France Inter n’a pas fini de se prendre pour Radio Londres. Un matin de la semaine  dernière,  j’effectuais mon quasi-baptême des ondes en tombant malencontreusement sur l’interview de Christine Angot. Et le dépucelage fut rude : sa Weltanschauung « carrément anti-Le Pen », comme disaient les préados des années 1990, s’avéra résolument indigeste, entre déconstructionnite aiguë (« L’identité n’existe pas », «  Je suis blanche, ça n’existe pas, j’ai la peau blanche, ça existe. Mais ‘je suis blanche’, ça n’existe pas ») et antifascisme moralisateur qui prend les électeurs FN pour des oies sauvages à rééduquer d’urgence. Dans le studio, même l’inoffensif Bernard Guetta, adepte du sans-frontiérisme européiste, s’en étranglait d’affliction.

Mais ce matin, fini de rire, puisqu’on ne parlait plus politique ET littérature en compagnie de Christine Angot (cherchez l’intrus…) mais Front national avec l’humoriste Sophia Aram. Ces jours-ci, Aram promeut son spectacle en quatre par trois dans toutes les villes de France à l’aide d’affiches exposant une litanie de critiques dithyrambiques suivies… du 6/20 que lui a décerné Le Figaro : vilipendée par la presse de droite, quelle subversion ! Lors de son coup de pub radiophonique quotidien, la comique est aujourd’hui revenue sur le coup de sang qu’a piqué Marine Le Pen la semaine dernière après que Gilles Kepel et Jean-Jacques Bourdin ont évoqué la supposée « congruence » du terrorisme de Daech et le « repli communautaire » incarné par la montée du vote FN.

Ne s’embarrassant pas de subtilités sociologiques, la présidente du Front national avait en effet publié sur son compte Twitter trois photos d’exactions perpétrées par les égorgeurs de Raqqa, histoire de démontrer, corps décapités à l’appui, l’absurdité de l’assertion « FN = Daech » – que ni Bourdin ni Kepel n’ont jamais proférée mais passons. On peut juger les ficelles lepénistes toujours aussi grosses et la réaction de Marine Le Pen précipitée et approximative, voire « irresponsable, puérile et impulsive, mais mettez-vous à sa place: elle passe ses journées à ronger son frein, à sourire, toute gentille mais après le « zéro région » aux élections, à un moment, les coutures finissent par lâcher. Et vous vous retrouvez devant celle qu’elle n’a jamais cessé d’être : une énervée congénitale incapable de répondre à la contradiction, autrement qu’en vomissant sa haine», comme l’a estimé Sophia Aram avec un zeste de grandiloquence. Jusqu’ici, son légitime rejet du Front national ne sort pas des clous.

Mais c’est après que cela se gâte, lorsque notre comique engagée explique pourquoi Marine Le Pen a retiré l’un des trois clichés incriminés. Non pas à la suite des protestations outrées de la famille de l’otage assassiné James Foley mais « dès qu’on lui a expliqué que le décapité [sur l’une des photos] était James Foley, elle l’a retirée. […] Dès qu’elle a compris que c’était pas un bougn… un musul… enfin.. un ara… Enfin, dès qu’elle a compris qu’il s’agissait d’un être humain, un vrai, bref, un occidental, elle l’a retirée. Pourquoi n’a-t-elle pas retiré les deux autres photos ? Mais parce que pour elle, ce sont des bougnoules! Des bougnoules de Bougnoulie qui se battent entre eux.»

Autrement dit, la dirigeante du Front national apprécie autant les Arabes qu’Himmler et Rosenberg aimaient les juifs. Sans preuves ni ironie, Sophia Aram prétend que Marine Le Pen est une raciste ontologique considérant les Arabes comme des Untermenschen (à ce stade, autant filer la métaphore nazifiante…). On a connu des convocations à la XVIIe chambre– avec lourdes condamnations – pour moins diffamatoire que ça…

Puisque les grandes consciences à la Angot ou Aram décrètent l’inexistence des races et des ethnies tout en passant leur temps à en recenser les représentants, soulignons l’ironie de la situation : le SIEL, unique mouvement  allié au Front national est présidé par un certain… Karim Ouchikh, aux parents algériens. Là où les écrans radars d’Inter se brouillent, c’est que ce micro-rassemblement se situe à la droite du FN. Hélas, loin du monde bicolore des Angot et Aram, le réel est complexe : alors que certains immigrés d’origine arabo-musulmans votent  FN, ainsi que le répète Gilles Kepel à l’envi (chose que Marine Le Pen aurait mieux fait de retweeter au lieu de publier des photos insoutenables), on peut par ailleurs critiquer l’antilepénisme bébête sans accorder une seule voix au FN, comme je m’amuse à le faire avec bien moins de talent que mon ami Didier Super.

Je vois déjà venir la réplique exaspérée de Miss Aram, comparant ledit Ouchikh aux juifs qui votaient Hitler en 1933 et l’auteur de ce papier – au patronyme pas franchement breton – au judéo-kollabo Maurice Sachs. Pas d’amalgames, on vous dit ! Les humanistes autoproclamés n’aimant rien tant qu’asséner des coups ad hominem, précisons que les vannes surgelées de François Morel m’inspirent aussi peu d’appétence que les sermons de la prêtresse Aram et les leçons de maintien de l’écri-vaine Angot. Pourtant, je n’ai rien contre l’Orne, Ris-Orangis, Châteauroux ni quelque contrée, ethnie ou couleur de peau que ce soit ! Allô, la Maison de la radio ne répond plus ?!

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00655810_000055.