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Espagne: Iglesias, c’est l’anti-Mélenchon!

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Historien spécialiste de l’Espagne, Christophe Barret vient de publier Podemos. Pour une autre Europe (éditions du Cerf, 2015).

Daoud Boughezala. Les urnes espagnoles ont rendu un verdict pour le moins confus : le Parti populaire de centre-droit arrive en tête loin de la majorité absolue, tandis que le Parti social-démocrate (PSOE) et Podemos font pratiquement jeu égal. Dans un pays en crise depuis 2008, comment analysez-vous le message qu’ont adressé les électeurs à leurs élites politiques ?

Christophe Barret. Les Espagnols ont clairement émis un vote de sanction : contre la corruption et contre des mesures jugées inefficaces pour enrayer un processus de paupérisation des classes moyennes. Le Parti Populaire, s’il est toujours la première force du pays, a perdu environ un tiers de ses élus au Congrès des députés. Côté PSOE, il n’y a pas eu d’effet Sánchez. Le nouveau jeune leader socialiste ne semble pas convaincre. Au cours de son face à face avec Rajoy, Sánchez a presque davantage consacré de temps à la défense du bilan de l’action passée du PSOE à la tête de l’Espagne qu’à avancer de nouvelles propositions. Il a perdu des voix au profit de Podemos, sur sa gauche, et de Ciudadanos – le Modem espagnol – sur sa droite. La pyramide des âges, outre-Pyrénées, garanti encore la prédominance des deux grands. Il  faut dire qu’un pays vieillissant est traditionnellement peu tenté par l’aventure politique…

Cette « chambre introuvable » peut-elle déboucher sur la formation d’une coalition gouvernementale ?

On ne sera sûr de rien avant la mi-janvier, car la procédure de désignation du Premier ministre est très codifiée. Il faut d’abord que la chambre constitue son bureau et élise son président. C’est lui qui remettra au roi une liste de représentants de l’assemblée avec qui doit se négocier le nom du candidat idéal. Le roi la soumet ensuite au Congrès des députés, sachant que, pour devenir Premier ministre, il faut obtenir la majorité absolue au premier tour ou une majorité relative moins de quarante-huit heures après. Les premières négociations peuvent donc durer, car nous n’en sommes même pas au premier round !

Le PP dit accepter l’idée d’une grande coalition à l’allemande avec le PSOE et Ciudadanos. Le premier a fermé la porte à cette option, mais pas le second. Et Podemos applique une stratégie expérimentée au printemps en Andalousie : poser des conditions très dures à un PSOE qui ne pourra pas les accepter. L’objectif est, bien sûr, de pousser son avantage. À ce jeu-là, on s’achemine tout droit vers de nouvelles élections : dans un délai de deux mois après le premier vote d’investiture, dit la Constitution.

La condition posée par Podemos aux socialistes est la tenue d’un référendum, en Catalogne, sur l’indépendance. Ce qui semble inacceptable. La situation d’autant plus bloquée que même des coalitions associant toute ou partie des partis nationalistes ou régionalistes seraient numériquement toujours très fragiles.

Pour Podemos, le simple fait de talonner le Parti social-démocrate est-il une victoire ?

Évidemment. Songez que Podemos n’est inscrit au registre des partis politiques du ministère de l’Intérieur que depuis mars… 2014 ! Pablo Iglesias est un fin stratège. Sur sa gauche, il a laminé Izquierda Unida (le Front de gauche espagnol), d’où presque seul émerge encore Alberto Garzón. Podemos a mordu sur l’électorat du PSOE et mobilisé nombre d’abstentionnistes. Son pari, qui consiste à privilégier l’unité populaire à l’ensemble des couches sociales précarisées par la crise, bien au-delà du vivier traditionnel de la gauche de la gauche, est gagné. Iglesias, c’est l’anti-Mélenchon ! Pour peu qu’il consolide un programme de gouvernement élaboré laborieusement, du fait des contraintes d’une démocratie participative tempérée par l’intervention de comités d’experts – au sein desquels a récemment été recruté Thomas Piketty –, il peut encore progresser.

Comment expliquez-vous l’émergence du parti libéral Ciudadanos, hier inexistant, comme quatrième force politique du pays ? La demande d’une certaine libéralisation se conjugue-t-elle avec des aspirations sociales ?

Ciudadanos, comme Podemos, a émergé au niveau national lors des élections européennes de 2014. Mais il existe, en fait depuis 2006. Il est né, en Catalogne, pour contrer, au sein de l’électorat de droite, le projet indépendantiste de Convergencia, le parti d’Artur Mas qui domine encore le Parlement de la Generalitat. Face à la gauche radicale et ses velléités de référendums sur les autonomies, il apparaît comme plus légaliste et plus libéral, pour une partie de l’électorat qui vient, elle, plutôt du Parti populaire. Mais on ne peut pas dire qu’une plus grande demande de protection sociale soit sa marque de fabrique. Le social est affiché, mais finalement peu présent dans son programme… Pensez, Ciudadanos a défendu l’établissement du contrat de travail « unique ». Pas de grand écart à la Marine Le Pen, donc, chez Ciudadanos ! Et c’est peut-être ce qui lui a coûté son essoufflement final (à 13,9%), face à un électorat craignant une plus forte précarisation de ses conditions de vie.

En Corse comme en Catalogne, l’hypothèse d’une sécession à moyen terme est sorti du domaine de l’improbable. Alors que les régionalistes fustigent le modèle jacobin d’État centralisé écrasant les particularismes locaux, on observe le même phénomène de délitement dans un pays aussi décentralisé que l’Espagne. Les motivations des Catalans souhaitant quitter Madrid sont-elles économiques ou identitaires ?

Elles sont un peu les deux. Depuis 2008, c’est la crise qui a favorisé le développement du discours autour du slogan « Madrid nous vole ». Ajoutez à cela les nombreuses rancœurs historiques favorisée, notamment, par trente années d’enseignement de l’histoire en langue régionale, et l’on en vient à la fortification d’une identité qui ne demande aujourd’hui qu’à s’épanouir. Car l’Espagne a une histoire nationale bien différente de la nôtre. Curieusement, l’Union européenne, dans cette affaire, s’avère être la meilleure alliée des jacobins. Elle a rappelé que l’indépendance de la Catalogne signifierait une sortie de la zone euro. Et cela inquiète, à tort ou à raison, une population toujours très majoritairement europhile. Les plus facétieux diront qu’il s’agit là de la première ironie d’une histoire espagnole qui s’accélère.

Podemos - Pour une autre Europe

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*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21836826_000023.

Norvège: contre le terrorisme, les maigres valeurs de l’Occident

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Installé sur le lieu même de l’attentat qui ensanglanta Oslo en 2011 et qui fut suivi, quelques heures après, par le massacre des jeunes d’Utøya, le 22.juli-senteretn’est pas qu’un lieu de mémoire – voilà ce qu’on a pu lui reprocher ici.

Sobre, informatif, presque élégant dans son architecture intérieure, ce plateau d’environ 300 m² au pied de l’immeuble du Gouvernement est divisé en quatre parties : une petite pièce consacrée aux victimes où sont alignés les portraits des jeunes assassinés – portraits que les familles ont confiés aux autorités (certaines ont refusé, on voit alors, à la place, un rectangle blanc) ; un espace plus vaste dédié aux faits eux-mêmes, avec une chronologie précise et des pièces à conviction (le châssis de l’estafette piégée de Breivik, tordu par la violence de l’explosion, le cadran déchiqueté de l’horloge publique, une vitrine avec des objets appartenant aux victimes) ; une troisième salle retrace le procès de Breivik (avec preuves matérielles – tel le faux badge de police de l’accusé – photos de ce dernier, récit des séances du jugement, et même un panneau portant les propos de l’accusé justifiant ses actes, selon une défense de rupture) ; enfin un petit amphithéâtre accueille les groupes, scolaires principalement, pour la « diskusjon » qui suit la visite.

Arrivé de Paris le 4 décembre au soir, je m’étais rendu dès le lendemain sur ces lieux, aimanté par le besoin de confronter mon souvenir aux leurs. Comme si la mémoire douloureuse d’Oslo pouvaient, sinon panser la blessure du 13 novembre, du moins l’accompagner. Au fond, j’étais venu voir comment on fait. Comment on fait après. La jeune femme de l’accueil, après m’avoir demandé d’où je venais, m’avait jeté un regard immense et délicat en entendant « Paris ». Je m’étais senti moins seul. Jusqu’à ce que je découvre, en fin de visite, ce panneau qui donnait la parole à Breivik.

Le lendemain, je parlais de cette visite à Eirik Knoop, le photographe que nous avions accueilli pour l’exposition Strøk en 2014. Il m’informa que le 22.juli-senteret avait fait l’objet d’une « polémique ». Comme on connaît ses saints scandinaves, on les honore, et je traduisais in petto : quelques personnes ont émis une réflexion discordante, là où l’éternel consensus était attendu. J’avais tort.

On s’est vraiment disputé à ce sujet, avec d’un côté les tenants d’un lieu de mémoire, intégralement dédié aux victimes, et de l’autre ceux qui souhaitaient que l’endroit fût consacré aux événements, dans leur déroulement objectif, de la préparation des attentats au procès, défense du terroriste comprise.

De France, la différence pourra peut-être sembler minime. Il faut alors se représenter ce que serait l’équivalent parisien du 22.juli-senteret : si l’on adoptait la même démarche que les Norvégiens, on pourrait lire dans quelques mois, au rez-de-chaussée du Bataclan, la justification du carnage par Salah Abdeslam lui-même. Il ne manquerait alors plus que le lieu fût racheté par une fondation qatarie (Anne et Nicolas, si vous me lisez…)

Qu’on ne s’y trompe évidemment pas : les deux camps partagent la même aversion pour les crimes de Breivik et personne, en Norvège, ne chante en sourdine la mélodie d’une société coupable – peut-être en eût-il été autrement s’il s’était agi d’attentats islamistes, mais qui sait ? Alors quelle mouche a donc piqué les autorités norvégiennes pour qu’elles se sentissent en devoir de tout exposer, y compris la justification des actes de Breivik par Breivik lui-même ?

J’écarte ici l’hypothèse perverse : donner la parole à l’assassin pour ruiner son discours anti-immigration. Telle construction serait une projection française (elle eut d’ailleurs cours, en France pendant les semaines qui suivirent le 22 juillet). Ici, les choses ne fonctionnent pas ainsi. Les Norvégiens sont francs du collier – jusqu’à la raideur.

Je crois en revanche que nous touchons ici à deux points essentiels de la culture norvégienne : la rétention de l’émotion et l’exemplarité.

Les sociétés scandinaves sont presque dépourvues de toute hystérie (ce qui les rend, à nous autres latins, à la fois si fascinantes et parfois si ennuyeuses). L’émotion, pour rester vraie et forte, doit demeurer contenue, comme une énergie potentielle qui menacerait de se déverser ; dès qu’elle s’exprime, dès qu’elle s’échappe, elle perd de sa puissance. Le récit des événements du 22 juillet devait donc être sobre, sans pathos ni violence des sentiments, pour être réellement aussi émouvant qu’ému.

L’autre fantasme scandinave consiste à être toujours meilleurs. Les crimes de Breivik furent abominables ? Raison de plus pour traiter ce sujet en toute impartialité. Que l’un fût odieux et criminel oblige les autres, victimes, à des trésors de rigueur morale. Dans cette perspective, si l’on évoque le procès Breivik, même en dehors du procès, même dans un mémorial, il faut aussi rendre compte de la défense de l’accusé – même quand celle-ci justifie l’injustifiable. C’est ainsi qu’on peut lire, sur les murs du 22.juli-senteret, la défense et la revendication de l’accusé.

Voilà pour l’exotisme septentrional.

Mais la Norvège n’est pas qu’au nord. Elle est aussi un Occident, c’est-à-dire, dans tous les sens du terme, « à l’ouest ». Nous autres, Français, partageons avec elle cet autre fantasme : ne pas être transformés par l’autre. Jens Stoltenberg (socialiste, à l’époque Premier ministre) le répéta sur tous les tons après la tragédie de juillet 2011 : la Norvège ne transigerait pas, ne changerait pas, serait fidèle à elle-même et à ses valeurs. Certains approuvèrent, d’autres admirèrent, rares sont ceux qui interrogèrent cette pourtant bien étrange ambition. Combien d’enfants devrons-nous perdre pour que, enfin ébranlés dans nos certitudes, nous ne soyons plus tout à fait les mêmes ? Dans son scrupuleux respect des droits de la défense, le 22.juli-senteret a poussé la logique jusqu’au délire. Car après tout, un mémorial n’est pas une cour d’assises, et chaque citoyen n’a pas les devoirs d’un juge (et c’est précisément pour cela qu’il en faut). Que venait faire la défense de Breivik à quelques mètres des portraits des victimes ? Était-ce vraiment ainsi que les valeurs norvégiennes devaient imperturbablement s’exprimer ?
En France aussi, les élections du 13 décembre ont montré que pour une majorité de Français, il est urgent que rien ne change, que rien ne change vraiment, et que, fidèles à nos valeurs plutôt qu’à nos expériences, des plus sanglantes aux plus anecdotiques, nos potes demeurent nos potes. Ce serait, dit-on, notre manière d’être forts. D’être même, voyez-vous ça ? les plus forts. Même pas peur, même pas mal…

Étrange narcissisme qui nous interdit d’être nous-mêmes des victimes quand d’autres, au contraire, ne sauraient être que des victimes. Étrange déni de l’impact que la douleur inflige au corps social. Étrange refus de l’Histoire dont les coups, pourtant, nous façonnent. Étrange superbe occidentale, qui, après avoir nié toute humanité à l’autre, la nie à elle-même en proscrivant sa propre souffrance, son droit à n’être, dans certains lieux et à certaines heures, que douleur.

*Photo: DR.

Nationalité: déchoir ou décevoir

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Jean-Christophe Cambadélis déchéance de nationalité

Jean-Christophe Cambadélis l’a solennellement proclamé sur BFMTV : la déchéance de nationalité des binationaux nés Français, même condamnés pour acte de terrorisme, « ce n’est pas une idée de gauche ». Et d’ailleurs, promis, juré, ça ne l’a jamais été : « Nous avons toujours pensé que cela posait un problème », a-t-il assuré.

Quel problème ? Le député socialiste Pascal Cherki s’est chargé de nous l’expliquer : « Pendant la Deuxième Guerre mondiale, on a retiré la nationalité à mon père et à mon grand-père, ça marque. » Depuis, cet homme de gauche croyait que c’était fini, plus jamais ça : « Je considérais qu’il y avait une barrière infranchissable, que quand on naissait Français, on était Français, pour le meilleur et pour le pire… »

A gauche, de Cécile Duflot à Martine Aubry en passant par Noël Mamère, on a donc repris en chœur la ritournelle de l’indignation contre cette manière indigne de traiter les égorgeurs islamistes. Seule Ségolène Royal a introduit une fausse note, sur Europe 1, en déclarant : « Ça ne me choque pas du tout qu’un individu qui a porté atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation et qui a accompli des actes de terrorisme se voie retirer la nationalité française. »

Choquante ou pas, l’idée n’est en réalité pas si nouvelle. Mieux : parmi les nombreuses voix qui se sont élevées contre la constitutionnalisation d’une telle possibilité, certaines ont avancé un argument juridique imparable : la déchéance de nationalité pour les binationaux nés Français est déjà prévue par la loi.

L’article 27-3 du Code civil dispose en effet que « le Français qui se comporte en fait comme le national d’un pays étranger peut, s’il a la nationalité de ce pays, être déclaré, par décret après avis conforme du Conseil d’Etat, avoir perdu la qualité de Français. »

Ciel ! Cette « idée de la droite que le FN a ensuite repris », selon notre Camba national, a-t-elle été subrepticement introduite dans notre droit sous Pétain (dont bien des ministres et collaborateurs venaient de la gauche, mais c’est une autre histoire…) ? S’agit-il d’une survivance des heures les plus sombres de notre histoire ? Pas exactement. En réalité, elle est le résultat d’un décret-loi du 12 novembre 1938 porté par le radical Edouard Daladier.

Pour mémoire, ledit Daladier a combattu les ligues en 1934 et participé à l’élaboration du programme du Front populaire l’année suivante, avant d’être arrêté sous Pétain et déporté en Allemagne de 1943 à 1945. Enfin, après la guerre, il a poursuivi sa carrière politique en tant que président d’un mouvement baptisé Rassemblement des gauches républicaines.

Affirmer comme le fait le patron du PS que « ce n’est pas la gauche qui a mis ça à l’ordre du jour », et sous-entendre qu’il s’agirait d’une idée d’extrême droite inspirée de Vichy est donc, au bas mot, un peu gonflé.

Dans une interview à Rue89, l’historien Patrick Weil rappelle que la déchéance de nationalité de binationaux nés Français est « intégrée à notre législation depuis 75 ans », et qu’elle « a été appliquée à quelques centaines de personnes », parmi lesquelles « des collaborateurs » à la Libération. Il ajoute que « son utilisation est malheureusement aujourd’hui justifiée », à la simple condition de réécrire l’article 27-3 pour l’adapter à la lutte contre le djihadisme.

« Pas une idée de gauche », la résistance au totalitarisme et à la barbarie par tous les moyens juridiques disponibles ? Pour Noël, la gauche fait un beau cadeau à Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen…

*Photo : SIPA.00733543_000002.

Benzema, Marseillaise: Patrice Quarteron is my homeboy!

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Connaissez-vous Patrice Quarteron ? Non, ben vous devriez !

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Pur produit de la Grande Borne à Grigny, où il a vécu jusqu’à 31 ans, devenu en 2008 champion du monde IKF de muay-thaï, 1,98 m pour 118 kg, Patrice Quarteron est une idole pour beaucoup de jeunes des cités. Et c’est une excellente nouvelle car ce garçon est absolument réjouissant.

Normalement, en muay-thaï (que les béotiens comme moi appellent « boxe thaï »), on cogne avec les poings, les coudes, les pieds et les genoux. Quarteron, lui, cogne aussi avec la langue. Ainsi, il vient de donner une interview explosive à So Foot. Dejà, il s’y affirme fan intégral de Maradona (injures comprises), ce qui prouve que c’est un homme de goût.  En revanche, il n’aime pas tous les footballeurs, notamment l’un d’entre eux, pas très fan de notre hymne national.

Quelques extraits :

So Foot : On te voit un peu partout chanter La Marseillaise. Pourquoi ça te tient tant à cœur ?

Patrice Quarteron : C’est même pas que ça me tient à cœur, c’est normal. Je suis français. Des politiques ont même incité les gens à ne pas la chanter, parce que ceci, cela. Non. Quand j’entends que les jeunes de banlieue ne chantent pas La Marseillaise, c’est faux. Je ne vois pas pourquoi on ne chanterait pas notre hymne, c’est notre patrimoine.

So Foot : Selon toi, tous les joueurs doivent chanter la Marseillaise lorsqu’ils endossent le maillot bleu ?

Patrice Quarteron : Y a des mecs qui la chantent pas et qui, normalement, ne devraient pas être en équipe de France. Je comprends pas les mecs qui veulent niquer tout ça. Tu t’insultes toi-même ? T’insultes ta mère ? T’insultes ta maison ? T’insultes là où tu vis ?

So Foot : Tu penses à Benzema ?

Patrice Quarteron : Pour moi, ce sont des branleurs ces mecs-là. Benzema, je l’aime pas, c’est un hypocrite. Les gens l’ont compris.

On pourra aussi citer ce portrait dans Le Monde du 10 décembre où Quarteron exprime un souhait qui hélas risque fort peu d’être exaucé : « Si je devais monter sur le ring contre un joueur de foot, ça serait Benzema. Et je lui ferais chanter La Marseillaise derrière. »

Pas mal, ce garçon non ? C’est mon avis. Ce ne sera peut-être pas celui de tout le monde. Je pense par exemple à Me Alain Jakubowicz, avocat de Karim Benzema, et par ailleurs président de la LICRA qui avait laissé entendre sur RTL, au micro d’Yves Calvi que ceux qui critiquaient son client avaient des arrière-pensées infâmes

J’espère qu’Alain Jacubowicz ne pense pas que Patrice Quarteron est un raciste. Sinon, j’espère qu’il le lui dira en face…

C’est l’histoire d’une coalition…

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coalition Arabie Saoudite Daech

On n’avait pas fait une aussi bonne blague depuis longtemps. Il faut dire que les Saoudiens ont encore plus d’humour que Vladimir Poutine, qui s’est bien payé la tête des Américains en faisant l’éloge public de Donald Trump et de son intelligence… Non, l’annonce, mardi 15 décembre dernier, par le ministre de la défense saoudien (et surtout vice-prince héritier) Mohamed ben Salman, de la formation, chapeautée par Ryad, d’une coalition de 34 pays musulmans « contre le terrorisme » (sous-entendu contre Daech, mais surtout sans le dire vraiment), est vraiment la meilleure.

C’est un peu comme si Tariq Ramadan devenait rédacteur en chef de Charlie. Et le plus drôle, c’est qu’il y a des gens pour faire semblant d’y croire et de trouver ça encourageant. Jusqu’au secrétaire à la défense américain Ashton Carter, qui a fait mine d’estimer que les Saoudiens venaient de prendre une initiative formidable autant que crédible.

Nous voilà donc priés de faire comme si la blague n’était pas mauvaise. Comme si le wahhabisme saoudien, largement diffusé depuis des décennies et soutenu financièrement par d’innombrables fondations et ONG saoudiennes, n’était pas le père spirituel du salafisme djihadiste d’Al-Qaïda puis de Daech. Ainsi que le rappelait récemment l’ex juge antiterroriste Marc Trévidic, qui peut établir une véritable différence entre la vision du monde des wahhabites saoudiens et celle des dirigeants de Daech ? Et qui peut affirmer que cette organisation n’est plus, aujourd’hui, alimentée par aucun financement saoudien ? Qui, enfin, saura discerner une différence de conception de l’administration de la justice, de l’humanité, entre les décapitations de Daech et les décapitations saoudiennes ?

La guerre engagée, avec l’appui de ses alliés des Emirats arabes unis, par l’Arabie Saoudite au Yémen, contre les Houtis soutenus par l’Iran, est également assez instructive à cet égard : bombardements indiscriminés écrasants les populations civiles, ciblage des écoles et des hôpitaux (dont celui de MSF), refus d’accès aux organisations humanitaires… Sans parler du fait que l’offensive des Saoudiens et des Emiratis au Yémen a eu pour premier effet, outre d’y semer le chaos et l’horreur, d’y renforcer sur place AQPA (Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique) et la branche yéménite de Daech, le fameux « ennemi terroriste » visé par la grande coalition montée par Ryad…

Si les Américains ou les Russes avaient fait le quart de ce que font les Saoudiens et les Emiratis au Yémen, et y avaient semé ce qu’ils y ont semé, qu’est-ce qu’on aurait entendu ! Là, curieusement, c’est silence radio. Mais, tout le monde le sait, les Saoudiens achètent des Airbus, et peut-être des Rafale, financent le rachat par l’Egypte des deux BPC classe Mistral initialement destinés à la Russie, et plus encore. Et les Emiratis ne sont pas en reste, puisqu’ils font une très sale guerre au Yémen avec des chars lourds français Leclerc…

Cette guerre au Yémen, en mobilisant l’essentiel des forces armées saoudiennes et alliées opérationnelles, vide déjà de tout contenu convainquant, d’un simple point de vue pratique, le volet militaire éventuel de la grande coalition antiterroriste proclamée par les Saoudiens. Reste donc le volet le plus rigolo, si on possède un solide sens de l’humour, c’est le « volet idéologique » censé, sous l’égide donc des dirigeants du royaume, développer des outils pour contrer les capacités d’endoctrinement des groupes « terroristes »… Voici donc les fondateurs, les doctrinaires, les gardiens et les zélateurs de la radicalité et de l’intolérance à la pointe du combat contre l’endoctrinement radical… C’est là le cœur de l’humour saoudien, et il faut reconnaître qu’ils n’y vont pas de main morte, quand il s’agit de se moquer du monde. A tel point que leur humour, par son audace débridée, a fait peur à certains gouvernements frileux, un peu coincés question rigolade, qui avaient été annoncés par Ryad comme embarqués dans sa grande coalition : après le Pakistan et la Malaisie, c’est au tour du Liban de se déclarer « pas au courant » de cette blague.

Les gens sont ingrats. Voilà un pays qui fait des efforts pour faire rire au milieu des larmes, et on fait la grimace. Il y en a déjà qui s’étaient insurgés, en septembre dernier, à la nomination du représentant de l’Arabie Saoudite au poste de président du comité de sélection des rapporteurs de la commission des droits de l’homme de l’ONU.

A croire que le retour de l’humour noir en géopolitique ne suffit pas à consoler les consciences.

*Photo : AP21834994_000007.

Lettre ouverte aux djihadistes

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attentats paris nation daech

Chers djihadistes,

Grâce à vous, je comprends un peu mieux ce qui me relie à ce vieux pays, la France. Ayant vécu ici ou là, du Liban à la Pologne, j’en étais arrivé à me considérer comme un homme aux semelles de vent. Il n’y a pas longtemps, je me serais bien identifié au nomade hyperconnecté de Jacques Attali, libre de choisir son pays d’attache comme on décide d’un hôtel ; en vertu du ratio qualité des prestations sur niveau des prélèvements. Ma capitale à moi, ce pouvait être Londres, Bruxelles, voire New York. Je jugeais Paris provinciale.

Je dois vous l’avouer, chers djihadistes, la France ne m’était pas grand-chose. Son exceptionnalité m’énervait. Je rêvais de la noyer dans la normalité européenne.[access capability= »lire_inedits »] Mais tout de même, me disaient mes amis, tes grands-pères, tous deux officiers de réserve, ont porté l’uniforme pendant les guerres. Serais-tu prêt à abandonner à n’importe qui une terre pour laquelle ton père a pris le maquis à 18 ans, frôlé la mort dans les Ardennes à 19?

Comme à bien des hommes et femmes de ma génération, ces querelles d’Allemands m’apparaissaient comme quasi préhistorique. Du sang perdu.

Pourquoi alors, chers djihadistes, ai-je voilé de tricolore ma photo de profil sur Facebook, comme l’ont fait, en un week-end, des centaines de milliers de gens – phénomène sur lequel feraient bien de réfléchir nos sociologues ? Pourquoi cette Marseillaise, entonnée par un Congrès debout, à Versailles ? Si j’étais le conseiller en communication de François Hollande, je lui conseillerais d’orner son revers d’un badge aux couleurs de son pays, comme le font dorénavant les présidents américains. Ridicule hier, cette marque de patriotisme apparaîtrait courageuse aujourd’hui.

C’est que, chers djihadistes, j’ai bien compris votre message. Dans votre communiqué de guerre, vous vous vantez d’avoir attaqué « la capitale des abominations et de la perversion, celle qui porte la bannière de la Croix en Europe, Paris ». Vous vous vantez d’avoir massacré à la kalachnikov des amateurs de rock désarmés dans une salle de concert, « le Bataclan, où étaient rassemblés », dites-vous, « des centaines d’idolâtres dans une fête de la perversité ». Assassiner des civils désarmés, quel glorieux fait d’arme, en vérité!

Vous croyez avoir semé la panique dans cette ville qui vous fait horreur, Paris, parce qu’elle est la capitale de la liberté de penser, de croire et de ne pas croire. Oui, chez nous, hommes et femmes, jusqu’à nouvel ordre, marchent côte à côte dans les rues, s’asseyent aux mêmes tables de cafés et de restaurants. Nos regards se croisent avec cette liberté que les bigots de votre espèce condamnent comme une effronterie. Les visages ne sont pas masqués, parce que l’expérience d’autrui prend la forme du visage – comme nous l’a appris Lévinas. C’est dans nos universités, très anciennes, que s’est développé cet esprit critique qui vous fait si peur, parce que vous craignez qu’il dissipe bientôt les ténèbres de votre crasse ignorance. Nos Lumières nous ont apporté une supériorité matérielle dont nous avons abusé dans le passé. Ce n’est plus le cas.

Nous sommes une nation d’individus, fiers de leur émancipation, et désireux de la proposer à tous ceux qui viennent nous rejoindre, sans distinction de race ou de religion. Nous sommes les enfants de Descartes et de Voltaire et c’est pourquoi nous soumettons toutes les croyances à l’épreuve de la raison, tous les pouvoirs à celui de la critique. À nos yeux, aucune puissance terrestre ne peut se targuer d’une origine divine. Cette liberté de critiquer, de se moquer, nous l’avons gagnée par les armes, à la suite de nos révolutions.

De tout cet acquis, il n’y a rien à négocier. C’est à prendre ou à laisser.

Pour toutes ces raisons, pour Pascal et Paul Valéry, pour Montaigne et Proust, Watteau et Debussy, pour Lamartine en février 1848 et Charles de Gaulle en juin 1940, je me sens soudain fier d’être français. Vous croyez pouvoir nous soumettre par la terreur, vous vous trompez. Vous courez de grands risques en prenant notre longue tolérance pour de la lâcheté. Nous détestons la violence et sommes lents à répondre aux provocations. Mais sachez que, dans le passé, nous avons affronté des ennemis bien autrement redoutables que vos hordes miteuses. Et que nous les avons vaincus. Par vos provocations sanguinaires, vous nous avez réarmés moralement. C’est une bonne chose. C’est pourquoi la peur va changer de camp. Vous voilà prévenus.[/access]

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00731317_000009.

Y aura-t-il de l’argent à Noël?

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cadeaux de Noël

Plus ça va, plus je hais les économistes.
Déjà que je haïssais les sociologues… Que va-t-il rester debout de cette discipline bâtarde, à force de se vouloir attrape-tout, baptisée SES — Sciences Economiques et Sociales ?
Sciences mon cul ! aurait dit Zazie. Déjà qu’elle en disait autant quand elle entendait parler de « Sciences de l’Education »…

Pourquoi tant de haine ? me direz-vous. On va vers Noël…
Justement. Noël ! Parlons-en !
Enfin, ce n’est pas moi qui en parle. C’est, dans le New York Times, Arthur C. Brooks, président de American Enterprise Institute, un think tank comme on dit là-bas (et malheureusement ici aussi) proche du patronat américain, soutenant une politique aussi peu interventionniste que possible — bref, proche également des Républicains. Il a d’ailleurs été l’un des artisans du programme économique mis en place sous Bush. Ce qui ne signifie pas que la Brookings Institution, proche des Démocrates, soit d’émanation gauchisante…
Que dit ce distingué ultra-libéral ?
Dans un article intitulé « Looking for the Perfect Gift ? Social Science Can Help » dont les anglicistes pourront s’infliger la lecture (les autres, don’t panic, je vais en traduire l’essentiel), notre fervent partisan donne ses conseils avisés en matière de cadeaux de Noël : « Pour les économistes, dit-il, le cadeau parfait est vraiment simple : du fric. Et sachez qu’ils sont sidérés que l’on puisse offrir quoi que ce soit d’autre. »
Et d’expliquer que toute une littérature spécialisée déplore le poids mort de Noël dans l’économie. En substance, « la prestigieuse American Economic Review évalue la perte (en termes d’injection financière dans l’économie réelle) occasionnée par les cadeaux de Noël — toujours imparfaits — entre 10 et 33% par rapport à ce que rapporterait l’insertion directe du montant équivalent ». Bref, offrez du cash à vos enfants, même petits — à ceci près que Mr Brooks, suggérant cette idée à son épouse, s’entendit répondre : « Tu peux aussi commencer à alimenter un fonds pour payer un avocat. » Ah, un économiste affligé d’une épouse qui croit au Père Noël, quelle plaie ! Ah, un pays où les enfants traumatisés attaquent leurs parents en justice, quel rêve…
S’ensuit une démonstration, basée sur une expérimentation comme seuls des profs de SES peuvent l’imaginer, prouvant que l’adéquation (rarissime) du cadeau à la personne se traduit par une perte du retour sur investissement — y compris en termes d’affection.
Parenthèse : une autre étude a prouvé que la perte est moins sensible pour les cadeaux achetés par les femmes, qui sont toujours plus près de l’adéquation Cadeau / Désir que les hommes. Albertine ne fait pas les courses de Noël par hasard : elle sait mieux que Marcel ce qu’il faut acheter pour contenter les économistes.
By the way, comme dirait le sieur Brooks, un bon tiers des cadeaux sont revendus immédiatement sur eBay ou le Bon coin. Avec une ristourne équivalente à la dépréciation signalée plus haut — entre 10 et 30%. C’est la preuve par neuf qu’un don de liquide sera plus profitable à l’économie réelle, puisque ces reventes ne concernent qu’une économie parallèle qui empêche les nouveaux acquéreurs d’acheter au prix fort.

Je méprise à mort les parents qui choisissent de donner du fric à leurs enfants pour Noël. C’est un peu facile. Parce qu’on n’offre pas seulement un objet : on offre de l’amour, et que ça, Mr Brooks, c’est invaluable, comme vous diriez dans la langue d’Adam Smith.
Je caricature un peu, parce que Mr Brooks, saisi in fine (ça, c’est la langue de la culture) par l’esprit de Noël, note : « Essayez de donner aux gens ce qui a de la valeur pour eux, mais si vous vous plantez, ce n’est pas bien grave pour les gens qui vous aiment réellement. Avant tout, donnez de vous-même… »
Et de citer Ralph Waldo Emerson, qui écrivait : « Les bagues et les bijoux ne sont pas des cadeaux, mais des excuses. Le seul vrai cadeau est un morceau de toi. Tu dois saigner pour moi. Le poète offre son poème, le berger son agneau, le fermier son maïs, le mineur un joyau, le marin du corail et des coquillages, le peintre son tableau et la jeune fille le mouchoir qu’elle a brodé. » Daudet a écrit un conte abominablement remarquable sur le sujet — « la Légende de l’homme à la cervelle d’or ». Marcel, en vérité je te le dis, on n’achète pas Albertine avec une paire de Louboutin. Ecris-lui plutôt la Recherche du temps perdu.

De quoi revaloriser tous les cadeaux de fêtes des mères et des pères — boîtes de camembert réactualisées ou objets inidentifiables en pâte à sel.
Allez, bons derniers achats — et pensez qu’à chaque cadeau inutile mais joyeux, voulu avec amour, emballé avec soin, non seulement c’est vous que vous offrez, mais qu’en sus, vous contribuez à planter le système.

Aram contre Le Pen: ça dérape pas mal à Paris!

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sophie aram marine lepen angot

France Inter n’a pas fini de se prendre pour Radio Londres. Un matin de la semaine  dernière,  j’effectuais mon quasi-baptême des ondes en tombant malencontreusement sur l’interview de Christine Angot. Et le dépucelage fut rude : sa Weltanschauung « carrément anti-Le Pen », comme disaient les préados des années 1990, s’avéra résolument indigeste, entre déconstructionnite aiguë (« L’identité n’existe pas », «  Je suis blanche, ça n’existe pas, j’ai la peau blanche, ça existe. Mais ‘je suis blanche’, ça n’existe pas ») et antifascisme moralisateur qui prend les électeurs FN pour des oies sauvages à rééduquer d’urgence. Dans le studio, même l’inoffensif Bernard Guetta, adepte du sans-frontiérisme européiste, s’en étranglait d’affliction.

Mais ce matin, fini de rire, puisqu’on ne parlait plus politique ET littérature en compagnie de Christine Angot (cherchez l’intrus…) mais Front national avec l’humoriste Sophia Aram. Ces jours-ci, Aram promeut son spectacle en quatre par trois dans toutes les villes de France à l’aide d’affiches exposant une litanie de critiques dithyrambiques suivies… du 6/20 que lui a décerné Le Figaro : vilipendée par la presse de droite, quelle subversion ! Lors de son coup de pub radiophonique quotidien, la comique est aujourd’hui revenue sur le coup de sang qu’a piqué Marine Le Pen la semaine dernière après que Gilles Kepel et Jean-Jacques Bourdin ont évoqué la supposée « congruence » du terrorisme de Daech et le « repli communautaire » incarné par la montée du vote FN.

Ne s’embarrassant pas de subtilités sociologiques, la présidente du Front national avait en effet publié sur son compte Twitter trois photos d’exactions perpétrées par les égorgeurs de Raqqa, histoire de démontrer, corps décapités à l’appui, l’absurdité de l’assertion « FN = Daech » – que ni Bourdin ni Kepel n’ont jamais proférée mais passons. On peut juger les ficelles lepénistes toujours aussi grosses et la réaction de Marine Le Pen précipitée et approximative, voire « irresponsable, puérile et impulsive, mais mettez-vous à sa place: elle passe ses journées à ronger son frein, à sourire, toute gentille mais après le « zéro région » aux élections, à un moment, les coutures finissent par lâcher. Et vous vous retrouvez devant celle qu’elle n’a jamais cessé d’être : une énervée congénitale incapable de répondre à la contradiction, autrement qu’en vomissant sa haine», comme l’a estimé Sophia Aram avec un zeste de grandiloquence. Jusqu’ici, son légitime rejet du Front national ne sort pas des clous.

Mais c’est après que cela se gâte, lorsque notre comique engagée explique pourquoi Marine Le Pen a retiré l’un des trois clichés incriminés. Non pas à la suite des protestations outrées de la famille de l’otage assassiné James Foley mais « dès qu’on lui a expliqué que le décapité [sur l’une des photos] était James Foley, elle l’a retirée. […] Dès qu’elle a compris que c’était pas un bougn… un musul… enfin.. un ara… Enfin, dès qu’elle a compris qu’il s’agissait d’un être humain, un vrai, bref, un occidental, elle l’a retirée. Pourquoi n’a-t-elle pas retiré les deux autres photos ? Mais parce que pour elle, ce sont des bougnoules! Des bougnoules de Bougnoulie qui se battent entre eux.»

Autrement dit, la dirigeante du Front national apprécie autant les Arabes qu’Himmler et Rosenberg aimaient les juifs. Sans preuves ni ironie, Sophia Aram prétend que Marine Le Pen est une raciste ontologique considérant les Arabes comme des Untermenschen (à ce stade, autant filer la métaphore nazifiante…). On a connu des convocations à la XVIIe chambre– avec lourdes condamnations – pour moins diffamatoire que ça…

Puisque les grandes consciences à la Angot ou Aram décrètent l’inexistence des races et des ethnies tout en passant leur temps à en recenser les représentants, soulignons l’ironie de la situation : le SIEL, unique mouvement  allié au Front national est présidé par un certain… Karim Ouchikh, aux parents algériens. Là où les écrans radars d’Inter se brouillent, c’est que ce micro-rassemblement se situe à la droite du FN. Hélas, loin du monde bicolore des Angot et Aram, le réel est complexe : alors que certains immigrés d’origine arabo-musulmans votent  FN, ainsi que le répète Gilles Kepel à l’envi (chose que Marine Le Pen aurait mieux fait de retweeter au lieu de publier des photos insoutenables), on peut par ailleurs critiquer l’antilepénisme bébête sans accorder une seule voix au FN, comme je m’amuse à le faire avec bien moins de talent que mon ami Didier Super.

Je vois déjà venir la réplique exaspérée de Miss Aram, comparant ledit Ouchikh aux juifs qui votaient Hitler en 1933 et l’auteur de ce papier – au patronyme pas franchement breton – au judéo-kollabo Maurice Sachs. Pas d’amalgames, on vous dit ! Les humanistes autoproclamés n’aimant rien tant qu’asséner des coups ad hominem, précisons que les vannes surgelées de François Morel m’inspirent aussi peu d’appétence que les sermons de la prêtresse Aram et les leçons de maintien de l’écri-vaine Angot. Pourtant, je n’ai rien contre l’Orne, Ris-Orangis, Châteauroux ni quelque contrée, ethnie ou couleur de peau que ce soit ! Allô, la Maison de la radio ne répond plus ?!

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00655810_000055.

C’est une maison bio…

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gaultier bes decroissants ecologie

« Si vous arrivez vers 13 heures, ce sera l’occasion de partager un petit repas bio ». Gaultier Bès, 27 ans, parle dans une langue extrêmement châtiée qui sent son normalien bien élevé. Il nous indique par texto l’adresse, à Dreux, où il réside avec son épouse, Marianne, 24 ans, et leur bébé de 6 mois. Si on a décidé de les rencontrer chez eux, c’est parce que ces deux figures du mouvement des Veilleurs ont décidé de vivre en conformité avec « l’écologie intégrale », prônée notamment par le pape François. Le jeune couple catholique est bien connu dans certains milieux pour son engagement, sans prosélytisme. Vivent-ils dans une yourte au fond des bois ? Plantent-ils des salades bios dans leur potager entre deux messes ? Ou bien ont-ils recruté un réfugié syrien pour s’en occuper ?

Première surprise : rien ne distingue la petite maison qu’habitent nos deux écolos cathos dans le centre-ville de Dreux. Nous sommes reçus très simplement au rez-de-chaussée, mais Marianne nous indique qu’il y a deux étages supplémentaires. À moins d’une heure et demie de Paris, le mètre carré est nettement plus accessible… Outre les poutres apparentes et de jolis crucifix disposés dans chaque pièce, l’intérieur de Gaultier et Marianne n’a rien de franchement spécial. On remarque simplement l’absence de télévision. Pas d’ordinateur non plus ? « Si, on s’est fait donner un PC par un ami mais je me rends souvent compte que je suis trop accro à la connexion », nous explique Gaultier, qui n’a pas de smartphone pour cette raison.

On papote un moment, et la conversation s’oriente rapidement vers les zadistes, le Comité invisible, les hippies de l’Ariège et leurs « modes de vie ». L’expression revient très régulièrement dans la bouche de nos interlocuteurs, tous deux enseignants dans le public mais qui parlent plutôt comme des profs d’université. Marianne raconte comment ils ont été accueillis par les opposants au projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes : « On m’a dit : ni toi ni Gaultier n’êtes les bienvenus ! » Pas assez radicaux pour les rebelles professionnels des ZAD ? Gaultier s’inscrit en faux : « La radicalité oui, la marginalité non. On n’est pas des préados qui s’opposent à la norme ». Et de m’expliquer leur vision bien sage d’une radicalité qui « ne gêne pas le centre », mais qui consiste à « s’insérer dans une communauté existante ». C’est cette volonté de vivre autrement sans s’isoler de la cité qui définit, semble-t-il, leur « mode de vie », avec un leitmotiv : « la sobriété ».[access capability= »lire_inedits »] Vu leur mobilier, leur look et la ville où ils se sont installés, on ne peut que reconnaître la cohérence dont ils font preuve en la matière.

« Qui veut du vin ? », lance tout de même Gaultier, que son vœu de sobriété n’empêche pas de proposer un apéro à ses invités. Il précise immédiatement : « C’est un vin bio, je ne sais pas trop ce qu’il vaut, certains trouvent que c’est de la piquette… » C’est vrai, mais pas pire qu’un mauvais vin de table de supermarché. Sinon, il y a du jus de pomme bio fait maison. Après avoir picoré des chips et quelques olives avec nos hôtes, nous faisons le tour du rez-de-chaussée. À la cuisine, ils nous montrent la machine à pain et une autre pour faire ses propres jus de fruits. Le réfrigérateur sert désormais d’étagères de rangement. Marianne nous explique qu’ils sont en phase d’« expérimentation » depuis qu’ils ont « débranché le frigo et le congélo », il y a un mois. Raison invoquée par nos écolos radicaux : ces deux appareils représenteraient pas moins de « 35% de la consommation énergétique d’un foyer », et les déchets de la chaîne du froid « participent à hauteur de 5% à la destruction de la couche d’ozone ». Ah bon ? On croyait que la couche d’ozone allait beaucoup mieux…

Du coup, Gaultier et Marianne se sont bricolé un « frigo du désert » : un dispositif fondé sur le principe de la thermodynamique, constitué de deux pots en terre cuite, de sable et d’eau. Installé sous une petite véranda, il est censé maintenir les aliments au frais grâce à l’évaporation. Mais Marianne n’est qu’à moitié convaincue : « Ça marche bien dans les pays chauds, ici c’est moins sûr… » Les fruits et légumes bios qu’ils y conservent, ils les achètent au supermarché bio du coin, Symbiose. « À la campagne, paradoxalement, il faut prendre la voiture tout le temps, explique Gaultier qui se réjouit de pouvoir se rendre au travail à pied. Nous, on l’utilise une ou deux fois par semaine pour aller chez Symbiose, et c’est tout. » Le reste du ravitaillement de la petite famille est assuré par une AMAP (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne), pour 14 euros le panier hebdomadaire. Parfois, il y a de la viande, mais « nous sommes en transition vers le végétalisme », explique Marianne. En attendant, à notre plus grand soulagement, elle nous sert un bon petit plat de viande mijotée aux herbes aromatiques.

Leur mode de vie fondé sur l’écologie intégrale, ils l’opposent au « mode de vie industriel ». En bon agrégé, Gaultier explique qu’il s’agit de privilégier « la technique comme outil, contre la technique comme système », car « beaucoup de machines ne sont pas adaptées aux besoins du consommateur ». Exemple : « Les frigos pourraient être mutualisés, ils sont seulement nécessaires pour les collectivités, comme les écoles ou les hôpitaux. » Pas faux, sauf si on a un souci avec le soviétisme et si on préfère avoir de la bière au frais, pas trop loin de son canapé les soirs de match à la télé… Mais pour nos écolos intégraux, la consommation culturelle se limite – à l’exception sans doute des livres très sérieux empilés ici et là – à louer des CD et des DVD : « Il y a des médiathèques partout, pourquoi tout le monde aurait-il besoin de s’encombrer de tout ça chez soi ? » À propos de la dépendance aux technologies, Marianne évoque en termes plus terre à terre le problème de l’obsolescence programmée : « On m’a donné un smartphone, mais il était déjà dépassé, donc il ne marchait jamais comme je voulais. De rage, je l’ai cassé sur ma propre tête ! »

Le couple a donc toujours « récupéré » de vieux téléphones portables inutilisés par leurs amis. « Tout ce qu’on a ici vient du site Le Bon Coin, poursuit Gaultier. Et on vit beaucoup sur ce que les gens nous donnent ». On objecte poliment que demander à ses proches tout ce dont on a besoin, c’est tout de même un peu gênant… Il nous détrompe : « Ça se fait spontanément. » Marianne assure même qu’elle n’a rien acheté pour Félix, leur jeune enfant souriant et visiblement bien nourri, si l’on en croit ses joues rebondies. D’ailleurs, lorsqu’il se met à pleurer dans son parc, sa mère se lève pour aller le changer. On se permet de poser la question : « Et pour les couches, alors ? Il paraît que c’est une cochonnerie d’un point de vue écologique… » Marianne s’y attendait : « On utilise des langes, comme les anciens. C’est réutilisable et ça ne coûte qu’un euro. » Fichtre ! Et avec quelle marque de lessive les lavent-ils plus blanc que blanc ? « La lessive, on la fabrique nous-mêmes avec du bicarbonate de soude », nous sèche-t-elle définitivement.

Décidément, l’écologie intégrale a l’air d’être une activité à plein temps. « Si vous voulez, mais c’est un mode de vie désirable, jouissif, assure Marianne. Je préfère passer du temps à faire mon pain ou des conserves que devoir aller faire des courses au supermarché tous les jours. » Vu la déprime qu’on éprouve, personnellement, à faire la queue au Monoprix tous les soirs, elle marque un point. À propos de l’investissement en temps que requiert leur mode de vie, Gaultier ajoute qu’ils ont intégré le SEL (Service d’échange local), un système consistant à échanger une heure de travail contre une heure d’un autre travail : « Cela permet de recréer de la solidarité de quartier, et on se rend compte que les savoir-faire sont là, tout près de nous, à petite échelle. » Lui propose donc une heure de soutien scolaire contre un service de dépannage ou de plomberie, par exemple. Et ils ne vivent pas reclus, loin de là : « L’autre jour on a fait un apéro écolo à la maison : croque-monsieur végétarien aux champignons et au gouda », raconte Marianne, pour nous faire comprendre que nous ne sommes pas non plus chez d’austères mormons.

Au-delà du défi personnel que représente leur choix de vie « radical », nos deux hôtes se donnent-ils pour mission d’évangéliser les foules incrédules ? « Il y a une valeur de témoignage, quand on en parle dans ses cercles proches », affirme Gaultier. Et pour ce qui est de « théoriser tout ça », ils ont participé à la création de Limites, la « revue d’écologie intégrale » publiée par les éditions du Cerf. Mais la priorité ne semble pas être pour eux de forcer quiconque à se convertir à leur cause. « Même pour Félix, on se pose des questions, reconnaît Marianne. Si vraiment c’est trop dur pour lui de voir d’autres enfants porter des fringues de marques, on fera un effort pour qu’il n’en souffre pas. Mais je voudrais apprendre à mon fils qu’il y a des choses plus importantes. » Des choses comme la foi, sans doute, dont Gaultier et Marianne ne nous ont pas plus parlé que de la COP21, si ce n’est en évoquant la paroisse, où ils retrouvent nombre de membres des associations écolos du coin. On repart de chez ces professeurs exigeants avec une question digne du bac de philo : l’écologie est-elle une nouvelle religion, ou la foi conduit-elle naturellement à l’écologie?[/access]

*Photo: DR.

Samir Kantar, mort d’un pourri

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Samir Kantar

Samir Kantar est mort. En 1979, à l’âge de 16 ans, ce terroriste libanais du Front de Libération de la Palestine et compagnon de route du Hezbollah, avait abattu un père sur une plage israélienne avant de fracasser la tête de sa fille de quatre ans avec la crosse de son fusil. Arrêté par l’armée israélienne, il avait clamé son innocence comme un voleur de portable en banlieue et avait pris quatre fois la perpétuité plus quarante-sept ans de prison. Mais il n’en avait fait que vingt-huit, pendant lesquels il avait suivi par correspondance les cours de l’université de Tel Aviv en sciences humaines et sociales. Libéré après la guerre du Liban de 2006, avec quelques compagnons de cellule, non pas pour bonne conduite et avec la promesse d’une embauche chez les Indigènes de la république, mais dans un échange contre les cadavres de deux soldats israéliens, il avait été acclamé à son arrivée au Liban et avait poursuivi sa carrière de terroriste jusqu’à sa mort en Syrie, samedi à 20h45.

Selon le Hezbollah, Kantar « a été tué samedi dans le bombardement par des avions de l’ennemi sioniste d’un immeuble résidentiel à Jaramana ». « Cibler Samir Kantar équivaut à cibler la résistance », a dénoncé le Premier ministre syrien Wael Halaqi. L’Iran, le principal allié du régime syrien, a condamné cet « assassinat » et « la violation de la souveraineté nationale et de l’intégrité territoriale d’un pays indépendant ». L’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), en confirmant sa mort, l’a présenté comme le « chef de la résistance syrienne pour la libération du Golan », un groupe créé il y a deux ans par le Hezbollah pour lancer des opérations dans cette région.

Le gouvernement israélien ne revendique pas l’envoi du missile. Nous n’aurons pas cette fois-ci de formule qui laisse rêveur comme « Opération tonnerre »,  « Jambe de bois », « Justice rendue », « Raisins de la colère », « Jour de pénitence », « Pluie d’été », « Changement de direction », « Plomb durci » ou « Pilier de défense ». De quoi les esprits farceurs du Mossad auraient-ils accouché cette fois-ci, « Coucou c’est nous ! » ?

Sa mort devrait faire réfléchir tous ceux qui se mobilisent pour faire libérer tant de Palestiniens abusivement détenus, peut-être pas très confortablement,  mais bien plus en sécurité là où ils sont.

Kantar laisse une veuve et un enfant de quatre ans. Espérons que le gosse n’est pas resté dans les décombres de l’immeuble visé et touché. On a beau être ennemis sionistes, comme dirait le Hezbollah, on n’est pas des sauvages, comme dirait Popeck.

*Photo : AP20737012_000011.

Espagne: Iglesias, c’est l’anti-Mélenchon!

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iglesias podemos espagne ciudadanos

iglesias podemos espagne ciudadanos

Historien spécialiste de l’Espagne, Christophe Barret vient de publier Podemos. Pour une autre Europe (éditions du Cerf, 2015).

Daoud Boughezala. Les urnes espagnoles ont rendu un verdict pour le moins confus : le Parti populaire de centre-droit arrive en tête loin de la majorité absolue, tandis que le Parti social-démocrate (PSOE) et Podemos font pratiquement jeu égal. Dans un pays en crise depuis 2008, comment analysez-vous le message qu’ont adressé les électeurs à leurs élites politiques ?

Christophe Barret. Les Espagnols ont clairement émis un vote de sanction : contre la corruption et contre des mesures jugées inefficaces pour enrayer un processus de paupérisation des classes moyennes. Le Parti Populaire, s’il est toujours la première force du pays, a perdu environ un tiers de ses élus au Congrès des députés. Côté PSOE, il n’y a pas eu d’effet Sánchez. Le nouveau jeune leader socialiste ne semble pas convaincre. Au cours de son face à face avec Rajoy, Sánchez a presque davantage consacré de temps à la défense du bilan de l’action passée du PSOE à la tête de l’Espagne qu’à avancer de nouvelles propositions. Il a perdu des voix au profit de Podemos, sur sa gauche, et de Ciudadanos – le Modem espagnol – sur sa droite. La pyramide des âges, outre-Pyrénées, garanti encore la prédominance des deux grands. Il  faut dire qu’un pays vieillissant est traditionnellement peu tenté par l’aventure politique…

Cette « chambre introuvable » peut-elle déboucher sur la formation d’une coalition gouvernementale ?

On ne sera sûr de rien avant la mi-janvier, car la procédure de désignation du Premier ministre est très codifiée. Il faut d’abord que la chambre constitue son bureau et élise son président. C’est lui qui remettra au roi une liste de représentants de l’assemblée avec qui doit se négocier le nom du candidat idéal. Le roi la soumet ensuite au Congrès des députés, sachant que, pour devenir Premier ministre, il faut obtenir la majorité absolue au premier tour ou une majorité relative moins de quarante-huit heures après. Les premières négociations peuvent donc durer, car nous n’en sommes même pas au premier round !

Le PP dit accepter l’idée d’une grande coalition à l’allemande avec le PSOE et Ciudadanos. Le premier a fermé la porte à cette option, mais pas le second. Et Podemos applique une stratégie expérimentée au printemps en Andalousie : poser des conditions très dures à un PSOE qui ne pourra pas les accepter. L’objectif est, bien sûr, de pousser son avantage. À ce jeu-là, on s’achemine tout droit vers de nouvelles élections : dans un délai de deux mois après le premier vote d’investiture, dit la Constitution.

La condition posée par Podemos aux socialistes est la tenue d’un référendum, en Catalogne, sur l’indépendance. Ce qui semble inacceptable. La situation d’autant plus bloquée que même des coalitions associant toute ou partie des partis nationalistes ou régionalistes seraient numériquement toujours très fragiles.

Pour Podemos, le simple fait de talonner le Parti social-démocrate est-il une victoire ?

Évidemment. Songez que Podemos n’est inscrit au registre des partis politiques du ministère de l’Intérieur que depuis mars… 2014 ! Pablo Iglesias est un fin stratège. Sur sa gauche, il a laminé Izquierda Unida (le Front de gauche espagnol), d’où presque seul émerge encore Alberto Garzón. Podemos a mordu sur l’électorat du PSOE et mobilisé nombre d’abstentionnistes. Son pari, qui consiste à privilégier l’unité populaire à l’ensemble des couches sociales précarisées par la crise, bien au-delà du vivier traditionnel de la gauche de la gauche, est gagné. Iglesias, c’est l’anti-Mélenchon ! Pour peu qu’il consolide un programme de gouvernement élaboré laborieusement, du fait des contraintes d’une démocratie participative tempérée par l’intervention de comités d’experts – au sein desquels a récemment été recruté Thomas Piketty –, il peut encore progresser.

Comment expliquez-vous l’émergence du parti libéral Ciudadanos, hier inexistant, comme quatrième force politique du pays ? La demande d’une certaine libéralisation se conjugue-t-elle avec des aspirations sociales ?

Ciudadanos, comme Podemos, a émergé au niveau national lors des élections européennes de 2014. Mais il existe, en fait depuis 2006. Il est né, en Catalogne, pour contrer, au sein de l’électorat de droite, le projet indépendantiste de Convergencia, le parti d’Artur Mas qui domine encore le Parlement de la Generalitat. Face à la gauche radicale et ses velléités de référendums sur les autonomies, il apparaît comme plus légaliste et plus libéral, pour une partie de l’électorat qui vient, elle, plutôt du Parti populaire. Mais on ne peut pas dire qu’une plus grande demande de protection sociale soit sa marque de fabrique. Le social est affiché, mais finalement peu présent dans son programme… Pensez, Ciudadanos a défendu l’établissement du contrat de travail « unique ». Pas de grand écart à la Marine Le Pen, donc, chez Ciudadanos ! Et c’est peut-être ce qui lui a coûté son essoufflement final (à 13,9%), face à un électorat craignant une plus forte précarisation de ses conditions de vie.

En Corse comme en Catalogne, l’hypothèse d’une sécession à moyen terme est sorti du domaine de l’improbable. Alors que les régionalistes fustigent le modèle jacobin d’État centralisé écrasant les particularismes locaux, on observe le même phénomène de délitement dans un pays aussi décentralisé que l’Espagne. Les motivations des Catalans souhaitant quitter Madrid sont-elles économiques ou identitaires ?

Elles sont un peu les deux. Depuis 2008, c’est la crise qui a favorisé le développement du discours autour du slogan « Madrid nous vole ». Ajoutez à cela les nombreuses rancœurs historiques favorisée, notamment, par trente années d’enseignement de l’histoire en langue régionale, et l’on en vient à la fortification d’une identité qui ne demande aujourd’hui qu’à s’épanouir. Car l’Espagne a une histoire nationale bien différente de la nôtre. Curieusement, l’Union européenne, dans cette affaire, s’avère être la meilleure alliée des jacobins. Elle a rappelé que l’indépendance de la Catalogne signifierait une sortie de la zone euro. Et cela inquiète, à tort ou à raison, une population toujours très majoritairement europhile. Les plus facétieux diront qu’il s’agit là de la première ironie d’une histoire espagnole qui s’accélère.

Podemos - Pour une autre Europe

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*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21836826_000023.

Norvège: contre le terrorisme, les maigres valeurs de l’Occident

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oslo terrorisme norvege

oslo terrorisme norvege

Installé sur le lieu même de l’attentat qui ensanglanta Oslo en 2011 et qui fut suivi, quelques heures après, par le massacre des jeunes d’Utøya, le 22.juli-senteretn’est pas qu’un lieu de mémoire – voilà ce qu’on a pu lui reprocher ici.

Sobre, informatif, presque élégant dans son architecture intérieure, ce plateau d’environ 300 m² au pied de l’immeuble du Gouvernement est divisé en quatre parties : une petite pièce consacrée aux victimes où sont alignés les portraits des jeunes assassinés – portraits que les familles ont confiés aux autorités (certaines ont refusé, on voit alors, à la place, un rectangle blanc) ; un espace plus vaste dédié aux faits eux-mêmes, avec une chronologie précise et des pièces à conviction (le châssis de l’estafette piégée de Breivik, tordu par la violence de l’explosion, le cadran déchiqueté de l’horloge publique, une vitrine avec des objets appartenant aux victimes) ; une troisième salle retrace le procès de Breivik (avec preuves matérielles – tel le faux badge de police de l’accusé – photos de ce dernier, récit des séances du jugement, et même un panneau portant les propos de l’accusé justifiant ses actes, selon une défense de rupture) ; enfin un petit amphithéâtre accueille les groupes, scolaires principalement, pour la « diskusjon » qui suit la visite.

Arrivé de Paris le 4 décembre au soir, je m’étais rendu dès le lendemain sur ces lieux, aimanté par le besoin de confronter mon souvenir aux leurs. Comme si la mémoire douloureuse d’Oslo pouvaient, sinon panser la blessure du 13 novembre, du moins l’accompagner. Au fond, j’étais venu voir comment on fait. Comment on fait après. La jeune femme de l’accueil, après m’avoir demandé d’où je venais, m’avait jeté un regard immense et délicat en entendant « Paris ». Je m’étais senti moins seul. Jusqu’à ce que je découvre, en fin de visite, ce panneau qui donnait la parole à Breivik.

Le lendemain, je parlais de cette visite à Eirik Knoop, le photographe que nous avions accueilli pour l’exposition Strøk en 2014. Il m’informa que le 22.juli-senteret avait fait l’objet d’une « polémique ». Comme on connaît ses saints scandinaves, on les honore, et je traduisais in petto : quelques personnes ont émis une réflexion discordante, là où l’éternel consensus était attendu. J’avais tort.

On s’est vraiment disputé à ce sujet, avec d’un côté les tenants d’un lieu de mémoire, intégralement dédié aux victimes, et de l’autre ceux qui souhaitaient que l’endroit fût consacré aux événements, dans leur déroulement objectif, de la préparation des attentats au procès, défense du terroriste comprise.

De France, la différence pourra peut-être sembler minime. Il faut alors se représenter ce que serait l’équivalent parisien du 22.juli-senteret : si l’on adoptait la même démarche que les Norvégiens, on pourrait lire dans quelques mois, au rez-de-chaussée du Bataclan, la justification du carnage par Salah Abdeslam lui-même. Il ne manquerait alors plus que le lieu fût racheté par une fondation qatarie (Anne et Nicolas, si vous me lisez…)

Qu’on ne s’y trompe évidemment pas : les deux camps partagent la même aversion pour les crimes de Breivik et personne, en Norvège, ne chante en sourdine la mélodie d’une société coupable – peut-être en eût-il été autrement s’il s’était agi d’attentats islamistes, mais qui sait ? Alors quelle mouche a donc piqué les autorités norvégiennes pour qu’elles se sentissent en devoir de tout exposer, y compris la justification des actes de Breivik par Breivik lui-même ?

J’écarte ici l’hypothèse perverse : donner la parole à l’assassin pour ruiner son discours anti-immigration. Telle construction serait une projection française (elle eut d’ailleurs cours, en France pendant les semaines qui suivirent le 22 juillet). Ici, les choses ne fonctionnent pas ainsi. Les Norvégiens sont francs du collier – jusqu’à la raideur.

Je crois en revanche que nous touchons ici à deux points essentiels de la culture norvégienne : la rétention de l’émotion et l’exemplarité.

Les sociétés scandinaves sont presque dépourvues de toute hystérie (ce qui les rend, à nous autres latins, à la fois si fascinantes et parfois si ennuyeuses). L’émotion, pour rester vraie et forte, doit demeurer contenue, comme une énergie potentielle qui menacerait de se déverser ; dès qu’elle s’exprime, dès qu’elle s’échappe, elle perd de sa puissance. Le récit des événements du 22 juillet devait donc être sobre, sans pathos ni violence des sentiments, pour être réellement aussi émouvant qu’ému.

L’autre fantasme scandinave consiste à être toujours meilleurs. Les crimes de Breivik furent abominables ? Raison de plus pour traiter ce sujet en toute impartialité. Que l’un fût odieux et criminel oblige les autres, victimes, à des trésors de rigueur morale. Dans cette perspective, si l’on évoque le procès Breivik, même en dehors du procès, même dans un mémorial, il faut aussi rendre compte de la défense de l’accusé – même quand celle-ci justifie l’injustifiable. C’est ainsi qu’on peut lire, sur les murs du 22.juli-senteret, la défense et la revendication de l’accusé.

Voilà pour l’exotisme septentrional.

Mais la Norvège n’est pas qu’au nord. Elle est aussi un Occident, c’est-à-dire, dans tous les sens du terme, « à l’ouest ». Nous autres, Français, partageons avec elle cet autre fantasme : ne pas être transformés par l’autre. Jens Stoltenberg (socialiste, à l’époque Premier ministre) le répéta sur tous les tons après la tragédie de juillet 2011 : la Norvège ne transigerait pas, ne changerait pas, serait fidèle à elle-même et à ses valeurs. Certains approuvèrent, d’autres admirèrent, rares sont ceux qui interrogèrent cette pourtant bien étrange ambition. Combien d’enfants devrons-nous perdre pour que, enfin ébranlés dans nos certitudes, nous ne soyons plus tout à fait les mêmes ? Dans son scrupuleux respect des droits de la défense, le 22.juli-senteret a poussé la logique jusqu’au délire. Car après tout, un mémorial n’est pas une cour d’assises, et chaque citoyen n’a pas les devoirs d’un juge (et c’est précisément pour cela qu’il en faut). Que venait faire la défense de Breivik à quelques mètres des portraits des victimes ? Était-ce vraiment ainsi que les valeurs norvégiennes devaient imperturbablement s’exprimer ?
En France aussi, les élections du 13 décembre ont montré que pour une majorité de Français, il est urgent que rien ne change, que rien ne change vraiment, et que, fidèles à nos valeurs plutôt qu’à nos expériences, des plus sanglantes aux plus anecdotiques, nos potes demeurent nos potes. Ce serait, dit-on, notre manière d’être forts. D’être même, voyez-vous ça ? les plus forts. Même pas peur, même pas mal…

Étrange narcissisme qui nous interdit d’être nous-mêmes des victimes quand d’autres, au contraire, ne sauraient être que des victimes. Étrange déni de l’impact que la douleur inflige au corps social. Étrange refus de l’Histoire dont les coups, pourtant, nous façonnent. Étrange superbe occidentale, qui, après avoir nié toute humanité à l’autre, la nie à elle-même en proscrivant sa propre souffrance, son droit à n’être, dans certains lieux et à certaines heures, que douleur.

*Photo: DR.

Nationalité: déchoir ou décevoir

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Jean-Christophe Cambadélis déchéance de nationalité

Jean-Christophe Cambadélis déchéance de nationalité

Jean-Christophe Cambadélis l’a solennellement proclamé sur BFMTV : la déchéance de nationalité des binationaux nés Français, même condamnés pour acte de terrorisme, « ce n’est pas une idée de gauche ». Et d’ailleurs, promis, juré, ça ne l’a jamais été : « Nous avons toujours pensé que cela posait un problème », a-t-il assuré.

Quel problème ? Le député socialiste Pascal Cherki s’est chargé de nous l’expliquer : « Pendant la Deuxième Guerre mondiale, on a retiré la nationalité à mon père et à mon grand-père, ça marque. » Depuis, cet homme de gauche croyait que c’était fini, plus jamais ça : « Je considérais qu’il y avait une barrière infranchissable, que quand on naissait Français, on était Français, pour le meilleur et pour le pire… »

A gauche, de Cécile Duflot à Martine Aubry en passant par Noël Mamère, on a donc repris en chœur la ritournelle de l’indignation contre cette manière indigne de traiter les égorgeurs islamistes. Seule Ségolène Royal a introduit une fausse note, sur Europe 1, en déclarant : « Ça ne me choque pas du tout qu’un individu qui a porté atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation et qui a accompli des actes de terrorisme se voie retirer la nationalité française. »

Choquante ou pas, l’idée n’est en réalité pas si nouvelle. Mieux : parmi les nombreuses voix qui se sont élevées contre la constitutionnalisation d’une telle possibilité, certaines ont avancé un argument juridique imparable : la déchéance de nationalité pour les binationaux nés Français est déjà prévue par la loi.

L’article 27-3 du Code civil dispose en effet que « le Français qui se comporte en fait comme le national d’un pays étranger peut, s’il a la nationalité de ce pays, être déclaré, par décret après avis conforme du Conseil d’Etat, avoir perdu la qualité de Français. »

Ciel ! Cette « idée de la droite que le FN a ensuite repris », selon notre Camba national, a-t-elle été subrepticement introduite dans notre droit sous Pétain (dont bien des ministres et collaborateurs venaient de la gauche, mais c’est une autre histoire…) ? S’agit-il d’une survivance des heures les plus sombres de notre histoire ? Pas exactement. En réalité, elle est le résultat d’un décret-loi du 12 novembre 1938 porté par le radical Edouard Daladier.

Pour mémoire, ledit Daladier a combattu les ligues en 1934 et participé à l’élaboration du programme du Front populaire l’année suivante, avant d’être arrêté sous Pétain et déporté en Allemagne de 1943 à 1945. Enfin, après la guerre, il a poursuivi sa carrière politique en tant que président d’un mouvement baptisé Rassemblement des gauches républicaines.

Affirmer comme le fait le patron du PS que « ce n’est pas la gauche qui a mis ça à l’ordre du jour », et sous-entendre qu’il s’agirait d’une idée d’extrême droite inspirée de Vichy est donc, au bas mot, un peu gonflé.

Dans une interview à Rue89, l’historien Patrick Weil rappelle que la déchéance de nationalité de binationaux nés Français est « intégrée à notre législation depuis 75 ans », et qu’elle « a été appliquée à quelques centaines de personnes », parmi lesquelles « des collaborateurs » à la Libération. Il ajoute que « son utilisation est malheureusement aujourd’hui justifiée », à la simple condition de réécrire l’article 27-3 pour l’adapter à la lutte contre le djihadisme.

« Pas une idée de gauche », la résistance au totalitarisme et à la barbarie par tous les moyens juridiques disponibles ? Pour Noël, la gauche fait un beau cadeau à Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen…

*Photo : SIPA.00733543_000002.

Benzema, Marseillaise: Patrice Quarteron is my homeboy!

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quarteron

Connaissez-vous Patrice Quarteron ? Non, ben vous devriez !

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Pur produit de la Grande Borne à Grigny, où il a vécu jusqu’à 31 ans, devenu en 2008 champion du monde IKF de muay-thaï, 1,98 m pour 118 kg, Patrice Quarteron est une idole pour beaucoup de jeunes des cités. Et c’est une excellente nouvelle car ce garçon est absolument réjouissant.

Normalement, en muay-thaï (que les béotiens comme moi appellent « boxe thaï »), on cogne avec les poings, les coudes, les pieds et les genoux. Quarteron, lui, cogne aussi avec la langue. Ainsi, il vient de donner une interview explosive à So Foot. Dejà, il s’y affirme fan intégral de Maradona (injures comprises), ce qui prouve que c’est un homme de goût.  En revanche, il n’aime pas tous les footballeurs, notamment l’un d’entre eux, pas très fan de notre hymne national.

Quelques extraits :

So Foot : On te voit un peu partout chanter La Marseillaise. Pourquoi ça te tient tant à cœur ?

Patrice Quarteron : C’est même pas que ça me tient à cœur, c’est normal. Je suis français. Des politiques ont même incité les gens à ne pas la chanter, parce que ceci, cela. Non. Quand j’entends que les jeunes de banlieue ne chantent pas La Marseillaise, c’est faux. Je ne vois pas pourquoi on ne chanterait pas notre hymne, c’est notre patrimoine.

So Foot : Selon toi, tous les joueurs doivent chanter la Marseillaise lorsqu’ils endossent le maillot bleu ?

Patrice Quarteron : Y a des mecs qui la chantent pas et qui, normalement, ne devraient pas être en équipe de France. Je comprends pas les mecs qui veulent niquer tout ça. Tu t’insultes toi-même ? T’insultes ta mère ? T’insultes ta maison ? T’insultes là où tu vis ?

So Foot : Tu penses à Benzema ?

Patrice Quarteron : Pour moi, ce sont des branleurs ces mecs-là. Benzema, je l’aime pas, c’est un hypocrite. Les gens l’ont compris.

On pourra aussi citer ce portrait dans Le Monde du 10 décembre où Quarteron exprime un souhait qui hélas risque fort peu d’être exaucé : « Si je devais monter sur le ring contre un joueur de foot, ça serait Benzema. Et je lui ferais chanter La Marseillaise derrière. »

Pas mal, ce garçon non ? C’est mon avis. Ce ne sera peut-être pas celui de tout le monde. Je pense par exemple à Me Alain Jakubowicz, avocat de Karim Benzema, et par ailleurs président de la LICRA qui avait laissé entendre sur RTL, au micro d’Yves Calvi que ceux qui critiquaient son client avaient des arrière-pensées infâmes

J’espère qu’Alain Jacubowicz ne pense pas que Patrice Quarteron est un raciste. Sinon, j’espère qu’il le lui dira en face…

C’est l’histoire d’une coalition…

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coalition Arabie Saoudite Daech

coalition Arabie Saoudite Daech

On n’avait pas fait une aussi bonne blague depuis longtemps. Il faut dire que les Saoudiens ont encore plus d’humour que Vladimir Poutine, qui s’est bien payé la tête des Américains en faisant l’éloge public de Donald Trump et de son intelligence… Non, l’annonce, mardi 15 décembre dernier, par le ministre de la défense saoudien (et surtout vice-prince héritier) Mohamed ben Salman, de la formation, chapeautée par Ryad, d’une coalition de 34 pays musulmans « contre le terrorisme » (sous-entendu contre Daech, mais surtout sans le dire vraiment), est vraiment la meilleure.

C’est un peu comme si Tariq Ramadan devenait rédacteur en chef de Charlie. Et le plus drôle, c’est qu’il y a des gens pour faire semblant d’y croire et de trouver ça encourageant. Jusqu’au secrétaire à la défense américain Ashton Carter, qui a fait mine d’estimer que les Saoudiens venaient de prendre une initiative formidable autant que crédible.

Nous voilà donc priés de faire comme si la blague n’était pas mauvaise. Comme si le wahhabisme saoudien, largement diffusé depuis des décennies et soutenu financièrement par d’innombrables fondations et ONG saoudiennes, n’était pas le père spirituel du salafisme djihadiste d’Al-Qaïda puis de Daech. Ainsi que le rappelait récemment l’ex juge antiterroriste Marc Trévidic, qui peut établir une véritable différence entre la vision du monde des wahhabites saoudiens et celle des dirigeants de Daech ? Et qui peut affirmer que cette organisation n’est plus, aujourd’hui, alimentée par aucun financement saoudien ? Qui, enfin, saura discerner une différence de conception de l’administration de la justice, de l’humanité, entre les décapitations de Daech et les décapitations saoudiennes ?

La guerre engagée, avec l’appui de ses alliés des Emirats arabes unis, par l’Arabie Saoudite au Yémen, contre les Houtis soutenus par l’Iran, est également assez instructive à cet égard : bombardements indiscriminés écrasants les populations civiles, ciblage des écoles et des hôpitaux (dont celui de MSF), refus d’accès aux organisations humanitaires… Sans parler du fait que l’offensive des Saoudiens et des Emiratis au Yémen a eu pour premier effet, outre d’y semer le chaos et l’horreur, d’y renforcer sur place AQPA (Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique) et la branche yéménite de Daech, le fameux « ennemi terroriste » visé par la grande coalition montée par Ryad…

Si les Américains ou les Russes avaient fait le quart de ce que font les Saoudiens et les Emiratis au Yémen, et y avaient semé ce qu’ils y ont semé, qu’est-ce qu’on aurait entendu ! Là, curieusement, c’est silence radio. Mais, tout le monde le sait, les Saoudiens achètent des Airbus, et peut-être des Rafale, financent le rachat par l’Egypte des deux BPC classe Mistral initialement destinés à la Russie, et plus encore. Et les Emiratis ne sont pas en reste, puisqu’ils font une très sale guerre au Yémen avec des chars lourds français Leclerc…

Cette guerre au Yémen, en mobilisant l’essentiel des forces armées saoudiennes et alliées opérationnelles, vide déjà de tout contenu convainquant, d’un simple point de vue pratique, le volet militaire éventuel de la grande coalition antiterroriste proclamée par les Saoudiens. Reste donc le volet le plus rigolo, si on possède un solide sens de l’humour, c’est le « volet idéologique » censé, sous l’égide donc des dirigeants du royaume, développer des outils pour contrer les capacités d’endoctrinement des groupes « terroristes »… Voici donc les fondateurs, les doctrinaires, les gardiens et les zélateurs de la radicalité et de l’intolérance à la pointe du combat contre l’endoctrinement radical… C’est là le cœur de l’humour saoudien, et il faut reconnaître qu’ils n’y vont pas de main morte, quand il s’agit de se moquer du monde. A tel point que leur humour, par son audace débridée, a fait peur à certains gouvernements frileux, un peu coincés question rigolade, qui avaient été annoncés par Ryad comme embarqués dans sa grande coalition : après le Pakistan et la Malaisie, c’est au tour du Liban de se déclarer « pas au courant » de cette blague.

Les gens sont ingrats. Voilà un pays qui fait des efforts pour faire rire au milieu des larmes, et on fait la grimace. Il y en a déjà qui s’étaient insurgés, en septembre dernier, à la nomination du représentant de l’Arabie Saoudite au poste de président du comité de sélection des rapporteurs de la commission des droits de l’homme de l’ONU.

A croire que le retour de l’humour noir en géopolitique ne suffit pas à consoler les consciences.

*Photo : AP21834994_000007.

Lettre ouverte aux djihadistes

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attentats paris nation daech

attentats paris nation daech

Chers djihadistes,

Grâce à vous, je comprends un peu mieux ce qui me relie à ce vieux pays, la France. Ayant vécu ici ou là, du Liban à la Pologne, j’en étais arrivé à me considérer comme un homme aux semelles de vent. Il n’y a pas longtemps, je me serais bien identifié au nomade hyperconnecté de Jacques Attali, libre de choisir son pays d’attache comme on décide d’un hôtel ; en vertu du ratio qualité des prestations sur niveau des prélèvements. Ma capitale à moi, ce pouvait être Londres, Bruxelles, voire New York. Je jugeais Paris provinciale.

Je dois vous l’avouer, chers djihadistes, la France ne m’était pas grand-chose. Son exceptionnalité m’énervait. Je rêvais de la noyer dans la normalité européenne.[access capability= »lire_inedits »] Mais tout de même, me disaient mes amis, tes grands-pères, tous deux officiers de réserve, ont porté l’uniforme pendant les guerres. Serais-tu prêt à abandonner à n’importe qui une terre pour laquelle ton père a pris le maquis à 18 ans, frôlé la mort dans les Ardennes à 19?

Comme à bien des hommes et femmes de ma génération, ces querelles d’Allemands m’apparaissaient comme quasi préhistorique. Du sang perdu.

Pourquoi alors, chers djihadistes, ai-je voilé de tricolore ma photo de profil sur Facebook, comme l’ont fait, en un week-end, des centaines de milliers de gens – phénomène sur lequel feraient bien de réfléchir nos sociologues ? Pourquoi cette Marseillaise, entonnée par un Congrès debout, à Versailles ? Si j’étais le conseiller en communication de François Hollande, je lui conseillerais d’orner son revers d’un badge aux couleurs de son pays, comme le font dorénavant les présidents américains. Ridicule hier, cette marque de patriotisme apparaîtrait courageuse aujourd’hui.

C’est que, chers djihadistes, j’ai bien compris votre message. Dans votre communiqué de guerre, vous vous vantez d’avoir attaqué « la capitale des abominations et de la perversion, celle qui porte la bannière de la Croix en Europe, Paris ». Vous vous vantez d’avoir massacré à la kalachnikov des amateurs de rock désarmés dans une salle de concert, « le Bataclan, où étaient rassemblés », dites-vous, « des centaines d’idolâtres dans une fête de la perversité ». Assassiner des civils désarmés, quel glorieux fait d’arme, en vérité!

Vous croyez avoir semé la panique dans cette ville qui vous fait horreur, Paris, parce qu’elle est la capitale de la liberté de penser, de croire et de ne pas croire. Oui, chez nous, hommes et femmes, jusqu’à nouvel ordre, marchent côte à côte dans les rues, s’asseyent aux mêmes tables de cafés et de restaurants. Nos regards se croisent avec cette liberté que les bigots de votre espèce condamnent comme une effronterie. Les visages ne sont pas masqués, parce que l’expérience d’autrui prend la forme du visage – comme nous l’a appris Lévinas. C’est dans nos universités, très anciennes, que s’est développé cet esprit critique qui vous fait si peur, parce que vous craignez qu’il dissipe bientôt les ténèbres de votre crasse ignorance. Nos Lumières nous ont apporté une supériorité matérielle dont nous avons abusé dans le passé. Ce n’est plus le cas.

Nous sommes une nation d’individus, fiers de leur émancipation, et désireux de la proposer à tous ceux qui viennent nous rejoindre, sans distinction de race ou de religion. Nous sommes les enfants de Descartes et de Voltaire et c’est pourquoi nous soumettons toutes les croyances à l’épreuve de la raison, tous les pouvoirs à celui de la critique. À nos yeux, aucune puissance terrestre ne peut se targuer d’une origine divine. Cette liberté de critiquer, de se moquer, nous l’avons gagnée par les armes, à la suite de nos révolutions.

De tout cet acquis, il n’y a rien à négocier. C’est à prendre ou à laisser.

Pour toutes ces raisons, pour Pascal et Paul Valéry, pour Montaigne et Proust, Watteau et Debussy, pour Lamartine en février 1848 et Charles de Gaulle en juin 1940, je me sens soudain fier d’être français. Vous croyez pouvoir nous soumettre par la terreur, vous vous trompez. Vous courez de grands risques en prenant notre longue tolérance pour de la lâcheté. Nous détestons la violence et sommes lents à répondre aux provocations. Mais sachez que, dans le passé, nous avons affronté des ennemis bien autrement redoutables que vos hordes miteuses. Et que nous les avons vaincus. Par vos provocations sanguinaires, vous nous avez réarmés moralement. C’est une bonne chose. C’est pourquoi la peur va changer de camp. Vous voilà prévenus.[/access]

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00731317_000009.

Y aura-t-il de l’argent à Noël?

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cadeaux de Noël

cadeaux de Noël

Plus ça va, plus je hais les économistes.
Déjà que je haïssais les sociologues… Que va-t-il rester debout de cette discipline bâtarde, à force de se vouloir attrape-tout, baptisée SES — Sciences Economiques et Sociales ?
Sciences mon cul ! aurait dit Zazie. Déjà qu’elle en disait autant quand elle entendait parler de « Sciences de l’Education »…

Pourquoi tant de haine ? me direz-vous. On va vers Noël…
Justement. Noël ! Parlons-en !
Enfin, ce n’est pas moi qui en parle. C’est, dans le New York Times, Arthur C. Brooks, président de American Enterprise Institute, un think tank comme on dit là-bas (et malheureusement ici aussi) proche du patronat américain, soutenant une politique aussi peu interventionniste que possible — bref, proche également des Républicains. Il a d’ailleurs été l’un des artisans du programme économique mis en place sous Bush. Ce qui ne signifie pas que la Brookings Institution, proche des Démocrates, soit d’émanation gauchisante…
Que dit ce distingué ultra-libéral ?
Dans un article intitulé « Looking for the Perfect Gift ? Social Science Can Help » dont les anglicistes pourront s’infliger la lecture (les autres, don’t panic, je vais en traduire l’essentiel), notre fervent partisan donne ses conseils avisés en matière de cadeaux de Noël : « Pour les économistes, dit-il, le cadeau parfait est vraiment simple : du fric. Et sachez qu’ils sont sidérés que l’on puisse offrir quoi que ce soit d’autre. »
Et d’expliquer que toute une littérature spécialisée déplore le poids mort de Noël dans l’économie. En substance, « la prestigieuse American Economic Review évalue la perte (en termes d’injection financière dans l’économie réelle) occasionnée par les cadeaux de Noël — toujours imparfaits — entre 10 et 33% par rapport à ce que rapporterait l’insertion directe du montant équivalent ». Bref, offrez du cash à vos enfants, même petits — à ceci près que Mr Brooks, suggérant cette idée à son épouse, s’entendit répondre : « Tu peux aussi commencer à alimenter un fonds pour payer un avocat. » Ah, un économiste affligé d’une épouse qui croit au Père Noël, quelle plaie ! Ah, un pays où les enfants traumatisés attaquent leurs parents en justice, quel rêve…
S’ensuit une démonstration, basée sur une expérimentation comme seuls des profs de SES peuvent l’imaginer, prouvant que l’adéquation (rarissime) du cadeau à la personne se traduit par une perte du retour sur investissement — y compris en termes d’affection.
Parenthèse : une autre étude a prouvé que la perte est moins sensible pour les cadeaux achetés par les femmes, qui sont toujours plus près de l’adéquation Cadeau / Désir que les hommes. Albertine ne fait pas les courses de Noël par hasard : elle sait mieux que Marcel ce qu’il faut acheter pour contenter les économistes.
By the way, comme dirait le sieur Brooks, un bon tiers des cadeaux sont revendus immédiatement sur eBay ou le Bon coin. Avec une ristourne équivalente à la dépréciation signalée plus haut — entre 10 et 30%. C’est la preuve par neuf qu’un don de liquide sera plus profitable à l’économie réelle, puisque ces reventes ne concernent qu’une économie parallèle qui empêche les nouveaux acquéreurs d’acheter au prix fort.

Je méprise à mort les parents qui choisissent de donner du fric à leurs enfants pour Noël. C’est un peu facile. Parce qu’on n’offre pas seulement un objet : on offre de l’amour, et que ça, Mr Brooks, c’est invaluable, comme vous diriez dans la langue d’Adam Smith.
Je caricature un peu, parce que Mr Brooks, saisi in fine (ça, c’est la langue de la culture) par l’esprit de Noël, note : « Essayez de donner aux gens ce qui a de la valeur pour eux, mais si vous vous plantez, ce n’est pas bien grave pour les gens qui vous aiment réellement. Avant tout, donnez de vous-même… »
Et de citer Ralph Waldo Emerson, qui écrivait : « Les bagues et les bijoux ne sont pas des cadeaux, mais des excuses. Le seul vrai cadeau est un morceau de toi. Tu dois saigner pour moi. Le poète offre son poème, le berger son agneau, le fermier son maïs, le mineur un joyau, le marin du corail et des coquillages, le peintre son tableau et la jeune fille le mouchoir qu’elle a brodé. » Daudet a écrit un conte abominablement remarquable sur le sujet — « la Légende de l’homme à la cervelle d’or ». Marcel, en vérité je te le dis, on n’achète pas Albertine avec une paire de Louboutin. Ecris-lui plutôt la Recherche du temps perdu.

De quoi revaloriser tous les cadeaux de fêtes des mères et des pères — boîtes de camembert réactualisées ou objets inidentifiables en pâte à sel.
Allez, bons derniers achats — et pensez qu’à chaque cadeau inutile mais joyeux, voulu avec amour, emballé avec soin, non seulement c’est vous que vous offrez, mais qu’en sus, vous contribuez à planter le système.

Aram contre Le Pen: ça dérape pas mal à Paris!

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sophie aram marine lepen angot

sophie aram marine lepen angot

France Inter n’a pas fini de se prendre pour Radio Londres. Un matin de la semaine  dernière,  j’effectuais mon quasi-baptême des ondes en tombant malencontreusement sur l’interview de Christine Angot. Et le dépucelage fut rude : sa Weltanschauung « carrément anti-Le Pen », comme disaient les préados des années 1990, s’avéra résolument indigeste, entre déconstructionnite aiguë (« L’identité n’existe pas », «  Je suis blanche, ça n’existe pas, j’ai la peau blanche, ça existe. Mais ‘je suis blanche’, ça n’existe pas ») et antifascisme moralisateur qui prend les électeurs FN pour des oies sauvages à rééduquer d’urgence. Dans le studio, même l’inoffensif Bernard Guetta, adepte du sans-frontiérisme européiste, s’en étranglait d’affliction.

Mais ce matin, fini de rire, puisqu’on ne parlait plus politique ET littérature en compagnie de Christine Angot (cherchez l’intrus…) mais Front national avec l’humoriste Sophia Aram. Ces jours-ci, Aram promeut son spectacle en quatre par trois dans toutes les villes de France à l’aide d’affiches exposant une litanie de critiques dithyrambiques suivies… du 6/20 que lui a décerné Le Figaro : vilipendée par la presse de droite, quelle subversion ! Lors de son coup de pub radiophonique quotidien, la comique est aujourd’hui revenue sur le coup de sang qu’a piqué Marine Le Pen la semaine dernière après que Gilles Kepel et Jean-Jacques Bourdin ont évoqué la supposée « congruence » du terrorisme de Daech et le « repli communautaire » incarné par la montée du vote FN.

Ne s’embarrassant pas de subtilités sociologiques, la présidente du Front national avait en effet publié sur son compte Twitter trois photos d’exactions perpétrées par les égorgeurs de Raqqa, histoire de démontrer, corps décapités à l’appui, l’absurdité de l’assertion « FN = Daech » – que ni Bourdin ni Kepel n’ont jamais proférée mais passons. On peut juger les ficelles lepénistes toujours aussi grosses et la réaction de Marine Le Pen précipitée et approximative, voire « irresponsable, puérile et impulsive, mais mettez-vous à sa place: elle passe ses journées à ronger son frein, à sourire, toute gentille mais après le « zéro région » aux élections, à un moment, les coutures finissent par lâcher. Et vous vous retrouvez devant celle qu’elle n’a jamais cessé d’être : une énervée congénitale incapable de répondre à la contradiction, autrement qu’en vomissant sa haine», comme l’a estimé Sophia Aram avec un zeste de grandiloquence. Jusqu’ici, son légitime rejet du Front national ne sort pas des clous.

Mais c’est après que cela se gâte, lorsque notre comique engagée explique pourquoi Marine Le Pen a retiré l’un des trois clichés incriminés. Non pas à la suite des protestations outrées de la famille de l’otage assassiné James Foley mais « dès qu’on lui a expliqué que le décapité [sur l’une des photos] était James Foley, elle l’a retirée. […] Dès qu’elle a compris que c’était pas un bougn… un musul… enfin.. un ara… Enfin, dès qu’elle a compris qu’il s’agissait d’un être humain, un vrai, bref, un occidental, elle l’a retirée. Pourquoi n’a-t-elle pas retiré les deux autres photos ? Mais parce que pour elle, ce sont des bougnoules! Des bougnoules de Bougnoulie qui se battent entre eux.»

Autrement dit, la dirigeante du Front national apprécie autant les Arabes qu’Himmler et Rosenberg aimaient les juifs. Sans preuves ni ironie, Sophia Aram prétend que Marine Le Pen est une raciste ontologique considérant les Arabes comme des Untermenschen (à ce stade, autant filer la métaphore nazifiante…). On a connu des convocations à la XVIIe chambre– avec lourdes condamnations – pour moins diffamatoire que ça…

Puisque les grandes consciences à la Angot ou Aram décrètent l’inexistence des races et des ethnies tout en passant leur temps à en recenser les représentants, soulignons l’ironie de la situation : le SIEL, unique mouvement  allié au Front national est présidé par un certain… Karim Ouchikh, aux parents algériens. Là où les écrans radars d’Inter se brouillent, c’est que ce micro-rassemblement se situe à la droite du FN. Hélas, loin du monde bicolore des Angot et Aram, le réel est complexe : alors que certains immigrés d’origine arabo-musulmans votent  FN, ainsi que le répète Gilles Kepel à l’envi (chose que Marine Le Pen aurait mieux fait de retweeter au lieu de publier des photos insoutenables), on peut par ailleurs critiquer l’antilepénisme bébête sans accorder une seule voix au FN, comme je m’amuse à le faire avec bien moins de talent que mon ami Didier Super.

Je vois déjà venir la réplique exaspérée de Miss Aram, comparant ledit Ouchikh aux juifs qui votaient Hitler en 1933 et l’auteur de ce papier – au patronyme pas franchement breton – au judéo-kollabo Maurice Sachs. Pas d’amalgames, on vous dit ! Les humanistes autoproclamés n’aimant rien tant qu’asséner des coups ad hominem, précisons que les vannes surgelées de François Morel m’inspirent aussi peu d’appétence que les sermons de la prêtresse Aram et les leçons de maintien de l’écri-vaine Angot. Pourtant, je n’ai rien contre l’Orne, Ris-Orangis, Châteauroux ni quelque contrée, ethnie ou couleur de peau que ce soit ! Allô, la Maison de la radio ne répond plus ?!

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00655810_000055.

C’est une maison bio…

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gaultier bes decroissants ecologie

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« Si vous arrivez vers 13 heures, ce sera l’occasion de partager un petit repas bio ». Gaultier Bès, 27 ans, parle dans une langue extrêmement châtiée qui sent son normalien bien élevé. Il nous indique par texto l’adresse, à Dreux, où il réside avec son épouse, Marianne, 24 ans, et leur bébé de 6 mois. Si on a décidé de les rencontrer chez eux, c’est parce que ces deux figures du mouvement des Veilleurs ont décidé de vivre en conformité avec « l’écologie intégrale », prônée notamment par le pape François. Le jeune couple catholique est bien connu dans certains milieux pour son engagement, sans prosélytisme. Vivent-ils dans une yourte au fond des bois ? Plantent-ils des salades bios dans leur potager entre deux messes ? Ou bien ont-ils recruté un réfugié syrien pour s’en occuper ?

Première surprise : rien ne distingue la petite maison qu’habitent nos deux écolos cathos dans le centre-ville de Dreux. Nous sommes reçus très simplement au rez-de-chaussée, mais Marianne nous indique qu’il y a deux étages supplémentaires. À moins d’une heure et demie de Paris, le mètre carré est nettement plus accessible… Outre les poutres apparentes et de jolis crucifix disposés dans chaque pièce, l’intérieur de Gaultier et Marianne n’a rien de franchement spécial. On remarque simplement l’absence de télévision. Pas d’ordinateur non plus ? « Si, on s’est fait donner un PC par un ami mais je me rends souvent compte que je suis trop accro à la connexion », nous explique Gaultier, qui n’a pas de smartphone pour cette raison.

On papote un moment, et la conversation s’oriente rapidement vers les zadistes, le Comité invisible, les hippies de l’Ariège et leurs « modes de vie ». L’expression revient très régulièrement dans la bouche de nos interlocuteurs, tous deux enseignants dans le public mais qui parlent plutôt comme des profs d’université. Marianne raconte comment ils ont été accueillis par les opposants au projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes : « On m’a dit : ni toi ni Gaultier n’êtes les bienvenus ! » Pas assez radicaux pour les rebelles professionnels des ZAD ? Gaultier s’inscrit en faux : « La radicalité oui, la marginalité non. On n’est pas des préados qui s’opposent à la norme ». Et de m’expliquer leur vision bien sage d’une radicalité qui « ne gêne pas le centre », mais qui consiste à « s’insérer dans une communauté existante ». C’est cette volonté de vivre autrement sans s’isoler de la cité qui définit, semble-t-il, leur « mode de vie », avec un leitmotiv : « la sobriété ».[access capability= »lire_inedits »] Vu leur mobilier, leur look et la ville où ils se sont installés, on ne peut que reconnaître la cohérence dont ils font preuve en la matière.

« Qui veut du vin ? », lance tout de même Gaultier, que son vœu de sobriété n’empêche pas de proposer un apéro à ses invités. Il précise immédiatement : « C’est un vin bio, je ne sais pas trop ce qu’il vaut, certains trouvent que c’est de la piquette… » C’est vrai, mais pas pire qu’un mauvais vin de table de supermarché. Sinon, il y a du jus de pomme bio fait maison. Après avoir picoré des chips et quelques olives avec nos hôtes, nous faisons le tour du rez-de-chaussée. À la cuisine, ils nous montrent la machine à pain et une autre pour faire ses propres jus de fruits. Le réfrigérateur sert désormais d’étagères de rangement. Marianne nous explique qu’ils sont en phase d’« expérimentation » depuis qu’ils ont « débranché le frigo et le congélo », il y a un mois. Raison invoquée par nos écolos radicaux : ces deux appareils représenteraient pas moins de « 35% de la consommation énergétique d’un foyer », et les déchets de la chaîne du froid « participent à hauteur de 5% à la destruction de la couche d’ozone ». Ah bon ? On croyait que la couche d’ozone allait beaucoup mieux…

Du coup, Gaultier et Marianne se sont bricolé un « frigo du désert » : un dispositif fondé sur le principe de la thermodynamique, constitué de deux pots en terre cuite, de sable et d’eau. Installé sous une petite véranda, il est censé maintenir les aliments au frais grâce à l’évaporation. Mais Marianne n’est qu’à moitié convaincue : « Ça marche bien dans les pays chauds, ici c’est moins sûr… » Les fruits et légumes bios qu’ils y conservent, ils les achètent au supermarché bio du coin, Symbiose. « À la campagne, paradoxalement, il faut prendre la voiture tout le temps, explique Gaultier qui se réjouit de pouvoir se rendre au travail à pied. Nous, on l’utilise une ou deux fois par semaine pour aller chez Symbiose, et c’est tout. » Le reste du ravitaillement de la petite famille est assuré par une AMAP (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne), pour 14 euros le panier hebdomadaire. Parfois, il y a de la viande, mais « nous sommes en transition vers le végétalisme », explique Marianne. En attendant, à notre plus grand soulagement, elle nous sert un bon petit plat de viande mijotée aux herbes aromatiques.

Leur mode de vie fondé sur l’écologie intégrale, ils l’opposent au « mode de vie industriel ». En bon agrégé, Gaultier explique qu’il s’agit de privilégier « la technique comme outil, contre la technique comme système », car « beaucoup de machines ne sont pas adaptées aux besoins du consommateur ». Exemple : « Les frigos pourraient être mutualisés, ils sont seulement nécessaires pour les collectivités, comme les écoles ou les hôpitaux. » Pas faux, sauf si on a un souci avec le soviétisme et si on préfère avoir de la bière au frais, pas trop loin de son canapé les soirs de match à la télé… Mais pour nos écolos intégraux, la consommation culturelle se limite – à l’exception sans doute des livres très sérieux empilés ici et là – à louer des CD et des DVD : « Il y a des médiathèques partout, pourquoi tout le monde aurait-il besoin de s’encombrer de tout ça chez soi ? » À propos de la dépendance aux technologies, Marianne évoque en termes plus terre à terre le problème de l’obsolescence programmée : « On m’a donné un smartphone, mais il était déjà dépassé, donc il ne marchait jamais comme je voulais. De rage, je l’ai cassé sur ma propre tête ! »

Le couple a donc toujours « récupéré » de vieux téléphones portables inutilisés par leurs amis. « Tout ce qu’on a ici vient du site Le Bon Coin, poursuit Gaultier. Et on vit beaucoup sur ce que les gens nous donnent ». On objecte poliment que demander à ses proches tout ce dont on a besoin, c’est tout de même un peu gênant… Il nous détrompe : « Ça se fait spontanément. » Marianne assure même qu’elle n’a rien acheté pour Félix, leur jeune enfant souriant et visiblement bien nourri, si l’on en croit ses joues rebondies. D’ailleurs, lorsqu’il se met à pleurer dans son parc, sa mère se lève pour aller le changer. On se permet de poser la question : « Et pour les couches, alors ? Il paraît que c’est une cochonnerie d’un point de vue écologique… » Marianne s’y attendait : « On utilise des langes, comme les anciens. C’est réutilisable et ça ne coûte qu’un euro. » Fichtre ! Et avec quelle marque de lessive les lavent-ils plus blanc que blanc ? « La lessive, on la fabrique nous-mêmes avec du bicarbonate de soude », nous sèche-t-elle définitivement.

Décidément, l’écologie intégrale a l’air d’être une activité à plein temps. « Si vous voulez, mais c’est un mode de vie désirable, jouissif, assure Marianne. Je préfère passer du temps à faire mon pain ou des conserves que devoir aller faire des courses au supermarché tous les jours. » Vu la déprime qu’on éprouve, personnellement, à faire la queue au Monoprix tous les soirs, elle marque un point. À propos de l’investissement en temps que requiert leur mode de vie, Gaultier ajoute qu’ils ont intégré le SEL (Service d’échange local), un système consistant à échanger une heure de travail contre une heure d’un autre travail : « Cela permet de recréer de la solidarité de quartier, et on se rend compte que les savoir-faire sont là, tout près de nous, à petite échelle. » Lui propose donc une heure de soutien scolaire contre un service de dépannage ou de plomberie, par exemple. Et ils ne vivent pas reclus, loin de là : « L’autre jour on a fait un apéro écolo à la maison : croque-monsieur végétarien aux champignons et au gouda », raconte Marianne, pour nous faire comprendre que nous ne sommes pas non plus chez d’austères mormons.

Au-delà du défi personnel que représente leur choix de vie « radical », nos deux hôtes se donnent-ils pour mission d’évangéliser les foules incrédules ? « Il y a une valeur de témoignage, quand on en parle dans ses cercles proches », affirme Gaultier. Et pour ce qui est de « théoriser tout ça », ils ont participé à la création de Limites, la « revue d’écologie intégrale » publiée par les éditions du Cerf. Mais la priorité ne semble pas être pour eux de forcer quiconque à se convertir à leur cause. « Même pour Félix, on se pose des questions, reconnaît Marianne. Si vraiment c’est trop dur pour lui de voir d’autres enfants porter des fringues de marques, on fera un effort pour qu’il n’en souffre pas. Mais je voudrais apprendre à mon fils qu’il y a des choses plus importantes. » Des choses comme la foi, sans doute, dont Gaultier et Marianne ne nous ont pas plus parlé que de la COP21, si ce n’est en évoquant la paroisse, où ils retrouvent nombre de membres des associations écolos du coin. On repart de chez ces professeurs exigeants avec une question digne du bac de philo : l’écologie est-elle une nouvelle religion, ou la foi conduit-elle naturellement à l’écologie?[/access]

*Photo: DR.

Samir Kantar, mort d’un pourri

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Samir Kantar

Samir Kantar

Samir Kantar est mort. En 1979, à l’âge de 16 ans, ce terroriste libanais du Front de Libération de la Palestine et compagnon de route du Hezbollah, avait abattu un père sur une plage israélienne avant de fracasser la tête de sa fille de quatre ans avec la crosse de son fusil. Arrêté par l’armée israélienne, il avait clamé son innocence comme un voleur de portable en banlieue et avait pris quatre fois la perpétuité plus quarante-sept ans de prison. Mais il n’en avait fait que vingt-huit, pendant lesquels il avait suivi par correspondance les cours de l’université de Tel Aviv en sciences humaines et sociales. Libéré après la guerre du Liban de 2006, avec quelques compagnons de cellule, non pas pour bonne conduite et avec la promesse d’une embauche chez les Indigènes de la république, mais dans un échange contre les cadavres de deux soldats israéliens, il avait été acclamé à son arrivée au Liban et avait poursuivi sa carrière de terroriste jusqu’à sa mort en Syrie, samedi à 20h45.

Selon le Hezbollah, Kantar « a été tué samedi dans le bombardement par des avions de l’ennemi sioniste d’un immeuble résidentiel à Jaramana ». « Cibler Samir Kantar équivaut à cibler la résistance », a dénoncé le Premier ministre syrien Wael Halaqi. L’Iran, le principal allié du régime syrien, a condamné cet « assassinat » et « la violation de la souveraineté nationale et de l’intégrité territoriale d’un pays indépendant ». L’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), en confirmant sa mort, l’a présenté comme le « chef de la résistance syrienne pour la libération du Golan », un groupe créé il y a deux ans par le Hezbollah pour lancer des opérations dans cette région.

Le gouvernement israélien ne revendique pas l’envoi du missile. Nous n’aurons pas cette fois-ci de formule qui laisse rêveur comme « Opération tonnerre »,  « Jambe de bois », « Justice rendue », « Raisins de la colère », « Jour de pénitence », « Pluie d’été », « Changement de direction », « Plomb durci » ou « Pilier de défense ». De quoi les esprits farceurs du Mossad auraient-ils accouché cette fois-ci, « Coucou c’est nous ! » ?

Sa mort devrait faire réfléchir tous ceux qui se mobilisent pour faire libérer tant de Palestiniens abusivement détenus, peut-être pas très confortablement,  mais bien plus en sécurité là où ils sont.

Kantar laisse une veuve et un enfant de quatre ans. Espérons que le gosse n’est pas resté dans les décombres de l’immeuble visé et touché. On a beau être ennemis sionistes, comme dirait le Hezbollah, on n’est pas des sauvages, comme dirait Popeck.

*Photo : AP20737012_000011.