Daoud Boughezala. La France qui vient de connaître des désastres en chaîne ces dernières années dans son industrie, avec la disparition de secteurs entiers et plus récemment la vente à l’étranger de quelques fleurons, peut-elle espérer conserver demain des entreprises industrielles prospères et conquérantes ?

Loïk Le Floch-Prigent. J’estime que c’est encore possible, à condition d’opérer un changement d’état d’esprit collectif. C’est le propos de mon livre. Nous sommes désormais aux bords du gouffre, en grande partie parce que nous ne voulons pas nous confronter à la réalité. Nous refusons de regarder nos échecs en face, alors que nous pourrions en tirer les enseignements pour notre futur.

La politique « colbertiste » a connu ses heures de gloire ; les programmes gaullistes et pompidoliens ont eu un effet d’entraînement incontestable sur tout notre appareil industriel. Les nationalisations de 1981 ont permis la restructuration de secteurs pour partie à la dérive. Dans le même temps, une industrie à caractère familial, plus dynastique, cohabitait dans notre pays avec des succès également incontestables. Mais, depuis, la mondialisation, les privatisations mal conçues, les stratégies incertaines de dirigeants cooptés et peu professionnels ont sonné le glas de nos ambitions industrielles. Et l’affaiblissement du pouvoir politique a accéléré ces mauvais choix. C’est seulement grâce à des hommes assez lucides et assez courageux pour adopter la stratégie requise dans un monde en mouvement, que nous conservons encore quelques fleurons.

Cependant, ces dernières années, des dirigeants industriels ont ruiné des pans entiers de l’industrie française. Malgré leur inaptitude à exercer les responsabilités qui leur avaient été confiées, ils se sont accrochés à leur poste jusqu’au drame final et, par-dessus le marché, avec les félicitations  du jury ! A l’opposé, les entreprises familiales ont préparé soigneusement leurs dirigeants, contrôlé leurs résultats. Et, dans l’ensemble, ils ont mieux résisté à la compétition mondiale. C’est un fait incontestable : Dassault et Michelin ont fait mieux qu’Alcatel et Alstom.

Par ailleurs, nous nous heurtons à un problème souvent évoqué, mais jamais traité : les Français rechignent à investir leur épargne dans notre appareil industriel. Si l’on veut parler de « patriotisme économique »,  au lieu de montrer du doigt les « consommateurs » qui n’achètent pas « français », il faut se demander pourquoi l’argent des Français, l’assurance-vie par exemple, ne va pas vers l’industrie française. Ce ne sont pas les consommateurs qui posent problème, c’est l’impossibilité en France de mobiliser les capitaux quand on veut se développer. Du coup, notre industrie se tourne vers des fonds de pension américains ou des fonds souverains comme ceux de Chine, d’Arabie Saoudite ou du Qatar, pour assurer son maintien et sa croissance, en particulier quand les dynasties sont en difficulté, comme récemment la famille Peugeot.

La première action à envisager n’est pas de modifier tel ou tel point de détail, mais de faire rentrer notre société française dans ce siècle. Car si nous voulons une industrie dynamique, il faut que l’ensemble du pays en ait envie, investisseurs potentiels et administrations régaliennes. Cessons de pénaliser réglementairement, fiscalement, culturellement, l’industrie et l’industriel ! Réservons une rémunération préférentielle aux détenteurs de capitaux qui prennent le risque de s’investir à long terme dans notre industrie, quelle que soit sa taille. C’est la réforme la plus difficile, celle des mentalités. Elle dictera de nouvelles règles, de nouveaux comportements. Si nous n’aimons pas notre industrie et nos industriels, si nous n’évoquons les patrons que pour leur faire encore et toujours les mêmes procès d’intention, que pour les mépriser, plutôt que de leur permettre de développer leurs activités, nous perdrons notre statut de nation industrielle. Et cela peut aller très vite. En 2014 et 2015, des pans entiers de notre industrie ont été cédés à des entreprises étrangères.

Pour autant, je ne suis pas décliniste. Je n’alarme pas pour démobiliser, je mets en garde pour entreprendre. L’accélération des changements techniques et les compétences, le savoir-faire, les personnalités issues de notre système éducatif, nous offrent l’occasion de réinventer une industrie moderne, dynamique, conquérante, en utilisant au mieux les dynasties anciennes et les nouvelles. Nous devons redonner notre confiance aux « vrais industriels », ceux qui ont l’humilité d’apprendre tous les jours leur métier au contact de leur personnel. Encore faut-il le vouloir vraiment. Ne manquons pas ce rendez-vous !

A la différence de nombre de vos anciens collègues dirigeants d’entreprises, vous préconisez la constitution de grands empires industriels aux actions diversifiées, à l’image de ce que fut la Générale des Eaux. Pourquoi critiquez-vous le repli sur le cœur d’activité tel que l’ont pratiqué des groupes comme Alcatel ?

Je mets en cause les stratégies perdantes. Donc je critique la stratégie qui a conduit un grand groupe industriel, la Compagnie Générale d’Electricité, de renoncement en renoncement, de « cœur de métier »  en « cœur de métier »,  à disparaître complètement cette année avec la cession du dernier carré, Alcatel « cœur de métier »,  au finlandais Nokia. Cette conception de l’industrie a la faveur des financiers et des commentateurs, mais elle n’a pas de sens. Quand une activité a un rôle industriel, qu’elle gagne de l’argent, qu’elle peut croître, pourquoi la céder ? Comment peut-on se déclarer confiant en l’avenir et, dans le même temps, juger logique de vendre un bel outil performant sous les applaudissements ? Au fait, la compagnie américaine General Electric, en rachetant Alstom-énergie « cœur de métier », a-t-elle fait une erreur stratégique en diversifiant son activité ? J’aimerais que nous ayons commis autant d’erreurs que General Electric, qui demeure aujourd’hui l’une des premières entreprises mondiales !

Une entreprise industrielle doit pouvoir envisager une diversification. Si elle est lucrative, il faut la poursuivre. Cette nouvelle activité peut même, au fil du temps, supplanter l’activité originelle – laquelle, entretemps, a parfois vu disparaître son marché. Il y a assez d’exemples probants. Après coup, à l’heure du succès, le dirigeant peut justifier sa décision, il n’empêche que le point de départ est parfois, ou souvent, une idée saugrenue ! Antoine Riboud a créé son empire Danone en choisissant abandonner son activité originelle, le verre. Quand on gagne, c’est que la stratégie est bonne. Quand on échoue, c’est qu’elle est mauvaise. Je constate que ceux qui ont voulu créer des empires diversifiés ont réussi, et que ceux qui n’ont pas arrêté de chanter leur cœur de métier ont fini par disparaître.

Vous semblez nostalgique du « capitalisme de papa » des années Pompidou et fustigez la financiarisation de l’économie que les privatisations opérées par le gouvernement Balladur (1993-1995). En 1981, vous étiez aux premières loges des nationalisations. Fort de cette expérience, pourquoi estimez-vous que les grandes entreprises publiques et les groupes familiaux seraient aujourd’hui plus à même d’affronter la concurrence internationale ? 

Je ne suis pas nostalgique. Je souligne ce qui a marché et ce qui n’a pas marché. Rien de plus ! Arrêtons de nous raconter des histoires. Les années Pompidou ont été marquées par des investissements industriels avec le renforcement de grands outils. Certains de ces groupes ont été défaillants par la suite. Giscard-Barre ont nationalisé le secteur le plus malade, la sidérurgie. Mitterrand en a rajouté avec quatre groupes très malades et trois bien-portants : Dassault, Lagardère et CGE (électricité). Il est clair qu’il s’agissait de nationalisations idéologiques. Mais l’origine du mal qui a frappé notre industrie n’est pas 1981, ce sont les soi-disant « noyaux durs » de la privatisation balladurienne. Les causes qui avaient conduit aux désastres d’avant 1981 n’ont pas été traitées par la privatisation : les capitaux français existants n’ont pas été alloués à l’industrie.

Je constate que les entreprises familiales à dynastie responsable ont plutôt bien encaissé le choc de la mondialisation, contrairement aux entreprises publiques puis privées ou semi-publiques ou semi-privées. Après effeuillage, ces dernières sont passées sous le contrôle de l’industrie étrangère. Voyez Rhodia, Alcatel, Alstom et Ciments Lafarge. Je veux que s’arrête cette débâcle. Et qu’au moins on ne travestisse pas ces capitulations en succès, de plus en félicitant leurs auteurs.

Pour relever les défis de la compétition internationale, il faut une industrie dont les patrons « vivent » leurs produits ou productions jour et nuit, font corps avec leur entreprise et ne travaillent que pour son succès. Il se trouve qu’aujourd’hui ce sont des sociétés familiales qui répondent le mieux à ces critères. La désignation des dirigeants par l’Etat, ou par les castes qui le contrôlent, conduit à la catastrophe. Il pourrait en être autrement. Hélas, cela dure depuis quarante ans.

Comment pouvez-vous affirmer que « le nucléaire et le tgv ont quasiment disparu ces vingt dernières années » alors que les grands chantiers ferroviaires se multiplient, parfois à l’encontre des préconisations du juge administratif, et qu’aucune centrale n’a fermé, y compris Fessenheim ?

Je raisonne en industriel. Il y a vingt ans, nous disposions d’une avance technique incontestable dans ces deux secteurs grâce à nos programmes d’installations domestiques, de 58 réacteurs nucléaires et de lignes TGV pour quadriller la France en débordant chez tous nos voisins. Maintenant : industriellement, combien de centrales avons-nous vendu ? Quel est l’état de notre appareil industriel ? Il se limite à de la maintenance depuis vingt ans. Nous savons ce qu’il en est d’Areva ! Et pour les lignes TGV, que sont devenues les conquêtes de l’industrie française ? Alstom, qui a concentré la quasi-intégralité de notre industrie ferroviaire, est désormais concurrencé en France ; l’industrie chinoise est devenue très puissante, quatre fois la nôtre. Nous n’avons pas tiré d’avantages de notre position de leader. Je ne fais qu’un constat d’un échec. Je le regrette profondément.

A l’approche de la conférence de Paris sur le changement climatique (Cop 21) vous avez misé notamment sur le marché de la transition énergétique et critiquez la « décroissance dépolluante dont personne ne veut vraiment ».  Inversement pourquoi défendez-vous l’idée d’une croissance infinie dans un monde aux ressources finies ?

Je suis assez insensible au battage politico-médiatique qui entoure la Cop 21. Comme beaucoup de scientifiques, j’estime que le problème climatique n’est pas la priorité indiscutable de l’humanité. Demandez au milliard d’êtres humains qui ont faim et qui n’ont pas l’électricité… Mais ils ne seront pas à Paris ! J’observe que ni les nantis, ni les pauvres ne sont prêts à modifier leurs objectifs. Voilà vingt ans que j’entends la même rengaine sur la fin du pétrole. C’est une ânerie. De nouveaux gisements, on en localise régulièrement. Sauf que leur exploitation coûtera de plus en plus cher. Mon théorème : les réserves augmentent avec les prix. Je ne connais pas de contre-exemples. Un jour, le coût des alternatives au pétrole baissera, et notre société évoluera vers autre chose. Mais nous n’en sommes pas là. Nous entrons dans ce que les politiciens appellent « la transition énergétique ». Parce que le pétrole et le gaz  continuent à être performants et d’un coût abordable.

*Photo : SIPA.00685998_000019.

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Daoud Boughezala
est journaliste.
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