La mort d’André Glucksmann a, comme il est naturel, été suivie d’hommages très divers dus sans doute à des engagements politiques irréductibles aux clivages usuels, qui lui valaient de la sympathie (et aussi de l’hostilité) dans des milieux assez opposés, ce dont témoignent les réactions convergentes et complémentaires du Figaro et de Libération. Il est probable que les lecteurs de Causeur seront divisés sur la figure du « nouveau philosophe », que d’aucuns jugeront trop « atlantiste » et dont il n’échappe à personne que beaucoup de ceux qui font aujourd’hui son éloge ne le font que pour opposer ce « cosmopolite » aux « réactionnaires » nationalistes et autres prophètes supposés de la décadence française. Je voudrais pour ma part dire simplement les raisons pour lesquelles, sans partager toutes ses positions, j’ai toujours eu de l’estime pour Glucksmann, aussi bien comme « intellectuel » intervenant dans les grandes querelles politiques de son temps que comme philosophe dont l’œuvre est beaucoup plus solide et originale qu’on ne le croit.

Même dans sa période marxiste, il avait déjà quelques qualités  pas si fréquentes.

Comme on le sait, André Glucksmann était dans sa jeunesse assistant de Raymond Aron tout en étant assez proche de Sartre, dont il a un temps partagé quelques engagements ou quelques postures politiques, depuis le soutien au Vietnam communiste contre les Etats-Unis jusqu’à la défense des maoïstes de la Gauche Prolétarienne, supposés incarner une « nouvelle démocratie » contre le « nouveau fascisme » à l’œuvre dans la France pompidolienne (sic). Son parcours politique, qui devait le conduire un plus tard à renier le marxisme et à participer à l’aventure des nouveaux philosophes, n’est pas entièrement original mais on peut reconnaître que, même dans sa période marxiste, il avait déjà quelques qualités qui n’étaient pas si fréquentes : le Discours de la guerre (1967) contient des chose intéressantes, qui méritent peut-être encore d’être lues, sur la dissuasion nucléaire et Stratégie et révolution en France (1968), qui n’est pas le plus absurde des libelles révolutionnaires parus dans le sillage de Mai 68, est certainement un des mieux écrits. Les « nouveaux philosophes » ont eu le mérite d’exprimer un malaise qui flottait depuis la signature du « Programme commun » de la Gauche et dont les ouvrages de Bernard-Henri Lévy et de Glucksmann montraient assez clairement l’origine : le PS de cette époque était imprégné d’une idéologie marxiste qui n’était pas vraiment rassurante ; c’est d’ailleurs bien pour avoir dit cela que BHL et Glucksmann ont été alors copieusement insultés non seulement par les communistes, mais aussi et surtout par les socialistes. La crise de l’Union de la Gauche en 1978 a aidé le PS à  s’éloigner du Parti communiste qui s’est lui-même effondré au cours de cette période et c’est cela qui a permis à Mitterrand d’être élu en 1981 et d’abandonner une grande partie de son programme entre 1983 et 1984 : cette évolution paraît aujourd’hui si naturelle qu’on oublie qu’il a fallu pour en arriver là quelques batailles d’idées dans lesquelles les « nouveaux philosophes » ont joué un certain rôle. Il est néanmoins un peu ridicule, comme on le fait parfois, de les créditer d’avoir été les premiers à comprendre la totalitarisme ou d’avoir « découvert »  des vérités qui auraient été méconnues de tous les intellectuels, comme si Aron, Camus, Koestler, Souvarine et quelques autres n’avaient rien écrit ou comme si les revues Preuves, Contrepoint ou, à gauche, Socialisme ou Barbarie et même Arguments n’avaient jamais existé. Sur ce point, l’essentiel a été dit par Raymond Aron avec sa sobriété habituelle :

« Ni Marx est mort, ni La cuisinière et le mangeur d’hommes, ni La barbarie à visage humain ne m’apprirent quoi que ce soit sur Marx, le marxisme-léninisme ou l’Union soviétique. En dépit de ma sympathie et de mon estime pour A. Glucksmann, je ne goûtai guère Les maîtres penseurs, pamphlet contre la philosophie allemande dont l’auteur lui-même s’était nourri[1. Raymond Aron, Mémoires. Cinquante ans de réflexion politique, Julliard, 1983, p. 705.] ».

Il a pu arriver à Glucksmann de se tromper, mais certainement pas de dévier de ce qui était au centre de ses préoccupations.

Sur l’action et sur l’œuvre de Glucksmann après l’épisode des nouveaux philosophes, il convient de tordre le cou à deux  idées fausses qu’on trouve aujourd’hui un peu partout : il aurait (trop) souvent changé d’avis et il n’aurait pas laissé d’œuvre philosophique digne de ce nom. La première de ces idées repose sur une confusion grossière entre les solidarités partisanes et les convictions politiques. Le soutien que Glucksmann pouvait apporter à tel ou tel homme politique reposait sur des paris, parfois perdus mais jamais absurdes, sur ce que celui-ci pourrait faire s’il venait aux responsabilités : il a appelé à voter pour Nicolas Sarkozy parce qu’il prenait au sérieux ses positions antérieures et il a cessé de le soutenir lorsque le Président s’est mis à trouver des mérites à Vladimir Poutine et lorsqu’il  a clairement abandonné tout ce qui, au début de sa présidence, était supposé séduire une certaine sensibilité « humanitaire ». Sur le fond de ses positions, il a pu arriver à Glucksmann de se tromper, mais certainement pas de dévier de ce qui était au centre de ses préoccupations depuis  les années 1970 : la montée de passions violentes qui s’appuyaient sur les difficultés des sociétés démocratiques pour justifier des politiques « nihilistes » et  mortifères dont les démocraties libérales avaient naturellement tendance à minimiser le danger. On peut lui reprocher d’avoir mal évalué certains risques – en Libye ou en Irak – ou d’en avoir exagéré d’autres, mais on ne peut pas sérieusement prétendre qu’il aurait dévié de sa ligne fondamentale, qui fait de la résistance au mal le fondement d’une politique juste sans pour autant récuser la considération « réaliste » des moyens, éventuellement violents, de cette politique. Or, il se trouve que cette position (apparemment) simple est fondée dans son œuvre sur une réflexion philosophique de très bon aloi, dont on peut regretter qu’elle reste assez largement méconnue[2. Bernard-Henri Lévy, heureusement inspiré, donne une bonne présentation de cette philosophie dans son interview de Libération (10 novembre 2015).].

Dans Descartes, c’est la France (1987), Glucksmann part d’une interprétation audacieuse, mais plausible, de Descartes pour dégager une voie non-leibnizienne d’analyse philosophique du mal, qui refuse la théodicée pour mieux penser les conditions de l’action. Dans Le Bien et le Mal.  Lettres immorales d’Allemagne et de France (1997), il propose une belle méditation sur les deux traditions rivales qui, sur cette question, ont trouvé leur expression classique en France et en Allemagne. Dans son dernier livre, Voltaire contre-attaque, il s’appuie sur une analyse subtile des tensions qui traversent l’œuvre de Voltaire, entre Zadig et Candide pour proposer une défense sobre mais à mes yeux convaincante de la civilisation démocratique européenne – ce « jardin » sans justification transcendante mais où une vie décente est néanmoins possible. On y ajoutera si on veut À demain de Gaulle (1995), qui défend une politique étrangère dans laquelle la plupart des « gaullistes » auront sans doute de la peine à se reconnaître, mais qui dit quelque chose de vrai lorsqu’il rattache l’action de De Gaulle à la ligne « cartésienne » de la résistance au mal. Je suis moi-même trop aristotélicien – et trop leibnizien – pour me satisfaire pleinement de cette philosophie, mais il me semble qu’elle donne à penser et, accessoirement, qu’elle rend justice à Voltaire et à « cet heureux dix-huitième siècle » français où, comme disait Stendhal, « il n’y avait rien à haïr »[3. Stendhal, Armance, ch X, in  Romans et nouvelles, I, Paris, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 1977, p.85.].

*Photo: Sipa. Numéro de reportage :00592886_000002

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