On n’avait pas fait une aussi bonne blague depuis longtemps. Il faut dire que les Saoudiens ont encore plus d’humour que Vladimir Poutine, qui s’est bien payé la tête des Américains en faisant l’éloge public de Donald Trump et de son intelligence… Non, l’annonce, mardi 15 décembre dernier, par le ministre de la défense saoudien (et surtout vice-prince héritier) Mohamed ben Salman, de la formation, chapeautée par Ryad, d’une coalition de 34 pays musulmans « contre le terrorisme » (sous-entendu contre Daech, mais surtout sans le dire vraiment), est vraiment la meilleure.

C’est un peu comme si Tariq Ramadan devenait rédacteur en chef de Charlie. Et le plus drôle, c’est qu’il y a des gens pour faire semblant d’y croire et de trouver ça encourageant. Jusqu’au secrétaire à la défense américain Ashton Carter, qui a fait mine d’estimer que les Saoudiens venaient de prendre une initiative formidable autant que crédible.

Nous voilà donc priés de faire comme si la blague n’était pas mauvaise. Comme si le wahhabisme saoudien, largement diffusé depuis des décennies et soutenu financièrement par d’innombrables fondations et ONG saoudiennes, n’était pas le père spirituel du salafisme djihadiste d’Al-Qaïda puis de Daech. Ainsi que le rappelait récemment l’ex juge antiterroriste Marc Trévidic, qui peut établir une véritable différence entre la vision du monde des wahhabites saoudiens et celle des dirigeants de Daech ? Et qui peut affirmer que cette organisation n’est plus, aujourd’hui, alimentée par aucun financement saoudien ? Qui, enfin, saura discerner une différence de conception de l’administration de la justice, de l’humanité, entre les décapitations de Daech et les décapitations saoudiennes ?

La guerre engagée, avec l’appui de ses alliés des Emirats arabes unis, par l’Arabie Saoudite au Yémen, contre les Houtis soutenus par l’Iran, est également assez instructive à cet égard : bombardements indiscriminés écrasants les populations civiles, ciblage des écoles et des hôpitaux (dont celui de MSF), refus d’accès aux organisations humanitaires… Sans parler du fait que l’offensive des Saoudiens et des Emiratis au Yémen a eu pour premier effet, outre d’y semer le chaos et l’horreur, d’y renforcer sur place AQPA (Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique) et la branche yéménite de Daech, le fameux « ennemi terroriste » visé par la grande coalition montée par Ryad…

Si les Américains ou les Russes avaient fait le quart de ce que font les Saoudiens et les Emiratis au Yémen, et y avaient semé ce qu’ils y ont semé, qu’est-ce qu’on aurait entendu ! Là, curieusement, c’est silence radio. Mais, tout le monde le sait, les Saoudiens achètent des Airbus, et peut-être des Rafale, financent le rachat par l’Egypte des deux BPC classe Mistral initialement destinés à la Russie, et plus encore. Et les Emiratis ne sont pas en reste, puisqu’ils font une très sale guerre au Yémen avec des chars lourds français Leclerc…

Cette guerre au Yémen, en mobilisant l’essentiel des forces armées saoudiennes et alliées opérationnelles, vide déjà de tout contenu convainquant, d’un simple point de vue pratique, le volet militaire éventuel de la grande coalition antiterroriste proclamée par les Saoudiens. Reste donc le volet le plus rigolo, si on possède un solide sens de l’humour, c’est le « volet idéologique » censé, sous l’égide donc des dirigeants du royaume, développer des outils pour contrer les capacités d’endoctrinement des groupes « terroristes »… Voici donc les fondateurs, les doctrinaires, les gardiens et les zélateurs de la radicalité et de l’intolérance à la pointe du combat contre l’endoctrinement radical… C’est là le cœur de l’humour saoudien, et il faut reconnaître qu’ils n’y vont pas de main morte, quand il s’agit de se moquer du monde. A tel point que leur humour, par son audace débridée, a fait peur à certains gouvernements frileux, un peu coincés question rigolade, qui avaient été annoncés par Ryad comme embarqués dans sa grande coalition : après le Pakistan et la Malaisie, c’est au tour du Liban de se déclarer « pas au courant » de cette blague.

Les gens sont ingrats. Voilà un pays qui fait des efforts pour faire rire au milieu des larmes, et on fait la grimace. Il y en a déjà qui s’étaient insurgés, en septembre dernier, à la nomination du représentant de l’Arabie Saoudite au poste de président du comité de sélection des rapporteurs de la commission des droits de l’homme de l’ONU.

A croire que le retour de l’humour noir en géopolitique ne suffit pas à consoler les consciences.

*Photo : AP21834994_000007.

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Pierre Brunet
est écrivain.
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