« Les victimes ont évité de porter plainte et la police a tout fait pour étouffer les faits. » C’est le quotidien suédois Dagens Nyheter, relayé par Libération, qui a révélé l’affaire. Au cours du plus célèbre festival de musique en Suède,  des centaines de plaintes pour agressions sexuelles ont ainsi été classées sans suite malgré des mémos de policiers indiquant par exemple « des jeunes hommes se frottant contre des jeunes filles en bas âge ». Pire, malgré une plainte pour viol l’année précédente et malgré la mobilisation l’année suivante, les organisateurs ont été tellement dépassés durant l’été 2015 qu’ils ont songé à un moment à séparer les filles et les garçons.

Le témoignage anonyme de l’un des policiers, qui explique que « la direction veut étendre un linge humide sur tout, de façon à ne pas offenser quiconque, ou se retrouver au cœur d’un débat », est sidérant. À Cologne comme à Stockholm, on a préféré laisser des femmes se faire tripoter par des hordes d’hommes sans réagir plutôt que de stigmatiser une catégorie de population. Si on peut être extrêmement choqué du silence des gendarmes et de certains journalistes, que dire du silence que réclame le premier flic de France sur cette affaire lorsqu’il nous somme d’ « arrêter de dire qu’il y a eu des viols » ?

Car le plus important, nous explique-t-on, c’est de ne pas faire monter le Front national. Comme si l’extrême droite n’était pas davantage capable d’exploiter le silence médiatique que son brouhaha. Comme si, en cachant ce genre d’incident, on ne risquait nullement de corroborer ses théories complotistes et sa défiance vis à vis du pouvoir en place. Il fallait, nous dit-on également, éviter de stigmatiser certaines populations : mais cacher des agressions sexuelles de peur d’encourager le racisme, c’est un peu comme ne pas condamner un criminel sous prétexte que cela pourrait donner de mauvaises idées aux autres.

Il est étonnant que ceux-là mêmes qui n’hésitent pas à faire sans cesse des parallèles avec la deuxième guerre mondiale, tous ces spécialistes des « heures les plus sombres », n’aient pas trouvé dans le silence complice qui a accompagné ces horreurs de quoi apporter un peu d’eau à leur moulin. Il est surprenant que tous ces spécialistes de l’indignation aient pu entendre toutes ces informations sans sourciller et qu’ils n’aient été animés d’aucun sentiment de révolte.

« La philosophie n’est autre chose que l’effort de l’esprit pour se rendre compte de l’évidence. » disait Jules Lagneau. Au rythme où certains de nos médias et politiques philosophent, les violeurs ont encore de beaux jours devant eux.

Pour ceux-là, il est plus important de protéger de la stigmatisation que de l’agression. Une main dans le froc n’est rien à côté d’un regard de travers. Et ils sont plus facilement scandalisés par les mauvaises pensées que par les mauvaises actions. Car le sexisme avéré est toujours moins grave que le sexisme soupçonné. Le délit de pensée beaucoup plus dangereux que le crime sexuel. C’est ainsi que beaucoup de féministes des deux sexes ont préféré s’indigner de l’absence de femmes dans les listes des nommés à Angoulême que de ces viols.

Oui, pour une fois, nous pouvons légitimement nous sentir coupables, mais pas comme d’habitude, de ce que d’autres ont commis pour nous, parce que nous aurions attisé leur haine, mais de notre silence et de notre inaction. Pendant que la parité sert d’écran à notre lâcheté, pendant que nous couvrons le vrai sexisme d’un voile d’antiracisme primaire, des centaines de femmes sont traumatisées de leur agression sans même la compensation-certes insuffisante- de notre soutien unanime. Pendant que de belles campagnes pleines de bons sentiments invitent les pères à culpabiliser de mettre au monde des filles, nous les laissons se faire agresser dans la plus grande indifférence. Le tout en refusant aux immigrés, par une sorte de racisme inversé, le droit d’être traités comme les autres citoyens.

Mais malgré tout, nous continuons à agiter la parité comme le symbole ultime de notre victoire sur le sexisme. Et ceux qui ne reculent devant rien seraient même prêts à faire passer la lâcheté pour du pacifisme et la complicité pour de la tolérance.

Contrairement à ce qu’on essaye de nous apprendre à penser, la virilité peut parfois aider à faire barrière au sexisme. La virilité n’est pas seulement une tare et nous avons cruellement manqué d’hommes capables d’empêcher qu’on vienne jusque dans nos bras agresser nos filles et nos compagnes. C’est que la nature, n’en déplaise à l’escroquerie intellectuelle du genre-qui sous le prétexte fallacieux qu’il faut parler d’études et non de théorie du genre serait dénuée de toute idéologie- n’est pas si mal faite que cela.

À ceux qui argueront que c’est cette même virilité qui a poussé ces hommes à agir ainsi, je répondrais qu’il ne faut pas confondre pulsions et passage à l’acte. La plupart des hommes savent refréner leurs désirs s’ils constatent que les femmes ne sont pas consentantes. Leur refuser ces facultés, c’est quelque part les excuser.

Des hommes qui caressent les femmes dans le sens du poil médiatique, il y en a à chaque coin de rue, mais des hommes prêts à les défendre dans les coins de rue, il y en a beaucoup moins. Qui n’est pas capable de mourir pour sa femme ou sa fille n’est pas digne d’être appelé « homme ».

Je ne sais pas si j’aurai le courage de défendre des inconnues le jour où elles se feront agresser, mais ce dont je suis sûr, c’est que si ce n’est pas le cas, au moins j’en aurai honte.

*Photo: wikicommons. Arild Vågen.

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