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Migrants: Hidalgo, fossoyeuse de Paris

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Avec Anne Hidalgo, Paris a écopé de la peine capitale. Celle qui condamne une ville à un saccage méthodique, parcelle après parcelle, au nom d’une idéologie hautement radioactive dont le cheval de bataille, la mixité sociale, se plaît à envahir les quartiers chics. Ainsi, le Conseil de Paris vient de valider un projet surréaliste de camp provisoire de migrants (pudiquement appelés « sans-papiers et sans-abri » par la mairie de Paris), dans cinq bâtiments préfabriqués érigés sur le site classé du Bois de Boulogne. « On ira devant les tribunaux, je n’ai pas de leçon à recevoir des thuriféraires des goulags ! », tonne Claude Goasguen, le maire excédé du 16e, dont l’arrondissement est devenu la cible privilégiée d’Anne Hidalgo et de son adjoint communiste au logement, Ian Brossat, qui entendent casser les « ghettos de riches » coûte que coûte. Et en l’occurrence, l’addition risque d’être salée. Depuis une dizaine d’années, les pétitions et recours d’associations de riverains bloquent systématiquement les constructions d’ensembles sociaux. Tel le projet, datant de 2009 et sans cesse repoussé, de 135 logements sur une friche de 4 500 m2 avenue du Maréchal Fayolle, porte Dauphine.

Pour contourner les réticences, la maire de Paris exerce son droit de préemption sur des immeubles vétustes ou des appartements à l’unité, afin de les réhabiliter en HLM, quitte à payer le mètre carré au prix fort. Comme l’a fait remarquer Cécilia Durieu, secrétaire nationale LR, « Pour un logement social proche des Champs-Élysées, on pourrait en livrer dix en région parisienne ». Oui mais. La manœuvre permet à l’édile de bichonner son aile gauche et d’implanter, dans des arrondissements traditionnellement à droite, un nouvel électorat dont le vote lui sera acquis. Récemment, trois immeubles sociaux ont été inaugurés à quelques encablures de la place Vendôme, du Palais-Royal et du faubourg Saint-Honoré : en tout, 51 appartements pour la modique somme de… 16,5 millions d’euros aux frais de la collectivité, soit environ 323 500 euros par logement HLM, alors que la moyenne s’établit généralement autour de 180 000 euros. Pour atteindre son faramineux quota de 30 % de logements sociaux d’ici à 2030, Anne Hidalgo lorgne aussi 100 000 chambres de bonne vides des beaux quartiers de l’ouest parisien, 250 000 m2 de bureaux inoccupés (nichés pour la plupart dans des bâtiments haussmanniens et Art déco du 8e, 9e et 6e), ou encore les possibilités de surélévation d’immeubles existants. Paris défiguré, Paris massacré, Paris dénaturé, c’est pour bientôt.

La démagogie vivre-ensembliste du procédé, consistant à culpabiliser et à montrer du doigt les méchants privilégiés qui ne veulent pas de la proximité des pauvres, passe évidemment sous silence les inextricables problèmes d’insécurité qui se déploient dans les secteurs de la capitale à forte concentration HLM. Même les quelques immeubles sociaux du 16e ne sont pas épargnés : la rue de Boulainvilliers, près de la Maison de la Radio, voit défiler trafics de drogue, bagarres et agressions. « Il est urgent que la Ville de Paris et Paris Habitat prennent les mesures adéquates et expulsent ces voyous, ce que nous demandons depuis de nombreuses années », s’impatiente Claude Goasguen. On comprend le peu d’empressement des riverains à accueillir d’autres HLM, sans parler de la dévaluation mobilière qui peut en résulter pour le parc privé environnant. Malgré les pétitions de ses locataires et les plaintes qui s’amoncellent sur ses bureaux, le plus gros bailleur social de la ville se fige dans l’immobilisme. « On ne peut rien y faire, nous n’avons aucun pouvoir, ce n’est pas nous qui décidons des gens qui sont logés dans les HLM », se justifie un responsable de sa direction territoriale Paris sud-ouest, qui gère les 7e, 14e, 15e, et 16e. Une excuse un peu faiblarde de la part d’un organisme qui donne rarement suite aux réclamations des locataires et qui a refusé pendant des lustres l’installation de vidéosurveillance dans les halls de ses immeubles les plus anxiogènes, en dépit des demandes répétées de certains maires, comme Philippe Goujon dans le 15e. Le versant sud du plus grand arrondissement de la capitale connaît une délinquance exponentielle depuis l’aménagement de nombreux ensembles HLM : la tristement célèbre cité des Périchaux.

À Balard, la cité Modigliani a pris le même chemin tandis que le parc André Citroën est un repaire de dealers, au point que les commerçants, exaspérés par les bastons et les incivilités, ont adressé une pétition cet été à la municipalité. Les parties communes de certains HLM sont dégradées, souillées d’urine et de détritus, et les troubles de voisinages récurrents avec l’arrivée de nouvelles populations en provenance de quartiers « sensibles », imposées par la mairie de Paris. Même constat dans le 14e, du côté des rues de l’Ouest ou des Plantes. Le 14-Juillet, le secteur Pernety a été le théâtre de violentes émeutes urbaines. « La vie est un enfer pour les habitants. Deal, trafic, dégradation. Il faut agir », s’alarmait alors la conseillère d’arrondissement Marie-Claire Carrère-Gée. La même nuit, une vingtaine de voitures ont brûlé dans le 16e, d’autres ont subi le même sort dans le 15e mais aussi le 17e, où l’insécurité s’aggrave vers la porte de Clichy. D’où la frilosité des habitants à voir sortir de terre 400 logements sociaux sur le site de l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul dans le 14e et plusieurs tours regroupant 1700 HLM sur la ZAC Batignolles dans le 17e. Et que dire du camp de Roms qui s’étend de jour en jour non loin de là, rue Belliard dans le 18e, mélange de favela, de dépotoir et de cour des Miracles ? Aurait-on vu un spectacle aussi surréaliste à Paris il y a encore quinze ans ? Prochaine étape : des migrants au bois de Boulogne, et ensuite ? Au jardin du Luxembourg, aux Tuileries, au parc Montsouris ? Et pourquoi pas place de l’Hôtel de Ville.

La démarche d’Anne Hidalgo est toxique et irresponsable. Toxique, parce qu’elle surfe sur une lutte des classes antédiluvienne et la haine du bourge ; parce qu’elle insinue qu’il est légitime que des foyers modestes et aisés bénéficient des mêmes habitations, au nom de l’égalitarisme, faute de pouvoir combattre la précarité et réactiver l’ascenseur social ; parce qu’elle contraint à cohabiter des catégories qui n’en ont, bien souvent, pas envie : les classes défavorisées se retrouveront pénalisées par le coût de la vie exorbitant des quartiers cossus, et mal à l’aise face aux familles bourgeoises qui les peuplent. Les résidents de longue date, qu’ils soient nantis ou fauchés, seront, eux, irrités par la présence de femmes voilées, en abaya, en boubou, de familles nombreuses exubérantes et de bandes de jeunes qui squattent les entrées d’immeubles.

Irresponsable, parce qu’elle va métastaser des situations d’anomie, de criminalité, d’incompatibilités culturelles, qui gangrènent déjà les banlieues. Rares sont les partisans de cette mixité qui savent ce qu’est la vie en HLM ; ils n’y connaissent généralement rien et se contentent d’ânonner qu’il est anormal d’y loger des ménages dont les revenus dépassent parfois le plafond légal. Peut-être. Mais ceux-ci se voient infliger un réajustement corsé, le SLS (supplément de loyer de solidarité), qui compense aussi les loyers au ras du plancher ou impayés d’autres locataires. Enfin, les immeubles HLM sont pour beaucoup des constructions bas de gamme, mal entretenues, voire en proie à des actes de vandalisme. On n’ose imaginer l’état de décrépitude d’un Paris truffé de 30 % de HLM au siècle prochain.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00733395_000057.

Pariser gagne la partie

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grand jeu pariser poupaud

La réalisation d’un premier long métrage est bien souvent le fruit d’une lente maturation chez le cinéaste qui doit attendre de se sentir prêt pour se lancer dans cette aventure décisive pour le lancement de sa carrière. C’est le cas de Nicolas Pariser qui a pris le temps d’affiner ses idées de scénario et de travailler sa mise en scène. Mais dès son premier court métrage en 2008, Le jour où Ségolène a gagné jusqu’à son moyen métrage La République pour lequel il obtient le prix Jean Vigo en 2010 en passant par Agit Pop, petite comédie burlesque sur la fin d’un journal culturel, sélectionné à la Semaine de la critique 2013, Pariser avait annoncé la couleur: ce qui l’intéresse ce sont les arcanes du pouvoir, les intrigues qui s’entremêlent et les alliances qui se renversent, bref le pouvoir considéré comme une partie d’échec. Il n’est donc pas surprenant que pour son premier long métrage, Pariser choisisse comme genre cinématographique le thriller politique.

Filmé dans une lumière hivernale, ce filme raconte, à travers une mise en scène soignée, un jeu d’acteurs remarquables et des dialogues travaillés, l’histoire d’une manipulation politique qui échoue.

Pierre Blum, sous les traits de l’excellent Melvil Poupaud, est un écrivain qui a connu un certain succès au début des années 2000 avec un premier roman salué unanimement par la critique. Depuis, il vivote se contentant de ses maigres droits d’auteur et n’écrit plus. Un soir, il rencontre sur la terrasse d’un casino Joseph Paskin, joué par un André Dussollier très en forme. Paskin fait partie des RG et engage Pierre comme nègre pour écrire un manifeste d’insurrection anarchiste destiné à déstabiliser le pouvoir en place. Pierre accepte la commande, écrit le livre et la situation dérape. Loin de tirer les ficelles, Paskin est pris à son propre jeu. Il est aussi mauvais joueur au casino que mauvais stratège en politique.

Quant à Pierre, embarqué dans cette histoire dans laquelle il tente de comprendre les tenants et les aboutissants, il se réfugie à la campagne dans une ferme tenue par des écolos altermondialistes, où il tombe sous le charme troublant de Laura, interprétée par Clémence Poésy, actrice au talent manifeste qu’on ne voit hélas pas assez sur les écrans. Ainsi, jeu d’amour et jeu politique s’emmêlent sur ce grand terrain de jeu qui est celui des idées. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le titre du film fait écho à Guy Debord.

Si Le grand jeu entre en résonance avec l’affaire de Tarnac, celle-ci n’est pas l’objet central du film mais plutôt sa toile de fond sur laquelle Nicolas Pariser esquisse les traits d’une génération qui, comme le résume Pierre avec une lucidité désarmante, n’a pas réussi à « imprimer l’époque ».

Triste constat que le réalisateur parvient à faire ressentir au spectateur en filmant du point de vue de Pierre qui n’a pas de prise sur ce qui se passe autour de lui, qui effleure la réalité, subissant une situation qui lui échappe. Pierre est ce héros romantique désenchanté qui se délecte de la haine de soi et cultive sa marginalité dans l’ombre de l’anonymat. Comme l’Octave d’Alfred de Musset, il est atteint par le « mal du siècle ». Sur son visage fermé se reflète le deuil de ses illusions passées d’utopie anarchiste. Et c’est à travers son regard désabusé que le portrait de sa génération se dévoile.

À l’opposé du rythme frénétique du thriller politique de base où chaque péripétie en appelle une autre, Nicolas Pariser signe donc un film imprégné d’une inquiétante sérénité, celle qui naît sur les ruines d’un monde. « Filmer follement la folie ou le chaos de manière chaotique me semble être depuis des décennies le comble de l’académisme. » explique le réalisateur pour qui la beauté, loin d’être « convulsive », comme dirait Breton, serait étrangement calme. Et c’est par ce délicieux retournement ironique que la lenteur devient finalement subversive frappant d’inconsistance l’immédiateté connectée de notre époque où la norme est la réactivité. À plusieurs égards, cette façon lente de filmer, appuyée par de plans larges rappelle le style de Jean-Pierre Melville, mais contrairement au réalisateur du « Samouraï », l’épaisseur du film ne vient pas du silence plombant si caractéristique des polars melvilliens mais des mots prononcés par les personnages. Des mots théoriques qui manipulent avec l’idéologie révolutionnaire, des mots politiques qui dissimulent dans le discours de Paskin et des mots poétiques qui dévoilent chez Pierre. Nicolas Pariser laisse à ses personnages le loisir de s’exprimer et de révéler leur vision du monde et c’est peut-être là la grande réussite de son film.

En salles depuis 16 décembre

Péguy, Muray: les antimodernes sont d’actualité

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peguy muray alexandre vitry

Agrégé de lettres modernes, Alexandre de Vitry est attaché temporaire de recherche au Collège de France. Il vient de publier Conspirations d’un solitaire. L’individualisme civique de Charles Péguy (Les Belles lettres, 2015). On lui doit également L’invention de Philippe Muray (Carnets Nord, 2011).

Daoud Boughezala : Vous avez réalisé votre thèse sur Péguy sous la direction d’Antoine Compagnon, qui a une définition bien précise des « antimodernes ». Rangez-vous l’auteur de L’Argent dans cette catégorie de penseurs ?

Alexandre de Vitry : Pour Compagnon, l’antimoderne, c’est un « moderne déniaisé du moderne » qui n’est pas dupe et retourne la modernité contre elle-même. Cette catégorie s’applique particulièrement bien à Péguy parce qu’il part de la modernité pour la retourner comme un gant, pour en faire la critique et la mettre à nu. Malgré une apparence décalée, antimoderne ou réactionnaire, Péguy a quelque chose d’extrêmement moderne, notamment à travers son engagement aux côtés des forces politiques les plus avant-gardistes de son époque (le socialisme, l’anarchisme, le dreyfusisme), mais aussi dans son rapport à la langue et au style.

Aujourd’hui, de la gauche républicaine à la droite catholique, tout le monde s’en réclame peu ou prou. Lui-même ironisait sur « le » ou les « partis Péguy ». Comment expliquez-vous une postérité aussi hétéroclite ?

De son vivant, mais surtout après sa mort, il a été lu et approprié par différentes gauches (pas toujours « républicaines » !) et différentes droites. Péguy a toujours été une figure tutélaire de la revue personnaliste Esprit, tandis que le trotskiste Daniel Bensaïd fut aussi un de ses lecteurs assidus. Dans les années 1940, il a servi aux pétainistes comme aux résistants. Plus récemment, François Bayrou ne manque jamais une occasion de rappeler qu’il lit Péguy presque tous les jours, et une polémique très vive est née dans le Landerneau péguyste sitôt que le Front national est allé déposer une gerbe sur sa tombe.

Cette diversité crée un effet de confusion, mais ces contradictions sont inhérentes à la figure de Péguy. En 1910, il reçoit des éloges vibrants de Barrès pour Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, et le même Barrès signe sa nécrologie quand il meurt au combat, alors que c’était son adversaire frontal dix ans auparavant, pendant l’affaire Dreyfus, époque durant laquelle Péguy n’hésitait pas à l’insulter copieusement. Inversement, Péguy fut un des plus fervents disciples de Jean Jaurès… avant d’appeler à son meurtre en 1913, un an à peine avant son assassinat. On peut difficilement faire plus grand écart ![access capability= »lire_inedits »]

Ah bon, Péguy a appelé à tuer Jaurès ? Dites-nous en plus…

En 1913, Jaurès apparaît comme le chef de file du pacifisme parlementaire et s’oppose notamment à l’allongement de la durée du service militaire, ce qui ulcère Péguy. Pour celui-ci, défendre la liberté et l’héritage républicain, c’est désormais accepter de se considérer en temps de guerre, comme durant la Révolution française, et c’est ce qui justifie la violence de ses propos : « la politique de la Convention Nationale c’est Jaurès dans une charrette et un roulement de tambour pour couvrir cette grande voix ».

Peut-on identifier un point de bascule où le Péguy intellectuel socialiste, « de gauche » se mue en nationaliste, « de droite » ?

La question reste très délicate, et l’objet encore de bien des discussions, mais on peut dégager quelques grandes lignes. Péguy avait très vite été marginalisé à l’intérieur de la gauche militante de son temps (dès la fondation des Cahiers de la quinzaine, à vrai dire), et il occupait une position tout à fait singulière, même comme socialiste, mais c’est en 1905 qu’il a vraiment basculé, après le discours de Guillaume II à Tanger, qui lui impose comme une évidence l’imminence d’une guerre avec l’Allemagne. Il se réveille au patriotisme et la guerre à venir devient sa préoccupation principale, ce qui modifie en profondeur sa vision de la cité et sa conception de l’engagement, et le rapproche en effet, mais avec bien des nuances, des idées nationalistes de son époque – mais le patriotisme de Péguy ressemble plus au « nationalisme juif » anarchisant de son ami Bernard Lazare qu’au « nationalisme intégral » de Maurras. Par ailleurs, à peu près à la même période, mais plus progressivement, il retrouve la foi chrétienne de son enfance. Il rechigne à se dire « converti » et parle plutôt d’un « approfondissement », mais sa vie a bien été bouleversée : toute sa vision du monde et son écriture s’appuieront désormais sur une méditation théologique assez sidérante, qui préfigure souvent les réflexions de Vatican II et indique bien la singularité de Péguy par rapport aux milieux catholiques et conservateurs de son temps.

Entre le premier Péguy socialiste et républicain proche de Jaurès et le nationaliste chrétien de Notre patrie mort la fleur au fusil en 1914, y a-t-il tout de même quelques constantes?

Ce que j’ai essayé de mettre en lumière, c’est la cohabitation constante entre deux aspirations contraires. D’une part, ce que j’appelle, en utilisant le vocabulaire péguyste, le « civisme », sous ses diverses formes (socialisme, patriotisme, « communion » chrétienne). D’autre part, une tendance « individualiste » : à la fois un « personnalisme » au sens de Charles Renouvier, qui consiste à mettre la personne humaine au centre de l’entreprise philosophique et politique, et une forme d’individualisme nietzschéen anarchisant, plus psychologique que politique. Ce côté un peu aristocratique a tendance à virer au culte du « petit groupe parfait », d’hommes presque à part du monde, qui souhaitent faire rejaillir sur la société tout ce qu’ils sont en train de fomenter dans leur coin. C’est l’esprit qui préside à la naissance de ses Cahiers de la quinzaine, en 1900.

La diversité des contributions au sein des Cahiers relève-t-elle du « fatras anarchique », une expression que vous employez – et qui pourrait également qualifier le chaudron de sorcière qu’est Causeur ?

Il y a une diversité en même temps qu’une certaine homogénéité à l’intérieur des Cahiers de la quinzaine : on y trouve des républicains, des socialistes, certains à tendance anarchiste. C’est une revue fondée dans la continuité de l’affaire Dreyfus, en réaction à une motion du congrès socialiste de 1899 qui appelait à limiter la liberté d’expression dans la presse socialiste afin de ne pas nuire à l’unité du parti en gestation.

Péguy voit dans les Cahiers une cité idéale : une « amitié » au sens de Michelet, c’est-à-dire une pratique de sociabilité qui soit un premier pas vers un civisme plus large. C’est en partie vrai, mais il y a aussi le revers de la médaille qui est une sorte de violence inhérente à ce pluralisme. Voilà une dérive assez typique des expériences anarchistes de l’époque, lorsque des petits groupes de libertaires essaient de créer une communauté parfaite. En général, ces tentatives avortent dès qu’un chef autoritaire émerge. Ainsi Péguy se veut-il en retrait de sa revue, laissant toute liberté et latitude à chacun, mais c’est un despote par bien des aspects. Il se brouille par exemple avec Daniel Halévy – dont il fut très proche – en raison de leurs évolutions divergentes, mais aussi avec Georges Sorel, Jacques Maritain, et même Romain Rolland…

Les Cahiers de la quinzaine incarnent donc à la fois l’embryon de la « cité idéale » et la preuve de l’impossibilité de ces cités dans le monde concret. Je ne sais pas si l’on peut en dire autant de Causeur !

Passons à la figure tutélaire de Causeur, qui est aussi votre premier objet d’étude : Muray. Dans L’invention de Philippe Muray (Carnets Nord, 2011), vous nous mettez en garde contre toute récupération extra-littéraire de Muray, que vous qualifiez d’« écrivain exclusif ». Pourquoi faudrait-il se priver de son fabuleux pouvoir de nuisance philosophique et sociologique ?

Ce qui m’agaçait à l’époque où j’ai écrit ce livre, c’est qu’on avait tendance à réduire Muray à une série de petites formules signes d’une pensée dite « néoréac » dont on commençait à apercevoir les contours. Muray, c’était un peu le réservoir de formules du groupe qui fait souvent la couverture de L’Obs : Eric Zemmour, Élisabeth Lévy, etc. Or, d’un point de vue littéraire, je trouve bien plus intéressant d’essayer de comprendre le projet propre de Muray : un dessein bien plus intransigeant développé en vue d’une esthétique. Zemmour a bien le droit de citer Muray, mais il ne cherche pas le Beau ! C’est cette différence de nature entre l’écrivain et certains de ses lecteurs que je voulais souligner.

Une chose est sûre : l’œuvre de Muray échappe à toute annexion idéologique. Son extériorité radicale par rapport à la société fait qu’il ne veut pas changer le monde, ou renverser le désastre, mais plutôt le versifier. Ce rejet radical de l’idéologie en fait-il un homme de droite ?

Muray a choisi de se mettre dans une position où il ne sera pas applicable. C’est pourquoi il est difficile de simplement le juger comme un homme de droite. Il y a certes quelque chose qui l’apparente à une certaine droite, et en même temps, ce qu’il critique dans la gauche est tout à fait critiquable dans toute forme de droite constituée. Car, même si cela peut paraître un paradoxe, toute droite a une composante progressiste ! Même les contre-révolutionnaires comme Maurras ont l’idée d’une société meilleure qu’il faut faire advenir, fût-ce par un retour en arrière. La bête noire de Muray, c’est précisément toute forme de projet politique ou social qu’on essaierait de substituer au monde tel qu’il est. Là est la radicalité de son postulat d’observation.

Au fond, Muray développe l’idée que la droite est ontologiquement plus faible que la gauche. La droite n’est en effet que le duplicata plus ou moins réussi de la gauche, dans la mesure où la gauche est le propre de la politique moderne.

Dans son essai majeur Le xixe siècle à travers les âges (1984), Muray a consacré de nombreuses pages à la genèse de la gauche moderne. Qu’est-ce donc que « l’occulto-socialisme », qu’il démonte méthodiquement ?

Ce que Muray appelle l’« occulto-socialisme », c’est une solidarité ontologique entre deux tendances qui traversent le xixe siècle : d’une part le mouvement démocratique, progressiste et humanitaire à travers des figures littéraires telles que Victor Hugo ; d’autre part, l’espèce d’agitation néoreligieuse consécutive au vacillement de l’Église. Cette agitation, que Muray décide d’appeler « occultisme », va bien au-delà des petites pratiques telles que la nécromancie et les tables tournantes. Il s’agit de toutes les formes de panthéisme et de lectures religieuses du monde, antichrétiennes, néochrétiennes ou néopaïennes – conscientes ou non –, tantôt explicitement articulées à un projet politique, tantôt de manière latente. Muray observe comment deux individus a priori complètement différents, l’un incarnant l’« Oc », l’autre le « Soc », se retrouvent, ou alors comment, chez un même individu ces deux éléments s’articulent, en se succédant ou en se mélangeant.

Hugo développe par exemple sa tendance humanitaire à partir du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte en même temps qu’il découvre les tables tournantes, à la mort de sa fille Léopoldine. Cette solidarité-là forme, selon Muray, l’inconscient religieux du projet politique moderne.

Malgré l’importance de cet essai majeur, pourquoi avez-vous tendance à relativiser la centralité du xixe siècle à travers les âges dans l’œuvre de Muray ?

Plus que le sommet de son œuvre, Le xixe siècle est une vaste introduction à ce qui sera la « maturité » de Muray, dans ses vingt dernières années. D’ailleurs, quand il reparlait de ce livre quelques années après, Muray disait qu’il n’était pas sans pertinence mais que ces analyses-là ne permettaient plus de comprendre ce qui se passait à l’heure d’Homo festivus. Plus tard, il a eu cette formule bouffonne : « La question n’est plus : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », mais : « Qu’est-ce que c’est que ce merdier ? » » Cela dit bien la position qu’a choisie Muray : puisque les bras lui en tombent, il choisit d’en rire !

Une note de bas de page de votre livre sur Muray m’a paru essentielle. Citant Alain Besançon, vous expliquez qu’une chose ne peut être crue et sue en même temps et sous le même rapport. Ainsi, Lénine croit qu’il sait, mais ne sait pas qu’il croit, alors que le doute serait consubstantiel à la foi chrétienne. L’adhésion au christianisme est-elle un remède imparable à la pensée binaire, voire totalitaire ?

Dans Les Origines intellectuelles du léninisme (1977), Besançon se sert de cet adage scolastique médiéval pour penser l’idéologie, en particulier le marxisme-léninisme, comme une réactivation des structures de la gnose antique. Ce qui est inhérent au christianisme bien compris, ce n’est pas seulement le domaine du doute, mais le domaine où cette distinction existe. Dans la religion chrétienne bien entendue, on ne peut croire et savoir une même chose. Un même objet ne peut pas être visé en même temps par ces deux opérations de l’esprit. C’est ainsi que la religion s’oppose à la gnose.

Cela dit, je ne sais pas si le christianisme constitue LE remède à cette tentation gnostique, parce qu’un rationalisme athée l’est tout autant.

D’ailleurs, moins spectaculaire, violent et institutionnel que le totalitarisme, j’observe aujourd’hui une nouvelle confusion des ordres entre la croyance et le savoir tant chez des libres penseurs que du côté de certains chrétiens engagés dans la cité.

C’est-à-dire ?

Ayant du mal à distinguer leur regard sur la société de leur vie spirituelle, beaucoup cèdent à la tentation du communautarisme chrétien. Je me sens d’autant plus concerné qu’en tant que chrétien attaché à la séparation des deux cités, je ne comprends pas une telle idéologisation du christianisme, parfois opérée au nom de Péguy, d’ailleurs. À mon avis, Péguy est plutôt un remède à cette dérive, parce qu’il rappelle que le Christ est venu sauver le monde, et non pas le condamner (même politiquement).

Pour rester dans le domaine spirituel, en écho à l’actualité la plus tragique, qu’a voulu dire Muray en écrivant dans Chers djihadistes : « nous vaincrons […] parce que nous sommes les plus morts » ?

Il voulait dire que rien n’arrêterait Homo festivus, que la fin de l’Histoire l’emporterait toujours sur l’Histoire… Bizarrement, je trouve que Daech a aussi un petit côté Homo festivus, avec ses vidéos hollywoodiennes et son idéologie rudimentaire. Mais il est un peu difficile de se servir de Muray pour comprendre ce qui nous arrive depuis le 13 novembre, car on n’a pas très envie de se livrer à la satire du monde hyperfestif quand ce monde a précisément été la cible d’une attaque aussi stupéfiante et meurtrière…

Lorsqu’il est touché par la barbarie, Homo festivus n’est-il pas notre ami, voire notre frère ?

Si je ne suis pas un grand supporter de la Nuit blanche ou de la Fête de la musique, loin de là, j’aime beaucoup le Bataclan et les terrasses de café, et je me sens, comme tout le monde, la cible directe de ces attaques. Muray avait cette phrase après le 11 septembre 2001 ; j’ignore comment il réagirait exactement aujourd’hui.

Pour le coup, je pense plutôt à Péguy, qui non seulement a tant écrit sur le « temps de guerre », sur la nécessité de se rendre sensible à l’événement qui surgit, mais qui a aussi beaucoup insisté sur la façon dont tout idéal devait d’abord être vécu individuellement, incarné, appliqué. À un moment où la France est ainsi visée et détestée, il faut donc plus que jamais être français et fier de l’être : pas dans les discours (et surtout pas dans les discours partisans), mais dans les actes, dans une manière d’être ; dans ce que Péguy aurait pu nommer, sans y introduire trop de morale, une certaine « vertu ».[/access]

L'invention de Philippe Muray

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*Photo: Hannah.

De la censure

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C’est reparti, tout le monde s’insurge contre la censure de La Vie d’Adèle… mais il faudrait savoir de quoi l’on parle. Il y a la censure officielle, celle qui vient de s’exercer à l’encontre du film de Kechiche. Censure qui passe par une demande légale et une décision de justice. Censure contestable effectivement, et d’autant plus contestée, si j’ai bien compris, que la demande émane d’un groupe catholique traditionaliste, c’est-à-dire du Diable en personne.

Et puis il y a l’Autre censure, celle dont on ne parle jamais, qu’on ne voit pas parce que son cheminement complexe, mélange d’intérêts financiers et de militantisme reste hors de portée.

Et surtout, parce que notre conformisme nous empêche de nous poser la question.

Imagine t-on par exemple voir en France un film positif ou même tout simplement neutre, sur le parcours d’un(e) jeune militant FN ? Avec les difficultés que ses convictions lui posent dans la vie quotidienne, avec sa famille, ses amis, ses camarades de lycée, de fac, de travail ?  La discrimination dont subitement il est l’objet après son « coming out ». La réponse est non.

A la place, on a un film, tout à fait regardable certes, mais militant, à savoir « un Français » qui est une caricature où le mot FN n’est pas prononcé mais où tout le monde aura compris de quoi il s’agit.

Un film évoquant de manière positive une famille catholique traditionnaliste ? Que nenni. Ou alors dans la dérision, la dénonciation haineuse.

Un film évoquant les doutes et les remords d’un médecin obligé par la loi de pratiquer des avortements qui le révulsent philosophiquement ?  Inenvisageable… il ne peut être qu’un monstrueux salopard.

Bien qu’ayant fait des recherches et consulté une liste de films sur la guerre d’Algérie, je n’ai personnellement jamais vu, ni eu connaissance de l’existence d’un film positif sur les « soldats perdus » de l’Algérie Française, ni sur un membre civil de l’OAS et ses motivations. Rien.

Rien qui évoque de façon positive les raisons pour lesquelles d’anciens résistants ont cru devoir passer dans une seconde résistance en s’insurgeant contre le pouvoir gaulliste.

Par contre les films valorisant la partie adverse (le FLN) sont légion, balayant sous le tapis les enfants égorgés, les familles de Harkis torturées et autres horreurs que la bienséance et l’argent Algérien empêchent sans doute d’aborder. Les sujets tabous sont nombreux.

Par contre, le cinéma a abordé de manière positive tous les grands sujets militants de notre époque, militants de gauche cela va de soi  (et de droite complexée).

La censure s’exerce donc de façon détournée, elle passe par l’argent, les opinions des producteurs, et par les opinions dominantes du moment.

Ce n’est pas la réalisatrice Cheyenne Carron qui dira le contraire. Pour son film L’Apôtre, le CNC n’a pas daigné lui donner un centime en raison du thème évoqué : un jeune musulman se convertissant au catholicisme, motivé par l’attitude du prêtre du village. Ce dernier, malgré sa douleur, tendant la main a la famille musulmane de l’assassin de sa sœur. La réalisatrice a réussi à trouver des financements privés mais pas de chance, elle a vu son film déprogrammé en raison des risques d’attentat en ce début 2015, et ce à la demande de la DGSI.

Faites peur, c’est comme ça que vous gagnerez !

Alors ? Alors, je précise pour ceux qui pratiquent l’interprétation mal intentionnée de manière obsessionnelle que je ne décris pas ici mon dépit de ne pas voir mes héros valorisés.

C’est un simple constat : le monde du cinéma lui même exerce une censure, qu’on ne s’étonne donc pas que les thèmes qu’il aborde de manière militante soient contestés de temps à autre, de manière légale par ceux qui n’ont ni le pouvoir de l’argent, ni celui des idées dominantes, ni celui des relations dans ce milieu endogamique.

Quant à la télévision, on pourrait parler longuement des innombrables et souvent très médiocres téléfilms qui n’ont de toute évidence pour objet que de servir de support aux grandes idées du moment : métissage, homosexualité, réinterprétation de l’Histoire à des fins politiques et j’en passe.

Le fleuron du genre étant le feuilleton de la 3 « plus belle la vie » dont les créateurs, ont voulu faire rentrer subrepticement dans le crane de la jeunesse toutes les idées dont elle sommée de maitriser la dialectique à la perfection.

Pari moyennement réussi si j’en crois les sondages sur l’âge moyen de l’électeur FN.

*Image : wikicommons.

Le retour des morts-vivants

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zombie morts vivants

Un spectre hante notre imaginaire, c’est le zombie. Sauf que le problème, c’est que le zombie n’est pas un spectre, mais un mort-vivant. Autant dire un oxymore, c’est-à-dire toujours un peu une perte de repères. Dans son indispensable Petite philosophie du zombie aux PUF, Maxime Coulombe fait d’ailleurs la différence entre fantôme et zombie. Le fantôme appartient à l’époque moderne, celle de la littérature fantastique et romantique, il assure « une relative étanchéité » entre la vie et la mort. Tandis que le zombie, lui, est la créature d’une mythologie postmoderne ; il est aussi un revenant mais il ne reste pas à sa place et il envahit le monde des vivants. Il est le symptôme de notre temps où, pour des raisons de progrès technologiques illimités, la frontière entre le virtuel et le réel, l’homme et la femme, l’humain et le transhumain, la vie et la mort, a tendance à s’estomper. « Le zombie, conclut Coulombe, ne vient pas pour retisser le lien entre les vivants et les morts. Plus brutalement, il déplace la représentation d’une mort qui, privée de cadre, revient pour manger les vivants. »

Cet effacement des « cadres » explique pourquoi, et sous des formes très différentes, le zombie est partout en nos années 2010. Dans Zombies. Sociologie des morts-vivants (XYZ), Vincent Paris remarque ainsi qu’entre les années 1960 et 2008, le nombre de films mettant en scène des zombies est passé de quelques dizaines à près de quatre cents, dont le quart pour la seule période 2000-2008 et une vingtaine pour la seule année 2012. Mais cette présence n’est pas seulement cinématographique ou télévisuelle : la bande dessinée et les jeux vidéo ne sont pas épargnés et il existe maintenant plus de 400 applications iPhone et iPad sur le sujet.[access capability= »lire_inedits »]

On a même pu croire que le zombie était devenu réalité lors d’une série de faits divers particulièrement horrifiques qui se sont produits aux États-Unis en 2012 : à Miami, un homme a dévoré le visage d’un SDF en pleine rue, quelques jours plus tard à Baltimore un autre a mangé le cerveau et le cœur d’un ami puis, à nouveau à Miami, un clochard, moins chanceux, a commencé à manger un policier qui l’a abattu. Dans les trois cas, une nouvelle drogue a été mise en cause, rebaptisée aussitôt « drogue du zombie ». Elle a depuis, ici et là, continué à sévir sporadiquement et, ce qui frappe à chaque fois, outre la pulsion cannibale des agresseurs, ce sont la démarche saccadée et l’absence totale de langage articulé. Comme si, selon le mot d’Oscar Wilde, la nature imitait l’art ou, si vous préférez, comme si le fait divers rejoignait le film gore. On pourrait aussi évoquer ce phénomène des « marches zombies » où des jeunes se réunissent costumés, pour reproduire des scènes de films, un peu partout dans le monde. La bonne ville de Lille a cru bon d’interdire cette manifestation en 2014 sous prétexte de la mauvaise image qu’elle aurait pu renvoyer. Mais une mauvaise image de quoi ? De la ville ou d’une jeunesse qui mime de manière hyperbolique ses conditions de vie réelles ? Le zombie, autre signe incontestable de son succès, est même devenu une métaphore pour les universitaires. Souvenons-nous, récemment, d’Emmanuel Todd qui, dans Qui est Charlie, a catégorisé le « catholique zombie » dans la typologie des manifestants du 11 janvier. On peut discuter de la pertinence du concept mais pas de sa cohérence sémantique puisque le catholique zombie est défini dans le livre comme un catholique déchristianisé chez qui, malgré tout, auraient persisté des réflexes chrétiens comme, chez le zombie, persistent des réflexes humains.

Dans les années 1980 et 1990, on avait plutôt assisté, il est vrai, à un retour du vampire avec le Dracula de Coppola (1992) comme sommet cinématographique mais aussi avec le succès planétaire et générationnel de séries comme Buffy contre les vampires (1997) ou encore les best-sellers d’Anne Rice regroupés dans ses Chroniques des vampires qui paraissent en France dans les années 1990. On voit bien la résonance historique du vampire, à ce moment-là, avec les années sida et la crainte de l’adolescence découvrant la sexualité et ses métamorphoses dans un contexte mortifère.

Le fait que le vampire, s’il n’a pas disparu des écrans radars, ait cédé la première place au zombie, en dit tout autant sur notre présent immédiat. L’impression d’être en plein « devenir-zombie » nous envahit de plus en plus fréquemment à travers des aliénations successives que Debord décrivait dans In girum imus nocte et consumimur igni, traçant sans le savoir un portrait des plus précis de l’homme en voie de zombification : « Ils meurent par série sur les routes, à chaque épidémie de grippe, à chaque vague de chaleur, à chaque erreur de ceux qui falsifient leurs aliments, à chaque innovation technique profitable aux multiples entrepreneurs d’un décor dont ils essuient les plâtres. Leurs éprouvantes conditions d’existence entraînent leur dégénérescence physique, intellectuelle, mentale. » Et il est vrai qu’aujourd’hui, celui qui se promène dans une grande ville, empruntant les transports en commun et qui croise des jeunes filles mangeant debout des kebabs avec de la sauce blanche leur coulant sur le visage ou des cadres en cravate recevant directement de la musique dans leur cortex grâce à des écouteurs et oscillant mécaniquement la tête, celui-là peut avoir l’impression que nous n’en sommes plus très loin. Sans compter, si l’on veut aller dans le gore, ces SDF entassés à proximité des gares, qui semblent être simplement réduits à quelques gestes machinaux entre deux éructations.

Votre serviteur manquerait-il d’humanité dans ce tableau ? Mais pas du tout, au contraire ! La preuve, il ferait un très éphémère survivant en cas d’apocalypse zombie. Dans les films et les romans, ce qui crée la victoire des zombies, c’est la pitié. On refuse d’admettre, sauf quelques héros aux nerfs en béton armé, que le zombie a perdu son humanité. On veut aller vers lui, l’aider et… on se fait bouffer. Ou alors on refuse de tirer sur la femme de sa vie (toujours viser la tête, c’est une règle de base pour se débarrasser d’un zombie) parce qu’elle est encore l’image, même atrocement déformée, de l’être aimé. Ce scénario de la pitié dangereuse est parfaitement décrit dans Zombies (1978) de George Romero, le maître en la matière, qui montre dans les premières minutes du film comment c’est le respect dû aux morts, le refus d’admettre qu’il ne s’agit plus d’êtres humains malgré les apparences, qui précipitent le chaos final.

Le zombie est par ailleurs souvent le fruit d’un virus émergent ou d’une bêtise technologique quelconque. À ce titre, il est le nouveau visage de la fin du monde, la preuve rabelaisienne renouvelée que science sans conscience n’est que ruine de l’âme. On pensera ainsi à 28 jours plus tard (2002) de Danny Boyle, où l’épidémie de zombies est déclenchée par un commando écoterroriste qui libère des singes infectés d’un labo militaire travaillant sur des armes bactériologiques. Le zombie devient donc, aussi, une figure éminemment politique et ce depuis Romero, toujours lui, qui recrée le genre en 68 avec La Nuit des morts-vivants, allégorie transparente de la ségrégation raciale. Dans un des grands succès du roman zombie de ces dernières années, World War Z – qui a hélas donné une adaptation pitoyable au cinéma –, Max Brooks se livre par exemple à une vraie lecture géopolitique d’une troisième guerre mondiale contre les morts-vivants. Et l’on sourira en pensant que les trois seuls pays qui s’en tirent sont Israël, qui verrouille ses frontières une fois reçu le renfort des réfugiés palestiniens (comme quoi, quand ça va vraiment mal on oublie tout et on recommence), Cuba dont l’insularité marxiste permet une résistance magnifiquement organisée et l’Afrique du Sud dont le gouvernement réactive un vieux plan datant de l’apartheid.

Cette vision de la fin du monde est également au cœur du roman de Colson Whitehead, Zone 1. On observera qu’il est sorti dans la prestigieuse collection de littérature étrangère « Du monde entier » de Gallimard et non dans une maison de SF, ce qui est la preuve d’une légitimité littéraire toute récente. Le narrateur fait partie d’une équipe de nettoyage de la seule zone libérée de New York. C’est un jeune homme qui se vit comme médiocre et qui explique, en toute lucidité, que sa médiocrité a été la condition même de sa survie. Loin du super-héros survivaliste, Mark Spitz – comme le nageur – affronte les zombies tout en se plongeant dans de grands moments de mélancolie introspective.

C’est que le zombie, la contemplation du zombie, pousse assez vite à la métaphysique et la dernière parution en date sur ce sujet, Zombie nostalgie de Oystein Stene, aux éditions Actes Sud, prouve si besoin était, à quel point un motif propre à la littérature populaire peut devenir, comme pour Zone 1, un grand roman qui rappellera, en l’occurrence, L’Invention de Morel par Bioy Casarès, voire le Kafka du Château. Grande nouveauté, dans Zombie nostalgie, c’est le narrateur qui est un zombie ou plus exactement une créature qui, comme plusieurs milliers d’autres, est apparue tout d’un coup sur l’île très septentrionale et très secrète de Labofnia. Le phénomène dure depuis des siècles et il est désormais sous contrôle des services secrets du monde entier. Le narrateur, comme tous les autres arrivants, doit apprendre à marcher, parler, vivre avec sa peau grisâtre, s’adapter à la vie très organisée de Labofnia, découvrir émotions et sentiments tout en acceptant d’ignorer ses origines : « J’aurais pu dire que j’éprouvais une forme de nostalgie. En même temps, ce n’était pas ça car je ne ressentais aucun manque et je ne sais pas de quoi j’aurais pu avoir le regret. J’ignorais même ce qu’était la nostalgie. Je comprenais ce que le mot voulait dire, je pouvais mettre le concept en rapport avec d’autres concepts. Mais cela me laissait indifférent. Comme si le terme ne renvoyait à rien. Il aurait été plus juste de dire que j’avais la nostalgie d’une nostalgie. »

Zombie, ô zombie, créature du présent perpétuel, notre semblable, notre frère et, qui sait, notre avenir, nous te saluons…[/access]

Zombie nostalgie de Oystein Stene (Actes Sud, 2015)

Zone 1 de Colson Whitehead (Gallimard, 2014)

World War Z de Max Brooks (Livre de Poche, 2010)

On pourra également consulter :

Zombies. Sociologie des morts-vivants de Vincent Paris (XYZ, 2013)

Petite philosophie du zombie de Maxime Coulombe (PUF, 2012)

Zombie Nostalgie

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Halsman ou la jumpology

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Philippe Halsman jumpology

Si Philippe Halsman était encore de ce monde, peut-être que les entreprises lui auraient demandé de tirer le portrait de leurs salariés « burn outés », que notre ministre de la Santé aurait remplacé « les cellules psychologiques » par des « séances jumpologiques », qu’au lieu de préconiser quelques minutes de sieste par jour, les médecins auraient recommandé de faire des séries de sauts groupés ou individuels, qu’on aurait vu s’organiser dans les rues non plus des « flash mobs », mais des « jump mobs », qu’une « Journée mondiale du saut le plus parfait » aurait été instaurée, que les fous de la roulette seraient devenus des dingos du trampoline et auraient déserté les trottoirs pour aller sauter sur les toits. Mais le photographe américain est mort en 1979. Et il n’aurait sans doute pas vraiment apprécié cette institutionnalisation de son art, lui qui voyait les règles comme l’antithèse de la création.

« Etonnez-moi ! » cette apostrophe enthousiasmante est le titre qu’a judicieusement choisi le Jeu de Paume pour son exposition consacrée à Philippe Halsman. C’est la première fois que l’ensemble de son œuvre est présentée au public. Et de nombreux éléments – planches-contacts, photomontages, épreuves préliminaires – viennent éclairer le processus créatif du photographe. Loin de la scénarisation des expositions d’art contemporain, celle-ci dévoile, sans parasite sonore ni visuel, l’univers atypique du photographe, connu pour ses portraits iconiques de célébrités : Audrey Hepburn, Marilyn Monroe, Winston Churchill, Mohammed Ali qui ont souvent fait la une de Life magazine.

Les photos de Halsman sont en elles-mêmes de véritables mises en scène capables de susciter ce grain de folie, ce bouleversement des sens que cherchent tant à créer les artifices utilisés dans les expositions d’art contemporain. Chez Halsman, la subjectivité du modèle photographié prend forme à travers la représentation de son monde à lui. L’un des portraits les plus frappants étant celui du génie des échecs, Bobby Fischer, photographié en 1967 avant qu’il ne devienne champion du monde en 1972. La tête de Fischer surplombe l’échiquier et seule une partie de son visage apparaît, l’autre restant dissimulée dans l’ombre. Halsman reflète ainsi l’état psychologique du joueur à la fois enfermé dans 64 cases et projeté vers des possibilités infinies. Le jeu d’ombre et de lumière rappelle bien entendu l’alternance des cases en noir et blanc de l’échiquier mais illustre également la dualité intrinsèque des échecs où le joueur s’entraîne en étant son propre adversaire. À travers ce portrait si saisissant, on devine le combat que Fischer mène contre sa propre paranoïa.

Puis notre regard s’attarde sur d’autres portraits tout aussi pénétrants. On est tour à tour bouleversé par le visage empreint de tristesse d’Albert Einstein photographié en 1947, deux ans après l’explosion des premières bombes nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki, fasciné par l’expressivité grave d’André Malraux dont les traits sombres contrastent avec le caractère apaisant qui se dégage de la sculpture bouddhiste à l’arrière plan de la photo. Notre regard continue de circuler et tombe sur le portrait intriguant d’Edward Albee photographié en 1961, un an avant la première de sa célèbre pièce « Qui a peur de Virginia Woolf ? » jouée à Broadway. Grâce à un photomontage, Halsman superpose au visage d’Albee une photographie montrant des acteurs sur scène et suggère  l’ébullition créatrice de l’auteur en train d’inventer sa pièce de théâtre. Ainsi, en mettant en scène la personnalité de ses modèles à travers la création de leur propre monde, Halsman propose une manière existentialiste de faire des portraits.

On change de salle. Autre ambiance. La densité dramatique fait place à la légèreté surréaliste et la mobilité des corps remplace la fixité des visages. La collaboration fructueuse et absolument délirante du photographe avec Salvador Dalí donne lieu à des photos renversantes d’audace et de créativité. Dans l’univers du peintre à la célèbre moustache, « véritable symbole du pouvoir de son imaginaire » comme il aime à le dire, tout est entièrement en apesanteur. Quand ce ne sont pas des moutons, des tables, des chaises, des oranges qui sont suspendus en l’air, c’est Dalì qui saute au moment où on balance deux, trois chats et un seau d’eau. C’est la fameuse photo Dalì Atomicus. Pour que le résultat soit à la hauteur de l’idée que se font les deux artistes, les séances sont un vrai défi sportif à relever : 5 heures de sauts, 26 lancers de chats, 26 chasses aux chats sans compter les multiples passages de la serpillère.

C’est peut-être au contact de la fantaisie effrénée de Dalì que Halsam a eu l’intuition de sa « jumpology », mise en pratique par la suite aux Etats-Unis en photographiant politiques, scientifiques, célébrités, industriels, tous en train de sauter en l’air. Deux salles sont consacrées à ces portraits qui défient l’apesanteur et brisent les conventions sociales. On sourit devant Richard Nixon, alors sénateur républicain, qui se prête au jeu. On rit devant le Duc et la Duchesse de Windsor qui font un petit bond main dans la main après avoir pris soin d’enlever leurs chaussures. Notre regard pétille devant Marilyn qui s’élève dans l’air avec la joie retrouvée de la petite fille qu’elle était et nos jambes frétillent devant ces grands jetés de nombreuses stars heureuses de lâcher prise.

L’esprit de sérieux est terrassé par cette explosion surprenante d’enthousiasme qui détonne et étonne. Les corps s’élèvent et les esprits s’allègent, les bras se déplient et les jambes se détendent. Le spectateur sourit devant un tel ballet où le mouvement donne forme à la vie.

L’exposition Philippe Halsman « Etonnez-moi ! », au Musée du Jeu de Paume jusqu’au 24 janvier 2016.

Le cinéma de Cheyenne-Marie Carron

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Patries Cheyenne-Marie Carron

Au moment où sort un coffret regroupant six films de Cheyenne-Marie Carron, il est important de revenir sur le parcours ce cette jeune cinéaste talentueuse et sur son nouveau film Patries qui n’est malheureusement sorti que dans une seule salle à Paris, le Balzac [1. Cinéma Le Balzac, 1 Rue Balzac, 75008 Paris, 01 45 61 10 60.]. Depuis plus de dix ans, Cheyenne-Marie Carron tourne des films inventifs et très personnels, à des années-lumière de la médiocrité de la plupart des productions françaises contemporaines. Lorsque j’ai vu son beau film La Fille publique (2013) qui raconte sa propre histoire, j’ai pensé qu’une cinéaste qui osait afficher au mur de la chambre de son personnage principal, Yasmine, une fille de l’assistance publique, un drapeau français et une affiche de La 317éme section était une jeune femme qui n’avait pas froid aux yeux.

Après avoir réalisé L’Apôtre (2013), film sidérant, rempli d’audace tant du point de vue scénaristique que du point de vue formel, qui raconte l’histoire de la conversion d’un jeune homme musulman au catholicisme, Cheyenne-Marie Carron affronte avec Patries la  question du racisme et de l’appartenance. Patries est l’histoire de Sébastien, un jeune garçon blanc qui emménage avec ses parents dans une banlieue parisienne composée de petits pavillons et de barres d’immeubles, majoritairement habitée par une population issue de l’immigration africaine. Sébastien, ouvert, vif et curieux mais aussi fier et têtu se comporte sans aucun préjugé. Il veut se faire de nouveaux amis comme il en avait en province. Il rencontre Pierre, un jeune garçon noir, un peu perdu, avec qui il sympathise très vite. Tous deux arpentent le quartier en plaisantant, en discutant, en se charriant , à pied ou en skate board, ce qui donne l’occasion de splendides travelling. Mais très vite l’idylle se gâte lorsque Pierre présente Sébastien à ses potes africains. Mamadou, un colosse fier et arrogant, refuse de le saluer parce qu’il est blanc, entrainant dans son sillage certains des autres jeunes gens. Mais Sébastien est déterminé à se faire adopter par le groupe des jeunes noirs. La scène où il va jouer au football avec eux est l’une des plus belles du film : tout en tirant au but, un à un les jeunes hommes noirs se mettent torse nu, révélant la beauté de leur corps, comme des sculptures d’ébène. Sébastien, à son tour, enlève son chandail et malgré son allure sportive, semble gringalet tant sa peau d’albâtre – dévoilant des tatouages, croix pour l’appartenance au christianisme et chiffres rappelant étrangement ceux des juifs dans les camps nazis – le désigne comme un intrus.

Mais le pire est à venir. Sébastien est témoin d’un accident : Mamadou et son ami renversent avec leur moto un homme blanc et s’enfuient. Quand l’affaire s’ébruite, Mamadou et sa bande, croyant que c’est Sébastien qui a parlé – en fait c’était Pierre – rouent de coups le jeune Blanc. Au terme de son chemin de croix, dans une séquence doloriste portée par la beauté des chants et de la musique de l’Anima Christi, Sébastien rentre chez lui, portant sur son corps les stigmates de la violence raciste.

Alors s’ouvre un deuxième chapitre du film où l’on suit les rapports de Pierre avec sa mère et ses deux sœurs. Cheyenne-Marie Carron filme avec amour et tendresse cette famille originaire du Cameroun que fait vivre avec une volonté exemplaire la mère, Victoria, parfaitement intégrée dans la société française comme le sont les deux sœurs, dont l’une attend un enfant d’un jeune homme blanc. Les scènes de repas et de discussions entre eux ou avec leur voisine, abordant les questions de double appartenance, de sexisme, d’amour de son pays, de sa patrie, ou de celui qui les accueille, de la possibilité ou non du vivre ensemble, de voyages et de différences culturelles, sont traitées avec intelligence, finesse et un profond respect des convictions de chaque personnage, donnant à ce film audacieux et courageux un contenu politique sans ambigüité.

Il n’y a que deux solutions possibles : l’intégration réussie dans la nouvelle patrie ou le retour volontaire dans le pays d’origine [2. Il s’agit bien ici d’intégration ou retour réussi. Le bonheur étant une autre question certes liée, mais aussi dépendante de beaucoup d’autres paramètres.]. Ce choix, personnel et profond, dépend des personnes concernées et non pas de telle ou telle politique. C’est ainsi que Pierre décide de regagner son pays d’origine pour y vivre, travailler et y bâtir sa vie. Avant de partir pour le Cameroun, soutenu par tous, il vient demander pardon à Sébastien qui sort de son isolement et retrouve la bande de Mamadou en s’imposant, sur le terrain de football.

Cheyenne-Marie Carron, elle, s’impose comme une cinéaste à la fois implacable – elle ne laisse rien passer des comportements racistes ou machistes du groupe ou de Pierre, ni du ressentiment de Sébastien – et charitable à travers l’amour et la tendresse de son regard sur Pierre et sa famille, ainsi que sur la petite bande, dans ces belles scènes justes et drôles où ils parlent de football.

Patries de Cheyenne-Marie Carron, avec Jackee Toto, Augustin Raguenet, Sylvia Homawoo, Sandrine Salyeres.

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Renseignements pour l’achat des DVD à l’unité ou dans un beau coffret sur le site de Cheyenne-Marie Carron.

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FN, le trou noir des votes souverainistes

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souverainisme fn villiers

Le premier parti de France n’a aucune région. La nouvelle fut difficile à accepter pour les quelque six millions de Français qui ont donné leur voix au parti le plus polémique de France. Ils avaient été 3,5 millions lors des législatives de 2012, et n’avaient finalement obtenu qu’un seul député. Face à ces anomalies démocratiques, la question est double : il y a d’abord une remise en cause du mode de scrutin mais aussi la recherche d’une alternative au fameux « plafond de verre ». Il n’est de toute façon pas du pouvoir immédiat des électeurs de changer le système, alors quelle alternative trouver ?

Le Front national a toujours fait peur, il a aussi toujours été une plaie de la République que la droite comme le gauche s’est interdit de soigner, préférant miser sur la douleur à des fins électorales. Mais depuis 2011, et la prise de pouvoir de Marine le Pen au sein du parti – suivie par l’émergence de Florian Philippot – la bête immonde s’est résolue à ne plus « perdre sur ses idées au lieu de gagner sur celles des autres » (selon les mots du Menhir déchu) pour adopter une stratégie conquérante jusqu’à devenir aujourd’hui le « premier parti de France ».

Mais la nouvelle Moïse, maintenant à la tête de 6 millions d’esclaves libérés du joug bien-pensant, ne semble pas en mesure de mener son peuple à destination. Le Front national et ses électeurs errent dans le désert et regardent les sondages qui promettent déjà la défaite, tous scénarios confondus, de Marine Le Pen au second tour de 2017. De fait, un candidat venu de l’extrême est condamné à voir se lever contre lui tout le ventre mou du paysage politique, et à se retrouver incapable de rassembler pendant entre les deux tours. Ainsi, et malgré toute sa capacité de rassemblement, le nouveau FN condamne ses électeurs au silence. La soupe électoraliste, concoctée par Marine Le Pen et Florian Philippot, entraine sous la fatwa républicaine prononcée contre le FN, des mouvances jusque-là tolérées dans le paysage politique.

De fait, la paroi est poreuse en de nombreux endroits entre le FN et ses cousins de la droite « des valeurs ». Déjà, à la fin des années 1980, Patrick Buisson faisait cette analyse : « les électeurs du FN sont pour l’essentiel d’anciens électeurs du RPR déçus par le recentrage et l’évolution pro-européenne de Chirac, pour le reste d’anciens communistes nostalgiques du temps où le PC était conservateur, autoritaire et nationaliste. » Aujourd’hui le point d’accroche qu’était l’Europe est devenu le conflit principal qui oppose la droite au FN ; et les déviances de Jacques Chirac,  les fondamentaux d’une droite devenue fédéraliste. En revanche rien n’a changé du coté du Front national qui gonfle maintenant ses rangs des souverainistes que l’UMP d’antan a créés par dépit.

Geoffroy Lejeune en a rêvé, Patrick Buisson l’a théorisé, Aymeric Chauprade y travaille, Philipe de Villiers s’y refuse… Il faut aujourd’hui trouver une place à ce vote souverainiste capable de peser bien plus lourd dans la balance électorale s’il se libère de ses libérateurs – à l’image de Chauprade qui a quitté le front début novembre.

L’Europe, l’identité, la préférence nationale, ne sont plus les chevaux de batailles de vieux poujadistes aigris, qui faisaient la guerre aux « chevelus » pendant Mai 68, qui distribuaient l’AF pendant leur jeunesse, qui lisaient Maurras et ont suivi, de leur cœur, l’évolution et l’acharnement de Jean-Marie Le Pen. Maintenant, 6 millions de votants ont choisi le Front national, et cela inclut forcément une part de toutes les catégories socio-professionnelles. Certes, ce sont les premiers qui ont maintenu dans un paysage relativement consensuel, la proposition d’une alternative à la convergence mondialiste et bruxello-atlantiste. Mais le peuple semble hériter aujourd’hui de ces suspicions, sans adhérer à la personnalité de Jean-Marie Le Pen, sans connaître l’AF ni cultiver la haine du gauchiste. Les électeurs FN votent maintenant par adhésion aux idées du parti et non à son image, ou à ces personnalités (controversées).

Marion Maréchal-Le Pen représente aujourd’hui au FN le fer de lance de ce mouvement des « valeurs » qui se développe chez Les Républicains aussi sûrement qu’il est refoulé du Front national. La député, moquée pour le contraste entre son âge et celui de ses idées – même au sein de son propre camp – sera un thermomètre important de l’avenir électoral du FN. Si elle devait être contrainte de partir – ou simplement réduite au silence par ses cadres -, elle entrainerait avec elle tout ce qui fait encore du FN un parti de droite, laissant, dans leur désert, des Pilippot qui ne pourront que pleurer la mort d’un parti de gauche parasite qu’ils avaient voulu greffer sur le Front historique.

Aujourd’hui, Les Républicains ne veulent plus de NKM en tête d’affiche et lui préfèrent Laurent Wauquiez. Les rêves de Sens Commun se réalisent – eux qui avaient conseillé à NKM d’aller se faire voir à gauche il y a deux mois, et qui recommandaient lundi de se tourner vers une droite de « valeurs », avec Laurent Wauquiez. Mais le miracle est un mirage.

Une alliance de la droite des valeurs n’est pas plus réalisable qu’elle n’est souhaitable. Les manœuvres post-scrutin de quelque parti que ce soit ne sont en rien suffisantes pour les déserteurs d’un Front dénaturé, ou les abstentionnistes en plein mythe du sauveur. Si la droite veut draguer les électeurs souverainistes, elle doit le faire tant sur les idées que sur la méthode politique. Les magouilles et autres faux choix – encore mises en lumières par un UMPS toujours prompt à résoudre en coulisse le cauchemar des triangulaires – doivent laisser place à la seule alternative possible à un clivage gauche-droite faussement arbitré par le FN : les souverainistes face aux fédéralistes. Les électeurs veulent savoir quelle vision de la France ont les candidats. L’État-nation face à l’État-membre : au second tour c’est ainsi que seront différenciés les candidats, car c’est sur ce débat que la France s’anime ! Et si le souverainisme est représenté par le FN, alors il perdra.

*Photo: wikicommons.

Daech: à la fois État et islamique

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Etat islamique Saddam Hussein

« L’État islamique n’est ni un État ni islamique » – la formule a été ressassée par nos dirigeants. Désormais, l’ennemi, objet politique non identifié à cheval sur la Syrie et l’Irak, aurait pour seul nom « Daech ». Ce tour de passe-passe a tout d’abord le mérite d’éviter que l’on prononce cent fois par jour le mot « islamique », dans une acception pas franchement positive. Autrement dit, le label Daech permet d’évacuer la question sensible du lien que cette barbarie entretient avec la religion, comme s’il était évident que le « vrai » islam n’avait rien à voir avec tout cela. Mais cette manœuvre sémantique a aussi l’avantage de ne pas accorder à « Daech » la prestigieuse AOC d’État.

Or, non seulement l’État islamique ressemble de plus en plus à un véritable État, mais son succès même repose sur la fusion réussie d’éléments idéologico-religieux et de modes opératoires de l’État baasiste irakien. L’EI apparaît donc comme le fils naturel de cet État irakien déchu et d’un islam sunnite radical qui a évolué sur ces [ou ses ?] terres comme le rival mimétique du radicalisme révolutionnaire chiite iranien.[access capability= »lire_inedits »]

En 1979, lorsque l’URSS envahit l’Afghanistan, celui qu’on considère comme le père fondateur de ce qui deviendra l’EI, Abu Musab Al-Zarkaoui, n’est qu’un petit délinquant jordanien. Il part trop tard pour participer à la guerre sainte contre les Russes. Si les détails de son séjour afghan sont mal connus, on sait qu’à son retour en Jordanie il projette de faire tomber la monarchie au profit d’un État islamique. Ses projets terroristes échouent et il passe quelques années en prison avant que l’invasion américaine de l’Afghanistan puis de l’Irak lui ouvre de nouveaux horizons. Entre 2003 et 2006, à la tête de la franchise d’Al-Qaïda en Irak, il se distingue non seulement par son combat contre les Américains, mais aussi surtout en désignant – et en frappant – les chiites en tant que « super-ennemis », aussi honnis et haïs que les « croisés ». Les Américains parviennent à tuer Zarkaoui en 2006 puis à mettre son organisation en très grande difficulté.

Après sa mort, Al-Qaïda en Irak devient l’État islamique en Irak (EII) et son projet se nationalise. Le chef de l’époque, Abou Omar el Al-Baghdadi, se déclare émir et vise à créer un califat dans les provinces sunnites de l’Irak, en s’appuyant sur un certain nombre de tribus. Peu à peu, les djihadistes étrangers, majoritaires à l’époque du jordanien Al-Zarkaoui, sont marginalisés et l’organisation prend ses distances avec Al-Qaida. Mais, maintenu sous une pression américaine constante, l’EII décapité est très affaibli.

Commence alors la dernière phase de la transformation qui accouchera de l’EI que nous connaissons. Dans la prison irakienne de Bucca, quelques anciens officiers de l’armée irakienne de Saddam Hussein, passés à l’insurrection après leur limogeage par les Américains en 2003, prennent le contrôle de ce qui restait de l’EII. Ils nomment à la tête de l’organisation Abou Bakr Al-Baghdadi, un homme à la solide formation islamique, qui a commencé sa carrière djihadiste sur le tard en servant d’abord de caution théologique. Quand la jonction se fait, à Bucca dans les années 2008-2010, Al-Baghdadi possède déjà une expérience opérationnelle non négligeable, en plus de sa légitimité de théologien.

C’est ainsi que des individus fortement imbibés de la culture du Parti-État irakien, et rompus à ses méthodes de contrôle de la population par l’idéologie, la démagogie, et surtout la terreur et la police secrète – science dans laquelle Saddam Hussein excellait – trouvent l’idéologie de substitution dont ils avaient besoin.

L’homme qui incarne plus que tout autre la nouvelle mouture de l’EII est Samir Abd Muhammad al-Khlifawi, ancien colonel du service de renseignements de l’armée de l’air irakienne. Son CV n’est pas anodin, tant l’armée de l’air a joué un rôle central dans l’histoire des deux États bassistes, la Syrie et l’Irak. En Syrie, où Hafez Al-Assad, pilote de chasse, a pris le pouvoir, l’armée de l’air a toujours été une assise important de son régime au point que son service de sécurité est devenu l’une des polices secrètes les plus redoutables du pays avec des missions qui n’ont rien à voir avec les tâches habituelles des services de renseignements d’une armée de l’air. De même, en Irak, l’armée de l’air a joué un rôle de premier plan. Le premier coup d’État contre les Britanniques en 1936 a été mené par des pilotes, et trente ans plus tard, ce sont les hauts gradés de l’aviation qui ont largement contribué à la prise du pouvoir par le Baas.

Quand Saddam Hussein s’installe au pouvoir, craignant d’être la prochaine victime de l’armée de l’air, il la place sous surveillance avant d’y opérer une purge à la fin des années 1970. Être colonel au sein des services de renseignements de l’armée de l’air en Irak sous Saddam Hussein requiert des connaissances et un savoir-faire dépassant largement la dimension strictement militaire du métier, en matière d’intrigues, de politique et de corruption (contrats militaires…). On imagine que ceux qui ont, de surcroît, survécu à cinq années de guérilla contre les Américains en Irak ne manquent pas de talents.

Al-Khlifawi et ses camarades ont une approche très politique et étatique de la religion : au-delà de leurs convictions personnelles, ils étaient convaincus, comme leur maître Saddam Hussein (en janvier 1991, juste avant la guerre du Golfe, le grand laïc baasiste a fait inscrire le takbir « Allahou akbar » sur le drapeau irakien) qu’un ciment idéologique fort est indispensable pour gouverner. À l’évidence, le nationalisme comme le pseudo-socialisme n’arrivent plus à jouer ce rôle. Pour ces hommes, Al-Baghdadi n’est rien d’autre que le Michel Aflak (l’idéologue du baasisme) du xxie siècle.

Mais les vétérans du baasisme irakien ont apporté beaucoup plus que cette simple armature à l’EI. S’inspirant de l’État baasiste des années 1960-2000, ils ont élaboré les stratégies nécessaires à la création d’un État contrôlant un territoire et une population par la peur, la violence spectaculaire et les techniques de la police secrète. Les documents retrouvés dans la maison d’Al-Khlifawi après sa mort début 2014 (il a été tué par un groupe de rebelles syriens ignorant à qui ils avaient affaire) et publiés par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel dévoilent un projet soigneusement élaboré par un excellent élève de Saddam Hussein et adapté aux circonstances actuelles. Tout y est succinctement exposé : comment préparer un dossier sur un village ou un quartier, ficher les gens, les familles, les notables, les faiblesses, les secrets, la richesse, les activités, les opinions politiques. Comment ensuite passer de la séduction discrète dans l’approche, à la brutalité et la terreur dans la prise de contrôle d’une localité, jusqu’à sa mise en coupe réglée. Les responsabilités, les domaines de compétences et le partage des tâches sont clairement définis pour aboutir à l’instauration d’un système administratif et religieux – tribunaux, police, charité, application de la charia – de surveillance et de contrôle politique, sécuritaire mais aussi économique. Derrière les formules administratives, les tableaux et les organigrammes d’Al-Khlifawi, se dessine clairement un État baasiste zombie, le fantôme de l’Irak de Saddam Hussein.

Si nous ne comprenons pas ce qu’est l’État Islamique, c’est parce que ses combattants étrangers anglophones et francophones constituent un écran de fumée. Ces djihadistes bien de chez nous sont deux ou trois mille sur les quelques dizaines de milliers que compte l’EI, ils occupent le devant de la scène médiatique et focalisent l’attention mondiale mais, à quelques rares exceptions près, ils sont totalement à l’écart de ses fonctions essentielles – financement (trafics, rackets, pétrole, agriculture, « commerce extérieur »), contrôle des territoires et des populations, direction des affaires militaires et stratégiques.

Cacher les réalités de l’Etat islamique derrière l’acronyme « Daech » est un choix politique fondé sur deux idées fausses. Premièrement, pour éviter des amalgames néfastes on s’interdit  s’interdire des généralisations légitimes, fondées et nécessaires. Deuxièmement, on nie la nouveauté radicale de l’EI en le faisant entrer de force dans la case connue – et rassurante – d’organisation terroriste.  Or, pour gagner une guerre, c’est l’ennemi qu’il faut tromper et non soi-même.[/access]

*Photo : Karim Sahib.

Migrants: Hidalgo, fossoyeuse de Paris

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hidalgo migrants bois boulogne

hidalgo migrants bois boulogne

Avec Anne Hidalgo, Paris a écopé de la peine capitale. Celle qui condamne une ville à un saccage méthodique, parcelle après parcelle, au nom d’une idéologie hautement radioactive dont le cheval de bataille, la mixité sociale, se plaît à envahir les quartiers chics. Ainsi, le Conseil de Paris vient de valider un projet surréaliste de camp provisoire de migrants (pudiquement appelés « sans-papiers et sans-abri » par la mairie de Paris), dans cinq bâtiments préfabriqués érigés sur le site classé du Bois de Boulogne. « On ira devant les tribunaux, je n’ai pas de leçon à recevoir des thuriféraires des goulags ! », tonne Claude Goasguen, le maire excédé du 16e, dont l’arrondissement est devenu la cible privilégiée d’Anne Hidalgo et de son adjoint communiste au logement, Ian Brossat, qui entendent casser les « ghettos de riches » coûte que coûte. Et en l’occurrence, l’addition risque d’être salée. Depuis une dizaine d’années, les pétitions et recours d’associations de riverains bloquent systématiquement les constructions d’ensembles sociaux. Tel le projet, datant de 2009 et sans cesse repoussé, de 135 logements sur une friche de 4 500 m2 avenue du Maréchal Fayolle, porte Dauphine.

Pour contourner les réticences, la maire de Paris exerce son droit de préemption sur des immeubles vétustes ou des appartements à l’unité, afin de les réhabiliter en HLM, quitte à payer le mètre carré au prix fort. Comme l’a fait remarquer Cécilia Durieu, secrétaire nationale LR, « Pour un logement social proche des Champs-Élysées, on pourrait en livrer dix en région parisienne ». Oui mais. La manœuvre permet à l’édile de bichonner son aile gauche et d’implanter, dans des arrondissements traditionnellement à droite, un nouvel électorat dont le vote lui sera acquis. Récemment, trois immeubles sociaux ont été inaugurés à quelques encablures de la place Vendôme, du Palais-Royal et du faubourg Saint-Honoré : en tout, 51 appartements pour la modique somme de… 16,5 millions d’euros aux frais de la collectivité, soit environ 323 500 euros par logement HLM, alors que la moyenne s’établit généralement autour de 180 000 euros. Pour atteindre son faramineux quota de 30 % de logements sociaux d’ici à 2030, Anne Hidalgo lorgne aussi 100 000 chambres de bonne vides des beaux quartiers de l’ouest parisien, 250 000 m2 de bureaux inoccupés (nichés pour la plupart dans des bâtiments haussmanniens et Art déco du 8e, 9e et 6e), ou encore les possibilités de surélévation d’immeubles existants. Paris défiguré, Paris massacré, Paris dénaturé, c’est pour bientôt.

La démagogie vivre-ensembliste du procédé, consistant à culpabiliser et à montrer du doigt les méchants privilégiés qui ne veulent pas de la proximité des pauvres, passe évidemment sous silence les inextricables problèmes d’insécurité qui se déploient dans les secteurs de la capitale à forte concentration HLM. Même les quelques immeubles sociaux du 16e ne sont pas épargnés : la rue de Boulainvilliers, près de la Maison de la Radio, voit défiler trafics de drogue, bagarres et agressions. « Il est urgent que la Ville de Paris et Paris Habitat prennent les mesures adéquates et expulsent ces voyous, ce que nous demandons depuis de nombreuses années », s’impatiente Claude Goasguen. On comprend le peu d’empressement des riverains à accueillir d’autres HLM, sans parler de la dévaluation mobilière qui peut en résulter pour le parc privé environnant. Malgré les pétitions de ses locataires et les plaintes qui s’amoncellent sur ses bureaux, le plus gros bailleur social de la ville se fige dans l’immobilisme. « On ne peut rien y faire, nous n’avons aucun pouvoir, ce n’est pas nous qui décidons des gens qui sont logés dans les HLM », se justifie un responsable de sa direction territoriale Paris sud-ouest, qui gère les 7e, 14e, 15e, et 16e. Une excuse un peu faiblarde de la part d’un organisme qui donne rarement suite aux réclamations des locataires et qui a refusé pendant des lustres l’installation de vidéosurveillance dans les halls de ses immeubles les plus anxiogènes, en dépit des demandes répétées de certains maires, comme Philippe Goujon dans le 15e. Le versant sud du plus grand arrondissement de la capitale connaît une délinquance exponentielle depuis l’aménagement de nombreux ensembles HLM : la tristement célèbre cité des Périchaux.

À Balard, la cité Modigliani a pris le même chemin tandis que le parc André Citroën est un repaire de dealers, au point que les commerçants, exaspérés par les bastons et les incivilités, ont adressé une pétition cet été à la municipalité. Les parties communes de certains HLM sont dégradées, souillées d’urine et de détritus, et les troubles de voisinages récurrents avec l’arrivée de nouvelles populations en provenance de quartiers « sensibles », imposées par la mairie de Paris. Même constat dans le 14e, du côté des rues de l’Ouest ou des Plantes. Le 14-Juillet, le secteur Pernety a été le théâtre de violentes émeutes urbaines. « La vie est un enfer pour les habitants. Deal, trafic, dégradation. Il faut agir », s’alarmait alors la conseillère d’arrondissement Marie-Claire Carrère-Gée. La même nuit, une vingtaine de voitures ont brûlé dans le 16e, d’autres ont subi le même sort dans le 15e mais aussi le 17e, où l’insécurité s’aggrave vers la porte de Clichy. D’où la frilosité des habitants à voir sortir de terre 400 logements sociaux sur le site de l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul dans le 14e et plusieurs tours regroupant 1700 HLM sur la ZAC Batignolles dans le 17e. Et que dire du camp de Roms qui s’étend de jour en jour non loin de là, rue Belliard dans le 18e, mélange de favela, de dépotoir et de cour des Miracles ? Aurait-on vu un spectacle aussi surréaliste à Paris il y a encore quinze ans ? Prochaine étape : des migrants au bois de Boulogne, et ensuite ? Au jardin du Luxembourg, aux Tuileries, au parc Montsouris ? Et pourquoi pas place de l’Hôtel de Ville.

La démarche d’Anne Hidalgo est toxique et irresponsable. Toxique, parce qu’elle surfe sur une lutte des classes antédiluvienne et la haine du bourge ; parce qu’elle insinue qu’il est légitime que des foyers modestes et aisés bénéficient des mêmes habitations, au nom de l’égalitarisme, faute de pouvoir combattre la précarité et réactiver l’ascenseur social ; parce qu’elle contraint à cohabiter des catégories qui n’en ont, bien souvent, pas envie : les classes défavorisées se retrouveront pénalisées par le coût de la vie exorbitant des quartiers cossus, et mal à l’aise face aux familles bourgeoises qui les peuplent. Les résidents de longue date, qu’ils soient nantis ou fauchés, seront, eux, irrités par la présence de femmes voilées, en abaya, en boubou, de familles nombreuses exubérantes et de bandes de jeunes qui squattent les entrées d’immeubles.

Irresponsable, parce qu’elle va métastaser des situations d’anomie, de criminalité, d’incompatibilités culturelles, qui gangrènent déjà les banlieues. Rares sont les partisans de cette mixité qui savent ce qu’est la vie en HLM ; ils n’y connaissent généralement rien et se contentent d’ânonner qu’il est anormal d’y loger des ménages dont les revenus dépassent parfois le plafond légal. Peut-être. Mais ceux-ci se voient infliger un réajustement corsé, le SLS (supplément de loyer de solidarité), qui compense aussi les loyers au ras du plancher ou impayés d’autres locataires. Enfin, les immeubles HLM sont pour beaucoup des constructions bas de gamme, mal entretenues, voire en proie à des actes de vandalisme. On n’ose imaginer l’état de décrépitude d’un Paris truffé de 30 % de HLM au siècle prochain.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00733395_000057.

Pariser gagne la partie

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grand jeu pariser poupaud

grand jeu pariser poupaud

La réalisation d’un premier long métrage est bien souvent le fruit d’une lente maturation chez le cinéaste qui doit attendre de se sentir prêt pour se lancer dans cette aventure décisive pour le lancement de sa carrière. C’est le cas de Nicolas Pariser qui a pris le temps d’affiner ses idées de scénario et de travailler sa mise en scène. Mais dès son premier court métrage en 2008, Le jour où Ségolène a gagné jusqu’à son moyen métrage La République pour lequel il obtient le prix Jean Vigo en 2010 en passant par Agit Pop, petite comédie burlesque sur la fin d’un journal culturel, sélectionné à la Semaine de la critique 2013, Pariser avait annoncé la couleur: ce qui l’intéresse ce sont les arcanes du pouvoir, les intrigues qui s’entremêlent et les alliances qui se renversent, bref le pouvoir considéré comme une partie d’échec. Il n’est donc pas surprenant que pour son premier long métrage, Pariser choisisse comme genre cinématographique le thriller politique.

Filmé dans une lumière hivernale, ce filme raconte, à travers une mise en scène soignée, un jeu d’acteurs remarquables et des dialogues travaillés, l’histoire d’une manipulation politique qui échoue.

Pierre Blum, sous les traits de l’excellent Melvil Poupaud, est un écrivain qui a connu un certain succès au début des années 2000 avec un premier roman salué unanimement par la critique. Depuis, il vivote se contentant de ses maigres droits d’auteur et n’écrit plus. Un soir, il rencontre sur la terrasse d’un casino Joseph Paskin, joué par un André Dussollier très en forme. Paskin fait partie des RG et engage Pierre comme nègre pour écrire un manifeste d’insurrection anarchiste destiné à déstabiliser le pouvoir en place. Pierre accepte la commande, écrit le livre et la situation dérape. Loin de tirer les ficelles, Paskin est pris à son propre jeu. Il est aussi mauvais joueur au casino que mauvais stratège en politique.

Quant à Pierre, embarqué dans cette histoire dans laquelle il tente de comprendre les tenants et les aboutissants, il se réfugie à la campagne dans une ferme tenue par des écolos altermondialistes, où il tombe sous le charme troublant de Laura, interprétée par Clémence Poésy, actrice au talent manifeste qu’on ne voit hélas pas assez sur les écrans. Ainsi, jeu d’amour et jeu politique s’emmêlent sur ce grand terrain de jeu qui est celui des idées. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le titre du film fait écho à Guy Debord.

Si Le grand jeu entre en résonance avec l’affaire de Tarnac, celle-ci n’est pas l’objet central du film mais plutôt sa toile de fond sur laquelle Nicolas Pariser esquisse les traits d’une génération qui, comme le résume Pierre avec une lucidité désarmante, n’a pas réussi à « imprimer l’époque ».

Triste constat que le réalisateur parvient à faire ressentir au spectateur en filmant du point de vue de Pierre qui n’a pas de prise sur ce qui se passe autour de lui, qui effleure la réalité, subissant une situation qui lui échappe. Pierre est ce héros romantique désenchanté qui se délecte de la haine de soi et cultive sa marginalité dans l’ombre de l’anonymat. Comme l’Octave d’Alfred de Musset, il est atteint par le « mal du siècle ». Sur son visage fermé se reflète le deuil de ses illusions passées d’utopie anarchiste. Et c’est à travers son regard désabusé que le portrait de sa génération se dévoile.

À l’opposé du rythme frénétique du thriller politique de base où chaque péripétie en appelle une autre, Nicolas Pariser signe donc un film imprégné d’une inquiétante sérénité, celle qui naît sur les ruines d’un monde. « Filmer follement la folie ou le chaos de manière chaotique me semble être depuis des décennies le comble de l’académisme. » explique le réalisateur pour qui la beauté, loin d’être « convulsive », comme dirait Breton, serait étrangement calme. Et c’est par ce délicieux retournement ironique que la lenteur devient finalement subversive frappant d’inconsistance l’immédiateté connectée de notre époque où la norme est la réactivité. À plusieurs égards, cette façon lente de filmer, appuyée par de plans larges rappelle le style de Jean-Pierre Melville, mais contrairement au réalisateur du « Samouraï », l’épaisseur du film ne vient pas du silence plombant si caractéristique des polars melvilliens mais des mots prononcés par les personnages. Des mots théoriques qui manipulent avec l’idéologie révolutionnaire, des mots politiques qui dissimulent dans le discours de Paskin et des mots poétiques qui dévoilent chez Pierre. Nicolas Pariser laisse à ses personnages le loisir de s’exprimer et de révéler leur vision du monde et c’est peut-être là la grande réussite de son film.

En salles depuis 16 décembre

Péguy, Muray: les antimodernes sont d’actualité

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peguy muray alexandre vitry

peguy muray alexandre vitry

Agrégé de lettres modernes, Alexandre de Vitry est attaché temporaire de recherche au Collège de France. Il vient de publier Conspirations d’un solitaire. L’individualisme civique de Charles Péguy (Les Belles lettres, 2015). On lui doit également L’invention de Philippe Muray (Carnets Nord, 2011).

Daoud Boughezala : Vous avez réalisé votre thèse sur Péguy sous la direction d’Antoine Compagnon, qui a une définition bien précise des « antimodernes ». Rangez-vous l’auteur de L’Argent dans cette catégorie de penseurs ?

Alexandre de Vitry : Pour Compagnon, l’antimoderne, c’est un « moderne déniaisé du moderne » qui n’est pas dupe et retourne la modernité contre elle-même. Cette catégorie s’applique particulièrement bien à Péguy parce qu’il part de la modernité pour la retourner comme un gant, pour en faire la critique et la mettre à nu. Malgré une apparence décalée, antimoderne ou réactionnaire, Péguy a quelque chose d’extrêmement moderne, notamment à travers son engagement aux côtés des forces politiques les plus avant-gardistes de son époque (le socialisme, l’anarchisme, le dreyfusisme), mais aussi dans son rapport à la langue et au style.

Aujourd’hui, de la gauche républicaine à la droite catholique, tout le monde s’en réclame peu ou prou. Lui-même ironisait sur « le » ou les « partis Péguy ». Comment expliquez-vous une postérité aussi hétéroclite ?

De son vivant, mais surtout après sa mort, il a été lu et approprié par différentes gauches (pas toujours « républicaines » !) et différentes droites. Péguy a toujours été une figure tutélaire de la revue personnaliste Esprit, tandis que le trotskiste Daniel Bensaïd fut aussi un de ses lecteurs assidus. Dans les années 1940, il a servi aux pétainistes comme aux résistants. Plus récemment, François Bayrou ne manque jamais une occasion de rappeler qu’il lit Péguy presque tous les jours, et une polémique très vive est née dans le Landerneau péguyste sitôt que le Front national est allé déposer une gerbe sur sa tombe.

Cette diversité crée un effet de confusion, mais ces contradictions sont inhérentes à la figure de Péguy. En 1910, il reçoit des éloges vibrants de Barrès pour Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, et le même Barrès signe sa nécrologie quand il meurt au combat, alors que c’était son adversaire frontal dix ans auparavant, pendant l’affaire Dreyfus, époque durant laquelle Péguy n’hésitait pas à l’insulter copieusement. Inversement, Péguy fut un des plus fervents disciples de Jean Jaurès… avant d’appeler à son meurtre en 1913, un an à peine avant son assassinat. On peut difficilement faire plus grand écart ![access capability= »lire_inedits »]

Ah bon, Péguy a appelé à tuer Jaurès ? Dites-nous en plus…

En 1913, Jaurès apparaît comme le chef de file du pacifisme parlementaire et s’oppose notamment à l’allongement de la durée du service militaire, ce qui ulcère Péguy. Pour celui-ci, défendre la liberté et l’héritage républicain, c’est désormais accepter de se considérer en temps de guerre, comme durant la Révolution française, et c’est ce qui justifie la violence de ses propos : « la politique de la Convention Nationale c’est Jaurès dans une charrette et un roulement de tambour pour couvrir cette grande voix ».

Peut-on identifier un point de bascule où le Péguy intellectuel socialiste, « de gauche » se mue en nationaliste, « de droite » ?

La question reste très délicate, et l’objet encore de bien des discussions, mais on peut dégager quelques grandes lignes. Péguy avait très vite été marginalisé à l’intérieur de la gauche militante de son temps (dès la fondation des Cahiers de la quinzaine, à vrai dire), et il occupait une position tout à fait singulière, même comme socialiste, mais c’est en 1905 qu’il a vraiment basculé, après le discours de Guillaume II à Tanger, qui lui impose comme une évidence l’imminence d’une guerre avec l’Allemagne. Il se réveille au patriotisme et la guerre à venir devient sa préoccupation principale, ce qui modifie en profondeur sa vision de la cité et sa conception de l’engagement, et le rapproche en effet, mais avec bien des nuances, des idées nationalistes de son époque – mais le patriotisme de Péguy ressemble plus au « nationalisme juif » anarchisant de son ami Bernard Lazare qu’au « nationalisme intégral » de Maurras. Par ailleurs, à peu près à la même période, mais plus progressivement, il retrouve la foi chrétienne de son enfance. Il rechigne à se dire « converti » et parle plutôt d’un « approfondissement », mais sa vie a bien été bouleversée : toute sa vision du monde et son écriture s’appuieront désormais sur une méditation théologique assez sidérante, qui préfigure souvent les réflexions de Vatican II et indique bien la singularité de Péguy par rapport aux milieux catholiques et conservateurs de son temps.

Entre le premier Péguy socialiste et républicain proche de Jaurès et le nationaliste chrétien de Notre patrie mort la fleur au fusil en 1914, y a-t-il tout de même quelques constantes?

Ce que j’ai essayé de mettre en lumière, c’est la cohabitation constante entre deux aspirations contraires. D’une part, ce que j’appelle, en utilisant le vocabulaire péguyste, le « civisme », sous ses diverses formes (socialisme, patriotisme, « communion » chrétienne). D’autre part, une tendance « individualiste » : à la fois un « personnalisme » au sens de Charles Renouvier, qui consiste à mettre la personne humaine au centre de l’entreprise philosophique et politique, et une forme d’individualisme nietzschéen anarchisant, plus psychologique que politique. Ce côté un peu aristocratique a tendance à virer au culte du « petit groupe parfait », d’hommes presque à part du monde, qui souhaitent faire rejaillir sur la société tout ce qu’ils sont en train de fomenter dans leur coin. C’est l’esprit qui préside à la naissance de ses Cahiers de la quinzaine, en 1900.

La diversité des contributions au sein des Cahiers relève-t-elle du « fatras anarchique », une expression que vous employez – et qui pourrait également qualifier le chaudron de sorcière qu’est Causeur ?

Il y a une diversité en même temps qu’une certaine homogénéité à l’intérieur des Cahiers de la quinzaine : on y trouve des républicains, des socialistes, certains à tendance anarchiste. C’est une revue fondée dans la continuité de l’affaire Dreyfus, en réaction à une motion du congrès socialiste de 1899 qui appelait à limiter la liberté d’expression dans la presse socialiste afin de ne pas nuire à l’unité du parti en gestation.

Péguy voit dans les Cahiers une cité idéale : une « amitié » au sens de Michelet, c’est-à-dire une pratique de sociabilité qui soit un premier pas vers un civisme plus large. C’est en partie vrai, mais il y a aussi le revers de la médaille qui est une sorte de violence inhérente à ce pluralisme. Voilà une dérive assez typique des expériences anarchistes de l’époque, lorsque des petits groupes de libertaires essaient de créer une communauté parfaite. En général, ces tentatives avortent dès qu’un chef autoritaire émerge. Ainsi Péguy se veut-il en retrait de sa revue, laissant toute liberté et latitude à chacun, mais c’est un despote par bien des aspects. Il se brouille par exemple avec Daniel Halévy – dont il fut très proche – en raison de leurs évolutions divergentes, mais aussi avec Georges Sorel, Jacques Maritain, et même Romain Rolland…

Les Cahiers de la quinzaine incarnent donc à la fois l’embryon de la « cité idéale » et la preuve de l’impossibilité de ces cités dans le monde concret. Je ne sais pas si l’on peut en dire autant de Causeur !

Passons à la figure tutélaire de Causeur, qui est aussi votre premier objet d’étude : Muray. Dans L’invention de Philippe Muray (Carnets Nord, 2011), vous nous mettez en garde contre toute récupération extra-littéraire de Muray, que vous qualifiez d’« écrivain exclusif ». Pourquoi faudrait-il se priver de son fabuleux pouvoir de nuisance philosophique et sociologique ?

Ce qui m’agaçait à l’époque où j’ai écrit ce livre, c’est qu’on avait tendance à réduire Muray à une série de petites formules signes d’une pensée dite « néoréac » dont on commençait à apercevoir les contours. Muray, c’était un peu le réservoir de formules du groupe qui fait souvent la couverture de L’Obs : Eric Zemmour, Élisabeth Lévy, etc. Or, d’un point de vue littéraire, je trouve bien plus intéressant d’essayer de comprendre le projet propre de Muray : un dessein bien plus intransigeant développé en vue d’une esthétique. Zemmour a bien le droit de citer Muray, mais il ne cherche pas le Beau ! C’est cette différence de nature entre l’écrivain et certains de ses lecteurs que je voulais souligner.

Une chose est sûre : l’œuvre de Muray échappe à toute annexion idéologique. Son extériorité radicale par rapport à la société fait qu’il ne veut pas changer le monde, ou renverser le désastre, mais plutôt le versifier. Ce rejet radical de l’idéologie en fait-il un homme de droite ?

Muray a choisi de se mettre dans une position où il ne sera pas applicable. C’est pourquoi il est difficile de simplement le juger comme un homme de droite. Il y a certes quelque chose qui l’apparente à une certaine droite, et en même temps, ce qu’il critique dans la gauche est tout à fait critiquable dans toute forme de droite constituée. Car, même si cela peut paraître un paradoxe, toute droite a une composante progressiste ! Même les contre-révolutionnaires comme Maurras ont l’idée d’une société meilleure qu’il faut faire advenir, fût-ce par un retour en arrière. La bête noire de Muray, c’est précisément toute forme de projet politique ou social qu’on essaierait de substituer au monde tel qu’il est. Là est la radicalité de son postulat d’observation.

Au fond, Muray développe l’idée que la droite est ontologiquement plus faible que la gauche. La droite n’est en effet que le duplicata plus ou moins réussi de la gauche, dans la mesure où la gauche est le propre de la politique moderne.

Dans son essai majeur Le xixe siècle à travers les âges (1984), Muray a consacré de nombreuses pages à la genèse de la gauche moderne. Qu’est-ce donc que « l’occulto-socialisme », qu’il démonte méthodiquement ?

Ce que Muray appelle l’« occulto-socialisme », c’est une solidarité ontologique entre deux tendances qui traversent le xixe siècle : d’une part le mouvement démocratique, progressiste et humanitaire à travers des figures littéraires telles que Victor Hugo ; d’autre part, l’espèce d’agitation néoreligieuse consécutive au vacillement de l’Église. Cette agitation, que Muray décide d’appeler « occultisme », va bien au-delà des petites pratiques telles que la nécromancie et les tables tournantes. Il s’agit de toutes les formes de panthéisme et de lectures religieuses du monde, antichrétiennes, néochrétiennes ou néopaïennes – conscientes ou non –, tantôt explicitement articulées à un projet politique, tantôt de manière latente. Muray observe comment deux individus a priori complètement différents, l’un incarnant l’« Oc », l’autre le « Soc », se retrouvent, ou alors comment, chez un même individu ces deux éléments s’articulent, en se succédant ou en se mélangeant.

Hugo développe par exemple sa tendance humanitaire à partir du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte en même temps qu’il découvre les tables tournantes, à la mort de sa fille Léopoldine. Cette solidarité-là forme, selon Muray, l’inconscient religieux du projet politique moderne.

Malgré l’importance de cet essai majeur, pourquoi avez-vous tendance à relativiser la centralité du xixe siècle à travers les âges dans l’œuvre de Muray ?

Plus que le sommet de son œuvre, Le xixe siècle est une vaste introduction à ce qui sera la « maturité » de Muray, dans ses vingt dernières années. D’ailleurs, quand il reparlait de ce livre quelques années après, Muray disait qu’il n’était pas sans pertinence mais que ces analyses-là ne permettaient plus de comprendre ce qui se passait à l’heure d’Homo festivus. Plus tard, il a eu cette formule bouffonne : « La question n’est plus : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », mais : « Qu’est-ce que c’est que ce merdier ? » » Cela dit bien la position qu’a choisie Muray : puisque les bras lui en tombent, il choisit d’en rire !

Une note de bas de page de votre livre sur Muray m’a paru essentielle. Citant Alain Besançon, vous expliquez qu’une chose ne peut être crue et sue en même temps et sous le même rapport. Ainsi, Lénine croit qu’il sait, mais ne sait pas qu’il croit, alors que le doute serait consubstantiel à la foi chrétienne. L’adhésion au christianisme est-elle un remède imparable à la pensée binaire, voire totalitaire ?

Dans Les Origines intellectuelles du léninisme (1977), Besançon se sert de cet adage scolastique médiéval pour penser l’idéologie, en particulier le marxisme-léninisme, comme une réactivation des structures de la gnose antique. Ce qui est inhérent au christianisme bien compris, ce n’est pas seulement le domaine du doute, mais le domaine où cette distinction existe. Dans la religion chrétienne bien entendue, on ne peut croire et savoir une même chose. Un même objet ne peut pas être visé en même temps par ces deux opérations de l’esprit. C’est ainsi que la religion s’oppose à la gnose.

Cela dit, je ne sais pas si le christianisme constitue LE remède à cette tentation gnostique, parce qu’un rationalisme athée l’est tout autant.

D’ailleurs, moins spectaculaire, violent et institutionnel que le totalitarisme, j’observe aujourd’hui une nouvelle confusion des ordres entre la croyance et le savoir tant chez des libres penseurs que du côté de certains chrétiens engagés dans la cité.

C’est-à-dire ?

Ayant du mal à distinguer leur regard sur la société de leur vie spirituelle, beaucoup cèdent à la tentation du communautarisme chrétien. Je me sens d’autant plus concerné qu’en tant que chrétien attaché à la séparation des deux cités, je ne comprends pas une telle idéologisation du christianisme, parfois opérée au nom de Péguy, d’ailleurs. À mon avis, Péguy est plutôt un remède à cette dérive, parce qu’il rappelle que le Christ est venu sauver le monde, et non pas le condamner (même politiquement).

Pour rester dans le domaine spirituel, en écho à l’actualité la plus tragique, qu’a voulu dire Muray en écrivant dans Chers djihadistes : « nous vaincrons […] parce que nous sommes les plus morts » ?

Il voulait dire que rien n’arrêterait Homo festivus, que la fin de l’Histoire l’emporterait toujours sur l’Histoire… Bizarrement, je trouve que Daech a aussi un petit côté Homo festivus, avec ses vidéos hollywoodiennes et son idéologie rudimentaire. Mais il est un peu difficile de se servir de Muray pour comprendre ce qui nous arrive depuis le 13 novembre, car on n’a pas très envie de se livrer à la satire du monde hyperfestif quand ce monde a précisément été la cible d’une attaque aussi stupéfiante et meurtrière…

Lorsqu’il est touché par la barbarie, Homo festivus n’est-il pas notre ami, voire notre frère ?

Si je ne suis pas un grand supporter de la Nuit blanche ou de la Fête de la musique, loin de là, j’aime beaucoup le Bataclan et les terrasses de café, et je me sens, comme tout le monde, la cible directe de ces attaques. Muray avait cette phrase après le 11 septembre 2001 ; j’ignore comment il réagirait exactement aujourd’hui.

Pour le coup, je pense plutôt à Péguy, qui non seulement a tant écrit sur le « temps de guerre », sur la nécessité de se rendre sensible à l’événement qui surgit, mais qui a aussi beaucoup insisté sur la façon dont tout idéal devait d’abord être vécu individuellement, incarné, appliqué. À un moment où la France est ainsi visée et détestée, il faut donc plus que jamais être français et fier de l’être : pas dans les discours (et surtout pas dans les discours partisans), mais dans les actes, dans une manière d’être ; dans ce que Péguy aurait pu nommer, sans y introduire trop de morale, une certaine « vertu ».[/access]

L'invention de Philippe Muray

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*Photo: Hannah.

De la censure

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censure fn islam ivg

censure fn islam ivg

C’est reparti, tout le monde s’insurge contre la censure de La Vie d’Adèle… mais il faudrait savoir de quoi l’on parle. Il y a la censure officielle, celle qui vient de s’exercer à l’encontre du film de Kechiche. Censure qui passe par une demande légale et une décision de justice. Censure contestable effectivement, et d’autant plus contestée, si j’ai bien compris, que la demande émane d’un groupe catholique traditionaliste, c’est-à-dire du Diable en personne.

Et puis il y a l’Autre censure, celle dont on ne parle jamais, qu’on ne voit pas parce que son cheminement complexe, mélange d’intérêts financiers et de militantisme reste hors de portée.

Et surtout, parce que notre conformisme nous empêche de nous poser la question.

Imagine t-on par exemple voir en France un film positif ou même tout simplement neutre, sur le parcours d’un(e) jeune militant FN ? Avec les difficultés que ses convictions lui posent dans la vie quotidienne, avec sa famille, ses amis, ses camarades de lycée, de fac, de travail ?  La discrimination dont subitement il est l’objet après son « coming out ». La réponse est non.

A la place, on a un film, tout à fait regardable certes, mais militant, à savoir « un Français » qui est une caricature où le mot FN n’est pas prononcé mais où tout le monde aura compris de quoi il s’agit.

Un film évoquant de manière positive une famille catholique traditionnaliste ? Que nenni. Ou alors dans la dérision, la dénonciation haineuse.

Un film évoquant les doutes et les remords d’un médecin obligé par la loi de pratiquer des avortements qui le révulsent philosophiquement ?  Inenvisageable… il ne peut être qu’un monstrueux salopard.

Bien qu’ayant fait des recherches et consulté une liste de films sur la guerre d’Algérie, je n’ai personnellement jamais vu, ni eu connaissance de l’existence d’un film positif sur les « soldats perdus » de l’Algérie Française, ni sur un membre civil de l’OAS et ses motivations. Rien.

Rien qui évoque de façon positive les raisons pour lesquelles d’anciens résistants ont cru devoir passer dans une seconde résistance en s’insurgeant contre le pouvoir gaulliste.

Par contre les films valorisant la partie adverse (le FLN) sont légion, balayant sous le tapis les enfants égorgés, les familles de Harkis torturées et autres horreurs que la bienséance et l’argent Algérien empêchent sans doute d’aborder. Les sujets tabous sont nombreux.

Par contre, le cinéma a abordé de manière positive tous les grands sujets militants de notre époque, militants de gauche cela va de soi  (et de droite complexée).

La censure s’exerce donc de façon détournée, elle passe par l’argent, les opinions des producteurs, et par les opinions dominantes du moment.

Ce n’est pas la réalisatrice Cheyenne Carron qui dira le contraire. Pour son film L’Apôtre, le CNC n’a pas daigné lui donner un centime en raison du thème évoqué : un jeune musulman se convertissant au catholicisme, motivé par l’attitude du prêtre du village. Ce dernier, malgré sa douleur, tendant la main a la famille musulmane de l’assassin de sa sœur. La réalisatrice a réussi à trouver des financements privés mais pas de chance, elle a vu son film déprogrammé en raison des risques d’attentat en ce début 2015, et ce à la demande de la DGSI.

Faites peur, c’est comme ça que vous gagnerez !

Alors ? Alors, je précise pour ceux qui pratiquent l’interprétation mal intentionnée de manière obsessionnelle que je ne décris pas ici mon dépit de ne pas voir mes héros valorisés.

C’est un simple constat : le monde du cinéma lui même exerce une censure, qu’on ne s’étonne donc pas que les thèmes qu’il aborde de manière militante soient contestés de temps à autre, de manière légale par ceux qui n’ont ni le pouvoir de l’argent, ni celui des idées dominantes, ni celui des relations dans ce milieu endogamique.

Quant à la télévision, on pourrait parler longuement des innombrables et souvent très médiocres téléfilms qui n’ont de toute évidence pour objet que de servir de support aux grandes idées du moment : métissage, homosexualité, réinterprétation de l’Histoire à des fins politiques et j’en passe.

Le fleuron du genre étant le feuilleton de la 3 « plus belle la vie » dont les créateurs, ont voulu faire rentrer subrepticement dans le crane de la jeunesse toutes les idées dont elle sommée de maitriser la dialectique à la perfection.

Pari moyennement réussi si j’en crois les sondages sur l’âge moyen de l’électeur FN.

*Image : wikicommons.

Le retour des morts-vivants

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zombie morts vivants

zombie morts vivants

Un spectre hante notre imaginaire, c’est le zombie. Sauf que le problème, c’est que le zombie n’est pas un spectre, mais un mort-vivant. Autant dire un oxymore, c’est-à-dire toujours un peu une perte de repères. Dans son indispensable Petite philosophie du zombie aux PUF, Maxime Coulombe fait d’ailleurs la différence entre fantôme et zombie. Le fantôme appartient à l’époque moderne, celle de la littérature fantastique et romantique, il assure « une relative étanchéité » entre la vie et la mort. Tandis que le zombie, lui, est la créature d’une mythologie postmoderne ; il est aussi un revenant mais il ne reste pas à sa place et il envahit le monde des vivants. Il est le symptôme de notre temps où, pour des raisons de progrès technologiques illimités, la frontière entre le virtuel et le réel, l’homme et la femme, l’humain et le transhumain, la vie et la mort, a tendance à s’estomper. « Le zombie, conclut Coulombe, ne vient pas pour retisser le lien entre les vivants et les morts. Plus brutalement, il déplace la représentation d’une mort qui, privée de cadre, revient pour manger les vivants. »

Cet effacement des « cadres » explique pourquoi, et sous des formes très différentes, le zombie est partout en nos années 2010. Dans Zombies. Sociologie des morts-vivants (XYZ), Vincent Paris remarque ainsi qu’entre les années 1960 et 2008, le nombre de films mettant en scène des zombies est passé de quelques dizaines à près de quatre cents, dont le quart pour la seule période 2000-2008 et une vingtaine pour la seule année 2012. Mais cette présence n’est pas seulement cinématographique ou télévisuelle : la bande dessinée et les jeux vidéo ne sont pas épargnés et il existe maintenant plus de 400 applications iPhone et iPad sur le sujet.[access capability= »lire_inedits »]

On a même pu croire que le zombie était devenu réalité lors d’une série de faits divers particulièrement horrifiques qui se sont produits aux États-Unis en 2012 : à Miami, un homme a dévoré le visage d’un SDF en pleine rue, quelques jours plus tard à Baltimore un autre a mangé le cerveau et le cœur d’un ami puis, à nouveau à Miami, un clochard, moins chanceux, a commencé à manger un policier qui l’a abattu. Dans les trois cas, une nouvelle drogue a été mise en cause, rebaptisée aussitôt « drogue du zombie ». Elle a depuis, ici et là, continué à sévir sporadiquement et, ce qui frappe à chaque fois, outre la pulsion cannibale des agresseurs, ce sont la démarche saccadée et l’absence totale de langage articulé. Comme si, selon le mot d’Oscar Wilde, la nature imitait l’art ou, si vous préférez, comme si le fait divers rejoignait le film gore. On pourrait aussi évoquer ce phénomène des « marches zombies » où des jeunes se réunissent costumés, pour reproduire des scènes de films, un peu partout dans le monde. La bonne ville de Lille a cru bon d’interdire cette manifestation en 2014 sous prétexte de la mauvaise image qu’elle aurait pu renvoyer. Mais une mauvaise image de quoi ? De la ville ou d’une jeunesse qui mime de manière hyperbolique ses conditions de vie réelles ? Le zombie, autre signe incontestable de son succès, est même devenu une métaphore pour les universitaires. Souvenons-nous, récemment, d’Emmanuel Todd qui, dans Qui est Charlie, a catégorisé le « catholique zombie » dans la typologie des manifestants du 11 janvier. On peut discuter de la pertinence du concept mais pas de sa cohérence sémantique puisque le catholique zombie est défini dans le livre comme un catholique déchristianisé chez qui, malgré tout, auraient persisté des réflexes chrétiens comme, chez le zombie, persistent des réflexes humains.

Dans les années 1980 et 1990, on avait plutôt assisté, il est vrai, à un retour du vampire avec le Dracula de Coppola (1992) comme sommet cinématographique mais aussi avec le succès planétaire et générationnel de séries comme Buffy contre les vampires (1997) ou encore les best-sellers d’Anne Rice regroupés dans ses Chroniques des vampires qui paraissent en France dans les années 1990. On voit bien la résonance historique du vampire, à ce moment-là, avec les années sida et la crainte de l’adolescence découvrant la sexualité et ses métamorphoses dans un contexte mortifère.

Le fait que le vampire, s’il n’a pas disparu des écrans radars, ait cédé la première place au zombie, en dit tout autant sur notre présent immédiat. L’impression d’être en plein « devenir-zombie » nous envahit de plus en plus fréquemment à travers des aliénations successives que Debord décrivait dans In girum imus nocte et consumimur igni, traçant sans le savoir un portrait des plus précis de l’homme en voie de zombification : « Ils meurent par série sur les routes, à chaque épidémie de grippe, à chaque vague de chaleur, à chaque erreur de ceux qui falsifient leurs aliments, à chaque innovation technique profitable aux multiples entrepreneurs d’un décor dont ils essuient les plâtres. Leurs éprouvantes conditions d’existence entraînent leur dégénérescence physique, intellectuelle, mentale. » Et il est vrai qu’aujourd’hui, celui qui se promène dans une grande ville, empruntant les transports en commun et qui croise des jeunes filles mangeant debout des kebabs avec de la sauce blanche leur coulant sur le visage ou des cadres en cravate recevant directement de la musique dans leur cortex grâce à des écouteurs et oscillant mécaniquement la tête, celui-là peut avoir l’impression que nous n’en sommes plus très loin. Sans compter, si l’on veut aller dans le gore, ces SDF entassés à proximité des gares, qui semblent être simplement réduits à quelques gestes machinaux entre deux éructations.

Votre serviteur manquerait-il d’humanité dans ce tableau ? Mais pas du tout, au contraire ! La preuve, il ferait un très éphémère survivant en cas d’apocalypse zombie. Dans les films et les romans, ce qui crée la victoire des zombies, c’est la pitié. On refuse d’admettre, sauf quelques héros aux nerfs en béton armé, que le zombie a perdu son humanité. On veut aller vers lui, l’aider et… on se fait bouffer. Ou alors on refuse de tirer sur la femme de sa vie (toujours viser la tête, c’est une règle de base pour se débarrasser d’un zombie) parce qu’elle est encore l’image, même atrocement déformée, de l’être aimé. Ce scénario de la pitié dangereuse est parfaitement décrit dans Zombies (1978) de George Romero, le maître en la matière, qui montre dans les premières minutes du film comment c’est le respect dû aux morts, le refus d’admettre qu’il ne s’agit plus d’êtres humains malgré les apparences, qui précipitent le chaos final.

Le zombie est par ailleurs souvent le fruit d’un virus émergent ou d’une bêtise technologique quelconque. À ce titre, il est le nouveau visage de la fin du monde, la preuve rabelaisienne renouvelée que science sans conscience n’est que ruine de l’âme. On pensera ainsi à 28 jours plus tard (2002) de Danny Boyle, où l’épidémie de zombies est déclenchée par un commando écoterroriste qui libère des singes infectés d’un labo militaire travaillant sur des armes bactériologiques. Le zombie devient donc, aussi, une figure éminemment politique et ce depuis Romero, toujours lui, qui recrée le genre en 68 avec La Nuit des morts-vivants, allégorie transparente de la ségrégation raciale. Dans un des grands succès du roman zombie de ces dernières années, World War Z – qui a hélas donné une adaptation pitoyable au cinéma –, Max Brooks se livre par exemple à une vraie lecture géopolitique d’une troisième guerre mondiale contre les morts-vivants. Et l’on sourira en pensant que les trois seuls pays qui s’en tirent sont Israël, qui verrouille ses frontières une fois reçu le renfort des réfugiés palestiniens (comme quoi, quand ça va vraiment mal on oublie tout et on recommence), Cuba dont l’insularité marxiste permet une résistance magnifiquement organisée et l’Afrique du Sud dont le gouvernement réactive un vieux plan datant de l’apartheid.

Cette vision de la fin du monde est également au cœur du roman de Colson Whitehead, Zone 1. On observera qu’il est sorti dans la prestigieuse collection de littérature étrangère « Du monde entier » de Gallimard et non dans une maison de SF, ce qui est la preuve d’une légitimité littéraire toute récente. Le narrateur fait partie d’une équipe de nettoyage de la seule zone libérée de New York. C’est un jeune homme qui se vit comme médiocre et qui explique, en toute lucidité, que sa médiocrité a été la condition même de sa survie. Loin du super-héros survivaliste, Mark Spitz – comme le nageur – affronte les zombies tout en se plongeant dans de grands moments de mélancolie introspective.

C’est que le zombie, la contemplation du zombie, pousse assez vite à la métaphysique et la dernière parution en date sur ce sujet, Zombie nostalgie de Oystein Stene, aux éditions Actes Sud, prouve si besoin était, à quel point un motif propre à la littérature populaire peut devenir, comme pour Zone 1, un grand roman qui rappellera, en l’occurrence, L’Invention de Morel par Bioy Casarès, voire le Kafka du Château. Grande nouveauté, dans Zombie nostalgie, c’est le narrateur qui est un zombie ou plus exactement une créature qui, comme plusieurs milliers d’autres, est apparue tout d’un coup sur l’île très septentrionale et très secrète de Labofnia. Le phénomène dure depuis des siècles et il est désormais sous contrôle des services secrets du monde entier. Le narrateur, comme tous les autres arrivants, doit apprendre à marcher, parler, vivre avec sa peau grisâtre, s’adapter à la vie très organisée de Labofnia, découvrir émotions et sentiments tout en acceptant d’ignorer ses origines : « J’aurais pu dire que j’éprouvais une forme de nostalgie. En même temps, ce n’était pas ça car je ne ressentais aucun manque et je ne sais pas de quoi j’aurais pu avoir le regret. J’ignorais même ce qu’était la nostalgie. Je comprenais ce que le mot voulait dire, je pouvais mettre le concept en rapport avec d’autres concepts. Mais cela me laissait indifférent. Comme si le terme ne renvoyait à rien. Il aurait été plus juste de dire que j’avais la nostalgie d’une nostalgie. »

Zombie, ô zombie, créature du présent perpétuel, notre semblable, notre frère et, qui sait, notre avenir, nous te saluons…[/access]

Zombie nostalgie de Oystein Stene (Actes Sud, 2015)

Zone 1 de Colson Whitehead (Gallimard, 2014)

World War Z de Max Brooks (Livre de Poche, 2010)

On pourra également consulter :

Zombies. Sociologie des morts-vivants de Vincent Paris (XYZ, 2013)

Petite philosophie du zombie de Maxime Coulombe (PUF, 2012)

Zombie Nostalgie

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Halsman ou la jumpology

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Philippe Halsman jumpology

Philippe Halsman jumpology

Si Philippe Halsman était encore de ce monde, peut-être que les entreprises lui auraient demandé de tirer le portrait de leurs salariés « burn outés », que notre ministre de la Santé aurait remplacé « les cellules psychologiques » par des « séances jumpologiques », qu’au lieu de préconiser quelques minutes de sieste par jour, les médecins auraient recommandé de faire des séries de sauts groupés ou individuels, qu’on aurait vu s’organiser dans les rues non plus des « flash mobs », mais des « jump mobs », qu’une « Journée mondiale du saut le plus parfait » aurait été instaurée, que les fous de la roulette seraient devenus des dingos du trampoline et auraient déserté les trottoirs pour aller sauter sur les toits. Mais le photographe américain est mort en 1979. Et il n’aurait sans doute pas vraiment apprécié cette institutionnalisation de son art, lui qui voyait les règles comme l’antithèse de la création.

« Etonnez-moi ! » cette apostrophe enthousiasmante est le titre qu’a judicieusement choisi le Jeu de Paume pour son exposition consacrée à Philippe Halsman. C’est la première fois que l’ensemble de son œuvre est présentée au public. Et de nombreux éléments – planches-contacts, photomontages, épreuves préliminaires – viennent éclairer le processus créatif du photographe. Loin de la scénarisation des expositions d’art contemporain, celle-ci dévoile, sans parasite sonore ni visuel, l’univers atypique du photographe, connu pour ses portraits iconiques de célébrités : Audrey Hepburn, Marilyn Monroe, Winston Churchill, Mohammed Ali qui ont souvent fait la une de Life magazine.

Les photos de Halsman sont en elles-mêmes de véritables mises en scène capables de susciter ce grain de folie, ce bouleversement des sens que cherchent tant à créer les artifices utilisés dans les expositions d’art contemporain. Chez Halsman, la subjectivité du modèle photographié prend forme à travers la représentation de son monde à lui. L’un des portraits les plus frappants étant celui du génie des échecs, Bobby Fischer, photographié en 1967 avant qu’il ne devienne champion du monde en 1972. La tête de Fischer surplombe l’échiquier et seule une partie de son visage apparaît, l’autre restant dissimulée dans l’ombre. Halsman reflète ainsi l’état psychologique du joueur à la fois enfermé dans 64 cases et projeté vers des possibilités infinies. Le jeu d’ombre et de lumière rappelle bien entendu l’alternance des cases en noir et blanc de l’échiquier mais illustre également la dualité intrinsèque des échecs où le joueur s’entraîne en étant son propre adversaire. À travers ce portrait si saisissant, on devine le combat que Fischer mène contre sa propre paranoïa.

Puis notre regard s’attarde sur d’autres portraits tout aussi pénétrants. On est tour à tour bouleversé par le visage empreint de tristesse d’Albert Einstein photographié en 1947, deux ans après l’explosion des premières bombes nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki, fasciné par l’expressivité grave d’André Malraux dont les traits sombres contrastent avec le caractère apaisant qui se dégage de la sculpture bouddhiste à l’arrière plan de la photo. Notre regard continue de circuler et tombe sur le portrait intriguant d’Edward Albee photographié en 1961, un an avant la première de sa célèbre pièce « Qui a peur de Virginia Woolf ? » jouée à Broadway. Grâce à un photomontage, Halsman superpose au visage d’Albee une photographie montrant des acteurs sur scène et suggère  l’ébullition créatrice de l’auteur en train d’inventer sa pièce de théâtre. Ainsi, en mettant en scène la personnalité de ses modèles à travers la création de leur propre monde, Halsman propose une manière existentialiste de faire des portraits.

On change de salle. Autre ambiance. La densité dramatique fait place à la légèreté surréaliste et la mobilité des corps remplace la fixité des visages. La collaboration fructueuse et absolument délirante du photographe avec Salvador Dalí donne lieu à des photos renversantes d’audace et de créativité. Dans l’univers du peintre à la célèbre moustache, « véritable symbole du pouvoir de son imaginaire » comme il aime à le dire, tout est entièrement en apesanteur. Quand ce ne sont pas des moutons, des tables, des chaises, des oranges qui sont suspendus en l’air, c’est Dalì qui saute au moment où on balance deux, trois chats et un seau d’eau. C’est la fameuse photo Dalì Atomicus. Pour que le résultat soit à la hauteur de l’idée que se font les deux artistes, les séances sont un vrai défi sportif à relever : 5 heures de sauts, 26 lancers de chats, 26 chasses aux chats sans compter les multiples passages de la serpillère.

C’est peut-être au contact de la fantaisie effrénée de Dalì que Halsam a eu l’intuition de sa « jumpology », mise en pratique par la suite aux Etats-Unis en photographiant politiques, scientifiques, célébrités, industriels, tous en train de sauter en l’air. Deux salles sont consacrées à ces portraits qui défient l’apesanteur et brisent les conventions sociales. On sourit devant Richard Nixon, alors sénateur républicain, qui se prête au jeu. On rit devant le Duc et la Duchesse de Windsor qui font un petit bond main dans la main après avoir pris soin d’enlever leurs chaussures. Notre regard pétille devant Marilyn qui s’élève dans l’air avec la joie retrouvée de la petite fille qu’elle était et nos jambes frétillent devant ces grands jetés de nombreuses stars heureuses de lâcher prise.

L’esprit de sérieux est terrassé par cette explosion surprenante d’enthousiasme qui détonne et étonne. Les corps s’élèvent et les esprits s’allègent, les bras se déplient et les jambes se détendent. Le spectateur sourit devant un tel ballet où le mouvement donne forme à la vie.

L’exposition Philippe Halsman « Etonnez-moi ! », au Musée du Jeu de Paume jusqu’au 24 janvier 2016.

Le cinéma de Cheyenne-Marie Carron

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Patries Cheyenne-Marie Carron

Patries Cheyenne-Marie Carron

Au moment où sort un coffret regroupant six films de Cheyenne-Marie Carron, il est important de revenir sur le parcours ce cette jeune cinéaste talentueuse et sur son nouveau film Patries qui n’est malheureusement sorti que dans une seule salle à Paris, le Balzac [1. Cinéma Le Balzac, 1 Rue Balzac, 75008 Paris, 01 45 61 10 60.]. Depuis plus de dix ans, Cheyenne-Marie Carron tourne des films inventifs et très personnels, à des années-lumière de la médiocrité de la plupart des productions françaises contemporaines. Lorsque j’ai vu son beau film La Fille publique (2013) qui raconte sa propre histoire, j’ai pensé qu’une cinéaste qui osait afficher au mur de la chambre de son personnage principal, Yasmine, une fille de l’assistance publique, un drapeau français et une affiche de La 317éme section était une jeune femme qui n’avait pas froid aux yeux.

Après avoir réalisé L’Apôtre (2013), film sidérant, rempli d’audace tant du point de vue scénaristique que du point de vue formel, qui raconte l’histoire de la conversion d’un jeune homme musulman au catholicisme, Cheyenne-Marie Carron affronte avec Patries la  question du racisme et de l’appartenance. Patries est l’histoire de Sébastien, un jeune garçon blanc qui emménage avec ses parents dans une banlieue parisienne composée de petits pavillons et de barres d’immeubles, majoritairement habitée par une population issue de l’immigration africaine. Sébastien, ouvert, vif et curieux mais aussi fier et têtu se comporte sans aucun préjugé. Il veut se faire de nouveaux amis comme il en avait en province. Il rencontre Pierre, un jeune garçon noir, un peu perdu, avec qui il sympathise très vite. Tous deux arpentent le quartier en plaisantant, en discutant, en se charriant , à pied ou en skate board, ce qui donne l’occasion de splendides travelling. Mais très vite l’idylle se gâte lorsque Pierre présente Sébastien à ses potes africains. Mamadou, un colosse fier et arrogant, refuse de le saluer parce qu’il est blanc, entrainant dans son sillage certains des autres jeunes gens. Mais Sébastien est déterminé à se faire adopter par le groupe des jeunes noirs. La scène où il va jouer au football avec eux est l’une des plus belles du film : tout en tirant au but, un à un les jeunes hommes noirs se mettent torse nu, révélant la beauté de leur corps, comme des sculptures d’ébène. Sébastien, à son tour, enlève son chandail et malgré son allure sportive, semble gringalet tant sa peau d’albâtre – dévoilant des tatouages, croix pour l’appartenance au christianisme et chiffres rappelant étrangement ceux des juifs dans les camps nazis – le désigne comme un intrus.

Mais le pire est à venir. Sébastien est témoin d’un accident : Mamadou et son ami renversent avec leur moto un homme blanc et s’enfuient. Quand l’affaire s’ébruite, Mamadou et sa bande, croyant que c’est Sébastien qui a parlé – en fait c’était Pierre – rouent de coups le jeune Blanc. Au terme de son chemin de croix, dans une séquence doloriste portée par la beauté des chants et de la musique de l’Anima Christi, Sébastien rentre chez lui, portant sur son corps les stigmates de la violence raciste.

Alors s’ouvre un deuxième chapitre du film où l’on suit les rapports de Pierre avec sa mère et ses deux sœurs. Cheyenne-Marie Carron filme avec amour et tendresse cette famille originaire du Cameroun que fait vivre avec une volonté exemplaire la mère, Victoria, parfaitement intégrée dans la société française comme le sont les deux sœurs, dont l’une attend un enfant d’un jeune homme blanc. Les scènes de repas et de discussions entre eux ou avec leur voisine, abordant les questions de double appartenance, de sexisme, d’amour de son pays, de sa patrie, ou de celui qui les accueille, de la possibilité ou non du vivre ensemble, de voyages et de différences culturelles, sont traitées avec intelligence, finesse et un profond respect des convictions de chaque personnage, donnant à ce film audacieux et courageux un contenu politique sans ambigüité.

Il n’y a que deux solutions possibles : l’intégration réussie dans la nouvelle patrie ou le retour volontaire dans le pays d’origine [2. Il s’agit bien ici d’intégration ou retour réussi. Le bonheur étant une autre question certes liée, mais aussi dépendante de beaucoup d’autres paramètres.]. Ce choix, personnel et profond, dépend des personnes concernées et non pas de telle ou telle politique. C’est ainsi que Pierre décide de regagner son pays d’origine pour y vivre, travailler et y bâtir sa vie. Avant de partir pour le Cameroun, soutenu par tous, il vient demander pardon à Sébastien qui sort de son isolement et retrouve la bande de Mamadou en s’imposant, sur le terrain de football.

Cheyenne-Marie Carron, elle, s’impose comme une cinéaste à la fois implacable – elle ne laisse rien passer des comportements racistes ou machistes du groupe ou de Pierre, ni du ressentiment de Sébastien – et charitable à travers l’amour et la tendresse de son regard sur Pierre et sa famille, ainsi que sur la petite bande, dans ces belles scènes justes et drôles où ils parlent de football.

Patries de Cheyenne-Marie Carron, avec Jackee Toto, Augustin Raguenet, Sylvia Homawoo, Sandrine Salyeres.

PATRIES - DVD [HD DVD]

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Cheyenne Carron Cinéaste

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FN, le trou noir des votes souverainistes

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souverainisme fn villiers

souverainisme fn villiers

Le premier parti de France n’a aucune région. La nouvelle fut difficile à accepter pour les quelque six millions de Français qui ont donné leur voix au parti le plus polémique de France. Ils avaient été 3,5 millions lors des législatives de 2012, et n’avaient finalement obtenu qu’un seul député. Face à ces anomalies démocratiques, la question est double : il y a d’abord une remise en cause du mode de scrutin mais aussi la recherche d’une alternative au fameux « plafond de verre ». Il n’est de toute façon pas du pouvoir immédiat des électeurs de changer le système, alors quelle alternative trouver ?

Le Front national a toujours fait peur, il a aussi toujours été une plaie de la République que la droite comme le gauche s’est interdit de soigner, préférant miser sur la douleur à des fins électorales. Mais depuis 2011, et la prise de pouvoir de Marine le Pen au sein du parti – suivie par l’émergence de Florian Philippot – la bête immonde s’est résolue à ne plus « perdre sur ses idées au lieu de gagner sur celles des autres » (selon les mots du Menhir déchu) pour adopter une stratégie conquérante jusqu’à devenir aujourd’hui le « premier parti de France ».

Mais la nouvelle Moïse, maintenant à la tête de 6 millions d’esclaves libérés du joug bien-pensant, ne semble pas en mesure de mener son peuple à destination. Le Front national et ses électeurs errent dans le désert et regardent les sondages qui promettent déjà la défaite, tous scénarios confondus, de Marine Le Pen au second tour de 2017. De fait, un candidat venu de l’extrême est condamné à voir se lever contre lui tout le ventre mou du paysage politique, et à se retrouver incapable de rassembler pendant entre les deux tours. Ainsi, et malgré toute sa capacité de rassemblement, le nouveau FN condamne ses électeurs au silence. La soupe électoraliste, concoctée par Marine Le Pen et Florian Philippot, entraine sous la fatwa républicaine prononcée contre le FN, des mouvances jusque-là tolérées dans le paysage politique.

De fait, la paroi est poreuse en de nombreux endroits entre le FN et ses cousins de la droite « des valeurs ». Déjà, à la fin des années 1980, Patrick Buisson faisait cette analyse : « les électeurs du FN sont pour l’essentiel d’anciens électeurs du RPR déçus par le recentrage et l’évolution pro-européenne de Chirac, pour le reste d’anciens communistes nostalgiques du temps où le PC était conservateur, autoritaire et nationaliste. » Aujourd’hui le point d’accroche qu’était l’Europe est devenu le conflit principal qui oppose la droite au FN ; et les déviances de Jacques Chirac,  les fondamentaux d’une droite devenue fédéraliste. En revanche rien n’a changé du coté du Front national qui gonfle maintenant ses rangs des souverainistes que l’UMP d’antan a créés par dépit.

Geoffroy Lejeune en a rêvé, Patrick Buisson l’a théorisé, Aymeric Chauprade y travaille, Philipe de Villiers s’y refuse… Il faut aujourd’hui trouver une place à ce vote souverainiste capable de peser bien plus lourd dans la balance électorale s’il se libère de ses libérateurs – à l’image de Chauprade qui a quitté le front début novembre.

L’Europe, l’identité, la préférence nationale, ne sont plus les chevaux de batailles de vieux poujadistes aigris, qui faisaient la guerre aux « chevelus » pendant Mai 68, qui distribuaient l’AF pendant leur jeunesse, qui lisaient Maurras et ont suivi, de leur cœur, l’évolution et l’acharnement de Jean-Marie Le Pen. Maintenant, 6 millions de votants ont choisi le Front national, et cela inclut forcément une part de toutes les catégories socio-professionnelles. Certes, ce sont les premiers qui ont maintenu dans un paysage relativement consensuel, la proposition d’une alternative à la convergence mondialiste et bruxello-atlantiste. Mais le peuple semble hériter aujourd’hui de ces suspicions, sans adhérer à la personnalité de Jean-Marie Le Pen, sans connaître l’AF ni cultiver la haine du gauchiste. Les électeurs FN votent maintenant par adhésion aux idées du parti et non à son image, ou à ces personnalités (controversées).

Marion Maréchal-Le Pen représente aujourd’hui au FN le fer de lance de ce mouvement des « valeurs » qui se développe chez Les Républicains aussi sûrement qu’il est refoulé du Front national. La député, moquée pour le contraste entre son âge et celui de ses idées – même au sein de son propre camp – sera un thermomètre important de l’avenir électoral du FN. Si elle devait être contrainte de partir – ou simplement réduite au silence par ses cadres -, elle entrainerait avec elle tout ce qui fait encore du FN un parti de droite, laissant, dans leur désert, des Pilippot qui ne pourront que pleurer la mort d’un parti de gauche parasite qu’ils avaient voulu greffer sur le Front historique.

Aujourd’hui, Les Républicains ne veulent plus de NKM en tête d’affiche et lui préfèrent Laurent Wauquiez. Les rêves de Sens Commun se réalisent – eux qui avaient conseillé à NKM d’aller se faire voir à gauche il y a deux mois, et qui recommandaient lundi de se tourner vers une droite de « valeurs », avec Laurent Wauquiez. Mais le miracle est un mirage.

Une alliance de la droite des valeurs n’est pas plus réalisable qu’elle n’est souhaitable. Les manœuvres post-scrutin de quelque parti que ce soit ne sont en rien suffisantes pour les déserteurs d’un Front dénaturé, ou les abstentionnistes en plein mythe du sauveur. Si la droite veut draguer les électeurs souverainistes, elle doit le faire tant sur les idées que sur la méthode politique. Les magouilles et autres faux choix – encore mises en lumières par un UMPS toujours prompt à résoudre en coulisse le cauchemar des triangulaires – doivent laisser place à la seule alternative possible à un clivage gauche-droite faussement arbitré par le FN : les souverainistes face aux fédéralistes. Les électeurs veulent savoir quelle vision de la France ont les candidats. L’État-nation face à l’État-membre : au second tour c’est ainsi que seront différenciés les candidats, car c’est sur ce débat que la France s’anime ! Et si le souverainisme est représenté par le FN, alors il perdra.

*Photo: wikicommons.

Daech: à la fois État et islamique

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Etat islamique Saddam Hussein

Etat islamique Saddam Hussein

« L’État islamique n’est ni un État ni islamique » – la formule a été ressassée par nos dirigeants. Désormais, l’ennemi, objet politique non identifié à cheval sur la Syrie et l’Irak, aurait pour seul nom « Daech ». Ce tour de passe-passe a tout d’abord le mérite d’éviter que l’on prononce cent fois par jour le mot « islamique », dans une acception pas franchement positive. Autrement dit, le label Daech permet d’évacuer la question sensible du lien que cette barbarie entretient avec la religion, comme s’il était évident que le « vrai » islam n’avait rien à voir avec tout cela. Mais cette manœuvre sémantique a aussi l’avantage de ne pas accorder à « Daech » la prestigieuse AOC d’État.

Or, non seulement l’État islamique ressemble de plus en plus à un véritable État, mais son succès même repose sur la fusion réussie d’éléments idéologico-religieux et de modes opératoires de l’État baasiste irakien. L’EI apparaît donc comme le fils naturel de cet État irakien déchu et d’un islam sunnite radical qui a évolué sur ces [ou ses ?] terres comme le rival mimétique du radicalisme révolutionnaire chiite iranien.[access capability= »lire_inedits »]

En 1979, lorsque l’URSS envahit l’Afghanistan, celui qu’on considère comme le père fondateur de ce qui deviendra l’EI, Abu Musab Al-Zarkaoui, n’est qu’un petit délinquant jordanien. Il part trop tard pour participer à la guerre sainte contre les Russes. Si les détails de son séjour afghan sont mal connus, on sait qu’à son retour en Jordanie il projette de faire tomber la monarchie au profit d’un État islamique. Ses projets terroristes échouent et il passe quelques années en prison avant que l’invasion américaine de l’Afghanistan puis de l’Irak lui ouvre de nouveaux horizons. Entre 2003 et 2006, à la tête de la franchise d’Al-Qaïda en Irak, il se distingue non seulement par son combat contre les Américains, mais aussi surtout en désignant – et en frappant – les chiites en tant que « super-ennemis », aussi honnis et haïs que les « croisés ». Les Américains parviennent à tuer Zarkaoui en 2006 puis à mettre son organisation en très grande difficulté.

Après sa mort, Al-Qaïda en Irak devient l’État islamique en Irak (EII) et son projet se nationalise. Le chef de l’époque, Abou Omar el Al-Baghdadi, se déclare émir et vise à créer un califat dans les provinces sunnites de l’Irak, en s’appuyant sur un certain nombre de tribus. Peu à peu, les djihadistes étrangers, majoritaires à l’époque du jordanien Al-Zarkaoui, sont marginalisés et l’organisation prend ses distances avec Al-Qaida. Mais, maintenu sous une pression américaine constante, l’EII décapité est très affaibli.

Commence alors la dernière phase de la transformation qui accouchera de l’EI que nous connaissons. Dans la prison irakienne de Bucca, quelques anciens officiers de l’armée irakienne de Saddam Hussein, passés à l’insurrection après leur limogeage par les Américains en 2003, prennent le contrôle de ce qui restait de l’EII. Ils nomment à la tête de l’organisation Abou Bakr Al-Baghdadi, un homme à la solide formation islamique, qui a commencé sa carrière djihadiste sur le tard en servant d’abord de caution théologique. Quand la jonction se fait, à Bucca dans les années 2008-2010, Al-Baghdadi possède déjà une expérience opérationnelle non négligeable, en plus de sa légitimité de théologien.

C’est ainsi que des individus fortement imbibés de la culture du Parti-État irakien, et rompus à ses méthodes de contrôle de la population par l’idéologie, la démagogie, et surtout la terreur et la police secrète – science dans laquelle Saddam Hussein excellait – trouvent l’idéologie de substitution dont ils avaient besoin.

L’homme qui incarne plus que tout autre la nouvelle mouture de l’EII est Samir Abd Muhammad al-Khlifawi, ancien colonel du service de renseignements de l’armée de l’air irakienne. Son CV n’est pas anodin, tant l’armée de l’air a joué un rôle central dans l’histoire des deux États bassistes, la Syrie et l’Irak. En Syrie, où Hafez Al-Assad, pilote de chasse, a pris le pouvoir, l’armée de l’air a toujours été une assise important de son régime au point que son service de sécurité est devenu l’une des polices secrètes les plus redoutables du pays avec des missions qui n’ont rien à voir avec les tâches habituelles des services de renseignements d’une armée de l’air. De même, en Irak, l’armée de l’air a joué un rôle de premier plan. Le premier coup d’État contre les Britanniques en 1936 a été mené par des pilotes, et trente ans plus tard, ce sont les hauts gradés de l’aviation qui ont largement contribué à la prise du pouvoir par le Baas.

Quand Saddam Hussein s’installe au pouvoir, craignant d’être la prochaine victime de l’armée de l’air, il la place sous surveillance avant d’y opérer une purge à la fin des années 1970. Être colonel au sein des services de renseignements de l’armée de l’air en Irak sous Saddam Hussein requiert des connaissances et un savoir-faire dépassant largement la dimension strictement militaire du métier, en matière d’intrigues, de politique et de corruption (contrats militaires…). On imagine que ceux qui ont, de surcroît, survécu à cinq années de guérilla contre les Américains en Irak ne manquent pas de talents.

Al-Khlifawi et ses camarades ont une approche très politique et étatique de la religion : au-delà de leurs convictions personnelles, ils étaient convaincus, comme leur maître Saddam Hussein (en janvier 1991, juste avant la guerre du Golfe, le grand laïc baasiste a fait inscrire le takbir « Allahou akbar » sur le drapeau irakien) qu’un ciment idéologique fort est indispensable pour gouverner. À l’évidence, le nationalisme comme le pseudo-socialisme n’arrivent plus à jouer ce rôle. Pour ces hommes, Al-Baghdadi n’est rien d’autre que le Michel Aflak (l’idéologue du baasisme) du xxie siècle.

Mais les vétérans du baasisme irakien ont apporté beaucoup plus que cette simple armature à l’EI. S’inspirant de l’État baasiste des années 1960-2000, ils ont élaboré les stratégies nécessaires à la création d’un État contrôlant un territoire et une population par la peur, la violence spectaculaire et les techniques de la police secrète. Les documents retrouvés dans la maison d’Al-Khlifawi après sa mort début 2014 (il a été tué par un groupe de rebelles syriens ignorant à qui ils avaient affaire) et publiés par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel dévoilent un projet soigneusement élaboré par un excellent élève de Saddam Hussein et adapté aux circonstances actuelles. Tout y est succinctement exposé : comment préparer un dossier sur un village ou un quartier, ficher les gens, les familles, les notables, les faiblesses, les secrets, la richesse, les activités, les opinions politiques. Comment ensuite passer de la séduction discrète dans l’approche, à la brutalité et la terreur dans la prise de contrôle d’une localité, jusqu’à sa mise en coupe réglée. Les responsabilités, les domaines de compétences et le partage des tâches sont clairement définis pour aboutir à l’instauration d’un système administratif et religieux – tribunaux, police, charité, application de la charia – de surveillance et de contrôle politique, sécuritaire mais aussi économique. Derrière les formules administratives, les tableaux et les organigrammes d’Al-Khlifawi, se dessine clairement un État baasiste zombie, le fantôme de l’Irak de Saddam Hussein.

Si nous ne comprenons pas ce qu’est l’État Islamique, c’est parce que ses combattants étrangers anglophones et francophones constituent un écran de fumée. Ces djihadistes bien de chez nous sont deux ou trois mille sur les quelques dizaines de milliers que compte l’EI, ils occupent le devant de la scène médiatique et focalisent l’attention mondiale mais, à quelques rares exceptions près, ils sont totalement à l’écart de ses fonctions essentielles – financement (trafics, rackets, pétrole, agriculture, « commerce extérieur »), contrôle des territoires et des populations, direction des affaires militaires et stratégiques.

Cacher les réalités de l’Etat islamique derrière l’acronyme « Daech » est un choix politique fondé sur deux idées fausses. Premièrement, pour éviter des amalgames néfastes on s’interdit  s’interdire des généralisations légitimes, fondées et nécessaires. Deuxièmement, on nie la nouveauté radicale de l’EI en le faisant entrer de force dans la case connue – et rassurante – d’organisation terroriste.  Or, pour gagner une guerre, c’est l’ennemi qu’il faut tromper et non soi-même.[/access]

*Photo : Karim Sahib.