Quand j’ai pris mon billet d’avion sur un coup de tête pour aller passer l’hiver (donc l’été) sous les tropiques, c’était avec l’idée ferme de n’y rien foutre. Et d’oublier un temps dans ce paradis luxuriant mes certitudes mises à l’épreuve. Ouais, tout ce que en quoi j’ai cru est chamboulé depuis que j’ai compris qu’être Français, c’est avant tout porter le double héritage de Rome et d’Athènes synthétisé dans le cratère des Lumières qui se déversèrent sur le monde après la plus grande éruption que l’Histoire de l’humanité ait connue : la Révolution Française.

Cet événement unique de la tectonique des peuples annonça l’extinction de masse des tyrans et des superstitions. Mais on ne se débarrasse pas d’héritages millénaires en un soulèvement populaire, ni en cent.

Le chant des signes est un Hosanna aux mille répliques, et celles que nous vivons aujourd’hui ne doivent pas nous faire oublier ces réalités imaginaires que sont les fables : elles sont nées dans l’esprit génial d’homo sapiens il y a des dizaines de milliers d’années et il faudra au minimum quelque centaines d’années pour nous en débarrasser.

J’en étais là de ma conversation avec un pote juif et athée (et inversement) en montant dans l’avion quand je raccrochais après m’avoir demandé de lui ramener de la zamal.

-Mec, t’es dingue, je vais pas te ramener de la drogue, c’est l’état d’urgence 

– Ah ouais, j’avais oublié ».

Je venais juste de m’installer dans mon siège au dernier rang de l’appareil d’Air Austral. Je tapote un dernier message à ma petite sœur, j’enlève mes pompes, je sors un bouquin, un roman transhumaniste, mon dernier dada idéologique. Une hôtesse se penche sur moi : –

 -Monsieur Chenu, ça ne vous dérange pas si vos trois voisins pour ce vol sont des enfants voyageant seuls ?

– Heu non.

Et me voilà parti pour 11h30 en altitude avec Eliott, Ugo et Rizlaine. Que j’ai dû occuper. Car les enfants de dix ans, faut les occuper, même si on ne les connait pas, à partir du moment où il est évident pour eux que la personne qui est avec eux, le temps du trajet entre Paris et la Réunion, est bien justement là pour eux.

J’ai découvert la vie des gosses de divorcés français transéquatoriens, et moi il a bien fallu que je trouve des ressources en histoires, énigmes, jeux, blagues appliqués à cette tranche d’âge. Quand Rizlaine voulut savoir ce que j’avais comme musique dans mon IPhone, je lui ai filé. Le génie de l’enfance a cela de pervers de nous rappeler souvent à notre culpabilité : le premier album qu’elle décida d’écouter était November, de Jiben Sire, dont j’avais promis de faire la chronique depuis un gros mois, sans que cela ne me force vraiment à prendre la plume.

Qu’elle l’ait choisi en premier n’est pas vraiment un hasard, c’est le dernier que j’ai téléchargé sur ITunes, donc il était en haut de la liste. « C’est tellement beau, on croirait qu’il l’a composé dans un nuage ». Il n’y a que des enfants pour sortir des phrases pareilles. Rizlaine m’a rappelé que le premier truc à faire en descendant de l’avion était de pondre ce papier. A la réflexion, je pourrai m’arrêter là. « C’est tellement beau, on croirait qu’il l’a composé dans les nuages », ça suffit, surtout que c’est la vérité, vu que c’est Rizlaine, dix ans, qui le dit.

Mais ça ferait grosse feignasse, ce que je suis, comme tous les écrivains capable d’écrire sur un sujet sans jamais l’évoquer pour éviter de travailler. Mes profs appelaient ça un « hors sujet ». J’ai toujours objecté qu’il s’agissait d’imagination. Mais parler d’autre chose pour parler de soi, c’est juste faire du roman, comme les albums de Jiben Sire.

Je fais un bisou aux trois mômes en descendant de l’avion et j’embarque pour Saint Pierre. Mes potes sont venus me chercher. Je n’ai qu’une idée, piquer une tête dans l’Océan Indien. Et d’autres idées, mais j’écris une chronique culturelle, pas un roman gonzo où le rhum se mélange allègrement à la sueur et autres fluides se déversant l’un dans l’autre. On est là pour causer zique.

Entre-temps, David Bowie est mort. Ca m’a rappelé ce voyage scolaire de 4e, en Sicile, où je l’ai découvert (Bowie, pas Sire) sur les K7 de Magalie à qui je roulais des pelles dans le fond du bus. C’est lors de ce voyage que j’ai vu ma première éruption volcanique, au Stromboli. J’espère en voir une ici, au Piton de la Fournaise. Il n’y a rien de plus beau qu’une éruption volcanique. Ah si, une aurore boréale.

Je digresse, ok, mais vous me suivez, c’est le principal. C’est que je suis en train d’écouter November en écrivant sur la terrasse, et ça me rappelle mes premiers amours. « C’est très joli ce que t’écoute, on dirait l’album d’un mec qui a fait vingt albums, tu vois, on le sent dans la voix », me décroche Gaël (mon pote qui m’héberge).

Jiben Sire est loin des vingt albums, mais à l’écoute de November, il est évident que le chaos du monde et le tragique des existences éveillées sont passés au moulinet de son propre chaos intérieur. C’est un album qui pourrait être triste si sa mélancolie vive ne nous transportait pas dans les élans optimistes de sa recherche de la lumière.

Ok, c’est difficile de parler d’un album sans tomber dans le cliché de la phrase super tralala qui traduit maladroitement les émotions ressenties à l’écoute, mais c’est comme ça. Et croyez-moi, le truc de la recherche de la lumière, on le sent bien puissant à travers tout l’album. Je l’attendais sur un truc bien rock, avec autant de guitares que de douleurs, mais il a fait un choix : la part sombre du rock est absente. Il a laissé le piano prendre toute sa place, presque libre de toute concurrence, soutenu dans son empire par quelques cordes et batterie gardant discrètement sa frontière.

November, c’est une fresque majestueuse peinte au cours de six années de travail d’un artiste dont il est absurde qu’il ne soit pas davantage défendu par les faiseurs d’opinion artistique. Les émotions  émanent de la tessiture chaleureuse d’une voix honorant autant de textes écrits exclusivement par des femmes et ça nous invite à embrasser tout entier un univers où la vie est célébrée dans une humeur raisonnable, revenue des espérance trop grandes, à l’image du violon de Spleen (mon morceau préféré).

Ce Sire-là est tout neuf. On l’avait laissé en 2008 avec un album taillé dans la glace, Chair Memories. La glace a fondu, c’est désormais une rivière acoustique tranquillement pop que je réécoute à l’heure de l’apéro, dans ma fournaise tropicale. Les nuages bloqués sur le Piton des Neiges menacent de je ne sais quoi, comme s’ils avaient envie de prendre l’itinéraire de Sire : redescendre vers la chaleur. Rizlaine avait raison, C’est tellement beau, on croirait qu’il l’a composé dans un nuage ». Un nuage où il était seul, car cet opus là, il ne l’a construit qu’avec des instruments virtuels, une maladie sclérosante lui ayant lancé le défi d’être encore meilleur grâce à la technologie. Défi relevé. Ce talent confirmé, lui, n’a rien de virtuel.

Allez, commandez-moi cet album et, promis, après quelques écoutes, vous verrez que comme pour moi toutes vos certitudes mises à l’épreuve seront réaffirmées parce que c’est beau. Et optimiste.

 

November, Chancy Publishing / Musicast, 2015

 

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Renaud Chenu
est conseiller culturel.
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