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Virginie Calmels vous parle

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virginie calmels vivre ensemble

Mes chers amis,

Je suis venue vous dire que ça ne peut plus durer. Les Français en ont marre. Cela fait trop longtemps que les politiques, de droite comme de gauche, leur mentent. Le débat politique s’est amoindri parce qu’on leur a fait des promesses que l’on n’a pas tenues. Des deux côtés. Ce n’est pas lié au fait d’être de droite ou de gauche, c’est lié au fait de rabaisser la politique au rang de « Je suis prêt à tout pour être élu, y compris à raconter n’importe quoi » ! A un moment donné, il faut dire qu’on est dans un monde où, finalement, la conquête du pouvoir et l’exercice du pouvoir sont deux choses différentes. Ce n’est plus acceptable.

Je suis venue, mes chers amis, pour qu’on parle du changement dans la façon de faire de la politique. Aujourd’hui, on entre dans une nouvelle ère. Il faut faire de la politique autrement. Les hommes politiques le savent car, sinon, ce seront les populistes ou les abstentionnistes qui gagneront du terrain. Moi, je pense qu’on a besoin d’un changement radical dans la classe politique française. Je crois au fond de moi-même que la politique française a besoin d’autre chose, que nous devons avoir des pratiques différentes.

J’aspire à des politiques qui s’engagent, qui ont des convictions, qui ont de la vision. Je vous le dis comme je le pense : j’ai des convictions, et je ne compte pas revenir dessus. Il est nécessaire de parler vrai, d’être authentique, d’être à sa tâche. Il faut tenir un discours de vérité pour préparer l’avenir. Il faut faire ce que l’on dit. Il faut faire la politique pour laquelle on a été élus. C’est ça qui va faire la différence.

 

Mes chers amis, j’espère que cette année 2016 va nous aider à aller loin dans le débat, pas simplement dans les paroles, mais dans la méthode. Arrêtons avec la démagogie et les belles paroles. Ce qu’il nous faut, c’est des politiques qui soient dans l’action, qui soient garants des résultats et qui rendent des comptes dans tous les domaines. On a besoin d’être acteur plutôt que spectateur. On a besoin, aujourd’hui, de se remonter les manches, de faire. D’apporter une autre vision, une autre expertise au service des citoyens. Nous devons être au plus prêt des citoyens.

Il nous faut regarder les choses en face. Nous ne pouvons plus reculer. Les Français ne le toléreraient pas. Aujourd’hui, on a une France à l’arrêt, qui n’a pas de croissance. Une France qui est sur le déclin, quelque part. Vous avez des gens qui n’arrivent plus à payer leurs impôts, des gens qui cherchent un emploi. On ne leur apporte aucune solution ! Aucune ! Donc, il y a des choses qui, tout d’un coup, suscitent une colère chez les gens. Une nouvelle génération doit prendre ses responsabilités ! Il faut apporter des réponses aux problèmes des Français ! Nous devons mener une vraie politique !

Je vous l’ai dit, mes chers amis, et je le répète : il faut arrêter avec la démagogie et les belles paroles. Les Français n’en peuvent plus. Les hommes politiques ont le devoir de les écouter. Le politique, il est là pour accompagner, pour faciliter la vie de citoyens. Arrêtons de mener des politiques clivantes. Il faut reconnaître que quand une idée est bonne, qu’elle est bénéfique au pays, qu’elle vienne de la droite ou de la gauche, il faut la saluer. L’intérêt général doit primer sur l’intérêt particulier. Il faut transcender les partis dans l’intérêt général. Ce qui est important, c’est les actes, c’est qui va être en mesure de faire ce qu’il dit. Nous devons nous rassembler.

Mes chers amis, encore un mot. J’en ai assez de cette France où on essaye de faire des amalgames permanents. La France est un pays à nul autre pareil. J’aime la France, je crois dans ce pays, et si on se donne le mal suffisant, on va pouvoir reconstruire un pays formidable. La France, elle sera sauvée par les Français. Mais pour que cela se produise, il faut d’abord qu’on aime notre pays, qu’on aime les Français. Ce n’est qu’à cette condition que nous parviendrons à surmonter les défis qui nous attendent.

Mes chers amis, la France, elle a besoin de nous, unissons-nous pour lui redonner confiance en elle. Je compte sur chacun d’entre vous, mes chers amis.

Vive la République et vive la France !

Tsipras à Davos

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Tsipras Davos

« Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts » s’est réjoui Alexis Tsipras devant un parterre de journalistes et d’hommes d’affaires à Davos. On ne saurait mieux dire. Un an après son coup de poker référendaire, un an après que le chef de Syriza a déclaré « la troïka est morte », le Premier ministre grec est passé presque inaperçu au forum de Davos. La Grèce rebelle qui faisait trembler le système monétaire européen et la croissance mondiale a plié. Le flamboyant leader qui faisait miroiter aux jeunes socialistes un prochain grand soir européen s’est rangé. Dans l’ambiance feutrée de la station suisse, Alexis Tsipras a pu échanger avec les grands argentiers et les grandes banques mondiales. Le temps où le Premier ministre grec faisait figure de pestiféré de l’économie mondiale n’est plus qu’un mauvais souvenir.

Christine Lagarde, directrice du FMI, en a profité pour renouer avec le partenaire électoral de Jean-Luc Mélenchon et Pierre Laurent. Après la brouille de l’hiver dernier, les choses sont rentrés dans l’ordre: « nous étions une partie des problèmes, désormais nous voulons faire parti de la solution » a résumé Alexis Tsipras. Wolfgang Schauble l’a pris au mot et a profité de leur conférence commune pour rappeler les engagements des pays comme le sien. Car malgré leurs efforts, les grecs sont encore loin de leurs objectifs en terme de déficit public.

Bref Tsipras n’était pas perdu à Davos. Il a eu le plaisir de retrouver des camarades de l’Internationale socialiste qu’il connaît désormais bien comme le commissaire européen Pierre Moscovici, le social-démocrate allemand Sigmar Gabriel et bien sûr Manuel Valls avec qui il a échangé une chaleureuse poignée de main.Pour la première fois en France, un Premier ministre s’est rendu au World Economic Forum avec une bonne partie de son gouvernement. Le premier Président de la République à s’y rendre était Nicolas Sarkozy en 2010 (ce dernier avait d’ailleurs prononcé un discours quasi altermondialiste). Le socialiste d’Evry et le gaulliste de Neuilly ont bien des points communs, à ceci près que Manuel Valls s’est bien gardé de critiquer le capitalisme mondial. Il a au contraire défendu sa ligne social-libérale. Mais contrairement à Tsipras, Manuel Valls n’a jamais revendiqué la lutte des classes. Déjà en 2015, le symbole de Davos avait fait sourire les commentateurs qui avaient encore en mémoire le discours du Bourget: « Mon ennemi c’est le monde de la finance! » Autrement dit, l’ennemi de François Hollande c’était Davos. Et il s’y était rendu trois ans plus tard. Aujourd’hui, plus personne n’y fait attention. Aujourd’hui, plus personne n’est choqué par la participation du Premier ministre. Ou presque.

Tandis que Tsipras et Valls discouraient sur l’estrade au milieu du gratin mondial des affaires, plusieurs milliers de personnes défilaient une fois de plus dans les rues d’Athènes pour protester contre la politique d’austérité pratiquée par Syriza.  Mais il n’y a pas qu’en Grèce qu’agriculteurs, pêcheurs et syndicalistes du secteur public sont en colère. En Bretagne aussi la contestation se poursuit. Et les interviews d’Emmanuel Macron, invité vedette des chaînes de télévision américaines à Davos, ne devraient pas aider Stéphane Le Foll à éteindre l’incendie.

*Photo : SIPA.AP21847103_000027.

Dominique de Roux, l’art de la guérilla

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dominique roux jean yanne

Et il arrive, tout simplement, qu’on ne sache plus où on en est. La France de 2015 frappée deux fois en un an par le terrorisme islamiste, en janvier et en novembre, ne se reconnaît plus. Elle navigue à l’estime entre état d’urgence à l’intérieur et guerre à l’extérieur. Elle vote Front national puisque tout le monde, même la gauche, s’est mis à parler comme le Front national. Elle ne s’aime plus et elle n’aime plus ses élites qui elles-mêmes donnent l’impression de ne plus l’aimer. Elle s’inquiète de voir ses hommes politiques aussi médiocres s’enfermer dans des attitudes pavloviennes et ne rien remettre en question de ce qui l’a amenée à ce qui ressemble bien à un point de non-retour.

Avons-nous déjà été aussi désorientés, inquiets, suicidaires, prêts à tous les renoncements pour retrouver une bienheureuse léthargie et continuer à faire comme si ? À faire comme si Daech ne risquait pas de gagner, et pas nécessairement sur le terrain mais dans les têtes, en nous faisant accepter une transformation radicale de notre façon de vivre ? Une transformation que nous ferons semblant de ne pas voir en continuant à fréquenter les terrasses des cafés sous le regard des patrouilles militaires, manifestation la plus visible de l’antiterrorisme qui n’est plus une riposte ponctuelle à une situation mais devient une nouvelle façon de vivre, de penser, de se soumettre sur le plan politique comme nous nous sommes soumis sur le plan économique.

Le tableau vous paraît trop sombre ? Contestable ? Vous n’avez pas l’impression d’être à un de ces points de bascule de l’Histoire qui pourra vous faire dire, rétrospectivement qu’il y avait eu, en cette année 2015, une France d’avant qui était devenue la France d’après ?

Alors lisez Dominique de Roux et sa France de Jean Yanne qui vient d’être rééditée après plus de quarante ans.[access capability= »lire_inedits »] Pierre-Guillaume de Roux, son fils, éditeur devant l’éternel, s’est chargé de la chose. Quand on l’a contacté pour en savoir un peu plus, il nous a dit qu’au début il avait hésité à ressortir cette France de Jean Yanne. Que ce texte lui paraissait trop lié, peut-être, à une époque, en l’occurrence l’année 1974. Qu’il s’agissait d’un livre moins parfait, plus contingent, que ces bréviaires pour des jeunesses déracinées que sont Immédiatement et Ouverture de la chasse régulièrement réédités et trouvant à chaque génération la poignée de lecteurs qui verront leur vision du monde, de la France, des femmes, de la littérature radicalement changer, pour le meilleur et pour le pire.

Il faut peut-être ici rappeler qui est Dominique de Roux. C’est d’abord un jeune homme de bonne famille, issu de la noblesse charentaise. Il publie son premier roman en 1960, Mademoiselle Anicet. Il aura des passions ruineuses puisqu’il n’aimera que la littérature et la politique, ou plus exactement la littérature par la politique et la politique par la littérature, comme Malraux, qui sera un grand ami, ou Bernanos, qui deviendra un modèle. Pour compliquer le tout, il aimera d’une passion égale Mao et de Gaulle parce que ces deux-là lui semblent les derniers à savoir encore écrire l’Histoire.

Comme de Roux est inclassable, on le classera, selon une habitude bien française, très à droite. Il détournera la chose avec humour dans Immédiatement : « À force d’être traité de fasciste, j’ai envie de me présenter ainsi : moi, Dominique de Roux, déjà pendu à Nuremberg» Et peu importe si, grand éditeur et fondateur des Cahiers de l’Herne, c’est lui qui fait découvrir les écrivains de la beat generation, y compris le Français Claude Pélieu et qu’il consacre un cahier à Mao vu comme poète, stratège et penseur ! C’est beaucoup plus simple, surtout dans les années 1970 où l’ostracisme tourne à plein (régime ?) pour ceux qui n’entrent pas dans les cases prévues. Aujourd’hui, par exemple, de Roux pourrait être un néoréac propalestinien ou un rouge-brun humaniste, ou un communiste opposé au mariage pour tous, ou encore un catholique bloyen (Bloy aussi sera l’objet d’un Cahier de l’Herne) estimant que « le riche est une brute inexorable qu’on est forcé d’arrêter avec une faux ou un paquet de mitraille dans le ventre… » Bref, un oxymore vivant, un homme qui, à l’instar de son exact contemporain Pasolini, assume les contradictions et évolue entre les tirs croisés des penseurs et des politiques de bords opposés, mais dont le point commun est de fonctionner en pilotage automatique.

Ce genre d’attitude ne fait pas vivre très vieux. Après avoir rêvé de jouer un rôle géopolitique au moment de la révolution des Œillets et avoir été compagnon de route de la rébellion anticommuniste de Savimbi pour restaurer le Cinquième Empire (titre de l’un de ses romans), celui du Roi Absent qui devait, d’après la légende, revenir à Lisbonne un jour de brume pour rendre au Portugal toute sa grandeur spirituelle, de Roux meurt d’une crise cardiaque à 41 ans en 1977.

Cette manière d’être au monde, dans la contradiction permanente, aiguise les sens et l’intelligence. Les maudits voient mieux, c’est même pour cela qu’ils sont maudits. C’est donc assez logiquement à Richard Millet, qui lui aussi a déjà été pendu à Nuremberg, que Pierre-Guillaume de Roux a demandé de préfacer cette réédition de La France de Jean Yanne. Histoire de pointer l’actualité de ce livre qui, comme souvent chez de Roux, est une succession d’aphorismes confinant à l’illumination poétique, à la vacherie sanglante ou à la vision hermétique. Ainsi Millet écrit-il : « Ce que de Roux appelle la France de Jean Yanne, ou la France chinoise, ou les chinoiseries françaises, cette France des snobs et des boutiquiers, c’est donc celle où nous vivons aujourd’hui ; un pays qui s’est perdu, prostitué, renié : la France de Pompidou, fossoyeur humaniste, mais aussi celle de Giscard, Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande. »

L’impulsion du livre a en effet été donnée à de Roux par un film de Jean Yanne, Les Chinois à Paris, qui sort sur les écrans le 28 février 1974. La France doute d’elle-même. Pompidou est malade, c’est le choc pétrolier, on pressent la fin des Trente Glorieuses. L’ironie acerbe de Yanne, imaginant une occupation maoïste avec le QG de l’Armée rouge aux Galeries Lafayette, des résistants de pacotille et une collaboration unanime, déplaît souverainement à la critique. De Roux s’en moque, il demande même à Jean Yanne de préfacer le livre, préface hélas disparue pour des raisons de droits dans la présente édition mais dont votre serviteur, qui possède l’édition originale, vous donne ici un aperçu (cf. encadré). Le film symbolise en effet pour de Roux une certaine veulerie française, un obscur désir de sortie de l’Histoire incarné par Pompidou qui transforme le gaullisme en une banale droite louis-philipparde pour laquelle il s’agit de s’enrichir et de se moderniser, surtout de se moderniser, à n’importe quel prix. Et l’on retrouve déjà, pour accompagner ce processus, comme cela existe aujourd’hui, une glaciation intellectuelle qui donne hypocritement aux avant-gardes le rôle d’encadrement moral de la société avec par exemple le règne sans partage du structuralisme : « Structuralisme, nouvel instrument de domination de la bourgeoisie : monument de la peur. »

Cependant, il n’y a rien chez de Roux de la pleureuse et c’est peut-être en ce sens qu’il échappe en partie à ce qu’en dit Millet. De Roux est un enragé : « La loi de l’embuscade, c’est de sortir de l’embuscade », écrit-il. De Roux pamphlétaire, c’est comme de Roux romancier ou de Roux critique, c’est d’abord l’invention d’une forme. Le pamphlet selon de Roux, c’est la guérilla. Face à des ennemis nettement supérieurs en nombre que sont les modernisateurs forcenés d’une France violée à grands coups de voies rapides, d’hypermarchés et d’ordinateurs géants, de Roux préfère le tir au coup par coup. Il ne désespère jamais, il fait d’abord de ses pamphlets des exercices de poésie pure, violemment antisystématique : fragments, aphorismes, éclairs. Un minimum de concepts, un maximum d’éclats. Le Baudelaire des Fusées, le Barbey des Memoranda pourraient donner une idée approchante de la technique de Roux. Il sait être contradictoire, poignant, et doux ; il sait, au bout du compte, demeurer un homme du monde d’avant, malgré le monde qui arrive, c’est-à-dire un Français selon notre cœur, qui avance dans l’épouvante le sourire aux lèvres : « Je cherche une civilisation, pas une réponse. »

La France de Jean Yanne, de Dominique de Roux (préface de Richard Millet, Éd. Pierre-Guillaume de Roux, 2015)

Extrait de la préface de Jean Yanne à l’édition originale :

« Si une certaine France est un cadavre – patriotisme, institutions, paranoïa de classe –, comment s’en débarrasser ? Il faut faire ce qu’on fait pour les cadavres. Attendre qu’ils pourrissent, se putréfient, se transforment en bonne terre arable. Mais un cadavre n’occupe pas toute la surface du champ sur lequel on le pose. Tout autour, même si l’odeur gêne, on peut labourer. Aucun livre de qui que ce soit ne m’a jamais aidé à supporter quoi que ce soit. Sauf peut-être les longs voyages en chemin de fer. Je pense que Céline est un grand écrivain, que Jean-Luc Godard est un grand cinéaste, que la Chine est un grand pays, et je pense que je peux vivre sans Céline, sans la Chine et sans Godard. […] »[/access]

La France de Jean Yanne

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« Quel que soit le discours tenu par un grand de ce monde, rajouter à la fin de ses phrases “Poil au…” Exemple : La France, pour défendre sa société… poil au nez. »

*Photo: éditions Pierre-Guillaume de Roux.

Tarantino, c’est plus ça

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Quentin Tarantino Les Huit salopards

Une des spécificités de la critique française, c’est de sacrifier ses icônes lorsque celles-ci finissent par obtenir un large consensus et un vrai plébiscite du public. A une époque, j’avais remarqué qu’elle descendait systématiquement les cinéastes qui avaient eu le malheur d’obtenir une palme d’or : l’estimable Le Grand saut des frères Coen fut accueilli de manière glaciale après le triomphe de Barton Fink, le sublime Twin Peaks fire walk with me (un des plus beaux films des années 90) fut massacré après la palme d’or de Wild at heart et Jane Campion, après La Leçon de piano, n’eut pratiquement plus aucun soutien pour son Portrait de femme. On pourrait multiplier les exemples, en citant ne serait-ce qu’Almodovar qui reçut une volée de bois vert pour le pourtant excellent Kika après l’unanimité (public et critique) de Talons aiguilles

Pourquoi ces précautions en guise d’introduction ? Parce que j’estime que Les Huit salopards est le premier film vraiment raté de Tarantino et qu’il va me falloir démontrer que ce soudain désamour n’est pas seulement lié à ce traditionnel « retour de manivelle ». Pour cela, il faudra éviter de convoquer les griefs habituels comme celui de « violence gratuite » puisqu’il n’y a pas de raison, a priori, de moins la supporter maintenant qu’au temps de Pulp fiction ou de Kill Bill. Éviter également de plaquer du discours idéologique sur l’œuvre, que ce soit pour la défendre, ou pour l’attaquer (les sempiternels couplets sur la « misogynie » supposée du cinéaste ou sur sa manière de promouvoir la « culture du viol »).

Partir seulement du film et de ce qu’il nous propose. Le générique nous annonce en grande pompe « le huitième film de Quentin Tarantino », donnant ainsi le sentiment que le réalisateur n’est plus un artiste comme les autres mais une véritable marque déposée, un argument publicitaire. A quoi s’attend un spectateur qui va voir un film de Tarantino ? Pour faire simple, à une histoire violente où les références cinéphiles se mêleront à une certaine invention narrative et à un goût pour les longues séquences dialoguées.

Après Django Unchained, le cinéaste revisite une fois de plus le cadre du western, nous plongeant au cœur des paysages enneigés du Wyoming. Un chasseur de primes (Samuel L. Jackson) arrête une diligence afin de monter à son bord et retrouve John Ruth dit « le bourreau » (Kurt Russell), un autre chasseur de primes qui ramène à Red Rock sa prise : Daisy Domergue (Jennifer Jason Leigh). Après avoir pris un autre passager à son bord (le présumé futur maire de Red Rock), l’équipage fait une halte dans une auberge pour éviter le blizzard qui se lève…

Si l’on excepte la musique de Morricone et un petit clin d’œil météorologique au Grand silence de Corbucci, Tarantino semble avoir mis la pédale douce avec le jeu référentiel. Malheureusement, c’est également le cas de ses inventions formelles : Les Huit salopards est un film platement linéaire et il faudra attendre deux heures avant que le chapitre 5 du récit nous propose un épisode en flash-back. En revanche, le cinéaste s’en donne à cœur joie pour les scènes dialoguées en usant et abusant de simples champs/contrechamps. Il est de bon ton de trouver les dialogues de Tarantino brillants. Certes, par le passé, ce fut souvent le cas mais ici, son système s’essouffle complètement. En étirant plus que de mesure ces longues plages dialoguées avant que jaillissent soudainement ces fameux éclairs de violence qui ont fait sa réputation, il outrepasse les limites du supportable et a souvent tendance à assommer le spectateur.

La grandeur de la plupart des derniers films de Tarantino résidait dans l’incroyable croyance qu’il affichait dans le cinéma. Dans l’étourdissante farandole de Kill Bill, son plus beau film, Tarantino revisitait tous les genres avec un plaisir ludique totalement communicatif. Dans Inglorious Basterds et Django Unchained, il montrait que la foi dans un Art pouvait lui permettre de contrecarrer les erreurs de l’Histoire et de venger les victimes de tout temps (les Juifs prenant leur revanche contre les nazis dans le premier cas, les Noirs contre les esclavagistes dans le second). La « naïveté » du discours était sublimée par l’inscription dans les conventions du genre et un humour souvent ravageur.

Avec Les Huit salopards, il est arrivé à Tarantino la pire chose que l’on pouvait imaginer : il se prend désormais très au sérieux. Du coup, il étire sur 2h45 (c’est interminable !) un petit scénario de série B qui aurait facilement pu être réduit à une durée traditionnelle de 1h30 et se contente de faire tourner à vide son petit système : on reconnaîtra dans la soudaine « descente » au sous-sol ou dans les longues scènes de discussion à l’auberge des réminiscences dévitalisées de certains passages d’Inglorious bastards.

Cet esprit de sérieux se retrouve ensuite dans le discours. Outre certains propos absurdes sur le cinéma de John Ford (où Tarantino ferait bien d’aller prendre quelques leçons de nuances et de complexité lorsqu’il s’agit de sonder l’âme humaine) et son engagement (par ailleurs fort louable) pour la cause noire, le cinéaste joue ici la carte de la métaphore grandiloquente en enfermant ses personnages dans un simili huis-clos (Sfar qui s’émerveille de voir un film où toute l’action se déroule dans une seule pièce – ce qui n’est d’ailleurs pas vrai – devrait revoir Douze hommes en colère ou Le Limier) qui lui permet de rejouer la violence « originelle » des États-Unis : celle opposant les nordistes aux « ploucs » sudistes racistes. Avec un courage inouï qui n’a d’égal que celui des braves Français se découvrant résistants en 1945 voire en 1946, Tarantino ose dénoncer en 2015 l’esclavage et le racisme. Le vieux monde en tremble encore sur ses fondements !

Plus sérieusement, cette volonté de plaquer à tout prix un sous-texte « politique » au film le rend extrêmement pesant et plutôt ennuyeux. Les personnages n’existent plus que comme de vulgaires pantins voués à illustrer une thèse et l’on assiste au massacre général sans le moindre sentiment pour l’un ou l’autre. Et si, au bout du compte, le cinéaste semble délaisser le pur plaisir (graphique) de la vengeance au profit de la justice, on se dit que Tarantino n’arrive pas au petit orteil du sublime L’Homme qui tua Liberty Valance de… John Ford.

Alors bien sûr, Les Huit salopards n’est pas complètement nul et je veux bien admettre que du point de vue de la mise en scène, Tarantino n’a pas totalement perdu la main. Mais ces quelques éclats ne parviennent pas, malheureusement, à effacer l’extrême déception procurée par ce film.

Espérons qu’il ne s’agisse que d’un faux pas et que le cinéaste se remette rapidement en selle…

Les Huit salopards (2015) de Quentin Tarantino avec Samuel L. Jackson, Kurt Russell, Jennifer Jason Leigh, Tim Roth, Channing Tatum, Michael Madsen, Bruce Dern.

Quentin Tarantino - Coffret 7 films [Blu-ray]

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Du djihadisme comme «maladie spirituelle»

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islam djihad voegelin

On entend trop souvent de la part de musulmans sincèrement horrifiés par les crimes de Daech l’affirmation selon laquelle le jihadisme n’aurait rien à voir avec l’Islam. Ce genre de stratégie de défense s’alimente en général d’une culture du ressentiment contre l’Occident accusé de tous les maux. Sans nier les méfaits lointains du colonialisme et les effets catastrophiques de certaines interventions occidentales dans le monde musulman où le cynisme mal-informé le disputait au droit-de-l’hommisme le plus naïf, on peut se demander si la recherche de boucs émissaires n’est pas surtout une manière de fuir certains questionnements déchirants. Quand cette argumentation est reprise par certains apôtres de l’antiracisme, pourtant issus de milieux historiquement ultra-laïcs, on ne peut s’empêcher d’y voir un reliquat de cette tradition marxiste qui ne peut admettre que les idées religieuses exercent un pouvoir réel dans l’histoire, soient autre chose que le reflet de forces socio-économiques. En face, l’affirmation selon laquelle le jihadisme révélerait une sorte d’essence de l’Islam n’est guère plus convaincante, se nourrissant souvent d’une ignorance abyssale de l’histoire d’une tradition qui dans sa dimension philosophique et mystique s’est nourrie aussi bien de l’héritage de la Grèce que de celui de l’ancienne Perse. On peut franchement douter que sur l’histoire « longue », à l’échelle de la vie des civilisations, l’Islam ait plus à se reprocher que le christianisme.

La notion de « maladie spirituelle » élaborée par le philosophe américain d’origine allemande Eric Voegelin (1901-1985) (« pneumopathologie » dans son jargon) semble susceptible de nous sortir de cette impasse intellectuelle. Elaborée par Voegelin pour analyser les racines religieuses des totalitarismes européens (nazisme et communisme), elle désigne le processus par lequel un groupe qui se considère à tort ou à raison comme victime d’aliénation s’enferme dans une sorte de réalité parallèle de nature purement idéologique et cherche à transfigurer la réalité par une forme de violence révolutionnaire. Cette croyance en la possibilité d’une transformation du réel par un acte de violence investi d’une portée quasi-magique nourrit toutes les formes de millénarisme qui sont périodiquement venues hanter les grandes religions monothéismes avant d’être laïcisées par les totalitarismes. De ce point de vue-là, le 20ème siècle semble souvent n’avoir été qu’une longue suite de crimes de masse – holocauste contre les juifs par l’Allemagne nazie, génocide des classes soi-disant dominantes par l’Union Soviétique Stalinienne ou la Chine maoïste – toujours au nom d’une idéologie messianique et en vue de faire advenir une société parfaite et précipiter ainsi la fin de l’histoire.

Selon cette grille d’analyse tirée d’une relecture contemporaine de Voegelin, le jihadisme qu’incarne aujourd’hui Daech n’apparait pas comme une sorte de singularité de l’Islam, encore moins comme l’expression de sa vérité mais au contraire comme la manifestation extrême d’un phénomène récurrent dans l’histoire des Religions du Livre qui a produit une litanie de dystopies toujours plus funestes les unes que les autres. Ce qui rend ce jihadisme extrême c’est le désordre moyen-oriental, l’effondrement généralisé des structures étatiques dans la région, effondrement dans lequel les pays occidentaux et les Etats-Unis portent effectivement une lourde responsabilité. La guerre d’Irak de 2003 a détruit l’Etat bassiste irakien et fait exploser les tensions qui couvaient entre sunnites et chiites. La guerre de Libye a chassé un dictateur pour laisser le chaos s’installer sur le flanc sud de l’Europe. Pour le meilleur et pour le pire, seuls les russes semblent avoir constamment défendu ces dernières années une politique de défense du statut quo dans la région face à l’aventurisme des Occidentaux et leurs expériences d’apprentis-sorciers.

L’intérêt de la notion de « maladie spirituelle » appliquée au cas du jihadisme contemporain est aussi de suggérer que la réponse ne saurait être uniquement militaire ou sécuritaire. Loin de nous l’idée agitée par une certaine ultragauche, voire des associations de défense des droits de l’homme toujours plus bruyantes à dénoncer les forces de sécurité que les terroristes, que la menace jihadiste serait purement fantasmatique, un épouvantail brandi par des Etats secrètement travaillés par des pulsions fascisantes. S’il y a bien quelque chose que nous devons redouter aujourd’hui, c’est moins la toute-puissance des Etats que leur effondrement sous la pression d’un terrorisme de type insurrectionnel et planétaire ! En même temps, la dimension spirituelle de la crise que traverse le monde musulman, laquelle nous renvoie indirectement aussi au nihilisme de nos sociétés soi-disant postmodernes, exige une réponse de la même nature. Les enjeux sont immenses : du côté du monde musulman, c’est la survie même de l’Islam en tant que tradition spirituelle, voie d’accès à la Transcendance en face d’un monde globalisé qui a souvent perdu ses repères éthiques. Dans des styles très différents, voire franchement incompatibles, des intellectuels musulmans comme Tariq Ramadan et Abdennour Bidar montrent qu’ils ont clairement conscience de ce qui se joue dans la crise actuelle. Du côté de l’Europe, c’est sa capacité à conjurer le péril d’une descente dans les violences inter-ethniques et confessionnelles, une forme de guerre civile de basse intensité à l’échelle continentale.

L’Europe se trouve aujourd’hui confrontée à une crise identitaire sans précédent depuis la seconde guerre mondiale, attisée par le terrorisme et l’afflux de réfugiés qui remettent en question son modèle multiculturaliste. Pour affronter cette situation, l’Europe doit se recentrer autour d’un axe déterminé par autre chose qu’une logique purement marchande et néolibérale (l’Europe de Maastricht et de Schengen), se reconstruire autour d’une idée d’elle-même qui ne soit pas oublieuse de ses racines judéo-chrétiennes mais fasse aussi justice au sens de la transcendance que l’Islam incarne aussi à sa manière et sans lequel toute forme d’éthique contemporaine manque de fondement véritable. On ne vaincra pas uniquement Daech en le bombardant en Irak et en Syrie (demain en Libye), ni même en armant des kurdes dans l’espoir qu’ils aillent se faire tuer pour nous mais aussi et surtout par un sursaut moral et spirituel tant chez les musulmans que les non-musulmans.

*Photo: wikicommons.

Foie gras: une Américaine à Paris

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pamela anderson gavage foie gras

Mardi après-midi, l’Assemblée nationale a accueilli une star internationale : Pamela Anderson. L’américaine y a défendu, au nom de sa fondation, un projet de loi visant à interdire le gavage des palmipèdes, technique utilisée pour la fabrication du foie gras. La présence de l’actrice de la série des années 90 Alerte à Malibu a de quoi interloquer. Au-delà de mon agacement à voir débarquer une star américaine dans le débat autour d’une tradition reconnue en 2006 « patrimoine culturel et gastronomique protégé en France », pourquoi la femme qui a le plus de couvertures de Playboy à son actif [1. Elle posera à nouveau ce moins de janvier pour le dernier numéro du magazine.] s’immisce-t-elle au cœur du système législatif français ?  Chose surprenante : cette invitation émane de Laurence Abeille, députée Europe-Ecologie-Les Verts du Val-de-Marne. Pour la parlementaire, interrogée par Le Monde, l’intervention de l’actrice vise à « démocratiser le sujet » : « Nous assumons le côté people de cette idée, commente-t-elle, mais nous pensons que de médiatiser cette cause permettra d’accélérer les changements de mentalités, d’habitudes et de politique. » Voilà donc à quoi nous sommes réduits…

Même les adversaires du gavage devraient s’interroger sur la légitimité de Pamela Anderson. Certes, depuis plus d’un siècle, des personnalités utilisent leur « capital notoriété » au service de causes. Mais Zola, Barrès, Gide ou Camus avançaient, eux, quelques arguments forts. À notre époque, n’importe quelle célébrité a voix au chapitre. Ainsi, les stars d’Hollywood n’ont cessé de promouvoir un monde plus juste : œuvrant pour l’ONU, Angelina Jolie est ambassadrice des Nations-Unies et George Cloney « messager de la paix ».  De nombreuses autres personnalités représentent ONG, associations ou fondations de tous ordres. Partant, remettre en cause l’engagement de Pamela Anderson ne serait-il pas sexiste ?

Comme son aînée Brigitte Bardot, la star est associée depuis plusieurs années à la cause animale aux côtés de la PETA, association de défense des droits des animaux, pour laquelle a elle déjà posée nue dans une campagne contre les fourrures. Elle a aussi pris part à des campagnes contre la chasse des phoques au Canada, les expérimentations médicales sur les animaux et que la consommation de viande. En 2010, une affiche de l’actrice posant en bikini pour l’association avait même été interdite au Canada pour… « sexisme ». On l’aura compris, Pamela Anderson use et abuse de son physique  pour défendre des causes qui lui tiennent à cœur. C’est son droit.  Jouant sur son hypersexualisation, Anderson sait faire affluer journalistes, caméras et photographes comme cette semaine au Palais-Bourbon, où elle a provoqué  un début d’émeute.

Face à ce spectacle ubuesque, une interrogation nous vient : pourquoi les Verts, très à cheval sur l’image, acceptent-ils le soutien d’une playmate jouant avec l’image de la femme-objet ? On a connu ce parti plus tatillon sur le sujet. En octobre 2015, la fédération EELV parisienne s’était ainsi insurgée contre une affiche publicitaire de la chaîne hôtelière Accorhotels Arena vantant « le seul lieu où les femmes sont à vos pieds ». Ni une ni deux, le site de la fédé s’était fendu d’un « les publicités sexistes, ça suffit ! ». «  En 4 mètres par 3 s’étale un concentré de misogynie et de sexisme d’un autre âge ! », s’énervait  Anne Souyris, coprésidente du groupe écologiste de Paris. Message reçu. Dès lors qu’il s’agit de sauver les oies et les canards, exploiter l’image de Pamela Anderson paraît manifestement moins problématique aux écolos.

Cependant, le « coup de com’ » des Verts cache une vraie question de fond : le problème du foie gras est tout d’abord celui de sa démocratisation. A l’origine, il s’agissait d’un produit cher et rare réservé à l’élite,  dont la production relativement faible et artisanale n’avait pas grand-chose à voir avec le gavage intensif que l’on connait aujourd’hui. Or, comme d’autres denrées naguère considérées comme un luxe, le foie gras est devenue une sorte de droit pour chaque français, un ci-devant privilège qu’il faut rendre accessible à tout le monde. Eh oui, Madame Anderson, on n’a pas de foie gras sans gaver des oies…

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21846383_000003.

DPDA: deux poids, deux mesures, qu’ils disaient…

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DPDA Finkielkraut

Hier soir, comme c’était mon dernier anniversaire de trentenaire, j’ai enregistré l’émission « Des paroles et des actes », pour pouvoir la regarder en rentrant d’un dîner au restaurant avec des amis. Le menu était trop alléchant pour que je risque de rater ça : un face à face entre Alain Finkielkraut et Daniel Cohn-Bendit, voilà qui pouvait voler un peu plus haut que la moyenne.

Ce que je n’avais pas imaginé, et que j’ai donc découvert en léger différé, c’est que l’animateur du débat, David Pujadas, fournirait lui-même l’indispensable « dérapage » qu’on attend de ce genre d’émission. Les fameux « clash », on le sait, sont à peu près tout ce que retiennent les gros sites d’info et les réseaux sociaux au lendemain d’une telle émission.

Le soixante-huitard écolo et le philosophe académicien échangeaient avec une courtoisie rarissime, et même une complicité non dissimulée par moments, lorsque l’arbitre a sifflé la mi-temps pour donner la parole à une illustre inconnue : Wiam Berhouma, jeune enseignante présentée comme indépendante de tout parti politique (ben voyons… et si on jetait un œil au collectif organisateur de la tristement fameuse Marche des femmes pour la dignité).

Le ton comme le fond de sa diatribe interminable contre Alain Finkielkraut, aussi violente que gratuite, auraient immédiatement saisi de honte n’importe quel journaliste professionnel. Mais David Pujadas – quelqu’un lui contait-il fleurette dans l’oreillette ? – n’a pas cherché un instant à l’interrompre, pour lui rappeler les bonnes manières les plus élémentaires.

A l’heure où l’on interdit les spectacles de Dieudonné, et où plus personne n’envisage de le recevoir à la télé, comment un tel attentat médiatique peut-il encore être perpétré ? Au mieux, les équipes de France 2 auront fait une lamentable erreur de casting, croyant sincèrement donner à une innocente citoyenne la possibilité d’user de sa liberté d’expression. Au pire…

On parle beaucoup de radicalisation sur Internet, au risque d’ailleurs de voter à la hâte des lois liberticides, mais il serait sans doute temps de s’interroger sur le potentiel de la télévision – a fortiori publique – en la matière. S’il est difficile d’obtenir que Mark Zuckerberg flique efficacement les appels à la haine qui circulent sur son réseau social, les chaînes de télé financées par la redevance devraient pouvoir y être contraintes plus facilement.

Qu’il est loin, déjà, le temps où une paire de gants de boxe valait à Paul Amar des sanctions immédiates, à la suite du débat entre Bernard Tapie et Jean-Marie Le Pen du 1er juin 1994. J’avais 17 ans, et encore toutes mes dents.

Wiam Berhouma PIR

Finkielkraut face à Cohn-Bendit: match nul?

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Alain Finkielkraut Daniel Cohn-Bendit DPDA Wia Berhouma

Jeudi 21 janvier. Il est 20h55 et je m’installe devant ma télé pour regarder « Des paroles et des actes ». Faut dire qu’un Finkielkraut-Cohn-Bendit, c’est un peu comme un PSG-OM ou un Nadal-Federer, ça ne se rate pas. Le débat est courtois, les deux hommes se connaissent depuis des lustres et chacun égrène ses arguments.

« Dany le rouge » frappe fort d’entrée de jeu, mais manque de créativité. Il récite avec verve le type d’argumentaire sophistique que j’avais épluché ici-même il y a deux mois. Un zeste de « pas d’amalgame », une cuillerée à soupe de « pas de stigmatisation », un doigt de victimisation et d’excuse sociale, le tout saupoudré d’une bonne dose de « pas de généralisation » et surtout de « les autres n’ont pas fait mieux ». Et le tour est joué.

La réalité étant sans pitié, le stratagème de notre mythique soixante-huitard consiste à ne pas nier celle-ci. A une heure de grande écoute, ça risque de ne pas passer. Non, il a trouvé bien mieux : les problèmes d’intégration de l’islam dans l’Europe ? Toutes les religions ont été conflictuelles par le passé ! Les viols de Cologne et la façon dont les femmes sont traitées dans le monde musulman ? Bah, nous aussi en France, on a mis du temps avant de donner aux femmes le droit d’avoir un carnet de chèque sans l’autorisation du mari. La violence patriarcale chez les musulmans ? Elle existe aussi ailleurs. Orbán, le président hongrois, qui ne veut pas que son pays ressemble à Marseille, où les Juifs sont victimes de « pogroms » ? En Hongrie aussi, il y a des « pogromistes » !

Imparable. Vous pouvez essayer, ça marche à tous les coups et sur tous les sujets. D’ailleurs, soulignons-le, tous les Allemands n’étaient pas des nazis entre 1933 et 1945. Et les nazis ne sont pas les seuls, loin s’en faut, à avoir commis des actes de barbarie depuis l’origine de l’humanité. Daniel Cohn-Bendit – et il n’est pas le seul – vit dans un monde où tous les problèmes, toutes les responsabilités peuvent être dilués, atténués, relativisés en les comparant avec le passé ou parce qu’on ne peut quasiment jamais rien généraliser, les contre-exemples existant pour tout.

Le match prend une étrange tournure à la 42e minute de jeu. David Pujadas donne la parole à Wiam Berhouma, une prof d’anglais « de confession musulmane » et « encartée dans aucun parti », tient à préciser le journaliste. Les premiers mots de la jeune femme, qui s’adresse à Alain Finkielkraut, sont : « Je vais aller droit au but et je vais essayer de faire court… » Par expérience, ce n’est jamais bon signe quand quelqu’un commence de cette manière. S’ensuit un pensum d’une dizaine de minutes où notre enseignante tient un discours « Dieudonnesque », caricatural et victimaire (elle parle entre autres « d’islamophobie institutionnalisée »), puis s’insurge contre les « attaques » dont sont victimes les musulmans dans ce pays. Fichtre, moi qui pensais naïvement que les hommes, les femmes et les enfants qui avaient été exécutés à bout portant par Mohamed Merah ou Amédy Coulibaly étaient juifs.

Notre jeune femme ne semble pas prête à lâcher le micro, malgré les vaines tentatives du maître de cérémonie, qui manque cruellement d’autorité sur ce coup-là. Heureusement que Pujadas n’est pas prof dans une banlieue difficile, me dis-je intérieurement. La logorrhée continue et j’attends fébrilement le moment de la délivrance. J’en profite du coup pour satisfaire un besoin naturel. A mon retour, le sermon continue. Zut, si j’avais su, j’aurais aussi promené le chien. Parce que là, c’est dur.

Wiam Berhouma s’en prend aux médias « qui traitent l’info de façon biaisée », puis qualifie notre philosophe de « pseudo-intellectuel », « vaseux » et « approximatif », histoire sans doute de ravir sa ministre de tutelle . Avant de conclure par un « taisez-vous Monsieur Finkielkraut » qui marque la fin des hostilités. Ouf ! Par curiosité, je jette un œil sur les réseaux sociaux pour voir si je suis le seul à avoir trouvé le temps long. Visiblement non. Sur la page Facebook de l’émission, les messages affluent. Martial B : « Hystérique et belliqueuse. » Pascale F-G : « Cette jeune femme est pathétique. » Jean-Louis T : « Quelle désolation qu’une femme semblable enseigne et déforme nos enfants. » Serge D : « Je peux remettre le son ? Elle a fini de parler l’autre folle ? » Patricia C-D : « Formée à l’école de la République, puis nourrie par la République, cette fille a un comportement indigne. »

Même son de cloche sur Twitter où Miss Berhouma est rhabillée pour l’hiver. J’apprends au passage que l’enseignante est membre des Indigènes de la République, un parti « antisioniste » accusé par l’hebdomadaire Marianne de racisme anti-blanc et de communautarisme. Tiens, tout s’explique. Et moi qui croyais naïvement qu’elle n’était encartée dans aucun parti »…

1h14 de jeu. La parole est désormais donnée à un agent de sécurité CFDT de la RATP, lequel évoque l’explosion des problèmes communautaristes dans sa société. « Que doit-on faire ? », demande l’homme. « L’entreprise a dû faire des erreurs, répond Dany Conh-Bendit, les syndicats ont dû faire des erreurs ». Décidément, je suis à côté de la plaque, moi, ce soir. J’étais persuadé qu’en toute logique le premier responsable d’une dérive communautariste… c’était le communautariste. Le député européen ne se contente fort heureusement pas du diagnostic, car il a aussi le remède : « Il faut des médiateurs. » « On en a déjà depuis 2010 et ça n’a rien changé », lui rétorque l’agent RATP . Dany ne se démonte pas : « Ecoutez, ça prend du temps, les comportements ne changeront que lentement. » Dix ans, cinquante ans, plus ? On n’en saura pas davantage.

1h28 de jeu. Un autre moment fort du match. David Pujadas quitte à la surprise générale son rôle d’arbitre et lance, presque solennel : « N’oublions pas quand même, et tout le monde sera sans doute d’accord ici, qu’une écrasante majorité des musulmans adhèrent aux valeurs françaises et se fondent parfaitement dans la société française. » Accélération de mon rythme cardiaque. Je m’égosille. « Tu te bases sur quelles statistiques ou sur quels chiffres précis pour sortir cela David ? Et la laïcité, la liberté d’expression, ça fait partie des valeurs françaises ou pas ? Et l’égalité homme-femme, la lutte contre l’antisémitisme aussi ?

Pujadas ne me répond pas. Faut dire qu’il ne peut pas m’entendre de là où il est. Mon chien me reluque bizarrement.

On joue depuis plus de deux heures maintenant et on va enfin savoir qui a remporté la rencontre. L’arbitre fait appel à Karim Rissouli. Le journaliste est censé nous dire quel est la tendance sur les réseaux sociaux. Je me souviens avoir vu ce journaliste s’en prendre à Zemmour il y a quelques années, quand il officiait au « Grand Journal » sur Canal+. Du coup, un doute m’effleure quant à son impartialité. Karim Rissouli précise que les commentaires les plus fréquents concernent l’intervention de l’enseignante, sans préciser s’ils sont élogieux ou non. « Qui a gagné sur Twitter entre Cohn-Bendit et Finkielkraut ? Je dirais 50-50 », conclut-il magnanime. Du coup, le doute m’effleure un peu plus encore. Ce n’est pas du tout l’impression que j’avais en lisant les réactions tout à l’heure.

C’est au tour de Jean-Daniel Lévy d’intervenir pour l’institut Harris Interactive. D’après un sondage réalisé en fin d’émission, c’est Cohn-Bendit qui a le plus convaincu les téléspectateurs (55%) face à Finkielkraut (44%). El Rafe tweet dans la foulée : « Ils font croire que les gens ont préféré Cohn-Bendit à Finkielkraut. LOL »

Sur Twitter, je m’amuse à répertorier les tweets concernant l’émission. J’en dénombre 36 : 28 d’entre eux sont favorables à Finkielkraut ou défavorables à Cohn-Bendit contre 8 pour l’opinion inverse. Je me dis que Karim Rissouli est sans doute davantage un littéraire qu’un matheux car 28/8 ce n’est pas, même grosso modo, du 50/50.

Du coup, je vais illico sur la page Facebook « Des paroles et des actes ». Il est minuit et je dénombre pas moins de 417 messages postés durant l’émission. J’hésite quelques secondes. Mais je veux en avoir le cœur net. Je décide de me coltiner tous les messages, histoire de connaître le ressenti des gens. Surtout qu’au-delà de 400, l’échantillon commence à être représentatif. Un hommage à Stakhanov. Histoire de bien faire les choses, je dénombre précisément les messages favorables à Finkielkraut (ou défavorables à Cohn-Bendit) d’un côté, ceux favorables à Cohn-Bendit (ou défavorables à Finkielkraut) de l’autre. Dans une troisième colonne, je répertorie les messages neutres ou hors sujets. Je prends un crayon noir et une gomme. J’ai l’impression de faire une heure de colle à l’école.

Le résultat est édifiant. Pas moins de 190 messages sont en faveur de Finkielkraut contre… 35 pour Cohn-Bendit. Ce qui nous fait un ratio de 85/15 en faveur du philosophe. Par ailleurs, près de 130 personnes s’attaquent plus ou moins vertement à la prof d’Anglais, vous savez celle qui va « droit au but », alors que seulement 9 la soutiennent.

Je referme mon cahier avec plein de questions en tête. Sur quels critères le journaliste s’est-il basé pour balancer son 50/50 ? Au lieu de citer quelques tweets anodins, pourquoi n’a-t-il pas mentionné les critiques massives à l’égard de l’enseignante sur les réseaux sociaux, lui qui était censé décortiquer la tendance ? Qui sont les gens interrogés par l’institut de sondage ? Comment un tel décalage avec les réseaux sociaux est-il possible ?

Dans les années 60, l’Office de radiodiffusion-télévision française contrôlait la télé publique et la plupart des journalistes étaient à la botte des gaullistes. Aujourd’hui, l’ORTF n’existe plus. La télé publique a-t-elle changé de camp ?

Viol de dignité à Stockholm

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suede viol migrants

« Les victimes ont évité de porter plainte et la police a tout fait pour étouffer les faits. » C’est le quotidien suédois Dagens Nyheter, relayé par Libération, qui a révélé l’affaire. Au cours du plus célèbre festival de musique en Suède,  des centaines de plaintes pour agressions sexuelles ont ainsi été classées sans suite malgré des mémos de policiers indiquant par exemple « des jeunes hommes se frottant contre des jeunes filles en bas âge ». Pire, malgré une plainte pour viol l’année précédente et malgré la mobilisation l’année suivante, les organisateurs ont été tellement dépassés durant l’été 2015 qu’ils ont songé à un moment à séparer les filles et les garçons.

Le témoignage anonyme de l’un des policiers, qui explique que « la direction veut étendre un linge humide sur tout, de façon à ne pas offenser quiconque, ou se retrouver au cœur d’un débat », est sidérant. À Cologne comme à Stockholm, on a préféré laisser des femmes se faire tripoter par des hordes d’hommes sans réagir plutôt que de stigmatiser une catégorie de population. Si on peut être extrêmement choqué du silence des gendarmes et de certains journalistes, que dire du silence que réclame le premier flic de France sur cette affaire lorsqu’il nous somme d’ « arrêter de dire qu’il y a eu des viols » ?

Car le plus important, nous explique-t-on, c’est de ne pas faire monter le Front national. Comme si l’extrême droite n’était pas davantage capable d’exploiter le silence médiatique que son brouhaha. Comme si, en cachant ce genre d’incident, on ne risquait nullement de corroborer ses théories complotistes et sa défiance vis à vis du pouvoir en place. Il fallait, nous dit-on également, éviter de stigmatiser certaines populations : mais cacher des agressions sexuelles de peur d’encourager le racisme, c’est un peu comme ne pas condamner un criminel sous prétexte que cela pourrait donner de mauvaises idées aux autres.

Il est étonnant que ceux-là mêmes qui n’hésitent pas à faire sans cesse des parallèles avec la deuxième guerre mondiale, tous ces spécialistes des « heures les plus sombres », n’aient pas trouvé dans le silence complice qui a accompagné ces horreurs de quoi apporter un peu d’eau à leur moulin. Il est surprenant que tous ces spécialistes de l’indignation aient pu entendre toutes ces informations sans sourciller et qu’ils n’aient été animés d’aucun sentiment de révolte.

« La philosophie n’est autre chose que l’effort de l’esprit pour se rendre compte de l’évidence. » disait Jules Lagneau. Au rythme où certains de nos médias et politiques philosophent, les violeurs ont encore de beaux jours devant eux.

Pour ceux-là, il est plus important de protéger de la stigmatisation que de l’agression. Une main dans le froc n’est rien à côté d’un regard de travers. Et ils sont plus facilement scandalisés par les mauvaises pensées que par les mauvaises actions. Car le sexisme avéré est toujours moins grave que le sexisme soupçonné. Le délit de pensée beaucoup plus dangereux que le crime sexuel. C’est ainsi que beaucoup de féministes des deux sexes ont préféré s’indigner de l’absence de femmes dans les listes des nommés à Angoulême que de ces viols.

Oui, pour une fois, nous pouvons légitimement nous sentir coupables, mais pas comme d’habitude, de ce que d’autres ont commis pour nous, parce que nous aurions attisé leur haine, mais de notre silence et de notre inaction. Pendant que la parité sert d’écran à notre lâcheté, pendant que nous couvrons le vrai sexisme d’un voile d’antiracisme primaire, des centaines de femmes sont traumatisées de leur agression sans même la compensation-certes insuffisante- de notre soutien unanime. Pendant que de belles campagnes pleines de bons sentiments invitent les pères à culpabiliser de mettre au monde des filles, nous les laissons se faire agresser dans la plus grande indifférence. Le tout en refusant aux immigrés, par une sorte de racisme inversé, le droit d’être traités comme les autres citoyens.

Mais malgré tout, nous continuons à agiter la parité comme le symbole ultime de notre victoire sur le sexisme. Et ceux qui ne reculent devant rien seraient même prêts à faire passer la lâcheté pour du pacifisme et la complicité pour de la tolérance.

Contrairement à ce qu’on essaye de nous apprendre à penser, la virilité peut parfois aider à faire barrière au sexisme. La virilité n’est pas seulement une tare et nous avons cruellement manqué d’hommes capables d’empêcher qu’on vienne jusque dans nos bras agresser nos filles et nos compagnes. C’est que la nature, n’en déplaise à l’escroquerie intellectuelle du genre-qui sous le prétexte fallacieux qu’il faut parler d’études et non de théorie du genre serait dénuée de toute idéologie- n’est pas si mal faite que cela.

À ceux qui argueront que c’est cette même virilité qui a poussé ces hommes à agir ainsi, je répondrais qu’il ne faut pas confondre pulsions et passage à l’acte. La plupart des hommes savent refréner leurs désirs s’ils constatent que les femmes ne sont pas consentantes. Leur refuser ces facultés, c’est quelque part les excuser.

Des hommes qui caressent les femmes dans le sens du poil médiatique, il y en a à chaque coin de rue, mais des hommes prêts à les défendre dans les coins de rue, il y en a beaucoup moins. Qui n’est pas capable de mourir pour sa femme ou sa fille n’est pas digne d’être appelé « homme ».

Je ne sais pas si j’aurai le courage de défendre des inconnues le jour où elles se feront agresser, mais ce dont je suis sûr, c’est que si ce n’est pas le cas, au moins j’en aurai honte.

*Photo: wikicommons. Arild Vågen.

Ettore Scola: nous l’avons tant aimé

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Ettore Scola communisme

Ettore Scola est mort une journée après Michel Tournier. Comment se fait-il que nous soyons infiniment plus touché par la mort du cinéaste italien que par celle du « grantécrivain » français ? Peut-être justement parce ce qu’il n’était pas un si grand écrivain que ça. Qu’est-ce que nous avons pu nous ennuyer avec son Vendredi ou la vie sauvage, au collège. Dans le genre récit de naufrage, Sa majesté des Mouches avait une autre gueule. D’autant plus que Tournier, nous l’avons retrouvé en Philo, toujours avec Vendredi mais dans sa version adulte, Vendredi ou les Limbes du Pacifique – ah cet art du recyclage chez les écrivains qui ont eu une idée juteuse ! – pour illustrer un cours sur le solipsisme alors qu’en la matière Les Méditations métaphysiques de Descartes, c’est tout de même plus costaud. Non, Tournier, on ne lui en veut même pas pour ses horreurs sur l’avortement parce que pour nous un écrivain peut être un sale con sur le plan politique, du moment qu’il écrit bien et qu’il nous passionne, tout est pardonné. Mais justement Tournier nous a toujours donné l’impression d’être traduit, et plutôt mal, de l’allemand et d’avoir un usage assez lourdingue des « grands mythes ».

En revanche, il est beaucoup plus facile d’expliquer pourquoi Ettore Scola va nous manquer. Il était le dernier géant de ce cinéma italien qui a enchanté les écrans du monde entier avant la berscolunisation de la télévision dans les années 80. D’ailleurs, Scola explique très bien ce mécanisme dans un entretien qui date de 1985.

Ettore Scola, on a vu ses films pour la première fois en cachette, à vrai dire. C’était le dimanche soir sur FR3, comme on disait. Ceux qui ont moins de trente ou quarante ans auront du mal à croire que le seul moyen pour un cinéphile en herbe de voir des films en VO à la télé, c’était grâce au Cinéma de minuit de Patrick Brion, avec son générique qui enchaîne les baisers de stars en substituant l’image de l’homme puis celle de la femme, tout ça sur une musique de Francis Lai. Après, il y a le débit de Patrick Brion, si particulier, qui va bien avec la nuit. Et l’enchantement peut commencer. Etrangement, comme une butte témoin d’une époque où le magnétoscope balbutiait et où il y avait encore des ciné-clubs dans les lycée, il me semble bien que c’est comme ça, alors que j’avais cours de Physique le lendemain à huit heures, que j’ai découvert Nous nous sommes tant aimés, et Stefania Sandrelli traversant l’Italie, de l’après-guerre aux années 70, avec des amoureux qui incarnaient, après leur lutte commune dans les maquis antifascistes, trois destins possibles de la gauche italienne : le socialiste qui passait assez vite du côté de l’ennemi capitaliste (une habitude), le communiste qui restait ambulancier à cause de ses activités syndicales et le gauchiste cinéphile qui oubliait ses rêves d’écrivain dans une carrière de petit prof de province.

Nous nous sommes tant aimés était ainsi le film d’une génération, c’est-à-dire un grand film politique. Scola y faisait aussi des clins d’œil plus ou moins moqueurs à ses collègues comme Fellini ou Antonioni. Mais quand un cinéaste italien de ces années-là faisait de la politique, ce n’était jamais lourdingue, c’était incarné, humain, drôle, poignant. Un peu le contraire de Ken Loach, si vous voulez.

Ettore Scola était communiste, il n’était pas le seul puisque le PCI a été le premier parti d’Italie jusque dans les années 80. Même Visconti, le « prince rouge », était communiste et pédé, comme Pasolini. Scola avait même été ministre de la Culture d’un shadow cabinet du PCI en 1989. Etre communiste ne donne aucune aptitude particulière pour faire du bon cinéma mais les communistes italiens – les moins doctrinaires qui soient – ne pouvaient que se reconnaître dans La Terrasse, où le metteur en scène fait tenir à Vittorio Gasman le rôle d’un premier secrétaire qui confie en plein congrès ses problèmes sentimentaux et prononce un discours inoubliable sur le bonheur et ses contradictions : « Camarades, aujourd’hui est mort un de mes amis. Il est mort parce qu’il avait depuis longtemps renoncé à la vie. C’est de cela que je désire vous parler. De la vie. Pas de la mort. La plus commune aspiration de tous les hommes, sanctionnée même dans le texte de certaines constitutions, est la recherche du bonheur… »

C’est ce que nous avons entendu de plus intelligent et sensible sur ce qu’est le communisme tels que le rêvent les communistes, histoire de faire comprendre à ceux qui ne le sont pas pourquoi on peut l’être.

Nous n’aurons pas le temps ici de retracer toute la carrière d’Ettore Scola. Signalons simplement qu’on aime l’idée qu’il ait été le scénariste de notre film italien préféré, Le Fanfaron, de Dino Risi. On aime qu’il ait exposé la réalité quotidienne du fascisme dans Une journée particulière sans jamais montrer les fascistes mais deux de leurs victimes indirectes, une mère de famille nombreuse et un homosexuel intello qui restent dans leur immeuble pendant un de ces grands rassemblements mussoliniens.

On aime aussi et surtout que Scola ait été le cinéaste du Temps.

Il savait filmer le Temps. Rien n’est plus difficile et pourtant rien ne semblait plus naturel, plus poignant que lorsque c’était lui qui était derrière la caméra. Dans Nous nous sommes tant aimés, bien sûr, mais aussi dans La Famille, avec ce couloir d’un bel appartement romain qui allait servir à raconter l’histoire d’une famille italienne sur quatre générations et qui donnait à la durée, aux années qui passent, leur dimension spatiale, intime et au bout du compte irréversible. Une durée qui serre la gorge si doucement que l’on ne se rend pas compte qu’elle va bientôt nous faire vieillir et mourir avant de devenir une simple silhouette à l’arrière-plan d’une photo de famille.

Addio, Ettore !

*Photo : SIPA.AP21846505_000001.

La Terrasse

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Virginie Calmels vous parle

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virginie calmels vivre ensemble

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Mes chers amis,

Je suis venue vous dire que ça ne peut plus durer. Les Français en ont marre. Cela fait trop longtemps que les politiques, de droite comme de gauche, leur mentent. Le débat politique s’est amoindri parce qu’on leur a fait des promesses que l’on n’a pas tenues. Des deux côtés. Ce n’est pas lié au fait d’être de droite ou de gauche, c’est lié au fait de rabaisser la politique au rang de « Je suis prêt à tout pour être élu, y compris à raconter n’importe quoi » ! A un moment donné, il faut dire qu’on est dans un monde où, finalement, la conquête du pouvoir et l’exercice du pouvoir sont deux choses différentes. Ce n’est plus acceptable.

Je suis venue, mes chers amis, pour qu’on parle du changement dans la façon de faire de la politique. Aujourd’hui, on entre dans une nouvelle ère. Il faut faire de la politique autrement. Les hommes politiques le savent car, sinon, ce seront les populistes ou les abstentionnistes qui gagneront du terrain. Moi, je pense qu’on a besoin d’un changement radical dans la classe politique française. Je crois au fond de moi-même que la politique française a besoin d’autre chose, que nous devons avoir des pratiques différentes.

J’aspire à des politiques qui s’engagent, qui ont des convictions, qui ont de la vision. Je vous le dis comme je le pense : j’ai des convictions, et je ne compte pas revenir dessus. Il est nécessaire de parler vrai, d’être authentique, d’être à sa tâche. Il faut tenir un discours de vérité pour préparer l’avenir. Il faut faire ce que l’on dit. Il faut faire la politique pour laquelle on a été élus. C’est ça qui va faire la différence.

 

Mes chers amis, j’espère que cette année 2016 va nous aider à aller loin dans le débat, pas simplement dans les paroles, mais dans la méthode. Arrêtons avec la démagogie et les belles paroles. Ce qu’il nous faut, c’est des politiques qui soient dans l’action, qui soient garants des résultats et qui rendent des comptes dans tous les domaines. On a besoin d’être acteur plutôt que spectateur. On a besoin, aujourd’hui, de se remonter les manches, de faire. D’apporter une autre vision, une autre expertise au service des citoyens. Nous devons être au plus prêt des citoyens.

Il nous faut regarder les choses en face. Nous ne pouvons plus reculer. Les Français ne le toléreraient pas. Aujourd’hui, on a une France à l’arrêt, qui n’a pas de croissance. Une France qui est sur le déclin, quelque part. Vous avez des gens qui n’arrivent plus à payer leurs impôts, des gens qui cherchent un emploi. On ne leur apporte aucune solution ! Aucune ! Donc, il y a des choses qui, tout d’un coup, suscitent une colère chez les gens. Une nouvelle génération doit prendre ses responsabilités ! Il faut apporter des réponses aux problèmes des Français ! Nous devons mener une vraie politique !

Je vous l’ai dit, mes chers amis, et je le répète : il faut arrêter avec la démagogie et les belles paroles. Les Français n’en peuvent plus. Les hommes politiques ont le devoir de les écouter. Le politique, il est là pour accompagner, pour faciliter la vie de citoyens. Arrêtons de mener des politiques clivantes. Il faut reconnaître que quand une idée est bonne, qu’elle est bénéfique au pays, qu’elle vienne de la droite ou de la gauche, il faut la saluer. L’intérêt général doit primer sur l’intérêt particulier. Il faut transcender les partis dans l’intérêt général. Ce qui est important, c’est les actes, c’est qui va être en mesure de faire ce qu’il dit. Nous devons nous rassembler.

Mes chers amis, encore un mot. J’en ai assez de cette France où on essaye de faire des amalgames permanents. La France est un pays à nul autre pareil. J’aime la France, je crois dans ce pays, et si on se donne le mal suffisant, on va pouvoir reconstruire un pays formidable. La France, elle sera sauvée par les Français. Mais pour que cela se produise, il faut d’abord qu’on aime notre pays, qu’on aime les Français. Ce n’est qu’à cette condition que nous parviendrons à surmonter les défis qui nous attendent.

Mes chers amis, la France, elle a besoin de nous, unissons-nous pour lui redonner confiance en elle. Je compte sur chacun d’entre vous, mes chers amis.

Vive la République et vive la France !

Tsipras à Davos

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Tsipras Davos

« Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts » s’est réjoui Alexis Tsipras devant un parterre de journalistes et d’hommes d’affaires à Davos. On ne saurait mieux dire. Un an après son coup de poker référendaire, un an après que le chef de Syriza a déclaré « la troïka est morte », le Premier ministre grec est passé presque inaperçu au forum de Davos. La Grèce rebelle qui faisait trembler le système monétaire européen et la croissance mondiale a plié. Le flamboyant leader qui faisait miroiter aux jeunes socialistes un prochain grand soir européen s’est rangé. Dans l’ambiance feutrée de la station suisse, Alexis Tsipras a pu échanger avec les grands argentiers et les grandes banques mondiales. Le temps où le Premier ministre grec faisait figure de pestiféré de l’économie mondiale n’est plus qu’un mauvais souvenir.

Christine Lagarde, directrice du FMI, en a profité pour renouer avec le partenaire électoral de Jean-Luc Mélenchon et Pierre Laurent. Après la brouille de l’hiver dernier, les choses sont rentrés dans l’ordre: « nous étions une partie des problèmes, désormais nous voulons faire parti de la solution » a résumé Alexis Tsipras. Wolfgang Schauble l’a pris au mot et a profité de leur conférence commune pour rappeler les engagements des pays comme le sien. Car malgré leurs efforts, les grecs sont encore loin de leurs objectifs en terme de déficit public.

Bref Tsipras n’était pas perdu à Davos. Il a eu le plaisir de retrouver des camarades de l’Internationale socialiste qu’il connaît désormais bien comme le commissaire européen Pierre Moscovici, le social-démocrate allemand Sigmar Gabriel et bien sûr Manuel Valls avec qui il a échangé une chaleureuse poignée de main.Pour la première fois en France, un Premier ministre s’est rendu au World Economic Forum avec une bonne partie de son gouvernement. Le premier Président de la République à s’y rendre était Nicolas Sarkozy en 2010 (ce dernier avait d’ailleurs prononcé un discours quasi altermondialiste). Le socialiste d’Evry et le gaulliste de Neuilly ont bien des points communs, à ceci près que Manuel Valls s’est bien gardé de critiquer le capitalisme mondial. Il a au contraire défendu sa ligne social-libérale. Mais contrairement à Tsipras, Manuel Valls n’a jamais revendiqué la lutte des classes. Déjà en 2015, le symbole de Davos avait fait sourire les commentateurs qui avaient encore en mémoire le discours du Bourget: « Mon ennemi c’est le monde de la finance! » Autrement dit, l’ennemi de François Hollande c’était Davos. Et il s’y était rendu trois ans plus tard. Aujourd’hui, plus personne n’y fait attention. Aujourd’hui, plus personne n’est choqué par la participation du Premier ministre. Ou presque.

Tandis que Tsipras et Valls discouraient sur l’estrade au milieu du gratin mondial des affaires, plusieurs milliers de personnes défilaient une fois de plus dans les rues d’Athènes pour protester contre la politique d’austérité pratiquée par Syriza.  Mais il n’y a pas qu’en Grèce qu’agriculteurs, pêcheurs et syndicalistes du secteur public sont en colère. En Bretagne aussi la contestation se poursuit. Et les interviews d’Emmanuel Macron, invité vedette des chaînes de télévision américaines à Davos, ne devraient pas aider Stéphane Le Foll à éteindre l’incendie.

*Photo : SIPA.AP21847103_000027.

Dominique de Roux, l’art de la guérilla

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dominique roux jean yanne

dominique roux jean yanne

Et il arrive, tout simplement, qu’on ne sache plus où on en est. La France de 2015 frappée deux fois en un an par le terrorisme islamiste, en janvier et en novembre, ne se reconnaît plus. Elle navigue à l’estime entre état d’urgence à l’intérieur et guerre à l’extérieur. Elle vote Front national puisque tout le monde, même la gauche, s’est mis à parler comme le Front national. Elle ne s’aime plus et elle n’aime plus ses élites qui elles-mêmes donnent l’impression de ne plus l’aimer. Elle s’inquiète de voir ses hommes politiques aussi médiocres s’enfermer dans des attitudes pavloviennes et ne rien remettre en question de ce qui l’a amenée à ce qui ressemble bien à un point de non-retour.

Avons-nous déjà été aussi désorientés, inquiets, suicidaires, prêts à tous les renoncements pour retrouver une bienheureuse léthargie et continuer à faire comme si ? À faire comme si Daech ne risquait pas de gagner, et pas nécessairement sur le terrain mais dans les têtes, en nous faisant accepter une transformation radicale de notre façon de vivre ? Une transformation que nous ferons semblant de ne pas voir en continuant à fréquenter les terrasses des cafés sous le regard des patrouilles militaires, manifestation la plus visible de l’antiterrorisme qui n’est plus une riposte ponctuelle à une situation mais devient une nouvelle façon de vivre, de penser, de se soumettre sur le plan politique comme nous nous sommes soumis sur le plan économique.

Le tableau vous paraît trop sombre ? Contestable ? Vous n’avez pas l’impression d’être à un de ces points de bascule de l’Histoire qui pourra vous faire dire, rétrospectivement qu’il y avait eu, en cette année 2015, une France d’avant qui était devenue la France d’après ?

Alors lisez Dominique de Roux et sa France de Jean Yanne qui vient d’être rééditée après plus de quarante ans.[access capability= »lire_inedits »] Pierre-Guillaume de Roux, son fils, éditeur devant l’éternel, s’est chargé de la chose. Quand on l’a contacté pour en savoir un peu plus, il nous a dit qu’au début il avait hésité à ressortir cette France de Jean Yanne. Que ce texte lui paraissait trop lié, peut-être, à une époque, en l’occurrence l’année 1974. Qu’il s’agissait d’un livre moins parfait, plus contingent, que ces bréviaires pour des jeunesses déracinées que sont Immédiatement et Ouverture de la chasse régulièrement réédités et trouvant à chaque génération la poignée de lecteurs qui verront leur vision du monde, de la France, des femmes, de la littérature radicalement changer, pour le meilleur et pour le pire.

Il faut peut-être ici rappeler qui est Dominique de Roux. C’est d’abord un jeune homme de bonne famille, issu de la noblesse charentaise. Il publie son premier roman en 1960, Mademoiselle Anicet. Il aura des passions ruineuses puisqu’il n’aimera que la littérature et la politique, ou plus exactement la littérature par la politique et la politique par la littérature, comme Malraux, qui sera un grand ami, ou Bernanos, qui deviendra un modèle. Pour compliquer le tout, il aimera d’une passion égale Mao et de Gaulle parce que ces deux-là lui semblent les derniers à savoir encore écrire l’Histoire.

Comme de Roux est inclassable, on le classera, selon une habitude bien française, très à droite. Il détournera la chose avec humour dans Immédiatement : « À force d’être traité de fasciste, j’ai envie de me présenter ainsi : moi, Dominique de Roux, déjà pendu à Nuremberg» Et peu importe si, grand éditeur et fondateur des Cahiers de l’Herne, c’est lui qui fait découvrir les écrivains de la beat generation, y compris le Français Claude Pélieu et qu’il consacre un cahier à Mao vu comme poète, stratège et penseur ! C’est beaucoup plus simple, surtout dans les années 1970 où l’ostracisme tourne à plein (régime ?) pour ceux qui n’entrent pas dans les cases prévues. Aujourd’hui, par exemple, de Roux pourrait être un néoréac propalestinien ou un rouge-brun humaniste, ou un communiste opposé au mariage pour tous, ou encore un catholique bloyen (Bloy aussi sera l’objet d’un Cahier de l’Herne) estimant que « le riche est une brute inexorable qu’on est forcé d’arrêter avec une faux ou un paquet de mitraille dans le ventre… » Bref, un oxymore vivant, un homme qui, à l’instar de son exact contemporain Pasolini, assume les contradictions et évolue entre les tirs croisés des penseurs et des politiques de bords opposés, mais dont le point commun est de fonctionner en pilotage automatique.

Ce genre d’attitude ne fait pas vivre très vieux. Après avoir rêvé de jouer un rôle géopolitique au moment de la révolution des Œillets et avoir été compagnon de route de la rébellion anticommuniste de Savimbi pour restaurer le Cinquième Empire (titre de l’un de ses romans), celui du Roi Absent qui devait, d’après la légende, revenir à Lisbonne un jour de brume pour rendre au Portugal toute sa grandeur spirituelle, de Roux meurt d’une crise cardiaque à 41 ans en 1977.

Cette manière d’être au monde, dans la contradiction permanente, aiguise les sens et l’intelligence. Les maudits voient mieux, c’est même pour cela qu’ils sont maudits. C’est donc assez logiquement à Richard Millet, qui lui aussi a déjà été pendu à Nuremberg, que Pierre-Guillaume de Roux a demandé de préfacer cette réédition de La France de Jean Yanne. Histoire de pointer l’actualité de ce livre qui, comme souvent chez de Roux, est une succession d’aphorismes confinant à l’illumination poétique, à la vacherie sanglante ou à la vision hermétique. Ainsi Millet écrit-il : « Ce que de Roux appelle la France de Jean Yanne, ou la France chinoise, ou les chinoiseries françaises, cette France des snobs et des boutiquiers, c’est donc celle où nous vivons aujourd’hui ; un pays qui s’est perdu, prostitué, renié : la France de Pompidou, fossoyeur humaniste, mais aussi celle de Giscard, Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande. »

L’impulsion du livre a en effet été donnée à de Roux par un film de Jean Yanne, Les Chinois à Paris, qui sort sur les écrans le 28 février 1974. La France doute d’elle-même. Pompidou est malade, c’est le choc pétrolier, on pressent la fin des Trente Glorieuses. L’ironie acerbe de Yanne, imaginant une occupation maoïste avec le QG de l’Armée rouge aux Galeries Lafayette, des résistants de pacotille et une collaboration unanime, déplaît souverainement à la critique. De Roux s’en moque, il demande même à Jean Yanne de préfacer le livre, préface hélas disparue pour des raisons de droits dans la présente édition mais dont votre serviteur, qui possède l’édition originale, vous donne ici un aperçu (cf. encadré). Le film symbolise en effet pour de Roux une certaine veulerie française, un obscur désir de sortie de l’Histoire incarné par Pompidou qui transforme le gaullisme en une banale droite louis-philipparde pour laquelle il s’agit de s’enrichir et de se moderniser, surtout de se moderniser, à n’importe quel prix. Et l’on retrouve déjà, pour accompagner ce processus, comme cela existe aujourd’hui, une glaciation intellectuelle qui donne hypocritement aux avant-gardes le rôle d’encadrement moral de la société avec par exemple le règne sans partage du structuralisme : « Structuralisme, nouvel instrument de domination de la bourgeoisie : monument de la peur. »

Cependant, il n’y a rien chez de Roux de la pleureuse et c’est peut-être en ce sens qu’il échappe en partie à ce qu’en dit Millet. De Roux est un enragé : « La loi de l’embuscade, c’est de sortir de l’embuscade », écrit-il. De Roux pamphlétaire, c’est comme de Roux romancier ou de Roux critique, c’est d’abord l’invention d’une forme. Le pamphlet selon de Roux, c’est la guérilla. Face à des ennemis nettement supérieurs en nombre que sont les modernisateurs forcenés d’une France violée à grands coups de voies rapides, d’hypermarchés et d’ordinateurs géants, de Roux préfère le tir au coup par coup. Il ne désespère jamais, il fait d’abord de ses pamphlets des exercices de poésie pure, violemment antisystématique : fragments, aphorismes, éclairs. Un minimum de concepts, un maximum d’éclats. Le Baudelaire des Fusées, le Barbey des Memoranda pourraient donner une idée approchante de la technique de Roux. Il sait être contradictoire, poignant, et doux ; il sait, au bout du compte, demeurer un homme du monde d’avant, malgré le monde qui arrive, c’est-à-dire un Français selon notre cœur, qui avance dans l’épouvante le sourire aux lèvres : « Je cherche une civilisation, pas une réponse. »

La France de Jean Yanne, de Dominique de Roux (préface de Richard Millet, Éd. Pierre-Guillaume de Roux, 2015)

Extrait de la préface de Jean Yanne à l’édition originale :

« Si une certaine France est un cadavre – patriotisme, institutions, paranoïa de classe –, comment s’en débarrasser ? Il faut faire ce qu’on fait pour les cadavres. Attendre qu’ils pourrissent, se putréfient, se transforment en bonne terre arable. Mais un cadavre n’occupe pas toute la surface du champ sur lequel on le pose. Tout autour, même si l’odeur gêne, on peut labourer. Aucun livre de qui que ce soit ne m’a jamais aidé à supporter quoi que ce soit. Sauf peut-être les longs voyages en chemin de fer. Je pense que Céline est un grand écrivain, que Jean-Luc Godard est un grand cinéaste, que la Chine est un grand pays, et je pense que je peux vivre sans Céline, sans la Chine et sans Godard. […] »[/access]

La France de Jean Yanne

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« Quel que soit le discours tenu par un grand de ce monde, rajouter à la fin de ses phrases “Poil au…” Exemple : La France, pour défendre sa société… poil au nez. »

*Photo: éditions Pierre-Guillaume de Roux.

Tarantino, c’est plus ça

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Quentin Tarantino Les Huit salopards

Quentin Tarantino Les Huit salopards

Une des spécificités de la critique française, c’est de sacrifier ses icônes lorsque celles-ci finissent par obtenir un large consensus et un vrai plébiscite du public. A une époque, j’avais remarqué qu’elle descendait systématiquement les cinéastes qui avaient eu le malheur d’obtenir une palme d’or : l’estimable Le Grand saut des frères Coen fut accueilli de manière glaciale après le triomphe de Barton Fink, le sublime Twin Peaks fire walk with me (un des plus beaux films des années 90) fut massacré après la palme d’or de Wild at heart et Jane Campion, après La Leçon de piano, n’eut pratiquement plus aucun soutien pour son Portrait de femme. On pourrait multiplier les exemples, en citant ne serait-ce qu’Almodovar qui reçut une volée de bois vert pour le pourtant excellent Kika après l’unanimité (public et critique) de Talons aiguilles

Pourquoi ces précautions en guise d’introduction ? Parce que j’estime que Les Huit salopards est le premier film vraiment raté de Tarantino et qu’il va me falloir démontrer que ce soudain désamour n’est pas seulement lié à ce traditionnel « retour de manivelle ». Pour cela, il faudra éviter de convoquer les griefs habituels comme celui de « violence gratuite » puisqu’il n’y a pas de raison, a priori, de moins la supporter maintenant qu’au temps de Pulp fiction ou de Kill Bill. Éviter également de plaquer du discours idéologique sur l’œuvre, que ce soit pour la défendre, ou pour l’attaquer (les sempiternels couplets sur la « misogynie » supposée du cinéaste ou sur sa manière de promouvoir la « culture du viol »).

Partir seulement du film et de ce qu’il nous propose. Le générique nous annonce en grande pompe « le huitième film de Quentin Tarantino », donnant ainsi le sentiment que le réalisateur n’est plus un artiste comme les autres mais une véritable marque déposée, un argument publicitaire. A quoi s’attend un spectateur qui va voir un film de Tarantino ? Pour faire simple, à une histoire violente où les références cinéphiles se mêleront à une certaine invention narrative et à un goût pour les longues séquences dialoguées.

Après Django Unchained, le cinéaste revisite une fois de plus le cadre du western, nous plongeant au cœur des paysages enneigés du Wyoming. Un chasseur de primes (Samuel L. Jackson) arrête une diligence afin de monter à son bord et retrouve John Ruth dit « le bourreau » (Kurt Russell), un autre chasseur de primes qui ramène à Red Rock sa prise : Daisy Domergue (Jennifer Jason Leigh). Après avoir pris un autre passager à son bord (le présumé futur maire de Red Rock), l’équipage fait une halte dans une auberge pour éviter le blizzard qui se lève…

Si l’on excepte la musique de Morricone et un petit clin d’œil météorologique au Grand silence de Corbucci, Tarantino semble avoir mis la pédale douce avec le jeu référentiel. Malheureusement, c’est également le cas de ses inventions formelles : Les Huit salopards est un film platement linéaire et il faudra attendre deux heures avant que le chapitre 5 du récit nous propose un épisode en flash-back. En revanche, le cinéaste s’en donne à cœur joie pour les scènes dialoguées en usant et abusant de simples champs/contrechamps. Il est de bon ton de trouver les dialogues de Tarantino brillants. Certes, par le passé, ce fut souvent le cas mais ici, son système s’essouffle complètement. En étirant plus que de mesure ces longues plages dialoguées avant que jaillissent soudainement ces fameux éclairs de violence qui ont fait sa réputation, il outrepasse les limites du supportable et a souvent tendance à assommer le spectateur.

La grandeur de la plupart des derniers films de Tarantino résidait dans l’incroyable croyance qu’il affichait dans le cinéma. Dans l’étourdissante farandole de Kill Bill, son plus beau film, Tarantino revisitait tous les genres avec un plaisir ludique totalement communicatif. Dans Inglorious Basterds et Django Unchained, il montrait que la foi dans un Art pouvait lui permettre de contrecarrer les erreurs de l’Histoire et de venger les victimes de tout temps (les Juifs prenant leur revanche contre les nazis dans le premier cas, les Noirs contre les esclavagistes dans le second). La « naïveté » du discours était sublimée par l’inscription dans les conventions du genre et un humour souvent ravageur.

Avec Les Huit salopards, il est arrivé à Tarantino la pire chose que l’on pouvait imaginer : il se prend désormais très au sérieux. Du coup, il étire sur 2h45 (c’est interminable !) un petit scénario de série B qui aurait facilement pu être réduit à une durée traditionnelle de 1h30 et se contente de faire tourner à vide son petit système : on reconnaîtra dans la soudaine « descente » au sous-sol ou dans les longues scènes de discussion à l’auberge des réminiscences dévitalisées de certains passages d’Inglorious bastards.

Cet esprit de sérieux se retrouve ensuite dans le discours. Outre certains propos absurdes sur le cinéma de John Ford (où Tarantino ferait bien d’aller prendre quelques leçons de nuances et de complexité lorsqu’il s’agit de sonder l’âme humaine) et son engagement (par ailleurs fort louable) pour la cause noire, le cinéaste joue ici la carte de la métaphore grandiloquente en enfermant ses personnages dans un simili huis-clos (Sfar qui s’émerveille de voir un film où toute l’action se déroule dans une seule pièce – ce qui n’est d’ailleurs pas vrai – devrait revoir Douze hommes en colère ou Le Limier) qui lui permet de rejouer la violence « originelle » des États-Unis : celle opposant les nordistes aux « ploucs » sudistes racistes. Avec un courage inouï qui n’a d’égal que celui des braves Français se découvrant résistants en 1945 voire en 1946, Tarantino ose dénoncer en 2015 l’esclavage et le racisme. Le vieux monde en tremble encore sur ses fondements !

Plus sérieusement, cette volonté de plaquer à tout prix un sous-texte « politique » au film le rend extrêmement pesant et plutôt ennuyeux. Les personnages n’existent plus que comme de vulgaires pantins voués à illustrer une thèse et l’on assiste au massacre général sans le moindre sentiment pour l’un ou l’autre. Et si, au bout du compte, le cinéaste semble délaisser le pur plaisir (graphique) de la vengeance au profit de la justice, on se dit que Tarantino n’arrive pas au petit orteil du sublime L’Homme qui tua Liberty Valance de… John Ford.

Alors bien sûr, Les Huit salopards n’est pas complètement nul et je veux bien admettre que du point de vue de la mise en scène, Tarantino n’a pas totalement perdu la main. Mais ces quelques éclats ne parviennent pas, malheureusement, à effacer l’extrême déception procurée par ce film.

Espérons qu’il ne s’agisse que d’un faux pas et que le cinéaste se remette rapidement en selle…

Les Huit salopards (2015) de Quentin Tarantino avec Samuel L. Jackson, Kurt Russell, Jennifer Jason Leigh, Tim Roth, Channing Tatum, Michael Madsen, Bruce Dern.

Quentin Tarantino - Coffret 7 films [Blu-ray]

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Du djihadisme comme «maladie spirituelle»

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islam djihad voegelin

On entend trop souvent de la part de musulmans sincèrement horrifiés par les crimes de Daech l’affirmation selon laquelle le jihadisme n’aurait rien à voir avec l’Islam. Ce genre de stratégie de défense s’alimente en général d’une culture du ressentiment contre l’Occident accusé de tous les maux. Sans nier les méfaits lointains du colonialisme et les effets catastrophiques de certaines interventions occidentales dans le monde musulman où le cynisme mal-informé le disputait au droit-de-l’hommisme le plus naïf, on peut se demander si la recherche de boucs émissaires n’est pas surtout une manière de fuir certains questionnements déchirants. Quand cette argumentation est reprise par certains apôtres de l’antiracisme, pourtant issus de milieux historiquement ultra-laïcs, on ne peut s’empêcher d’y voir un reliquat de cette tradition marxiste qui ne peut admettre que les idées religieuses exercent un pouvoir réel dans l’histoire, soient autre chose que le reflet de forces socio-économiques. En face, l’affirmation selon laquelle le jihadisme révélerait une sorte d’essence de l’Islam n’est guère plus convaincante, se nourrissant souvent d’une ignorance abyssale de l’histoire d’une tradition qui dans sa dimension philosophique et mystique s’est nourrie aussi bien de l’héritage de la Grèce que de celui de l’ancienne Perse. On peut franchement douter que sur l’histoire « longue », à l’échelle de la vie des civilisations, l’Islam ait plus à se reprocher que le christianisme.

La notion de « maladie spirituelle » élaborée par le philosophe américain d’origine allemande Eric Voegelin (1901-1985) (« pneumopathologie » dans son jargon) semble susceptible de nous sortir de cette impasse intellectuelle. Elaborée par Voegelin pour analyser les racines religieuses des totalitarismes européens (nazisme et communisme), elle désigne le processus par lequel un groupe qui se considère à tort ou à raison comme victime d’aliénation s’enferme dans une sorte de réalité parallèle de nature purement idéologique et cherche à transfigurer la réalité par une forme de violence révolutionnaire. Cette croyance en la possibilité d’une transformation du réel par un acte de violence investi d’une portée quasi-magique nourrit toutes les formes de millénarisme qui sont périodiquement venues hanter les grandes religions monothéismes avant d’être laïcisées par les totalitarismes. De ce point de vue-là, le 20ème siècle semble souvent n’avoir été qu’une longue suite de crimes de masse – holocauste contre les juifs par l’Allemagne nazie, génocide des classes soi-disant dominantes par l’Union Soviétique Stalinienne ou la Chine maoïste – toujours au nom d’une idéologie messianique et en vue de faire advenir une société parfaite et précipiter ainsi la fin de l’histoire.

Selon cette grille d’analyse tirée d’une relecture contemporaine de Voegelin, le jihadisme qu’incarne aujourd’hui Daech n’apparait pas comme une sorte de singularité de l’Islam, encore moins comme l’expression de sa vérité mais au contraire comme la manifestation extrême d’un phénomène récurrent dans l’histoire des Religions du Livre qui a produit une litanie de dystopies toujours plus funestes les unes que les autres. Ce qui rend ce jihadisme extrême c’est le désordre moyen-oriental, l’effondrement généralisé des structures étatiques dans la région, effondrement dans lequel les pays occidentaux et les Etats-Unis portent effectivement une lourde responsabilité. La guerre d’Irak de 2003 a détruit l’Etat bassiste irakien et fait exploser les tensions qui couvaient entre sunnites et chiites. La guerre de Libye a chassé un dictateur pour laisser le chaos s’installer sur le flanc sud de l’Europe. Pour le meilleur et pour le pire, seuls les russes semblent avoir constamment défendu ces dernières années une politique de défense du statut quo dans la région face à l’aventurisme des Occidentaux et leurs expériences d’apprentis-sorciers.

L’intérêt de la notion de « maladie spirituelle » appliquée au cas du jihadisme contemporain est aussi de suggérer que la réponse ne saurait être uniquement militaire ou sécuritaire. Loin de nous l’idée agitée par une certaine ultragauche, voire des associations de défense des droits de l’homme toujours plus bruyantes à dénoncer les forces de sécurité que les terroristes, que la menace jihadiste serait purement fantasmatique, un épouvantail brandi par des Etats secrètement travaillés par des pulsions fascisantes. S’il y a bien quelque chose que nous devons redouter aujourd’hui, c’est moins la toute-puissance des Etats que leur effondrement sous la pression d’un terrorisme de type insurrectionnel et planétaire ! En même temps, la dimension spirituelle de la crise que traverse le monde musulman, laquelle nous renvoie indirectement aussi au nihilisme de nos sociétés soi-disant postmodernes, exige une réponse de la même nature. Les enjeux sont immenses : du côté du monde musulman, c’est la survie même de l’Islam en tant que tradition spirituelle, voie d’accès à la Transcendance en face d’un monde globalisé qui a souvent perdu ses repères éthiques. Dans des styles très différents, voire franchement incompatibles, des intellectuels musulmans comme Tariq Ramadan et Abdennour Bidar montrent qu’ils ont clairement conscience de ce qui se joue dans la crise actuelle. Du côté de l’Europe, c’est sa capacité à conjurer le péril d’une descente dans les violences inter-ethniques et confessionnelles, une forme de guerre civile de basse intensité à l’échelle continentale.

L’Europe se trouve aujourd’hui confrontée à une crise identitaire sans précédent depuis la seconde guerre mondiale, attisée par le terrorisme et l’afflux de réfugiés qui remettent en question son modèle multiculturaliste. Pour affronter cette situation, l’Europe doit se recentrer autour d’un axe déterminé par autre chose qu’une logique purement marchande et néolibérale (l’Europe de Maastricht et de Schengen), se reconstruire autour d’une idée d’elle-même qui ne soit pas oublieuse de ses racines judéo-chrétiennes mais fasse aussi justice au sens de la transcendance que l’Islam incarne aussi à sa manière et sans lequel toute forme d’éthique contemporaine manque de fondement véritable. On ne vaincra pas uniquement Daech en le bombardant en Irak et en Syrie (demain en Libye), ni même en armant des kurdes dans l’espoir qu’ils aillent se faire tuer pour nous mais aussi et surtout par un sursaut moral et spirituel tant chez les musulmans que les non-musulmans.

*Photo: wikicommons.

Foie gras: une Américaine à Paris

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pamela anderson gavage foie gras

pamela anderson gavage foie gras

Mardi après-midi, l’Assemblée nationale a accueilli une star internationale : Pamela Anderson. L’américaine y a défendu, au nom de sa fondation, un projet de loi visant à interdire le gavage des palmipèdes, technique utilisée pour la fabrication du foie gras. La présence de l’actrice de la série des années 90 Alerte à Malibu a de quoi interloquer. Au-delà de mon agacement à voir débarquer une star américaine dans le débat autour d’une tradition reconnue en 2006 « patrimoine culturel et gastronomique protégé en France », pourquoi la femme qui a le plus de couvertures de Playboy à son actif [1. Elle posera à nouveau ce moins de janvier pour le dernier numéro du magazine.] s’immisce-t-elle au cœur du système législatif français ?  Chose surprenante : cette invitation émane de Laurence Abeille, députée Europe-Ecologie-Les Verts du Val-de-Marne. Pour la parlementaire, interrogée par Le Monde, l’intervention de l’actrice vise à « démocratiser le sujet » : « Nous assumons le côté people de cette idée, commente-t-elle, mais nous pensons que de médiatiser cette cause permettra d’accélérer les changements de mentalités, d’habitudes et de politique. » Voilà donc à quoi nous sommes réduits…

Même les adversaires du gavage devraient s’interroger sur la légitimité de Pamela Anderson. Certes, depuis plus d’un siècle, des personnalités utilisent leur « capital notoriété » au service de causes. Mais Zola, Barrès, Gide ou Camus avançaient, eux, quelques arguments forts. À notre époque, n’importe quelle célébrité a voix au chapitre. Ainsi, les stars d’Hollywood n’ont cessé de promouvoir un monde plus juste : œuvrant pour l’ONU, Angelina Jolie est ambassadrice des Nations-Unies et George Cloney « messager de la paix ».  De nombreuses autres personnalités représentent ONG, associations ou fondations de tous ordres. Partant, remettre en cause l’engagement de Pamela Anderson ne serait-il pas sexiste ?

Comme son aînée Brigitte Bardot, la star est associée depuis plusieurs années à la cause animale aux côtés de la PETA, association de défense des droits des animaux, pour laquelle a elle déjà posée nue dans une campagne contre les fourrures. Elle a aussi pris part à des campagnes contre la chasse des phoques au Canada, les expérimentations médicales sur les animaux et que la consommation de viande. En 2010, une affiche de l’actrice posant en bikini pour l’association avait même été interdite au Canada pour… « sexisme ». On l’aura compris, Pamela Anderson use et abuse de son physique  pour défendre des causes qui lui tiennent à cœur. C’est son droit.  Jouant sur son hypersexualisation, Anderson sait faire affluer journalistes, caméras et photographes comme cette semaine au Palais-Bourbon, où elle a provoqué  un début d’émeute.

Face à ce spectacle ubuesque, une interrogation nous vient : pourquoi les Verts, très à cheval sur l’image, acceptent-ils le soutien d’une playmate jouant avec l’image de la femme-objet ? On a connu ce parti plus tatillon sur le sujet. En octobre 2015, la fédération EELV parisienne s’était ainsi insurgée contre une affiche publicitaire de la chaîne hôtelière Accorhotels Arena vantant « le seul lieu où les femmes sont à vos pieds ». Ni une ni deux, le site de la fédé s’était fendu d’un « les publicités sexistes, ça suffit ! ». «  En 4 mètres par 3 s’étale un concentré de misogynie et de sexisme d’un autre âge ! », s’énervait  Anne Souyris, coprésidente du groupe écologiste de Paris. Message reçu. Dès lors qu’il s’agit de sauver les oies et les canards, exploiter l’image de Pamela Anderson paraît manifestement moins problématique aux écolos.

Cependant, le « coup de com’ » des Verts cache une vraie question de fond : le problème du foie gras est tout d’abord celui de sa démocratisation. A l’origine, il s’agissait d’un produit cher et rare réservé à l’élite,  dont la production relativement faible et artisanale n’avait pas grand-chose à voir avec le gavage intensif que l’on connait aujourd’hui. Or, comme d’autres denrées naguère considérées comme un luxe, le foie gras est devenue une sorte de droit pour chaque français, un ci-devant privilège qu’il faut rendre accessible à tout le monde. Eh oui, Madame Anderson, on n’a pas de foie gras sans gaver des oies…

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21846383_000003.

DPDA: deux poids, deux mesures, qu’ils disaient…

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DPDA Finkielkraut

Hier soir, comme c’était mon dernier anniversaire de trentenaire, j’ai enregistré l’émission « Des paroles et des actes », pour pouvoir la regarder en rentrant d’un dîner au restaurant avec des amis. Le menu était trop alléchant pour que je risque de rater ça : un face à face entre Alain Finkielkraut et Daniel Cohn-Bendit, voilà qui pouvait voler un peu plus haut que la moyenne.

Ce que je n’avais pas imaginé, et que j’ai donc découvert en léger différé, c’est que l’animateur du débat, David Pujadas, fournirait lui-même l’indispensable « dérapage » qu’on attend de ce genre d’émission. Les fameux « clash », on le sait, sont à peu près tout ce que retiennent les gros sites d’info et les réseaux sociaux au lendemain d’une telle émission.

Le soixante-huitard écolo et le philosophe académicien échangeaient avec une courtoisie rarissime, et même une complicité non dissimulée par moments, lorsque l’arbitre a sifflé la mi-temps pour donner la parole à une illustre inconnue : Wiam Berhouma, jeune enseignante présentée comme indépendante de tout parti politique (ben voyons… et si on jetait un œil au collectif organisateur de la tristement fameuse Marche des femmes pour la dignité).

Le ton comme le fond de sa diatribe interminable contre Alain Finkielkraut, aussi violente que gratuite, auraient immédiatement saisi de honte n’importe quel journaliste professionnel. Mais David Pujadas – quelqu’un lui contait-il fleurette dans l’oreillette ? – n’a pas cherché un instant à l’interrompre, pour lui rappeler les bonnes manières les plus élémentaires.

A l’heure où l’on interdit les spectacles de Dieudonné, et où plus personne n’envisage de le recevoir à la télé, comment un tel attentat médiatique peut-il encore être perpétré ? Au mieux, les équipes de France 2 auront fait une lamentable erreur de casting, croyant sincèrement donner à une innocente citoyenne la possibilité d’user de sa liberté d’expression. Au pire…

On parle beaucoup de radicalisation sur Internet, au risque d’ailleurs de voter à la hâte des lois liberticides, mais il serait sans doute temps de s’interroger sur le potentiel de la télévision – a fortiori publique – en la matière. S’il est difficile d’obtenir que Mark Zuckerberg flique efficacement les appels à la haine qui circulent sur son réseau social, les chaînes de télé financées par la redevance devraient pouvoir y être contraintes plus facilement.

Qu’il est loin, déjà, le temps où une paire de gants de boxe valait à Paul Amar des sanctions immédiates, à la suite du débat entre Bernard Tapie et Jean-Marie Le Pen du 1er juin 1994. J’avais 17 ans, et encore toutes mes dents.

Wiam Berhouma PIR

Finkielkraut face à Cohn-Bendit: match nul?

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Alain Finkielkraut Daniel Cohn-Bendit DPDA Wia Berhouma

Alain Finkielkraut Daniel Cohn-Bendit DPDA Wia Berhouma

Jeudi 21 janvier. Il est 20h55 et je m’installe devant ma télé pour regarder « Des paroles et des actes ». Faut dire qu’un Finkielkraut-Cohn-Bendit, c’est un peu comme un PSG-OM ou un Nadal-Federer, ça ne se rate pas. Le débat est courtois, les deux hommes se connaissent depuis des lustres et chacun égrène ses arguments.

« Dany le rouge » frappe fort d’entrée de jeu, mais manque de créativité. Il récite avec verve le type d’argumentaire sophistique que j’avais épluché ici-même il y a deux mois. Un zeste de « pas d’amalgame », une cuillerée à soupe de « pas de stigmatisation », un doigt de victimisation et d’excuse sociale, le tout saupoudré d’une bonne dose de « pas de généralisation » et surtout de « les autres n’ont pas fait mieux ». Et le tour est joué.

La réalité étant sans pitié, le stratagème de notre mythique soixante-huitard consiste à ne pas nier celle-ci. A une heure de grande écoute, ça risque de ne pas passer. Non, il a trouvé bien mieux : les problèmes d’intégration de l’islam dans l’Europe ? Toutes les religions ont été conflictuelles par le passé ! Les viols de Cologne et la façon dont les femmes sont traitées dans le monde musulman ? Bah, nous aussi en France, on a mis du temps avant de donner aux femmes le droit d’avoir un carnet de chèque sans l’autorisation du mari. La violence patriarcale chez les musulmans ? Elle existe aussi ailleurs. Orbán, le président hongrois, qui ne veut pas que son pays ressemble à Marseille, où les Juifs sont victimes de « pogroms » ? En Hongrie aussi, il y a des « pogromistes » !

Imparable. Vous pouvez essayer, ça marche à tous les coups et sur tous les sujets. D’ailleurs, soulignons-le, tous les Allemands n’étaient pas des nazis entre 1933 et 1945. Et les nazis ne sont pas les seuls, loin s’en faut, à avoir commis des actes de barbarie depuis l’origine de l’humanité. Daniel Cohn-Bendit – et il n’est pas le seul – vit dans un monde où tous les problèmes, toutes les responsabilités peuvent être dilués, atténués, relativisés en les comparant avec le passé ou parce qu’on ne peut quasiment jamais rien généraliser, les contre-exemples existant pour tout.

Le match prend une étrange tournure à la 42e minute de jeu. David Pujadas donne la parole à Wiam Berhouma, une prof d’anglais « de confession musulmane » et « encartée dans aucun parti », tient à préciser le journaliste. Les premiers mots de la jeune femme, qui s’adresse à Alain Finkielkraut, sont : « Je vais aller droit au but et je vais essayer de faire court… » Par expérience, ce n’est jamais bon signe quand quelqu’un commence de cette manière. S’ensuit un pensum d’une dizaine de minutes où notre enseignante tient un discours « Dieudonnesque », caricatural et victimaire (elle parle entre autres « d’islamophobie institutionnalisée »), puis s’insurge contre les « attaques » dont sont victimes les musulmans dans ce pays. Fichtre, moi qui pensais naïvement que les hommes, les femmes et les enfants qui avaient été exécutés à bout portant par Mohamed Merah ou Amédy Coulibaly étaient juifs.

Notre jeune femme ne semble pas prête à lâcher le micro, malgré les vaines tentatives du maître de cérémonie, qui manque cruellement d’autorité sur ce coup-là. Heureusement que Pujadas n’est pas prof dans une banlieue difficile, me dis-je intérieurement. La logorrhée continue et j’attends fébrilement le moment de la délivrance. J’en profite du coup pour satisfaire un besoin naturel. A mon retour, le sermon continue. Zut, si j’avais su, j’aurais aussi promené le chien. Parce que là, c’est dur.

Wiam Berhouma s’en prend aux médias « qui traitent l’info de façon biaisée », puis qualifie notre philosophe de « pseudo-intellectuel », « vaseux » et « approximatif », histoire sans doute de ravir sa ministre de tutelle . Avant de conclure par un « taisez-vous Monsieur Finkielkraut » qui marque la fin des hostilités. Ouf ! Par curiosité, je jette un œil sur les réseaux sociaux pour voir si je suis le seul à avoir trouvé le temps long. Visiblement non. Sur la page Facebook de l’émission, les messages affluent. Martial B : « Hystérique et belliqueuse. » Pascale F-G : « Cette jeune femme est pathétique. » Jean-Louis T : « Quelle désolation qu’une femme semblable enseigne et déforme nos enfants. » Serge D : « Je peux remettre le son ? Elle a fini de parler l’autre folle ? » Patricia C-D : « Formée à l’école de la République, puis nourrie par la République, cette fille a un comportement indigne. »

Même son de cloche sur Twitter où Miss Berhouma est rhabillée pour l’hiver. J’apprends au passage que l’enseignante est membre des Indigènes de la République, un parti « antisioniste » accusé par l’hebdomadaire Marianne de racisme anti-blanc et de communautarisme. Tiens, tout s’explique. Et moi qui croyais naïvement qu’elle n’était encartée dans aucun parti »…

1h14 de jeu. La parole est désormais donnée à un agent de sécurité CFDT de la RATP, lequel évoque l’explosion des problèmes communautaristes dans sa société. « Que doit-on faire ? », demande l’homme. « L’entreprise a dû faire des erreurs, répond Dany Conh-Bendit, les syndicats ont dû faire des erreurs ». Décidément, je suis à côté de la plaque, moi, ce soir. J’étais persuadé qu’en toute logique le premier responsable d’une dérive communautariste… c’était le communautariste. Le député européen ne se contente fort heureusement pas du diagnostic, car il a aussi le remède : « Il faut des médiateurs. » « On en a déjà depuis 2010 et ça n’a rien changé », lui rétorque l’agent RATP . Dany ne se démonte pas : « Ecoutez, ça prend du temps, les comportements ne changeront que lentement. » Dix ans, cinquante ans, plus ? On n’en saura pas davantage.

1h28 de jeu. Un autre moment fort du match. David Pujadas quitte à la surprise générale son rôle d’arbitre et lance, presque solennel : « N’oublions pas quand même, et tout le monde sera sans doute d’accord ici, qu’une écrasante majorité des musulmans adhèrent aux valeurs françaises et se fondent parfaitement dans la société française. » Accélération de mon rythme cardiaque. Je m’égosille. « Tu te bases sur quelles statistiques ou sur quels chiffres précis pour sortir cela David ? Et la laïcité, la liberté d’expression, ça fait partie des valeurs françaises ou pas ? Et l’égalité homme-femme, la lutte contre l’antisémitisme aussi ?

Pujadas ne me répond pas. Faut dire qu’il ne peut pas m’entendre de là où il est. Mon chien me reluque bizarrement.

On joue depuis plus de deux heures maintenant et on va enfin savoir qui a remporté la rencontre. L’arbitre fait appel à Karim Rissouli. Le journaliste est censé nous dire quel est la tendance sur les réseaux sociaux. Je me souviens avoir vu ce journaliste s’en prendre à Zemmour il y a quelques années, quand il officiait au « Grand Journal » sur Canal+. Du coup, un doute m’effleure quant à son impartialité. Karim Rissouli précise que les commentaires les plus fréquents concernent l’intervention de l’enseignante, sans préciser s’ils sont élogieux ou non. « Qui a gagné sur Twitter entre Cohn-Bendit et Finkielkraut ? Je dirais 50-50 », conclut-il magnanime. Du coup, le doute m’effleure un peu plus encore. Ce n’est pas du tout l’impression que j’avais en lisant les réactions tout à l’heure.

C’est au tour de Jean-Daniel Lévy d’intervenir pour l’institut Harris Interactive. D’après un sondage réalisé en fin d’émission, c’est Cohn-Bendit qui a le plus convaincu les téléspectateurs (55%) face à Finkielkraut (44%). El Rafe tweet dans la foulée : « Ils font croire que les gens ont préféré Cohn-Bendit à Finkielkraut. LOL »

Sur Twitter, je m’amuse à répertorier les tweets concernant l’émission. J’en dénombre 36 : 28 d’entre eux sont favorables à Finkielkraut ou défavorables à Cohn-Bendit contre 8 pour l’opinion inverse. Je me dis que Karim Rissouli est sans doute davantage un littéraire qu’un matheux car 28/8 ce n’est pas, même grosso modo, du 50/50.

Du coup, je vais illico sur la page Facebook « Des paroles et des actes ». Il est minuit et je dénombre pas moins de 417 messages postés durant l’émission. J’hésite quelques secondes. Mais je veux en avoir le cœur net. Je décide de me coltiner tous les messages, histoire de connaître le ressenti des gens. Surtout qu’au-delà de 400, l’échantillon commence à être représentatif. Un hommage à Stakhanov. Histoire de bien faire les choses, je dénombre précisément les messages favorables à Finkielkraut (ou défavorables à Cohn-Bendit) d’un côté, ceux favorables à Cohn-Bendit (ou défavorables à Finkielkraut) de l’autre. Dans une troisième colonne, je répertorie les messages neutres ou hors sujets. Je prends un crayon noir et une gomme. J’ai l’impression de faire une heure de colle à l’école.

Le résultat est édifiant. Pas moins de 190 messages sont en faveur de Finkielkraut contre… 35 pour Cohn-Bendit. Ce qui nous fait un ratio de 85/15 en faveur du philosophe. Par ailleurs, près de 130 personnes s’attaquent plus ou moins vertement à la prof d’Anglais, vous savez celle qui va « droit au but », alors que seulement 9 la soutiennent.

Je referme mon cahier avec plein de questions en tête. Sur quels critères le journaliste s’est-il basé pour balancer son 50/50 ? Au lieu de citer quelques tweets anodins, pourquoi n’a-t-il pas mentionné les critiques massives à l’égard de l’enseignante sur les réseaux sociaux, lui qui était censé décortiquer la tendance ? Qui sont les gens interrogés par l’institut de sondage ? Comment un tel décalage avec les réseaux sociaux est-il possible ?

Dans les années 60, l’Office de radiodiffusion-télévision française contrôlait la télé publique et la plupart des journalistes étaient à la botte des gaullistes. Aujourd’hui, l’ORTF n’existe plus. La télé publique a-t-elle changé de camp ?

Viol de dignité à Stockholm

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suede viol migrants

suede viol migrants

« Les victimes ont évité de porter plainte et la police a tout fait pour étouffer les faits. » C’est le quotidien suédois Dagens Nyheter, relayé par Libération, qui a révélé l’affaire. Au cours du plus célèbre festival de musique en Suède,  des centaines de plaintes pour agressions sexuelles ont ainsi été classées sans suite malgré des mémos de policiers indiquant par exemple « des jeunes hommes se frottant contre des jeunes filles en bas âge ». Pire, malgré une plainte pour viol l’année précédente et malgré la mobilisation l’année suivante, les organisateurs ont été tellement dépassés durant l’été 2015 qu’ils ont songé à un moment à séparer les filles et les garçons.

Le témoignage anonyme de l’un des policiers, qui explique que « la direction veut étendre un linge humide sur tout, de façon à ne pas offenser quiconque, ou se retrouver au cœur d’un débat », est sidérant. À Cologne comme à Stockholm, on a préféré laisser des femmes se faire tripoter par des hordes d’hommes sans réagir plutôt que de stigmatiser une catégorie de population. Si on peut être extrêmement choqué du silence des gendarmes et de certains journalistes, que dire du silence que réclame le premier flic de France sur cette affaire lorsqu’il nous somme d’ « arrêter de dire qu’il y a eu des viols » ?

Car le plus important, nous explique-t-on, c’est de ne pas faire monter le Front national. Comme si l’extrême droite n’était pas davantage capable d’exploiter le silence médiatique que son brouhaha. Comme si, en cachant ce genre d’incident, on ne risquait nullement de corroborer ses théories complotistes et sa défiance vis à vis du pouvoir en place. Il fallait, nous dit-on également, éviter de stigmatiser certaines populations : mais cacher des agressions sexuelles de peur d’encourager le racisme, c’est un peu comme ne pas condamner un criminel sous prétexte que cela pourrait donner de mauvaises idées aux autres.

Il est étonnant que ceux-là mêmes qui n’hésitent pas à faire sans cesse des parallèles avec la deuxième guerre mondiale, tous ces spécialistes des « heures les plus sombres », n’aient pas trouvé dans le silence complice qui a accompagné ces horreurs de quoi apporter un peu d’eau à leur moulin. Il est surprenant que tous ces spécialistes de l’indignation aient pu entendre toutes ces informations sans sourciller et qu’ils n’aient été animés d’aucun sentiment de révolte.

« La philosophie n’est autre chose que l’effort de l’esprit pour se rendre compte de l’évidence. » disait Jules Lagneau. Au rythme où certains de nos médias et politiques philosophent, les violeurs ont encore de beaux jours devant eux.

Pour ceux-là, il est plus important de protéger de la stigmatisation que de l’agression. Une main dans le froc n’est rien à côté d’un regard de travers. Et ils sont plus facilement scandalisés par les mauvaises pensées que par les mauvaises actions. Car le sexisme avéré est toujours moins grave que le sexisme soupçonné. Le délit de pensée beaucoup plus dangereux que le crime sexuel. C’est ainsi que beaucoup de féministes des deux sexes ont préféré s’indigner de l’absence de femmes dans les listes des nommés à Angoulême que de ces viols.

Oui, pour une fois, nous pouvons légitimement nous sentir coupables, mais pas comme d’habitude, de ce que d’autres ont commis pour nous, parce que nous aurions attisé leur haine, mais de notre silence et de notre inaction. Pendant que la parité sert d’écran à notre lâcheté, pendant que nous couvrons le vrai sexisme d’un voile d’antiracisme primaire, des centaines de femmes sont traumatisées de leur agression sans même la compensation-certes insuffisante- de notre soutien unanime. Pendant que de belles campagnes pleines de bons sentiments invitent les pères à culpabiliser de mettre au monde des filles, nous les laissons se faire agresser dans la plus grande indifférence. Le tout en refusant aux immigrés, par une sorte de racisme inversé, le droit d’être traités comme les autres citoyens.

Mais malgré tout, nous continuons à agiter la parité comme le symbole ultime de notre victoire sur le sexisme. Et ceux qui ne reculent devant rien seraient même prêts à faire passer la lâcheté pour du pacifisme et la complicité pour de la tolérance.

Contrairement à ce qu’on essaye de nous apprendre à penser, la virilité peut parfois aider à faire barrière au sexisme. La virilité n’est pas seulement une tare et nous avons cruellement manqué d’hommes capables d’empêcher qu’on vienne jusque dans nos bras agresser nos filles et nos compagnes. C’est que la nature, n’en déplaise à l’escroquerie intellectuelle du genre-qui sous le prétexte fallacieux qu’il faut parler d’études et non de théorie du genre serait dénuée de toute idéologie- n’est pas si mal faite que cela.

À ceux qui argueront que c’est cette même virilité qui a poussé ces hommes à agir ainsi, je répondrais qu’il ne faut pas confondre pulsions et passage à l’acte. La plupart des hommes savent refréner leurs désirs s’ils constatent que les femmes ne sont pas consentantes. Leur refuser ces facultés, c’est quelque part les excuser.

Des hommes qui caressent les femmes dans le sens du poil médiatique, il y en a à chaque coin de rue, mais des hommes prêts à les défendre dans les coins de rue, il y en a beaucoup moins. Qui n’est pas capable de mourir pour sa femme ou sa fille n’est pas digne d’être appelé « homme ».

Je ne sais pas si j’aurai le courage de défendre des inconnues le jour où elles se feront agresser, mais ce dont je suis sûr, c’est que si ce n’est pas le cas, au moins j’en aurai honte.

*Photo: wikicommons. Arild Vågen.

Ettore Scola: nous l’avons tant aimé

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Ettore Scola communisme

Ettore Scola communisme

Ettore Scola est mort une journée après Michel Tournier. Comment se fait-il que nous soyons infiniment plus touché par la mort du cinéaste italien que par celle du « grantécrivain » français ? Peut-être justement parce ce qu’il n’était pas un si grand écrivain que ça. Qu’est-ce que nous avons pu nous ennuyer avec son Vendredi ou la vie sauvage, au collège. Dans le genre récit de naufrage, Sa majesté des Mouches avait une autre gueule. D’autant plus que Tournier, nous l’avons retrouvé en Philo, toujours avec Vendredi mais dans sa version adulte, Vendredi ou les Limbes du Pacifique – ah cet art du recyclage chez les écrivains qui ont eu une idée juteuse ! – pour illustrer un cours sur le solipsisme alors qu’en la matière Les Méditations métaphysiques de Descartes, c’est tout de même plus costaud. Non, Tournier, on ne lui en veut même pas pour ses horreurs sur l’avortement parce que pour nous un écrivain peut être un sale con sur le plan politique, du moment qu’il écrit bien et qu’il nous passionne, tout est pardonné. Mais justement Tournier nous a toujours donné l’impression d’être traduit, et plutôt mal, de l’allemand et d’avoir un usage assez lourdingue des « grands mythes ».

En revanche, il est beaucoup plus facile d’expliquer pourquoi Ettore Scola va nous manquer. Il était le dernier géant de ce cinéma italien qui a enchanté les écrans du monde entier avant la berscolunisation de la télévision dans les années 80. D’ailleurs, Scola explique très bien ce mécanisme dans un entretien qui date de 1985.

Ettore Scola, on a vu ses films pour la première fois en cachette, à vrai dire. C’était le dimanche soir sur FR3, comme on disait. Ceux qui ont moins de trente ou quarante ans auront du mal à croire que le seul moyen pour un cinéphile en herbe de voir des films en VO à la télé, c’était grâce au Cinéma de minuit de Patrick Brion, avec son générique qui enchaîne les baisers de stars en substituant l’image de l’homme puis celle de la femme, tout ça sur une musique de Francis Lai. Après, il y a le débit de Patrick Brion, si particulier, qui va bien avec la nuit. Et l’enchantement peut commencer. Etrangement, comme une butte témoin d’une époque où le magnétoscope balbutiait et où il y avait encore des ciné-clubs dans les lycée, il me semble bien que c’est comme ça, alors que j’avais cours de Physique le lendemain à huit heures, que j’ai découvert Nous nous sommes tant aimés, et Stefania Sandrelli traversant l’Italie, de l’après-guerre aux années 70, avec des amoureux qui incarnaient, après leur lutte commune dans les maquis antifascistes, trois destins possibles de la gauche italienne : le socialiste qui passait assez vite du côté de l’ennemi capitaliste (une habitude), le communiste qui restait ambulancier à cause de ses activités syndicales et le gauchiste cinéphile qui oubliait ses rêves d’écrivain dans une carrière de petit prof de province.

Nous nous sommes tant aimés était ainsi le film d’une génération, c’est-à-dire un grand film politique. Scola y faisait aussi des clins d’œil plus ou moins moqueurs à ses collègues comme Fellini ou Antonioni. Mais quand un cinéaste italien de ces années-là faisait de la politique, ce n’était jamais lourdingue, c’était incarné, humain, drôle, poignant. Un peu le contraire de Ken Loach, si vous voulez.

Ettore Scola était communiste, il n’était pas le seul puisque le PCI a été le premier parti d’Italie jusque dans les années 80. Même Visconti, le « prince rouge », était communiste et pédé, comme Pasolini. Scola avait même été ministre de la Culture d’un shadow cabinet du PCI en 1989. Etre communiste ne donne aucune aptitude particulière pour faire du bon cinéma mais les communistes italiens – les moins doctrinaires qui soient – ne pouvaient que se reconnaître dans La Terrasse, où le metteur en scène fait tenir à Vittorio Gasman le rôle d’un premier secrétaire qui confie en plein congrès ses problèmes sentimentaux et prononce un discours inoubliable sur le bonheur et ses contradictions : « Camarades, aujourd’hui est mort un de mes amis. Il est mort parce qu’il avait depuis longtemps renoncé à la vie. C’est de cela que je désire vous parler. De la vie. Pas de la mort. La plus commune aspiration de tous les hommes, sanctionnée même dans le texte de certaines constitutions, est la recherche du bonheur… »

C’est ce que nous avons entendu de plus intelligent et sensible sur ce qu’est le communisme tels que le rêvent les communistes, histoire de faire comprendre à ceux qui ne le sont pas pourquoi on peut l’être.

Nous n’aurons pas le temps ici de retracer toute la carrière d’Ettore Scola. Signalons simplement qu’on aime l’idée qu’il ait été le scénariste de notre film italien préféré, Le Fanfaron, de Dino Risi. On aime qu’il ait exposé la réalité quotidienne du fascisme dans Une journée particulière sans jamais montrer les fascistes mais deux de leurs victimes indirectes, une mère de famille nombreuse et un homosexuel intello qui restent dans leur immeuble pendant un de ces grands rassemblements mussoliniens.

On aime aussi et surtout que Scola ait été le cinéaste du Temps.

Il savait filmer le Temps. Rien n’est plus difficile et pourtant rien ne semblait plus naturel, plus poignant que lorsque c’était lui qui était derrière la caméra. Dans Nous nous sommes tant aimés, bien sûr, mais aussi dans La Famille, avec ce couloir d’un bel appartement romain qui allait servir à raconter l’histoire d’une famille italienne sur quatre générations et qui donnait à la durée, aux années qui passent, leur dimension spatiale, intime et au bout du compte irréversible. Une durée qui serre la gorge si doucement que l’on ne se rend pas compte qu’elle va bientôt nous faire vieillir et mourir avant de devenir une simple silhouette à l’arrière-plan d’une photo de famille.

Addio, Ettore !

*Photo : SIPA.AP21846505_000001.

La Terrasse

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