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Lettre ouverte à un soldat d’Allah

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daech islamistes juifs chretiens

Prépare ta valise. Achète un billet. Change de pays. Cesse d’être schizophrène. Tu ne le regretteras pas. Ici, tu n’es pas en paix avec ton âme. Tu te racles tout le temps la gorge. L’Occident n’est pas fait pour toi. Ses valeurs t’agressent. Tu ne supportes pas la mixité. Ici, les filles sont libres. Elles ne cachent pas leurs cheveux. Elles portent des jupes. Elles se maquillent dans le métro. Elles courent dans les parcs. Elles boivent du whisky. Ici, on ne coupe pas la main au voleur. On ne lapide pas les femmes adultères. La polygamie est interdite. C’est la justice qui le dit. C’est la démocratie qui le fait. Ce sont les citoyens qui votent les lois. L’État est un navire que pilote le peuple. Ce n’est pas Allah qui en tient le gouvernail.

Tu pries beaucoup. Tu tapes trop ta tête contre le tapis. C’est quoi cette tache noire que tu as sur le front ? Tu pousses la piété jusqu’au fanatisme. Des poils ont mangé ton menton. Tu fréquentes souvent la mosquée. Tu lis des livres dangereux. Tu regardes des vidéos suspectes. Il y a trop de violence dans ton regard. Il y a trop d’aigreur dans tes mots. Ton cœur est un caillou. Tu ne sens plus les choses. On t’a lessivé le cerveau. Ton visage est froid. Tes mâchoires sont acérées. Tes bras sont prêts à frapper. Calme-toi. La violence ne résout pas les problèmes.

Je sais d’où tu viens. Tu habites trop dans le passé. Sors et affronte le présent. Accroche-toi à l’avenir. On ne vit qu’une fois. Pourquoi offrir sa jeunesse à la perdition? Pourquoi cracher sur le visage de la beauté?

Je sais qui tu es. Tu es l’homme du ressentiment. La vérité est amère. Elle fait souvent gerber les imbéciles. Mais aujourd’hui j’ai envie de te la dire. Quitte à faire saigner tes yeux.

Ouvre grand tes tympans. J’ai des choses à te raconter. Tu n’as rien inventé. Tu n’as rien édifié. Tu n’as rien apporté à la civilisation du monde. On t’a tout donné : lumière, papier, pantalon, avion, auto, ordinateur… C’est pour ça que tu es vexé. La rancœur te ronge les tripes.

Gonfle tes poumons. Respire. La civilisation est une œuvre collective. Il n’y a pas de surhomme ni de sous-homme. Tous égaux devant les mystères de la vie. Tous misérables devant les catastrophes. On ne peut pas habiter la haine longtemps. Elle enfante des cadavres et du sang.

Questionne les morts. Fouille dans les ruines. Décortique les manuscrits. Tu es en retard de plusieurs révolutions. Tu ne cesses d’évoquer l’âge d’or de l’islam. Tu parles du chiffre zéro que tes ancêtres auraient inventé. Tu parles des philosophes grecs qu’ils auraient traduits. Tu parles de l’astronomie et des maths qu’ils auraient révolutionnées. Tant de mythes fondés sur l’approximation. Arrête de berner le monde. Les mille et une nuits est une œuvre persane. L’histoire ne se lit pas avec les bons sentiments. Rends à Mani ce qui appartient à Mani et à Mohammed ce qui découle de Mohammed. Cesse de te glorifier. Cesse de te victimiser. Cesse de réclamer la repentance. Ceux qui ont tué tes grands-parents sont morts depuis bien longtemps. Leurs petits-enfants n’ont rien à voir avec le colonialisme. C’est injuste de leur demander des excuses pour des crimes qu’ils n’ont pas commis.

Tes ancêtres ont aussi conquis des peuples. Ils ont colonisé les Berbères, les Kurdes, les Ouzbeks, les Coptes, les Phéniciens, les Perses… Ils ont décapité des hommes et violé des femmes. C’est avec le sabre et le coran qu’ils ont exterminé des cultures. En Afrique, ils étaient esclavagistes bien avant l’île de Gorée.

Pourquoi fais-tu cette tête ? Je ne fais que dérouler le fil tragique du récit. Tout est authentique. Tu n’as qu’à confronter les sources. La terre est ronde comme une toupie, même s’il y a un hadith où il est écrit qu’elle est plate. Tu aurais dû lire l’histoire de Galilée. Tu as beaucoup à apprendre de sa science. Tu préfères el-Qaradawi. Tu aimes Abul Ala Maududi. Tu écoutes Tarik Ramadan. Change un peu de routine. Il y a des œuvres plus puissantes que les religions.

Essaie Dostoïevski. Ouvre Crime et châtiment. Joue Shakespeare. Ose Nietzche. Quand bien même avait-il annoncé la mort de Dieu, on a le droit de convier Allah au tribunal de la raison. Il jouera dans un vaudeville. Il fera du théâtre avec nous. On lui donnera un rôle à la hauteur de son message. Ses enfants sont fous. Ils commettent des carnages en son nom. On veut l’interroger. Il ne peut pas se dérober. Il doit apaiser ses textes.

Tu trouves que j’exagère ? Mais je suis libre de penser comme tu es libre de prier. J’ai le droit de blasphémer comme tu as le droit de t’agenouiller. Chacun sa Mecque et chacun ses repères. Chacun son dieu et à chaque fidèle ses versets. Les prophètes se fustigent et la vérité n’est pas unique. Qui a raison et qui a tort ? Qui est sot et qui est lucide ? Le soleil est assez haut pour nous éclairer. La démocratie est assez vaste pour contenir nos folies.

On n’est pas en Arabie saoudite ni au Yémen. Ici, la religion d’État, c’est la liberté. On peut dire ce qu’on pense et on peut rire du sacré comme du sacrilège. On doit laisser sa divinité sur le seuil de sa demeure. La croyance, c’est la foi et la foi est une flamme qu’on doit éteindre en public.

Dans ton pays d’origine, les chrétiens et les juifs rasent les cloisons. Les athées y sont chassés. Les apostats y sont massacrés. Lorsque les soldats d’Allah ont tué les journalistes, tes frères ont explosé de joie. Ils ont brûlé des étendards et des bâtiments. Ils ont appelé au djihad. Ils ont promis à l’Occident des représailles. L’un d’eux a même prénommé son nouveau-né Kouachi.

Je ne comprends pas tes frères. Il y a trop de contradictions dans leur tête. Il y a trop de balles dans leurs mitraillettes. Ils regardent La Mecque, mais ils rêvent de Hollywood. Ils conduisent des Chrysler. Ils chaussent des Nike. Ils ont des IPhone. Ils bouffent des hamburgers. Ils aiment les marques américaines. Ils combattent « l’empire », mais ils ont un faible pour ses produits.

Et puis, arrête de m’appeler « frère ». On n’a ni la même mère, ni les mêmes repères. Tu t’es trop éloigné de moi. Tu as pris un chemin tordu. J’en ai assez de tes fourberies. J’ai trop enduré tes sottises. Nos liens se sont brisés. Je ne te fais plus confiance. Tu respires le chaos. Tu es un enfant de la vengeance. Tu es en mission. Tu travailles pour le royaume d’Allah. La vie d’ici-bas ne t’intéresse pas. Tu es quelqu’un d’autre. Tu es un monstre. Je ne te saisis pas. Tu m’échappes. Aujourd’hui tu es intégriste, demain tu seras terroriste. Tu iras grossir les rangs de l’État Islamique.

Un jour, tu tueras des innocents. Un autre, tu seras un martyr. Puis tu seras en enfer. Les vierges ne viendront pas à ton chevet. Tu seras bouffé par les vers. Tu seras dévoré par les flammes. Tu seras noyé dans la rivière de vin qu’on t’a promise. Tu seras torturé par les démons de ta bêtise. Tu seras cendre. Tu seras poussière. Tu seras fiente. Tu seras salive. Tu seras honte. Tu seras chien. Tu seras rien. Tu seras misère.

*Photo: Alatele fr.

Sarkozy, l’œil du tigre!

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Nicolas Sarkozy Rocky

Avertissement : Certains lecteurs de Causeur ont sans doute entendu la semaine dernière des journalistes évoquer la figure de Rocky, incarné à l’écran par Sylvester Stallone, dans le cadre de la stratégie de reconquête de Nicolas Sarkozy. Ils ont pu entendre l’ex-président lui-même réagir au fait qu’il était comparé au célèbre boxeur du ciné américain. C’est en assistant à cette séquence plutôt amusante que nous avons eu l’idée de cette fiction. Bien entendu, nous précisons que toute ressemblance, etc.

La scène se passe dans la salle de réunion d’une boîte de communication parisienne, en début de semaine dernière. Un homme prend la parole, l’air grave : « Je vous ai réunis parce que notre client nous presse. Rue de Vaugirard, ils sont complètement affolés. Juppé a réussi sa rentrée. Sa séquence a été parfaite et les sondages le démontrent. Notre client, quant à lui, s’enfonce. Il n’a jamais été aussi bas dans les enquêtes. Il veut rebondir. Et vite. ». Un tour de table débute. L’un des participants regrette : « Il n’a pas de stratégie. Qu’il arrête de mettre la charrue avant les bœufs. Quand il aura une stratégie, on adaptera la com’. »

– Le client, il paye. Cher ! Donc, il veut une idée. On la trouve.

Le tour de table continue. Un autre participant, l’œil pétillant, lève le doigt.

– J’aurais bien une idée, moi.

– Annoncez !

– Rocky !

– Quoi ? Rocky ?

– Oui, l’idée, c’est Rocky. Mais pas n’importe quel Rocky. Le III, celui avec Mister T !

– Intéressant. Poursuivez.

– Il faut faire du retard dans les sondages et de la symbolique de l’homme à terre, des forces. Comme Rocky Balboa dans cet épisode. L’homme est à terre, il est seul et abandonné des siens. Plus personne ne croit en lui, y compris son fidèle entraîneur. Et il se relève, en tant que challenger. L’idée, c’est le challenger que tout le monde prend pour un ringard, et qui se relève, à la surprise générale. Ainsi, on fait également le lien avec Chirac en 95, qui était lui aussi seul et abandonné des siens. Le client a déjà décidé d’emprunter la même méthode de campagne, labourant la France profonde.

– Vous voulez dire que Rocky III, l’œil du Tigre, ce serait le nouveau signe de ralliement, comme le « Mangez des pommes » de Chirac ?

– Très exactement !

Un silence pesant règne sur la pièce. Tout à coup, un autre participant ose : « Et Juppé, alors, c’est Mister T ? » Un rire communicatif se propage alors. Tout le monde imagine Juppé s’adressant à Carla Bruni en ces termes virils : « Puisque ton mec est dégonflé, pourquoi t’essaies pas un vrai mec ? Je parie que tu dors pas la nuit, que tu rêves à un mec, un vrai. Alors écoute-moi : ramène ta belle petite gueule à mon appartement ce soir. Tu verras ce que c’est, un vrai mec ! »

– En effet, tout le monde va se moquer de nous ! Ce n’est pas crédible.

– Ils veulent une idée. Vous avez mieux ? De toute manière, quoi qu’on fasse, il y aura des moqueries. Je vois déjà Nicolas Domenach faire un montage avec Rocky qui fend la foule à Philadelphie, avec la tête de Sarkozy. Même Causeur va se foutre de nous (NDLA : Ces gens-là prévoient tout) mais ce n’est pas grave. L’important est de tenter de transformer la faiblesse du client en force. Et puis la musique est entraînante. On pourrait en faire l’hymne de la campagne !

– C’est aussi le générique des « Grosses têtes » !

Nouveau rire général. Celui qui a l’air d’être le chef finit pas essuyer ses larmes et interroge le promoteur de l’idée.

– Bon, on va essayer ça quand même. Comment imaginez-vous la mise en place ?

– Il faut déjà trouver un « élu de terrain », désigné comme tel, qui accepte de reprendre l’idée à son compte, qu’il explique qu’il a eu un flash en re-visionnant le film pendant les fêtes. Et qu’il en informe quelques journalistes qui en feront des « confidentiels », dès mercredi.

– Et ensuite ?

– Vendredi matin, c’est-à-dire le matin du déplacement du client dans l’Eure-et-Loir, il faut en remettre une couche. Qu’on en parle dans les matinales de radio et sur les chaînes d’info continue. Enfin, le soir, lors du déplacement, veiller à ce qu’un journaliste lui pose la question sur la comparaison avec Rocky III. Et que le client réponde qu’il aime beaucoup le personnage de Rocky.

Le chef conclut :

– Bon, nous sommes bien d’accord. C’est une idée complètement con. Mais ils sont capables de l’aimer. Donc, on va la proposer.

 

Une semaine plus tard. Même lieu. Même participants.

 

Le chef, regard fixé sur le créatif de la semaine précédente : « Comme prévu, c’est un flop. Ils ne sont pas contents, rue de Vaugirard. Ils demandent de redresser le tir. »

– Ça aurait pu fonctionner ! C’est le client qui a tout gâché ! Comme d’habitude, il a fallu qu’il en fasse trop !

– Comment ça ?

– Oui. Quand on l’a interrogé, il a répondu : « Dans ce film, Rocky gagne… et il est aimé. » Personne ne lui demandait d’ajouter ça. Il acte le fait qu’il n’est pas aimé. Et qu’il est en recherche d’affection.

– On doit prendre le client comme il est. Vous avez une autre idée ?

– Il faut refaire de cette faiblesse, une force !

– Comment comptez-vous faire ?

– On demande à Patrick Sébastien de l’inviter dans « Les années bonheur » !

– …

– On le grime en Claude François et il chante « Le mal-aimé ».

Rire général.

Le chef reprend son souffle : « Cette fois-ci, on ne propose pas l’idée. Ils sont capables d’accepter ! »

*Photo : SIPA.00696455_000024.

Marseille: kalachnikovs et cannabis

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kalachnikov cannabis

D’Habib Belkacem, je sais peu de choses : il avait vingt ans hier matin mais le temps s’est arrêté pour lui hier soir — à la sortie du Bar des Quatre avenues, à l’angle des boulevards Lesseps et Casanova — Marseille XIVe —, quand on a vidé sur sa voiture (une Audi A3 — pour une fois que ce n’est pas une BMW, mais ça reste « une allemande », comme dirait Claudia Schiffer) et sur lui un chargeur entier de kalach. Les flics ont retrouvé trente douilles au sol, mais en revanche ils n’ont pas récupéré toute sa jambe, qui avait été éparpillée façon puzzle dans la voiture resculptée façon César. Chair à pâté, dirait le chat du conte.
Je sais aussi qu’il habitait la riante cité Corot, dans le XIIIe — les Quartiers Nord encore.

Marseille quartiers nord

Il y a deux ans, deux hommes y avaient été révolvérisés, et le maire du secteur, Garo Hovsepian, notait à l’époque que Corot « est devenue l’une des cités les plus dégradées de la ville, avec de nombreux plans stups ».
Deux ans plus tard, rien n’a changé. Ah si, Garo Hovsepian (PS) a été battu par Stéphane Ravier (FN).
D’ailleurs, à part le nombre de votes FN, à Marseille, rien ne change. Le trafic de shit rapportait par an 130 millions d’euros rien qu’à Marseille en 2013 — pour 2 milliards d’euros globalement en France l’année précédente (tous les chiffres dans un rapport très précis établi en 2008 par Christian Ben Lakhdar pour le compte de l’Observatoire Français des drogues).
De quoi faire rêver un ministre des Finances. Mais qu’attendent-ils donc pour légaliser la vente de cannabis et empocher les sous ? Après tout, pour le tabac, ça ne les gêne guère…

Parenthèse. L’ex-directeur de l’ex-SEITA avait fait faire un rapport sur le coût et les bénéfices de la vente de tabac. Côté dépenses, la Santé — 50 ou 60 000 morts par an, ça coûte. Côté rentrées, les taxes — quelques millions de paquets vendus chaque jour, ça chiffre.
À l’orée des années 2000, ces deux comptes s’équilibraient : interdire le tabac (c’était l’objet de l’étude) n’aurait finalement eu qu’un impact vertueux — mais nul sur l’économie.
C’est alors qu’un petit malin a eu l’idée d’ajouter à la colonne Crédit le montant des retraites non payées pour cause de mortalité précoce — on meurt très bien du cancer à l’orée de la retraite. Et là, le bénéfice était colossal : c’est la raison pour laquelle on continue à feindre de vouloir restreindre la consommation, quand tout, économiquement parlant, nous pousse à l’augmenter. Fin parenthèse.

Mutatis mutandis, appliquons le raisonnement à la dépénalisation du cannabis. Dans son rapport, Christian Ben Lakhdar estimait le coût social du cannabis, autrement dit le coût que fait supporter le cannabis à la collectivité, à 919 millions d’euros (chiffre de 2003). Et le marché de détail du cannabis représentait en 2008 entre 746 et 832 millions d’euros annuel, pour 186 à 208 tonnes de cannabis vendues. Actualisons les chiffres : le shit, c’est 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2012. À Marseille, « une PME à 130 millions d’euros de chiffre d’affaires » (2013). Chiffre à majorer sans doute, quand on voit les tarifs pratiqués, tels qu’ils sont affichés en toute quiétude par les revendeurs…

tarifs shit Marseille

Cher Emmanuel Macron, cela ferait rentrer dans les caisses des ressources bienvenues — et de surcroît, comme on mélange le shit et le tabac, cela augmenterait sans doute sensiblement la consommation de l’herbe à Nicot, donc la prévalence des cancers, comme s’en alarment déjà les spécialistes, même favorables à la vente libre de la marijuana — un mot vieillot. Mais qu’attendez-vous pour autoriser les débits de tabac à vendre de jolis paquets de cinq joints bien roulés ?

C’est une question naïve à laquelle Manuel Valls a donné une réponse définitive (« On peut débattre, mais le débat est clos ») alors même que ses amis sont plus nuancés, et que les écolos, eux, sont tout à fait favorables à la dépénalisation — au nom sans doute de l’augmentation prévisible des espaces verts. Une question que la situation marseillaise dénoue aisément.

L’article de la Provence daté du 15 janvier, sous la plume alerte de Romain Capdepon, évoque « le refrain des kalach’ qui stoppent net des vies, qui détruisent des familles, sur l’autel de l’argent facile et sale, et qui pourtant permet à nombre d’entre elles, sur le bord de la route, de remplir le frigo en fin de mois et de poser un plafond de verre sur la révolte sociale qui gronderait si cette jeunesse, pour une bonne moitié au chômage dans les quartiers Nord, n’amassait pas ces billets… »
Lors des émeutes de 2005, Marseille, qui ne manque pas de banlieues y compris en centre ville, n’a pas connu de violences. Pas une. Au sud, rien de nouveau. Tout va bien : tant que l’argent de la drogue alimente la misère locale, pas de raison notable de s’insurger. Comme le racontait Libé il y a peu, « des gamins en rupture de scolarité trouvent dans ces réseaux de vente une socialisation de substitution. Un modèle de réussite, aussi, dans des cités où l’emploi se fait rare. » Certes, le journal précise : « Mais ce modèle est trompeur. Ancrés dans le présent, incapables de se projeter, les plus jeunes pensent trouver de l’argent facile. Ils réalisent plus tard que très peu s’enrichissent dans le trafic. » De surcroît, ils meurent précocement.
Mais tout le monde y gagne. Prenez les « nourrices » : comme le raconte l’Opinion, « c’est ainsi que les policiers nomment une personne au casier judiciaire vierge qui stocke de la drogue ou de l’argent au bénéficie d’un réseau de trafiquants. Une tâche pour laquelle cette personne — souvent une personne âgée ou une mère célibataire — touche entre 500 et 3000 euros par mois en fonction de la quantité de drogue ou d’argent mis à l’abri des soupçons. Un job de nourrice bien plus rémunérateur que de garder les enfants de la voisine… »
Sans compter — et ce sera mon dernier point — que des gosses tentés par la drogue (en vérité je vous le dis, il semble bien que ce ne soit pas hallal, et même haram à fond — d’en consommer, pas d’en vendre) ne versent pas dans le djihad. Un Juif agressé çà et là, ça ne fait pas un complot terroriste. Marseille est certainement, grâce au trafic de drogue, et malgré la montée de l’antisémitisme (probablement due à l’insertion de théories du complot dans les crânes vides de nos ex-élèves), la ville de France la plus sûre en ce moment. Au pire, on attrapera une balle perdue — pas pour tout le monde.

C’est la raison pour laquelle on laisse les flics se dépatouiller comme ils peuvent de ce trafic monstrueux — on jugeait récemment un groupe de la riante cité de la Castellane, désormais connue au niveau national, qui touchait dans les 50 000 euros par jour. À ce tarif, qui ne serait pas tenté, parmi les petits jeunes qui traînent au bas des cages d’escalier ?

Pourtant, la population française est majoritairement favorable à l’intervention des forces armées dans les cités — demandée jadis par Ségolène Royal, et réclamée encore par Samia Ghali, sénatrice des Quartiers Nord qui, très prudemment, évite d’y habiter. Comme le raconte le Huffington Post, « la proposition-choc de la sénatrice socialiste Samia Ghali de faire intervenir l’armée pour mettre un terme aux violences trouve un large écho dans l’opinion. 57% des personnes interrogées par YouGov y sont favorables contre seulement 25% contre. Ce sentiment est majoritaire quelles que soient les préférences partisanes des sondés: 61% des sympathisants PS/EELV sont pour, 71% à l’UMP, 79% chez les partisans de Marine Le Pen. » Valls s’y est refusé énergiquement. Reste à comprendre pourquoi.

Z’ont rien compris : il n’est pas question de faire intervenir l’armée, et la police ne s’y rendra que de façon cosmétique, pour montrer que l’on fait quelque chose. On achète la paix civile et la sécurité à Marseille en tolérant le trafic de drogue (ciel ! Serais-je moi-même victime de la théorie du complot ? Cette ville rend fou). Si les militaires investissaient les cités et réglaient le compte des trafiquants, il faudrait les y renvoyer deux mois plus tard pour s’occuper des terroristes — parce que les kalachs auraient changé de cible.

Faut-il quitter Marseille ?

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FC Sochaux: l’actionnaire insupporte les supporteurs

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FC Sochaux

J’évoque régulièrement  la situation du FC Sochaux, non seulement parce que ce club de foot est cher à mon coeur mais surtout parce que sa situation est en lien direct avec les problématiques de la mondialisation et de l’identité dont il est souvent question ici. En l’occurrence, l’identité d’un club historique du football français, sa vente à une entreprise hongkongaise par un fleuron de l’industrie française constituent une métaphore de ce que vit notre pays depuis deux bonnes dizaines d’années.

Le 17 décembre dernier, je pressentais que Wing-Sang-Li, propriétaire du FC Sochaux ne savait pas encore ce que pouvait signifier une crise avec les supporteurs d’un club de football professionnel. Nous y sommes. À l’heure où j’écris cette brève, une motion de la totalité des associations de supporteurs a été rendue publique. Il est extrêmement rare, dans le monde du football, a fortiori en France, que les associations de supporteurs d’un club fasse cause commune. Elles sont pour la plupart du temps divisées et jalouses de leurs prérogatives. C’est dire l’ampleur de l’inquiétude que suscite  la gestion de Ledus. La motion, que nous avons pu consulter, attire l’attention sur deux points. En premier lieu, est exprimé un gros « doute sur l’existence  d’un projet économique et sportif ». « Faute d’une vision claire de ce que l’actionnaire souhaite pour le FC Sochaux et son développement, la confiance est impossible », ajoutent les signataires, qui citent l’entretien de M. Li à L’Equipe du 13 janvier dernier où le propriétaire jette le chiffre hallucinant de 100 millions d’euros d’investissement, alors qu’il est incapable d’en mettre immédiatement 2 sur la table pour assurer le maintien du club en Ligue 2.  La cellule de recrutement vient même d’être fermée, à la surprise générale. Le second « motif de défiance » concerne « la gouvernance du FCSM ».

Les associations de supporteurs s’inquiètent unanimement du rôle joué par « certains intermédiaires déclarés de la reprise du FCSM par Ledus ». Elles s’interrogent sur « les compétences et les attributions de ces personnes à qui sont confiées des décisions capitales pour la gestion et la structuration du club ».

Les associations de supporteurs concluent, menaçantes : « Nous espérons une réponse rapide de l’actionnaire Ledus pour lever les doutes et les malentendus. Nous serons plus que jamais vigilants et déterminés. Nous envisageons toutes les actions nécessaires si nos inquiétudes ne devaient pas être levées. Le FC Sochaux Montbéliard est notre maison commune. Un club de football n’est rien sans ses supporters. » Alors que la situation sportive du club ne se porte pas mieux que celle de sa gestion, pointée par la motion, Monsieur Li devra apporter d’autres réponses que celles qu’il a données dans son entretien à L’Equipe. Sans quoi, il deviendra le détenteur d’un exploit peu envié : consommer six mois avec la reprise d’un club, le divorce avec ses supporteurs. Un baptême du feu peu enviable.

*Photo : Wikimedia Commons.

«Nous sommes sortis de l’ère libérale-libertaire»

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chevenement daech irak immigration

Propos recueillis par Daoud Boughezala, Élisabeth Lévy et Gil Mihaely.

Causeur : Dans cette « France d’après » – attentats et régionales –, vous dénoncez les politiques qui ont échoué pendant trente ans. Or, après les avoir accablés et renvoyés presque dos à dos, vous les appelez à former « un gouvernement de salut public»…

Jean-Pierre Chevènement : Je les appelle à changer et à rompre avec les erreurs anciennes qui nous ont conduits là où nous en sommes. Ces erreurs qui remontent aux années 1980 ont une matrice commune : la perte de confiance en la France et dans l’État-nation comme cadre de souveraineté, de responsabilité, de démocratie et de citoyenneté. L’arrimage du franc au mark porte en lui le renoncement à la souveraineté monétaire. Ensuite vient le grand acte de dérégulation néolibérale : l’Acte unique permettant la libération totale des mouvements de capitaux sans aucune harmonisation préalable de la fiscalité de l’épargne. Corrélativement, il y a l’abandon de l’État stratège : la Commission européenne devient l’Autorité européenne de la concurrence et absorbe les politiques industrielles. Avec Schengen (1985), nous avons reporté le contrôle de nos frontières sur des pays périphériques comme la Grèce qui ne sont pas outillés pour les protéger.

Enfin, l’abandon de notre politique étrangère indépendante a abouti à la réintégration dans l’OTAN et à notre alignement sur les États-Unis, notamment au Moyen-Orient.

Mais toutes ces « erreurs » n’ont pas seulement été faites d’en haut. L’ouverture, c’était aussi une aspiration des peuples, légitime si on songe que beaucoup de sociétés étaient bloquées. Longtemps ces décisions dérégulatrices ont joui de l’assentiment de la majorité écrasante de la classe politique… et du peuple !

Je n’ai pas parlé de politique « illégitime » mais d’une politique de facilité correspondant au triomphe du néolibéralisme et à l’explosion de l’idéologie libérale libertaire – entamés en France depuis mai 1968. Les hommes politiques ont suivi cette idéologie au lieu de précéder. N’ayant pas correctement anticipé l’évolution des choses, ils nous ont mis à la remorque d’une Europe totalement opaque, antidémocratique, technocratique et frappée d’aboulie. Quand on voit le projet de traité transatlantique, on se demande s’il y a un pilote dans l’avion ![access capability= »lire_inedits »]

Vous épinglez des erreurs remontant aux années 1980, décennie durant laquelle la gauche a été seule aux commandes 7 ans sur 10…

La droite et la gauche ont voté l’Acte unique, ont voté le traité de Maastricht, ont voté la guerre du Golfe et se sont partagé le pouvoir. Il y a eu plusieurs gouvernements de cohabitation et leur succession a enlevé de la cohérence à la politique notamment industrielle que la gauche aurait pu mener sur la base d’un secteur public élargi. Les privatisations suivies du dénoyautage des grandes entreprises françaises ont abouti à la dissolution de notre tissu industriel dans la globalisation libérale. J’ai donc démissionné du gouvernement de François Mitterrand en 1983 pour marquer mon désaccord avec une politique qui allait créer le chômage et la désindustrialisation que nous voyons aujourd’hui. Je l’ai fait à nouveau en janvier 1991 pour me démarquer d’une politique qui nous mettait à la remorque des États-Unis et de l’Arabie Saoudite.

L’alternative était-elle à ce point évidente ? Prenons l’exemple de la politique arabe de la France. La politique gaullienne qui a amené la France à s’allier avec l’Irak jusqu’à le suivre dans sa guerre contre l’Iran en 1980 – avec des attentats, la prise d’otages français au Liban en représailles – a-t-elle vraiment été une réussite incontestable ?

La politique arabe de la France que le général de Gaulle a définie après l’indépendance de l’Algérie, en 1962, visait à favoriser les vecteurs de progrès dans le monde arabe et à ne pas nous attacher, comme les Américains, à des pays dont l’orientation politique pouvait paraître dangereuse. Je pense par exemple au wahhabisme lié au salafisme, lui-même lié au djihadisme, surtout s’il est armé. L’échec du nationalisme arabe tient notamment à des causes que le général de Gaulle avait parfaitement pressenties en 1967 : la colonisation par Israël des territoires aujourd’hui occupés, ce qui, évidemment, allait à rebours de l’Histoire. On ne peut donc pas faire porter sur la France la responsabilité de cet échec.

L’échec du nationalisme arabe et de la politique arabe de la France aurait donc pour cause l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza ? Pas vous…

Les guerres israélo-arabes n’ont pas aidé mais il n’y a pas que cela : l’échec du processus d’Oslo, l’assassinat de Rabin, les interventions militaires disproportionnées des États-Unis, notamment en Irak. D’une manière générale, tout cela a hâté la venue au pouvoir de courants politiques proches des Frères musulmans et l’essor du terrorisme djihadiste.

Autrement dit, l’Occident serait seul responsable. Mais l’incapacité de pays comme l’Irak à créer un État légitime peut-elle lui être imputée ?

L’État irakien, quel que soit son régime, était un État légitime. L’Occident n’est pas responsable du mal développement du monde arabe mais il y avait, dans le monde arabo-musulman, deux tendances par rapport au défi de l’Occident : la tendance modernisatrice, que nous aurions dû encourager, et la tendance identitaire, incarnée par les Frères musulmans que Hassan el-Banna a créés en 1928, quatre ans après la chute du califat ottoman. Quant à l’Irak, il avait un régime dictatorial qui tient en grande partie à l’hétérogénéité de ce pays. Le gouvernement de Saddam Hussein était quand même laïque et modernisateur et comprenait en son sein des ministres kurdes, chiites, sunnites, chrétiens même…

L’Irak de Saddam Hussein comme paradis multiculturel, demandez aux chiites…

Laissez-moi faire un bref rappel. Après la prise du pouvoir par l’ayatollah Khomeini en Iran, encouragée par Giscard et Carter, à partir de l’affaire des otages à l’ambassade américaine à Téhéran et d’un certain nombre de dérapages, le monde entier a soutenu Saddam Hussein dans la guerre Irak-Iran. Et si la guerre a duré aussi longtemps, c’est que Khomeini n’acceptait pas la résolution votée en 1982 par les Nations Unies. Ensuite, a éclaté l’affaire du Koweït, une crise facile à résoudre par la voie diplomatique : je peux le démontrer ! Saddam Hussein a lui-même offert en octobre 1990 de retirer ses troupes. Les Américains voulaient cette guerre dès le premier jour. Eh bien cette guerre a donné deux résultats : l’envol du terrorisme djihadiste sunnite avec Al-Qaida et la prééminence de l’Iran au Moyen-Orient. Une dictature laïque n’est jamais souhaitable mais c’est quelquefois une solution moins mauvaise que le chaos généralisé avec à la clef des guerres civiles, des affrontements interconfessionnels meurtriers et des problèmes politiques comme Daech qu’on n’est plus capable de résoudre.

Sauf que les printemps arabes ont montré l’épuisement de ce modèle dictatorial, laïque ou pas. Mais revenons en France. Vous déplorez l’abandon de l’État-nation qui est pour vous un cadre de la souveraineté, de la démocratie, de la citoyenneté. N’avez-vous pas oublié l’identité ?

L’identité républicaine de la France est une évidence depuis maintenant près de deux siècles. Ce qui ne veut pas dire que la France n’a pas existé avant la République : s’il n’y avait pas eu la France, il n’y aurait pas eu la République… Par conséquent, pour moi, il y a une identité, ou plutôt, une égalité entre la France et la République.

Est-ce si évident pour tout le monde ?

Bien sûr ! Récemment, les Français se sont rassemblés autour de la Nation, autour du patriotisme républicain et de ses emblèmes, le drapeau, la Marseillaise. Bref, tout ce que j’avais dit quand j’étais ministre de l’Éducation nationale dans les années 1980, et qui me valait la risée universelle de toutes les rédactions, se révèle aujourd’hui juste !

Tous ? Êtes-vous sûr ? Il y a des fractures au sein de notre société. Il y a des gens qui ne se reconnaissent pas dans la République, notamment à l’extrême droite et des gens qui ne se reconnaissent pas dans le drapeau, notamment dans la population immigrée.

Effectivement, l’un des grands enjeux de la période qui vient, c’est l’intégration des populations issues de l’immigration, qui s’est mal faite jusqu’à présent, parce que la France notamment ne s’aimait pas ! Or, je constate que les derniers attentats marquent une rupture dans l’Histoire longue. Nous sommes sortis de l’ère libérale libertaire pour entrer dans une nouvelle ère idéologique où les concepts de nation, de frontières, d’autorité, et des emblèmes comme la Marseillaise, le drapeau, reprennent une signification. C’est un changement considérable parce qu’une France qui s’aimerait attirerait à nouveau et pourrait reprendre le processus séculaire de l’intégration de ses nouveaux citoyens.

Les symboles, c’est très bien, mais il faut se raconter une histoire commune. Est-on aujourd’hui capable de se mettre d’accord sur une Histoire qu’on raconterait au primaire, au collège, au lycée pour faire nation?

Vous mettez le doigt sur un des problèmes de la société française. M. Lussault, le président du Conseil national des programmes, lui-même un géographe, a dit dans une interview au Monde que, sur l’Histoire, il ne fallait pas revenir au « roman national » si l’on ne voulait pas, je le cite : « désespérer Billancourt », en d’autres termes, désespérer les salles de profs. Outre que M. Lussault s’érige en représentant autoproclamé des professeurs, qui, majoritairement, ne sont pas du tout sur cette ligne-là, il emploie sciemment le mot « roman national ». Moi, j’ai toujours parlé de « récit national » parce qu’il y a des ombres et des lumières.

Dans un roman aussi…

Oui mais le récit national tend à l’objectivité. L’histoire de la France peut être racontée sans crainte d’un point de vue objectif. Toute l’idéologie de la repentance dont on nous a accablés pendant trente ans, nous pouvons la dépasser sans trop de problèmes, en disant simplement la vérité. Que M. Lussault, président du Conseil national des programmes, ait pu s’exprimer comme il l’a fait, est très caractéristique de l’état d’esprit de nos élites : elles ne veulent plus que les citoyens, en apprenant leur histoire, puissent faire « peuple ».

Changer cet état de fait supposerait non seulement un lavage de cerveau assez profond de ces élites, mais aussi une reconstruction non moins improbable de l’École…

Ça va changer très vite ! Les fortes secousses qui sont devant nous et celles que nous avons déjà subies vont amener un certain nombre de gens à revenir sur les erreurs qu’ils ont commises. Car il faut bien connaître la classe politique française pour savoir qu’elle n’a pas vraiment de convictions. Ce qui est dit aujourd’hui n’est plus ce qu’on disait hier. Prenez par exemple le discours du président de la République devant le Congrès, à Versailles : personne n’aurait imaginé, avant qu’il monte les marches de la tribune, qu’il allait faire un discours pareil ! Cela montre la prodigieuse capacité d’adaptation de nos élites à la fois intelligentes et très pragmatiques. Et comme nous sommes dans une nouvelle période, le discours public va pouvoir fortement évoluer !

Mais peut-on restaurer la République quand nous n’avons réglé le problème de l’intégration ? La poursuite de l’immigration, avec la dose de différences qu’elle implique, est-elle compatible avec le redressement de la France ?

Permettez à un ancien ministre de l’Intérieur d’avoir une réponse un peu complexe. Le solde net du flux migratoire annuel est de 100 000 personnes. Or, tout d’abord, la capacité à intégrer est très différente selon le degré de résistance des communautés au modèle d’intégration. Les Polonais par exemple s’intègrent très facilement. Ensuite, l’immigration doit être proportionnée à la capacité d’accueil et d’intégration du pays.

Deuxièmement, il faut appliquer la législation existante. Il est inadmissible qu’un arrêt de la Cour de justice européenne interdise la pénalisation des étrangers en situation irrégulière. C’est une atteinte aux prérogatives régaliennes des États. La France est fondée à dire qu’elle rejette la jurisprudence de l’arrêt Hassen el Dridi (avril 2011), qui empêche de mettre en prison quelqu’un qui, à plusieurs reprises, aurait refusé d’être reconduit à la frontière.

Nos élites – que vous croyez dénuées de convictions – partagent au moins ce dogme : l’immigration est une chance pour la France…

L’immigration peut être la pire et la meilleure des choses ! Avec trois millions et demi de chômeurs, personne – sauf Pierre Gattaz – ne pense que c’est une très bonne chose. Simplement, nos élites – de droite comme de gauche – sont imbues de cette idéologie culpabilisatrice qui fait que l’immigré serait la victime par excellence, la figure du Juif qu’on pourrait à nouveau conduire dans des camps. Tout ça ne tient pas la route. Il faudrait quand même expliquer à un certain nombre de gens, en particulier aux associations qui croient vraiment œuvrer pour le bien commun en aidant les clandestins, que le respect de la loi et de son esprit sont absolument fondamentaux dans une République qui veut le rester.

À vous entendre, on se demande pourquoi Jean-Pierre Chevènement est resté en dessous de 10 % alors que Marine Le Pen est à presque 30 %…

Dans le système de la Ve République, il faut pouvoir exister indépendamment. Or, certains de mes soutiens venant de la gauche, d’autres de la droite, ne s’entendaient pas toujours très bien ensemble. Qui plus est, j’ai toujours été combattu par le parti socialiste. Dois-je vous rappeler que j’ai été élu sénateur contre un candidat de droite et contre un candidat du PS. C’était un exploit !

Pourquoi Marine Le Pen arrive-t-elle à dépasser le clivage droite-gauche et vous non ? L’UMPS, vous en avez parlé bien avant elle !

Il y a une différence de taille entre elle et moi : je suis et j’ai toujours été un républicain incontestable. « Au-dessus de la droite et de la gauche telles qu’elles sont devenues, disais-je en 2002, il y a la République ». Le parti de Mme Le Pen a tout de même un génome qui s’est formé à l’extrême droite. Nous sommes dans une période beaucoup plus difficile qu’il y a dix ans, dans une phase de radicalisation possible de la société française et je me méfie beaucoup de l’engrenage de violence, de ressentiment, de haine, qui pourrait conduire la France avec Mme Le Pen là où les chefs de Daech veulent la conduire : vers la guerre civile. Je constate que le peuple français réagit avec beaucoup de maturité jusqu’à présent. Certes, au premier tour, six millions d’électeurs ont voté pour le Front national, mais le peuple n’a donné aucune région au parti de Mme Le Pen. Le peuple français ne s’est pas livré à des représailles qui auraient été non seulement contre-productives mais odieuses. Il est resté d’un calme, d’un stoïcisme assez méritoire, et je pense que c’est par le sang-froid, par la détermination, qu’à long terme, nous viendrons à bout du terrorisme djihadiste. La République est la cible. Elle est aussi le remède.[/access]

*Photo: Hannah.

Légion d’honneur pour tous

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legion honneur attentats

Laurence Cornara, veuve d’Hervé Cornara, chef d’entreprise assassiné et décapité le 26 juin 2015 par son employé Yassine Salhi est amère. Elle est déçue de ne pas avoir vu le nom de son mari dans la liste des promus, à titre posthume, dans l’ordre de la Légion d’honneur, comme d’autres victimes d’attentats djihadistes des 7 et 8 janvier 2015, à Charlie Hebdo, Hyper Cacher et Montrouge. Mme Cornara s’en est ouverte longuement dans les colonnes de son quotidien régional, Le Progrès. Elle se dit « déçue pour tous les oubliés du terrorisme » n’ayant pas eu droit à cette décoration.

Les attentats du 13 novembre, et le nombre élevé de leurs victimes, auront sans doute pour conséquence qu’elle ne restera pas seule dans la cohorte des « oubliés », car on voit mal comment on pourrait gonfler les promotions pour les accueillir tous…

C’est une maigre consolation, qui nous invite cependant à suspendre un bref instant notre compassion envers les victimes des attentats et de leur famille pour poser un problème simple : la statut de « victime innocente » justifie-t-il à lui seul que la Nation vous témoigne post mortem sa reconnaissance en vous décernant la décoration la plus prestigieuse de la République ? Cette dernière a, certes des devoirs envers ceux qui ont subi des dommages irréparables pouvant être mis en relation avec l’action de l’État et du gouvernement en matière de politique extérieure ou intérieure. Les autorités de l’État doivent donc mettre tout en œuvre pour adoucir, autant que faire se peut, la détresse morale et matérielle de leurs proches.

Mais, jusqu’à nouvel ordre, la Légion d’honneur a pour vocation de distinguer ceux qui, par leur engagement au service de l’État, de la Nation dans toutes ses composantes, militaire, économique, scientifique, artistique etc, ont montré des qualités exceptionnelles. Les victimes d’attentats aveugles entrent-ils dans cette catégorie à ce seul titre ? Ceux qui sont tombés en service commandé, comme les policiers chargés de la protection des gens de Charlie, la policière municipale de Montrouge et les militaires américains qui ont maitrisé le tueur du Thalys sont des héros, ont été décoré, et c’est bien ainsi. Devenir victime sans avoir eu conscience de s’exposer, par sens du devoir ou par conviction éthique, au danger djihadiste est un sort funeste. Il vous donne droit à la compassion de vos semblables, et à leur solidarité, pas plus.

Le cas des dessinateurs et employés de Charlie est plus complexe : ils ont exposé leur vie au nom de la liberté d’expression, mais chacun sait bien qu’ils n’auraient jamais accepté, de leur vivant, cette décoration que leurs conjoints ou enfants survivants ont reçu en leur nom. Ils étaient dans la ligne de Maurice Maréchal, fondateur du Canard  Enchaîné, qui licencia,  en 1933, l’un de ses journalistes, Pierre Scize, au motif qu’il avait obtenu le ruban rouge. Ce dernier arguant, pour sa défense, du fait qu’il n’avait pas sollicité cette décoration, Maréchal lui rétorqua « Il ne fallait pas la mériter ! »

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00721384_000009.

Plutarque contre le Front républicain

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plutarque sartre regionales

Il y avait quelque chose d’affligeant et de comique à la fois lors de la soirée qui suivit les résultats des régionales, le 13 décembre dernier. Le soulagement palpable des politiques, à voir le FN échouer à prendre une région malgré ses 6 millions 800 000 voix, nous a valu d’admirables professions de foi sur le thème du « Plus jamais ça, nous avons compris la leçon. » On peut par exemple se demander si derrière leur soudaine conversion au gaullisme social et à l’esprit de résistance, Christian Estrosi ou Xavier Bertrand, élus avec les voix de gauche, n’étaient pas malgré tout un peu dans l’état d’esprit de Daladier de retour en France après Munich, tel que le décrit Sartre à la toute fin du Sursis : « Daladier sortit péniblement de la carlingue et mit le pied sur l’échelle ; il était blême. Il y eut une clameur énorme et les gens se mirent à courir, crevant le cordon de police, emportant les barrières… Ils criaient “Vive la France ! Vive l’Angleterre ! Vive la paix !”, ils portaient des drapeaux et des bouquets. Daladier s’était arrêté sur le premier échelon : il les regardait avec stupeur. Il se tourna vers Léger et dit entre ses dents : — Les cons ! » [access capability= »lire_inedits »]

Ils étaient en effet les premiers surpris, après s’être fait lapider par leurs électeurs au premier tour, de voir la gauche et les abstentionnistes les rallier au second, marchant comme un seul homme qui refuserait pour sa tranquillité d’esprit de voir que cette victoire contre le FN est, de fait, un sursis, un trompe-l’œil ou, comme on dit, une victoire à la Pyrrhus : « Les armées se séparèrent ; et on raconte que Pyrrhus répondit à quelqu’un qui célébrait sa victoire que “encore une victoire comme celle-là et il serait complètement défait”. Il avait perdu une grande partie des forces qu’il avait amenées, et presque tous ses amis et principaux commandants ; il n’avait aucun moyen d’avoir de nouvelles recrues. » C’est Plutarque qui raconte cela dans La vie des hommes illustres et Mélenchon lui fait écho quand il déclare : « Le gouvernement et le Premier ministre, responsables au premier rang de cette débandade, auraient tort d’analyser le résultat comme une victoire. »

Quant au FN, vaincu radieux, Plutarque aussi le décrit très bien : « Tandis que, comme une fontaine s’écoulant continuellement de la ville, le camp romain se remplissait rapidement et abondamment d’hommes frais, pas du tout abattus par la défaite, mais gagnant dans leur colère une nouvelle force et résolution pour continuer la guerre. »…[/access]

*Image: wikicommons.

Taïwan: Tsai YingWen présidente

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tsai ying wen taiwan

Le Dr Tsai YingWen 蔡英文, dirigeante du DPP (Parti démocratique progressiste 民進黨), a été élue présidente de la République avec 56,12 % des suffrages exprimés. Le candidat KMT (KuoMinTang 國民黨), Eric Chu (Chu LiLun 朱立倫) est battu avec  31,04 %. Quant au troisième candidat, James Soong (Soong ChuYu 宋楚瑜) , un ancien poids lourd du KMT, dissident désormais, il a obtenu 12,84 % des voix. Même en additionnant les voix de Soong et de Chu (43,88 %), i.e. le camp des «bleus» la couleur historique du parti KMT, la victoire est incontestable pour (Mme )Tsai, le leader des «verts» («vert» ne veut pas dire «écolo» à Taiwan mais «DPP et indépendantiste»).

Le scrutin pour les 116 sièges de députés (73 élus dans une circonscription, les 43 autres à la proportionnelle) donne (50 + 19) 69 sièges au DPP, une très confortable majorité.

Selon la constitution taïwanaise, Tsai YingWen  prendra ses fonctions dans quatre mois, en mai 2016. Que révèlent ces chiffres ?

Ce n’est pas tant le DPP qui a gagné que le KMT qui a perdu, en particulier l’actuel président de la République Ma YingJeou 馬英九. Déconsidéré après l’échec de son parti au récentes élections municipales, il avait dû abandonner la présidence du parti KMT, au profit de Eric Chu (qui vient de démissionner à son tour après son échec ce samedi).

La poignée de main, à Singapour, le 7 novembre 2015, de Ma YingJeou avec le Président de la République populaire de Chine Xi JinPing 習近平 ne lui vaudra pas le Prix Nobel de la Paix, que certains lui souhaitaient pour sa politique de développement intensif des relations avec la Chine communiste, une vingtaine d’accords commerciaux et administratifs.

Cette victoire de Tsai YingWen est d’autant plus intéressante que l’image du DPP en tant que parti n’était pas décisive, et même médiocre, après la calamiteuse présidence DPP de Chen ShuiBian 陳水扁 (condamné à de lourdes peine de prison pour corruption). Chen avait été élu en 2000 avec 39,3 % des voix, réélu en 2004 avec 50,11%.

Ma YingJeou avait commencé sa carrière à son retour de Harvard, en 1983, comme secrétaire personnel du Président ChiangChingKuo 蔣經國. Il préconisait depuis sa ré-élection à la présidence de la République, en 2008, une politique accélérée de rapprochement avec la Chine (maoïste, encore officiellement maoïste  ! Quarante années après la mort de l’auteur de la grande famine de 1960 qui a fait 40 M de morts …).

Ma  avait été maire de Taipei, la capitale, puis élu président en 2008 avec 58,45% des voix, puis en 2012 avec 51,6%. Je cite ces chiffres pour souligner que son argumentation avait initialement été acceptée par les électeurs, avant de s’effondrer totalement depuis quatre ans.

Le message de Ma était simple : l’unification est souhaitable et possible entre les ennemis historiques de la guerre civile chinoise, les nationalistes du KMT et les communistes chinois du PCC ; et que les Taïwanais dans leur ensemble avaient intérêt à suivre ce mouvement.

Ma promettait une sécurité accrue, une meilleure prospérité économique en récompense de la manière dont les Taïwanais avaient été les premiers et plus importants investisseurs pour faire démarrer puis s’épanouir l’économie chinoise continentale sous Deng XiaoPing puis ses successeurs : 40% du commerce extérieur de Taïwan était avec la Chine et 40% des exportations chinoises venaient des usines taïwanaises en Chine ; en particulier Foxcon, avec son million d’ouvriers fabricant l’essentiel des Iphones et des Macs pour le monde entier.

Mais la prospérité annoncée n’a pas été au rendez-vous  : même si des capitalistes taïwanais ont fait du gras en Chine, les Taïwanais ordinaires ont vu leur revenu baisser, au mieux stagner.

La sécurité n’a pas été au rendez-vous, non plus : le nombre des missiles maoïstes pointés sur l’île a augmenté.

Et, surtout, l’arrogance et la condescendance des communistes chinois à l’égard de la démocratie taïwanaise n’a pas baissé d’un cran :

Un incident révélateur, abject, a sans doute – à lui seul – coûté 5% de voix au KMT. La jeune chanteuse Chou TzuYu 周子瑜 (16 ans) taïwanaise dans un groupe coréen a été contrainte à une autocritique publique télévisée, après interdiction de se produire en Chine, pour défaut dans ses positions à propos de l’unification !

Cette vidéo a soulevé le cœur de tous les Taïwanais, déjà plus que sceptiques sur la manière dont Pékin traite HongKong.

En ce qui concerne les relations à terme entre les deux rives du Détroit de Formose, deux «plaisanteries» (citées dans revue Monde chinois, n°12&13, en 2008) restent les meilleurs résumés pour faire comprendre aux étrangers le cœur  du problème :

À un journaliste étranger qui lui demandait «Mais le jour où la Chine sera devenue démocratique, accepteriez-vous de bon cœur que Formose (Taïwan) devienne chinoise ?», un Taïwanais (d’origine continentale) répondait : «Si la Chine devenait démocratique, pourquoi aurait-elle besoin d’absorber Taïwan ?».

«Ce que je n’aime pas chez les communistes chinois, c’est qu’ils me rappellent le KMT». Echo de la plaisanterie ashkénaze bien connue «Ce que je n’aime pas chez les Arabes, c’est qu’ils me rappellent les Sépharades». Mais, dans le cas des Juifs,  c’est une plaisanterie (ashkenaze) qui ne met pas en cause l’unité fondamentale des Israéliens. Dans le cas des Taiwanais, c’est plus un jeu de mots grinçant qu’une plaisanterie, sur la complaisance fanatique pro-Pékin, récente, du KMT et de Ma YingJeou  à l’égard des post-maoïstes chinois.

Il faut se souvenir que les Taïwanais ont beaucoup souffert de la «terreur blanche»  du KMT après les «massacres de 1947». Je donne à ce sujet les couvertures de deux livres, disponibles en français, indispensables pour comprendre l’histoire de Formose au XXe siècle.

Les Taïwanais ont le sentiment d’avoir mérité la paisible démocratie à l’occidentale dont ils bénéficient désormais ; et qu’il y a peu de raisons de l’abandonner au profit d’un régime communiste, corrompu, sans élection, sauvage et violent où, il y a peu encore, des femmes enceintes de sept mois étaient forcées à avorter et où les massacres de la révo.cul. ont fait plus de trois millions de morts, après les quarante millions de morts de faim du «grand bond avant» maoïste, un pays où il n’y a pas la moindre liberté de presse.

Il existe une réelle douceur de vivre à Taïwan, des rapports sociaux apaisés, une police non-violente désormais. Le métro de Taipei est d’une propreté exemplaire, les enfants n’y ont pas peur, les sièges pour personnes âgée bien respectés, et à Taïwan il est inimaginable de dérober un téléphone portable.  Si ce n’était l’opposition stridente  d’un petit nombre de catholiques, le mariage homosexuel serait déjà légal. La liberté de presse et d’édition y est totale. Il existe près de dix mille «convenience stores» ouvertes 24h sur 24. À ma connaissance, aucune n’a jamais été agressée pour vider le tiroir-caisse.

Les journalistes étrangers redécouvrent Taïwan à l’occasion des élections, une fois tous les quatre ans. C’est un peu dommage. Même les correspondants de presse français basés en Chine ne visitent pas souvent l’île, alors qu’elle est particulièrement accueillante pour les voyageurs et les étrangers qui veulent s’y installer.

Reste à savoir ce que Tsai YingWen va désormais accomplir avec la majorité dont elle dispose. Le DPP n’a pas les idées claires sur le nucléaire et est assez démagogue à ce propos. Globalement, le DPP n’accorde, sur le plan international, d’importance qu’aux Etats-Unis et au Japon, très peu à l’Europe.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21839997_000008.

La petite fille bleue

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janis joplin amy berg

« On n’est que ce qu’on accepte d’être », dit Janis Joplin à la fin du film documentaire récemment sorti en salles, que lui consacre Amy Berg. Aucune revendication féministe de la part de celle qui restera à tout jamais la première rock star féminine. Juste une voix à la fois puissante et éraillée, qui nous vient de chez les moches, comme dirait Virginie Despentes, pour crier l’injustice fondamentale de l’amour, les amants perdus, les ténèbres de la solitude autant que la souffrance de la déréliction.

Mais Joplin, en bonne texane tapageuse enveloppée de son boa rose, ne s’était jamais acceptée du côté de « toutes les exclues du grand marché de la bonne meuf », dixit l’auteur de King Kong théorie. Ainsi, de multiples séquences du film la montrent radieuse, presque illuminée de l’intérieur ou furieusement sensuelle sur les photos de Bob Seidman, seins nus, à peine voilés par un sautoir de perles. Sacrée revanche pour la gamine élue en son temps « le garçon le plus laid » de la fac d’Austin qu’elle avait eu la malchance de brièvement fréquenter.

La réussite magistrale d’Amy Berg, documentariste prisée depuis sa nomination aux Oscars en 2006, consiste à avoir montré les paradoxes et la complexité de la personnalité de Joplin, sans recourir à des commentaires off. D’une part nous avons affaire à une Janis Joplin pur produit de l’époque hippie, une flambeuse à la sexualité débridée, passant des bras de Dick Cavett, un présentateur télé célèbre, à ceux de Kris Kristofferson dont elle rendra culte la chanson « Me and Bobby McGee ». D’autre part nous découvrons une petite provinciale avide de la reconnaissance de son milieu d’origine, anéantie après qu’un dealer californien qui l’avait demandée en mariage se soit évaporé dans la nature. Et si les contradictions intérieures de Joplin reflétaient tout bêtement les aberrations des sixties ? Une décennie que l’on ne pouvait vivre pleinement qu’au prix d’une gueule de bois carabinée sinon d’une mort précoce due à l’abus de substances illicites…

Ici et là, on trace un parallèle entre le destin de Joplin et la trajectoire d’Amy Winehouse, toutes les deux emportées par une overdose à l’âge de 27 ans. Trop facile. L’autodestruction de Janis Joplin paraît presque programmée. Elle vient du fond des tripes et de l’impossibilité à satisfaire des attentes, voire des besoins inconciliables : plaire à des millions de gens et s’affirmer dans son individualité borderline, multiplier des expériences sexuelles et s’épanouir auprès d’un prince charmant, s’émanciper de l’héritage traditionnaliste de son Sud natal et rendre fières ses parents issus de la classe moyenne. « On dirait que nous n’avons plus prise… », lachera tristement Mr. Joplin à Mrs. Joplin au cours d’un concert de leur fille à San Francisco où des foules de jeunes gens en plein trip psychédélique se déchainaient, hypnotisées par « Piece of My Heart ».

Janis Joplin a toujours voulu devenir célèbre. Adolescente, elle l’a déclaré avec hardiesse devant Bob Dylan, son idole. L’alcool, puis l’héroïne, dont elle consommait des doses prodigieuses l’année précédant sa mort -jusqu’à deux cents dollars par jour !-, ne jouaient pas dans son cas le rôle de stimulation, pas plus qu’ils ne lui servaient à maîtriser le trac. A quelques exceptions notables comme sa performance lors du festival de Woodstock, Joplin évitait soigneusement toute prise avant un concert. Elle se sentait à sa place face au public qui l’acclamait. C’est après, une fois le show terminé, que l’enfer s’ouvrait. Seule dans une chambre d’hôtel, comment pouvait elle en effet combler le vide creusé par la chute d’adrénaline ?

Après avoir accompli des miracles, les dieux ne rentrent pas tranquillement chez eux. Ils chutent. Au XXIème siècle la donne a toutefois changé et la célébrité s’est avérée infiniment plus toxique que du temps du Flower Power. Plusieurs scènes du biopic « Amy », montrent la chanteuse britannique littéralement mangée vivante par les flashes des appareils photos. Alors certes, tant par son talent, son statut d’icône du rock, son style bien marqué, que par une sorte de curieuse insociabilité, Amy Winehouse se révèle une héritière directe de Janis Joplin. Mais à la différence de son aînée, mademoiselle Winehouse composait très mal avec la gloire, à laquelle s’ajoutaient le voyeurisme des internautes et la sauvagerie des tireurs d’élite de la presse people.

Très habilement monté, le film de Berg réserve à ses spectateurs quelques inédits précieux. Il y a tout d’abord les séquences d’enregistrements audio et vidéo prises lors du festival Monterey Pop de 1967 par le légendaire réalisateur de documentaires musicaux, D.A. Pannebaker- celui-là même qui a pérennisé la fièvre d’un live lors du concert accompagnant la sortie de l’album Ziggy Stardust  de David Bowie. Il y a ensuite une émouvante scène du retour de Janis Joplin à Port Arthur, sa ville natale, à l’occasion d’une réunion de classe marquant le dixième anniversaire du bac. Un sourire triste accroché aux lèvres, Janis répond à demi-mots aux questions des journalistes : eh non, elle n’a pas participé au bal de fin d’études parce que personne ne l’y avait invitée. Tombée en ruine, frappée par le chômage et désertée, la ville qui a fait tant souffrir l’ado s’est finalement résolue en 1988 à ouvrir un musée dédié à Janis Joplin- désormais son seul point d’intérêt.

Il y a enfin et surtout, dans le film d’Amy Berg, une série de lettres privées de Janis Joplin, lues par la chanteuse folk Cat Power. Affectueuses, sincères pour ne pas dire stupidement « venant du cœur », espiègles, elles témoignent d’un inapaisable manque de stabilité affective et d’acceptation. Il se pourrait d’ailleurs que ce soit le retard dans la livraison d’une lettre particulièrement attendue, qui ait poussée la « Little Girl Blue » à abuser de la drogue dans cette chambre du plutôt sinistre « Landmark Motor Hotel » à Hollywood, où elle est trouvée morte le 4 octobre 1970.

Partie en vacances au Brésil quelques mois plus tôt, Janis avait fait la connaissance de David Niehaus, un blondinet barbu originaire de Cincinnati en voyage à travers le monde. Coup de foudre réciproque, tous les clichés d’un jeune couple amoureux, insouciant, à mille lieux du moindre problème de drogue. Car en fait, avec quelque chose de solaire inscrit sur le visage, David ne se drogue pas et soutient ardemment Janis dans sa décision d’arrêter. La bonne résolution de la diva ne tient cependant que le temps de leur séjour sur les plages de Copacabana. De retour aux Etats-Unis, le couple a beau s’installer au calme, dans une superbe maison entourée d’une verdure luxuriante- Janis replonge.

Impuissant et usé par les batailles quotidiennes contre l’héroïne, David la quitte. Elle chante pour lui et lui écrit. Il lui répond, en la suppliant de venir le rejoindre. Seulement sa lettre ne parvient à la réception de l’hôtel que le lendemain matin suivant le décès de la chanteuse. Amy Berg a passé un an et demi à traquer David Niehaus, dont le témoignage à la fois déchirant et sobre, laisse présumer que depuis bientôt cinq décennies l’homme vit rongé par le regret d’avoir trop vite baissé les bras.

Que serait-elle devenue, Janis Joplin, dix, quinze ans plus tard ? A 27 ans, elle était déjà une artiste mature, en pleine maîtrise de ses moyens scéniques et de sa voix d’une tessiture étendue, à l’égal d’une Billie Holiday à laquelle elle vouait une véritable admiration.

Sorti à titre posthume, son album « Pearl » contient quelques-uns de ses plus grands hits.  Et  ne calme pas notre faim à jamais inassouvie d’en entendre d’autres.

Janis, Little Girl Blue d’Amy Berg, en salles depuis le 6 janvier 2016.

*Photo: ABC Television – ebay front back.

Une femme au cœur des ténèbres

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Marie Redonnet La femme au colt 45

La guerre n’est pas qu’une affaire d’hommes. Dans son dernier roman, La Femme au colt 45, Marie Redonnet raconte une histoire d’exil, de guerre, de dictature religieuse et le chemin qu’une femme se trace seule dans le chaos. Lora Sander se voit d’abord arrachée à son mari et à son fils par le conflit qui déchire son pays. De l’autre côté de la frontière, exilée et sans papiers, ses protecteurs tombent comme des mouches : Manou, le pizzaiolo impuissant, Guido Rizi, spéculateur immobilier, Fredo, homosexuel clandestin, tous les hommes s’écartent d’elle. Les contrées imaginaires qui nous sont décrites, l’Azirie et la Santarie, ont pourtant des airs proche-orientaux, et les femmes ne sont pas supposées y être les héroïnes de quoi que ce soit. C’est qu’en plus de survivre, Lora va devoir apprendre à devenir elle-même. « On ne naît pas femme, on le devient », même et surtout quand les choses avaient mal commencé.

Parmi les traits qui distinguent Marie Redonnet de Simone de Beauvoir, le plus manifeste ici est que Lora Sander n’est ni une veuve de guerre éplorée, ni une victime blanche comme neige de la brutalité des hommes. Complexe, ambivalent, sombre, conquérant, le personnage est riche et fascinant comme une vraie héroïne. « Arriver seule dans une ville étrangère après avoir été violée par le chauffeur du camion qui m’avait prise en stop est une expérience éprouvante, encore plus parce que j’étais consentante. »

À la manière de Bernadette Lafont dans La Fiancée du Pirate, mais sur un autre plan, Lora détient un pouvoir phallique, son colt, qui fait fuir ou s’agenouiller les hommes. Elle jouit d’être violée à l’arrière du camion, de s’exhiber devant un infirme, et de pouvoir tenir les plus vigoureux à distance, elle jouit de se vernir les ongles et, honteusement, d’être délivrée de son mari. « Ce n’est pas parce que j’ai tout quitté et tout perdu que ma vie de femme doit s’arrêter. »

Un jour, dans le refuge pour jeunes en perdition qu’elle dirige avec une autre femme de poigne, tout manque pourtant de s’arrêter. Galvanisés par des prêches religieux qu’ils suivaient en cachette, deux pensionnaires ouvrent le feu sur leurs camarades et blessent mortellement la directrice. Le commentaire de Lora est glaçant : « Ils semblaient avoir chacun trouvé leur place. C’était seulement une apparence. »

Beaucoup auraient laissé là le chaos et regagné au pas de course leur pays, d’autant que celui de Lora retrouvait au même moment une paix relative. Elle décide de rester, jette son colt à la mer et reprend à bras le corps le projet impossible de réparer les esprits abîmés tant par la guerre que par le fanatisme. Elle ne vivra plus qu’en femme libre, n’aura de cesse de maintenir l’équilibre, convaincue que l’homme et la femme sont l’avenir de l’homme.

Marie Redonnet, La femme au colt 45 – Le Tripode, 112 pages.

La Femme au Colt 45

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Lettre ouverte à un soldat d’Allah

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daech islamistes juifs chretiens

daech islamistes juifs chretiens

Prépare ta valise. Achète un billet. Change de pays. Cesse d’être schizophrène. Tu ne le regretteras pas. Ici, tu n’es pas en paix avec ton âme. Tu te racles tout le temps la gorge. L’Occident n’est pas fait pour toi. Ses valeurs t’agressent. Tu ne supportes pas la mixité. Ici, les filles sont libres. Elles ne cachent pas leurs cheveux. Elles portent des jupes. Elles se maquillent dans le métro. Elles courent dans les parcs. Elles boivent du whisky. Ici, on ne coupe pas la main au voleur. On ne lapide pas les femmes adultères. La polygamie est interdite. C’est la justice qui le dit. C’est la démocratie qui le fait. Ce sont les citoyens qui votent les lois. L’État est un navire que pilote le peuple. Ce n’est pas Allah qui en tient le gouvernail.

Tu pries beaucoup. Tu tapes trop ta tête contre le tapis. C’est quoi cette tache noire que tu as sur le front ? Tu pousses la piété jusqu’au fanatisme. Des poils ont mangé ton menton. Tu fréquentes souvent la mosquée. Tu lis des livres dangereux. Tu regardes des vidéos suspectes. Il y a trop de violence dans ton regard. Il y a trop d’aigreur dans tes mots. Ton cœur est un caillou. Tu ne sens plus les choses. On t’a lessivé le cerveau. Ton visage est froid. Tes mâchoires sont acérées. Tes bras sont prêts à frapper. Calme-toi. La violence ne résout pas les problèmes.

Je sais d’où tu viens. Tu habites trop dans le passé. Sors et affronte le présent. Accroche-toi à l’avenir. On ne vit qu’une fois. Pourquoi offrir sa jeunesse à la perdition? Pourquoi cracher sur le visage de la beauté?

Je sais qui tu es. Tu es l’homme du ressentiment. La vérité est amère. Elle fait souvent gerber les imbéciles. Mais aujourd’hui j’ai envie de te la dire. Quitte à faire saigner tes yeux.

Ouvre grand tes tympans. J’ai des choses à te raconter. Tu n’as rien inventé. Tu n’as rien édifié. Tu n’as rien apporté à la civilisation du monde. On t’a tout donné : lumière, papier, pantalon, avion, auto, ordinateur… C’est pour ça que tu es vexé. La rancœur te ronge les tripes.

Gonfle tes poumons. Respire. La civilisation est une œuvre collective. Il n’y a pas de surhomme ni de sous-homme. Tous égaux devant les mystères de la vie. Tous misérables devant les catastrophes. On ne peut pas habiter la haine longtemps. Elle enfante des cadavres et du sang.

Questionne les morts. Fouille dans les ruines. Décortique les manuscrits. Tu es en retard de plusieurs révolutions. Tu ne cesses d’évoquer l’âge d’or de l’islam. Tu parles du chiffre zéro que tes ancêtres auraient inventé. Tu parles des philosophes grecs qu’ils auraient traduits. Tu parles de l’astronomie et des maths qu’ils auraient révolutionnées. Tant de mythes fondés sur l’approximation. Arrête de berner le monde. Les mille et une nuits est une œuvre persane. L’histoire ne se lit pas avec les bons sentiments. Rends à Mani ce qui appartient à Mani et à Mohammed ce qui découle de Mohammed. Cesse de te glorifier. Cesse de te victimiser. Cesse de réclamer la repentance. Ceux qui ont tué tes grands-parents sont morts depuis bien longtemps. Leurs petits-enfants n’ont rien à voir avec le colonialisme. C’est injuste de leur demander des excuses pour des crimes qu’ils n’ont pas commis.

Tes ancêtres ont aussi conquis des peuples. Ils ont colonisé les Berbères, les Kurdes, les Ouzbeks, les Coptes, les Phéniciens, les Perses… Ils ont décapité des hommes et violé des femmes. C’est avec le sabre et le coran qu’ils ont exterminé des cultures. En Afrique, ils étaient esclavagistes bien avant l’île de Gorée.

Pourquoi fais-tu cette tête ? Je ne fais que dérouler le fil tragique du récit. Tout est authentique. Tu n’as qu’à confronter les sources. La terre est ronde comme une toupie, même s’il y a un hadith où il est écrit qu’elle est plate. Tu aurais dû lire l’histoire de Galilée. Tu as beaucoup à apprendre de sa science. Tu préfères el-Qaradawi. Tu aimes Abul Ala Maududi. Tu écoutes Tarik Ramadan. Change un peu de routine. Il y a des œuvres plus puissantes que les religions.

Essaie Dostoïevski. Ouvre Crime et châtiment. Joue Shakespeare. Ose Nietzche. Quand bien même avait-il annoncé la mort de Dieu, on a le droit de convier Allah au tribunal de la raison. Il jouera dans un vaudeville. Il fera du théâtre avec nous. On lui donnera un rôle à la hauteur de son message. Ses enfants sont fous. Ils commettent des carnages en son nom. On veut l’interroger. Il ne peut pas se dérober. Il doit apaiser ses textes.

Tu trouves que j’exagère ? Mais je suis libre de penser comme tu es libre de prier. J’ai le droit de blasphémer comme tu as le droit de t’agenouiller. Chacun sa Mecque et chacun ses repères. Chacun son dieu et à chaque fidèle ses versets. Les prophètes se fustigent et la vérité n’est pas unique. Qui a raison et qui a tort ? Qui est sot et qui est lucide ? Le soleil est assez haut pour nous éclairer. La démocratie est assez vaste pour contenir nos folies.

On n’est pas en Arabie saoudite ni au Yémen. Ici, la religion d’État, c’est la liberté. On peut dire ce qu’on pense et on peut rire du sacré comme du sacrilège. On doit laisser sa divinité sur le seuil de sa demeure. La croyance, c’est la foi et la foi est une flamme qu’on doit éteindre en public.

Dans ton pays d’origine, les chrétiens et les juifs rasent les cloisons. Les athées y sont chassés. Les apostats y sont massacrés. Lorsque les soldats d’Allah ont tué les journalistes, tes frères ont explosé de joie. Ils ont brûlé des étendards et des bâtiments. Ils ont appelé au djihad. Ils ont promis à l’Occident des représailles. L’un d’eux a même prénommé son nouveau-né Kouachi.

Je ne comprends pas tes frères. Il y a trop de contradictions dans leur tête. Il y a trop de balles dans leurs mitraillettes. Ils regardent La Mecque, mais ils rêvent de Hollywood. Ils conduisent des Chrysler. Ils chaussent des Nike. Ils ont des IPhone. Ils bouffent des hamburgers. Ils aiment les marques américaines. Ils combattent « l’empire », mais ils ont un faible pour ses produits.

Et puis, arrête de m’appeler « frère ». On n’a ni la même mère, ni les mêmes repères. Tu t’es trop éloigné de moi. Tu as pris un chemin tordu. J’en ai assez de tes fourberies. J’ai trop enduré tes sottises. Nos liens se sont brisés. Je ne te fais plus confiance. Tu respires le chaos. Tu es un enfant de la vengeance. Tu es en mission. Tu travailles pour le royaume d’Allah. La vie d’ici-bas ne t’intéresse pas. Tu es quelqu’un d’autre. Tu es un monstre. Je ne te saisis pas. Tu m’échappes. Aujourd’hui tu es intégriste, demain tu seras terroriste. Tu iras grossir les rangs de l’État Islamique.

Un jour, tu tueras des innocents. Un autre, tu seras un martyr. Puis tu seras en enfer. Les vierges ne viendront pas à ton chevet. Tu seras bouffé par les vers. Tu seras dévoré par les flammes. Tu seras noyé dans la rivière de vin qu’on t’a promise. Tu seras torturé par les démons de ta bêtise. Tu seras cendre. Tu seras poussière. Tu seras fiente. Tu seras salive. Tu seras honte. Tu seras chien. Tu seras rien. Tu seras misère.

*Photo: Alatele fr.

Sarkozy, l’œil du tigre!

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Nicolas Sarkozy Rocky

Nicolas Sarkozy Rocky

Avertissement : Certains lecteurs de Causeur ont sans doute entendu la semaine dernière des journalistes évoquer la figure de Rocky, incarné à l’écran par Sylvester Stallone, dans le cadre de la stratégie de reconquête de Nicolas Sarkozy. Ils ont pu entendre l’ex-président lui-même réagir au fait qu’il était comparé au célèbre boxeur du ciné américain. C’est en assistant à cette séquence plutôt amusante que nous avons eu l’idée de cette fiction. Bien entendu, nous précisons que toute ressemblance, etc.

La scène se passe dans la salle de réunion d’une boîte de communication parisienne, en début de semaine dernière. Un homme prend la parole, l’air grave : « Je vous ai réunis parce que notre client nous presse. Rue de Vaugirard, ils sont complètement affolés. Juppé a réussi sa rentrée. Sa séquence a été parfaite et les sondages le démontrent. Notre client, quant à lui, s’enfonce. Il n’a jamais été aussi bas dans les enquêtes. Il veut rebondir. Et vite. ». Un tour de table débute. L’un des participants regrette : « Il n’a pas de stratégie. Qu’il arrête de mettre la charrue avant les bœufs. Quand il aura une stratégie, on adaptera la com’. »

– Le client, il paye. Cher ! Donc, il veut une idée. On la trouve.

Le tour de table continue. Un autre participant, l’œil pétillant, lève le doigt.

– J’aurais bien une idée, moi.

– Annoncez !

– Rocky !

– Quoi ? Rocky ?

– Oui, l’idée, c’est Rocky. Mais pas n’importe quel Rocky. Le III, celui avec Mister T !

– Intéressant. Poursuivez.

– Il faut faire du retard dans les sondages et de la symbolique de l’homme à terre, des forces. Comme Rocky Balboa dans cet épisode. L’homme est à terre, il est seul et abandonné des siens. Plus personne ne croit en lui, y compris son fidèle entraîneur. Et il se relève, en tant que challenger. L’idée, c’est le challenger que tout le monde prend pour un ringard, et qui se relève, à la surprise générale. Ainsi, on fait également le lien avec Chirac en 95, qui était lui aussi seul et abandonné des siens. Le client a déjà décidé d’emprunter la même méthode de campagne, labourant la France profonde.

– Vous voulez dire que Rocky III, l’œil du Tigre, ce serait le nouveau signe de ralliement, comme le « Mangez des pommes » de Chirac ?

– Très exactement !

Un silence pesant règne sur la pièce. Tout à coup, un autre participant ose : « Et Juppé, alors, c’est Mister T ? » Un rire communicatif se propage alors. Tout le monde imagine Juppé s’adressant à Carla Bruni en ces termes virils : « Puisque ton mec est dégonflé, pourquoi t’essaies pas un vrai mec ? Je parie que tu dors pas la nuit, que tu rêves à un mec, un vrai. Alors écoute-moi : ramène ta belle petite gueule à mon appartement ce soir. Tu verras ce que c’est, un vrai mec ! »

– En effet, tout le monde va se moquer de nous ! Ce n’est pas crédible.

– Ils veulent une idée. Vous avez mieux ? De toute manière, quoi qu’on fasse, il y aura des moqueries. Je vois déjà Nicolas Domenach faire un montage avec Rocky qui fend la foule à Philadelphie, avec la tête de Sarkozy. Même Causeur va se foutre de nous (NDLA : Ces gens-là prévoient tout) mais ce n’est pas grave. L’important est de tenter de transformer la faiblesse du client en force. Et puis la musique est entraînante. On pourrait en faire l’hymne de la campagne !

– C’est aussi le générique des « Grosses têtes » !

Nouveau rire général. Celui qui a l’air d’être le chef finit pas essuyer ses larmes et interroge le promoteur de l’idée.

– Bon, on va essayer ça quand même. Comment imaginez-vous la mise en place ?

– Il faut déjà trouver un « élu de terrain », désigné comme tel, qui accepte de reprendre l’idée à son compte, qu’il explique qu’il a eu un flash en re-visionnant le film pendant les fêtes. Et qu’il en informe quelques journalistes qui en feront des « confidentiels », dès mercredi.

– Et ensuite ?

– Vendredi matin, c’est-à-dire le matin du déplacement du client dans l’Eure-et-Loir, il faut en remettre une couche. Qu’on en parle dans les matinales de radio et sur les chaînes d’info continue. Enfin, le soir, lors du déplacement, veiller à ce qu’un journaliste lui pose la question sur la comparaison avec Rocky III. Et que le client réponde qu’il aime beaucoup le personnage de Rocky.

Le chef conclut :

– Bon, nous sommes bien d’accord. C’est une idée complètement con. Mais ils sont capables de l’aimer. Donc, on va la proposer.

 

Une semaine plus tard. Même lieu. Même participants.

 

Le chef, regard fixé sur le créatif de la semaine précédente : « Comme prévu, c’est un flop. Ils ne sont pas contents, rue de Vaugirard. Ils demandent de redresser le tir. »

– Ça aurait pu fonctionner ! C’est le client qui a tout gâché ! Comme d’habitude, il a fallu qu’il en fasse trop !

– Comment ça ?

– Oui. Quand on l’a interrogé, il a répondu : « Dans ce film, Rocky gagne… et il est aimé. » Personne ne lui demandait d’ajouter ça. Il acte le fait qu’il n’est pas aimé. Et qu’il est en recherche d’affection.

– On doit prendre le client comme il est. Vous avez une autre idée ?

– Il faut refaire de cette faiblesse, une force !

– Comment comptez-vous faire ?

– On demande à Patrick Sébastien de l’inviter dans « Les années bonheur » !

– …

– On le grime en Claude François et il chante « Le mal-aimé ».

Rire général.

Le chef reprend son souffle : « Cette fois-ci, on ne propose pas l’idée. Ils sont capables d’accepter ! »

*Photo : SIPA.00696455_000024.

Marseille: kalachnikovs et cannabis

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kalachnikov cannabis

kalachnikov cannabis

D’Habib Belkacem, je sais peu de choses : il avait vingt ans hier matin mais le temps s’est arrêté pour lui hier soir — à la sortie du Bar des Quatre avenues, à l’angle des boulevards Lesseps et Casanova — Marseille XIVe —, quand on a vidé sur sa voiture (une Audi A3 — pour une fois que ce n’est pas une BMW, mais ça reste « une allemande », comme dirait Claudia Schiffer) et sur lui un chargeur entier de kalach. Les flics ont retrouvé trente douilles au sol, mais en revanche ils n’ont pas récupéré toute sa jambe, qui avait été éparpillée façon puzzle dans la voiture resculptée façon César. Chair à pâté, dirait le chat du conte.
Je sais aussi qu’il habitait la riante cité Corot, dans le XIIIe — les Quartiers Nord encore.

Marseille quartiers nord

Il y a deux ans, deux hommes y avaient été révolvérisés, et le maire du secteur, Garo Hovsepian, notait à l’époque que Corot « est devenue l’une des cités les plus dégradées de la ville, avec de nombreux plans stups ».
Deux ans plus tard, rien n’a changé. Ah si, Garo Hovsepian (PS) a été battu par Stéphane Ravier (FN).
D’ailleurs, à part le nombre de votes FN, à Marseille, rien ne change. Le trafic de shit rapportait par an 130 millions d’euros rien qu’à Marseille en 2013 — pour 2 milliards d’euros globalement en France l’année précédente (tous les chiffres dans un rapport très précis établi en 2008 par Christian Ben Lakhdar pour le compte de l’Observatoire Français des drogues).
De quoi faire rêver un ministre des Finances. Mais qu’attendent-ils donc pour légaliser la vente de cannabis et empocher les sous ? Après tout, pour le tabac, ça ne les gêne guère…

Parenthèse. L’ex-directeur de l’ex-SEITA avait fait faire un rapport sur le coût et les bénéfices de la vente de tabac. Côté dépenses, la Santé — 50 ou 60 000 morts par an, ça coûte. Côté rentrées, les taxes — quelques millions de paquets vendus chaque jour, ça chiffre.
À l’orée des années 2000, ces deux comptes s’équilibraient : interdire le tabac (c’était l’objet de l’étude) n’aurait finalement eu qu’un impact vertueux — mais nul sur l’économie.
C’est alors qu’un petit malin a eu l’idée d’ajouter à la colonne Crédit le montant des retraites non payées pour cause de mortalité précoce — on meurt très bien du cancer à l’orée de la retraite. Et là, le bénéfice était colossal : c’est la raison pour laquelle on continue à feindre de vouloir restreindre la consommation, quand tout, économiquement parlant, nous pousse à l’augmenter. Fin parenthèse.

Mutatis mutandis, appliquons le raisonnement à la dépénalisation du cannabis. Dans son rapport, Christian Ben Lakhdar estimait le coût social du cannabis, autrement dit le coût que fait supporter le cannabis à la collectivité, à 919 millions d’euros (chiffre de 2003). Et le marché de détail du cannabis représentait en 2008 entre 746 et 832 millions d’euros annuel, pour 186 à 208 tonnes de cannabis vendues. Actualisons les chiffres : le shit, c’est 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2012. À Marseille, « une PME à 130 millions d’euros de chiffre d’affaires » (2013). Chiffre à majorer sans doute, quand on voit les tarifs pratiqués, tels qu’ils sont affichés en toute quiétude par les revendeurs…

tarifs shit Marseille

Cher Emmanuel Macron, cela ferait rentrer dans les caisses des ressources bienvenues — et de surcroît, comme on mélange le shit et le tabac, cela augmenterait sans doute sensiblement la consommation de l’herbe à Nicot, donc la prévalence des cancers, comme s’en alarment déjà les spécialistes, même favorables à la vente libre de la marijuana — un mot vieillot. Mais qu’attendez-vous pour autoriser les débits de tabac à vendre de jolis paquets de cinq joints bien roulés ?

C’est une question naïve à laquelle Manuel Valls a donné une réponse définitive (« On peut débattre, mais le débat est clos ») alors même que ses amis sont plus nuancés, et que les écolos, eux, sont tout à fait favorables à la dépénalisation — au nom sans doute de l’augmentation prévisible des espaces verts. Une question que la situation marseillaise dénoue aisément.

L’article de la Provence daté du 15 janvier, sous la plume alerte de Romain Capdepon, évoque « le refrain des kalach’ qui stoppent net des vies, qui détruisent des familles, sur l’autel de l’argent facile et sale, et qui pourtant permet à nombre d’entre elles, sur le bord de la route, de remplir le frigo en fin de mois et de poser un plafond de verre sur la révolte sociale qui gronderait si cette jeunesse, pour une bonne moitié au chômage dans les quartiers Nord, n’amassait pas ces billets… »
Lors des émeutes de 2005, Marseille, qui ne manque pas de banlieues y compris en centre ville, n’a pas connu de violences. Pas une. Au sud, rien de nouveau. Tout va bien : tant que l’argent de la drogue alimente la misère locale, pas de raison notable de s’insurger. Comme le racontait Libé il y a peu, « des gamins en rupture de scolarité trouvent dans ces réseaux de vente une socialisation de substitution. Un modèle de réussite, aussi, dans des cités où l’emploi se fait rare. » Certes, le journal précise : « Mais ce modèle est trompeur. Ancrés dans le présent, incapables de se projeter, les plus jeunes pensent trouver de l’argent facile. Ils réalisent plus tard que très peu s’enrichissent dans le trafic. » De surcroît, ils meurent précocement.
Mais tout le monde y gagne. Prenez les « nourrices » : comme le raconte l’Opinion, « c’est ainsi que les policiers nomment une personne au casier judiciaire vierge qui stocke de la drogue ou de l’argent au bénéficie d’un réseau de trafiquants. Une tâche pour laquelle cette personne — souvent une personne âgée ou une mère célibataire — touche entre 500 et 3000 euros par mois en fonction de la quantité de drogue ou d’argent mis à l’abri des soupçons. Un job de nourrice bien plus rémunérateur que de garder les enfants de la voisine… »
Sans compter — et ce sera mon dernier point — que des gosses tentés par la drogue (en vérité je vous le dis, il semble bien que ce ne soit pas hallal, et même haram à fond — d’en consommer, pas d’en vendre) ne versent pas dans le djihad. Un Juif agressé çà et là, ça ne fait pas un complot terroriste. Marseille est certainement, grâce au trafic de drogue, et malgré la montée de l’antisémitisme (probablement due à l’insertion de théories du complot dans les crânes vides de nos ex-élèves), la ville de France la plus sûre en ce moment. Au pire, on attrapera une balle perdue — pas pour tout le monde.

C’est la raison pour laquelle on laisse les flics se dépatouiller comme ils peuvent de ce trafic monstrueux — on jugeait récemment un groupe de la riante cité de la Castellane, désormais connue au niveau national, qui touchait dans les 50 000 euros par jour. À ce tarif, qui ne serait pas tenté, parmi les petits jeunes qui traînent au bas des cages d’escalier ?

Pourtant, la population française est majoritairement favorable à l’intervention des forces armées dans les cités — demandée jadis par Ségolène Royal, et réclamée encore par Samia Ghali, sénatrice des Quartiers Nord qui, très prudemment, évite d’y habiter. Comme le raconte le Huffington Post, « la proposition-choc de la sénatrice socialiste Samia Ghali de faire intervenir l’armée pour mettre un terme aux violences trouve un large écho dans l’opinion. 57% des personnes interrogées par YouGov y sont favorables contre seulement 25% contre. Ce sentiment est majoritaire quelles que soient les préférences partisanes des sondés: 61% des sympathisants PS/EELV sont pour, 71% à l’UMP, 79% chez les partisans de Marine Le Pen. » Valls s’y est refusé énergiquement. Reste à comprendre pourquoi.

Z’ont rien compris : il n’est pas question de faire intervenir l’armée, et la police ne s’y rendra que de façon cosmétique, pour montrer que l’on fait quelque chose. On achète la paix civile et la sécurité à Marseille en tolérant le trafic de drogue (ciel ! Serais-je moi-même victime de la théorie du complot ? Cette ville rend fou). Si les militaires investissaient les cités et réglaient le compte des trafiquants, il faudrait les y renvoyer deux mois plus tard pour s’occuper des terroristes — parce que les kalachs auraient changé de cible.

Faut-il quitter Marseille ?

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FC Sochaux: l’actionnaire insupporte les supporteurs

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FC Sochaux

J’évoque régulièrement  la situation du FC Sochaux, non seulement parce que ce club de foot est cher à mon coeur mais surtout parce que sa situation est en lien direct avec les problématiques de la mondialisation et de l’identité dont il est souvent question ici. En l’occurrence, l’identité d’un club historique du football français, sa vente à une entreprise hongkongaise par un fleuron de l’industrie française constituent une métaphore de ce que vit notre pays depuis deux bonnes dizaines d’années.

Le 17 décembre dernier, je pressentais que Wing-Sang-Li, propriétaire du FC Sochaux ne savait pas encore ce que pouvait signifier une crise avec les supporteurs d’un club de football professionnel. Nous y sommes. À l’heure où j’écris cette brève, une motion de la totalité des associations de supporteurs a été rendue publique. Il est extrêmement rare, dans le monde du football, a fortiori en France, que les associations de supporteurs d’un club fasse cause commune. Elles sont pour la plupart du temps divisées et jalouses de leurs prérogatives. C’est dire l’ampleur de l’inquiétude que suscite  la gestion de Ledus. La motion, que nous avons pu consulter, attire l’attention sur deux points. En premier lieu, est exprimé un gros « doute sur l’existence  d’un projet économique et sportif ». « Faute d’une vision claire de ce que l’actionnaire souhaite pour le FC Sochaux et son développement, la confiance est impossible », ajoutent les signataires, qui citent l’entretien de M. Li à L’Equipe du 13 janvier dernier où le propriétaire jette le chiffre hallucinant de 100 millions d’euros d’investissement, alors qu’il est incapable d’en mettre immédiatement 2 sur la table pour assurer le maintien du club en Ligue 2.  La cellule de recrutement vient même d’être fermée, à la surprise générale. Le second « motif de défiance » concerne « la gouvernance du FCSM ».

Les associations de supporteurs s’inquiètent unanimement du rôle joué par « certains intermédiaires déclarés de la reprise du FCSM par Ledus ». Elles s’interrogent sur « les compétences et les attributions de ces personnes à qui sont confiées des décisions capitales pour la gestion et la structuration du club ».

Les associations de supporteurs concluent, menaçantes : « Nous espérons une réponse rapide de l’actionnaire Ledus pour lever les doutes et les malentendus. Nous serons plus que jamais vigilants et déterminés. Nous envisageons toutes les actions nécessaires si nos inquiétudes ne devaient pas être levées. Le FC Sochaux Montbéliard est notre maison commune. Un club de football n’est rien sans ses supporters. » Alors que la situation sportive du club ne se porte pas mieux que celle de sa gestion, pointée par la motion, Monsieur Li devra apporter d’autres réponses que celles qu’il a données dans son entretien à L’Equipe. Sans quoi, il deviendra le détenteur d’un exploit peu envié : consommer six mois avec la reprise d’un club, le divorce avec ses supporteurs. Un baptême du feu peu enviable.

*Photo : Wikimedia Commons.

«Nous sommes sortis de l’ère libérale-libertaire»

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chevenement daech irak immigration

chevenement daech irak immigration

Propos recueillis par Daoud Boughezala, Élisabeth Lévy et Gil Mihaely.

Causeur : Dans cette « France d’après » – attentats et régionales –, vous dénoncez les politiques qui ont échoué pendant trente ans. Or, après les avoir accablés et renvoyés presque dos à dos, vous les appelez à former « un gouvernement de salut public»…

Jean-Pierre Chevènement : Je les appelle à changer et à rompre avec les erreurs anciennes qui nous ont conduits là où nous en sommes. Ces erreurs qui remontent aux années 1980 ont une matrice commune : la perte de confiance en la France et dans l’État-nation comme cadre de souveraineté, de responsabilité, de démocratie et de citoyenneté. L’arrimage du franc au mark porte en lui le renoncement à la souveraineté monétaire. Ensuite vient le grand acte de dérégulation néolibérale : l’Acte unique permettant la libération totale des mouvements de capitaux sans aucune harmonisation préalable de la fiscalité de l’épargne. Corrélativement, il y a l’abandon de l’État stratège : la Commission européenne devient l’Autorité européenne de la concurrence et absorbe les politiques industrielles. Avec Schengen (1985), nous avons reporté le contrôle de nos frontières sur des pays périphériques comme la Grèce qui ne sont pas outillés pour les protéger.

Enfin, l’abandon de notre politique étrangère indépendante a abouti à la réintégration dans l’OTAN et à notre alignement sur les États-Unis, notamment au Moyen-Orient.

Mais toutes ces « erreurs » n’ont pas seulement été faites d’en haut. L’ouverture, c’était aussi une aspiration des peuples, légitime si on songe que beaucoup de sociétés étaient bloquées. Longtemps ces décisions dérégulatrices ont joui de l’assentiment de la majorité écrasante de la classe politique… et du peuple !

Je n’ai pas parlé de politique « illégitime » mais d’une politique de facilité correspondant au triomphe du néolibéralisme et à l’explosion de l’idéologie libérale libertaire – entamés en France depuis mai 1968. Les hommes politiques ont suivi cette idéologie au lieu de précéder. N’ayant pas correctement anticipé l’évolution des choses, ils nous ont mis à la remorque d’une Europe totalement opaque, antidémocratique, technocratique et frappée d’aboulie. Quand on voit le projet de traité transatlantique, on se demande s’il y a un pilote dans l’avion ![access capability= »lire_inedits »]

Vous épinglez des erreurs remontant aux années 1980, décennie durant laquelle la gauche a été seule aux commandes 7 ans sur 10…

La droite et la gauche ont voté l’Acte unique, ont voté le traité de Maastricht, ont voté la guerre du Golfe et se sont partagé le pouvoir. Il y a eu plusieurs gouvernements de cohabitation et leur succession a enlevé de la cohérence à la politique notamment industrielle que la gauche aurait pu mener sur la base d’un secteur public élargi. Les privatisations suivies du dénoyautage des grandes entreprises françaises ont abouti à la dissolution de notre tissu industriel dans la globalisation libérale. J’ai donc démissionné du gouvernement de François Mitterrand en 1983 pour marquer mon désaccord avec une politique qui allait créer le chômage et la désindustrialisation que nous voyons aujourd’hui. Je l’ai fait à nouveau en janvier 1991 pour me démarquer d’une politique qui nous mettait à la remorque des États-Unis et de l’Arabie Saoudite.

L’alternative était-elle à ce point évidente ? Prenons l’exemple de la politique arabe de la France. La politique gaullienne qui a amené la France à s’allier avec l’Irak jusqu’à le suivre dans sa guerre contre l’Iran en 1980 – avec des attentats, la prise d’otages français au Liban en représailles – a-t-elle vraiment été une réussite incontestable ?

La politique arabe de la France que le général de Gaulle a définie après l’indépendance de l’Algérie, en 1962, visait à favoriser les vecteurs de progrès dans le monde arabe et à ne pas nous attacher, comme les Américains, à des pays dont l’orientation politique pouvait paraître dangereuse. Je pense par exemple au wahhabisme lié au salafisme, lui-même lié au djihadisme, surtout s’il est armé. L’échec du nationalisme arabe tient notamment à des causes que le général de Gaulle avait parfaitement pressenties en 1967 : la colonisation par Israël des territoires aujourd’hui occupés, ce qui, évidemment, allait à rebours de l’Histoire. On ne peut donc pas faire porter sur la France la responsabilité de cet échec.

L’échec du nationalisme arabe et de la politique arabe de la France aurait donc pour cause l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza ? Pas vous…

Les guerres israélo-arabes n’ont pas aidé mais il n’y a pas que cela : l’échec du processus d’Oslo, l’assassinat de Rabin, les interventions militaires disproportionnées des États-Unis, notamment en Irak. D’une manière générale, tout cela a hâté la venue au pouvoir de courants politiques proches des Frères musulmans et l’essor du terrorisme djihadiste.

Autrement dit, l’Occident serait seul responsable. Mais l’incapacité de pays comme l’Irak à créer un État légitime peut-elle lui être imputée ?

L’État irakien, quel que soit son régime, était un État légitime. L’Occident n’est pas responsable du mal développement du monde arabe mais il y avait, dans le monde arabo-musulman, deux tendances par rapport au défi de l’Occident : la tendance modernisatrice, que nous aurions dû encourager, et la tendance identitaire, incarnée par les Frères musulmans que Hassan el-Banna a créés en 1928, quatre ans après la chute du califat ottoman. Quant à l’Irak, il avait un régime dictatorial qui tient en grande partie à l’hétérogénéité de ce pays. Le gouvernement de Saddam Hussein était quand même laïque et modernisateur et comprenait en son sein des ministres kurdes, chiites, sunnites, chrétiens même…

L’Irak de Saddam Hussein comme paradis multiculturel, demandez aux chiites…

Laissez-moi faire un bref rappel. Après la prise du pouvoir par l’ayatollah Khomeini en Iran, encouragée par Giscard et Carter, à partir de l’affaire des otages à l’ambassade américaine à Téhéran et d’un certain nombre de dérapages, le monde entier a soutenu Saddam Hussein dans la guerre Irak-Iran. Et si la guerre a duré aussi longtemps, c’est que Khomeini n’acceptait pas la résolution votée en 1982 par les Nations Unies. Ensuite, a éclaté l’affaire du Koweït, une crise facile à résoudre par la voie diplomatique : je peux le démontrer ! Saddam Hussein a lui-même offert en octobre 1990 de retirer ses troupes. Les Américains voulaient cette guerre dès le premier jour. Eh bien cette guerre a donné deux résultats : l’envol du terrorisme djihadiste sunnite avec Al-Qaida et la prééminence de l’Iran au Moyen-Orient. Une dictature laïque n’est jamais souhaitable mais c’est quelquefois une solution moins mauvaise que le chaos généralisé avec à la clef des guerres civiles, des affrontements interconfessionnels meurtriers et des problèmes politiques comme Daech qu’on n’est plus capable de résoudre.

Sauf que les printemps arabes ont montré l’épuisement de ce modèle dictatorial, laïque ou pas. Mais revenons en France. Vous déplorez l’abandon de l’État-nation qui est pour vous un cadre de la souveraineté, de la démocratie, de la citoyenneté. N’avez-vous pas oublié l’identité ?

L’identité républicaine de la France est une évidence depuis maintenant près de deux siècles. Ce qui ne veut pas dire que la France n’a pas existé avant la République : s’il n’y avait pas eu la France, il n’y aurait pas eu la République… Par conséquent, pour moi, il y a une identité, ou plutôt, une égalité entre la France et la République.

Est-ce si évident pour tout le monde ?

Bien sûr ! Récemment, les Français se sont rassemblés autour de la Nation, autour du patriotisme républicain et de ses emblèmes, le drapeau, la Marseillaise. Bref, tout ce que j’avais dit quand j’étais ministre de l’Éducation nationale dans les années 1980, et qui me valait la risée universelle de toutes les rédactions, se révèle aujourd’hui juste !

Tous ? Êtes-vous sûr ? Il y a des fractures au sein de notre société. Il y a des gens qui ne se reconnaissent pas dans la République, notamment à l’extrême droite et des gens qui ne se reconnaissent pas dans le drapeau, notamment dans la population immigrée.

Effectivement, l’un des grands enjeux de la période qui vient, c’est l’intégration des populations issues de l’immigration, qui s’est mal faite jusqu’à présent, parce que la France notamment ne s’aimait pas ! Or, je constate que les derniers attentats marquent une rupture dans l’Histoire longue. Nous sommes sortis de l’ère libérale libertaire pour entrer dans une nouvelle ère idéologique où les concepts de nation, de frontières, d’autorité, et des emblèmes comme la Marseillaise, le drapeau, reprennent une signification. C’est un changement considérable parce qu’une France qui s’aimerait attirerait à nouveau et pourrait reprendre le processus séculaire de l’intégration de ses nouveaux citoyens.

Les symboles, c’est très bien, mais il faut se raconter une histoire commune. Est-on aujourd’hui capable de se mettre d’accord sur une Histoire qu’on raconterait au primaire, au collège, au lycée pour faire nation?

Vous mettez le doigt sur un des problèmes de la société française. M. Lussault, le président du Conseil national des programmes, lui-même un géographe, a dit dans une interview au Monde que, sur l’Histoire, il ne fallait pas revenir au « roman national » si l’on ne voulait pas, je le cite : « désespérer Billancourt », en d’autres termes, désespérer les salles de profs. Outre que M. Lussault s’érige en représentant autoproclamé des professeurs, qui, majoritairement, ne sont pas du tout sur cette ligne-là, il emploie sciemment le mot « roman national ». Moi, j’ai toujours parlé de « récit national » parce qu’il y a des ombres et des lumières.

Dans un roman aussi…

Oui mais le récit national tend à l’objectivité. L’histoire de la France peut être racontée sans crainte d’un point de vue objectif. Toute l’idéologie de la repentance dont on nous a accablés pendant trente ans, nous pouvons la dépasser sans trop de problèmes, en disant simplement la vérité. Que M. Lussault, président du Conseil national des programmes, ait pu s’exprimer comme il l’a fait, est très caractéristique de l’état d’esprit de nos élites : elles ne veulent plus que les citoyens, en apprenant leur histoire, puissent faire « peuple ».

Changer cet état de fait supposerait non seulement un lavage de cerveau assez profond de ces élites, mais aussi une reconstruction non moins improbable de l’École…

Ça va changer très vite ! Les fortes secousses qui sont devant nous et celles que nous avons déjà subies vont amener un certain nombre de gens à revenir sur les erreurs qu’ils ont commises. Car il faut bien connaître la classe politique française pour savoir qu’elle n’a pas vraiment de convictions. Ce qui est dit aujourd’hui n’est plus ce qu’on disait hier. Prenez par exemple le discours du président de la République devant le Congrès, à Versailles : personne n’aurait imaginé, avant qu’il monte les marches de la tribune, qu’il allait faire un discours pareil ! Cela montre la prodigieuse capacité d’adaptation de nos élites à la fois intelligentes et très pragmatiques. Et comme nous sommes dans une nouvelle période, le discours public va pouvoir fortement évoluer !

Mais peut-on restaurer la République quand nous n’avons réglé le problème de l’intégration ? La poursuite de l’immigration, avec la dose de différences qu’elle implique, est-elle compatible avec le redressement de la France ?

Permettez à un ancien ministre de l’Intérieur d’avoir une réponse un peu complexe. Le solde net du flux migratoire annuel est de 100 000 personnes. Or, tout d’abord, la capacité à intégrer est très différente selon le degré de résistance des communautés au modèle d’intégration. Les Polonais par exemple s’intègrent très facilement. Ensuite, l’immigration doit être proportionnée à la capacité d’accueil et d’intégration du pays.

Deuxièmement, il faut appliquer la législation existante. Il est inadmissible qu’un arrêt de la Cour de justice européenne interdise la pénalisation des étrangers en situation irrégulière. C’est une atteinte aux prérogatives régaliennes des États. La France est fondée à dire qu’elle rejette la jurisprudence de l’arrêt Hassen el Dridi (avril 2011), qui empêche de mettre en prison quelqu’un qui, à plusieurs reprises, aurait refusé d’être reconduit à la frontière.

Nos élites – que vous croyez dénuées de convictions – partagent au moins ce dogme : l’immigration est une chance pour la France…

L’immigration peut être la pire et la meilleure des choses ! Avec trois millions et demi de chômeurs, personne – sauf Pierre Gattaz – ne pense que c’est une très bonne chose. Simplement, nos élites – de droite comme de gauche – sont imbues de cette idéologie culpabilisatrice qui fait que l’immigré serait la victime par excellence, la figure du Juif qu’on pourrait à nouveau conduire dans des camps. Tout ça ne tient pas la route. Il faudrait quand même expliquer à un certain nombre de gens, en particulier aux associations qui croient vraiment œuvrer pour le bien commun en aidant les clandestins, que le respect de la loi et de son esprit sont absolument fondamentaux dans une République qui veut le rester.

À vous entendre, on se demande pourquoi Jean-Pierre Chevènement est resté en dessous de 10 % alors que Marine Le Pen est à presque 30 %…

Dans le système de la Ve République, il faut pouvoir exister indépendamment. Or, certains de mes soutiens venant de la gauche, d’autres de la droite, ne s’entendaient pas toujours très bien ensemble. Qui plus est, j’ai toujours été combattu par le parti socialiste. Dois-je vous rappeler que j’ai été élu sénateur contre un candidat de droite et contre un candidat du PS. C’était un exploit !

Pourquoi Marine Le Pen arrive-t-elle à dépasser le clivage droite-gauche et vous non ? L’UMPS, vous en avez parlé bien avant elle !

Il y a une différence de taille entre elle et moi : je suis et j’ai toujours été un républicain incontestable. « Au-dessus de la droite et de la gauche telles qu’elles sont devenues, disais-je en 2002, il y a la République ». Le parti de Mme Le Pen a tout de même un génome qui s’est formé à l’extrême droite. Nous sommes dans une période beaucoup plus difficile qu’il y a dix ans, dans une phase de radicalisation possible de la société française et je me méfie beaucoup de l’engrenage de violence, de ressentiment, de haine, qui pourrait conduire la France avec Mme Le Pen là où les chefs de Daech veulent la conduire : vers la guerre civile. Je constate que le peuple français réagit avec beaucoup de maturité jusqu’à présent. Certes, au premier tour, six millions d’électeurs ont voté pour le Front national, mais le peuple n’a donné aucune région au parti de Mme Le Pen. Le peuple français ne s’est pas livré à des représailles qui auraient été non seulement contre-productives mais odieuses. Il est resté d’un calme, d’un stoïcisme assez méritoire, et je pense que c’est par le sang-froid, par la détermination, qu’à long terme, nous viendrons à bout du terrorisme djihadiste. La République est la cible. Elle est aussi le remède.[/access]

*Photo: Hannah.

Légion d’honneur pour tous

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legion honneur attentats

legion honneur attentats

Laurence Cornara, veuve d’Hervé Cornara, chef d’entreprise assassiné et décapité le 26 juin 2015 par son employé Yassine Salhi est amère. Elle est déçue de ne pas avoir vu le nom de son mari dans la liste des promus, à titre posthume, dans l’ordre de la Légion d’honneur, comme d’autres victimes d’attentats djihadistes des 7 et 8 janvier 2015, à Charlie Hebdo, Hyper Cacher et Montrouge. Mme Cornara s’en est ouverte longuement dans les colonnes de son quotidien régional, Le Progrès. Elle se dit « déçue pour tous les oubliés du terrorisme » n’ayant pas eu droit à cette décoration.

Les attentats du 13 novembre, et le nombre élevé de leurs victimes, auront sans doute pour conséquence qu’elle ne restera pas seule dans la cohorte des « oubliés », car on voit mal comment on pourrait gonfler les promotions pour les accueillir tous…

C’est une maigre consolation, qui nous invite cependant à suspendre un bref instant notre compassion envers les victimes des attentats et de leur famille pour poser un problème simple : la statut de « victime innocente » justifie-t-il à lui seul que la Nation vous témoigne post mortem sa reconnaissance en vous décernant la décoration la plus prestigieuse de la République ? Cette dernière a, certes des devoirs envers ceux qui ont subi des dommages irréparables pouvant être mis en relation avec l’action de l’État et du gouvernement en matière de politique extérieure ou intérieure. Les autorités de l’État doivent donc mettre tout en œuvre pour adoucir, autant que faire se peut, la détresse morale et matérielle de leurs proches.

Mais, jusqu’à nouvel ordre, la Légion d’honneur a pour vocation de distinguer ceux qui, par leur engagement au service de l’État, de la Nation dans toutes ses composantes, militaire, économique, scientifique, artistique etc, ont montré des qualités exceptionnelles. Les victimes d’attentats aveugles entrent-ils dans cette catégorie à ce seul titre ? Ceux qui sont tombés en service commandé, comme les policiers chargés de la protection des gens de Charlie, la policière municipale de Montrouge et les militaires américains qui ont maitrisé le tueur du Thalys sont des héros, ont été décoré, et c’est bien ainsi. Devenir victime sans avoir eu conscience de s’exposer, par sens du devoir ou par conviction éthique, au danger djihadiste est un sort funeste. Il vous donne droit à la compassion de vos semblables, et à leur solidarité, pas plus.

Le cas des dessinateurs et employés de Charlie est plus complexe : ils ont exposé leur vie au nom de la liberté d’expression, mais chacun sait bien qu’ils n’auraient jamais accepté, de leur vivant, cette décoration que leurs conjoints ou enfants survivants ont reçu en leur nom. Ils étaient dans la ligne de Maurice Maréchal, fondateur du Canard  Enchaîné, qui licencia,  en 1933, l’un de ses journalistes, Pierre Scize, au motif qu’il avait obtenu le ruban rouge. Ce dernier arguant, pour sa défense, du fait qu’il n’avait pas sollicité cette décoration, Maréchal lui rétorqua « Il ne fallait pas la mériter ! »

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00721384_000009.

Plutarque contre le Front républicain

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plutarque sartre regionales

plutarque sartre regionales

Il y avait quelque chose d’affligeant et de comique à la fois lors de la soirée qui suivit les résultats des régionales, le 13 décembre dernier. Le soulagement palpable des politiques, à voir le FN échouer à prendre une région malgré ses 6 millions 800 000 voix, nous a valu d’admirables professions de foi sur le thème du « Plus jamais ça, nous avons compris la leçon. » On peut par exemple se demander si derrière leur soudaine conversion au gaullisme social et à l’esprit de résistance, Christian Estrosi ou Xavier Bertrand, élus avec les voix de gauche, n’étaient pas malgré tout un peu dans l’état d’esprit de Daladier de retour en France après Munich, tel que le décrit Sartre à la toute fin du Sursis : « Daladier sortit péniblement de la carlingue et mit le pied sur l’échelle ; il était blême. Il y eut une clameur énorme et les gens se mirent à courir, crevant le cordon de police, emportant les barrières… Ils criaient “Vive la France ! Vive l’Angleterre ! Vive la paix !”, ils portaient des drapeaux et des bouquets. Daladier s’était arrêté sur le premier échelon : il les regardait avec stupeur. Il se tourna vers Léger et dit entre ses dents : — Les cons ! » [access capability= »lire_inedits »]

Ils étaient en effet les premiers surpris, après s’être fait lapider par leurs électeurs au premier tour, de voir la gauche et les abstentionnistes les rallier au second, marchant comme un seul homme qui refuserait pour sa tranquillité d’esprit de voir que cette victoire contre le FN est, de fait, un sursis, un trompe-l’œil ou, comme on dit, une victoire à la Pyrrhus : « Les armées se séparèrent ; et on raconte que Pyrrhus répondit à quelqu’un qui célébrait sa victoire que “encore une victoire comme celle-là et il serait complètement défait”. Il avait perdu une grande partie des forces qu’il avait amenées, et presque tous ses amis et principaux commandants ; il n’avait aucun moyen d’avoir de nouvelles recrues. » C’est Plutarque qui raconte cela dans La vie des hommes illustres et Mélenchon lui fait écho quand il déclare : « Le gouvernement et le Premier ministre, responsables au premier rang de cette débandade, auraient tort d’analyser le résultat comme une victoire. »

Quant au FN, vaincu radieux, Plutarque aussi le décrit très bien : « Tandis que, comme une fontaine s’écoulant continuellement de la ville, le camp romain se remplissait rapidement et abondamment d’hommes frais, pas du tout abattus par la défaite, mais gagnant dans leur colère une nouvelle force et résolution pour continuer la guerre. »…[/access]

*Image: wikicommons.

Taïwan: Tsai YingWen présidente

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tsai ying wen taiwan

tsai ying wen taiwan

Le Dr Tsai YingWen 蔡英文, dirigeante du DPP (Parti démocratique progressiste 民進黨), a été élue présidente de la République avec 56,12 % des suffrages exprimés. Le candidat KMT (KuoMinTang 國民黨), Eric Chu (Chu LiLun 朱立倫) est battu avec  31,04 %. Quant au troisième candidat, James Soong (Soong ChuYu 宋楚瑜) , un ancien poids lourd du KMT, dissident désormais, il a obtenu 12,84 % des voix. Même en additionnant les voix de Soong et de Chu (43,88 %), i.e. le camp des «bleus» la couleur historique du parti KMT, la victoire est incontestable pour (Mme )Tsai, le leader des «verts» («vert» ne veut pas dire «écolo» à Taiwan mais «DPP et indépendantiste»).

Le scrutin pour les 116 sièges de députés (73 élus dans une circonscription, les 43 autres à la proportionnelle) donne (50 + 19) 69 sièges au DPP, une très confortable majorité.

Selon la constitution taïwanaise, Tsai YingWen  prendra ses fonctions dans quatre mois, en mai 2016. Que révèlent ces chiffres ?

Ce n’est pas tant le DPP qui a gagné que le KMT qui a perdu, en particulier l’actuel président de la République Ma YingJeou 馬英九. Déconsidéré après l’échec de son parti au récentes élections municipales, il avait dû abandonner la présidence du parti KMT, au profit de Eric Chu (qui vient de démissionner à son tour après son échec ce samedi).

La poignée de main, à Singapour, le 7 novembre 2015, de Ma YingJeou avec le Président de la République populaire de Chine Xi JinPing 習近平 ne lui vaudra pas le Prix Nobel de la Paix, que certains lui souhaitaient pour sa politique de développement intensif des relations avec la Chine communiste, une vingtaine d’accords commerciaux et administratifs.

Cette victoire de Tsai YingWen est d’autant plus intéressante que l’image du DPP en tant que parti n’était pas décisive, et même médiocre, après la calamiteuse présidence DPP de Chen ShuiBian 陳水扁 (condamné à de lourdes peine de prison pour corruption). Chen avait été élu en 2000 avec 39,3 % des voix, réélu en 2004 avec 50,11%.

Ma YingJeou avait commencé sa carrière à son retour de Harvard, en 1983, comme secrétaire personnel du Président ChiangChingKuo 蔣經國. Il préconisait depuis sa ré-élection à la présidence de la République, en 2008, une politique accélérée de rapprochement avec la Chine (maoïste, encore officiellement maoïste  ! Quarante années après la mort de l’auteur de la grande famine de 1960 qui a fait 40 M de morts …).

Ma  avait été maire de Taipei, la capitale, puis élu président en 2008 avec 58,45% des voix, puis en 2012 avec 51,6%. Je cite ces chiffres pour souligner que son argumentation avait initialement été acceptée par les électeurs, avant de s’effondrer totalement depuis quatre ans.

Le message de Ma était simple : l’unification est souhaitable et possible entre les ennemis historiques de la guerre civile chinoise, les nationalistes du KMT et les communistes chinois du PCC ; et que les Taïwanais dans leur ensemble avaient intérêt à suivre ce mouvement.

Ma promettait une sécurité accrue, une meilleure prospérité économique en récompense de la manière dont les Taïwanais avaient été les premiers et plus importants investisseurs pour faire démarrer puis s’épanouir l’économie chinoise continentale sous Deng XiaoPing puis ses successeurs : 40% du commerce extérieur de Taïwan était avec la Chine et 40% des exportations chinoises venaient des usines taïwanaises en Chine ; en particulier Foxcon, avec son million d’ouvriers fabricant l’essentiel des Iphones et des Macs pour le monde entier.

Mais la prospérité annoncée n’a pas été au rendez-vous  : même si des capitalistes taïwanais ont fait du gras en Chine, les Taïwanais ordinaires ont vu leur revenu baisser, au mieux stagner.

La sécurité n’a pas été au rendez-vous, non plus : le nombre des missiles maoïstes pointés sur l’île a augmenté.

Et, surtout, l’arrogance et la condescendance des communistes chinois à l’égard de la démocratie taïwanaise n’a pas baissé d’un cran :

Un incident révélateur, abject, a sans doute – à lui seul – coûté 5% de voix au KMT. La jeune chanteuse Chou TzuYu 周子瑜 (16 ans) taïwanaise dans un groupe coréen a été contrainte à une autocritique publique télévisée, après interdiction de se produire en Chine, pour défaut dans ses positions à propos de l’unification !

Cette vidéo a soulevé le cœur de tous les Taïwanais, déjà plus que sceptiques sur la manière dont Pékin traite HongKong.

En ce qui concerne les relations à terme entre les deux rives du Détroit de Formose, deux «plaisanteries» (citées dans revue Monde chinois, n°12&13, en 2008) restent les meilleurs résumés pour faire comprendre aux étrangers le cœur  du problème :

À un journaliste étranger qui lui demandait «Mais le jour où la Chine sera devenue démocratique, accepteriez-vous de bon cœur que Formose (Taïwan) devienne chinoise ?», un Taïwanais (d’origine continentale) répondait : «Si la Chine devenait démocratique, pourquoi aurait-elle besoin d’absorber Taïwan ?».

«Ce que je n’aime pas chez les communistes chinois, c’est qu’ils me rappellent le KMT». Echo de la plaisanterie ashkénaze bien connue «Ce que je n’aime pas chez les Arabes, c’est qu’ils me rappellent les Sépharades». Mais, dans le cas des Juifs,  c’est une plaisanterie (ashkenaze) qui ne met pas en cause l’unité fondamentale des Israéliens. Dans le cas des Taiwanais, c’est plus un jeu de mots grinçant qu’une plaisanterie, sur la complaisance fanatique pro-Pékin, récente, du KMT et de Ma YingJeou  à l’égard des post-maoïstes chinois.

Il faut se souvenir que les Taïwanais ont beaucoup souffert de la «terreur blanche»  du KMT après les «massacres de 1947». Je donne à ce sujet les couvertures de deux livres, disponibles en français, indispensables pour comprendre l’histoire de Formose au XXe siècle.

Les Taïwanais ont le sentiment d’avoir mérité la paisible démocratie à l’occidentale dont ils bénéficient désormais ; et qu’il y a peu de raisons de l’abandonner au profit d’un régime communiste, corrompu, sans élection, sauvage et violent où, il y a peu encore, des femmes enceintes de sept mois étaient forcées à avorter et où les massacres de la révo.cul. ont fait plus de trois millions de morts, après les quarante millions de morts de faim du «grand bond avant» maoïste, un pays où il n’y a pas la moindre liberté de presse.

Il existe une réelle douceur de vivre à Taïwan, des rapports sociaux apaisés, une police non-violente désormais. Le métro de Taipei est d’une propreté exemplaire, les enfants n’y ont pas peur, les sièges pour personnes âgée bien respectés, et à Taïwan il est inimaginable de dérober un téléphone portable.  Si ce n’était l’opposition stridente  d’un petit nombre de catholiques, le mariage homosexuel serait déjà légal. La liberté de presse et d’édition y est totale. Il existe près de dix mille «convenience stores» ouvertes 24h sur 24. À ma connaissance, aucune n’a jamais été agressée pour vider le tiroir-caisse.

Les journalistes étrangers redécouvrent Taïwan à l’occasion des élections, une fois tous les quatre ans. C’est un peu dommage. Même les correspondants de presse français basés en Chine ne visitent pas souvent l’île, alors qu’elle est particulièrement accueillante pour les voyageurs et les étrangers qui veulent s’y installer.

Reste à savoir ce que Tsai YingWen va désormais accomplir avec la majorité dont elle dispose. Le DPP n’a pas les idées claires sur le nucléaire et est assez démagogue à ce propos. Globalement, le DPP n’accorde, sur le plan international, d’importance qu’aux Etats-Unis et au Japon, très peu à l’Europe.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21839997_000008.

La petite fille bleue

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janis joplin amy berg

janis joplin amy berg

« On n’est que ce qu’on accepte d’être », dit Janis Joplin à la fin du film documentaire récemment sorti en salles, que lui consacre Amy Berg. Aucune revendication féministe de la part de celle qui restera à tout jamais la première rock star féminine. Juste une voix à la fois puissante et éraillée, qui nous vient de chez les moches, comme dirait Virginie Despentes, pour crier l’injustice fondamentale de l’amour, les amants perdus, les ténèbres de la solitude autant que la souffrance de la déréliction.

Mais Joplin, en bonne texane tapageuse enveloppée de son boa rose, ne s’était jamais acceptée du côté de « toutes les exclues du grand marché de la bonne meuf », dixit l’auteur de King Kong théorie. Ainsi, de multiples séquences du film la montrent radieuse, presque illuminée de l’intérieur ou furieusement sensuelle sur les photos de Bob Seidman, seins nus, à peine voilés par un sautoir de perles. Sacrée revanche pour la gamine élue en son temps « le garçon le plus laid » de la fac d’Austin qu’elle avait eu la malchance de brièvement fréquenter.

La réussite magistrale d’Amy Berg, documentariste prisée depuis sa nomination aux Oscars en 2006, consiste à avoir montré les paradoxes et la complexité de la personnalité de Joplin, sans recourir à des commentaires off. D’une part nous avons affaire à une Janis Joplin pur produit de l’époque hippie, une flambeuse à la sexualité débridée, passant des bras de Dick Cavett, un présentateur télé célèbre, à ceux de Kris Kristofferson dont elle rendra culte la chanson « Me and Bobby McGee ». D’autre part nous découvrons une petite provinciale avide de la reconnaissance de son milieu d’origine, anéantie après qu’un dealer californien qui l’avait demandée en mariage se soit évaporé dans la nature. Et si les contradictions intérieures de Joplin reflétaient tout bêtement les aberrations des sixties ? Une décennie que l’on ne pouvait vivre pleinement qu’au prix d’une gueule de bois carabinée sinon d’une mort précoce due à l’abus de substances illicites…

Ici et là, on trace un parallèle entre le destin de Joplin et la trajectoire d’Amy Winehouse, toutes les deux emportées par une overdose à l’âge de 27 ans. Trop facile. L’autodestruction de Janis Joplin paraît presque programmée. Elle vient du fond des tripes et de l’impossibilité à satisfaire des attentes, voire des besoins inconciliables : plaire à des millions de gens et s’affirmer dans son individualité borderline, multiplier des expériences sexuelles et s’épanouir auprès d’un prince charmant, s’émanciper de l’héritage traditionnaliste de son Sud natal et rendre fières ses parents issus de la classe moyenne. « On dirait que nous n’avons plus prise… », lachera tristement Mr. Joplin à Mrs. Joplin au cours d’un concert de leur fille à San Francisco où des foules de jeunes gens en plein trip psychédélique se déchainaient, hypnotisées par « Piece of My Heart ».

Janis Joplin a toujours voulu devenir célèbre. Adolescente, elle l’a déclaré avec hardiesse devant Bob Dylan, son idole. L’alcool, puis l’héroïne, dont elle consommait des doses prodigieuses l’année précédant sa mort -jusqu’à deux cents dollars par jour !-, ne jouaient pas dans son cas le rôle de stimulation, pas plus qu’ils ne lui servaient à maîtriser le trac. A quelques exceptions notables comme sa performance lors du festival de Woodstock, Joplin évitait soigneusement toute prise avant un concert. Elle se sentait à sa place face au public qui l’acclamait. C’est après, une fois le show terminé, que l’enfer s’ouvrait. Seule dans une chambre d’hôtel, comment pouvait elle en effet combler le vide creusé par la chute d’adrénaline ?

Après avoir accompli des miracles, les dieux ne rentrent pas tranquillement chez eux. Ils chutent. Au XXIème siècle la donne a toutefois changé et la célébrité s’est avérée infiniment plus toxique que du temps du Flower Power. Plusieurs scènes du biopic « Amy », montrent la chanteuse britannique littéralement mangée vivante par les flashes des appareils photos. Alors certes, tant par son talent, son statut d’icône du rock, son style bien marqué, que par une sorte de curieuse insociabilité, Amy Winehouse se révèle une héritière directe de Janis Joplin. Mais à la différence de son aînée, mademoiselle Winehouse composait très mal avec la gloire, à laquelle s’ajoutaient le voyeurisme des internautes et la sauvagerie des tireurs d’élite de la presse people.

Très habilement monté, le film de Berg réserve à ses spectateurs quelques inédits précieux. Il y a tout d’abord les séquences d’enregistrements audio et vidéo prises lors du festival Monterey Pop de 1967 par le légendaire réalisateur de documentaires musicaux, D.A. Pannebaker- celui-là même qui a pérennisé la fièvre d’un live lors du concert accompagnant la sortie de l’album Ziggy Stardust  de David Bowie. Il y a ensuite une émouvante scène du retour de Janis Joplin à Port Arthur, sa ville natale, à l’occasion d’une réunion de classe marquant le dixième anniversaire du bac. Un sourire triste accroché aux lèvres, Janis répond à demi-mots aux questions des journalistes : eh non, elle n’a pas participé au bal de fin d’études parce que personne ne l’y avait invitée. Tombée en ruine, frappée par le chômage et désertée, la ville qui a fait tant souffrir l’ado s’est finalement résolue en 1988 à ouvrir un musée dédié à Janis Joplin- désormais son seul point d’intérêt.

Il y a enfin et surtout, dans le film d’Amy Berg, une série de lettres privées de Janis Joplin, lues par la chanteuse folk Cat Power. Affectueuses, sincères pour ne pas dire stupidement « venant du cœur », espiègles, elles témoignent d’un inapaisable manque de stabilité affective et d’acceptation. Il se pourrait d’ailleurs que ce soit le retard dans la livraison d’une lettre particulièrement attendue, qui ait poussée la « Little Girl Blue » à abuser de la drogue dans cette chambre du plutôt sinistre « Landmark Motor Hotel » à Hollywood, où elle est trouvée morte le 4 octobre 1970.

Partie en vacances au Brésil quelques mois plus tôt, Janis avait fait la connaissance de David Niehaus, un blondinet barbu originaire de Cincinnati en voyage à travers le monde. Coup de foudre réciproque, tous les clichés d’un jeune couple amoureux, insouciant, à mille lieux du moindre problème de drogue. Car en fait, avec quelque chose de solaire inscrit sur le visage, David ne se drogue pas et soutient ardemment Janis dans sa décision d’arrêter. La bonne résolution de la diva ne tient cependant que le temps de leur séjour sur les plages de Copacabana. De retour aux Etats-Unis, le couple a beau s’installer au calme, dans une superbe maison entourée d’une verdure luxuriante- Janis replonge.

Impuissant et usé par les batailles quotidiennes contre l’héroïne, David la quitte. Elle chante pour lui et lui écrit. Il lui répond, en la suppliant de venir le rejoindre. Seulement sa lettre ne parvient à la réception de l’hôtel que le lendemain matin suivant le décès de la chanteuse. Amy Berg a passé un an et demi à traquer David Niehaus, dont le témoignage à la fois déchirant et sobre, laisse présumer que depuis bientôt cinq décennies l’homme vit rongé par le regret d’avoir trop vite baissé les bras.

Que serait-elle devenue, Janis Joplin, dix, quinze ans plus tard ? A 27 ans, elle était déjà une artiste mature, en pleine maîtrise de ses moyens scéniques et de sa voix d’une tessiture étendue, à l’égal d’une Billie Holiday à laquelle elle vouait une véritable admiration.

Sorti à titre posthume, son album « Pearl » contient quelques-uns de ses plus grands hits.  Et  ne calme pas notre faim à jamais inassouvie d’en entendre d’autres.

Janis, Little Girl Blue d’Amy Berg, en salles depuis le 6 janvier 2016.

*Photo: ABC Television – ebay front back.

Greatest Hits

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Une femme au cœur des ténèbres

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Marie Redonnet La femme au colt 45

Marie Redonnet La femme au colt 45

La guerre n’est pas qu’une affaire d’hommes. Dans son dernier roman, La Femme au colt 45, Marie Redonnet raconte une histoire d’exil, de guerre, de dictature religieuse et le chemin qu’une femme se trace seule dans le chaos. Lora Sander se voit d’abord arrachée à son mari et à son fils par le conflit qui déchire son pays. De l’autre côté de la frontière, exilée et sans papiers, ses protecteurs tombent comme des mouches : Manou, le pizzaiolo impuissant, Guido Rizi, spéculateur immobilier, Fredo, homosexuel clandestin, tous les hommes s’écartent d’elle. Les contrées imaginaires qui nous sont décrites, l’Azirie et la Santarie, ont pourtant des airs proche-orientaux, et les femmes ne sont pas supposées y être les héroïnes de quoi que ce soit. C’est qu’en plus de survivre, Lora va devoir apprendre à devenir elle-même. « On ne naît pas femme, on le devient », même et surtout quand les choses avaient mal commencé.

Parmi les traits qui distinguent Marie Redonnet de Simone de Beauvoir, le plus manifeste ici est que Lora Sander n’est ni une veuve de guerre éplorée, ni une victime blanche comme neige de la brutalité des hommes. Complexe, ambivalent, sombre, conquérant, le personnage est riche et fascinant comme une vraie héroïne. « Arriver seule dans une ville étrangère après avoir été violée par le chauffeur du camion qui m’avait prise en stop est une expérience éprouvante, encore plus parce que j’étais consentante. »

À la manière de Bernadette Lafont dans La Fiancée du Pirate, mais sur un autre plan, Lora détient un pouvoir phallique, son colt, qui fait fuir ou s’agenouiller les hommes. Elle jouit d’être violée à l’arrière du camion, de s’exhiber devant un infirme, et de pouvoir tenir les plus vigoureux à distance, elle jouit de se vernir les ongles et, honteusement, d’être délivrée de son mari. « Ce n’est pas parce que j’ai tout quitté et tout perdu que ma vie de femme doit s’arrêter. »

Un jour, dans le refuge pour jeunes en perdition qu’elle dirige avec une autre femme de poigne, tout manque pourtant de s’arrêter. Galvanisés par des prêches religieux qu’ils suivaient en cachette, deux pensionnaires ouvrent le feu sur leurs camarades et blessent mortellement la directrice. Le commentaire de Lora est glaçant : « Ils semblaient avoir chacun trouvé leur place. C’était seulement une apparence. »

Beaucoup auraient laissé là le chaos et regagné au pas de course leur pays, d’autant que celui de Lora retrouvait au même moment une paix relative. Elle décide de rester, jette son colt à la mer et reprend à bras le corps le projet impossible de réparer les esprits abîmés tant par la guerre que par le fanatisme. Elle ne vivra plus qu’en femme libre, n’aura de cesse de maintenir l’équilibre, convaincue que l’homme et la femme sont l’avenir de l’homme.

Marie Redonnet, La femme au colt 45 – Le Tripode, 112 pages.

La Femme au Colt 45

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