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21 janvier: Louis XVI est mort, vive la nation!

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L’Histoire est un récit, mais elle n’est pas qu’un récit : elle est un « récit vrai »  écrit Paul Veyne, et cela change tout. Histoire et droit aspirent tous deux au récit vrai. Mais le droit se distingue par l’étendue de son contenu normatif: il cerne lui-même les contours de la vérité qu’il recherche, et conditionne à la forme procédurale l’élaboration du récit vrai qui s’imposera à tous. L’Histoire n’a pas cette chance.

La recherche historique, en même temps qu’elle doit établir des réalités factuelles, doit également produire du sens. Ainsi, l’Histoire, surtout, en nos temps médiatiques, semble n’être devenue qu’un récit passé à la marmite de l’historicité, qui ne sert plus de récit vrai mais n’existe que pour étayer un discours de pouvoir. Le pouvoir est l’enjeu implicite (et parfois explicite), le Dieu caché, dirait Lucien Goldmann, du récit historique. C’est particulièrement vrai en France, où l’on connaît l’importance des questions liées à l’écriture du roman national.

En cela, la commémoration de l’exécution de Louis XVI, s’appuyant sur le retour d’un courant se voulant royaliste, est le symptôme de la grave crise institutionnelle que traverse la Ve République. Les hussards noirs envoyés à la fin du XIXe siècle dans les campagnes pour concurrencer les curés se voient reprocher d’avoir apporté avec eux un récit structuré, racontant que la France avait commencé avec Vercingétorix, s’était poursuivie avec un Moyen-Âge tout d’obscurité, une renaissance qui avait installé des successions de rois tyrans, avant la Grande Révolution qui avait permis le passage de l’ombre à la lumière. Caricature facile du roman national, mais aisément reçue aujourd’hui alors qu’une génération de dirigeants socialistes acculturés brandit en permanence, à tort et à travers les mots de République ou, de « valeurs républicaines », pour masquer le vide de sa pensée politique. Plus de corpus théorique, plus de vision du monde, plus de perspectives à offrir, dévoiements de la notion d’égalité et abandon de la défense des libertés. Que les idées de Joseph de Maistre ou de Charles Maurras reprennent alors du poil de la bête, c’était un peu fatal. Quoique leur approche et celles de leurs héritiers soient souvent le symétrique exact du roman national, où la Révolution fut le passage de la lumière à l’ombre. Ils sont suivis par tous ceux que la crise de la démocratie représentative inquiète et pensent que le remplacement d’un Président de la République inconsistant par un monarque muet pourrait apporter une solution.

Alors circulent sur les réseaux des appels à la commémoration de la mort du Roi martyr. Où voisinent les classiques et traditionnelles injonctions à la repentance, avec comme dans ces colonnes une relecture diabolisante de la Révolution, présentée comme une erreur historique majeure. Dont le point d’orgue symbolique serait la décollation le 21 janvier 1793 du pauvre Louis Capet, Roi bonhomme, et mari fidèle.

Mettant en avant l’exemple savoureux de la Grande-Bretagne qui aurait évité de couper son souverain en deux et ne s’en porterait pas plus mal aujourd’hui. Le problème est que la décision de condamner le roi à mort, était une nécessité à la fois judiciaire et politique. En Histoire aussi, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Parce que nos amis anglais, avec cent-quarante ans d’avance, ont fait exactement la même chose et pour les mêmes raisons. On pourra d’ailleurs fêter le 30 janvier prochain l’anniversaire de la décapitation de Charles Ier en 1649. Celui-ci s’opposait en déclenchant des guerres civiles atroces, aux Parlements qui entendaient instaurer une monarchie constitutionnelle. Jugé et condamné par celui de Londres pour haute trahison ses dernières paroles sur l’échafaud furent pour dire qu’il avait désiré la liberté de son peuple mais que: « je dois vous dire que la liberté consiste à avoir un gouvernement… elle ne consiste pas pour le peuple à gouverner lui-même ; un sujet et un souverain sont deux choses clairement différentes ». Tiens, tiens.

Après quelques années de la dictature de Cromwell, nos pragmatiques amis anglais préférèrent restaurer une monarchie qui de ce jour fut complètement soumise. À la même époque c’est Louis XIV qui règne en France, portant à son apogée la construction d’une royauté absolue, entamée par ses prédécesseurs. Depuis Louis XI, les souverains français savent la nécessité de cet État fort pour faire tenir ensemble un royaume hétérogène déjà peuplé de plus de 20 millions d’habitants. On sait que l’élan donné va s’essouffler avec les successeurs du Roi-Soleil et le dispositif va brutalement voler en éclats à la fin du 18e siècle. À la française, loin du pragmatisme anglo-saxon, autant dire par réajustements brutaux où doctrine et théorie jouent un rôle important. Mais à mon sens, il ne faut pas se tromper, l’enjeu de la révolution était moins la création d’une « République » que l’avènement d’une nécessité historique, l’État-nation territorial forme d’organisation de l’espace public qui trouvera son épanouissement au XIXe siècle. Accompagnant et permettant la révolution industrielle en Europe. Or c’est bien à cette création que Louis XVI s’est opposé comme les autres familles régnantes d’Europe pour qui « le sujet et le souverain étaient choses clairement différentes ». Car ce que disaient les Français à l’Europe et au monde  c’était le contraire, cette irruption dans l’Histoire d’un nouveau souverain, le peuple, prenant la place des anciens. Et même s’il fut accommodant, le Roi s’est fondamentalement opposé à ce principe. La fuite à Varenne pour rejoindre les coalisés ennemis de la France signait une haute trahison. La sanction en était d’autant moins évitable qu’elle allait en plus revêtir les habits du symbole. La Nation était suffisamment sûre d’elle-même pour envoyer ce nouveau message au monde : « dans ce conflit de souveraineté, c’est le peuple qui l’a emporté ». Je crois que si j’avais été député à la Convention le 15 janvier 1793 j’aurais voté la mort, car c’était l’intérêt de la France.

Chacun sait que les conséquences ont été considérables, le drapeau tricolore et la Marseillaise sont devenus des emblèmes internationaux. Curieusement, après 1792, la France n’est restée une République qu’une petite douzaine d’années. D’empires ratés en restaurations interrompues, elle finira par l’instaurer de façon juridiquement établie, le 30 janvier 1875 par une voix de majorité à l’Assemblée nationale. Soit 82 ans après la condamnation à mort de Louis XVI prononcée elle aussi à une voix de majorité.

La Révolution Française est aujourd’hui un objet froid victime d’une révision qui fut menée dans le champ académique essentiellement pour le démarxiser. Il a fallu pour ça, la diaboliser et n’en retenir que les aspects violents qui nous apparaissent  impardonnables. Dire aussi que Staline et Pol Pot étaient dans Robespierre. Juste une remarque pour montrer que chacun choisit son « récit vrai ». Il y eut à Paris, pendant les 20 mois de la terreur, 2 500 guillotinés, c’est-à-dire après procédure devant les tribunaux révolutionnaires. Contre 15 000 exécutions sommaires en mai 1871 pendant la « semaine sanglante » réprimant la commune de Paris. Ceci ne compense pas cela, ceci n’excuse pas cela, mais souvent ceux qu’horrifie à juste titre la Terreur ne savent même pas ce que fut la répression de la Commune.

C’est la raison pour laquelle il faut prendre la France telle qu’elle est. Prendre tout, ce qui fut grand, ce qui fut petit et nous dispenser des jugements anachroniques. Et surtout éviter d’enrôler l’Histoire pour la mettre au service des causes d’aujourd’hui. Laissons la République tranquille, ce n’est pas là que se situent les vrais clivages et les véritables enjeux. La forme républicaine du gouvernement est actée, et il serait assez ridicule de prétendre la changer. Ce qui est important aujourd’hui c’est la nation française et savoir ce qui la compose.

*Image : wikicommons.

21 janvier: Hommage à Louis XVI

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L’idée d’une lignée familiale régnant sur un pays a longtemps heurté ma conscience républicaine, dûment  formatée pendant mes douze années de présence sur les bancs de l’école du même nom.

Instituteurs, puis professeurs, noblement investis de leur mission, mettant le paquet pour nous faire admettre le bien-fondé de la décapitation d’un roi exécuté pour le simple fait d’être roi. Cela avait permis d’en finir avec ce système injuste et absurde qui donnait le pouvoir à une famille régnante, et aux deux castes les moins nombreuses et les plus riches: noblesse et clergé, laissant de côté les représentants du Tiers-Etat, c’est à dire nos ancêtres directs.

Aucun d’entre nous n’ayant a priori de représentant du clergé dans son ascendance, ni de particule à revendiquer dans son patronyme (les autres faisant profil bas), il était évident que le Tiers-Etat c’était nous, que c’était pour notre Bien et notre Liberté que ce gros benêt de Louis XVI avait été raccourci et que le pouvoir était enfin donné au peuple de France. De toutes façons ce n’était pas un roi qu’on avait tué mais un symbole. Voilà à peu près comment le Peuple en question s’est approprié la Révolution française.

Mes valeureux professeurs, encore tout imprégnés du formatage qu’ils avaient eux même subi, ne s’arrêtaient pas plus que nécessaire sur les prisons pleines à craquer, les charrettes quotidiennes vers les actuelles places de la Concorde, de l’Hôtel de Ville ou de la Nation, les milliers de cadavres charriés sur la Loire à Nantes, la répression à Lyon, en Provence et ailleurs. Ni, surtout, sur ce qu’il faut bien appeler le génocide vendéen.

Robespierre était l’Incorruptible, Mirabeau n’était pas beau et le calendrier de Fabre d’Eglantine était si poétique. Tant pis si ces révolutionnaires s’étaient finalement auto-détruits. Tant pis si tout ce sang versé avait eu pour résultat de laisser la place à un individu assoiffé de pouvoir qui, tout en reconstituant une cour et une aristocratie à l’identique avec son propre entourage, avait mis l’Europe à feu et à sang, terrorisant à ce point les monarchies voisines qu’il finit, pour se donner une légitimité européenne, par épouser la fille de l’empereur d’Autriche, accessoirement petite nièce de la Reine décapitée quelque dix-sept ans auparavant.

La Révolution restait belle, idéale, rêve de tout le XIXème siècle, inspirant quelques soubresauts ici et là et finissant, un peu grâce aux Prussiens, par dégager le dernier tyran qui, comme son oncle, s’était servi d’un accès de fièvre républicaine (la seconde) pour se coiffer d’une couronne impériale.

Nous étions donc enfin en République, troisième du nom. « On est en république tout de même ! » signifiant dès lors dans le langage populaire le droit de faire ce que l’on voulait. Non mais ! L’idéalisation de la Révolution allait pouvoir commencer, le mythe fondateur s’installer, balayant, sous le tapis des cimetières et du bagne, ses héritiers directs que furent les Communards.

Malgré quelques voix discordantes, il devint courant pour les hommes politiques de se référer à la Révolution pour légitimer leur engagement républicain, en bons représentants du « Camp du Bien » face aux quelques survivances monarchistes des débuts de cette Troisième République. Le 14 juillet devint fête nationale. L’Exposition Universelle de 1889 célébra brillamment le centenaire de la Révolution, il nous en reste un des plus beaux monuments du pays, la Tour Eiffel.

Aujourd’hui, 1789 a pris du plomb dans l’aile, il est difficile de se référer à cette époque sanguinaire dans une société qui a voulu gommer toute idée de violence. Seul un Mélenchon ose évoquer son admiration pour Robespierre, ou peut-être seulement pour son incorruptibilité ?

Par contre, les références à la République, aux « valeurs républicaines » sont quasi quotidiennes depuis quelques années. D’ailleurs, il faudrait que l’on m’explique en quoi les valeurs en question sont spécifiquement républicaines, je n’y vois personnellement qu’un héritage du Christianisme et des Lumières.  Elles n’ont rien d’universel, elles sont notre identité.

Le XVIIIème, siècle des Lumières portait en lui tous les germes de l’émancipation humaine, on aurait pu en tirer le meilleur. La violence de la Révolution est venue détruire et dénaturer tout cela. N’aurait-il pas mieux valu pour le peuple, un monarque éclairé et paisible plutôt que des ennemis de la liberté se réclamant de la liberté, puis un arriviste obsédé de pouvoir qui mirent l’Europe à feu et à sang ?

Qui peut dire que notre pays n’a pas payé tout cela au prix fort  au cours des deux siècles suivants ? Et ne le paye pas encore ? Le Royaume-Uni a t-il du retard sur la France avec sa royauté ? Le Danemark, la Suède, la Norvège, la Belgique, les Pays-Bas ?Pouvons-nous nous poser la question sans passer pour des antirépublicains prêts à en découdre avec la « Gueuse » ?

Louis XVI est mort pour que noblesse et clergé laissent le pouvoir au Peuple et que règne l’Egalité. Ce rêve a vécu. Aujourd’hui, nous avons presque à l’identique une noblesse d’Etat, sortie de l’ENA ou constituée de politiciens professionnels, la morgue de certains n’ayant rien à envier à l’Ancien Régime. Nous avons un clergé médiatique constitué d’animateurs ou d’artistes engagés nous assénant leur idéologie à la moindre occasion, et de journalistes, privilégiés fiscaux, chargés de nous apporter la Vérité à la grand-messe du 20 heures. Tout ce beau monde se chargeant de nous inculquer les Évangiles du politiquement correct.

Ses membres exercent un pouvoir sans contre pouvoir, étant de plus en plus déconnectés de la réalité quotidienne de la « France d’en bas » expression douteuse, justifiant en elle même l’existence de l’Elite dominant le Peuple. Quant aux milliardaires, de plus en plus milliardaires, est il besoin d’évoquer leur influence sur la vie publique ou politique ?

L’Histoire est écrite par les vainqueurs. Au fil du temps, la figure de Louis XVI est pourtant apparue sous un autre jour. L’idéologie républicaine en avait fait un balourd inapte à gouverner, ultime représentant d’une lignée d’oppresseurs. De tyran il est devenu victime. Les gens qui l’ont condamné, ont touché quelques mois plus tard le fond de l’ignominie, en osant accuser sa femme de relations incestueuses avec le petit Dauphin. Cela seul suffit à les discréditer, mais on ne nous racontait pas cela à l’école !

La réalité du personnage (à part sous le bref épisode de la Restauration) aura mis deux siècles à nous parvenir, je veux dire à nous, grand public non spécialiste.

Le roi horloger (une de ses passions) s’intéressait à son époque et aux progrès de la Science. La cartographie, la chimie, et même les débuts de l’électricité n’avaient pas de secret pour lui. Il avait été éduqué dans cet esprit des Lumières qui voulait le bien des peuples et la fin de l’obscurantisme. C’était un esprit ouvert et cultivé, des textes d’époques en attestent.

En 1774, il s’était fait inoculer ainsi que toute sa famille le vaccin de la variole, pour donner l’exemple. Il fut sans doute le premier roi fidèle à sa femme. Il vécut comme un bon père de famille bourgeois, effondré de douleur à la mort de son fils aîné, en juin 1789 année décidément bien néfaste pour lui.

On dit que le jour de son exécution il a demandé si l’on n’avait toujours pas de nouvelles de La Pérouse l’explorateur perdu avec navire et équipage depuis plusieurs années.

C’était un homme de son temps, le malheur l’avait fait naître roi. Il n’avait pas eu le choix. Mais il choisit de ne pas faire tirer sur la foule pour se protéger. Ses dernières paroles furent « Je prie Dieu pour que le sang que vous allez répandre ne retombe pas sur la France » Si vous passez par la Concorde un 21 janvier, ayez une pensée pour le Roi. Il est mort pour rien. Et il n’est pas le seul.

*Image: wikicommons/ Raymond Ellis.

Réforme du collège: assignation identitaire et misérabilisme

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Le train de réformes récemment lancé par la ministre de l’Education nationale Najat Vallaud-Belkacem mine clairement les fondements républicains de notre système scolaire. L’exemple de la suppression de l’enseignement du latin et du grec reste en ce sens emblématique : cette option certes coûteuse car dispensée à des petits effectifs permet de reconnaître l’ambition légitime des parents et d’inciter à l’effort et au mérite. Cette considération pédagogique devrait primer sur une logique pseudo-comptable qui se cache derrière un égalitarisme d’État. La baisse (ou la stagnation) du budget alloué aux internats d’excellence accueillant des élèves méritants et ambitieux de milieux défavorisés relève de cette même logique néfaste. Pire encore, dans les établissements ordinaires ou difficiles, on a osé fermer des filières d’excellence dont le recrutement ne se faisait que sur la base du volontariat. Pourtant, ces filières permettaient, en plus du maintien des enfants des classes moyennes, une mixité sociale et – osons le mot ! – ethnique qui s’amenuisent voire disparaissent dans au moins cent collèges de France. Nos gouvernants ont même tenté de supprimer les bourses au mérite ! Sous couvert d’égalitarisme compassionnel, il s’agit bien de fixer les difficultés sociales dans les territoires de ces classes jadis décrites comme dangereuses. Autrement dit, la réforme du collège va conduire inéluctablement à l’enclavement et à la ghettoïsation des établissements des territoires les plus en difficulté. Il s’agit ni plus ni moins d’une assignation à résidence de certaines populations rurales et urbaines qui arrange les services d’éducation et les collectivités publiques.

À l’intérieur de ces territoires périphériques, les services publics – collèges, Caisses d’Allocation Familiales (CAF) – symbolisent la présence de l’État mais n’expriment pas son autorité. Leur fonction est d’assigner à résidence les populations qui dépendent d’eux. Cet « entre soi » social et ethnique arrange aussi les élus à la recherche de clientèles électorales captives. Qu’attendre de ces ghettos ? Quelle ambition nourrir pour ceux qui y sont assignés ? En réalité, l’État déserte ces quartiers en dehors des horaires de bureau. Cette fixation des difficultés et des populations les plus difficiles débouche inévitablement sur une territorialisation des attitudes, des confessions et des revendications. Et l’on en vient à revendiquer ce qui est subi : des menus de cantine confessionnel (c’est déjà le cas dans plusieurs collèges, sans le dire), des créneaux horaires de piscine réservés aux « femmes » (pour ne pas dire aux musulmanes). Là aussi, la ministre a montré la voie en demandant aux directeurs des écoles primaires d’autoriser les femmes voilées à accompagner les sorties scolaires, sans pour autant avoir le courage d’abroger la circulaire Châtel le prohibant. Comment ne pas s’insurger contre le fait d’habituer les petits garçons et les petites filles à ce voile qui tend à devenir la norme ?

Alors que j’enseignais à Marseille il y a sept ans, je fus tentée d’envoyer à la presse des listes de prénoms d’élèves, sans patronyme, pour mettre en évidence l’anomalie et la faute morale qui consiste à laisser se créer des ghettos ethno-religieux. Le collège Versailles, du 3ième arrondissement, ne recevait pas plus d’une vingtaine d’enfants d’origine européenne sur environ 500 élèves. Rappelons-nous ces mères de la banlieue montpelliéraine du quartier du Petit Bard, manifestant en mai 2015 contre l’absence d’« élèves blancs » dans le collège du quartier  qualifié de « collège des Marocains » par ceux qui le fréquentent ainsi que par ceux qui  l’éviten… Ce collège est fréquenté, en effet, à 90% par des enfants issus de l’immigration nord-africaine. Ces mères réclamaient « plus de Blancs » pour le bien de leurs enfants, de leur intégration et de leur réussite.  Ne soyons pas surpris que ce genre de collèges soit déserté le jour de l’Aïd, que le restaurant scolaire soit vide pendant le ramadan. Et pour ceux qui évoquent le choix des élèves, rappelons qu’il existe souvent une pression « harmonisant » les comportements dans un certain sens. Lors du scandale des statistiques ethniques, Robert Ménard, qu’on peut critiquer par ailleurs, a pointé une difficulté réelle : l’absence de mixité ethnique est un fait problématique. C’est une difficulté qui appelle légitimement une réaction et des actions d’un maire.

Le pacte républicain suppose la rencontre de l’Autre et la promotion du commun, c’est-à-dire du politique, loin de l’essentialisme ethnique et religieux. C’est le « Avant le ‘je pense donc je suis’, il y a le après-vous Monsieur » de Lévinas.  Mais sur le terrain c’est le moi – d’abord religieux – qui prévaut de plus en plus. Alors que le pacte républicain repose sur la justice, et la reconnaissance et la promotion de la réussite par le mérite et l’effort, la politique d’éducation du gouvernement consacre le repli identitaire et territorial de notre pays.

C’est dans cet abaissement des exigences scolaires pour ces populations que s’enracine la pseudo-autonomie des établissements. L’argument est connu et profondément malhonnête. Sous prétexte de s’adapter aux différents publics au nom d’une école dorénavant « inclusive », le ministère orchestre la sortie de l’École d’un service réellement public. Il inscrit l’École dans des territoires, en collaboration avec les collectivités territoriales qui sont chargées d’élaborer, avec les établissements scolaires, des Projets Éducatifs Territoriaux. L’objectif est clair : que les classes supérieures et moyennes aillent dans le privé subventionné et que les collèges publics occupent les enfants des classes sociales les plus défavorisées.

Les programmes seront de plus en plus laissés à l’appréciation de petits chefs soucieux d’acheter la paix sociale des quartiers car ils seront dépourvus de tout soutien hiérarchique. C’est plus qu’une rupture d’égalité, c’est une attaque en règle contre le modèle républicain. Les établissements sont mis en concurrence, toujours selon cette logique. L’ouverture aux intervenants extérieurs, présentée comme le dernier chic par la ministre, fera entrer les logiques de quartier quand la clôture de l’établissement manque déjà d’étanchéité. Alors même que les prédicateurs ont remplacé, avec la pleine complicité des élus locaux, les « grands frères », combien de temps faudra-t-il attendre avant que des barbus demandent à être reçus comme médiateurs et ne cherchent à intervenir dans les contenus disciplinaires ?

Mme Vallaud-Belkacem, si peu préparée à sa fonction, est la plus perméable aux obsessions misérabilistes des hauts fonctionnaires. Elle s’avère être la ministre de l’Éducation la plus néfaste depuis son compagnon en lâcheté et en accommodement, Lionel Jospin. Elle est enfin, disons-le, l’emblème du misérabilisme compassionnel que le PS professe envers certaines catégories de la population. Derrière cette politique de la compassion, se cache le mépris.

*Photo: Pixabay.

Foot: À quel jeu joue Noël Le Graët?

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« Il faut dire quoi ? À mort l’Arabe ? » C’est par cette double interrogation pour le moins surprenante que Noël Le Graët, le président de la FFF, a répondu lundi soir (dans l’émission « L’Equipe enquête » sur L’Equipe 21) aux critiques autour de sa gestion de l’affaire de la sextape. En cause, sa volonté de défendre Karim Benzema à tout prix qui n’a pas fait l’unanimité. Faut-il comprendre que l’attaquant international ne serait pas tout à fait français ? Et les Français issus de l’immigration seraient condamnés ad vitam eternam à se voir rappeler leurs origines ?

Jeudi dernier, au moment où il présentait ses vœux à la presse, Noël Le Graët avait déjà surpris par quelques phrases pleines de sous-entendus. « Les choses sérieuses finissent toujours par s’arranger. » avait-il déclaré au sujet de l’affaire Benzema. Certes, on peut toujours compter sur notre mort certaine pour mettre fin aux conflits mais que voulait dire exactement le président de la FFF ? Que les « choses » deviennent « sérieuses » uniquement lorsqu’elles concernent les joueurs les plus importants ? Qu’on peut toujours s’arranger dans le dos de la justice ?

La suite de sa déclaration était assez éclairante puisque le président de la FFF avait également regretté que l’attaquant du Real Madrid n’ait pas été uniquement convoqué par la commission de discipline de la fédération car ainsi, il aurait pu s’en sortir avec un simple blâme, aucun règlement interne ne permettant de le punir plus sévèrement. Quel dommage en effet qu’un chantage sur un coéquipier, s’il est avéré, ne puisse pas être réglé par une simple sanction administrative, cela arrangerait beaucoup de choses. Imaginez un peu, si c’était la fédération qui traitait également les cas de viols et d’assassinats, le temps qu’on gagnerait ainsi.

« J’ai toujours été proche de Benzema parce que je connais un peu ses difficultés d’enfance. » a déclaré lundi soir le président. Quel rapport ? En quoi cette proximité devrait-elle interférer dans une décision sportive à prendre vis à vis de l’Equipe de France ? Et qu’est-ce que d’éventuelles « difficultés d’enfance » ont à voir là-dedans ? Celles-ci permettraient-elles de justifier qu’un millionnaire essaye de faire chanter un coéquipier pour quelques milliers d’euros ?

Puis, le bon vieux défenseur de la veuve et de l’orphelin de terminer son interview par cette phrase ô combien émouvante : « Peut-être que j’ai ce côté là en moi, défendre l’indéfendable ». La volonté de M. Le Graët de réduire Benzema à ses origines pour passer pour un homme de cœur n’est pas seulement affligeante, elle est dangereuse.

En pensant défendre Benzema contre un racisme supposé, Noël Le Graët ne fait que l’entretenir. Quand on a passé comme moi dix ans de sa vie à reprendre les élèves issus de l’immigration dès qu’ils parlaient des « Français » comme d’un groupe de citoyens duquel ils seraient exclus, on ne peut qu’être sidéré par de tels propos…

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00734277_000001.

Oui, Bianco doit partir!

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Jean-Louis Bianco laïcité

Sur sa page Facebook, Julien Dray, dirigeant national du PS et fondateur, il y a trente ans de SOS-Racisme a fait hier soir une déclaration assez solennelle à propos des polémiques autour de l’Observatoire de la Laïcité et de son actuel président Jean-Louis Bianco, dont beaucoup de militants laïques exigent le départ. Cette exigence semble avoir été entendue par le Premier ministre qui a déclaré lundi soir : « Je verrai bientôt Jean-Louis Bianco. Je lui rappellerai que L’Observatoire de la laïcité, placé d’ailleurs sous ma responsabilité, ne peut pas être quelque chose qui dénature la réalité de cette laïcité. » Un scud auquel Jean-Louis Bianco a répondu, dès le lendemain, dans les colonnes du Monde : « Ceux qui dénaturent la laïcité, ce sont précisément ceux qui en font un outil antireligieux, antimusulman, qui prétendent, ce qui est une monumentale erreur sur le principe même de laïcité, que l’espace public est totalement neutre, comme si nous n’avions plus le droit d’avoir des opinions. » Ambiance…

Ces faits posés, revenons à la déclaration de Julien Dray :

« Jean-Louis Bianco est mon pote depuis bientôt trente-deux ans. C’est un homme droit et sincère. Donc même si quelqu’un a un désaccord avec lui, il se comporte bien et discute calmement avec lui car en plus Jean-Louis est un homme de dialogue. Je le dis calmement je n’aime pas la campagne contre lui et encore moins la forme qu’elle commence à prendre. »

Avant de vous faire partager ma réponse, je voudrais dire deux ou trois choses. Je connais Julien depuis plus de quarante ans dont une bonne quinzaine passés à se combattre – et parfois avec d’autres armes que celles de la critique – quand il était à la Ligue, puis à SOS et au PS. J’ai toujours eu du respect et de l’affection pour lui. Je ne connais pas, en revanche Jean-Louis Bianco. Donc pas de respect ni d’irrespect a priori, pas d’affect, rien que de la politique. Je ne souhaite pas qu’on le lynche, comme le déplorent en pleurnichant sur les réseaux nombre de ses défenseurs. Je souhaite simplement que l’Observatoire de la Laïcité, financé sur fonds publics, remplisse sa mission de service public. Mission qui consiste, entre autres à combattre les intégristes, fussent-ils déguisés en camarades ou en victimes. En vertu de quoi, voilà ce que j’ai répondu à Julien :

Cher Julien, tu as raison de défendre ton ami. Je fais pareil. Et je méprise un peu les gens qui procèdent autrement. Mais ceux qui aiment la laïcité ont raison d’attaquer l’Observatoire de la Laïcité, et donc son président.

Depuis le tweet odieux de Nicolas Cadène (Rapporteur général de l’Observatoire de la Laïcité) contre Elisabeth Badinter et la mobilisation très énervée de la gauche laïque d’en bas qui a suivi, Jean-Louis Bianco s’est enferré dans le déni, le mensonge et la provoc.

tweet Nicolas Cadène


Il aurait probablement suffi qu’il se désolidarise de Cadène et rouvre illico le dialogue avec tous les militants laïques pour que l’affaire ne remonte pas plus haut que le fusible. Au lieu de quoi Jean-Louis Bianco a préféré user de tout son poids pour intimider ses adversaires. 
Il a joué, il a perdu. Il n’a pas compris que nous étions dans l’après-Bataclan. Il doit partir.

Garde-lui ton amitié. Et garde-nous ta solidarité. Et si tu as du mal à tenir les deux bouts, remémore-toi ce vers de Racine : « Je chéris ta personne et je hais ton erreur. »

*Photo : SIPA.00619000_000045.

Livres politiques: des bides en série

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sarkozy zemmour villiers lemaire

Cette fois-ci, c’est le livre-confession. Notre petite bêtise de lundi était à peine publiée que Nicolas Sarkozy annonçait sur sa page Facebook écrire un livre depuis l’été. Le fameux devoir d’inventaire qui lui est réclamé depuis plus de trois ans va donc arriver, l’ex-Président étant censé disserter sur ses « erreurs » et ses « réussites ». On aurait pu faire un second épisode à la fiction de ce début de semaine en faisant le parallèle avec les livres de Chirac en 1994/95 aux éditions Nil, imaginant la tête ensanglantée de Rocky Balboa à la place du célèbre pommier. Nous n’en ferons rien.

Réfléchissons plutôt à cette curieuse tendance des hommes politiques à vouloir absolument se retrouver en librairie, alors que leurs livres connaissent depuis quelques années un insuccès patent. Comme l’expliquait Philippe de Villiers récemment, les excellentes ventes de son dernier ouvrage, ainsi que celles d’Eric Zemmour, sont d’abord dues au caractère « métapolitique » de leurs essais. Autrement dit, leurs livres rencontrent un succès fou parce que leurs auteurs ne guignent aucun mandat. Villiers en veut pour preuve le fait qu’il vendait très peu lorsqu’il était un homme politique en activité et que les ventes de son dernier opus ont explosé à mesure qu’il répétait : « Maintenant je n’en suis plus, je vais vous dire la vérité ». On pourrait même insister : son livre a arrêté de faire parler à partir du moment où, certainement emporté par l’euphorie du succès, il a déclaré qu’il n’exclurait désormais plus rien pour la présidentielle. Cette phrase rompait en quelque sorte le contrat avec ses lecteurs.

La défiance des Français, pourtant gros lecteurs, envers les livres des politiques en exercice peut prendre d’énormes proportions. On s’est notamment beaucoup moqué des ventes maigrelettes de Rama Yade, Jean-Christophe Cambadélis, Jean-Vincent Placé, Claude Bartolone, Pierre Moscovici ou Michel Sapin. Bien qu’invités dans des émissions à fort taux d’écoute, leurs livres ne dépassaient pas les mille exemplaires vendus, voire les cinq cents. Bien sûr, il y a des exceptions. Jean-Luc Mélenchon est un bon vendeur. François Fillon a, paraît-il, connu un succès d’estime avec Faire et Alain Juppé n’a pas l’air de mal se défendre non plus. Mais on est pourtant loin des succès de Villiers ou Zemmour. Le principal grief adressé à toutes ces personnalités, c’est que le véritable auteur ne figure pas bien souvent sur la couverture.

D’ailleurs, Nicolas Sarkozy n’échappera pas à la règle. L’écrivain narrait dans un de ses livres une anecdote à propos de celui qui était alors le député-maire de Neuilly. Alors qu’il le croisait dans une antichambre ministérielle, Coûteaux félicita le futur Président pour sa biographie de Georges Mandel. Et Sarkozy de répondre à peu près cela : « Vous avez un avantage sur moi : vous l’avez lue jusqu’au bout !» Qu’il le veuille ou non, Nicolas Sarkozy ne passera jamais pour un écrivain, comme pouvaient l’être Charles de Gaulle et François Mitterrand, des hommes d’une autre génération. Il n’est d’ailleurs pas le seul candidat à la primaire qui se pliera à l’exercice. La semaine dernière, on nous annonçait avec tambours, trompettes et Une d’un grand hebdomadaire conservateur, le prochain livre de Jean-François Copé. On nous annonce aussi celui de Bruno Le Maire. Ce dernier, qui est un véritable écrivain, connaîtra-t-il le même succès que pour ses romans ? Rien n’est moins sûr. Ses ouvrages littéraires ont pourtant fait l’objet de beaucoup moins de promotions que son prochain essai. Ils avaient en revanche bénéficié d’un excellent bouche-à-oreille. On peine à croire que son livre-programme-pour-la-primaire connaisse le même sort.

Car le véritable but de la plupart de ces livres-programmes ou livres-confessions n’est pas d’être lus et appréciés. Au mieux, ce sont des prétextes pour faire la « une » des magazines ou passer à la radio-télé ; au pire, ils servent à démontrer qu’on a une plus grande… capacité de vente que ses voisins. Ces naïfs de politiques croient que notre vieux peuple littéraire leur saura gré de voir leurs bobines en librairie. Mais les Français ne sont plus dupes depuis longtemps. Les Editions Plon, nous dit-on en montrant les muscles, devraient tirer à plus de 100 000 exemplaires le livre de Nicolas Sarkozy. Pour la santé de ce fleuron de l’édition française, espérons que cette publication soit à compte d’auteur.  En tout cas, pauvres arbres !

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00708841_000022.

Porter un signe distinctif religieux, du communautarisme?

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kippa communautarisme identité

Dans sa chronique donnée jeudi 14 janvier à RTL, Éric Zemmour réagissait au sujet de l’agression scandaleuse d’un enseignant juif portant la kippa, par un adolescent fanatique se revendiquant de l’État islamique, et appelait de ses vœux un monde où tous les hommes se dépouilleraient de leur identité religieuse dans l’espace public : « La liberté, c’est l’indifférenciation. La laïcité, c’est la séparation… du privé et du public. Porter une kippa dans la rue, c’est afficher sa religion, l’imposer au regard des autres. » Et de conclure : « l’appartenance religieuse ne concerne que la conscience », sans quoi l’on verserait dans le communautarisme.

Le propos a de quoi surprendre. En quoi l’affirmation publique d’une identité religieuse relèverait-elle du communautarisme ? En quoi le port de signes distinctifs religieux serait-il une atteinte à l’unité de la nation ?

Rappelons ce qu’est le communautarisme : une partition de la nation en plusieurs communautés qui ont pris le pas sur le sentiment national. Le communautarisme, c’est lorsque les communautés (ethniques, sociales ou religieuses) deviennent l’unique critère d’identification des personnes dans l’espace public, au détriment de la nation. Il signe en général la mort de celle-ci, comme ce fut le cas lorsque Serbes, Croates, Kosovars et Slovènes cessèrent de se revendiquer de la Yougoslavie. Autrement dit, est communautariste une identité qui tend à devenir exclusive de tout autre pour constituer l’unique moyen par lequel se définit une personne.

Tel n’est pas le cas de l’identité religieuse des Juifs, issus d’une diaspora qui a essaimé aux quatre coins du monde il y a 2000 ans. Dans un discours resté célèbre à l’Assemblée constituante, le comte de Clermont-Tonnerre prônait en ces termes l’émancipation des Juifs de France : « Il faut tout refuser aux juifs comme nation et tout accorder aux juifs comme individus. » La proposition, pour radicale qu’elle soit, eut le mérite d’accélérer l’assimilation des Juifs qui donnèrent à la France de grands patriotes, parmi lesquelles il est impossible de ne pas citer Moïse de Camondo – dont le fils devait tragiquement mourir au combat en 1917 et qui légua toutes ses collections d’art à la France –, ainsi que Marc Bloch, qui, malgré ses 53 ans et une santé défaillante, demanda à servir dans l’armée française en 1940 et se surnommait lui-même « le plus vieux capitaine de l’armée française ».

Dans ces conditions, il n’est pas pertinent de soutenir que le port de signes distinctifs religieux par un enseignant juif le marginaliserait d’une nation à laquelle ses coreligionnaires adhèrent sans aucune forme de retenue depuis déjà bien longtemps. Le sentiment national auquel est attaché à juste titre Éric Zemmour ne postule pas la disparition des communautés au bénéfice d’un moule indifférencié d’individus sous la coupe d’un État jacobin, mais exige que leur développement s’effectue en harmonie avec les autres composantes de la société française, sans exclusive aucune et dans la continuité de nos traditions. Or, le Judaïsme, dont est issu le Christianisme, occupe une place de choix dans l’histoire de notre pays qu’il a contribué à forger.

La nation ne peut jamais être, sous peine de mourir, cet appauvrissement collectif qui consisterait à se dépouiller dans l’espace public de ce qui nous constitue au plus intime de lui-même. C’est vrai pour l’identité religieuse mais c’est aussi vrai pour l’identité régionale ou toute autre forme d’identification à une communauté ou un milieu social. Car, au fond, une nation n’est pas un ensemble atomisé d’individus isolés sous la férule omnipotente d’un État pouvant mieux contrôler des masses anonymes. Elle n’est pas un alignement indifférencié d’individus qui ont renoncé à faire valoir leur identité.

Les communautés sont parfaitement légitimes quand elles ne prétendent pas au monopole de représentation de l’individu et n’entrent pas en concurrence de l’identité nationale. C’est une vision individualiste de la société digne de Hobbes qui conduit certains hommes politiques à refuser l’existence des communautés sous prétexte de lutter contre le communautarisme. « Je ferai inscrire dans la Constitution que « la République ne reconnaît aucune communauté » » affirmait Marine Le Pen en 2012. On comprend l’intention qui fonde cette revendication mais on ne peut que déplorer la solution préconisée. Car une nation reste un ensemble de communautés organiques, au premier rang desquelles se situe la famille, communauté naturelle et sociale qui contribue à l’épanouissement et la croissance de la personne humaine.

Porter des signes distinctifs est donc parfaitement légitime quand ces derniers émanent d’une communauté en totale harmonie avec notre identité. Le problème survient lorsqu’une communauté prétend au monopole identitaire de la personne et pratique un communautarisme que le politologue Pierre-André Taguieff décrit comme « un projet sociopolitique visant à soumettre les membres d’un groupe défini aux normes supposées propres à ce groupe,… [et] à contrôler les opinions, les croyances et les comportements de ceux qui appartiennent en principe à cette communauté ».

Or, c’est bien ce que l’on voit dans de nombreux quartiers de banlieues où certaines femmes sont contraintes de se voiler pour échapper à la pression que leur imposent les « grands-frères », où des habitants en sont réduits à boire en cachette ou faire le Ramadan contre leur gré pour ne pas s’attirer les foudres de zélateurs inquisitoriaux, et où le port de la djellaba, de la barbe longue ou du voile intégral apparaît à bien des égards comme la revendication exclusive d’une identité qui se fait le vecteur d’une idéologie conquérante prétendant imposer la charia au monde entier. Car le propre du communautarisme, c’est de vouloir prospérer à la fois au détriment de la personne, dont il opprime la liberté, et au mépris de la nation dont il nie l’existence.

Dans ces conditions, il est évident que l’on ne peut traiter de la même façon les signes distinctifs qui constituent, de près ou de loin, les supports apparents de communication d’une idéologie radicale contre laquelle on ne cesse de nous rappeler que nous sommes en guerre, et ceux qui sont arborés par des communautés totalement éloignées de toute prétention totalitaire et se rattachant à notre tradition nationale. Mettre sur le même plan des signes distinctifs qui renvoient à des réalités totalement différentes n’aide pas à comprendre la véritable nature du problème. Aucun signe n’étant neutre, il importe avant tout de connaître leur signification dans le contexte précis dans lequel ils sont portés. C’est ce discernement que j’appelle de mes vœux.

*Photo : SIPA.REX40332126_000002.

Quelques mots sur 600 euros

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600 euros adnane tragha

Le cinéaste Adnane Tragha a grandi dans le même immeuble d’Ivry-sur-Seine que moi. Comme vingt ans nous séparent, et que j’ai emménagé depuis longtemps dans un autre quartier d’Ivry, j’ai principalement quelques souvenirs de lui enfant. J’en ai beaucoup plus de son père, la bonté ouvrière faite homme.

Il y a trois ou quatre ans, j’ai eu ma première discussion d’adulte avec lui. J’ai vite compris que j’avais affaire à un artiste d’une extrême vivacité intellectuelle, ce qui disons-le, n’est pas si courant dans cette catégorie socio-professionnelle, fût-elle issue du peuple, y compris celui de ma sublime banlieue à moi.

Ce gamin (il fait quinze ans de moins que son âge) m’a immédiatement époustouflé par sa volonté de dire des choses précises en faisant des films. Les autres jeunes épris de ciné que j’avais rencontrés jusque-là, souvent issus de l’upper middle class, m’avaient tous gavé avec leurs discours à la con sur la précarité insupportable du statut d’intermittent et sur l’impossibilité pour les « jeunes réalisateurs » de trouver des financements à la mesure de leur génie obligatoire.

Adnane Tragha ne mange pas de ce pain Poilâne-là. J’ai tout de suite senti, qu’avec rien dans les mains, rien dans les poches et rien dans le carnet d’adresses, il le ferait quoi qu’il arrive, son film fauché, marxiste et clairvoyant (j’ai presque envie d’écrire « marxiste mais clairvoyant », mais je vais me retenir, pour ne pas avoir à dire du mal de Guédiguian qui a l’air gentil).

Et bien, il l’a fait, son film ! Il s’appelle 600 euros et sortira en avril. Je serai en salle dès la première séance car je sais que ce film sera exceptionnel. Alors bien sûr, c’est compliqué de prédire qu’un film sera bon en n’ayant vu que le trailer et deux extraits d’une minute, qui témoignent néanmoins d’un filmage, d’une écriture et d’une direction d’acteurs redoutables. Mais c’est autorisé de pressentir très fort que la sortie de 600 euros sera un événement artistique et politique. C’est d’autant plus prévisible que la présentation du film par l’auteur est pleine d’un bon sens devenu une denrée de luxe dans le-jeune-cinéma-qui-pense.

Je vous livre deux de ses réflexions, pas choisies au hasard. « Les médias véhiculent aujourd’hui des images plus ou moins formatées de l’abstentionniste, de l’électeur d’extrême droite ou de l’étranger sans droit de vote. « 600 euros » nous apporte un éclairage différent, un regard humain en abordant ces sujets sensibles à travers une galerie de personnages tout en nuances, des hommes et des femmes qui avancent tant bien que mal au cœur de la tempête. »

« Comprendre ce qui repousse tant de personnes loin des urnes, comprendre ce qui pousse tant de personnes vers l’extrême droite. Mais aussi, montrer que ces déçus de la politique ont surtout besoin que l’on s’intéresse à eux, que l’on essaie de comprendre la cause de leur choix radicaux pour mieux y répondre. »

Étant moi-même fan de Peckinpah et de Bresson, je sais, rassurez-vous, qu’on ne fait pas de bon cinéma avec des bonnes intentions. Mais on ne peut pas faire de bon cinéma sans bonnes intuitions. Et là…

Iran: la désescalade?

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iran aiea hollande fabius rohani

(Avec AFP) – « Avec la levée des sanctions et l’entrée en vigueur de l’accord nucléaire, 32 milliards de dollars d’avoirs bloqués seront libérés », a annoncé mardi le président de la banque centrale d’Iran, Valiollah Seif, cité mardi par la télévision d’Etat. L’accord nucléaire conclu en juillet 2015 et entré en vigueur samedi prévoit que les sanctions internationales seront progressivement levées dans les dix prochaines années. Téhéran a également annoncé le retour de l’Iran au sein du système bancaire international SWIFT et l’ouverture de 1.000 lettres de crédits par des banques étrangères, autant de mesures qui vont permettre à l’Iran de se réinsérer dans l’économie mondiale. Dans un discours prononcé aujourd’hui devant des acteurs économiques, le président Hassan Rohani a demandé un effort général pour endiguer « la récession et le chômage ». « Aujourd’hui est un commencement. Le commencement d’un jeune innocent qui était enchaîné injustement depuis 12 ans », a-t-il ajouté, en faisant allusion aux sanctions internationales qui ont durement touché l’économie iranienne depuis plus une décennie.
Le président iranien a répété  que l’Iran avait besoin de « 50 milliards de dollars d’investissements étrangers » par an pour assurer une croissance économique de 8% alors que le pays se trouve actuellement en récession.

Mais la chute du prix du pétrole, tombé sous les 30 dollars, handicape particulièrement l’action du gouvernement. La baisse vertigineuse des prix du baril ces derniers mois découle d’une augmentation de la production de brut saoudien, Riyad utilisant l’arme du pétrole pour affaiblir ses rivaux géopolitiques au Moyen-Orient, à savoir la Russie et l’Iran. Cette semaine, les cours ont connu une nouvelle chute provoquée par l’annonce d’un pic de production iranien après l’entrée en vigueur de l’accord nucléaire.

Au-delà des contingences économiques, « la mise en oeuvre de l’accord nucléaire est un tournant » qui « ouvre la voie à un investissement majeur de l’Union européenne dans nos relations bilatérales » avec la République islamique, a annoncé la chef de la diplomatie européenne Federica Mogherini. Avec la réhabilitation progressive de l’Iran, qu’a illustrée le récent échanges de prisonniers entre Téhéran et Washington, les cartes se redistribuent en effet dans la région, au détriment de l’Arabie Saoudite, de plus en plus critiquée en raison de son refus de tout compromis avec l’axe Russie-Syrie-Iran dans la crise syrienne.

Si ces développements signent la victoire provisoire du camp religieux pragmatique emmené par le Président Rohani, les conservateurs iraniens n’ont pas dit leurs derniers mots. Jusqu’aux législatives du 26 février, Rohani peut espérer engranger les bénéfices électoraux de sa politique d’ouverture vers l’Ouest, à moins que la majorité de ses candidats ne se voient barrer la route par le Conseil des gardiens, chargé de sélectionner les impétrants. Rohani a d’ores et déjà engagé un bras de fer avec les institutions de la République islamique afin d’avoir une chance de remporter les prochaines législatives, tandis qu’une vague d’invalidations frappe son camp.

Comme toujours en Iran depuis 1979, l’attention des observateurs devrait se polariser autour du Guide Ali Khamenei, pivot incontesté du régime, malgré son cancer de la prostate. Le vieux de la vieille Rafsandjani a dernièrement évoqué l’hypothèse d’une direction collégiale du pays en cas de décès du Guide, dont l’intransigeance n’a cependant pas empêché la conclusion de l’accord de Genève. Soufflant le chaud et le froid, Khamenei a consenti à prendre langue avec les Etats-Unis pour sortir son pays de la nasse économique dans laquelle les sanctions internationales l’avaient enfoncée. En dépit de leur aversion proclamée pour le « Grand Satan », les hiérarques de la République islamique se tournent de plus en plus vers les Etats-Unis, sur le modèle de la Chine des années 1970. Bien sûr, du Yémen à la Syrie en passant par le Liban qui attend toujours son Président, les sujets de contentieux entre les deux puissances sont légion, mais le début de rapprochement irano-américain ne laisse pas d’inquiéter l’Arabie Saoudite. S’il arrive que l’Histoire repasse les plats, Riyad n’a aucune envie de jouer le rôle de l’URSS, dindon de la farce de la réconciliation sino-américaine. Back to the seventies ? L’avenir nous le dira.

*Photo: © IRANIAN PRESIDENCY/AFP STRINGER.

L’antifascisme cache des intérêts de classe

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fn regionales christophe guilluy

Propos recueillis par Daoud Boughezala, Élisabeth Lévy et Gil Mihaely

Causeur : Comme après chaque poussée du FN, l’ensemble des politiques clame qu’ils ont entendu et que, cette fois, ils vont changer. La classe politique française a-t-elle vraiment compris le message des régionales ?

Christophe Guilluy : Non, les politiques n’en sont tout simplement pas capables ! Le vote FN traduit un vrai conflit de classes. Tant que les élites, politiques mais aussi économiques, culturelles, médiatiques et administratives n’auront pas intégré cette donnée socio-politique, rien ne changera.

Autrement dit, on aura encore droit à l’antifascisme de pacotille. Ne se rendent-ils pas compte que cela n’empêche plus les gens de voter FN ?

Mais en fait, ça marche ! La diabolisation du FN parvient à figer le système. Elle fait office de bouclier idéologique qui arrête toujours le FN même quand celui-ci rassemble plus d’un quart de l’électorat. Mais il faut bien comprendre que le sujet n’est pas le FN : en réalité, comme l’a avoué Lionel Jospin, « la lutte antifasciste n’est que du théâtre » qui vise à ne jamais remettre en cause des choix économiques et sociétaux faits il y a plusieurs décennies.

Qui a fait ces choix, « l’UMPS » – qui, soit dit en passant, recueille les suffrages de deux tiers des électeurs ?

Appelez-le comme vous voulez, il s’agit du système en place ! Les classes dominantes, les catégories supérieures, les gagnants de la mondialisation, mais aussi ceux qui en sont protégés (les retraités, une partie de la fonction publique), tout cela dépasse largement les élites et forme un gros bloc.[access capability= »lire_inedits »] Ceux qui croient avoir des avantages à perdre, ça fait du monde.

Peut-être, mais ces catégories font une majorité sociologique !

Une majorité, ce n’est pas sûr, une base électorale, oui. Ce sont les retraités qui sauvent l’UMP, ce sont les fonctionnaires et les classes moyennes urbaines qui sauvent la gauche. Ces deux gros blocs sont arrimés ad vitam aeternam aux deux gros partis. Ils ne bougeront pas.

En face de ces groupes plutôt protégés, qui trouve-t-on ?

Des catégories populaires, mais qui ne se réduisent pas à leur dimension socio-économique, ni au territoire qu’elles habitent. Un territoire, ça ne veut rien dire : si vous déplacez la Seine-Saint-Denis à la campagne, vous observerez les mêmes causes et les mêmes effets ! C’est en travaillant sur la question sociale que l’on arrive à la question identitaire, car cet enjeu travaille les catégories populaires dans la France périphérique (celle des zones rurales, des petites villes et des villes moyennes) mais aussi en banlieue. À ce titre, il faut souligner l’importance de la question identitaire pour la jeunesse populaire (ce n’est pas le cas pour la jeunesse aisée ou branchée des grandes métropoles) qui se manifeste par le vote FN dans la France périphérique, et par la réislamisation pour la jeunesse de banlieue. C’est pour cette raison que la gauche est tellement mal. L’électorat FN est presque plus prolétarisé que ne l’était l’électorat communiste des années 1960, c’est du jamais vu ! À ceci près que nous ne sommes plus en 1960, à l’époque de la « lutte des classes ». Si ces catégories sociales manifestent une « inconscience de classe », elles partagent néanmoins une même perception de la mondialisation, de l’immigration et de l’islam. Inversement, la posture antifasciste de nos élites n’est qu’un écran de fumée cachant des intérêts de classe bien compris. Se dire antifasciste permet de se déguiser en résistant, tout en souhaitant la perpétuation du système.

Pour grotesques qu’ils soient, ces faux résistants n’en sont pas moins majoritaires arithmétiquement. N’est-il pas normal qu’ils obtiennent gain de cause aux dépens des classes populaires ?

Définissons d’abord ce qu’on entend par « classes populaires ». La classe ouvrière stricto sensu est certes ultra-minoritaire. Mais si vous y ajoutez les employés, les petits paysans et autres mal payés et précaires, vous obtenez la majorité de la population active… Ajoutez à cela les retraités et les jeunes issus de ces catégories, et vous avez la majorité de la population française. Aujourd’hui, la majorité de ces catégories populaires vit à l’écart des métropoles, dans une France périphérique qui crée peu d’emploi et de richesse et qui se caractérise par une grande fragilité économique et sociale.

Imaginez que leur « fragilité sociale » se résorbe. Tous leurs problèmes identitaires se résoudront-ils comme par enchantement ?

Bien sûr que non. Je le répète, la question sociale nous amène à la question identitaire et il faut les prendre en compte toutes les deux. Pourquoi un habitant de Hénin-Beaumont, avec un revenu de 600 euros par mois, préfère-t-il Marine Le Pen à Mélenchon, qui lui propose un SMIC à 1 600 € ? « Ce type est débile ! », explique, pour se rassurer, l’intelligentsia médiatico-universitaire. En gros, si ces gens avaient fait des études, ils voteraient Mélenchon ! Bizarrement, on n’a jamais reproché à l’électorat ouvrier qui votait PCF son niveau de diplôme ! C’est un raisonnement fallacieux, qui vise à nier l’existence de la « frontière invisible ».

Qu’est-ce donc que cette frontière invisible ?

À la différence de nos parents dans les années 1960, nous vivons dans une société multiculturelle, c’est-à-dire une société où l’autre ne devient pas soi. Et quand « l’autre » ne devient pas soi, les gens ont besoin de savoir « combien va être l’autre », dans son quartier, son immeuble car personne ne veut devenir minoritaire, a fortiori en milieu populaire. Parce que quand on est riche, on peut s’abriter derrière des frontières privées.

Voulez-vous dire que l’attitude qui est dénoncée comme une preuve de « fermeture » est un penchant humain très largement partagé ?

Exactement ! Contrairement à ce que laisse entendre le clivage électoral qui oppose d’un côté des classes populaires tentées « par le repli » et des classes supérieures affichant leur ouverture, face à l’émergence de la société multiculturelle, nous pensons tous la même chose. Seules les postures changent. Les catégories supérieures ont les moyens d’ériger une « frontière invisible » entre eux et l’autre (y compris dans des quartiers multiethniques) : elles pratiquent l’évitement résidentiel et scolaire, et un séparatisme « cool et invisible » qui permet de continuer à afficher un discours d’ouverture. À l’inverse, l’anxiété des catégories modestes et populaires sur la question migratoire s’explique par l’impossibilité d’opérer ces choix résidentiels et scolaires. Bien à l’abri, ceux qui érigent des frontières invisibles se disent résistants, antifascistes, tandis que les groupes sociaux qui subissent le multiculturalisme au quotidien, se débrouillent comme ils peuvent. Ils exigent de l’État de les protéger et on les qualifie de fachos, de racistes et de beaufs. Rappelons que cette question du rapport à l’autre ne se pose pas seulement pour les « petits blancs » mais pour tous les « petits » – qu’ils soient blancs, noirs, juifs, musulmans. En région parisienne, l’électorat maghrébin qui est en phase d’ascension sociale est de plus en plus sensible aux problèmes de sécurité et d’immigration. En Seine-Saint-Denis, l’évitement des immeubles à forte population africaine par la petite bourgeoisie maghrébine est un secret de polichinelle.

En somme, que se dit l’électeur qui dépose un bulletin FN dans l’urne ?

Il pense prioritairement à l’immigration parce qu’il est fragile socialement. S’il ne se préoccupait que du social, il voterait Mélenchon. Il ne contrôle ni l’endroit où il va vivre, ni son environnement, ni l’école dans laquelle il va scolariser ses enfants. C’est d’ailleurs ce qui explique une montée d’une critique de l’État-providence par ceux-là mêmes qui en ont besoin. Pourquoi ? La montée du discours critique sur l’État, qui serait trop généreux avec les chômeurs, les RMIstes, vise en fait l’immigration. Les programmes de construction de logements sociaux sont ainsi combattus par ceux-là mêmes qui en ont potentiellement besoin.

S’agissant des HLM, peut-on vraiment leur donner tort ?

Depuis les années 1980, les quartiers de logements sociaux des grandes métropoles se sont de facto spécialisés dans l’accueil des populations immigrées. Auparavant, ces groupes étaient minoritaires. Et un phénomène n’arrange rien : depuis vingt ans, les non-immigrés s’auto-excluent de la demande de logements sociaux. En région parisienne, la majorité des demandes de logements sociaux émane de ménages immigrés.

On peut se demander pourquoi le vote FN explose dans le grand Ouest, alors que d’après Hervé Le Bras, cette région anciennement catholique resterait hermétique à la vague frontiste. La réponse est simple : les gens ont vu changer la grande ville du coin, le logement social de Nantes, de Rennes et de Brest accueillant de plus en plus de ménages immigrés.

La presse de gauche vous reproche souvent de sous-estimer la détresse des banlieues au profit de la France périphérique. Niez-vous qu’on ne soit pas très bien loti à La Courneuve ?

Je n’ai jamais sous-estimé la question sociale des banlieues, je dis juste que ce ne sont pas des ghettos mais des sas, où se concentrent les flux migratoires. La mobilité de ces zones explique que le portrait social de la banlieue soit toujours dégradé : les diplômés, les ménages en phase d’ascension sociale quittent ces territoires et sont remplacés par des ménages précaires et immigrés. Cette mobilité montre que l’intégration économique et sociale des immigrés est une réalité. Cela s’explique par le fait que, malgré tout, les trois quarts des ZUS sont situés dans les territoires qui comptent, ceux qui créent de l’emploi, c’est-à-dire les grandes métropoles. J’en conclus qu’il vaut mieux vivre à La Courneuve, située à dix minutes du centre de Paris, qu’au fin fond de la Picardie. Alors que des régions comme la Picardie s’enfoncent dans le chômage, les banlieues créent de la classe moyenne depuis vingt ans. Une petite bourgeoisie musulmane d’origine maghrébine a rapidement émergé en région parisienne, au moment où les classes populaires (qui vivent à 80 % en dehors des grandes métropoles) se cassaient la gueule. Soit dit en passant, cette nouvelle classe moyenne n’a pas lâché ses valeurs : vous pouvez très bien être à la fois un cadre supérieur et rester attaché à votre religion et votre système de valeurs.

Cela montre bien que l’ascenseur social fonctionne encore…

Pour une minorité. Reste que, pour la première fois, la majorité des catégories populaires ne vivent pas là où se créent la richesse et l’emploi. Ce n’est jamais arrivé dans l’histoire. Hier, la classe ouvrière vivait dans les régions ou villes industrielles, là où se créait la richesse. Cela entraîne entre autres conséquences une sédentarisation forcée. La France était plus mobile en 1968 qu’aujourd’hui. Aujourd’hui, la majorité des gens vivent et meurent dans le département où ils sont nés, car qui dit France périphérique dit France sédentarisée. On y trouve de moins en moins d’emploi et ceux qui existent sont mal payés. C’est la France des revenus médians – autour de 1 000-1 500 euros avec le risque d’un chômage définitif. Certains s’illusionnent sur les possibilités offertes par la révolution numérique. On ne crée par sa boîte high-tech dans son coin. Apple n’est pas né dans le Cantal. Si 70 % des cadres supérieurs vivent dans les grandes métropoles, ce n’est pas par hasard ! Résultat, les habitants de la France périphérique sont exclus des possibilités d’ascension sociale et se tournent vers des options politiques antisystème : les Bonnets rouges en Bretagne et le vote FN ailleurs…

Adhérer à un mouvement contestataire, c’est encore participer un tant soit peu à la démocratie. Si la situation des catégories populaires ne s’améliore pas, faut-il craindre une radicalisation violente ?

Pour le moment, certains votent encore, mais les radicalités vont forcément augmenter car aucun projet économique sérieux n’est proposé pour ces territoires ; cette impasse économique renforçant l’anxiété autour des questions identitaires. J’ai travaillé en province au moment de la crise des migrants, et dans le Cantal on m’a posé des questions sur l’immigration. Le logement social vacant, susceptible d’accueillir des migrants, n’est pas dans les grandes métropoles mais dans les petites villes et villes moyennes de cette France périphérique.

Si les partis de gouvernement se restructurent, pourront-ils ramener ces électeurs au bercail ?

Non, c’est mort ! Le neg’marron, l’esclave qui a fui la plantation, n’obéit plus à son maître. Les catégories populaires ont lâché les partis de gouvernement, c’est vrai dans la France périphérique mais aussi en banlieue où les minorités ont lâché la gauche.

Et la qualité des élus n’y change rien : quand vous vous promenez en France, le député du coin ou le conseiller général du coin, de droite ou de gauche, dresse un assez bon diagnostic de son territoire, il connaît ses administrés, sait quelles sont les entreprises qui marchent, etc. Mais ces petits élus n’ont aucun pouvoir à l’intérieur de leur parti.

Tout cela aboutira à une fracture à l’intérieur même des partis, entre les élus de cette France périphérique d’un côté, et les élus des métropoles et les états-majors de l’autre.

Ce clivage entre la France périphérique et la France des métropoles oblige à faire des choix électoraux. Droite et gauche draguent-elles ostensiblement le vote communautaire ?

Qu’il s’agisse de Buisson ou de Terra Nova, du petit blanc ou de l’immigré, les deux grands partis ont intégré depuis longtemps le fait ethnoculturel, sans le dire. Ils constatent que les classes populaires ne se déterminent plus sur des questions d’ordre économique ou social, mais sur des questions identitaires. C’est vrai pour les musulmans comme pour les non-musulmans.

En 2012, Sarkozy était le candidat idéal pour la gauche : dépeint comme islamophobe, négrophobe, anti-arabe, anti-immigré et (pire !) sioniste, il a permis au PS de mobiliser la banlieue contre lui. Ça a marché.

Cette stratégie est beaucoup plus compliquée à appliquer en face d’une candidate comme Valérie Pécresse. La preuve : les musulmans ne sont pas allés voter Bartolone. L’indigénat, c’est fini ; les banlieues ne sont plus un électorat captif de la gauche. On l’avait déjà vu aux municipales quand Bobigny, Aulnay-sous-Bois ont basculé à droite, y compris dans des quartiers très majoritairement musulmans et/ou maghrébins, qui ont voté à droite parce qu’il y avait des camps de Roms en bas de chez eux.

L’arrêt de l’immigration semble faire quasi-consensus – y compris chez les descendants d’immigrés ! Pourquoi les partis traditionnels sont-ils incapables de répondre à cette aspiration, ce qui leur vaudrait un fort soutien populaire ?

Depuis plusieurs années, à en croire les sondages, environ 70 % des Français considèrent en effet qu’il y a trop d’immigrés en France. Malgré tout, les politiques ne bougent pas car ils restent prisonniers du dogme sans-frontiériste, sur l’immigration comme en économie. À gauche, la gêne est palpable. En tout cas, je ne connais aucun élu qui souhaite accueillir plus d’immigrés. En général, ils expliquent qu’ils veulent lutter contre la concentration et encourager la mixité. Mais, il faudra qu’on m’explique en quoi la « concentration » est mauvaise en soi ! Que je sache, autrefois, il n’y avait aucune mixité sociale : les ouvriers vivaient dans des quartiers ouvriers et personne ne se posait la question de savoir si le fils de l’ouvrier rencontrait le fils de l’avocat !

Ce n’est pas ce qu’on faisait de mieux !

Peut-être, mais on ne peut pas imposer le mélange. Quoi qu’il en soit, tous les élus, y compris de gauche, sont d’accord avec l’idée qu’il faut réguler les flux migratoires, mais poser cette question, c’est mettre le doigt dans un engrenage qui pourrait conduire à remettre en cause, non seulement la libre circulation des personnes, mais aussi celle des biens et des capitaux, autant dire la mondialisation elle-même. On comprend que le patronat ne tienne pas à ouvrir cette boîte de Pandore. Voilà pourquoi l’immigration est un sujet tabou, comme l’était le sexe au xixe siècle ![/access]

*Photo: Hannah.

Fractures françaises

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21 janvier: Louis XVI est mort, vive la nation!

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revolution nation louis roi

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L’Histoire est un récit, mais elle n’est pas qu’un récit : elle est un « récit vrai »  écrit Paul Veyne, et cela change tout. Histoire et droit aspirent tous deux au récit vrai. Mais le droit se distingue par l’étendue de son contenu normatif: il cerne lui-même les contours de la vérité qu’il recherche, et conditionne à la forme procédurale l’élaboration du récit vrai qui s’imposera à tous. L’Histoire n’a pas cette chance.

La recherche historique, en même temps qu’elle doit établir des réalités factuelles, doit également produire du sens. Ainsi, l’Histoire, surtout, en nos temps médiatiques, semble n’être devenue qu’un récit passé à la marmite de l’historicité, qui ne sert plus de récit vrai mais n’existe que pour étayer un discours de pouvoir. Le pouvoir est l’enjeu implicite (et parfois explicite), le Dieu caché, dirait Lucien Goldmann, du récit historique. C’est particulièrement vrai en France, où l’on connaît l’importance des questions liées à l’écriture du roman national.

En cela, la commémoration de l’exécution de Louis XVI, s’appuyant sur le retour d’un courant se voulant royaliste, est le symptôme de la grave crise institutionnelle que traverse la Ve République. Les hussards noirs envoyés à la fin du XIXe siècle dans les campagnes pour concurrencer les curés se voient reprocher d’avoir apporté avec eux un récit structuré, racontant que la France avait commencé avec Vercingétorix, s’était poursuivie avec un Moyen-Âge tout d’obscurité, une renaissance qui avait installé des successions de rois tyrans, avant la Grande Révolution qui avait permis le passage de l’ombre à la lumière. Caricature facile du roman national, mais aisément reçue aujourd’hui alors qu’une génération de dirigeants socialistes acculturés brandit en permanence, à tort et à travers les mots de République ou, de « valeurs républicaines », pour masquer le vide de sa pensée politique. Plus de corpus théorique, plus de vision du monde, plus de perspectives à offrir, dévoiements de la notion d’égalité et abandon de la défense des libertés. Que les idées de Joseph de Maistre ou de Charles Maurras reprennent alors du poil de la bête, c’était un peu fatal. Quoique leur approche et celles de leurs héritiers soient souvent le symétrique exact du roman national, où la Révolution fut le passage de la lumière à l’ombre. Ils sont suivis par tous ceux que la crise de la démocratie représentative inquiète et pensent que le remplacement d’un Président de la République inconsistant par un monarque muet pourrait apporter une solution.

Alors circulent sur les réseaux des appels à la commémoration de la mort du Roi martyr. Où voisinent les classiques et traditionnelles injonctions à la repentance, avec comme dans ces colonnes une relecture diabolisante de la Révolution, présentée comme une erreur historique majeure. Dont le point d’orgue symbolique serait la décollation le 21 janvier 1793 du pauvre Louis Capet, Roi bonhomme, et mari fidèle.

Mettant en avant l’exemple savoureux de la Grande-Bretagne qui aurait évité de couper son souverain en deux et ne s’en porterait pas plus mal aujourd’hui. Le problème est que la décision de condamner le roi à mort, était une nécessité à la fois judiciaire et politique. En Histoire aussi, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Parce que nos amis anglais, avec cent-quarante ans d’avance, ont fait exactement la même chose et pour les mêmes raisons. On pourra d’ailleurs fêter le 30 janvier prochain l’anniversaire de la décapitation de Charles Ier en 1649. Celui-ci s’opposait en déclenchant des guerres civiles atroces, aux Parlements qui entendaient instaurer une monarchie constitutionnelle. Jugé et condamné par celui de Londres pour haute trahison ses dernières paroles sur l’échafaud furent pour dire qu’il avait désiré la liberté de son peuple mais que: « je dois vous dire que la liberté consiste à avoir un gouvernement… elle ne consiste pas pour le peuple à gouverner lui-même ; un sujet et un souverain sont deux choses clairement différentes ». Tiens, tiens.

Après quelques années de la dictature de Cromwell, nos pragmatiques amis anglais préférèrent restaurer une monarchie qui de ce jour fut complètement soumise. À la même époque c’est Louis XIV qui règne en France, portant à son apogée la construction d’une royauté absolue, entamée par ses prédécesseurs. Depuis Louis XI, les souverains français savent la nécessité de cet État fort pour faire tenir ensemble un royaume hétérogène déjà peuplé de plus de 20 millions d’habitants. On sait que l’élan donné va s’essouffler avec les successeurs du Roi-Soleil et le dispositif va brutalement voler en éclats à la fin du 18e siècle. À la française, loin du pragmatisme anglo-saxon, autant dire par réajustements brutaux où doctrine et théorie jouent un rôle important. Mais à mon sens, il ne faut pas se tromper, l’enjeu de la révolution était moins la création d’une « République » que l’avènement d’une nécessité historique, l’État-nation territorial forme d’organisation de l’espace public qui trouvera son épanouissement au XIXe siècle. Accompagnant et permettant la révolution industrielle en Europe. Or c’est bien à cette création que Louis XVI s’est opposé comme les autres familles régnantes d’Europe pour qui « le sujet et le souverain étaient choses clairement différentes ». Car ce que disaient les Français à l’Europe et au monde  c’était le contraire, cette irruption dans l’Histoire d’un nouveau souverain, le peuple, prenant la place des anciens. Et même s’il fut accommodant, le Roi s’est fondamentalement opposé à ce principe. La fuite à Varenne pour rejoindre les coalisés ennemis de la France signait une haute trahison. La sanction en était d’autant moins évitable qu’elle allait en plus revêtir les habits du symbole. La Nation était suffisamment sûre d’elle-même pour envoyer ce nouveau message au monde : « dans ce conflit de souveraineté, c’est le peuple qui l’a emporté ». Je crois que si j’avais été député à la Convention le 15 janvier 1793 j’aurais voté la mort, car c’était l’intérêt de la France.

Chacun sait que les conséquences ont été considérables, le drapeau tricolore et la Marseillaise sont devenus des emblèmes internationaux. Curieusement, après 1792, la France n’est restée une République qu’une petite douzaine d’années. D’empires ratés en restaurations interrompues, elle finira par l’instaurer de façon juridiquement établie, le 30 janvier 1875 par une voix de majorité à l’Assemblée nationale. Soit 82 ans après la condamnation à mort de Louis XVI prononcée elle aussi à une voix de majorité.

La Révolution Française est aujourd’hui un objet froid victime d’une révision qui fut menée dans le champ académique essentiellement pour le démarxiser. Il a fallu pour ça, la diaboliser et n’en retenir que les aspects violents qui nous apparaissent  impardonnables. Dire aussi que Staline et Pol Pot étaient dans Robespierre. Juste une remarque pour montrer que chacun choisit son « récit vrai ». Il y eut à Paris, pendant les 20 mois de la terreur, 2 500 guillotinés, c’est-à-dire après procédure devant les tribunaux révolutionnaires. Contre 15 000 exécutions sommaires en mai 1871 pendant la « semaine sanglante » réprimant la commune de Paris. Ceci ne compense pas cela, ceci n’excuse pas cela, mais souvent ceux qu’horrifie à juste titre la Terreur ne savent même pas ce que fut la répression de la Commune.

C’est la raison pour laquelle il faut prendre la France telle qu’elle est. Prendre tout, ce qui fut grand, ce qui fut petit et nous dispenser des jugements anachroniques. Et surtout éviter d’enrôler l’Histoire pour la mettre au service des causes d’aujourd’hui. Laissons la République tranquille, ce n’est pas là que se situent les vrais clivages et les véritables enjeux. La forme républicaine du gouvernement est actée, et il serait assez ridicule de prétendre la changer. Ce qui est important aujourd’hui c’est la nation française et savoir ce qui la compose.

*Image : wikicommons.

21 janvier: Hommage à Louis XVI

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louis xvi 21 janvier

louis xvi 21 janvier

L’idée d’une lignée familiale régnant sur un pays a longtemps heurté ma conscience républicaine, dûment  formatée pendant mes douze années de présence sur les bancs de l’école du même nom.

Instituteurs, puis professeurs, noblement investis de leur mission, mettant le paquet pour nous faire admettre le bien-fondé de la décapitation d’un roi exécuté pour le simple fait d’être roi. Cela avait permis d’en finir avec ce système injuste et absurde qui donnait le pouvoir à une famille régnante, et aux deux castes les moins nombreuses et les plus riches: noblesse et clergé, laissant de côté les représentants du Tiers-Etat, c’est à dire nos ancêtres directs.

Aucun d’entre nous n’ayant a priori de représentant du clergé dans son ascendance, ni de particule à revendiquer dans son patronyme (les autres faisant profil bas), il était évident que le Tiers-Etat c’était nous, que c’était pour notre Bien et notre Liberté que ce gros benêt de Louis XVI avait été raccourci et que le pouvoir était enfin donné au peuple de France. De toutes façons ce n’était pas un roi qu’on avait tué mais un symbole. Voilà à peu près comment le Peuple en question s’est approprié la Révolution française.

Mes valeureux professeurs, encore tout imprégnés du formatage qu’ils avaient eux même subi, ne s’arrêtaient pas plus que nécessaire sur les prisons pleines à craquer, les charrettes quotidiennes vers les actuelles places de la Concorde, de l’Hôtel de Ville ou de la Nation, les milliers de cadavres charriés sur la Loire à Nantes, la répression à Lyon, en Provence et ailleurs. Ni, surtout, sur ce qu’il faut bien appeler le génocide vendéen.

Robespierre était l’Incorruptible, Mirabeau n’était pas beau et le calendrier de Fabre d’Eglantine était si poétique. Tant pis si ces révolutionnaires s’étaient finalement auto-détruits. Tant pis si tout ce sang versé avait eu pour résultat de laisser la place à un individu assoiffé de pouvoir qui, tout en reconstituant une cour et une aristocratie à l’identique avec son propre entourage, avait mis l’Europe à feu et à sang, terrorisant à ce point les monarchies voisines qu’il finit, pour se donner une légitimité européenne, par épouser la fille de l’empereur d’Autriche, accessoirement petite nièce de la Reine décapitée quelque dix-sept ans auparavant.

La Révolution restait belle, idéale, rêve de tout le XIXème siècle, inspirant quelques soubresauts ici et là et finissant, un peu grâce aux Prussiens, par dégager le dernier tyran qui, comme son oncle, s’était servi d’un accès de fièvre républicaine (la seconde) pour se coiffer d’une couronne impériale.

Nous étions donc enfin en République, troisième du nom. « On est en république tout de même ! » signifiant dès lors dans le langage populaire le droit de faire ce que l’on voulait. Non mais ! L’idéalisation de la Révolution allait pouvoir commencer, le mythe fondateur s’installer, balayant, sous le tapis des cimetières et du bagne, ses héritiers directs que furent les Communards.

Malgré quelques voix discordantes, il devint courant pour les hommes politiques de se référer à la Révolution pour légitimer leur engagement républicain, en bons représentants du « Camp du Bien » face aux quelques survivances monarchistes des débuts de cette Troisième République. Le 14 juillet devint fête nationale. L’Exposition Universelle de 1889 célébra brillamment le centenaire de la Révolution, il nous en reste un des plus beaux monuments du pays, la Tour Eiffel.

Aujourd’hui, 1789 a pris du plomb dans l’aile, il est difficile de se référer à cette époque sanguinaire dans une société qui a voulu gommer toute idée de violence. Seul un Mélenchon ose évoquer son admiration pour Robespierre, ou peut-être seulement pour son incorruptibilité ?

Par contre, les références à la République, aux « valeurs républicaines » sont quasi quotidiennes depuis quelques années. D’ailleurs, il faudrait que l’on m’explique en quoi les valeurs en question sont spécifiquement républicaines, je n’y vois personnellement qu’un héritage du Christianisme et des Lumières.  Elles n’ont rien d’universel, elles sont notre identité.

Le XVIIIème, siècle des Lumières portait en lui tous les germes de l’émancipation humaine, on aurait pu en tirer le meilleur. La violence de la Révolution est venue détruire et dénaturer tout cela. N’aurait-il pas mieux valu pour le peuple, un monarque éclairé et paisible plutôt que des ennemis de la liberté se réclamant de la liberté, puis un arriviste obsédé de pouvoir qui mirent l’Europe à feu et à sang ?

Qui peut dire que notre pays n’a pas payé tout cela au prix fort  au cours des deux siècles suivants ? Et ne le paye pas encore ? Le Royaume-Uni a t-il du retard sur la France avec sa royauté ? Le Danemark, la Suède, la Norvège, la Belgique, les Pays-Bas ?Pouvons-nous nous poser la question sans passer pour des antirépublicains prêts à en découdre avec la « Gueuse » ?

Louis XVI est mort pour que noblesse et clergé laissent le pouvoir au Peuple et que règne l’Egalité. Ce rêve a vécu. Aujourd’hui, nous avons presque à l’identique une noblesse d’Etat, sortie de l’ENA ou constituée de politiciens professionnels, la morgue de certains n’ayant rien à envier à l’Ancien Régime. Nous avons un clergé médiatique constitué d’animateurs ou d’artistes engagés nous assénant leur idéologie à la moindre occasion, et de journalistes, privilégiés fiscaux, chargés de nous apporter la Vérité à la grand-messe du 20 heures. Tout ce beau monde se chargeant de nous inculquer les Évangiles du politiquement correct.

Ses membres exercent un pouvoir sans contre pouvoir, étant de plus en plus déconnectés de la réalité quotidienne de la « France d’en bas » expression douteuse, justifiant en elle même l’existence de l’Elite dominant le Peuple. Quant aux milliardaires, de plus en plus milliardaires, est il besoin d’évoquer leur influence sur la vie publique ou politique ?

L’Histoire est écrite par les vainqueurs. Au fil du temps, la figure de Louis XVI est pourtant apparue sous un autre jour. L’idéologie républicaine en avait fait un balourd inapte à gouverner, ultime représentant d’une lignée d’oppresseurs. De tyran il est devenu victime. Les gens qui l’ont condamné, ont touché quelques mois plus tard le fond de l’ignominie, en osant accuser sa femme de relations incestueuses avec le petit Dauphin. Cela seul suffit à les discréditer, mais on ne nous racontait pas cela à l’école !

La réalité du personnage (à part sous le bref épisode de la Restauration) aura mis deux siècles à nous parvenir, je veux dire à nous, grand public non spécialiste.

Le roi horloger (une de ses passions) s’intéressait à son époque et aux progrès de la Science. La cartographie, la chimie, et même les débuts de l’électricité n’avaient pas de secret pour lui. Il avait été éduqué dans cet esprit des Lumières qui voulait le bien des peuples et la fin de l’obscurantisme. C’était un esprit ouvert et cultivé, des textes d’époques en attestent.

En 1774, il s’était fait inoculer ainsi que toute sa famille le vaccin de la variole, pour donner l’exemple. Il fut sans doute le premier roi fidèle à sa femme. Il vécut comme un bon père de famille bourgeois, effondré de douleur à la mort de son fils aîné, en juin 1789 année décidément bien néfaste pour lui.

On dit que le jour de son exécution il a demandé si l’on n’avait toujours pas de nouvelles de La Pérouse l’explorateur perdu avec navire et équipage depuis plusieurs années.

C’était un homme de son temps, le malheur l’avait fait naître roi. Il n’avait pas eu le choix. Mais il choisit de ne pas faire tirer sur la foule pour se protéger. Ses dernières paroles furent « Je prie Dieu pour que le sang que vous allez répandre ne retombe pas sur la France » Si vous passez par la Concorde un 21 janvier, ayez une pensée pour le Roi. Il est mort pour rien. Et il n’est pas le seul.

*Image: wikicommons/ Raymond Ellis.

Réforme du collège: assignation identitaire et misérabilisme

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ecole immigration college

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Le train de réformes récemment lancé par la ministre de l’Education nationale Najat Vallaud-Belkacem mine clairement les fondements républicains de notre système scolaire. L’exemple de la suppression de l’enseignement du latin et du grec reste en ce sens emblématique : cette option certes coûteuse car dispensée à des petits effectifs permet de reconnaître l’ambition légitime des parents et d’inciter à l’effort et au mérite. Cette considération pédagogique devrait primer sur une logique pseudo-comptable qui se cache derrière un égalitarisme d’État. La baisse (ou la stagnation) du budget alloué aux internats d’excellence accueillant des élèves méritants et ambitieux de milieux défavorisés relève de cette même logique néfaste. Pire encore, dans les établissements ordinaires ou difficiles, on a osé fermer des filières d’excellence dont le recrutement ne se faisait que sur la base du volontariat. Pourtant, ces filières permettaient, en plus du maintien des enfants des classes moyennes, une mixité sociale et – osons le mot ! – ethnique qui s’amenuisent voire disparaissent dans au moins cent collèges de France. Nos gouvernants ont même tenté de supprimer les bourses au mérite ! Sous couvert d’égalitarisme compassionnel, il s’agit bien de fixer les difficultés sociales dans les territoires de ces classes jadis décrites comme dangereuses. Autrement dit, la réforme du collège va conduire inéluctablement à l’enclavement et à la ghettoïsation des établissements des territoires les plus en difficulté. Il s’agit ni plus ni moins d’une assignation à résidence de certaines populations rurales et urbaines qui arrange les services d’éducation et les collectivités publiques.

À l’intérieur de ces territoires périphériques, les services publics – collèges, Caisses d’Allocation Familiales (CAF) – symbolisent la présence de l’État mais n’expriment pas son autorité. Leur fonction est d’assigner à résidence les populations qui dépendent d’eux. Cet « entre soi » social et ethnique arrange aussi les élus à la recherche de clientèles électorales captives. Qu’attendre de ces ghettos ? Quelle ambition nourrir pour ceux qui y sont assignés ? En réalité, l’État déserte ces quartiers en dehors des horaires de bureau. Cette fixation des difficultés et des populations les plus difficiles débouche inévitablement sur une territorialisation des attitudes, des confessions et des revendications. Et l’on en vient à revendiquer ce qui est subi : des menus de cantine confessionnel (c’est déjà le cas dans plusieurs collèges, sans le dire), des créneaux horaires de piscine réservés aux « femmes » (pour ne pas dire aux musulmanes). Là aussi, la ministre a montré la voie en demandant aux directeurs des écoles primaires d’autoriser les femmes voilées à accompagner les sorties scolaires, sans pour autant avoir le courage d’abroger la circulaire Châtel le prohibant. Comment ne pas s’insurger contre le fait d’habituer les petits garçons et les petites filles à ce voile qui tend à devenir la norme ?

Alors que j’enseignais à Marseille il y a sept ans, je fus tentée d’envoyer à la presse des listes de prénoms d’élèves, sans patronyme, pour mettre en évidence l’anomalie et la faute morale qui consiste à laisser se créer des ghettos ethno-religieux. Le collège Versailles, du 3ième arrondissement, ne recevait pas plus d’une vingtaine d’enfants d’origine européenne sur environ 500 élèves. Rappelons-nous ces mères de la banlieue montpelliéraine du quartier du Petit Bard, manifestant en mai 2015 contre l’absence d’« élèves blancs » dans le collège du quartier  qualifié de « collège des Marocains » par ceux qui le fréquentent ainsi que par ceux qui  l’éviten… Ce collège est fréquenté, en effet, à 90% par des enfants issus de l’immigration nord-africaine. Ces mères réclamaient « plus de Blancs » pour le bien de leurs enfants, de leur intégration et de leur réussite.  Ne soyons pas surpris que ce genre de collèges soit déserté le jour de l’Aïd, que le restaurant scolaire soit vide pendant le ramadan. Et pour ceux qui évoquent le choix des élèves, rappelons qu’il existe souvent une pression « harmonisant » les comportements dans un certain sens. Lors du scandale des statistiques ethniques, Robert Ménard, qu’on peut critiquer par ailleurs, a pointé une difficulté réelle : l’absence de mixité ethnique est un fait problématique. C’est une difficulté qui appelle légitimement une réaction et des actions d’un maire.

Le pacte républicain suppose la rencontre de l’Autre et la promotion du commun, c’est-à-dire du politique, loin de l’essentialisme ethnique et religieux. C’est le « Avant le ‘je pense donc je suis’, il y a le après-vous Monsieur » de Lévinas.  Mais sur le terrain c’est le moi – d’abord religieux – qui prévaut de plus en plus. Alors que le pacte républicain repose sur la justice, et la reconnaissance et la promotion de la réussite par le mérite et l’effort, la politique d’éducation du gouvernement consacre le repli identitaire et territorial de notre pays.

C’est dans cet abaissement des exigences scolaires pour ces populations que s’enracine la pseudo-autonomie des établissements. L’argument est connu et profondément malhonnête. Sous prétexte de s’adapter aux différents publics au nom d’une école dorénavant « inclusive », le ministère orchestre la sortie de l’École d’un service réellement public. Il inscrit l’École dans des territoires, en collaboration avec les collectivités territoriales qui sont chargées d’élaborer, avec les établissements scolaires, des Projets Éducatifs Territoriaux. L’objectif est clair : que les classes supérieures et moyennes aillent dans le privé subventionné et que les collèges publics occupent les enfants des classes sociales les plus défavorisées.

Les programmes seront de plus en plus laissés à l’appréciation de petits chefs soucieux d’acheter la paix sociale des quartiers car ils seront dépourvus de tout soutien hiérarchique. C’est plus qu’une rupture d’égalité, c’est une attaque en règle contre le modèle républicain. Les établissements sont mis en concurrence, toujours selon cette logique. L’ouverture aux intervenants extérieurs, présentée comme le dernier chic par la ministre, fera entrer les logiques de quartier quand la clôture de l’établissement manque déjà d’étanchéité. Alors même que les prédicateurs ont remplacé, avec la pleine complicité des élus locaux, les « grands frères », combien de temps faudra-t-il attendre avant que des barbus demandent à être reçus comme médiateurs et ne cherchent à intervenir dans les contenus disciplinaires ?

Mme Vallaud-Belkacem, si peu préparée à sa fonction, est la plus perméable aux obsessions misérabilistes des hauts fonctionnaires. Elle s’avère être la ministre de l’Éducation la plus néfaste depuis son compagnon en lâcheté et en accommodement, Lionel Jospin. Elle est enfin, disons-le, l’emblème du misérabilisme compassionnel que le PS professe envers certaines catégories de la population. Derrière cette politique de la compassion, se cache le mépris.

*Photo: Pixabay.

Foot: À quel jeu joue Noël Le Graët?

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noel legraet football benzema

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« Il faut dire quoi ? À mort l’Arabe ? » C’est par cette double interrogation pour le moins surprenante que Noël Le Graët, le président de la FFF, a répondu lundi soir (dans l’émission « L’Equipe enquête » sur L’Equipe 21) aux critiques autour de sa gestion de l’affaire de la sextape. En cause, sa volonté de défendre Karim Benzema à tout prix qui n’a pas fait l’unanimité. Faut-il comprendre que l’attaquant international ne serait pas tout à fait français ? Et les Français issus de l’immigration seraient condamnés ad vitam eternam à se voir rappeler leurs origines ?

Jeudi dernier, au moment où il présentait ses vœux à la presse, Noël Le Graët avait déjà surpris par quelques phrases pleines de sous-entendus. « Les choses sérieuses finissent toujours par s’arranger. » avait-il déclaré au sujet de l’affaire Benzema. Certes, on peut toujours compter sur notre mort certaine pour mettre fin aux conflits mais que voulait dire exactement le président de la FFF ? Que les « choses » deviennent « sérieuses » uniquement lorsqu’elles concernent les joueurs les plus importants ? Qu’on peut toujours s’arranger dans le dos de la justice ?

La suite de sa déclaration était assez éclairante puisque le président de la FFF avait également regretté que l’attaquant du Real Madrid n’ait pas été uniquement convoqué par la commission de discipline de la fédération car ainsi, il aurait pu s’en sortir avec un simple blâme, aucun règlement interne ne permettant de le punir plus sévèrement. Quel dommage en effet qu’un chantage sur un coéquipier, s’il est avéré, ne puisse pas être réglé par une simple sanction administrative, cela arrangerait beaucoup de choses. Imaginez un peu, si c’était la fédération qui traitait également les cas de viols et d’assassinats, le temps qu’on gagnerait ainsi.

« J’ai toujours été proche de Benzema parce que je connais un peu ses difficultés d’enfance. » a déclaré lundi soir le président. Quel rapport ? En quoi cette proximité devrait-elle interférer dans une décision sportive à prendre vis à vis de l’Equipe de France ? Et qu’est-ce que d’éventuelles « difficultés d’enfance » ont à voir là-dedans ? Celles-ci permettraient-elles de justifier qu’un millionnaire essaye de faire chanter un coéquipier pour quelques milliers d’euros ?

Puis, le bon vieux défenseur de la veuve et de l’orphelin de terminer son interview par cette phrase ô combien émouvante : « Peut-être que j’ai ce côté là en moi, défendre l’indéfendable ». La volonté de M. Le Graët de réduire Benzema à ses origines pour passer pour un homme de cœur n’est pas seulement affligeante, elle est dangereuse.

En pensant défendre Benzema contre un racisme supposé, Noël Le Graët ne fait que l’entretenir. Quand on a passé comme moi dix ans de sa vie à reprendre les élèves issus de l’immigration dès qu’ils parlaient des « Français » comme d’un groupe de citoyens duquel ils seraient exclus, on ne peut qu’être sidéré par de tels propos…

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00734277_000001.

Oui, Bianco doit partir!

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Jean-Louis Bianco laïcité

Jean-Louis Bianco laïcité

Sur sa page Facebook, Julien Dray, dirigeant national du PS et fondateur, il y a trente ans de SOS-Racisme a fait hier soir une déclaration assez solennelle à propos des polémiques autour de l’Observatoire de la Laïcité et de son actuel président Jean-Louis Bianco, dont beaucoup de militants laïques exigent le départ. Cette exigence semble avoir été entendue par le Premier ministre qui a déclaré lundi soir : « Je verrai bientôt Jean-Louis Bianco. Je lui rappellerai que L’Observatoire de la laïcité, placé d’ailleurs sous ma responsabilité, ne peut pas être quelque chose qui dénature la réalité de cette laïcité. » Un scud auquel Jean-Louis Bianco a répondu, dès le lendemain, dans les colonnes du Monde : « Ceux qui dénaturent la laïcité, ce sont précisément ceux qui en font un outil antireligieux, antimusulman, qui prétendent, ce qui est une monumentale erreur sur le principe même de laïcité, que l’espace public est totalement neutre, comme si nous n’avions plus le droit d’avoir des opinions. » Ambiance…

Ces faits posés, revenons à la déclaration de Julien Dray :

« Jean-Louis Bianco est mon pote depuis bientôt trente-deux ans. C’est un homme droit et sincère. Donc même si quelqu’un a un désaccord avec lui, il se comporte bien et discute calmement avec lui car en plus Jean-Louis est un homme de dialogue. Je le dis calmement je n’aime pas la campagne contre lui et encore moins la forme qu’elle commence à prendre. »

Avant de vous faire partager ma réponse, je voudrais dire deux ou trois choses. Je connais Julien depuis plus de quarante ans dont une bonne quinzaine passés à se combattre – et parfois avec d’autres armes que celles de la critique – quand il était à la Ligue, puis à SOS et au PS. J’ai toujours eu du respect et de l’affection pour lui. Je ne connais pas, en revanche Jean-Louis Bianco. Donc pas de respect ni d’irrespect a priori, pas d’affect, rien que de la politique. Je ne souhaite pas qu’on le lynche, comme le déplorent en pleurnichant sur les réseaux nombre de ses défenseurs. Je souhaite simplement que l’Observatoire de la Laïcité, financé sur fonds publics, remplisse sa mission de service public. Mission qui consiste, entre autres à combattre les intégristes, fussent-ils déguisés en camarades ou en victimes. En vertu de quoi, voilà ce que j’ai répondu à Julien :

Cher Julien, tu as raison de défendre ton ami. Je fais pareil. Et je méprise un peu les gens qui procèdent autrement. Mais ceux qui aiment la laïcité ont raison d’attaquer l’Observatoire de la Laïcité, et donc son président.

Depuis le tweet odieux de Nicolas Cadène (Rapporteur général de l’Observatoire de la Laïcité) contre Elisabeth Badinter et la mobilisation très énervée de la gauche laïque d’en bas qui a suivi, Jean-Louis Bianco s’est enferré dans le déni, le mensonge et la provoc.

tweet Nicolas Cadène


Il aurait probablement suffi qu’il se désolidarise de Cadène et rouvre illico le dialogue avec tous les militants laïques pour que l’affaire ne remonte pas plus haut que le fusible. Au lieu de quoi Jean-Louis Bianco a préféré user de tout son poids pour intimider ses adversaires. 
Il a joué, il a perdu. Il n’a pas compris que nous étions dans l’après-Bataclan. Il doit partir.

Garde-lui ton amitié. Et garde-nous ta solidarité. Et si tu as du mal à tenir les deux bouts, remémore-toi ce vers de Racine : « Je chéris ta personne et je hais ton erreur. »

*Photo : SIPA.00619000_000045.

Livres politiques: des bides en série

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sarkozy zemmour villiers lemaire

sarkozy zemmour villiers lemaire

Cette fois-ci, c’est le livre-confession. Notre petite bêtise de lundi était à peine publiée que Nicolas Sarkozy annonçait sur sa page Facebook écrire un livre depuis l’été. Le fameux devoir d’inventaire qui lui est réclamé depuis plus de trois ans va donc arriver, l’ex-Président étant censé disserter sur ses « erreurs » et ses « réussites ». On aurait pu faire un second épisode à la fiction de ce début de semaine en faisant le parallèle avec les livres de Chirac en 1994/95 aux éditions Nil, imaginant la tête ensanglantée de Rocky Balboa à la place du célèbre pommier. Nous n’en ferons rien.

Réfléchissons plutôt à cette curieuse tendance des hommes politiques à vouloir absolument se retrouver en librairie, alors que leurs livres connaissent depuis quelques années un insuccès patent. Comme l’expliquait Philippe de Villiers récemment, les excellentes ventes de son dernier ouvrage, ainsi que celles d’Eric Zemmour, sont d’abord dues au caractère « métapolitique » de leurs essais. Autrement dit, leurs livres rencontrent un succès fou parce que leurs auteurs ne guignent aucun mandat. Villiers en veut pour preuve le fait qu’il vendait très peu lorsqu’il était un homme politique en activité et que les ventes de son dernier opus ont explosé à mesure qu’il répétait : « Maintenant je n’en suis plus, je vais vous dire la vérité ». On pourrait même insister : son livre a arrêté de faire parler à partir du moment où, certainement emporté par l’euphorie du succès, il a déclaré qu’il n’exclurait désormais plus rien pour la présidentielle. Cette phrase rompait en quelque sorte le contrat avec ses lecteurs.

La défiance des Français, pourtant gros lecteurs, envers les livres des politiques en exercice peut prendre d’énormes proportions. On s’est notamment beaucoup moqué des ventes maigrelettes de Rama Yade, Jean-Christophe Cambadélis, Jean-Vincent Placé, Claude Bartolone, Pierre Moscovici ou Michel Sapin. Bien qu’invités dans des émissions à fort taux d’écoute, leurs livres ne dépassaient pas les mille exemplaires vendus, voire les cinq cents. Bien sûr, il y a des exceptions. Jean-Luc Mélenchon est un bon vendeur. François Fillon a, paraît-il, connu un succès d’estime avec Faire et Alain Juppé n’a pas l’air de mal se défendre non plus. Mais on est pourtant loin des succès de Villiers ou Zemmour. Le principal grief adressé à toutes ces personnalités, c’est que le véritable auteur ne figure pas bien souvent sur la couverture.

D’ailleurs, Nicolas Sarkozy n’échappera pas à la règle. L’écrivain narrait dans un de ses livres une anecdote à propos de celui qui était alors le député-maire de Neuilly. Alors qu’il le croisait dans une antichambre ministérielle, Coûteaux félicita le futur Président pour sa biographie de Georges Mandel. Et Sarkozy de répondre à peu près cela : « Vous avez un avantage sur moi : vous l’avez lue jusqu’au bout !» Qu’il le veuille ou non, Nicolas Sarkozy ne passera jamais pour un écrivain, comme pouvaient l’être Charles de Gaulle et François Mitterrand, des hommes d’une autre génération. Il n’est d’ailleurs pas le seul candidat à la primaire qui se pliera à l’exercice. La semaine dernière, on nous annonçait avec tambours, trompettes et Une d’un grand hebdomadaire conservateur, le prochain livre de Jean-François Copé. On nous annonce aussi celui de Bruno Le Maire. Ce dernier, qui est un véritable écrivain, connaîtra-t-il le même succès que pour ses romans ? Rien n’est moins sûr. Ses ouvrages littéraires ont pourtant fait l’objet de beaucoup moins de promotions que son prochain essai. Ils avaient en revanche bénéficié d’un excellent bouche-à-oreille. On peine à croire que son livre-programme-pour-la-primaire connaisse le même sort.

Car le véritable but de la plupart de ces livres-programmes ou livres-confessions n’est pas d’être lus et appréciés. Au mieux, ce sont des prétextes pour faire la « une » des magazines ou passer à la radio-télé ; au pire, ils servent à démontrer qu’on a une plus grande… capacité de vente que ses voisins. Ces naïfs de politiques croient que notre vieux peuple littéraire leur saura gré de voir leurs bobines en librairie. Mais les Français ne sont plus dupes depuis longtemps. Les Editions Plon, nous dit-on en montrant les muscles, devraient tirer à plus de 100 000 exemplaires le livre de Nicolas Sarkozy. Pour la santé de ce fleuron de l’édition française, espérons que cette publication soit à compte d’auteur.  En tout cas, pauvres arbres !

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00708841_000022.

Porter un signe distinctif religieux, du communautarisme?

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kippa communautarisme identité

kippa communautarisme identité

Dans sa chronique donnée jeudi 14 janvier à RTL, Éric Zemmour réagissait au sujet de l’agression scandaleuse d’un enseignant juif portant la kippa, par un adolescent fanatique se revendiquant de l’État islamique, et appelait de ses vœux un monde où tous les hommes se dépouilleraient de leur identité religieuse dans l’espace public : « La liberté, c’est l’indifférenciation. La laïcité, c’est la séparation… du privé et du public. Porter une kippa dans la rue, c’est afficher sa religion, l’imposer au regard des autres. » Et de conclure : « l’appartenance religieuse ne concerne que la conscience », sans quoi l’on verserait dans le communautarisme.

Le propos a de quoi surprendre. En quoi l’affirmation publique d’une identité religieuse relèverait-elle du communautarisme ? En quoi le port de signes distinctifs religieux serait-il une atteinte à l’unité de la nation ?

Rappelons ce qu’est le communautarisme : une partition de la nation en plusieurs communautés qui ont pris le pas sur le sentiment national. Le communautarisme, c’est lorsque les communautés (ethniques, sociales ou religieuses) deviennent l’unique critère d’identification des personnes dans l’espace public, au détriment de la nation. Il signe en général la mort de celle-ci, comme ce fut le cas lorsque Serbes, Croates, Kosovars et Slovènes cessèrent de se revendiquer de la Yougoslavie. Autrement dit, est communautariste une identité qui tend à devenir exclusive de tout autre pour constituer l’unique moyen par lequel se définit une personne.

Tel n’est pas le cas de l’identité religieuse des Juifs, issus d’une diaspora qui a essaimé aux quatre coins du monde il y a 2000 ans. Dans un discours resté célèbre à l’Assemblée constituante, le comte de Clermont-Tonnerre prônait en ces termes l’émancipation des Juifs de France : « Il faut tout refuser aux juifs comme nation et tout accorder aux juifs comme individus. » La proposition, pour radicale qu’elle soit, eut le mérite d’accélérer l’assimilation des Juifs qui donnèrent à la France de grands patriotes, parmi lesquelles il est impossible de ne pas citer Moïse de Camondo – dont le fils devait tragiquement mourir au combat en 1917 et qui légua toutes ses collections d’art à la France –, ainsi que Marc Bloch, qui, malgré ses 53 ans et une santé défaillante, demanda à servir dans l’armée française en 1940 et se surnommait lui-même « le plus vieux capitaine de l’armée française ».

Dans ces conditions, il n’est pas pertinent de soutenir que le port de signes distinctifs religieux par un enseignant juif le marginaliserait d’une nation à laquelle ses coreligionnaires adhèrent sans aucune forme de retenue depuis déjà bien longtemps. Le sentiment national auquel est attaché à juste titre Éric Zemmour ne postule pas la disparition des communautés au bénéfice d’un moule indifférencié d’individus sous la coupe d’un État jacobin, mais exige que leur développement s’effectue en harmonie avec les autres composantes de la société française, sans exclusive aucune et dans la continuité de nos traditions. Or, le Judaïsme, dont est issu le Christianisme, occupe une place de choix dans l’histoire de notre pays qu’il a contribué à forger.

La nation ne peut jamais être, sous peine de mourir, cet appauvrissement collectif qui consisterait à se dépouiller dans l’espace public de ce qui nous constitue au plus intime de lui-même. C’est vrai pour l’identité religieuse mais c’est aussi vrai pour l’identité régionale ou toute autre forme d’identification à une communauté ou un milieu social. Car, au fond, une nation n’est pas un ensemble atomisé d’individus isolés sous la férule omnipotente d’un État pouvant mieux contrôler des masses anonymes. Elle n’est pas un alignement indifférencié d’individus qui ont renoncé à faire valoir leur identité.

Les communautés sont parfaitement légitimes quand elles ne prétendent pas au monopole de représentation de l’individu et n’entrent pas en concurrence de l’identité nationale. C’est une vision individualiste de la société digne de Hobbes qui conduit certains hommes politiques à refuser l’existence des communautés sous prétexte de lutter contre le communautarisme. « Je ferai inscrire dans la Constitution que « la République ne reconnaît aucune communauté » » affirmait Marine Le Pen en 2012. On comprend l’intention qui fonde cette revendication mais on ne peut que déplorer la solution préconisée. Car une nation reste un ensemble de communautés organiques, au premier rang desquelles se situe la famille, communauté naturelle et sociale qui contribue à l’épanouissement et la croissance de la personne humaine.

Porter des signes distinctifs est donc parfaitement légitime quand ces derniers émanent d’une communauté en totale harmonie avec notre identité. Le problème survient lorsqu’une communauté prétend au monopole identitaire de la personne et pratique un communautarisme que le politologue Pierre-André Taguieff décrit comme « un projet sociopolitique visant à soumettre les membres d’un groupe défini aux normes supposées propres à ce groupe,… [et] à contrôler les opinions, les croyances et les comportements de ceux qui appartiennent en principe à cette communauté ».

Or, c’est bien ce que l’on voit dans de nombreux quartiers de banlieues où certaines femmes sont contraintes de se voiler pour échapper à la pression que leur imposent les « grands-frères », où des habitants en sont réduits à boire en cachette ou faire le Ramadan contre leur gré pour ne pas s’attirer les foudres de zélateurs inquisitoriaux, et où le port de la djellaba, de la barbe longue ou du voile intégral apparaît à bien des égards comme la revendication exclusive d’une identité qui se fait le vecteur d’une idéologie conquérante prétendant imposer la charia au monde entier. Car le propre du communautarisme, c’est de vouloir prospérer à la fois au détriment de la personne, dont il opprime la liberté, et au mépris de la nation dont il nie l’existence.

Dans ces conditions, il est évident que l’on ne peut traiter de la même façon les signes distinctifs qui constituent, de près ou de loin, les supports apparents de communication d’une idéologie radicale contre laquelle on ne cesse de nous rappeler que nous sommes en guerre, et ceux qui sont arborés par des communautés totalement éloignées de toute prétention totalitaire et se rattachant à notre tradition nationale. Mettre sur le même plan des signes distinctifs qui renvoient à des réalités totalement différentes n’aide pas à comprendre la véritable nature du problème. Aucun signe n’étant neutre, il importe avant tout de connaître leur signification dans le contexte précis dans lequel ils sont portés. C’est ce discernement que j’appelle de mes vœux.

*Photo : SIPA.REX40332126_000002.

Quelques mots sur 600 euros

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600 euros adnane tragha

600 euros adnane tragha

Le cinéaste Adnane Tragha a grandi dans le même immeuble d’Ivry-sur-Seine que moi. Comme vingt ans nous séparent, et que j’ai emménagé depuis longtemps dans un autre quartier d’Ivry, j’ai principalement quelques souvenirs de lui enfant. J’en ai beaucoup plus de son père, la bonté ouvrière faite homme.

Il y a trois ou quatre ans, j’ai eu ma première discussion d’adulte avec lui. J’ai vite compris que j’avais affaire à un artiste d’une extrême vivacité intellectuelle, ce qui disons-le, n’est pas si courant dans cette catégorie socio-professionnelle, fût-elle issue du peuple, y compris celui de ma sublime banlieue à moi.

Ce gamin (il fait quinze ans de moins que son âge) m’a immédiatement époustouflé par sa volonté de dire des choses précises en faisant des films. Les autres jeunes épris de ciné que j’avais rencontrés jusque-là, souvent issus de l’upper middle class, m’avaient tous gavé avec leurs discours à la con sur la précarité insupportable du statut d’intermittent et sur l’impossibilité pour les « jeunes réalisateurs » de trouver des financements à la mesure de leur génie obligatoire.

Adnane Tragha ne mange pas de ce pain Poilâne-là. J’ai tout de suite senti, qu’avec rien dans les mains, rien dans les poches et rien dans le carnet d’adresses, il le ferait quoi qu’il arrive, son film fauché, marxiste et clairvoyant (j’ai presque envie d’écrire « marxiste mais clairvoyant », mais je vais me retenir, pour ne pas avoir à dire du mal de Guédiguian qui a l’air gentil).

Et bien, il l’a fait, son film ! Il s’appelle 600 euros et sortira en avril. Je serai en salle dès la première séance car je sais que ce film sera exceptionnel. Alors bien sûr, c’est compliqué de prédire qu’un film sera bon en n’ayant vu que le trailer et deux extraits d’une minute, qui témoignent néanmoins d’un filmage, d’une écriture et d’une direction d’acteurs redoutables. Mais c’est autorisé de pressentir très fort que la sortie de 600 euros sera un événement artistique et politique. C’est d’autant plus prévisible que la présentation du film par l’auteur est pleine d’un bon sens devenu une denrée de luxe dans le-jeune-cinéma-qui-pense.

Je vous livre deux de ses réflexions, pas choisies au hasard. « Les médias véhiculent aujourd’hui des images plus ou moins formatées de l’abstentionniste, de l’électeur d’extrême droite ou de l’étranger sans droit de vote. « 600 euros » nous apporte un éclairage différent, un regard humain en abordant ces sujets sensibles à travers une galerie de personnages tout en nuances, des hommes et des femmes qui avancent tant bien que mal au cœur de la tempête. »

« Comprendre ce qui repousse tant de personnes loin des urnes, comprendre ce qui pousse tant de personnes vers l’extrême droite. Mais aussi, montrer que ces déçus de la politique ont surtout besoin que l’on s’intéresse à eux, que l’on essaie de comprendre la cause de leur choix radicaux pour mieux y répondre. »

Étant moi-même fan de Peckinpah et de Bresson, je sais, rassurez-vous, qu’on ne fait pas de bon cinéma avec des bonnes intentions. Mais on ne peut pas faire de bon cinéma sans bonnes intuitions. Et là…

Iran: la désescalade?

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iran aiea hollande fabius rohani

iran aiea hollande fabius rohani

(Avec AFP) – « Avec la levée des sanctions et l’entrée en vigueur de l’accord nucléaire, 32 milliards de dollars d’avoirs bloqués seront libérés », a annoncé mardi le président de la banque centrale d’Iran, Valiollah Seif, cité mardi par la télévision d’Etat. L’accord nucléaire conclu en juillet 2015 et entré en vigueur samedi prévoit que les sanctions internationales seront progressivement levées dans les dix prochaines années. Téhéran a également annoncé le retour de l’Iran au sein du système bancaire international SWIFT et l’ouverture de 1.000 lettres de crédits par des banques étrangères, autant de mesures qui vont permettre à l’Iran de se réinsérer dans l’économie mondiale. Dans un discours prononcé aujourd’hui devant des acteurs économiques, le président Hassan Rohani a demandé un effort général pour endiguer « la récession et le chômage ». « Aujourd’hui est un commencement. Le commencement d’un jeune innocent qui était enchaîné injustement depuis 12 ans », a-t-il ajouté, en faisant allusion aux sanctions internationales qui ont durement touché l’économie iranienne depuis plus une décennie.
Le président iranien a répété  que l’Iran avait besoin de « 50 milliards de dollars d’investissements étrangers » par an pour assurer une croissance économique de 8% alors que le pays se trouve actuellement en récession.

Mais la chute du prix du pétrole, tombé sous les 30 dollars, handicape particulièrement l’action du gouvernement. La baisse vertigineuse des prix du baril ces derniers mois découle d’une augmentation de la production de brut saoudien, Riyad utilisant l’arme du pétrole pour affaiblir ses rivaux géopolitiques au Moyen-Orient, à savoir la Russie et l’Iran. Cette semaine, les cours ont connu une nouvelle chute provoquée par l’annonce d’un pic de production iranien après l’entrée en vigueur de l’accord nucléaire.

Au-delà des contingences économiques, « la mise en oeuvre de l’accord nucléaire est un tournant » qui « ouvre la voie à un investissement majeur de l’Union européenne dans nos relations bilatérales » avec la République islamique, a annoncé la chef de la diplomatie européenne Federica Mogherini. Avec la réhabilitation progressive de l’Iran, qu’a illustrée le récent échanges de prisonniers entre Téhéran et Washington, les cartes se redistribuent en effet dans la région, au détriment de l’Arabie Saoudite, de plus en plus critiquée en raison de son refus de tout compromis avec l’axe Russie-Syrie-Iran dans la crise syrienne.

Si ces développements signent la victoire provisoire du camp religieux pragmatique emmené par le Président Rohani, les conservateurs iraniens n’ont pas dit leurs derniers mots. Jusqu’aux législatives du 26 février, Rohani peut espérer engranger les bénéfices électoraux de sa politique d’ouverture vers l’Ouest, à moins que la majorité de ses candidats ne se voient barrer la route par le Conseil des gardiens, chargé de sélectionner les impétrants. Rohani a d’ores et déjà engagé un bras de fer avec les institutions de la République islamique afin d’avoir une chance de remporter les prochaines législatives, tandis qu’une vague d’invalidations frappe son camp.

Comme toujours en Iran depuis 1979, l’attention des observateurs devrait se polariser autour du Guide Ali Khamenei, pivot incontesté du régime, malgré son cancer de la prostate. Le vieux de la vieille Rafsandjani a dernièrement évoqué l’hypothèse d’une direction collégiale du pays en cas de décès du Guide, dont l’intransigeance n’a cependant pas empêché la conclusion de l’accord de Genève. Soufflant le chaud et le froid, Khamenei a consenti à prendre langue avec les Etats-Unis pour sortir son pays de la nasse économique dans laquelle les sanctions internationales l’avaient enfoncée. En dépit de leur aversion proclamée pour le « Grand Satan », les hiérarques de la République islamique se tournent de plus en plus vers les Etats-Unis, sur le modèle de la Chine des années 1970. Bien sûr, du Yémen à la Syrie en passant par le Liban qui attend toujours son Président, les sujets de contentieux entre les deux puissances sont légion, mais le début de rapprochement irano-américain ne laisse pas d’inquiéter l’Arabie Saoudite. S’il arrive que l’Histoire repasse les plats, Riyad n’a aucune envie de jouer le rôle de l’URSS, dindon de la farce de la réconciliation sino-américaine. Back to the seventies ? L’avenir nous le dira.

*Photo: © IRANIAN PRESIDENCY/AFP STRINGER.

L’antifascisme cache des intérêts de classe

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fn regionales christophe guilluy

fn regionales christophe guilluy

Propos recueillis par Daoud Boughezala, Élisabeth Lévy et Gil Mihaely

Causeur : Comme après chaque poussée du FN, l’ensemble des politiques clame qu’ils ont entendu et que, cette fois, ils vont changer. La classe politique française a-t-elle vraiment compris le message des régionales ?

Christophe Guilluy : Non, les politiques n’en sont tout simplement pas capables ! Le vote FN traduit un vrai conflit de classes. Tant que les élites, politiques mais aussi économiques, culturelles, médiatiques et administratives n’auront pas intégré cette donnée socio-politique, rien ne changera.

Autrement dit, on aura encore droit à l’antifascisme de pacotille. Ne se rendent-ils pas compte que cela n’empêche plus les gens de voter FN ?

Mais en fait, ça marche ! La diabolisation du FN parvient à figer le système. Elle fait office de bouclier idéologique qui arrête toujours le FN même quand celui-ci rassemble plus d’un quart de l’électorat. Mais il faut bien comprendre que le sujet n’est pas le FN : en réalité, comme l’a avoué Lionel Jospin, « la lutte antifasciste n’est que du théâtre » qui vise à ne jamais remettre en cause des choix économiques et sociétaux faits il y a plusieurs décennies.

Qui a fait ces choix, « l’UMPS » – qui, soit dit en passant, recueille les suffrages de deux tiers des électeurs ?

Appelez-le comme vous voulez, il s’agit du système en place ! Les classes dominantes, les catégories supérieures, les gagnants de la mondialisation, mais aussi ceux qui en sont protégés (les retraités, une partie de la fonction publique), tout cela dépasse largement les élites et forme un gros bloc.[access capability= »lire_inedits »] Ceux qui croient avoir des avantages à perdre, ça fait du monde.

Peut-être, mais ces catégories font une majorité sociologique !

Une majorité, ce n’est pas sûr, une base électorale, oui. Ce sont les retraités qui sauvent l’UMP, ce sont les fonctionnaires et les classes moyennes urbaines qui sauvent la gauche. Ces deux gros blocs sont arrimés ad vitam aeternam aux deux gros partis. Ils ne bougeront pas.

En face de ces groupes plutôt protégés, qui trouve-t-on ?

Des catégories populaires, mais qui ne se réduisent pas à leur dimension socio-économique, ni au territoire qu’elles habitent. Un territoire, ça ne veut rien dire : si vous déplacez la Seine-Saint-Denis à la campagne, vous observerez les mêmes causes et les mêmes effets ! C’est en travaillant sur la question sociale que l’on arrive à la question identitaire, car cet enjeu travaille les catégories populaires dans la France périphérique (celle des zones rurales, des petites villes et des villes moyennes) mais aussi en banlieue. À ce titre, il faut souligner l’importance de la question identitaire pour la jeunesse populaire (ce n’est pas le cas pour la jeunesse aisée ou branchée des grandes métropoles) qui se manifeste par le vote FN dans la France périphérique, et par la réislamisation pour la jeunesse de banlieue. C’est pour cette raison que la gauche est tellement mal. L’électorat FN est presque plus prolétarisé que ne l’était l’électorat communiste des années 1960, c’est du jamais vu ! À ceci près que nous ne sommes plus en 1960, à l’époque de la « lutte des classes ». Si ces catégories sociales manifestent une « inconscience de classe », elles partagent néanmoins une même perception de la mondialisation, de l’immigration et de l’islam. Inversement, la posture antifasciste de nos élites n’est qu’un écran de fumée cachant des intérêts de classe bien compris. Se dire antifasciste permet de se déguiser en résistant, tout en souhaitant la perpétuation du système.

Pour grotesques qu’ils soient, ces faux résistants n’en sont pas moins majoritaires arithmétiquement. N’est-il pas normal qu’ils obtiennent gain de cause aux dépens des classes populaires ?

Définissons d’abord ce qu’on entend par « classes populaires ». La classe ouvrière stricto sensu est certes ultra-minoritaire. Mais si vous y ajoutez les employés, les petits paysans et autres mal payés et précaires, vous obtenez la majorité de la population active… Ajoutez à cela les retraités et les jeunes issus de ces catégories, et vous avez la majorité de la population française. Aujourd’hui, la majorité de ces catégories populaires vit à l’écart des métropoles, dans une France périphérique qui crée peu d’emploi et de richesse et qui se caractérise par une grande fragilité économique et sociale.

Imaginez que leur « fragilité sociale » se résorbe. Tous leurs problèmes identitaires se résoudront-ils comme par enchantement ?

Bien sûr que non. Je le répète, la question sociale nous amène à la question identitaire et il faut les prendre en compte toutes les deux. Pourquoi un habitant de Hénin-Beaumont, avec un revenu de 600 euros par mois, préfère-t-il Marine Le Pen à Mélenchon, qui lui propose un SMIC à 1 600 € ? « Ce type est débile ! », explique, pour se rassurer, l’intelligentsia médiatico-universitaire. En gros, si ces gens avaient fait des études, ils voteraient Mélenchon ! Bizarrement, on n’a jamais reproché à l’électorat ouvrier qui votait PCF son niveau de diplôme ! C’est un raisonnement fallacieux, qui vise à nier l’existence de la « frontière invisible ».

Qu’est-ce donc que cette frontière invisible ?

À la différence de nos parents dans les années 1960, nous vivons dans une société multiculturelle, c’est-à-dire une société où l’autre ne devient pas soi. Et quand « l’autre » ne devient pas soi, les gens ont besoin de savoir « combien va être l’autre », dans son quartier, son immeuble car personne ne veut devenir minoritaire, a fortiori en milieu populaire. Parce que quand on est riche, on peut s’abriter derrière des frontières privées.

Voulez-vous dire que l’attitude qui est dénoncée comme une preuve de « fermeture » est un penchant humain très largement partagé ?

Exactement ! Contrairement à ce que laisse entendre le clivage électoral qui oppose d’un côté des classes populaires tentées « par le repli » et des classes supérieures affichant leur ouverture, face à l’émergence de la société multiculturelle, nous pensons tous la même chose. Seules les postures changent. Les catégories supérieures ont les moyens d’ériger une « frontière invisible » entre eux et l’autre (y compris dans des quartiers multiethniques) : elles pratiquent l’évitement résidentiel et scolaire, et un séparatisme « cool et invisible » qui permet de continuer à afficher un discours d’ouverture. À l’inverse, l’anxiété des catégories modestes et populaires sur la question migratoire s’explique par l’impossibilité d’opérer ces choix résidentiels et scolaires. Bien à l’abri, ceux qui érigent des frontières invisibles se disent résistants, antifascistes, tandis que les groupes sociaux qui subissent le multiculturalisme au quotidien, se débrouillent comme ils peuvent. Ils exigent de l’État de les protéger et on les qualifie de fachos, de racistes et de beaufs. Rappelons que cette question du rapport à l’autre ne se pose pas seulement pour les « petits blancs » mais pour tous les « petits » – qu’ils soient blancs, noirs, juifs, musulmans. En région parisienne, l’électorat maghrébin qui est en phase d’ascension sociale est de plus en plus sensible aux problèmes de sécurité et d’immigration. En Seine-Saint-Denis, l’évitement des immeubles à forte population africaine par la petite bourgeoisie maghrébine est un secret de polichinelle.

En somme, que se dit l’électeur qui dépose un bulletin FN dans l’urne ?

Il pense prioritairement à l’immigration parce qu’il est fragile socialement. S’il ne se préoccupait que du social, il voterait Mélenchon. Il ne contrôle ni l’endroit où il va vivre, ni son environnement, ni l’école dans laquelle il va scolariser ses enfants. C’est d’ailleurs ce qui explique une montée d’une critique de l’État-providence par ceux-là mêmes qui en ont besoin. Pourquoi ? La montée du discours critique sur l’État, qui serait trop généreux avec les chômeurs, les RMIstes, vise en fait l’immigration. Les programmes de construction de logements sociaux sont ainsi combattus par ceux-là mêmes qui en ont potentiellement besoin.

S’agissant des HLM, peut-on vraiment leur donner tort ?

Depuis les années 1980, les quartiers de logements sociaux des grandes métropoles se sont de facto spécialisés dans l’accueil des populations immigrées. Auparavant, ces groupes étaient minoritaires. Et un phénomène n’arrange rien : depuis vingt ans, les non-immigrés s’auto-excluent de la demande de logements sociaux. En région parisienne, la majorité des demandes de logements sociaux émane de ménages immigrés.

On peut se demander pourquoi le vote FN explose dans le grand Ouest, alors que d’après Hervé Le Bras, cette région anciennement catholique resterait hermétique à la vague frontiste. La réponse est simple : les gens ont vu changer la grande ville du coin, le logement social de Nantes, de Rennes et de Brest accueillant de plus en plus de ménages immigrés.

La presse de gauche vous reproche souvent de sous-estimer la détresse des banlieues au profit de la France périphérique. Niez-vous qu’on ne soit pas très bien loti à La Courneuve ?

Je n’ai jamais sous-estimé la question sociale des banlieues, je dis juste que ce ne sont pas des ghettos mais des sas, où se concentrent les flux migratoires. La mobilité de ces zones explique que le portrait social de la banlieue soit toujours dégradé : les diplômés, les ménages en phase d’ascension sociale quittent ces territoires et sont remplacés par des ménages précaires et immigrés. Cette mobilité montre que l’intégration économique et sociale des immigrés est une réalité. Cela s’explique par le fait que, malgré tout, les trois quarts des ZUS sont situés dans les territoires qui comptent, ceux qui créent de l’emploi, c’est-à-dire les grandes métropoles. J’en conclus qu’il vaut mieux vivre à La Courneuve, située à dix minutes du centre de Paris, qu’au fin fond de la Picardie. Alors que des régions comme la Picardie s’enfoncent dans le chômage, les banlieues créent de la classe moyenne depuis vingt ans. Une petite bourgeoisie musulmane d’origine maghrébine a rapidement émergé en région parisienne, au moment où les classes populaires (qui vivent à 80 % en dehors des grandes métropoles) se cassaient la gueule. Soit dit en passant, cette nouvelle classe moyenne n’a pas lâché ses valeurs : vous pouvez très bien être à la fois un cadre supérieur et rester attaché à votre religion et votre système de valeurs.

Cela montre bien que l’ascenseur social fonctionne encore…

Pour une minorité. Reste que, pour la première fois, la majorité des catégories populaires ne vivent pas là où se créent la richesse et l’emploi. Ce n’est jamais arrivé dans l’histoire. Hier, la classe ouvrière vivait dans les régions ou villes industrielles, là où se créait la richesse. Cela entraîne entre autres conséquences une sédentarisation forcée. La France était plus mobile en 1968 qu’aujourd’hui. Aujourd’hui, la majorité des gens vivent et meurent dans le département où ils sont nés, car qui dit France périphérique dit France sédentarisée. On y trouve de moins en moins d’emploi et ceux qui existent sont mal payés. C’est la France des revenus médians – autour de 1 000-1 500 euros avec le risque d’un chômage définitif. Certains s’illusionnent sur les possibilités offertes par la révolution numérique. On ne crée par sa boîte high-tech dans son coin. Apple n’est pas né dans le Cantal. Si 70 % des cadres supérieurs vivent dans les grandes métropoles, ce n’est pas par hasard ! Résultat, les habitants de la France périphérique sont exclus des possibilités d’ascension sociale et se tournent vers des options politiques antisystème : les Bonnets rouges en Bretagne et le vote FN ailleurs…

Adhérer à un mouvement contestataire, c’est encore participer un tant soit peu à la démocratie. Si la situation des catégories populaires ne s’améliore pas, faut-il craindre une radicalisation violente ?

Pour le moment, certains votent encore, mais les radicalités vont forcément augmenter car aucun projet économique sérieux n’est proposé pour ces territoires ; cette impasse économique renforçant l’anxiété autour des questions identitaires. J’ai travaillé en province au moment de la crise des migrants, et dans le Cantal on m’a posé des questions sur l’immigration. Le logement social vacant, susceptible d’accueillir des migrants, n’est pas dans les grandes métropoles mais dans les petites villes et villes moyennes de cette France périphérique.

Si les partis de gouvernement se restructurent, pourront-ils ramener ces électeurs au bercail ?

Non, c’est mort ! Le neg’marron, l’esclave qui a fui la plantation, n’obéit plus à son maître. Les catégories populaires ont lâché les partis de gouvernement, c’est vrai dans la France périphérique mais aussi en banlieue où les minorités ont lâché la gauche.

Et la qualité des élus n’y change rien : quand vous vous promenez en France, le député du coin ou le conseiller général du coin, de droite ou de gauche, dresse un assez bon diagnostic de son territoire, il connaît ses administrés, sait quelles sont les entreprises qui marchent, etc. Mais ces petits élus n’ont aucun pouvoir à l’intérieur de leur parti.

Tout cela aboutira à une fracture à l’intérieur même des partis, entre les élus de cette France périphérique d’un côté, et les élus des métropoles et les états-majors de l’autre.

Ce clivage entre la France périphérique et la France des métropoles oblige à faire des choix électoraux. Droite et gauche draguent-elles ostensiblement le vote communautaire ?

Qu’il s’agisse de Buisson ou de Terra Nova, du petit blanc ou de l’immigré, les deux grands partis ont intégré depuis longtemps le fait ethnoculturel, sans le dire. Ils constatent que les classes populaires ne se déterminent plus sur des questions d’ordre économique ou social, mais sur des questions identitaires. C’est vrai pour les musulmans comme pour les non-musulmans.

En 2012, Sarkozy était le candidat idéal pour la gauche : dépeint comme islamophobe, négrophobe, anti-arabe, anti-immigré et (pire !) sioniste, il a permis au PS de mobiliser la banlieue contre lui. Ça a marché.

Cette stratégie est beaucoup plus compliquée à appliquer en face d’une candidate comme Valérie Pécresse. La preuve : les musulmans ne sont pas allés voter Bartolone. L’indigénat, c’est fini ; les banlieues ne sont plus un électorat captif de la gauche. On l’avait déjà vu aux municipales quand Bobigny, Aulnay-sous-Bois ont basculé à droite, y compris dans des quartiers très majoritairement musulmans et/ou maghrébins, qui ont voté à droite parce qu’il y avait des camps de Roms en bas de chez eux.

L’arrêt de l’immigration semble faire quasi-consensus – y compris chez les descendants d’immigrés ! Pourquoi les partis traditionnels sont-ils incapables de répondre à cette aspiration, ce qui leur vaudrait un fort soutien populaire ?

Depuis plusieurs années, à en croire les sondages, environ 70 % des Français considèrent en effet qu’il y a trop d’immigrés en France. Malgré tout, les politiques ne bougent pas car ils restent prisonniers du dogme sans-frontiériste, sur l’immigration comme en économie. À gauche, la gêne est palpable. En tout cas, je ne connais aucun élu qui souhaite accueillir plus d’immigrés. En général, ils expliquent qu’ils veulent lutter contre la concentration et encourager la mixité. Mais, il faudra qu’on m’explique en quoi la « concentration » est mauvaise en soi ! Que je sache, autrefois, il n’y avait aucune mixité sociale : les ouvriers vivaient dans des quartiers ouvriers et personne ne se posait la question de savoir si le fils de l’ouvrier rencontrait le fils de l’avocat !

Ce n’est pas ce qu’on faisait de mieux !

Peut-être, mais on ne peut pas imposer le mélange. Quoi qu’il en soit, tous les élus, y compris de gauche, sont d’accord avec l’idée qu’il faut réguler les flux migratoires, mais poser cette question, c’est mettre le doigt dans un engrenage qui pourrait conduire à remettre en cause, non seulement la libre circulation des personnes, mais aussi celle des biens et des capitaux, autant dire la mondialisation elle-même. On comprend que le patronat ne tienne pas à ouvrir cette boîte de Pandore. Voilà pourquoi l’immigration est un sujet tabou, comme l’était le sexe au xixe siècle ![/access]

*Photo: Hannah.

Fractures françaises

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