministre de l’agriculture en 1985, il décidait de partir, déplorant l’attitude du Président de la République dans sa gestion du Front national ? A l’époque, il s’agissait pour Rocard de dénoncer la mise en place machiavélique du scrutin proportionnel favorisant l’entrée de députés FN. Son retrait mettrait ainsi Valls en réserve pour une nouvelle majorité qu’il appelle aujourd’hui de ses vœux après 2017, si Marine Le Pen est présente au deuxième tour. Se voit-il déjà de retour à Matignon en 2017, premier ministre d’Alain Juppé ? Ou, plus ambitieux encore, voit-il cette stratégie comme le tremplin vers sa propre candidature, présentée comme le rempart contre la Bête immonde ? A suivre…

*Photo : Sipa. 00710660_000003.

Le dévalement de l’université

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Université cathédrale

Université cathédrale

Si l’on en croit les Écritures, seul le péché contre l’esprit est irrémissible et ne peut être pardonné. Or, c’est précisément cette faute que commet l’université : elle oublie sa vocation originelle et, donc, originale (1) ; elle mélange ce qui ne doit pas l’être : le savant et le politique (2). Résultat, elle est devenue incapable d’« écouter l’herbe qui pousse », en l’occurrence de comprendre les métamorphoses sociétales en cours (3).

(1) Faut-il rappeler que, lorsque, au XIIIe siècle, les universités ont été créées (Sorbonne, Bologne, Coïmbra, Cologne), c’était pour échapper à la tutelle des « écoles cathédrales » qui formaient les fonctionnaires de l’époque : le corps ecclésiastique. Les mots ont un sens : Universitas, manière de dire l’interaction et la complémentarité de la théologie avec la médecine, le droit, la philosophie. Et ce afin d’aborder et d’approfondir la nature humaine en sa totalité.

C’est bien cette belle ambition que, de nos jours, les universitaires semblent avoir oubliée. Arc-boutés sur leur discipline, refusant la pluralité des méthodes et des références, ils passent leur temps à dire ce que sont La Sociologie ou La Science. Intelligences sans emploi, uniquement obnubilées par la chasse gardée des places et des postes, « au nom de la science » ! Sans boussole, ils perdent leur sang-froid. Se contentant ainsi d’être des moralistes au petit pied, édictant ce que « doit être le monde », sécrétant, pour reprendre le terme ironique de Nietzsche, une « moraline » aigre suscitant le dégoût du plus grand nombre. En bref, l’université est devenue une « école cathédrale ». Elle se contente, donc, de former les curés modernes.[access capability= »lire_inedits »] Pour être plus exact, ce ne sont que de petites chapelles qui, à l’image des querelles byzantines d’antan, se préoccupent, dans l’indifférence générale, de questions aussi essentielles que le sexe des anges, c’est à dire le deuxième chiffre après la virgule des innombrables pourcentages et statistiques qui leur tiennent lieu de pensée ! Comme si compter garantissait l’objectivité et la concrétude, alors même que les moyennes ne sont que d’abstraites représentations d’une réalité tronquée, amputée de l’imaginaire collectif qui fonde toute société.

(2) Un tel dévalement de la pensée est, tout simplement la conséquence d’une dommageable confusion oubliant la fondamentale distinction proposée par Max Weber entre « le savant et le politique ».

En effet, ce n’est plus la culture générale qui prévaut, pas plus que l’apprentissage d’un art de penser. Car, oubliant le savoir organique qui unit l’intellectuel à la société qu’il s’emploie à penser, l’universitaire est devenu un pion cafard, « chevalier à la triste figure », qui se contente de réciter, dans un patois de plus en plus incompréhensible, un catéchisme dogmatique dont le fil rouge, caché, mais bien présent, est un stalinisme diffus : le peuple étant naturellement débile, il faut éradiquer cette fausse conscience et lui apporter, de l’extérieur, la conscience saine dont il a besoin.

Pris dans une militance sans horizons, cet universitaire n’a plus de temps à consacrer au lent travail de la pensée, celui qu’a bien défini Aristote : savoir poser bellement des questions. Il se contente d’asséner les réponses, issues de la vulgate marxiste qu’il puise dans des réunions syndicales d’un autre âge, n’ayant que faire de la « neutralité axiologique » propre à l’authentique pensée.

Il est fréquent, dans d’autres milieux, de se gausser des « promotions canapé ».  Mais la « promotion syndicat » qui prévaut dans nombre de nos facultés est-elle préférable ? Les meilleurs sont écartés au profit de ceux qui se contentent de ce que Durkheim nommait, justement, un « conformisme logique » des plus étroits. Autre manière de désigner avant la lettre une « bienpensance » on ne peut plus débile[1. Cf. Michel Maffesoli, Hélène Strohl, Les Nouveaux Bien-pensants, Le Poche du Moment, 2015.]. Pour reprendre un slogan connu : en France on n’avait pas de pétrole, mais on avait des idées ; on n’a toujours pas de pétrole, et on a de moins en moins d’idées !

C’est le sectarisme qui entraîne la perte de sang froid. Légitime dans la société civile, l’engagement politique et syndical n’a pas de pertinence dans la République des lettres. Il fait perdre ce mixte de « bon sens et de droite raison » qui, selon Joseph de Maistre, est le gage de la lucidité.

Le système de promotion dans l’université française est des plus conservateurs et frileux : au lieu de laisser chaque université, c’est-à-dire chaque communauté scientifique, recruter ses pairs, sur la base de diplômes obtenus (le doctorat et l’habilitation à diriger des recherches), les jeunes docteurs, qui ont été déclarés tels par un jury de professeurs, sont re-sélectionnés par un jury majoritairement composé de syndicalistes. Celui-ci doit les inscrire sur une liste d’aptitude, au regard de leur dossier (thèse, publications, enseignements). Bien sûr, dans certaines disciplines, le nombre de candidats est tel que le jury ne peut examiner tous les dossiers. Cette sélection devient alors purement idéologique : si le candidat a deux rapporteurs « du même bord », il est déclaré apte. S’il a deux rapporteurs qui sont hostiles à son directeur de thèse, il est déclaré inapte sans même que le jury en discute : le vote se fait sur des listes bloquées, d’admis ou de refusés. Seuls les cas où les deux rapporteurs ne sont pas d’accord sont discutés. Cette sélection se prétend bien sûr scientifique et objective : en fait, les seuls critères sont  la bienveillance ou non des rapporteurs.

Dans nombre d’autres pays, le recrutement n’a pas cette apparence objective et républicaine, mais il se fait sur la connaissance réelle des compétences des candidats et de leur aptitude à intégrer une communauté de travail. Au Brésil par exemple, tous les critères selon lesquels les candidats sont jugés (publications, participation à des colloques, enseignements…) sont publics et accessibles à tous ; dans nombre de pays, les enseignants sont évalués par leurs étudiants. Chez nous, il faut d’abord avoir l’odeur de la meute. Ce qui est curieux pour des personnes qui réfutent toute appartenance communautaire !

(3) Dès lors, n’étant plus producteurs d’idées, ces intellectuels-militants font de la « résistance ». À qui, à quoi, sinon à l’élan vital irrésistible qui est au fondement même de la socialité postmoderne.

Obnubilés par une conception matérialiste de la société, protagonistes d’une marxisation du monde faisant de l’économie l’alpha et l’oméga de toutes choses, ces universitaires figés en leur action politique ne comprennent rien au « holisme » (totalité ou entièreté) en gestation. Holisme, voilà un gros mot que l’on trouve chez Durkheim afin de souligner en quoi le social, en sa globalité, n’est pas réductible à la somme des parties. Plus proche de nous, le « new age » californien va utiliser ce terme afin de souligner les interactions existant entre la vie sociale et la vie naturelle. Autre manière de nommer une sensibilité écologique pour laquelle ce qui est en jeu est bien une naturalisation de la culture et une culturalisation de la nature ! En bref, la vie comme un tout que l’on ne peut plus « saucissonner » à loisir.

Foin des dichotomies et des coupures modernes ! S’il est une figure rhétorique pertinente pour comprendre ce qui est en jeu, c’est bien l’oxymore. Elle traduit l’intime liaison du matériel et du spirituel, du corporéisme et du mysticisme. Et c’est bien cela qui suscite la crainte de nos universitaires aux idées courtes et, surtout, unilatérales.

Leur impuissance, leur déphasage ne sont que l’expression d’une irrépressible terreur du présent stricto sensu – ce qui se présente. Ce qui n’est pas sans engendrer des désordres évidents dans leurs cerveaux effarouchés. Déniant l’importance de l’esprit et de l’immatériel à l’œuvre dans le bien commun, ils s’affolent. Dénégation particulièrement évidente en ce que, pour eux, la culture est seconde par rapport au politique. Au politiquement correct, cela s’entend. La roborative remarque de Charles Péguy : « Tout commence en mystique et finit en politique » est soit ignorée, soit qualifiée de réactionnaire.

Et le signe d’un tel désarroi est l’extraordinaire agressivité dont font preuve ces demi-soldes de la théorie. La disputatio d’antique mémoire, c’est-à-dire l’échange sans concession, mais toujours courtois, laisse la place à l’invective. La critique ad hominem remplace le débat d’idées. Arrogance et jactance tonitruantes n’étant pas sans rappeler l’ironique remarque de Raymond Devos : « Lorsque je n’ai rien à dire, je veux qu’on le sache ! »

Je l’ai souligné, l’Universitas s’employait à dire l’homme en son entièreté. La « bocalisation » universitaire est la négation de celle-ci. Mais, comme elle reprend force et vigueur, il n’est pas étonnant que les discours intellectuels, aussi bruyants soient-ils, demeurent on ne peut plus inaudibles !

Revenons à Thomas d’Aquin et à son approche réaliste du donné humain. Elle reposait sur l’intime liaison existant entre le sensible et l’intelligible. Il y a en effet un va-et-vient constant entre la capacité de rêver, de jouer, de faire la fête, en un mot d’imaginer le monde, et le fait de le penser. Le réel authentique est gros des fantasmes ou des fantaisies collectives. C’est cela, la sagesse populaire qu’il est dommageable de taxer de « populisme ». N’est-ce point cela, que Péguy, encore lui, nomme joliment la « mystique républicaine » ?

D’où l’étroite connexion existant entre la libido sentiendi, ce désir de sentir, et la libido sciendi, ou désir de savoir. C’est en oubliant cela que les universitaires, en leurs diverses chapelles, oublient leur originale vocation et perdent leur temps en une libido dominandi on ne peut plus vaine et, à coup sûr, bien abstraite. Obnubilés par un « principe de réalité » réduisant toutes choses à leur dimension politique ou économique, ils négligent la force de l’esprit sur laquelle repose, de facto, toute civilisation digne de ce nom. C’est cette quête d’un illusoire pouvoir, pour laquelle ils ne sont pas armés, qui fait d’eux des ridicules bambins dont on n’écoute plus les lancinantes criailleries.

« Words, words, words » : n’est-ce pas ainsi que l’on peut souligner, avec Hamlet, la vanité d’un savoir abstrait et déconnecté du réel !

C’est lorsque le mot devient parole fondatrice qu’il est en adéquation avec les choses humaines. L’enjeu est d’importance. Ce ne sont plus les « chercheurs », ces rentiers de la République, qui sont à même d’y répondre. C’est hors institution, dans l’horizontalité des réseaux sociaux, dans les marges de l’establishment que l’on a quelque chance de découvrir les « trouveurs » contemporains.[/access]

Michel Maffesoli et Hélène Strohl, La France étroite, face à l’intégrisme laïc, l’idéal communautaire, éditions du Moment, 2015.

*Photo : © Selva/Leemage.

Les nouveaux bien-pensants

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Mixité à l’école: l’espoir et la peur des mères

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creteil ecole mixite

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On sera mieux au McDo pour parler. En terrasse, c’est plus tranquille qu’à l’intérieur. Salika Amara, présidente de l’association Filles et fils de la République et ancien professeur de lettres dans un lycée professionnel, a demandé à Sabira et Aïcha, deux mamans d’élèves à Créteil, de venir exposer leurs cas, autrement dit leurs difficultés. En face du fast-food, de l’autre côté de la rue Juliette Savar, se trouve le groupe scolaire Louis Allezard, qui réunit maternelle, primaire et collège, à l’aspect un peu froid. Sujet de la rencontre : « la mixité à l’école ». Une contradiction dans les termes, comprend-on, ici comme ailleurs en France. Le même jour, la ministre de l’Education nationale Najat Vallaud-Belkacem présentait un dispositif censé réduire cette fracture dans les collèges. Dix-sept départements sont appelés à tester dès la rentrée prochaine des mesures qui visent un seul but, d’une ambition modeste en apparence, mais il faut bien commencer par quelque part : que les gens fassent connaissance.

Les Blancs d’un côté, les Noirs et les Arabes de l’autre.

Faire connaissance quand il n’y a plus que méconnaissance, sur fond d’ethnies, de cultures et de religions, la notion de classes sociales semblant avoir beaucoup perdu de sa puissance évocatrice. Les années, les affinités, l’Etat défaillant ou impuissant ont ghettoïsé les populations : les Blancs d’un côté, les Noirs et les Arabes de l’autre. Haro donc sur la carte scolaire, mais à pas de loup, sans chercher à brusquer, en misant sur les bonnes volontés. Les parents noirs ou arabes des quartiers pauvres – niveaux de revenus et couleurs de peau se superposant dans plus d’un cas, mais des Blancs cumulent aussi – devront avoir le choix pour leurs enfants entre plusieurs collèges, y compris de « centre-ville », lieu fantasmé de la réussite, et non plus être assignés à un seul établissement, foyer de l’entre-soi, ce faux cocon. Quant aux Blancs, ils sont invités à renouer avec ceux dont ils se sont séparés.

Cela fait bien dix ans que Salika Amara se bat pour la « mixité ». Son association a participé fin octobre à Paris à la constitution du « Réseau des sans voix », un mouvement à vocation nationale, regroupant une douzaine de collectifs de mères de familles, à l’initiative de l’un d’eux, le Petit Bard, quartier périphérique de Montpellier dont la quasi-totalité des résidents est d’origine marocaine. Ce sont les « mamans du Petit Bard » qui, l’an dernier, réalisant que leur progéniture en âge d’entrer au collège était entièrement destinée au malfamé « Las Cazes », se sont révoltées contre l’administration héraultaise. Elles ont obtenu en partie gain de cause et c’est probablement grâce à elles si « Najat » a dévoilé lundi un plan prudent d’assouplissement de la carte scolaire. L’Hérault est d’ailleurs l’un des dix-sept départements tests, tout comme la Seine-Saint-Denis. Créteil et le Val-de-Marne, eux, ne sont pas concernés, du moins pas pour l’instant.

D’origine maghrébine, toutes deux nées en France, Sabira et Aïcha ont entre 30 et 40 ans. Elles parlent sans s’arrêter, Sabira surtout. C’est toute une vie qu’elles voudraient raconter, attablées en milieu d’après-midi à la terrasse de l’enseigne américaine, située près de la ligne 8 du métro, entre les stations Créteil-L’Echat et Créteil-Université. « Mes enfants ont d’abord été inscrits à la maternelle De Maillé, une école catholique », commence Sabira, parlant de cette adresse comme d’un paradis sur terre. Cet établissement privé lui coûtait 250 euros par mois. « Mais j’avais les moyens, j’étais guide-interprète à Paris, anglais-espagnol, je gagnais bien ma vie. Mon employeur m’avait trouvé un logement à Créteil. Et puis j’ai divorcé, mon ex-mari est parti dans le Nord de la France. Je n’avais plus assez d’argent pour garder mes enfants dans le privé. J’ai dû les mettre à Allezard. »

« Une super école, avec 80% de Blancs et 20% de Maghrébins et de Noirs »

Elle a vécu ce changement forcé comme un déclassement. Aujourd’hui au RSA, ayant perdu « dix kilos » au début de l’année dans un bras-de-fer avec la direction de l’école au sujet de son fils, accusé à tort d’avoir participé au passage à tabac d’un souffre-douleur – il était à l’étude au moment des faits –, elle respire un peu mieux aujourd’hui : son fils est finalement allé au collège Victor Hugo, plutôt bien coté. Sa fille, elle, devait être envoyée à « Léo Lagrange », où « il n’y pas de mixité sociale, pas ou très peu de Blancs », déplore Sabira, mais le rectorat d’académie a consenti à l’inscrire aux Buttes, « une super école, avec 80% de Blancs et 20% de Maghrébins et de Noirs ». Le niveau y est plus élevé qu’à Allezard, classé Réseau d’éducation prioritaire, mais qui, selon Sabira, mériterait de bénéficier de l’apport des RASED, les Réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficulté. « Les Buttes, c’était pour acheter mon silence, affirme la mère. On avait découvert qu’un concours en instruction publique organisé par l’école Allezard récompenserait la classe qui dirait le moins d’insultes. On avait trouvé ça totalement déplacé. »

Aïcha a un fils de 11 ans, en 6e au collège Allezard. Pour lui, c’est mieux que le collège de secteur Louis Issaurat qu’il a d’abord fréquenté à Créteil, nous dit sa mère qui en conserve un très mauvais souvenir. « Maman, je ne me sens pas bien, j’étouffe », s’est-il plaint un jour. « Dans sa classe, il n’y avait que des Noirs et des Arabes, le seul Blanc était un CLIS (atteint d’un handicap) », rapporte Aïcha, un bonnet sur ses cheveux noirs alors que ceux de Sabira sont blonds. « Cette école ne me plaisait pas, je n’étais pas contente du travail de certains profs, confie-t-elle. Au premier trimestre, en maths, mon fils n’avait que des polycopiés et seulement trois pages écrites de sa main dans son cahier d’exercices. Je suis allée voir le prof, il m’a répondu que c’était sa méthode de travail. J’en ai averti la directrice, mais rien n’a changé. » Aïcha a demandé une dérogation pour son fils et l’a obtenue. Ce fut Allezard. Autrefois aide-soignante dans un « très bon service », gagnant alors « bien sa vie », elle s’est arrêtée de travailler pour pouvoir s’occuper pleinement de ses deux enfants, dont une fille. Son compagnon est actuellement au chômage, mais elle a bon espoir qu’il retrouve du travail.

Si Allezard l’emporte à ses yeux sur Issaurat, la situation est loin d’être idéale. « Il y a des bagarres à la sortie de l’école, la police vient parfois », dit-elle. Les deux mères nourrissent des craintes. L’environnement n’est pas des plus sûrs. Fin octobre, un ado de 14 ans a été grièvement blessé au couteau, par une bande, à Créteil Soleil, le centre commercial proche du groupe scolaire Allezard, atteignable par une passerelle qui enjambe la quatre-voies.

« Les enfants de 13 ans qui se retrouvent en Syrie veulent vivre, en réalité »

La « mixité », ce synonyme du vivre-ensemble, les deux femmes la souhaitent. « Pas seulement à l’école, dans les quartiers aussi, renchérit Aïcha. La démographie y est explosive. Moi, je suis née à Créteil, et quand j’étais enfant, la mixité était partout, nous étions tous mélangés. Aujourd’hui, nous ne vivons plus qu’entre Noirs et Arabes, les jeunes restent entre eux et ne s’ouvrent pas au monde. Mais on ne peut pas rester tout le temps entre soi. » Sabira garde un souvenir ébloui de ses jeunes années. Elle habitait Saint-Germain-en-Laye, dans les Yvelines. « On avait tous de super écoles, mes copains et copines ont tous bien réussi », dit-elle.

Nostalgiques de la « France d’avant », d’avant la France identitaire et versée dans l’islam pour une partie d’entre elle, Aïcha et Sabira, qui ne portent pas le voile, estiment que « depuis Charlie, on est encore plus stigmatisés ». « Pourtant, ajoute Aïcha, je suis laïque et je le serai toujours. Je veux juste que mes enfants aient une bonne école. » Son fils ignore encore quel métier il exercera plus tard, sa fille, « musulmane pratiquante », a une idée : « éducatrice spécialisée pour les enfants auditionnés dans les palais de justice ». Le fils de Sabira, lui, veut être « véto ». La radicalisation islamiste fait peur aux parents. Aïcha raconte avoir une voisine dont la fille « s’est mise avec un petit jeune de la cité et qui a retiré ses trois enfants de l’école ». Elle pense que « les enfants de 13 ans qui se retrouvent en Syrie veulent vivre, en réalité ». Elle redoute l’effet de vexations et frustrations accumulées. « L’autre jour, mon fils est allé voir l’exposition Warhol à Paris, avec la MJC. À leur arrivée, les vigiles ne les ont pas lâchés, lui et ses copains. » Le terrorisme la mine. « Chaque fois qu’un attentat se produit, on se dit : pourvu que ce ne soit pas un Arabe ! J’ai peur qu’avec tout cela, les laïcs deviennent communautaristes à leur tour. »

Ces mères sentent un danger monter autour d’elles et demandent que tout soit fait pour le combattre. Après une logique de séparation longtemps à l’œuvre, c’en est une autre, complètement inverse, qu’elles appellent de leurs vœux. Pour que leurs enfants soient du pays qu’ils habitent. Leurs quartiers « sans Blancs » peuvent leur donner le sentiment d’être majoritaires en France, or, « non », ce n’est pas le cas, soutient Sana, du collectif des « Mamans du Petit Bard » à Montpellier. « Cela ne me dérange pas que les enfants du quartier où j’habite se retrouvent minoritaires dans un collège du centre-ville, nous le sommes de toute façon, minoritaires. »

L’histoire dira peut-être un jour, avec quelque ironie, que des mères déterminées, voilées pour beaucoup d’entre elles, ont remis en marche la machine à faire du Français.

*Photo: DR.

11 Novembre: In memoriam

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11 novembre 1914 1918

11 novembre 1914 1918

Le 11 novembre 1918, à 5h20 était signé au nord de Paris l’armistice qui mit fin à plus de quatre ans d’une effroyable boucherie sur les sols français et belge.

Bilan global: 9 millions de morts, 8 millions d’invalides. Parmi les combattants: 2 millions d’Allemands, 1,4 millions de Français et 1,2 millions d’Anglais tombés au combat (pour le seul front de l’ouest). Sans compter en France les 260 000 disparus, les 800 000 maisons détruites et les 3 millions d’hectares de terres agricoles saccagées.

Lors de la « Bataille des frontières » qui vit le cuisant échec d’une première offensive française sur la frontière belge en août 14, 40 000 soldats français périrent en 4 jours dont 27 000 en une seule journée, fauchés par les mitrailleuses allemandes (massacre pour lequel l’état-major porte une lourde responsabilité). Quant à la fameuse bataille de Verdun, elle fit entre 550 000 et 750 000 morts en neuf mois, de février à décembre 1916. Même aujourd’hui, à près d’un siècle de distance, la terre en porte les stigmates : des objets divers et des obus jonchent encore en abondance le sous-sol de la région.

Bref, il serait inconvenant de nous étendre davantage sur un bilan déjà bien sordide. Ces chiffres doivent nous inciter à nous recueillir, ne serait-ce qu’un instant, pour rendre hommage à tous ces jeunes tombés au combat, dans des souffrances souvent atroces. Il faut également honorer le souvenir de leurs camarades – miraculeusement – survivants qui ont connu des mois, des années durant, l’enfer des tranchées. En France, 36% de jeunes gens âgés entre 19 et 22 ans en 1914 ne sont plus revenus en 1918.

Une autre raison pour laquelle nous évoquons ce drame est de rappeler l’état d’esprit qui régnait alors en France: pas une seule famille qui n’eût ses disparus, invalides ou blessés, tous très jeunes ! Un pays saigné à blanc,  dont une partie non négligeable ne fut quatre années durant qu’un immense et sanglant champs de bataille: de la frontière belge à l’Alsace jusqu’aux rives de la Marne et de la Somme, pratiquement aux portes de Paris. Champs ravagés, villages coupés par le front, maisons, églises brûlées – issu d’une famille de Lorrains, Ardennais et Champenois, j’en ai moi-même recueilli de douloureux témoignages.

Autant d’éléments indispensables pour mesurer l’euphorie qui régna en ce jour du 11 novembre. Non  pas tant sous le signe d’un triomphalisme victorieux que sous celui d’un profond soulagement. Mes proches me racontaient que dans les rues de Paris, les gens dansaient et s’embrassaient – si, en Allemagme, le ton n’était pas à la danse, j’oserais croire que le soulagement fut secrètement le même dans bien des foyers.

Pour qui observe le comportement de nos politiques au lendemain  de cette guerre, il conviendra de prendre en compte cet aspect psychologique. Qui n’excusera en rien les lourdes et fatales erreurs commises par la suite lors de l’élaboration des traités de paix, mais les explique en partie.

Enfin, pour terminer, qu’une pensée aille vers ceux qui payèrent de leur vie leur refus de se lancer aveuglément à l’assaut de « ceux d’en face” en qui ils voyaient des fils, fiancés, maris et pères tout aussi respectables qu’eux, seule la couleur de l’uniforme et la forme du casque faisant la différence. Ces fameux « fusillés »(estimés à 750) que l’on nous cache pudiquement en ces journées du souvenir.

Souvenons-nous!

*Photo: vasse nicolas,antoine.

Fight Club sur ton mobile

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Est-ce un canular ou une simple opération de com’ ? Le site Ubergizmo.com rapporte qu’une nouvelle application attendrait l’accord d’Apple pour débouler sur les smartphones : il s’agit de Rumblr – dont le nom est inspiré de la célèbre plateforme de blog Tumblr et du terme anglais « rumble » qui signifie « bagarre ». Vous l’aurez compris, Rumblr est donc une application servant à chercher la baston. Elle fonctionnerait sur le même principe que la non moins célèbre application de rencontre Tinder, mais sur un principe plus guerrier : il suffirait de lancer Rumblr pour que votre téléphone repère dans le proche voisinage tous les utilisateurs connectés qui comme vous cherchent une bonne occasion d’échanger des bourre-pifs. Plaisir d’offrir, joie de recevoir… On pourrait ainsi parcourir les photos de profil des aspirants au pugilat et sélectionner celui ou celle à qui l’on souhaite faire une tête, en accompagnant le défi d’un message type : « La photo c’est celle de ta dernière raclée ou t’es le fils caché de Picasso et de Marylin Manson ? » Heureusement, les photos de profil sont aussi accompagnées de précisions essentielles telles que taille, poids et expérience dans les sports de combat, tout ceci afin d’éviter de provoquer par erreur Mike Tyson en lui conseillant d’aller manger les oreilles de sa mère. Après avoir sélectionné un adversaire à votre hauteur (Teddy Riner ou Sim), il ne vous restera plus qu’à choisir sur la carte qui s’affiche le cadre de l’affrontement dans le voisinage : parking souterrain, terrain vague ou entrée de boîte de nuit.

Si le concept vous rappelle le film Fight Club, rassurez-vous : c’est sans doute fait exprès. Mais, considérant que les duels ont été interdits par le Cardinal de Richelieu en France le 6 février 1626 (le dernier duel connu eut lieu en 1967 à Neuilly entre Roger Ribière et Gaston Defferre, qui avait traité le premier d’abruti en pleine séance parlementaire, on savait vivre à l’époque et on choisissait encore de régler les problèmes à l’épée au lieu d’aller chouiner devant un tribunal), la commercialisation d’une application comme Rumblr risquerait assez vite de poser quelques problèmes aux pouvoirs publics. On imagine en effet le succès et les multiples déclinaisons possibles d’un concept qui risquerait fort de faire rapidement des émules. Les utilisateurs de Gleeden, Tinder, OKCupid ou AdopteUnMec pourraient ainsi se ruer sur Danléden, Triplex, KOCopain ou AdopteMesPhalanges pour se détendre entre deux râteaux coûteux en allant échanger des pains à défaut de rouler des pelles. Pas sûr qu’Apple ou un autre accepte un jour de commercialiser une telle invitation au défouloir et au passage à tabac organisé, d’autant qu’il serait aussi possible de sélectionner sur son téléphone les combats en cours pour y assister comme un bon gros voyeur, ce qui transformerait à n’en pas douter Youtube en un week-end en une plate-forme d’hébergement de snuff movies alcoolisés et ferait sans doute imploser les services d’urgences des centres hospitaliers de toutes les villes de France. Il y a peu de chances donc que le Fight Club version mobile voit le jour dans un proche avenir et c’est un peu dommage tant on se prend à rêver aux différentes applications possibles.

Imaginez Nicolas Sarkozy quittant soudain une conférence de presse en laissant sa veste sur son pupitre devant l’assistance médusée parce que Manuel Valls vient de lui donner rendez-vous sur le plus proche terrain vague. Pierre Menès poké par Patrice Evra. Marine Le Pen tombant sur le profil d’Edwy Plenel. Et pour peu que Laurent Joffrin décide de s’inscrire, cela deviendrait une application d’intérêt public.

 

 

Helmut Schmidt: l’art allemand de durer en politique

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helmut schmidt allemagne spd

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Le grand âge et l’évolution des mœurs avaient fait de lui un rebelle. Un résistant sans concession à l’exclusion du tabac des lieux publics, un zadiste de la clope : les nombreux entretiens télévisés qu’il accorda jusqu’à la veille de sa mort s’achevaient dans un nuage de fumée, avec un intervieweur au bord de l’asphyxie. Lorsque la Commission européenne menaça, en 2014, d’interdire la vente des cigarettes mentholées, supposées attirer à la dépendance nicotinique les femmes et les jeunes, il fit illico l’acquisition de deux cents cartouches de sa marque préférée, estimant que cette quantité devrait suffire à nourrir son vice jusqu’à sa mort. Il a eu, comme souvent, raison.

En France, la figure d’Helmut Schmidt est toujours couplée avec celle de Valéry Giscard d’Estaing, le partenaire français que les aléas de la démocratie lui avaient malicieusement octroyé lors de son accession à la chancellerie de la RFA en 1974. Un bonheur pour les journalistes et commentateurs sur les deux rives du Rhin : quelle meilleure illustration de la solidité de l’amitié franco-allemande que la cohabitation harmonieuse de ces deux hommes politiques que tout aurait du séparer ?  On ne cessait de s’émerveiller de voir l’austère et ascétique petit-bourgeois social-démocrate de Hambourg copiner comme cochon avec un conservateur français caricatural dans ses postures aristocratiques. La mise en scène de leur complicité, alliant la convergence politique et l’amitié personnelle, était un spectacle toujours étonnant, émaillé de répliques cultes, comme celle attribuée à Anne-Aymone Giscard d’Estaing, accueillie dans le modeste pavillon d’une banlieue populaire de Hambourg par la maitresse de maison Loki Schmidt, qui s’étonne de la simplicité des lieux : «  Vous vivez vraiment ici ? » s’enquiert la première dame de France…

Helmut Schmidt n’était pas programmé pour devenir chancelier, dans une démocratie ouest-allemande peu coutumière des coups de théâtre politiques : il appartenait à la même génération que Willy Brandt  leader charismatique de son parti, le SPD, le premier social-démocrate ayant mis fin, en 1972, à l’hégémonie des chrétiens démocrates.

Un accident de l’histoire, la découverte de l’infiltration d’un agent communiste de la RDA dans le proche entourage de Willy Brandt, propulsa le brillant second au premier rang.

Dans ce contexte postsoixante-huitard, cette promotion de la figure de proue de la « droite » du SPD, suivant avec réticences les audaces de son patron – l’ouverture à l’Est (Ostpolitik), libéralisme sur les questions de société – mit en rage les gauchistes ouest-allemands dont Willy Brandt était la figure tutélaire. Schmidt n’était pas un idéologue : on l’appelait « der Macher », celui qui fait par opposition aux discoureurs. Il était la parfaite incarnation du pilier social-démocrate du «  capitalisme rhénan », d’autant plus qu’il ne fut jamais sensible aux sirènes marxistes, à la différence de ses aînés au sein du parti, nés en politique sous la République de Weimar. «  Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain, et les emplois d’après demain », cet adage lui tenait lieu de boussole lorsque Willy Brandt lui confia le ministère de l’Economie et des finances en 1973, en pleine tourmente de la crise pétrolière mondiale, annonciatrice de la fin des Trente glorieuses. Son combat sans merci contre le terrorisme de la Fraction armée rouge (RAF), notamment l’assaut contre les ravisseurs de l’avion de la Lufthansa à Mogadiscio, provoquant le suicide en prison des chefs de la « bande à Baader », lui valut l’opprobre des gauchistes français, Sartre et «  Libération » en tête, qui osa titrer « RAF-RFA : la guerre des monstres » pour relater ces événements dramatiques. Le pragmatisme et les leçons de l’Histoire l’incitèrent aussi à faire un usage modéré de la puissance économique allemande retrouvée, et à miser sur la construction européenne pour défendre les intérêts de son pays. Il préférait que les idées allemandes soient présentées à Bruxelles par «  son ami Valéry » plutôt que de tenter de les imposer lui-même. La vanité n’est jamais de bon conseil politique ! Schmidt était un Allemand du nord, et il cultivait cette image en portant fréquemment la « casquette Prince Eugène » couvre-chef emblématique des marins de Hambourg. Il ferraillait avec  ardeur et éloquence contre son principal adversaire, le « taureau bavarois Franz Josef Strauss », un remake politique et moderne du grand roman de  Thomas Mann Les Buddenbrooks. Il s’éclipsait régulièrement de la chancellerie de Bonn au temps du carnaval de la cité rhénane, car ces saturnales débridées et catholiques heurtaient ses principes nordiques et luthériens…

Sa chute, en 1982, est plus la conséquence de la prise de distance de son parti avec son action politique, notamment sa prise de position en faveur de l’installation des missiles de l’OTAN en RFA, que due à la désaffection populaire. C’est peut-être là le secret de l’immense popularité qui l’accompagna jusqu’à sa mort, bien qu’il n’eût pas été l’acteur de la grande affaire allemande, la chute du mur de Berlin et la réunification qui fut l’œuvre de son successeur Helmut Kohl, qu’il méprisait ouvertement, une de ses rares erreur de jugement. Valéry Giscard d’Estaing a salué la mémoire de son ami en le qualifiant de « meilleur chancelier de la RFA depuis Adenauer », en espérant, pour lui, une place symétrique dans l’histoire de France. Ce n’est pas gagné…

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21820139_000019.

Primaires US: le rodéo des mavericks

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Donald Trump primaire US

Donald Trump primaire US

Qui succèdera à Barack Obama à la Maison Blanche le 20 janvier 2017 ? Dans les deux camps, la première phase des élections primaires a été marquée par l’irruption, non prévue par les oracles, dans le peloton de tête des prétendants, de deux candidats pour le moins atypiques : le milliardaire Donald Trump chez les Républicains, et le « gauchiste » Bernie Sanders chez les Démocrates. Ces deux compétiteurs ont pour points communs de ne pas être des perdreaux de l’année – Trump est né en 1946 et Bernie Sanders en 1941 – et d’avoir effectué leur carrière en dehors de l’establishment, voire contre lui, dans l’immobilier pour Trump et dans la politique locale pour Sanders. Ni Trump ni Sanders ne sont encartés dans le parti dont ils sollicitent l’investiture pour les élections de novembre 2016. Bref, ce sont tous deux des « mavericks », des marginaux à forte tête, à l’image de Samuel Maverick, héros de l’indépendance du Texas et grand propriétaire foncier qui se refusait obstinément, dans les années 1850,  à marquer son bétail, prétendument pour ne pas le faire souffrir, en fait pour s’approprier tout animal non marqué s’aventurant sur ses terres…

Là s’arrête leur ressemblance.[access capability= »lire_inedits »] Donald Trump est un tycoon de l’immobilier new yorkais, dont la tour du même nom, d’un mauvais goût achevé, se dresse fièrement dans l’Upper East Side, avec des répliques toutes aussi ostentatoires dans les principales métropoles des Etats-Unis et du Canada. Dans les années 80, il a défrayé la chronique people des médias, notamment en raison de ses relations conjugales tumultueuses avec le mannequin tchèque Ivana Zelnickova, dont il a divorcé avec fracas en 1992. Crédité (par lui-même) d’une fortune de 9 milliards de dollars, il se lance dans la course à la Maison-Blanche avec ses propres fonds, sans faire appel aux habituels financeurs des campagnes électorales.

Bernie Sanders est issu d’un foyer de la classe moyenne juive de Brooklyn, à New York. Au cours de ses études de droit et de science politique à l’université de Chicago, il s’engage dans les jeunesses socialistes et participe activement aux mouvements d’opposition à la guerre du Vietnam et de défense des droits civiques des Noirs. Enseignant dans le Vermont, un Etat de la Nouvelle-Angleterre de tradition progressiste, il participe à de nombreuses élections locales, sous la bannière du petit parti gauchiste Liberty Union Party. Sans succès. C’est sous l’étiquette « indépendant » qu’il gagne en 1981 la municipalité de Burlington, principale ville de l’Etat, poste auquel il sera réélu trois fois, avant d’accéder à la Chambre des représentants en 1988, et au Sénat en 2005. Son implantation locale est telle que le Parti démocrate renonce à lui opposer un candidat pour ne pas favoriser l’élection d’un Républicain.

L’âge n’a que très peu émoussé l’ardeur gauchiste de Sanders, qui se proclame « social-démocrate », une étiquette connotée rouge vif outre-Atlantique. Proche de Noam Chomsky, il croit encore à la lutte des classes, aux vertus des leaders tiers-mondistes et autres icônes de la génération anti-impérialiste des années 70 du siècle dernier. Il est détesté par les organisations juives en raison de ses virulentes critiques de l’Etat d’Israël.

Lorsque la course à l’investiture a commencé, les deux hommes étaient considérés comme des candidats « folkloriques » par l’élite politique et médiatique de Washington, obnubilée par le duel des héritiers qui se profilait pour novembre 2016, Hillary Clinton contre Jeb Bush. Les observateurs patentés n’ont pas vu arriver les mavericks dans le cercle des candidats sérieux à l’investiture.

Dès son entrée en lice au printemps 2015, Donald Trump bouscule le jeu républicain en ne respectant aucun des codes de langage, de posture et de tactique du monde politique traditionnel. Il fait le spectacle par ses tenues vestimentaires et capillaires (un toupet assumé) et des petites phrases assassines, dans un style populiste dépourvu de toute retenue. Les citations de Trump font le bonheur du web et des réseaux sociaux, provoquant des hoquets d’indignation chez les « libéraux » américains (équivalents de notre gauche morale), et la bruyante approbation du peuple de droite, de l’Amérique des banlieues aux fermiers du Middle West. Il fait le show, et le buzz, comme jadis Guignol dans son castelet lyonnais, cognant dur et tous azimuts sur une élite intellectuelle et politique qui l’a toujours méprisé : « Le grand problème de ce pays, c’est le politiquement correct, assène-t-il. Franchement, j’ai été tellement attaqué que je ne suis pas d’humeur à être politiquement correct. Et je crois que le pays tout entier n’est pas d’humeur… » Peu soucieux de s’attirer les bonnes grâces de l’électorat hispanique, il se déchaine contre l’immigration illégale des latinos du Mexique et d’Amérique du Sud : « Le gouvernement mexicain pousse les gens dont il ne veut plus vers les Etats-Unis. Ce sont, dans ne nombreux cas, des criminels, des violeurs et des trafiquants de drogue. Il y a, certes, des gens merveilleux venus du Mexique qui font de grandes choses dans notre pays, mais ils sont ici légalement, et sont sévèrement déstabilisés par les clandestins… » Il propose donc l’érection, aux frais du gouvernement mexicain, d’un mur hermétique fermant la frontière sud des Etats-Unis. Son slogan, « Que l’Amérique redevienne grande ! » (Make America great again !), lui tient lieu de programme économique et de politique étrangère.

Trump prodigue volontiers des conseils moraux à ses concitoyens, fustigeant les « losers » et exaltant la performance individuelle, la lutte pour la vie dans un monde de brutes : « Le monde est un endroit horrible. Les lions tuent pour manger, alors que les hommes tuent pour le sport. Les gens cherchent toujours à vous détruire, spécialement quand vous êtes au sommet. Nous avons tous des “amis” qui envient tout ce que nous possédons. Ils veulent notre argent, notre boulot, notre femme, notre chien… Et ce sont nos amis ! Nos ennemis sont encore pires ! Alors il faut se défendre. » Il bouscule jusqu’aux partisans du Tea Party, la tendance évangéliste et libertarienne des Républicains, en remplaçant, dans sa doxa populiste, les bondieuseries de la « Bible Belt » par cette morale cynique. Aujourd’hui, si l’on en croit les sondages, aucun des autres prétendants ne serait en mesure de lui contester la prééminence dans les premiers affrontements des primaires, ceux du New Hampshire et de l’Iowa, où se dessinent les tendances.

En face, Bernie Sanders, parti lui aussi tôt dans la course à l’investiture, surprend son monde par les foules de plusieurs dizaines de milliers de personnes qui se pressent dans les meetings qu’il organise à travers le pays, alors même qu’il est un quasi inconnu sur la scène nationale. Misant sur la déception provoquée, dans la gauche américaine, par la prudence d’Obama sur le terrain de la politique économique et sociale, et par ses échecs en matière de réduction des inégalités et de la discrimination raciale, il se pose en pourfendeur de Wall Street, en défenseur des travailleurs pauvres et d’une classe moyenne en voie de paupérisation dans une société dominée par le « 1 % » de milliardaires produits par la toute-puissance du capitalisme financier.

Sanders brise les tabous de l’individualisme américain, en proposant l’instauration d’un Etat-providence imité du modèle scandinave et la gratuité des études supérieures, financée par une taxe sur les transactions financières. Les contributions à sa campagne affluent, sous la forme d’une multitude de chèques à un seul zéro adressés par des fans de plus en plus nombreux. Son look vintage, sa chevelure ébouriffée, quoique clairsemée, tranchent avec le physique, lisse et surveillé par les communicants, de ses concurrents démocrates traditionnels, le soustrayant, lui le politicien blanchi sous le harnois, au discrédit généralisé dont pâtit la  classe politique, jugée sévèrement par l’opinion publique pour sa proximité avec les « dominants » de la scène économique et médiatique. En tout cas, à moins d’un an de la désignation du candidat démocrate à la candidature présidentielle, Sanders apparaît comme le seul rival sérieux de la favorite, Hillary Clinton.

Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi des candidats si éloignés du courant central de la société américaine arrivent-il, au moins provisoirement, à faire « turbuler le système », semant la panique dans les états-majors politiques ? C’est tout d’abord la conséquence de la relative bonne santé économique du pays, que chaque visiteur des Etats-Unis peut constater en débarquant en New York ou à Los Angeles. La crise des années 2007-2008 a été surmontée, la reprise se constate par la multiplicité des chantiers en cours, dans les métropoles, comme sur les infrastructures du pays, le chômage est en baisse, et l’existence d’inégalités grandissantes ne peut gommer le fait que même les pauvres en profitent…

À la différence de ce qui se passait dans les campagnes électorales de la fin du xxe siècle, ce n’est pas le débat économique, ce «  It’s the economy, stupid ! » qui fit gagner Bill Clinton contre George Bush père, qui détermine aujourd’hui le choix des électeurs. La campagne 2015 est le reflet des nouvelles angoisses du peuple américain, qui demande à être protégé des turbulences du monde, des désordres de la mondialisation, du terrorisme, de la déstructuration de la société traditionnelle. « It’s the ideology, stupid ! », tel est le nouveau mot d’ordre que Trump comme Sanders proposent, implicitement, à un électorat déboussolé. Et d’une certaine façon, c’est chacun sa nostalgie. Nostalgie de l’Amérique des pionniers, où l’individu ne doit son salut qu’à sa combativité et se méfie du pouvoir étatique, d’un côté, nostalgie de l’âge d’or d’une  working class  en mouvement arrachant aux oligarchies les clés du pouvoir et du bien-être de l’autre.

Il est possible que la mobilisation des appareils politiques traditionnels parvienne à stopper l’ascension des mavericks. L’affaire est déjà en bonne voie chez les Démocrates, où Hillary Clinton, débarrassée de l’hypothèque d’une candidature du vice-président Joe Biden, seul véritable héritier politique de Barack Obama, a réussi à surmonter les obstacles qui plombaient sa campagne (l’affaire des mails du Département d’Etat, le drame de Benghazi). Elle est parvenue, lors du premier débat télévisé des prétendants démocrates, à mettre Sanders en porte-à-faux, en pointant ses votes hostiles à la réglementation de la vente des armes à feu,  sujet majeur de clivage dans la société américaine.

Cette normalisation est beaucoup moins probable chez les Républicains, où les déchirements internes, apparus dans toute leur âpreté lors du limogeage du Républicain modéré John Boehner de son poste de président de la Chambre des représentants (speaker), empêchent pour l’instant l’émergence et l’affirmation d’un opposant solide et crédible au bulldozer sans freins nommé Donald Trump. Si les choses devaient rester en l’état, Hillary Clinton, pourtant aussi mal aimée que son époux était populaire, aurait toutes les chances de devenir la première femme présidente des Etats-Unis d’Amérique.[/access]

*Photo : Scott Olson/Getty Images/AFP.