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Ce que je dois à André Glucksmann

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Je l’ai rencontré pour la première fois en 1956, au moment de la création de l’Union des étudiants communistes, au sein de laquelle il défendait une position dissidente, au nom du cercle des prépas communistes du lycée Henri IV. Il voulait, chose incompréhensible pour moi, que cette organisation communiste soit indépendante, qu’elle ne s’aligne pas nécessairement et par principe sur les positions du parti. Il défendait carrément « le droit à l’erreur » pour la jeunesse !

Comme j’étais à l’époque un vrai stalinien et fier de l’être, je ne l’ai absolument pas suivi. Mais enfin, c’était la première fois que j’entendais une pensée dissidente s’exprimer à voix haute, intelligible et passionnée, à l’intérieur du mouvement communiste.

C’est une expérience qui a peut-être laissé des traces en moi quelques années plus tard, quand le bureau national de l’Union des étudiants communistes dont je faisais partie vira du stalinisme à l’anti-stalinisme, sous l’influence du parti communiste italien et d’autres voix venues elles aussi de l’intérieur du mouvement communiste.

À cette époque, rien de ce qui venait de l’extérieur, et donc de l’ennemi, ne pouvait nous atteindre et nous faire vaciller.

André Glucksmann, lui, n’avait pas besoin que d’autres lèvent pour lui la chape de plomb de  l’appartenance à la famille communiste. Il s’autorisait à penser par lui-même et à exprimer les vérités que d’autres refoulaient de toutes leurs forces pour ne pas se mettre en difficulté avec eux-mêmes.

Cette liberté d’esprit et cette passion de la liberté ne le protégeaient pas de l’erreur, puisqu’il participa passionnément, après mai 68, à la folle aventure du maoïsme à la française. Folie totalitaire contre laquelle il se retourna l’un des premiers. Il a été, pour moi et pour d’autres, le premier de ma génération à oser faire remonter sa critique radicale jusqu’au communisme même.

La levée de ce tabou fut un événement d’une importance capitale pour ceux que le communisme avait fascinés et captivés, en particulier parce qu’ils croyaient que le communisme était l’opposé absolu du nazisme. Grâce à ses livres La Cuisinière et le mangeur d’hommes, réflexions sur l’État, le marxisme et les camps de concentration, et Les maîtres penseurs, il devenait possible de nous engager dans les combats présents en ennemis de tous les totalitarismes.

Ce billet est plus qu’un témoignage d’amitié personnelle : il est une reconnaissance de dette.

Les maîtres penseurs

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Régionales: Qu’est-ce que le Front républicain?

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À l’approche des élections régionales, le Parti socialiste et Les Républicains butent sur la stratégie à adopter en cas de triangulaire favorable au Front national. Certains, en particulier à gauche, brandissent ostensiblement le « Front républicain », ce qui revient à dénoncer implicitement le caractère non-républicain de l’adversaire. Or, il ne suffit pas de se proclamer « républicain » pour être républicain. L’histoire montre que les étiquettes que l’on se choisit ne reflètent que rarement la réalité. Par exemple, la République populaire démocratique de Corée (Corée du Nord) n’est pas plus démocratique que ne le fut la République démocratique d’Allemagne (Allemagne de l’Est). De la même manière, un héritage ne peut constituer un label républicain. En 1983, la conversion complète du Parti socialiste au libéralisme prouve qu’en politique les héritages ne dépassent pas toujours le stade du symbolique. Si cela est vrai pour un héritage récent, il l’est encore plus pour un héritage lointain. Il serait en effet idiot de prétendre que la gauche est colonialiste sous prétexte que de nombreux hommes politiques de gauche furent colonialistes au XIXe siècle ou que la droite est antisémite sous prétexte que des hommes de droite furent antidreyfusards. Si l’on peut épargner ces raccourcis absurdes à ces partis, on doit également se garder de leur délivrer un blanc-seing républicain par la seule force de l’héritage.

Restent alors les faits pour juger de l’engagement républicain. Or, les faits ne plaident pas beaucoup en faveur des partisans du Front républicain. En effet, la République n’est pas qu’un concept flou et ne se réduit pas à la dialectique république-monarchie. C’est pour cela que la République française se distingue fondamentalement de la République populaire de Chine ou de la République islamique d’Iran. Les républiques sont le fruit d’une histoire et de luttes et chacune dispose de ses principes fondamentaux. Le respect ou non de ces principes peut faire l’objet d’un examen attentif. En l’occurrence, la souveraineté nationale et la laïcité, deux principes au sommet du Panthéon républicain français, se prêtent parfaitement à cette analyse.

En 1789, le peuple français constitué en corps devient la nation et revendique l’exercice de la souveraineté nationale. Il constitue à cette occasion une « assemblée nationale » chargée de rédiger une constitution pour la France. La souveraineté appartient dès lors à la nation et ses représentants en sont seulement les dépositaires, la souveraineté étant un droit inaliénable. Toutes les Républiques françaises conserveront ce principe hérité de la Révolution française. Or, les transferts successifs de souveraineté à l’Union européenne, sous l’impulsion des deux grands partis de gauche et de droite, s’opposent à ce principe. On peut le déplorer mais la République (française) sans la souveraineté n’est plus la République. L’Histoire semble donner raison à Marc Bloch qui écrivait en 1943 : « Ceux qui veulent à tout prix donner au peuple un maître accepteront bientôt de prendre ce maître à l’étranger. Pas de liberté du peuple sans souveraineté du peuple, c’est-à-dire sans République. » La Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 ne dit pas autre chose : « Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. » La perte de souveraineté est non seulement incompatible avec la République mais elle constitue une violation des droits de l’homme.

Il est classique de justifier l’abandon de souveraineté au motif que la France serait trop petite pour affronter seule la concurrence internationale dans le cadre de la mondialisation. Outre le fait qu’une telle affirmation ne constitue pas une démonstration, elle entre de plus en contradiction avec le discours dominant vantant les bienfaits de la décentralisation et de l’échelon local. Dans de nombreux rapports commandés par les gouvernements successifs, l’échelon local est présenté comme le niveau le plus efficace pour s’adapter à la mondialisation. Pour n’en citer qu’un, un rapport intitulé « Mutations socioéconomiques et territoires », commandé par Jean-Marc Ayrault en 2013 et remis au gouvernement en 2014, estime que « l’espace local compte de plus en plus dans l’économie mondialisée ». L’Union européenne elle-même promeut les régions à travers des institutions comme le Comité des régions, des politiques de coopération interrégionale comme le programme Interreg ou encore un principe de subsidiarité revisité qui fait de l’Etat un échelon parmi d’autres[1. Depuis le Traité de Lisbonne, le principe de subsidiarité accole systématiquement auprès du terme « Etats  membres » la notion d’ « échelon local et régional », de sorte que l’Etat ne devient qu’un échelon parmi d’autres.]. Bref, pour le Parti socialiste et Les Républicains, plus un territoire est petit, plus il est capable de s’adapter rapidement et efficacement aux exigences de la concurrence internationale, l’Union européenne n’étant qu’une instance de neutralisation des Etats pour mieux réguler les relations entre ces petites entités. C’est une position défendable, à laquelle adhèrent le Parti socialiste et Les Républicains, mais ce n’est pas une position républicaine.

La laïcité est l’autre grand principe permettant de mesurer l’engagement républicain d’un parti. Or, l’attitude timorée du parti Les Républicains et a fortiori du Parti socialiste face à l’islamisme révèle fondamentalement les limites de leur engagement. Pour les républicains du XIXe siècle, la religion ne devait pas concurrencer le pouvoir politique. Devenue « laïcité » sous la IIIe République, ce principe était considéré comme vital et sa disparition pouvait conduire à la mort de la jeune République. Or, de nos jours, les remises en cause de la laïcité sont nombreuses, souvent sous le regard indifférent des élus. Dans les « territoires perdus » de la République les professeurs ne peuvent plus enseigner la science (théorie de l’évolution) ou l’histoire (génocide juif), des femmes sont obligées de se soumettre à un code vestimentaire imposé par des hommes au nom d’une religion et des communauté qui se sentent menacées par l’islamisme quittent les écoles publiques. Parfois, ces atteintes à la laïcité se font avec la complicité des élus : construction de mosquées avec des subventions publiques, multiplication de « carrés musulmans » dans les cimetières en violation de la loi, etc. Si à court terme ces concessions peuvent donner l’illusion de l’égalité, à long terme seule la laïcité permet une égalité réelle (égalité homme-femme, égalité entre communautés en s’opposant aux velléités hégémoniques d’une religion sur une autre). La laïcité n’est pas simplement une formule incantatoire, elle est la condition pour que l’égalité soit effective au quotidien. Les concessions des élus pour capter l’électorat musulman dans une démarche clientéliste menacent non seulement les principes républicains (laïcité et égalité) mais elles entrent en contradiction complète avec l’esprit républicain qui place l’intérêt général au-dessus de l’intérêt des partis et des communautés. Le Parti socialiste et Les Républicains ont beau jeu de brandir la « République » mais ces dérives antirépublicaines se sont opérées sous leurs gouvernements.

Qu’est-ce donc que le « Front républicain » ? Une rhétorique, et rien de plus, qui permet de tuer le débat et l’expression des idées. Dans la France des années 60, un débatteur en difficulté et à court d’arguments, souvent de gauche, pouvait toujours s’en sortir en qualifiant son adversaire de « fasciste ». Le « fasciste » ainsi nommé était immédiatement ostracisé. Mais l’Histoire a montré que le dénonciateur compulsif du « fasciste » était en général le plus fasciste de tous. Le « Front républicain » procède de la même logique. Il revient à dénoncer le caractère non républicain de l’adverse et à lui coller l’étiquette de l’infamie pour empêcher le débat. L’Histoire retiendra sans doute que ce front n’était pas plus républicain que ceux qu’il prétendait combattre.

*Photo: Sipa. AP21222050_000017.

La haine au nom de l’amour

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Alain Finikielkraut chasseurs de sorcières

Daniel Lindenberg a inauguré le nouveau siècle par la publication en 2002, dans la collection « La République des idées » que dirige Pierre Rosanvallon, de son livre Le rappel à l’ordre. Depuis cette date, mon nom figure sur toutes les listes noires des « néo-réacs ». Je me croyais donc blindé et – ce qui est excessif étant, comme chacun sait, insignifiant – hors d’atteinte. Les dénonciations pleuvent, la caravane passe, me disais-je en me félicitant de ma force d’âme. C’est fini. La caravane ne passe plus. Je suis atterré et très affecté par les attaques féroces de ces dernières semaines.[access capability= »lire_inedits »] Me voici, après la parution de La seule exactitude, doté d’« intentions putrides » et d’une pensée « nauséabonde ». Avec mon « hystérie de croisé en préretraite », je suis également accusé d’exploiter sans vergogne un « filon publicitaire », d’être un allié objectif du Front national et de n’avoir d’autre existence intellectuelle que celle que m’accordent généreusement les médias. Toute différence, en outre, est abolie entre Zemmour, Onfray, Debray, Nadine Morano et moi, par ceux-là mêmes qui ne manquent pas une occasion de dénoncer l’odieuse pratique de l’amalgame. Il n’y a plus de débat intellectuel en France. Le débat, c’est la confrontation des points de vue, l’échange parfois musclé des arguments. Ce qui en tient lieu désormais, c’est l’invective, l’anathème, la chasse à l’homme.

Que se passe-t-il ? Comment expliquer cette flambée de haine ? Par l’amour. Quand on a épousé la cause des opprimés, des démunis, des damnés de la terre, quand on a pris le parti des plus faibles, quand on défend les valeurs d’égalité et de fraternité, on ne rencontre pas d’interlocuteurs ni même d’antagonistes, mais partout et toujours des scélérats. La seule contradiction à laquelle on ait affaire, c’est la déferlante du mal ; la seule adversité, c’est le scandale de l’iniquité ; le seul vis-à-vis, ce sont les vents et marées des passions basses.

Dans son livre culte, Aden Arabie, Paul Nizan écrivait déjà : « Il n’existe plus que deux espèces humaines qui n’ont que la haine pour lien : celle qui écrase, et celle qui ne consent pas à être écrasée. » Et dans Les chiens de garde, livre récemment réédité aux éditions Agone, Nizan ne voyait à l’œuvre que deux partis : le parti de l’homme et le parti de la bourgeoisie. Mais Nizan était communiste. Et il se plaçait dans la perspective de la Révolution. Or la haine aujourd’hui n’est plus limitée à la radicalité. Elle n’est plus le signe distinctif des extrémistes. Elle a cessé d’être l’apanage d’Alain Badiou, d’Emmanuel Todd ou d’Edwy Plenel. Elle déborde l’université, toujours prompte à la surchauffe et à l’irresponsabilité politique, elle mobilise – d’Anne Roumanoff à Stéphane Guillon – tous les professionnels du rire et, gagnant le progressisme mainstream, elle s’étale dans les pages de L’Obs, du Monde et de Libération.

Pourquoi ? Quelle mouche a piqué la presse démocratique, et conduit, par exemple, l’ancien quotidien de référence à tourner brutalement le dos au devoir d’impartialité ? La mouche de la pseudo-mémoire. Les destructeurs actuels de la conversation civique ne militent pas pour le renversement du capitalisme, ils combattent résolument le nouvel avatar de la Bête immonde. Dans la vision binaire de la nouvelle gauche divine, l’exclu remplace l’exploité, le Musulman est, après le Juif, la nouvelle figure de l’Autre.

Mais il y a un problème. Sous prétexte de solidarité avec le peuple palestinien, il règne, parmi les titulaires de l’altérité, dans les territoires perdus de la République, un antisémitisme de plus en plus explicite et de plus en plus virulent. Et nombre de ceux que l’on soutient au nom des principes républicains manifestent sans détour leur aversion pour la laïcité, la liberté de l’esprit, l’égalité des hommes et des femmes. Parce que la réalité leur échappe, parce qu’ils sont trahis par les faits, les antifascistes deviennent furieux. Et plutôt que de chercher à penser la spécificité de la situation présente, ils redoublent de haine à l’égard des porteurs de mauvaises nouvelles idéologiques. Pour le dire d’un mot : L’Obs et ses frères d’arme fusillent maintenant les observateurs.

Le réel ne donnant aucun signe de vouloir rentrer au bercail, le jeu de massacre va continuer.[/access]

Du FN et de la peine de mort

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« Rétablissement de la peine de mort ou instauration de la réclusion criminelle à perpétuité réelle », dit le programme du FN. Et de préciser : « L’alternative entre ces deux possibilités pour renforcer notre arsenal pénal sera proposée aux Français par référendum. La réclusion à perpétuité aurait un caractère définitif et irréversible, le criminel se trouverait sans possibilité de sortir un jour de prison. »
Soyons clair : je ne voterai jamais pour un parti qui inscrit le rétablissement de la peine de mort dans son programme. Aucun souci moral dans ce principe — mes relations avec le Camp du Bien sont lointaines, et la transposition dans la morale laïque du « Tu ne tueras point » biblique n’entretient avec la pure idéologie des Lumières que des rapports médiats. Non : mon souci premier est un souci d’efficacité — je ne vois pas d’autre raison à toute discussion juridique.
Au tournant des années 2000, je travaillais sur le marquis de Sade (il en sortit un livre que les sites d’occasion vous proposent pour pas cher, je vous laisse juges de la décision à prendre, d’autant que le récent bouquin d’Onfray sur le Divin Marquis n’est pas ce que sa plume a produit de plus intelligent). Que dit le promoteur — paraît-il — de la cruauté comme l’un des beaux-arts (et non du sadisme, qui fut inventé par Krafft-Ebing vers 1900 dans sa Psychopathia sexualis) de la peine de mort ? « Il n’y a point de plus mauvais calcul que celui de faire mourir un homme pour en avoir tué un autre, puisqu’il résulte évidemment de ce procédé qu’au lieu d’un homme de moins, en voilà tout d’un coup deux, et qu’il n’y a que des bourreaux ou des imbéciles auxquels une telle arithmétique puisse être familière ». Il fallait être sérieusement gonflé pour s’opposer à la peine de mort en pleine révolution, même si Robespierre, à l’origine au moins, était sur les mêmes positions. Le seigneur de Lacoste paya cette originalité de sa liberté, et ne dut la vie sauve qu’aux embarras administratifs de la Terreur.
Quant au Code pénal revisité par Sade, le lecteur curieux en trouvera l’essentiel dans la seconde partie de la lettre XXXV d’Aline et Valcour. Comme Beccaria, le premier à s’être opposé au XVIIIème siècle à la peine capitale, Sade veut un système pénal qui ne cherche pas à punir, mais à amender le coupable.
Et de la guillotine, ô fidèles lecteurs, on ne ressort pas réparé.
Pire : la peine de mort abîme aussi ceux qui y assistent — de près ou de loin. William Thackeray est un jour allé voir pendre un homme. Et le récit qu’il en a tiré, remarquable en tous points, est limpide : la joie des spectateurs n’a rien à voir avec une régénération morale, comme on disait volontiers à l’époque. En instituant le meurtre légal, la peine de mort ouvre la porte au meurtre illégal. La force de l’exemple, n’est-ce pas…
Sans compter que le coût d’une condamnation à mort, si je prends l’exemple de Etats-Unis, est proprement exorbitant. À moins que le FN n’envisage la décapitation au sabre ? Mais alors, qu’est-ce qui le distingue des barbares qui sévissent dans ces pays qui lui servent par ailleurs de repoussoir ? Aucune envie que la France prenne modèle sur l’Arabie saoudite — même si le recrutement de bourreaux ne poserait, sans doute, aucun problème…
Un cran plus loin : une perpétuité réelle ferait des hommes condamnés à ce genre de peine des fauves que les gardiens auraient bien du mal à mater : sans espoir, même lointain, qu’est-ce que le condamné a à perdre ?
Quant à un référendum sur la question… C’est tout à la gloire de Mitterrand et de Badinter d’avoir fait voter l’abolition, en septembre 1981, par l’Assemblée — et Chirac, parmi d’autres, a voté avec la gauche, ce qui lui vaudra à jamais mon respect inoxydable. À leur gloire aussi d’avoir refusé un référendum : il est des moments où il faut faire passer les Lumières par-dessus la tête de la démocratie.

Voilà — je ne cherche pas à faire du lyrisme, comme Hugo dans la préface au Dernier jour d’un condamné. La peine de mort ne résout rien — elle aggrave les choses. Qu’un parti qui n’est pas dirigé par des imbéciles — comme dirait Sade — maintienne, pour garder le noyau dur des jusqu’auboutistes de l’extrême-droite, le rétablissement de ce crime inutile dans son arsenal de propositions me paraît un peu méprisable. Je sais bien qu’on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Mais il y a tant de bonnes raisons de ne voter ni pour le PS ni pour la droite classique que franchement, on n’a pas besoin d’agiter un chiffon rouge de sang pour attirer à soi les votes de la France périphérique.

*Photo: wikicommons.

Erdogan, champion de l’Anatolie réelle

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erdogan turquie anatolie

On le disait moribond, inaccessible aux réalités, claquemuré dans son palais présidentiel aux allures de forteresse ottomane. Pourtant, Tayyip Erdogan a remporté le 1er novembre 2015 une victoire éclatante.

L’AKP bondit de 9 points par rapport au dernier scrutin (40 à 49%) et retrouve la majorité absolue. Loin derrière, arrivent le Parti Républicain du Peuple (CHP)  à 25%, le Parti d’Action Nationaliste (MHP) à 11% et le Parti du Peuple Démocratique (HDP) à 10%.

Trois raisons expliquent ce triomphe. Tout d’abord, Erdogan a pris un peu de champ par rapport aux dernières élections, ce qui a rassuré momentanément les plus hostiles à l’ hypertrophie présidentielle.

Par ailleurs, l’homme de la rue garde un souvenir détestable des années 90 et de son cortège de scandales sur fond d’instabilité chronique (aucun ministère de coalition n’a tenu plus d’un an et demi). Cinq mois après la dernière consultation, l’exacerbation des tensions ethniques et les incertitudes  économiques ont eu raison de la patience des électeurs. Beaucoup de ceux qui avaient au mois de juin déserté l’AKP ont de nouveau plébiscité le parti islamo-conservateur, gage de stabilité.

Surtout, Erdogan a joué à fond la carte des blocs. Geste fondateur du politique, le Président turc désigne l’ennemi. C’est « eux ou nous » :  d’un côté les gauchistes, les laïcards, les kurdistes, de l’autre les adeptes de la tradition, les patriotes, les dévots. Qu’il soit assimilé à l’étranger menaçant l’intégrité territoriale du pays ou à des factions coupables de saper l’Etat de l’intérieur, l’ennemi épouse la figure d’une altérité radicale qu’il est nécessaire d’extirper du corps national.

À rebours d’une humanité hors-sol, Erdogan oppose le respect aux anciens, le sens de l’effort, l’attachement à la terre. Trois dates scandent ses discours: 2023, centenaire de la République et ultime clou au cercueil kémaliste, 2053, six-centième anniversaire de la prise de Constantinople, 2071, millénaire de l’arrivée des Turcs en Anatolie.

Erdogan a parfaitement saisi qu’à travers la démocratie, c’était aussi la pratique religieuse dominante, l’islam qui s’exprimait. Que loin d’être une affaire privée, la religion témoignait d’une vision du monde, d’une morale qui ne demandait qu’à influer sur l’existence du plus grand nombre.

Sous sa bannière, l’AKP rassemble la majorité turco-sunnite tout en jetant des ponts en direction des Kurdes  sensibles à la fraternité islamique.

Les trois nuances de droite (nationaliste, conservatrice, islamiste) convergent. Transfigurées dans les urnes, majorité silencieuse,  majorité morale et  majorité sunnite ont ciselé la nouvelle majorité électorale. Sonnée, l’opposition est victime d’une double impasse: soit elle n’a jamais exercé le pouvoir, soit son exercice l’a démonétisé. Tout l’inverse de l’AKP qui en une décennie a triplé la richesse nationale et a hissé la Turquie au 17ème rang des puissances émergentes. Le recul de l’opposition est général. Le vote utile a siphonné l’ assise électorale du MHP voisine de celle l’AKP.  Dans une situation impossible, le HDP s’est trouvé coincé entre le pilon de l’Etat répressif et l’enclume du PKK avec lequel il avait pris quelques distances.  De confus, le discours est devenu schizophrénique. D’une part, le parti kurde reconnaît à l’Etat le droit de se défendre, de l’autre il refuse de condamner les violences terroristes. La création de zones autonomes kurdes a ajouté au chaos. Habilement, Erdogan a repoussé le HDP dans les cordes du PKK qui l’a englouti. Effrayés, les Kurdes dévots ont regagné le giron islamiste. Quant à la gauche kémaliste, éternelle opposante, elle peine une fois de plus à sortir des maximes éculées, datées de l’Entre-deux-guerre.

Désormais se pose la question de la Constitution. Pierre angulaire de la nouvelle Turquie, sa révision est en suspens. Persuadé d’assumer au nom de la volonté nationale, Milli Irade, la volonté générale, le Président turc constate qu’il lui manque les attributs de sa fonction. De son point de vue, le parlementarisme dépouille de son destin la nation sunnite qui est le peuple souverain. Surtout, il est convaincu que dans des circonstances d’exception, la démocratie et la majorité morale doivent être défendues par tous les moyens.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage: AP21815755_000061.

Baby-Loup sous la neige

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Paula Larrain Danemark voile

Dans une autre vie, je serai Pascale Clark. Oui, j’aimerais bien moi aussi avoir le verbe haut, l’émotion de circonstance et des certitudes en béton armé. Mais surtout pouvoir jouir avec le pouvoir, sans rien perdre des intonations, des indignations et courages auto-proclamés de l’éternelle opposante.

Car moi aussi, voyez-vous, j’aimerais ne pas savoir, et en faire profession. Ne pas comprendre ce qui nous arrive, ce qui nous est tombé dessus, et vouer aux enfers tous ceux qui tenteraient de m’avertir.

J’aimerais par exemple ne pas savoir qu’un certain Ebrahim Said a envoyé la semaine dernière au weekendavisen.dk (l’équivalent danois du JDD), un billet dans lequel il expliquait que si certaines femmes se faisaient violer, c’était de leur faute, et qu’elles devaient leur malheur à une tenue provocante. Si elles avaient porté le hijab, rien ne leur serait arrivé. Viol ou voile, les danoises étaient invitées à choisir. On sait depuis longtemps que de nombreux conseils ont le goût de l’intimidation et de la menace. Les Danoises ne s’y sont pas trompées qui, dans un bel élan, ont troqué ce week-end la perceuse contre le clavier pour répondre à leur indélicat-mais-malgré-tout-concitoyen. Sur Internet, ce fut en effet un beau tollé, et depuis l’article a disparu des pages du weekendavisen.dk (on peut en revanche trouver l’excellente réponse du Dr Day Poulsen dans les pages opinions du Berlingske).

Oh, j’avais déjà entendu cela, le coup du « elles l’ont bien cherché », et pas seulement du côté des cités d’aujourd’hui – dans la Picardie de mon enfance, ça se murmurait entre hommes, dans un nuage de Gitanes, au Café du commerce, là où, gamin, j’allais m’acheter, avec la monnaie du pain, un paquet de chewing-gums. A l’époque, toutefois, cela restait un propos vaguement honteux, et personne ne l’aurait publié. Le vent des idées n’allait pas dans ce sens.

Cette Picardie de mon enfance, je l’ai justement retrouvée sur une photo prise pourtant très loin de là, à Brondby strand, au sud de Copenhague. Cette photo illustre en pages intérieures le livre de Paula Larrain, I morgen skal vi hjem (« Demain, on rentre à la maison », édité il y a quelques années aux éditions Lindhardt og Ringhof), livre dans lequel l’ex-présentatrice du JT danois racontait son parcours de fille d’exilés chiliens ayant réussi dans la société qui donna asile à ses parents. Sur cette photo, on voit la mère de Paula Larrain entourée de ses deux petites filles. Elles vont, dans un joyeux désordre, vers leur tout nouveau chez-elles, un immeuble érigé au milieu d’herbes folles et dont la façade est encore de béton nu.

C’est gris et vert, comme une ZUP de Picardie fraîchement bâtie en lisière de la ville. C’était ailleurs, et pourtant à mes yeux si familier.

Sur la photo, la mère de Paula Larrain porte les mêmes pantalons pattes-d’eph’ que portait ma propre mère. Fuchsia. Avec en haut, un boléro à fleurs noué juste assez haut pour qu’apparaisse un tout petit peu de peau – assez pour qu’Ebrahim Said se sentisse autorisé à l’importuner ? En tout cas, la photo est belle comme ces années : 1974-75.

Mais il faut revenir un tout petit peu sur l’histoire de Paula Larrain pour saisir à quel point cette photo raconte une époque – et par contraste, la nôtre.

Le père de la journaliste était militaire. Ayant refusé de participer au putsch de septembre 1973 contre Allende, il était soupçonné d’être non seulement un partisan du régime précédent, mais aussi un traître au sein de l’armée. Le chargé d’affaires danois en poste à Santiago l’exfiltra à temps vers Copenhague, lui évitant une probable disparition (comme cela avait été le cas pour d’autres officiers non-putschistes).

Quand elle arrive au Danemark, la mère de Paula Larrain est donc une épouse d’officier, une femme au foyer qui avait suivi son mari de caserne en caserne, noué probablement la cravate de son époux après lui avoir servi le café, n’avait jamais travaillé, et portait jupe sage et col sobre. Elle élevait ses deux petites filles, lorsque survint la catastrophe et l’exil.

Dans son livre, Paula Larrain évoque, avec des mots tendres et justes, le choc culturel ressenti par sa mère qui, découvre, par exemple, les féministes danoises brandissant leurs soutiens-gorge lors de manifestations monstres.

Ce qui justement frappe dans cette photo de Brondby strand, prise seulement quelques mois après l’arrivée des Larrain en Scandinavie, c’est que la mère de Paula a déjà troqué ses jupes « très comme il faut », pour une tenue « dans le vent », comme on disait alors. En quelques semaines, elle s’est adaptée. Elle a pris cette liberté nouvelle comme une chance, une occasion de se découvrir autre, et de se découvrir tout court, voire très court.

Dans les années 70, le fracas du monde pouvait bien exposer des familles aux douleurs de l’exil. En adoptant les codes du pays d’accueil, chacun pouvait également s’emparer de cette belle liberté qui régnait en Europe. Si l’immigration était une chance, elle l’était d’abord pour les immigrés eux-mêmes.

Il se dit aujourd’hui que tous ceux qui s’opposent aux exigences de l’islam militant ne formeraient qu’une voix unique, celle d’un « rappel à l’ordre », pour reprendre l’expression de Daniel Lindenberg.

Si j’en juge par les réactions si nombreuses qu’a provoqué Ebrahim Said au Danemark, il s’agirait plutôt d’un rappel au désordre. D’une revendication renouvelée de ce droit si chèrement et si follement acquis de disposer de son corps. D’un refus d’obtempérer face à la menace mâle. Et si rappel à l’ordre il y a, il nous vient des barbus, de leurs fatwas et de leurs conseils prodigués, c’est là le paradoxe, au nom de la sacro-sainte ytringsfrihed, la liberté d’expression danoise.

Déjà prise en étau par ses deux grands voisins, l’Allemagne et la Suède, la petite nation danoise qui paya si cher, en 1815 et 1864, sa passion française, n’entend pas, en plus, se faire dicter sa conduite vestimentaire et morale par des nouveaux-venus dont Paula Larrain, elle-même fille d’étrangers, rappela lors d’une campagne électorale en faveur des Konservative qu’ils avaient envers leur pays d’accueil une dette et quelques devoirs. J’ajouterai : celui de respecter le droit de nos mères, en France ou au Danemark, à porter les intemporels boléros à fleurs et pantalons pattes d’eph’ – si elles le veulent, quand elles le veulent.

Je disais en introduction ma mélancolie de ne pas être Pascale Clark. J’avais tort. Dans une autre vie, je serai plutôt Paula Larrain.

Et même, en termes très 7-janvier-15, je peux déjà l’affirmer : « Je suis Paula. »

PS : Pour ceux qui comprennent le danois ou le castillan (ou veulent voir le visage de Paula Larrain), ce court interview disponible sur YouTube, en danois, ou en espagnol.

*Photo: wikicommons.

Exercices d’humiliation chez Ruquier

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Sans Fabrice Luchini, Laurent Ruquier n’aurait jamais entendu parler de Roland Barthes. Il en convient. Peut-être l’a-t-il croisé dans un sauna, mais il était si timide. Laurent Binet, auteur de La septième fonction du langage, était atterré. Il n’était pas au bout de ses peines : Yann Moix décréta que son roman était poujadiste et nauséabond. Ces émissions du samedi soir ne sont pas faites pour regonfler notre ego. Mais ce 7 novembre 2015 restera dans les annales pour les exercices d’humiliation.

Une dame d’un certain âge, un peu corpulente, Valérie Mairesse, nous expliqua qu’elle parlait face à un mur au théâtre La Bruyère pour faire comprendre aux femmes brimées par leur mari et lassées par la conjugalité qu’elles doivent partir sans tarder pour la Grèce, faute de quoi un cancer s’abattra sur elles. D’ailleurs, il a emporté sa sœur qui n’avait que cinquante-huit ans. Et c’est pourquoi elle a voulu délivrer ce message. Léa Salamé lui a fait observer qu’il était un peu daté et qu’aujourd’hui c’étaient plutôt les filles qui plaquaient les mecs. Quant à Yann Moix, non sans perfidie, il a vivement conseillé ce spectacle. Ainsi au moins, il ne serait pas le seul à y avoir été.

Puis vint le tour de Benjamin Castaldi qui a connu bien des déboires ces dernières années et qui tenait à rectifier tous les mensonges qui avaient circulé à son sujet. J’ai cru comprendre qu’il avait été ruiné, mais que tout le monde s’en foutait. N’est pas Oscar Wilde qui veut. Quant à Bruno Gaccio, qui est favorable à une plus juste répartition des richesses (qui ne l’est pas ?), Laurent Ruquier oublia de lui donner la parole.

S’avança alors avec la majesté du Grand Invité, un ministre socialiste, un certain Patrick Kanner, militant depuis ses dix-sept ans et le sourire ravi de l’homme qui a enfin atteint son niveau d’incompétence. Il a maintenant cinquante-huit ans, se teint les cheveux comme François Hollande et parvient à être encore plus ennuyeux que son Maître. L’apparatchik dans toute sa splendeur. Comme il n’avait rien à dire, personne ne lui posa de questions. Plutôt que de se laisser humilier, il fut humble. Reconnaissant l’amateurisme et les gaffes du gouvernement auquel il appartient, mais fidèle à ses engagements de jeunesse. Un homme de bonne volonté auquel un séjour prolongé en Grèce en compagnie de Valérie Mairesse ferait le plus grand bien.

Ces hommes qui ont l’air débonnaire de chefs de rayon dans des grands magasins portent sur leur visage le masque de la servitude et des illusions enfuies…

Les réacs vus d’en face

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Michel Onfray réacs

D’avance, pardon pour l’amalgame. Mais il se trouve que depuis quelques mois, les mots choisis par Le Monde, Libération, L’Obs, Mediapart, Les Inrocks ou France Inter pour parler d’une poignée d’intellectuels médiatiques se ressemblent étrangement. Désemparés face aux impressionnants succès de librairie d’un Zemmour, d’un Houellebecq ou d’un Finkielkraut, nos petits concurrents méconnus nous assomment de couvertures, de tribunes et d’éditos assimilant ces quelques empêcheurs de progresser en rond – et Causeur avec – à une sorte d’internationale de la haine, dont le rouleau compresseur menacerait de transformer en crêpe moisie le paysage intellectuel français. Trois, c’est trop ! Sans compter le sociétal-traître Onfray…

Il faut comprendre la sidération de nos petits camarades. Après des décennies de croisière idéologique ensoleillée, sans le moindre contradicteur audible à l’horizon, on n’a plus trop l’habitude de ferrailler. Et, alors qu’on croyait le débat sur certains sujets interdit à tout jamais, on supporte mal que tout le monde meure d’envie d’avoir justement ce débat. Bref, quand une seule apparition d’Alain Finkielkraut a plus d’impact que trente éditos de Laurent Joffrin, l’heure est grave : le parti de l’Autre découvre avec stupeur qu’une autre pensée est possible. Inadmissible ! Le problème, c’est que plus on les stigmatise, plus on les diabolise, plus on les ostracise, plus Houellebecq, Onfray ou Zemmour font recette, et afficher leurs trombines à la Une est devenu la garantie d’un record de ventes… Du coup, la gauche médiatique s’affole, perd pied, et bricole dans l’urgence une rhétorique aussi poilante qu’acrobatique. Tentons ici de la décrypter.[access capability= »lire_inedits »]

Finkielkraut a beau dénoncer « l’inhumanité du FN » au sujet des migrants, la bonne Aude Lancelin n’est pas dupe.

On notera d’abord que le vocabulaire employé est celui de la résistance, face à une « occupation de l’espace public » (« Arrêt sur images ») qui s’apparente à une « invasion » (Le Monde). Sur le plateau d’« Arrêt sur images », la directrice adjointe de L’Obs, Aude Lancelin, parle très sérieusement de « la colonisation totale de l’espace médiatique » par les « néoréacs ». Du coup, pour sa troisième Une consacrée au sujet en quelques semaines, Libération appelle solennellement ses lecteurs à affronter ces « polémistes ultramédiatisés » – on se demande bien par qui. Dans Challenges, Maurice Szafran emprunte carrément à Renaud Camus son effrayant concept de « grand remplacement » pour évoquer la perte de crédibilité des politiques au profit de « cette tripotée d’intellectuels qui occupent frénétiquement l’espace médiatique ». Et même Le Monde évoque en termes plus savants une « hégémonie culturelle des réactionnaires » – dont on imagine alors qu’ils disposent certainement d’un mystérieux organe beaucoup plus puissant que le « journal de référence ».

Ensuite, pour démontrer à la fois l’omniprésence et la dangerosité de ces « néoréacs » qui avancent masqués, on dira que leurs arguments cachent en réalité un soutien sans faille au Front national. Le Monde tient donc à nous faire savoir qu’Alain Finkielkraut et ses copains « se défendent d’être des « alliés objectifs » du FN » – comme s’ils en étaient a priori suspectés. C’est évidemment ce que suggère le gros titre du jour, dont la tournure est un véritable chef-d’œuvre : « Ces intellectuels que revendique le FN. » On pense au récent billet haineux de Rue 89 sur notre consœur Eugénie Bastié, dont « l’extrême droite a adoré » le face-à-face télévisé avec Jacques Attali sur le plateau de « Ce soir (ou jamais !) » – et tant pis si beaucoup d’autres ont aimé aussi… Finkielkraut a beau dénoncer, sur France Inter et sur France 2 « l’inhumanité du FN » au sujet des migrants, la bonne Aude Lancelin n’est pas dupe de « ses prises de distances roublardes » avec le parti de Marine Le Pen. Forcément roublardes. Du reste, demande la dame, « que reproche Finkielkraut au FN ?»  « Pas la xénophobie en tout cas. » En toute hypothèse, « c’est trop peu » pour croire à « l’innocuité entière de sa pensée ».

Manifestement, les pourfendeurs du passéisme invétéré de ces tristes individus trouvent que c’était mieux avant.

De toute façon, on l’aura compris, ces gens ne pensent pas, ils souffrent d’une maladie mentale potentiellement contagieuse. Dès les premières lignes de son article – une indigeste tentative d’assassinat de La seule exactitude et de son auteur – le docteur Aude Lancelin estime avoir affaire à « un cas névrotique ». Et elle s’interroge sur le « ravage intérieur » dont ce livre serait le produit car elle connaît, dit-elle sans préciser où elle a obtenu son diplôme en finkielkrautologie, « les monomanies de l’homme ». On retrouve le même argument psychiatrique sous la plume de Thomas Legrand, chroniqueur à France Inter qui décèle dans les écrits du philosophe « des névroses personnelles ». Traduction: quiconque dit ou écrit quoi que ce soit qui ne heurterait pas violemment Marine Le Pen est par définition un « cerveau malade », un suppôt de Dieudonné ou Soral. Heureusement, le jeune Edouard Louis (Eddy Bellegueule pour les intimes) nous l’apprend chez « Arrêt sur Images » : « Ces gens-là n’existent pas dans le champ intellectuel. Personne ne les connaît à l’étranger. » On n’ose imaginer ce qui se passerait si un dangereux psychopathe comme Houellebecq était traduit et publié dans le monde entier !

Manifestement, les pourfendeurs du passéisme invétéré de ces tristes individus « conservateurs et nostalgiques » (Maurice Szafran) trouvent que c’était mieux avant. Quand un intellectuel était par définition de gauche, et quand personne n’imaginait qu’un électeur FN sache lire. Avant le 11-Septembre, par exemple, comme le dit un certain Thomas Guénolé à un journaliste du Point, qui lui demande « comment expliquer que cette pensée soit dominante dans les médias aujourd’hui » (sic) : « L’apparition d’un journal comme Causeur n’aurait pas été possible avant les attentats » de New York en 2001. Ce n’est donc pas le djihadisme qui chagrine notre sociologue, disciple du grand professeur Bénabar, mais le fait qu’il ait supposément permis à votre magazine préféré de détrôner Le Monde. Ça, pour le coup, ça lui donne « la nausée », précise-t-il dans Libé. Dans un registre voisin, L’Obs, reprenant texto les propos de notre Premier ministre à propos de Michel Onfray, déplore la « perte de repères intellectuels » symbolisée par le dernier Finkielkraut. Y’a plus de saisons, ma bonne dame !

Ils ne se contentent pas d’être fous, ils sont pervers. Dans un édito intitulé « Stop à la réac academy », Laurent Joffrin a dévoilé le machiavélisme de ces sorcières : « Au lieu d’avancer à visage découvert, de dire clairement qu’on est conservateur, traditionaliste, nationaliste ou antimusulman, on prend un détour, on joue au billard. » Aussi convient-il de toujours lire entre les lignes et, quand ils parlent, de traquer chaque « dérapage » potentiel. De Léa Salamé à Jean-Jacques Bourdin, on décline inlassablement l’une des questions préférées de Patrick Cohen, à la matinale d’Inter : « Est-ce que vous condamnez ces propos de Nadine Morano / Maïtena Biraben / Robert Ménard ? Dans ce cas, dites-le bien fort ! Dénoncez clairement ! » Et gare à celui qui n’obtempèrerait pas immédiatement. Il deviendrait à coup sûr, pour Le Monde, un de « ces intellectuels dont s’entiche le FN », même si c’est là le cadet de ses soucis.

Comment faire la différence entre la bonne critique de la gauche et la mauvaise ?

Le FN s’enticherait-il aussi d’Aude Lancelin, qui considère qu’« une certaine « démagogie compassionnelle » interdit parfois d’aborder les affaires migratoires en termes réalistes » ? Peu importe, quand c’est elle qui le dit, ce ne sont pas des « propos xénophobes », à la « forme nauséabonde » (sic), comme elle qualifie ceux de Finkielkraut dans la même émission d’« Arrêts sur images ». Dans son édito du 5 octobre dernier, Laurent Joffrin reconnaît lui aussi « les erreurs du progressisme, les mauvaises réponses de la gauche ». Reste alors à comprendre pourquoi, quand Onfray, Houellebecq ou Zemmour disent ou écrivent exactement la même chose, ils « montrent une seule direction : celle de l’intolérance ». Ah bon. Et le magicien de nous jouer sa petite musique science-pipeau : thèse, antithèse, foutaises. « Bien sûr, on a raison de dénoncer les conformismes, de réfuter la langue de bois ou la langue de guimauve », écrit-il. Il faut cesser de cacher « les vérités dérangeantes pour imposer des idées toutes faites, plus ou moins généreuses ». La gauche, d’après lui, aurait même eu « grand tort (il y a vingt ans) de sous-estimer l’insécurité, de croire que l’immigration ne poserait aucun problème ou que l’Europe libérale serait une protection contre les effets de la mondialisation ». Certes, nous dit-il. Mais – car il y a un mais – ces auteurs, qui ne disent pas autre chose, auraient en réalité un seul objectif, particulièrement crapuleux : « délégitimer les idées progressistes » ! 

Comment faire la différence entre la bonne critique de la gauche et la mauvaise ? Le bon « faire France » inclusif et le méchant « repli identitaire » ? « On a raison de défendre son identité, d’aimer son pays, d’éprouver un attachement pour la terre qui vous a vu naître, poursuit le grand synthétiseur de Libération. Mais pourquoi faut-il que cela soit désormais sur le mode de la nostalgie, de la peur ou de l’affrontement ? » C’est vrai ça, pourquoi ne pas aborder gaiement l’avenir en attendant le prochain attentat islamiste et la énième campagne de lutte contre l’« islamophobie » qui s’ensuivra immanquablement ? Peut-être parce que, d’abord, « les musulmans dans leur masse doivent respecter les lois laïques et faire l’effort de s’intégrer à la vie française », alors qu’aujourd’hui « les pressions exercées par certains d’entre eux sur la majorité pour qu’elle adopte un mode de vie conforme à la charia sont insupportables ». Robert Ménard ? Régis Debray ? Nadine Morano ? Non, Laurent Joffrin toujours, qui enchaîne évidemment : « Mais pourquoi nier que dans beaucoup de cas, l’intégration marche ? » Drôle de question, puisque personne ne le nie. Et certainement pas un fils d’immigrés comme Alain Finkielkraut, qui confiait au lendemain de son entrée tumultueuse à l’Académie Française : « Il y a cinquante ans, soixante ans peut-être, on se serait offusqué dans certains cercles de l’Académie de l’élection d’un enfant de juif polonais avec un nom à coucher dehors. Aujourd’hui on me reproche mon identité nationale. L’air du temps se modifie mais qu’est-ce que vous voulez, la bêtise a plusieurs âges. »

Question bêtise, le constat est en effet tragique pour nos « progressistes », dont l’horloge s’est arrêtée à la fin du siècle dernier : l’avenir, ils sont bien obligés d’en convenir, n’est pas exactement radieux. D’où, sans doute, leurs envolées rageuses, et inlassablement répétées, contre les observateurs les plus affûtés de la « décadence » contemporaine, du « déclin » de la culture française ou de « l’abêtissement » généralisé. Alors, ils stigmatisent ces oiseaux de malheur – un « bloc réactionnaire » qui s’exprimerait « à l’unisson » – quitte à caricaturer leurs propos et à leur faire dire n’importe quoi. Ainsi Zemmour le basané militerait-il secrètement pour la suprématie de la race blanche tandis que Finkielkraut l’Européen serait en réalité un souverainiste forcené. Houellebecq a beau mettre au défi Marine Le Pen d’instrumentaliser son roman Soumission« Let’s try ! » (« Qu’elle essaye ! »), a-t-il lancé en interview – il ferait son lit en cachette tous les matins. Onfray bouffe du curé depuis des lustres, mais son projet inavoué serait de faire progresser les idées de Civitas… Et quand il fait remarquer à Houria Bouteldja, sur un plateau télé, que sa psychorigidité lui donne envie d’embrasser Eric Besson sur la bouche, Edouard Louis pointe promptement son racisme inassumé : « C’est insupportable quand il parle », confie-t-il à un Daniel Schneidermann conquis. Et l’auteur de En finir avec Eddy Bellegueule conclut sur une leçon de vie intellectuelle, version Cro-Magnon : « C’est en chassant ça qu’on produit quelque chose. » Messieurs les champions du débat d’idées, tirez les premiers ![/access]

*Photo : Leemage/Opale/Eric Larrayadieu.

Régionales, mornes plaines

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regionales fn seguin

Une campagne régionale qui n’intéresse pas grand-monde ? Cela ne date pas d’aujourd’hui. Je me souviens de 1998, après que Philippe Séguin avait pris la tête du RPR. La première campagne électorale qu’il dut organiser fut les régionales. C’est peu dire qu’il n’était pas passionné par ce scrutin. « Qui va repeindre les lycées ? » interrogeait-il avec une pointe de mépris pour l’institution régionale à laquelle il ne croyait guère. Finalement, ces élections lui posèrent grand souci mais juste après le scrutin. Dans plusieurs régions, mode de scrutin proportionnel aidant, certains présidents de droite souhaitèrent en effet conserver leur siège avec l’aide du FN, ce qui fâcha Séguin pour de bon. S’allier au FN pour repeindre les lycées ? Séguin trouvait ça surréaliste !

Dix-sept ans après, les élections régionales ne passionnent toujours pas les foules et le FN reste la seule attraction de la campagne. Mais pourquoi donc les élections régionales affichent-elles toujours (avec les élections européennes) les taux d’abstention les plus forts (si l’on excepte 1986, alors que le scrutin était couplé avec des élections législatives décisives) ? Evidemment, les compétences de la région sont peu connues et ne suscitent pas beaucoup l’intérêt des électeurs. Mais surtout, et on l’oublie souvent, l’exercice de la démocratie réclame un sentiment d’appartenance important que le découpage régional ne garantit pas toujours. Des constructions artificielles comme Midi-Pyrénées, Rhône-Alpes, Centre ou PACA, peinent à susciter un tel sentiment. Même les citoyens des régions historiquement marquées, comme la Bretagne, n’éprouvent qu’un faible sentiment d’appartenance, du fait de l’absence de la Loire-Atlantique : pas facile de s’identifier à une région démembrée.

Ce déficit de sentiment d’appartenance est essentiel. Les communes et les départements préexistaient à l’exercice de la démocratie en leur sein. Les citoyens ont donc eu du temps pour construire l’identification. Pour la région, c’était déjà plus difficile à l’origine. Avant d’être érigée en collectivité territoriale par les lois de décentralisation (1982-1985), la région existait avec le même découpage sous la forme de CODER, et avait été dotée de quelques compétences. Rien de folichon mais c’était déjà ça. Or, dans ces élections de décembre 2015, on demande aux électeurs de venir voter pour des régions qui viennent d’être créées et qui n’ont jamais existé (hormis pour cinq d’entre elles). Bref, on met la charrue avant les bœufs.

Qui plus est, le découpage semble avoir été réalisé sur un coin de table en fonction des intérêts électoraux du parti au pouvoir, ce qui laisse augurer d’un taux de participation encore plus catastrophique que d’habitude.

Franchement, qui voudrait se déplacer pour savoir qui dirigera la Bourgogne-Franche-Comté, de Saint-Claude, orientée vers le Lyonnais, à Sens, tournée vers la région parisienne ? Que pensera l’électeur de ces mastodontes informes que sont les régions Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées, qui court de Villeneuve-lès-Avignon à Tarbes, ou Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes, qui englobe le bocage bressuirais et le Pays basque ? Pas étonnant que le chaland reste chez lui plutôt que de s’intéresser à ce « machin » ! Ne pas comprendre l’un des ressorts les plus importants du mécanisme démocratique aboutit à ce genre d’écueil. Mais après tout, on est habitué : ceux qui ont découpé ces territoires et organisé ces élections sont les mêmes qui croient décréter depuis des années un « peuple européen » inexistant.

En fait, la seule chose qui intéresse le monde politico-médiatique, c’est le rôle que le FN va jouer dans le scrutin. Toute la question est de savoir si le Front national remportera une, plusieurs ou aucune région, et s’il y aura ou non front républicain ou pas. L’issue de ces élections n’a rien de régionale puisqu’elle influera sur le cours de l’élection reine, à savoir la présidentielle.

Ainsi, parmi les rares personnes à s’intéresser à la campagne, on trouve les partisans d’une victoire du FN dans au moins une région afin de montrer à la France ce que pourrait signifier l’arrivée de ce parti à l’Elysée dix-huit mois plus tard. Ceux-là se font certainement quelques illusions. Marine ou Marion Le Pen n’auront pas matériellement le temps de repeindre en brun tous les lycées de leurs régions respectives.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00728357_000050.

Perret, l’insubmersible

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jacques perret vandromme

Il y a d’abord une rencontre avec cette phrase qui déploie une puissance narrative hors du commun. Quel souffle ! On est emporté par le style, une langue française de haute tenue qui en impose par sa majesté sans pour autant rompre avec ses attaches populaires. Appréciez cette musique pleine de chausse-trapes : « L’Histoire est une carotteuse et une tête en l’air qui répartit ses couronnes au petit bonheur la chance, joue de la trompette par-dessous la jambe, allume des vessies, éteint des lanternes, et distribue ses brevets à la tête du client ». Gaston Le Torch, lieutenant honoraire d’infanterie coloniale, fantassin qui découvre la mer, héros cabossé du roman « Le Vent dans les voiles » paru en 1948, illustre cette fragile ligne de flottaison.

Le grand critique littéraire belge Pol Vandromme décelait dans cette prose chavirante une « préciosité (qui) a un air de naturel et la science de la grammaire des audaces de corsaire ». Un seigneur qui ne dédaignerait pas boire le coup dans un lointain rade de banlieue. Un ouvrier métallo qui prendrait la tête d’un régiment Hussard. Une féérie du zinc mâtinée d’aventures tropicales. Entre chien et loup, cette littérature de qualité se déguste à l’ombre des avenues trop éclairées où les fausses gloires des lettres brillent par leur vacuité. Jacques Perret (1901-1992) faisait bande à part, aujourd’hui encore, il en paye le prix. D’autres écrivains d’après-guerre ont usé de cet entre-deux poulbot et aristo, de ce mariage contre-nature, personne n’a atteint un tel degré de nostalgie. On respire à pleins poumons l’amertume du monde, sa gaudriole désenchantée et cet attachement viscéral pour les vaincus. Les perdants de l’Histoire auront toujours meilleure allure que les falsificateurs et leurs sales trognes satisfaites. La phrase de Perret n’est pas seulement un régal pour les yeux et pour les oreilles, parfaitement équilibrée malgré ses innombrables ramifications, elle déverse un plaisir intense. On y coule des jours heureux. On s’y prélasse avec bonheur.

À chaque fois que l’on ouvre un roman, une nouvelle ou une chronique de cet auteur rare, le sentiment d’une profonde injustice nous monte à la gorge. Pourquoi ne lit-on plus Perret ? Pourquoi privons-nous les enfants de France de Roucou (1936), Ernest le Rebelle (1937), Le Caporal épinglé (1947), Bande à part (1951) ou encore Les Biffins de Gonesse (1961). Nous entrevoyons bien-là quelques raisons idéologiques à cette odieuse mise à l’écart. Le garçon n’avait pas la mollesse de caractère de ses contemporains. L’honneur n’était pas chez lui un concept éthéré mais une façon de guider sa vie. Le Trône et l’Autel furent en quelque sorte son tombeau littéraire. Il n’avait pas épinglé au revers de son veston les brevets de bonne conduite dont les professeurs raffolent. Il ferait tache dans une assemblée d’humanistes et démocrates débonnaires. Il cumulait les « tares » et brouillait les couloirs maritimes de la bien-pensance en dehors desquels toute postérité boit la tasse.

Royaliste et maquisard, médaillé militaire et déchu de ses droits civiques, chercheur d’or et renifleur d’embruns, polémiste et nouvelliste, Algérie Française et Chouan de la Mouffe, c’en est trop pour un seul homme dans une époque étroite d’esprit. Tant mieux finalement si les buveurs de picrate préfèrent les écrivains sans jus. Nous conservons pieusement dans nos bibliothèques tous les livres de Perret, les salisseurs de mémoire ne le méritent décidément pas. Perret est un auteur de copains, de connivences d’un soir, comme ces vins de Loire qui rendent mélancolique, c’est-à-dire gai et triste. Saluons en ce début d’hiver, l’extraordinaire travail de l’éditeur Via Romana qui a publié notamment les Chroniques d’Aspects de la France en deux tomes (1948-1952 et 1953-1959) et qui vient de sortir Raisons de famille. La revue Livr’arbitres de Patrick Wagner consacre son numéro 18 (automne 2015) à Jacques Perret et revient également sur le cinquantième anniversaire de la disparition de Roger Vailland. Un excellent numéro, érudit et partageur, où de nombreux témoignages viennent éclairer la figure de ce grand écrivain.

Raisons de famille de Jacques Perret – Editions Via Romana.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00259446_000002

Raisons de famille

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Ce que je dois à André Glucksmann

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Je l’ai rencontré pour la première fois en 1956, au moment de la création de l’Union des étudiants communistes, au sein de laquelle il défendait une position dissidente, au nom du cercle des prépas communistes du lycée Henri IV. Il voulait, chose incompréhensible pour moi, que cette organisation communiste soit indépendante, qu’elle ne s’aligne pas nécessairement et par principe sur les positions du parti. Il défendait carrément « le droit à l’erreur » pour la jeunesse !

Comme j’étais à l’époque un vrai stalinien et fier de l’être, je ne l’ai absolument pas suivi. Mais enfin, c’était la première fois que j’entendais une pensée dissidente s’exprimer à voix haute, intelligible et passionnée, à l’intérieur du mouvement communiste.

C’est une expérience qui a peut-être laissé des traces en moi quelques années plus tard, quand le bureau national de l’Union des étudiants communistes dont je faisais partie vira du stalinisme à l’anti-stalinisme, sous l’influence du parti communiste italien et d’autres voix venues elles aussi de l’intérieur du mouvement communiste.

À cette époque, rien de ce qui venait de l’extérieur, et donc de l’ennemi, ne pouvait nous atteindre et nous faire vaciller.

André Glucksmann, lui, n’avait pas besoin que d’autres lèvent pour lui la chape de plomb de  l’appartenance à la famille communiste. Il s’autorisait à penser par lui-même et à exprimer les vérités que d’autres refoulaient de toutes leurs forces pour ne pas se mettre en difficulté avec eux-mêmes.

Cette liberté d’esprit et cette passion de la liberté ne le protégeaient pas de l’erreur, puisqu’il participa passionnément, après mai 68, à la folle aventure du maoïsme à la française. Folie totalitaire contre laquelle il se retourna l’un des premiers. Il a été, pour moi et pour d’autres, le premier de ma génération à oser faire remonter sa critique radicale jusqu’au communisme même.

La levée de ce tabou fut un événement d’une importance capitale pour ceux que le communisme avait fascinés et captivés, en particulier parce qu’ils croyaient que le communisme était l’opposé absolu du nazisme. Grâce à ses livres La Cuisinière et le mangeur d’hommes, réflexions sur l’État, le marxisme et les camps de concentration, et Les maîtres penseurs, il devenait possible de nous engager dans les combats présents en ennemis de tous les totalitarismes.

Ce billet est plus qu’un témoignage d’amitié personnelle : il est une reconnaissance de dette.

Les maîtres penseurs

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Régionales: Qu’est-ce que le Front républicain?

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À l’approche des élections régionales, le Parti socialiste et Les Républicains butent sur la stratégie à adopter en cas de triangulaire favorable au Front national. Certains, en particulier à gauche, brandissent ostensiblement le « Front républicain », ce qui revient à dénoncer implicitement le caractère non-républicain de l’adversaire. Or, il ne suffit pas de se proclamer « républicain » pour être républicain. L’histoire montre que les étiquettes que l’on se choisit ne reflètent que rarement la réalité. Par exemple, la République populaire démocratique de Corée (Corée du Nord) n’est pas plus démocratique que ne le fut la République démocratique d’Allemagne (Allemagne de l’Est). De la même manière, un héritage ne peut constituer un label républicain. En 1983, la conversion complète du Parti socialiste au libéralisme prouve qu’en politique les héritages ne dépassent pas toujours le stade du symbolique. Si cela est vrai pour un héritage récent, il l’est encore plus pour un héritage lointain. Il serait en effet idiot de prétendre que la gauche est colonialiste sous prétexte que de nombreux hommes politiques de gauche furent colonialistes au XIXe siècle ou que la droite est antisémite sous prétexte que des hommes de droite furent antidreyfusards. Si l’on peut épargner ces raccourcis absurdes à ces partis, on doit également se garder de leur délivrer un blanc-seing républicain par la seule force de l’héritage.

Restent alors les faits pour juger de l’engagement républicain. Or, les faits ne plaident pas beaucoup en faveur des partisans du Front républicain. En effet, la République n’est pas qu’un concept flou et ne se réduit pas à la dialectique république-monarchie. C’est pour cela que la République française se distingue fondamentalement de la République populaire de Chine ou de la République islamique d’Iran. Les républiques sont le fruit d’une histoire et de luttes et chacune dispose de ses principes fondamentaux. Le respect ou non de ces principes peut faire l’objet d’un examen attentif. En l’occurrence, la souveraineté nationale et la laïcité, deux principes au sommet du Panthéon républicain français, se prêtent parfaitement à cette analyse.

En 1789, le peuple français constitué en corps devient la nation et revendique l’exercice de la souveraineté nationale. Il constitue à cette occasion une « assemblée nationale » chargée de rédiger une constitution pour la France. La souveraineté appartient dès lors à la nation et ses représentants en sont seulement les dépositaires, la souveraineté étant un droit inaliénable. Toutes les Républiques françaises conserveront ce principe hérité de la Révolution française. Or, les transferts successifs de souveraineté à l’Union européenne, sous l’impulsion des deux grands partis de gauche et de droite, s’opposent à ce principe. On peut le déplorer mais la République (française) sans la souveraineté n’est plus la République. L’Histoire semble donner raison à Marc Bloch qui écrivait en 1943 : « Ceux qui veulent à tout prix donner au peuple un maître accepteront bientôt de prendre ce maître à l’étranger. Pas de liberté du peuple sans souveraineté du peuple, c’est-à-dire sans République. » La Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 ne dit pas autre chose : « Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. » La perte de souveraineté est non seulement incompatible avec la République mais elle constitue une violation des droits de l’homme.

Il est classique de justifier l’abandon de souveraineté au motif que la France serait trop petite pour affronter seule la concurrence internationale dans le cadre de la mondialisation. Outre le fait qu’une telle affirmation ne constitue pas une démonstration, elle entre de plus en contradiction avec le discours dominant vantant les bienfaits de la décentralisation et de l’échelon local. Dans de nombreux rapports commandés par les gouvernements successifs, l’échelon local est présenté comme le niveau le plus efficace pour s’adapter à la mondialisation. Pour n’en citer qu’un, un rapport intitulé « Mutations socioéconomiques et territoires », commandé par Jean-Marc Ayrault en 2013 et remis au gouvernement en 2014, estime que « l’espace local compte de plus en plus dans l’économie mondialisée ». L’Union européenne elle-même promeut les régions à travers des institutions comme le Comité des régions, des politiques de coopération interrégionale comme le programme Interreg ou encore un principe de subsidiarité revisité qui fait de l’Etat un échelon parmi d’autres[1. Depuis le Traité de Lisbonne, le principe de subsidiarité accole systématiquement auprès du terme « Etats  membres » la notion d’ « échelon local et régional », de sorte que l’Etat ne devient qu’un échelon parmi d’autres.]. Bref, pour le Parti socialiste et Les Républicains, plus un territoire est petit, plus il est capable de s’adapter rapidement et efficacement aux exigences de la concurrence internationale, l’Union européenne n’étant qu’une instance de neutralisation des Etats pour mieux réguler les relations entre ces petites entités. C’est une position défendable, à laquelle adhèrent le Parti socialiste et Les Républicains, mais ce n’est pas une position républicaine.

La laïcité est l’autre grand principe permettant de mesurer l’engagement républicain d’un parti. Or, l’attitude timorée du parti Les Républicains et a fortiori du Parti socialiste face à l’islamisme révèle fondamentalement les limites de leur engagement. Pour les républicains du XIXe siècle, la religion ne devait pas concurrencer le pouvoir politique. Devenue « laïcité » sous la IIIe République, ce principe était considéré comme vital et sa disparition pouvait conduire à la mort de la jeune République. Or, de nos jours, les remises en cause de la laïcité sont nombreuses, souvent sous le regard indifférent des élus. Dans les « territoires perdus » de la République les professeurs ne peuvent plus enseigner la science (théorie de l’évolution) ou l’histoire (génocide juif), des femmes sont obligées de se soumettre à un code vestimentaire imposé par des hommes au nom d’une religion et des communauté qui se sentent menacées par l’islamisme quittent les écoles publiques. Parfois, ces atteintes à la laïcité se font avec la complicité des élus : construction de mosquées avec des subventions publiques, multiplication de « carrés musulmans » dans les cimetières en violation de la loi, etc. Si à court terme ces concessions peuvent donner l’illusion de l’égalité, à long terme seule la laïcité permet une égalité réelle (égalité homme-femme, égalité entre communautés en s’opposant aux velléités hégémoniques d’une religion sur une autre). La laïcité n’est pas simplement une formule incantatoire, elle est la condition pour que l’égalité soit effective au quotidien. Les concessions des élus pour capter l’électorat musulman dans une démarche clientéliste menacent non seulement les principes républicains (laïcité et égalité) mais elles entrent en contradiction complète avec l’esprit républicain qui place l’intérêt général au-dessus de l’intérêt des partis et des communautés. Le Parti socialiste et Les Républicains ont beau jeu de brandir la « République » mais ces dérives antirépublicaines se sont opérées sous leurs gouvernements.

Qu’est-ce donc que le « Front républicain » ? Une rhétorique, et rien de plus, qui permet de tuer le débat et l’expression des idées. Dans la France des années 60, un débatteur en difficulté et à court d’arguments, souvent de gauche, pouvait toujours s’en sortir en qualifiant son adversaire de « fasciste ». Le « fasciste » ainsi nommé était immédiatement ostracisé. Mais l’Histoire a montré que le dénonciateur compulsif du « fasciste » était en général le plus fasciste de tous. Le « Front républicain » procède de la même logique. Il revient à dénoncer le caractère non républicain de l’adverse et à lui coller l’étiquette de l’infamie pour empêcher le débat. L’Histoire retiendra sans doute que ce front n’était pas plus républicain que ceux qu’il prétendait combattre.

*Photo: Sipa. AP21222050_000017.

La haine au nom de l’amour

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Alain Finikielkraut chasseurs de sorcières

Alain Finikielkraut chasseurs de sorcières

Daniel Lindenberg a inauguré le nouveau siècle par la publication en 2002, dans la collection « La République des idées » que dirige Pierre Rosanvallon, de son livre Le rappel à l’ordre. Depuis cette date, mon nom figure sur toutes les listes noires des « néo-réacs ». Je me croyais donc blindé et – ce qui est excessif étant, comme chacun sait, insignifiant – hors d’atteinte. Les dénonciations pleuvent, la caravane passe, me disais-je en me félicitant de ma force d’âme. C’est fini. La caravane ne passe plus. Je suis atterré et très affecté par les attaques féroces de ces dernières semaines.[access capability= »lire_inedits »] Me voici, après la parution de La seule exactitude, doté d’« intentions putrides » et d’une pensée « nauséabonde ». Avec mon « hystérie de croisé en préretraite », je suis également accusé d’exploiter sans vergogne un « filon publicitaire », d’être un allié objectif du Front national et de n’avoir d’autre existence intellectuelle que celle que m’accordent généreusement les médias. Toute différence, en outre, est abolie entre Zemmour, Onfray, Debray, Nadine Morano et moi, par ceux-là mêmes qui ne manquent pas une occasion de dénoncer l’odieuse pratique de l’amalgame. Il n’y a plus de débat intellectuel en France. Le débat, c’est la confrontation des points de vue, l’échange parfois musclé des arguments. Ce qui en tient lieu désormais, c’est l’invective, l’anathème, la chasse à l’homme.

Que se passe-t-il ? Comment expliquer cette flambée de haine ? Par l’amour. Quand on a épousé la cause des opprimés, des démunis, des damnés de la terre, quand on a pris le parti des plus faibles, quand on défend les valeurs d’égalité et de fraternité, on ne rencontre pas d’interlocuteurs ni même d’antagonistes, mais partout et toujours des scélérats. La seule contradiction à laquelle on ait affaire, c’est la déferlante du mal ; la seule adversité, c’est le scandale de l’iniquité ; le seul vis-à-vis, ce sont les vents et marées des passions basses.

Dans son livre culte, Aden Arabie, Paul Nizan écrivait déjà : « Il n’existe plus que deux espèces humaines qui n’ont que la haine pour lien : celle qui écrase, et celle qui ne consent pas à être écrasée. » Et dans Les chiens de garde, livre récemment réédité aux éditions Agone, Nizan ne voyait à l’œuvre que deux partis : le parti de l’homme et le parti de la bourgeoisie. Mais Nizan était communiste. Et il se plaçait dans la perspective de la Révolution. Or la haine aujourd’hui n’est plus limitée à la radicalité. Elle n’est plus le signe distinctif des extrémistes. Elle a cessé d’être l’apanage d’Alain Badiou, d’Emmanuel Todd ou d’Edwy Plenel. Elle déborde l’université, toujours prompte à la surchauffe et à l’irresponsabilité politique, elle mobilise – d’Anne Roumanoff à Stéphane Guillon – tous les professionnels du rire et, gagnant le progressisme mainstream, elle s’étale dans les pages de L’Obs, du Monde et de Libération.

Pourquoi ? Quelle mouche a piqué la presse démocratique, et conduit, par exemple, l’ancien quotidien de référence à tourner brutalement le dos au devoir d’impartialité ? La mouche de la pseudo-mémoire. Les destructeurs actuels de la conversation civique ne militent pas pour le renversement du capitalisme, ils combattent résolument le nouvel avatar de la Bête immonde. Dans la vision binaire de la nouvelle gauche divine, l’exclu remplace l’exploité, le Musulman est, après le Juif, la nouvelle figure de l’Autre.

Mais il y a un problème. Sous prétexte de solidarité avec le peuple palestinien, il règne, parmi les titulaires de l’altérité, dans les territoires perdus de la République, un antisémitisme de plus en plus explicite et de plus en plus virulent. Et nombre de ceux que l’on soutient au nom des principes républicains manifestent sans détour leur aversion pour la laïcité, la liberté de l’esprit, l’égalité des hommes et des femmes. Parce que la réalité leur échappe, parce qu’ils sont trahis par les faits, les antifascistes deviennent furieux. Et plutôt que de chercher à penser la spécificité de la situation présente, ils redoublent de haine à l’égard des porteurs de mauvaises nouvelles idéologiques. Pour le dire d’un mot : L’Obs et ses frères d’arme fusillent maintenant les observateurs.

Le réel ne donnant aucun signe de vouloir rentrer au bercail, le jeu de massacre va continuer.[/access]

Du FN et de la peine de mort

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fn peine mort

fn peine mort

« Rétablissement de la peine de mort ou instauration de la réclusion criminelle à perpétuité réelle », dit le programme du FN. Et de préciser : « L’alternative entre ces deux possibilités pour renforcer notre arsenal pénal sera proposée aux Français par référendum. La réclusion à perpétuité aurait un caractère définitif et irréversible, le criminel se trouverait sans possibilité de sortir un jour de prison. »
Soyons clair : je ne voterai jamais pour un parti qui inscrit le rétablissement de la peine de mort dans son programme. Aucun souci moral dans ce principe — mes relations avec le Camp du Bien sont lointaines, et la transposition dans la morale laïque du « Tu ne tueras point » biblique n’entretient avec la pure idéologie des Lumières que des rapports médiats. Non : mon souci premier est un souci d’efficacité — je ne vois pas d’autre raison à toute discussion juridique.
Au tournant des années 2000, je travaillais sur le marquis de Sade (il en sortit un livre que les sites d’occasion vous proposent pour pas cher, je vous laisse juges de la décision à prendre, d’autant que le récent bouquin d’Onfray sur le Divin Marquis n’est pas ce que sa plume a produit de plus intelligent). Que dit le promoteur — paraît-il — de la cruauté comme l’un des beaux-arts (et non du sadisme, qui fut inventé par Krafft-Ebing vers 1900 dans sa Psychopathia sexualis) de la peine de mort ? « Il n’y a point de plus mauvais calcul que celui de faire mourir un homme pour en avoir tué un autre, puisqu’il résulte évidemment de ce procédé qu’au lieu d’un homme de moins, en voilà tout d’un coup deux, et qu’il n’y a que des bourreaux ou des imbéciles auxquels une telle arithmétique puisse être familière ». Il fallait être sérieusement gonflé pour s’opposer à la peine de mort en pleine révolution, même si Robespierre, à l’origine au moins, était sur les mêmes positions. Le seigneur de Lacoste paya cette originalité de sa liberté, et ne dut la vie sauve qu’aux embarras administratifs de la Terreur.
Quant au Code pénal revisité par Sade, le lecteur curieux en trouvera l’essentiel dans la seconde partie de la lettre XXXV d’Aline et Valcour. Comme Beccaria, le premier à s’être opposé au XVIIIème siècle à la peine capitale, Sade veut un système pénal qui ne cherche pas à punir, mais à amender le coupable.
Et de la guillotine, ô fidèles lecteurs, on ne ressort pas réparé.
Pire : la peine de mort abîme aussi ceux qui y assistent — de près ou de loin. William Thackeray est un jour allé voir pendre un homme. Et le récit qu’il en a tiré, remarquable en tous points, est limpide : la joie des spectateurs n’a rien à voir avec une régénération morale, comme on disait volontiers à l’époque. En instituant le meurtre légal, la peine de mort ouvre la porte au meurtre illégal. La force de l’exemple, n’est-ce pas…
Sans compter que le coût d’une condamnation à mort, si je prends l’exemple de Etats-Unis, est proprement exorbitant. À moins que le FN n’envisage la décapitation au sabre ? Mais alors, qu’est-ce qui le distingue des barbares qui sévissent dans ces pays qui lui servent par ailleurs de repoussoir ? Aucune envie que la France prenne modèle sur l’Arabie saoudite — même si le recrutement de bourreaux ne poserait, sans doute, aucun problème…
Un cran plus loin : une perpétuité réelle ferait des hommes condamnés à ce genre de peine des fauves que les gardiens auraient bien du mal à mater : sans espoir, même lointain, qu’est-ce que le condamné a à perdre ?
Quant à un référendum sur la question… C’est tout à la gloire de Mitterrand et de Badinter d’avoir fait voter l’abolition, en septembre 1981, par l’Assemblée — et Chirac, parmi d’autres, a voté avec la gauche, ce qui lui vaudra à jamais mon respect inoxydable. À leur gloire aussi d’avoir refusé un référendum : il est des moments où il faut faire passer les Lumières par-dessus la tête de la démocratie.

Voilà — je ne cherche pas à faire du lyrisme, comme Hugo dans la préface au Dernier jour d’un condamné. La peine de mort ne résout rien — elle aggrave les choses. Qu’un parti qui n’est pas dirigé par des imbéciles — comme dirait Sade — maintienne, pour garder le noyau dur des jusqu’auboutistes de l’extrême-droite, le rétablissement de ce crime inutile dans son arsenal de propositions me paraît un peu méprisable. Je sais bien qu’on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Mais il y a tant de bonnes raisons de ne voter ni pour le PS ni pour la droite classique que franchement, on n’a pas besoin d’agiter un chiffon rouge de sang pour attirer à soi les votes de la France périphérique.

*Photo: wikicommons.

Erdogan, champion de l’Anatolie réelle

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erdogan turquie anatolie

erdogan turquie anatolie

On le disait moribond, inaccessible aux réalités, claquemuré dans son palais présidentiel aux allures de forteresse ottomane. Pourtant, Tayyip Erdogan a remporté le 1er novembre 2015 une victoire éclatante.

L’AKP bondit de 9 points par rapport au dernier scrutin (40 à 49%) et retrouve la majorité absolue. Loin derrière, arrivent le Parti Républicain du Peuple (CHP)  à 25%, le Parti d’Action Nationaliste (MHP) à 11% et le Parti du Peuple Démocratique (HDP) à 10%.

Trois raisons expliquent ce triomphe. Tout d’abord, Erdogan a pris un peu de champ par rapport aux dernières élections, ce qui a rassuré momentanément les plus hostiles à l’ hypertrophie présidentielle.

Par ailleurs, l’homme de la rue garde un souvenir détestable des années 90 et de son cortège de scandales sur fond d’instabilité chronique (aucun ministère de coalition n’a tenu plus d’un an et demi). Cinq mois après la dernière consultation, l’exacerbation des tensions ethniques et les incertitudes  économiques ont eu raison de la patience des électeurs. Beaucoup de ceux qui avaient au mois de juin déserté l’AKP ont de nouveau plébiscité le parti islamo-conservateur, gage de stabilité.

Surtout, Erdogan a joué à fond la carte des blocs. Geste fondateur du politique, le Président turc désigne l’ennemi. C’est « eux ou nous » :  d’un côté les gauchistes, les laïcards, les kurdistes, de l’autre les adeptes de la tradition, les patriotes, les dévots. Qu’il soit assimilé à l’étranger menaçant l’intégrité territoriale du pays ou à des factions coupables de saper l’Etat de l’intérieur, l’ennemi épouse la figure d’une altérité radicale qu’il est nécessaire d’extirper du corps national.

À rebours d’une humanité hors-sol, Erdogan oppose le respect aux anciens, le sens de l’effort, l’attachement à la terre. Trois dates scandent ses discours: 2023, centenaire de la République et ultime clou au cercueil kémaliste, 2053, six-centième anniversaire de la prise de Constantinople, 2071, millénaire de l’arrivée des Turcs en Anatolie.

Erdogan a parfaitement saisi qu’à travers la démocratie, c’était aussi la pratique religieuse dominante, l’islam qui s’exprimait. Que loin d’être une affaire privée, la religion témoignait d’une vision du monde, d’une morale qui ne demandait qu’à influer sur l’existence du plus grand nombre.

Sous sa bannière, l’AKP rassemble la majorité turco-sunnite tout en jetant des ponts en direction des Kurdes  sensibles à la fraternité islamique.

Les trois nuances de droite (nationaliste, conservatrice, islamiste) convergent. Transfigurées dans les urnes, majorité silencieuse,  majorité morale et  majorité sunnite ont ciselé la nouvelle majorité électorale. Sonnée, l’opposition est victime d’une double impasse: soit elle n’a jamais exercé le pouvoir, soit son exercice l’a démonétisé. Tout l’inverse de l’AKP qui en une décennie a triplé la richesse nationale et a hissé la Turquie au 17ème rang des puissances émergentes. Le recul de l’opposition est général. Le vote utile a siphonné l’ assise électorale du MHP voisine de celle l’AKP.  Dans une situation impossible, le HDP s’est trouvé coincé entre le pilon de l’Etat répressif et l’enclume du PKK avec lequel il avait pris quelques distances.  De confus, le discours est devenu schizophrénique. D’une part, le parti kurde reconnaît à l’Etat le droit de se défendre, de l’autre il refuse de condamner les violences terroristes. La création de zones autonomes kurdes a ajouté au chaos. Habilement, Erdogan a repoussé le HDP dans les cordes du PKK qui l’a englouti. Effrayés, les Kurdes dévots ont regagné le giron islamiste. Quant à la gauche kémaliste, éternelle opposante, elle peine une fois de plus à sortir des maximes éculées, datées de l’Entre-deux-guerre.

Désormais se pose la question de la Constitution. Pierre angulaire de la nouvelle Turquie, sa révision est en suspens. Persuadé d’assumer au nom de la volonté nationale, Milli Irade, la volonté générale, le Président turc constate qu’il lui manque les attributs de sa fonction. De son point de vue, le parlementarisme dépouille de son destin la nation sunnite qui est le peuple souverain. Surtout, il est convaincu que dans des circonstances d’exception, la démocratie et la majorité morale doivent être défendues par tous les moyens.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage: AP21815755_000061.

Baby-Loup sous la neige

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Paula Larrain Danemark voile

 

Paula Larrain Danemark voile

Dans une autre vie, je serai Pascale Clark. Oui, j’aimerais bien moi aussi avoir le verbe haut, l’émotion de circonstance et des certitudes en béton armé. Mais surtout pouvoir jouir avec le pouvoir, sans rien perdre des intonations, des indignations et courages auto-proclamés de l’éternelle opposante.

Car moi aussi, voyez-vous, j’aimerais ne pas savoir, et en faire profession. Ne pas comprendre ce qui nous arrive, ce qui nous est tombé dessus, et vouer aux enfers tous ceux qui tenteraient de m’avertir.

J’aimerais par exemple ne pas savoir qu’un certain Ebrahim Said a envoyé la semaine dernière au weekendavisen.dk (l’équivalent danois du JDD), un billet dans lequel il expliquait que si certaines femmes se faisaient violer, c’était de leur faute, et qu’elles devaient leur malheur à une tenue provocante. Si elles avaient porté le hijab, rien ne leur serait arrivé. Viol ou voile, les danoises étaient invitées à choisir. On sait depuis longtemps que de nombreux conseils ont le goût de l’intimidation et de la menace. Les Danoises ne s’y sont pas trompées qui, dans un bel élan, ont troqué ce week-end la perceuse contre le clavier pour répondre à leur indélicat-mais-malgré-tout-concitoyen. Sur Internet, ce fut en effet un beau tollé, et depuis l’article a disparu des pages du weekendavisen.dk (on peut en revanche trouver l’excellente réponse du Dr Day Poulsen dans les pages opinions du Berlingske).

Oh, j’avais déjà entendu cela, le coup du « elles l’ont bien cherché », et pas seulement du côté des cités d’aujourd’hui – dans la Picardie de mon enfance, ça se murmurait entre hommes, dans un nuage de Gitanes, au Café du commerce, là où, gamin, j’allais m’acheter, avec la monnaie du pain, un paquet de chewing-gums. A l’époque, toutefois, cela restait un propos vaguement honteux, et personne ne l’aurait publié. Le vent des idées n’allait pas dans ce sens.

Cette Picardie de mon enfance, je l’ai justement retrouvée sur une photo prise pourtant très loin de là, à Brondby strand, au sud de Copenhague. Cette photo illustre en pages intérieures le livre de Paula Larrain, I morgen skal vi hjem (« Demain, on rentre à la maison », édité il y a quelques années aux éditions Lindhardt og Ringhof), livre dans lequel l’ex-présentatrice du JT danois racontait son parcours de fille d’exilés chiliens ayant réussi dans la société qui donna asile à ses parents. Sur cette photo, on voit la mère de Paula Larrain entourée de ses deux petites filles. Elles vont, dans un joyeux désordre, vers leur tout nouveau chez-elles, un immeuble érigé au milieu d’herbes folles et dont la façade est encore de béton nu.

C’est gris et vert, comme une ZUP de Picardie fraîchement bâtie en lisière de la ville. C’était ailleurs, et pourtant à mes yeux si familier.

Sur la photo, la mère de Paula Larrain porte les mêmes pantalons pattes-d’eph’ que portait ma propre mère. Fuchsia. Avec en haut, un boléro à fleurs noué juste assez haut pour qu’apparaisse un tout petit peu de peau – assez pour qu’Ebrahim Said se sentisse autorisé à l’importuner ? En tout cas, la photo est belle comme ces années : 1974-75.

Mais il faut revenir un tout petit peu sur l’histoire de Paula Larrain pour saisir à quel point cette photo raconte une époque – et par contraste, la nôtre.

Le père de la journaliste était militaire. Ayant refusé de participer au putsch de septembre 1973 contre Allende, il était soupçonné d’être non seulement un partisan du régime précédent, mais aussi un traître au sein de l’armée. Le chargé d’affaires danois en poste à Santiago l’exfiltra à temps vers Copenhague, lui évitant une probable disparition (comme cela avait été le cas pour d’autres officiers non-putschistes).

Quand elle arrive au Danemark, la mère de Paula Larrain est donc une épouse d’officier, une femme au foyer qui avait suivi son mari de caserne en caserne, noué probablement la cravate de son époux après lui avoir servi le café, n’avait jamais travaillé, et portait jupe sage et col sobre. Elle élevait ses deux petites filles, lorsque survint la catastrophe et l’exil.

Dans son livre, Paula Larrain évoque, avec des mots tendres et justes, le choc culturel ressenti par sa mère qui, découvre, par exemple, les féministes danoises brandissant leurs soutiens-gorge lors de manifestations monstres.

Ce qui justement frappe dans cette photo de Brondby strand, prise seulement quelques mois après l’arrivée des Larrain en Scandinavie, c’est que la mère de Paula a déjà troqué ses jupes « très comme il faut », pour une tenue « dans le vent », comme on disait alors. En quelques semaines, elle s’est adaptée. Elle a pris cette liberté nouvelle comme une chance, une occasion de se découvrir autre, et de se découvrir tout court, voire très court.

Dans les années 70, le fracas du monde pouvait bien exposer des familles aux douleurs de l’exil. En adoptant les codes du pays d’accueil, chacun pouvait également s’emparer de cette belle liberté qui régnait en Europe. Si l’immigration était une chance, elle l’était d’abord pour les immigrés eux-mêmes.

Il se dit aujourd’hui que tous ceux qui s’opposent aux exigences de l’islam militant ne formeraient qu’une voix unique, celle d’un « rappel à l’ordre », pour reprendre l’expression de Daniel Lindenberg.

Si j’en juge par les réactions si nombreuses qu’a provoqué Ebrahim Said au Danemark, il s’agirait plutôt d’un rappel au désordre. D’une revendication renouvelée de ce droit si chèrement et si follement acquis de disposer de son corps. D’un refus d’obtempérer face à la menace mâle. Et si rappel à l’ordre il y a, il nous vient des barbus, de leurs fatwas et de leurs conseils prodigués, c’est là le paradoxe, au nom de la sacro-sainte ytringsfrihed, la liberté d’expression danoise.

Déjà prise en étau par ses deux grands voisins, l’Allemagne et la Suède, la petite nation danoise qui paya si cher, en 1815 et 1864, sa passion française, n’entend pas, en plus, se faire dicter sa conduite vestimentaire et morale par des nouveaux-venus dont Paula Larrain, elle-même fille d’étrangers, rappela lors d’une campagne électorale en faveur des Konservative qu’ils avaient envers leur pays d’accueil une dette et quelques devoirs. J’ajouterai : celui de respecter le droit de nos mères, en France ou au Danemark, à porter les intemporels boléros à fleurs et pantalons pattes d’eph’ – si elles le veulent, quand elles le veulent.

Je disais en introduction ma mélancolie de ne pas être Pascale Clark. J’avais tort. Dans une autre vie, je serai plutôt Paula Larrain.

Et même, en termes très 7-janvier-15, je peux déjà l’affirmer : « Je suis Paula. »

PS : Pour ceux qui comprennent le danois ou le castillan (ou veulent voir le visage de Paula Larrain), ce court interview disponible sur YouTube, en danois, ou en espagnol.

*Photo: wikicommons.

Exercices d’humiliation chez Ruquier

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Sans Fabrice Luchini, Laurent Ruquier n’aurait jamais entendu parler de Roland Barthes. Il en convient. Peut-être l’a-t-il croisé dans un sauna, mais il était si timide. Laurent Binet, auteur de La septième fonction du langage, était atterré. Il n’était pas au bout de ses peines : Yann Moix décréta que son roman était poujadiste et nauséabond. Ces émissions du samedi soir ne sont pas faites pour regonfler notre ego. Mais ce 7 novembre 2015 restera dans les annales pour les exercices d’humiliation.

Une dame d’un certain âge, un peu corpulente, Valérie Mairesse, nous expliqua qu’elle parlait face à un mur au théâtre La Bruyère pour faire comprendre aux femmes brimées par leur mari et lassées par la conjugalité qu’elles doivent partir sans tarder pour la Grèce, faute de quoi un cancer s’abattra sur elles. D’ailleurs, il a emporté sa sœur qui n’avait que cinquante-huit ans. Et c’est pourquoi elle a voulu délivrer ce message. Léa Salamé lui a fait observer qu’il était un peu daté et qu’aujourd’hui c’étaient plutôt les filles qui plaquaient les mecs. Quant à Yann Moix, non sans perfidie, il a vivement conseillé ce spectacle. Ainsi au moins, il ne serait pas le seul à y avoir été.

Puis vint le tour de Benjamin Castaldi qui a connu bien des déboires ces dernières années et qui tenait à rectifier tous les mensonges qui avaient circulé à son sujet. J’ai cru comprendre qu’il avait été ruiné, mais que tout le monde s’en foutait. N’est pas Oscar Wilde qui veut. Quant à Bruno Gaccio, qui est favorable à une plus juste répartition des richesses (qui ne l’est pas ?), Laurent Ruquier oublia de lui donner la parole.

S’avança alors avec la majesté du Grand Invité, un ministre socialiste, un certain Patrick Kanner, militant depuis ses dix-sept ans et le sourire ravi de l’homme qui a enfin atteint son niveau d’incompétence. Il a maintenant cinquante-huit ans, se teint les cheveux comme François Hollande et parvient à être encore plus ennuyeux que son Maître. L’apparatchik dans toute sa splendeur. Comme il n’avait rien à dire, personne ne lui posa de questions. Plutôt que de se laisser humilier, il fut humble. Reconnaissant l’amateurisme et les gaffes du gouvernement auquel il appartient, mais fidèle à ses engagements de jeunesse. Un homme de bonne volonté auquel un séjour prolongé en Grèce en compagnie de Valérie Mairesse ferait le plus grand bien.

Ces hommes qui ont l’air débonnaire de chefs de rayon dans des grands magasins portent sur leur visage le masque de la servitude et des illusions enfuies…

Les réacs vus d’en face

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Michel Onfray réacs

Michel Onfray réacs

D’avance, pardon pour l’amalgame. Mais il se trouve que depuis quelques mois, les mots choisis par Le Monde, Libération, L’Obs, Mediapart, Les Inrocks ou France Inter pour parler d’une poignée d’intellectuels médiatiques se ressemblent étrangement. Désemparés face aux impressionnants succès de librairie d’un Zemmour, d’un Houellebecq ou d’un Finkielkraut, nos petits concurrents méconnus nous assomment de couvertures, de tribunes et d’éditos assimilant ces quelques empêcheurs de progresser en rond – et Causeur avec – à une sorte d’internationale de la haine, dont le rouleau compresseur menacerait de transformer en crêpe moisie le paysage intellectuel français. Trois, c’est trop ! Sans compter le sociétal-traître Onfray…

Il faut comprendre la sidération de nos petits camarades. Après des décennies de croisière idéologique ensoleillée, sans le moindre contradicteur audible à l’horizon, on n’a plus trop l’habitude de ferrailler. Et, alors qu’on croyait le débat sur certains sujets interdit à tout jamais, on supporte mal que tout le monde meure d’envie d’avoir justement ce débat. Bref, quand une seule apparition d’Alain Finkielkraut a plus d’impact que trente éditos de Laurent Joffrin, l’heure est grave : le parti de l’Autre découvre avec stupeur qu’une autre pensée est possible. Inadmissible ! Le problème, c’est que plus on les stigmatise, plus on les diabolise, plus on les ostracise, plus Houellebecq, Onfray ou Zemmour font recette, et afficher leurs trombines à la Une est devenu la garantie d’un record de ventes… Du coup, la gauche médiatique s’affole, perd pied, et bricole dans l’urgence une rhétorique aussi poilante qu’acrobatique. Tentons ici de la décrypter.[access capability= »lire_inedits »]

Finkielkraut a beau dénoncer « l’inhumanité du FN » au sujet des migrants, la bonne Aude Lancelin n’est pas dupe.

On notera d’abord que le vocabulaire employé est celui de la résistance, face à une « occupation de l’espace public » (« Arrêt sur images ») qui s’apparente à une « invasion » (Le Monde). Sur le plateau d’« Arrêt sur images », la directrice adjointe de L’Obs, Aude Lancelin, parle très sérieusement de « la colonisation totale de l’espace médiatique » par les « néoréacs ». Du coup, pour sa troisième Une consacrée au sujet en quelques semaines, Libération appelle solennellement ses lecteurs à affronter ces « polémistes ultramédiatisés » – on se demande bien par qui. Dans Challenges, Maurice Szafran emprunte carrément à Renaud Camus son effrayant concept de « grand remplacement » pour évoquer la perte de crédibilité des politiques au profit de « cette tripotée d’intellectuels qui occupent frénétiquement l’espace médiatique ». Et même Le Monde évoque en termes plus savants une « hégémonie culturelle des réactionnaires » – dont on imagine alors qu’ils disposent certainement d’un mystérieux organe beaucoup plus puissant que le « journal de référence ».

Ensuite, pour démontrer à la fois l’omniprésence et la dangerosité de ces « néoréacs » qui avancent masqués, on dira que leurs arguments cachent en réalité un soutien sans faille au Front national. Le Monde tient donc à nous faire savoir qu’Alain Finkielkraut et ses copains « se défendent d’être des « alliés objectifs » du FN » – comme s’ils en étaient a priori suspectés. C’est évidemment ce que suggère le gros titre du jour, dont la tournure est un véritable chef-d’œuvre : « Ces intellectuels que revendique le FN. » On pense au récent billet haineux de Rue 89 sur notre consœur Eugénie Bastié, dont « l’extrême droite a adoré » le face-à-face télévisé avec Jacques Attali sur le plateau de « Ce soir (ou jamais !) » – et tant pis si beaucoup d’autres ont aimé aussi… Finkielkraut a beau dénoncer, sur France Inter et sur France 2 « l’inhumanité du FN » au sujet des migrants, la bonne Aude Lancelin n’est pas dupe de « ses prises de distances roublardes » avec le parti de Marine Le Pen. Forcément roublardes. Du reste, demande la dame, « que reproche Finkielkraut au FN ?»  « Pas la xénophobie en tout cas. » En toute hypothèse, « c’est trop peu » pour croire à « l’innocuité entière de sa pensée ».

Manifestement, les pourfendeurs du passéisme invétéré de ces tristes individus trouvent que c’était mieux avant.

De toute façon, on l’aura compris, ces gens ne pensent pas, ils souffrent d’une maladie mentale potentiellement contagieuse. Dès les premières lignes de son article – une indigeste tentative d’assassinat de La seule exactitude et de son auteur – le docteur Aude Lancelin estime avoir affaire à « un cas névrotique ». Et elle s’interroge sur le « ravage intérieur » dont ce livre serait le produit car elle connaît, dit-elle sans préciser où elle a obtenu son diplôme en finkielkrautologie, « les monomanies de l’homme ». On retrouve le même argument psychiatrique sous la plume de Thomas Legrand, chroniqueur à France Inter qui décèle dans les écrits du philosophe « des névroses personnelles ». Traduction: quiconque dit ou écrit quoi que ce soit qui ne heurterait pas violemment Marine Le Pen est par définition un « cerveau malade », un suppôt de Dieudonné ou Soral. Heureusement, le jeune Edouard Louis (Eddy Bellegueule pour les intimes) nous l’apprend chez « Arrêt sur Images » : « Ces gens-là n’existent pas dans le champ intellectuel. Personne ne les connaît à l’étranger. » On n’ose imaginer ce qui se passerait si un dangereux psychopathe comme Houellebecq était traduit et publié dans le monde entier !

Manifestement, les pourfendeurs du passéisme invétéré de ces tristes individus « conservateurs et nostalgiques » (Maurice Szafran) trouvent que c’était mieux avant. Quand un intellectuel était par définition de gauche, et quand personne n’imaginait qu’un électeur FN sache lire. Avant le 11-Septembre, par exemple, comme le dit un certain Thomas Guénolé à un journaliste du Point, qui lui demande « comment expliquer que cette pensée soit dominante dans les médias aujourd’hui » (sic) : « L’apparition d’un journal comme Causeur n’aurait pas été possible avant les attentats » de New York en 2001. Ce n’est donc pas le djihadisme qui chagrine notre sociologue, disciple du grand professeur Bénabar, mais le fait qu’il ait supposément permis à votre magazine préféré de détrôner Le Monde. Ça, pour le coup, ça lui donne « la nausée », précise-t-il dans Libé. Dans un registre voisin, L’Obs, reprenant texto les propos de notre Premier ministre à propos de Michel Onfray, déplore la « perte de repères intellectuels » symbolisée par le dernier Finkielkraut. Y’a plus de saisons, ma bonne dame !

Ils ne se contentent pas d’être fous, ils sont pervers. Dans un édito intitulé « Stop à la réac academy », Laurent Joffrin a dévoilé le machiavélisme de ces sorcières : « Au lieu d’avancer à visage découvert, de dire clairement qu’on est conservateur, traditionaliste, nationaliste ou antimusulman, on prend un détour, on joue au billard. » Aussi convient-il de toujours lire entre les lignes et, quand ils parlent, de traquer chaque « dérapage » potentiel. De Léa Salamé à Jean-Jacques Bourdin, on décline inlassablement l’une des questions préférées de Patrick Cohen, à la matinale d’Inter : « Est-ce que vous condamnez ces propos de Nadine Morano / Maïtena Biraben / Robert Ménard ? Dans ce cas, dites-le bien fort ! Dénoncez clairement ! » Et gare à celui qui n’obtempèrerait pas immédiatement. Il deviendrait à coup sûr, pour Le Monde, un de « ces intellectuels dont s’entiche le FN », même si c’est là le cadet de ses soucis.

Comment faire la différence entre la bonne critique de la gauche et la mauvaise ?

Le FN s’enticherait-il aussi d’Aude Lancelin, qui considère qu’« une certaine « démagogie compassionnelle » interdit parfois d’aborder les affaires migratoires en termes réalistes » ? Peu importe, quand c’est elle qui le dit, ce ne sont pas des « propos xénophobes », à la « forme nauséabonde » (sic), comme elle qualifie ceux de Finkielkraut dans la même émission d’« Arrêts sur images ». Dans son édito du 5 octobre dernier, Laurent Joffrin reconnaît lui aussi « les erreurs du progressisme, les mauvaises réponses de la gauche ». Reste alors à comprendre pourquoi, quand Onfray, Houellebecq ou Zemmour disent ou écrivent exactement la même chose, ils « montrent une seule direction : celle de l’intolérance ». Ah bon. Et le magicien de nous jouer sa petite musique science-pipeau : thèse, antithèse, foutaises. « Bien sûr, on a raison de dénoncer les conformismes, de réfuter la langue de bois ou la langue de guimauve », écrit-il. Il faut cesser de cacher « les vérités dérangeantes pour imposer des idées toutes faites, plus ou moins généreuses ». La gauche, d’après lui, aurait même eu « grand tort (il y a vingt ans) de sous-estimer l’insécurité, de croire que l’immigration ne poserait aucun problème ou que l’Europe libérale serait une protection contre les effets de la mondialisation ». Certes, nous dit-il. Mais – car il y a un mais – ces auteurs, qui ne disent pas autre chose, auraient en réalité un seul objectif, particulièrement crapuleux : « délégitimer les idées progressistes » ! 

Comment faire la différence entre la bonne critique de la gauche et la mauvaise ? Le bon « faire France » inclusif et le méchant « repli identitaire » ? « On a raison de défendre son identité, d’aimer son pays, d’éprouver un attachement pour la terre qui vous a vu naître, poursuit le grand synthétiseur de Libération. Mais pourquoi faut-il que cela soit désormais sur le mode de la nostalgie, de la peur ou de l’affrontement ? » C’est vrai ça, pourquoi ne pas aborder gaiement l’avenir en attendant le prochain attentat islamiste et la énième campagne de lutte contre l’« islamophobie » qui s’ensuivra immanquablement ? Peut-être parce que, d’abord, « les musulmans dans leur masse doivent respecter les lois laïques et faire l’effort de s’intégrer à la vie française », alors qu’aujourd’hui « les pressions exercées par certains d’entre eux sur la majorité pour qu’elle adopte un mode de vie conforme à la charia sont insupportables ». Robert Ménard ? Régis Debray ? Nadine Morano ? Non, Laurent Joffrin toujours, qui enchaîne évidemment : « Mais pourquoi nier que dans beaucoup de cas, l’intégration marche ? » Drôle de question, puisque personne ne le nie. Et certainement pas un fils d’immigrés comme Alain Finkielkraut, qui confiait au lendemain de son entrée tumultueuse à l’Académie Française : « Il y a cinquante ans, soixante ans peut-être, on se serait offusqué dans certains cercles de l’Académie de l’élection d’un enfant de juif polonais avec un nom à coucher dehors. Aujourd’hui on me reproche mon identité nationale. L’air du temps se modifie mais qu’est-ce que vous voulez, la bêtise a plusieurs âges. »

Question bêtise, le constat est en effet tragique pour nos « progressistes », dont l’horloge s’est arrêtée à la fin du siècle dernier : l’avenir, ils sont bien obligés d’en convenir, n’est pas exactement radieux. D’où, sans doute, leurs envolées rageuses, et inlassablement répétées, contre les observateurs les plus affûtés de la « décadence » contemporaine, du « déclin » de la culture française ou de « l’abêtissement » généralisé. Alors, ils stigmatisent ces oiseaux de malheur – un « bloc réactionnaire » qui s’exprimerait « à l’unisson » – quitte à caricaturer leurs propos et à leur faire dire n’importe quoi. Ainsi Zemmour le basané militerait-il secrètement pour la suprématie de la race blanche tandis que Finkielkraut l’Européen serait en réalité un souverainiste forcené. Houellebecq a beau mettre au défi Marine Le Pen d’instrumentaliser son roman Soumission« Let’s try ! » (« Qu’elle essaye ! »), a-t-il lancé en interview – il ferait son lit en cachette tous les matins. Onfray bouffe du curé depuis des lustres, mais son projet inavoué serait de faire progresser les idées de Civitas… Et quand il fait remarquer à Houria Bouteldja, sur un plateau télé, que sa psychorigidité lui donne envie d’embrasser Eric Besson sur la bouche, Edouard Louis pointe promptement son racisme inassumé : « C’est insupportable quand il parle », confie-t-il à un Daniel Schneidermann conquis. Et l’auteur de En finir avec Eddy Bellegueule conclut sur une leçon de vie intellectuelle, version Cro-Magnon : « C’est en chassant ça qu’on produit quelque chose. » Messieurs les champions du débat d’idées, tirez les premiers ![/access]

*Photo : Leemage/Opale/Eric Larrayadieu.

Régionales, mornes plaines

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regionales fn seguin

regionales fn seguin

Une campagne régionale qui n’intéresse pas grand-monde ? Cela ne date pas d’aujourd’hui. Je me souviens de 1998, après que Philippe Séguin avait pris la tête du RPR. La première campagne électorale qu’il dut organiser fut les régionales. C’est peu dire qu’il n’était pas passionné par ce scrutin. « Qui va repeindre les lycées ? » interrogeait-il avec une pointe de mépris pour l’institution régionale à laquelle il ne croyait guère. Finalement, ces élections lui posèrent grand souci mais juste après le scrutin. Dans plusieurs régions, mode de scrutin proportionnel aidant, certains présidents de droite souhaitèrent en effet conserver leur siège avec l’aide du FN, ce qui fâcha Séguin pour de bon. S’allier au FN pour repeindre les lycées ? Séguin trouvait ça surréaliste !

Dix-sept ans après, les élections régionales ne passionnent toujours pas les foules et le FN reste la seule attraction de la campagne. Mais pourquoi donc les élections régionales affichent-elles toujours (avec les élections européennes) les taux d’abstention les plus forts (si l’on excepte 1986, alors que le scrutin était couplé avec des élections législatives décisives) ? Evidemment, les compétences de la région sont peu connues et ne suscitent pas beaucoup l’intérêt des électeurs. Mais surtout, et on l’oublie souvent, l’exercice de la démocratie réclame un sentiment d’appartenance important que le découpage régional ne garantit pas toujours. Des constructions artificielles comme Midi-Pyrénées, Rhône-Alpes, Centre ou PACA, peinent à susciter un tel sentiment. Même les citoyens des régions historiquement marquées, comme la Bretagne, n’éprouvent qu’un faible sentiment d’appartenance, du fait de l’absence de la Loire-Atlantique : pas facile de s’identifier à une région démembrée.

Ce déficit de sentiment d’appartenance est essentiel. Les communes et les départements préexistaient à l’exercice de la démocratie en leur sein. Les citoyens ont donc eu du temps pour construire l’identification. Pour la région, c’était déjà plus difficile à l’origine. Avant d’être érigée en collectivité territoriale par les lois de décentralisation (1982-1985), la région existait avec le même découpage sous la forme de CODER, et avait été dotée de quelques compétences. Rien de folichon mais c’était déjà ça. Or, dans ces élections de décembre 2015, on demande aux électeurs de venir voter pour des régions qui viennent d’être créées et qui n’ont jamais existé (hormis pour cinq d’entre elles). Bref, on met la charrue avant les bœufs.

Qui plus est, le découpage semble avoir été réalisé sur un coin de table en fonction des intérêts électoraux du parti au pouvoir, ce qui laisse augurer d’un taux de participation encore plus catastrophique que d’habitude.

Franchement, qui voudrait se déplacer pour savoir qui dirigera la Bourgogne-Franche-Comté, de Saint-Claude, orientée vers le Lyonnais, à Sens, tournée vers la région parisienne ? Que pensera l’électeur de ces mastodontes informes que sont les régions Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées, qui court de Villeneuve-lès-Avignon à Tarbes, ou Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes, qui englobe le bocage bressuirais et le Pays basque ? Pas étonnant que le chaland reste chez lui plutôt que de s’intéresser à ce « machin » ! Ne pas comprendre l’un des ressorts les plus importants du mécanisme démocratique aboutit à ce genre d’écueil. Mais après tout, on est habitué : ceux qui ont découpé ces territoires et organisé ces élections sont les mêmes qui croient décréter depuis des années un « peuple européen » inexistant.

En fait, la seule chose qui intéresse le monde politico-médiatique, c’est le rôle que le FN va jouer dans le scrutin. Toute la question est de savoir si le Front national remportera une, plusieurs ou aucune région, et s’il y aura ou non front républicain ou pas. L’issue de ces élections n’a rien de régionale puisqu’elle influera sur le cours de l’élection reine, à savoir la présidentielle.

Ainsi, parmi les rares personnes à s’intéresser à la campagne, on trouve les partisans d’une victoire du FN dans au moins une région afin de montrer à la France ce que pourrait signifier l’arrivée de ce parti à l’Elysée dix-huit mois plus tard. Ceux-là se font certainement quelques illusions. Marine ou Marion Le Pen n’auront pas matériellement le temps de repeindre en brun tous les lycées de leurs régions respectives.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00728357_000050.

Perret, l’insubmersible

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jacques perret vandromme

jacques perret vandromme

Il y a d’abord une rencontre avec cette phrase qui déploie une puissance narrative hors du commun. Quel souffle ! On est emporté par le style, une langue française de haute tenue qui en impose par sa majesté sans pour autant rompre avec ses attaches populaires. Appréciez cette musique pleine de chausse-trapes : « L’Histoire est une carotteuse et une tête en l’air qui répartit ses couronnes au petit bonheur la chance, joue de la trompette par-dessous la jambe, allume des vessies, éteint des lanternes, et distribue ses brevets à la tête du client ». Gaston Le Torch, lieutenant honoraire d’infanterie coloniale, fantassin qui découvre la mer, héros cabossé du roman « Le Vent dans les voiles » paru en 1948, illustre cette fragile ligne de flottaison.

Le grand critique littéraire belge Pol Vandromme décelait dans cette prose chavirante une « préciosité (qui) a un air de naturel et la science de la grammaire des audaces de corsaire ». Un seigneur qui ne dédaignerait pas boire le coup dans un lointain rade de banlieue. Un ouvrier métallo qui prendrait la tête d’un régiment Hussard. Une féérie du zinc mâtinée d’aventures tropicales. Entre chien et loup, cette littérature de qualité se déguste à l’ombre des avenues trop éclairées où les fausses gloires des lettres brillent par leur vacuité. Jacques Perret (1901-1992) faisait bande à part, aujourd’hui encore, il en paye le prix. D’autres écrivains d’après-guerre ont usé de cet entre-deux poulbot et aristo, de ce mariage contre-nature, personne n’a atteint un tel degré de nostalgie. On respire à pleins poumons l’amertume du monde, sa gaudriole désenchantée et cet attachement viscéral pour les vaincus. Les perdants de l’Histoire auront toujours meilleure allure que les falsificateurs et leurs sales trognes satisfaites. La phrase de Perret n’est pas seulement un régal pour les yeux et pour les oreilles, parfaitement équilibrée malgré ses innombrables ramifications, elle déverse un plaisir intense. On y coule des jours heureux. On s’y prélasse avec bonheur.

À chaque fois que l’on ouvre un roman, une nouvelle ou une chronique de cet auteur rare, le sentiment d’une profonde injustice nous monte à la gorge. Pourquoi ne lit-on plus Perret ? Pourquoi privons-nous les enfants de France de Roucou (1936), Ernest le Rebelle (1937), Le Caporal épinglé (1947), Bande à part (1951) ou encore Les Biffins de Gonesse (1961). Nous entrevoyons bien-là quelques raisons idéologiques à cette odieuse mise à l’écart. Le garçon n’avait pas la mollesse de caractère de ses contemporains. L’honneur n’était pas chez lui un concept éthéré mais une façon de guider sa vie. Le Trône et l’Autel furent en quelque sorte son tombeau littéraire. Il n’avait pas épinglé au revers de son veston les brevets de bonne conduite dont les professeurs raffolent. Il ferait tache dans une assemblée d’humanistes et démocrates débonnaires. Il cumulait les « tares » et brouillait les couloirs maritimes de la bien-pensance en dehors desquels toute postérité boit la tasse.

Royaliste et maquisard, médaillé militaire et déchu de ses droits civiques, chercheur d’or et renifleur d’embruns, polémiste et nouvelliste, Algérie Française et Chouan de la Mouffe, c’en est trop pour un seul homme dans une époque étroite d’esprit. Tant mieux finalement si les buveurs de picrate préfèrent les écrivains sans jus. Nous conservons pieusement dans nos bibliothèques tous les livres de Perret, les salisseurs de mémoire ne le méritent décidément pas. Perret est un auteur de copains, de connivences d’un soir, comme ces vins de Loire qui rendent mélancolique, c’est-à-dire gai et triste. Saluons en ce début d’hiver, l’extraordinaire travail de l’éditeur Via Romana qui a publié notamment les Chroniques d’Aspects de la France en deux tomes (1948-1952 et 1953-1959) et qui vient de sortir Raisons de famille. La revue Livr’arbitres de Patrick Wagner consacre son numéro 18 (automne 2015) à Jacques Perret et revient également sur le cinquantième anniversaire de la disparition de Roger Vailland. Un excellent numéro, érudit et partageur, où de nombreux témoignages viennent éclairer la figure de ce grand écrivain.

Raisons de famille de Jacques Perret – Editions Via Romana.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00259446_000002

Raisons de famille

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