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Un «Français innocent» a été pris pour un juif!

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(Photo : When i was a bird - Flickr - cc)

Le titre de l’article du Parisien a de quoi faire frémir : Un serrurier tabassé par trois adolescents qui le croyaient juif. Une victime innocente donc, frappée injustement pendant le combat nécessaire mené dans nos banlieues contre la pieuvre sioniste. Autant il est normal et banal de tabasser des juifs. Autant il est inacceptable de s’en prendre aux goys qui n’ont rien à voir avec la race maudite…

C’est l’histoire de trois JNI (Jeunes non identifiés). Des mineurs de moins de 15 ans. Un jour à la récré ils entendent sur un portable une pub pour une serrurerie portant un nom à consonance juive. L’un d’eux appelle, demande à ce qu’on lui fasse un devis pour une porte blindée et donne une adresse en Seine-et-Marne. Un salarié de l’entreprise arrive. Les trois JNI, armés d’un couteau et d’une bombe lacrymogène, lui tombent dessus. Coups de poing, coups de pied. « Donne ton pognon, sale juif ! » Ils le dévalisent et prennent la fuite.

Cette affaire est en tout point lamentable. Et le malheureux serrurier est en droit de demander réparation au CRIF et à l’Etat d’Israël. Car c’est à cause d’eux — n’est-ce-pas ? — qu’il ne fait pas bon être juif en France. Et c’est à cause d’eux, c’est sûr, que des Français de souche sont victimes d’une ancestrale malédiction qui ne devrait pas les concerner. Il faut qu’ils soient protégés par l’Etat. On pourrait envisager pour les professions les plus exposées, celles qui sont amenées à se déplacer (tous les SOS-Electricité, Plomberie, Serrurerie, Médecins, Vétérinaires…) des badges spéciaux : un coq gaulois avec ces mots : « Je ne suis pas juif ».

Ce qui est affligeant également dans cette affaire c’est le total manque de discernement des trois adolescents. Mus par une solide intuition ils avaient compris que le juif est haïssable et que, en plus, il avait de la thune. Mais ils étaient sans doute trop jeunes pour comprendre que si le patron de la boîte était juif il était évident que ses employés, opprimés et exploités, ne pouvaient être que goys ! La prochaine fois ils le sauront : là, il s’agissait juste d’un coup d’essai maladroit qui leur sera pardonné…

Enfin, et c’est le dernier enseignement de cette intéressante histoire, se pose la question de l’identité des trois JNI. De la victime on sait qu’elle n’était pas juive. Mais eux ? Il y a un moyen, sournois certes, de les identifier. Les contrôles au faciès sont interdits mais pas les déductions à la Sherlock Holmes. Sur un des portables des trois adolescents figurait un message à l’orthographe douteuse à propos des juifs : « Je les (h)ai(s) ». Apparemment donc, eux non plus ne l’étaient pas !

 

Précision : Le titre de l’article a interpellé de nombreux lecteurs. Il s’agit d’une référence aux propos de Raymond Barre après l’attentat de la rue Copernic en octobre 1980…

Onfray: un Huron lit le Coran

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michel onfray penser islam
Michel Onfray. Sipa. Numéro de reportage : 00722141_000095.

Dans un livre paru d’abord en janvier 2016 en Italie et, deux mois plus tard, en France[1. Pensare l’Islam, Ponte alle Grazie, Milano 2016. Penser l’Islam, Grasset & Fasquelle Paris 2016.], Michel Onfray s’interroge comme tant d’autres au sujet des tueries de 2015. Qui en est responsable ? Comment en est-on arrivé là ? Les intellectuels médiatiques sont aussitôt partis en chasse non de la vérité, cynégétique trop dangereuse, mais des mauvaises opinions concernant une certaine religion, à  écarter de toute urgence. A notre tour, nous suivrons les chicanes de cette controverse en espérant y voir clair au bout du parcours.

Ne pas prendre le parti d’Allah

Onfray a souvent raison mais il parle comme s’il était seul à penser. Laissons de côté les passages où il se plaint d’être critiqué avec une véhémence qui frise l’hystérie et saluons plutôt son courage quand il se moque des mantras « pas d’amalgame » ou « rien à voir avec l’islam » répétés chaque fois qu’un crime est commis au cri d’Allahou Akbar. Les bonnes âmes qui affichent ces mots d’ordre souhaitent sans doute nous rassurer, mais Onfray préfère qu’on regarde la réalité en face. « L’islam religion de paix, de tolérance et d’amour » ? « Il faut n’avoir jamais lu le Coran, les hadiths (sentences) du prophète et sa biographie (la Sirah) pour oser soutenir une chose pareille », nous dit-il. Puis il passe en revue les intellectuels qui ont pris le parti  des fidèles d’Allah. « Alain Badiou fait de Charlie Hebdo un journal raciste qui véhicule une idéologie policière « pour faire s’esclaffer dans son coin le militant aviné de Le Pen ». […] Mise à part toute question de religion (poursuit-il sans rire) l’attentat doit être défini comme « un crime de type fasciste » ». Intronisant l’islam religion minoritaire des opprimés, Emmanuel Todd transforme ceux qui sont descendus dans la rue le 11 janvier 2015 en autant d’antisémites profitant de cette occasion pour exprimer leur haine masquée des juifs. Tahar Ben Jelloun déplore que l’islam soit encore une fois mis au banc des accusés alors que le Prophète dans son infinie mansuétude recommandait aux soldats de ne pas tuer les femmes, les enfants, les vieillards. André Glucksmann déclare que les premières victimes de l’attentat sont, non les tués mais les musulmans. Malek Chebel affirme que les assassins tuent pour une cause qui n’a rien avoir avec la religion etc (pp. 37-40). Besancenot répète ce que ressassent tous les hommes politiques : « Rien à voir avec une quelconque idée religieuse » (p. 26). Un journaliste égyptien s’étant plaint de ce que le massacre de Charlie Hebdo allait encore une fois retomber sur le dos des musulmans, Onfray lui rétorqua qu’il ne voyait pas comment on pourrait en accuser les Raëliens ou les Végans (p. 22).

Les versets de la discorde

Onfray a donc assez de bon sens pour admettre qu’il y a un rapport entre les attentats et l’idéologie au nom de laquelle ils ont été commis, d’autant qu’il a lu le Coran, les hadiths et la Sira ce qu’ont aussi fait les djihadistes y trouvant la justification de leurs pires atrocités. Par exemple : « Massacrez les mécréants jusqu’au dernier » (Le Coran VIII, 7) et encore « Tuez les polythéistes partout où vous les rencontrez » (Sirah XVII, 58), « Tous les Juifs qui vous tombent entre les mains, tuez-les » (Sirah II, 58-60) « C’est Allah qui les anéantit » (Coran, IX, 30), « Qu’ils soient tués ou crucifiés » (Coran, V, 33). On trouve ce petit florilège à la page 65 du livre d’Onfray qui s’étonne cependant de constater que d’autres passages du Coran expriment des sentiments plus humains. Comment rendre compte de ces contradictions, comment les réduire ? « Le Coran n’est pas un supermarché dans lequel vous allez chercher ce qui vous convient », dit Onfray (p 64). Pourtant il n’a pas une seconde d’hésitation à suggérer cette solution exactement. Selon lui on doit « proposer [aux intéressés] un contrat social de façon à ce que puisse exister un islam de France. Cet islam devra récupérer ce qui dans le Coran, les hadiths, la Sira, l’histoire de cette religion apparaît compatible avec les valeurs de la République ». Ayant obtenu que les musulmans renoncent à ce qui justifie la haine et l’effusion de sang, la République […] formera et payera les imams, vérifiera que leurs prêches respectent les valeurs républicaines, financera les lieux de prière et protégera ceux qui s’y rassemblent. Onfray semble ignorer le moyen que ceux-ci ont trouvé  pour surmonter les contradictions qu’il relève. Mahomet a passé une première partie de sa vie à La Mecque en prédicateur dépourvu de tout instrument de puissance et devant souffrir les quolibets de ses concitoyens et une seconde partie à Yathrib (Médine) comme chef de guerre. Il y a donc dans Le Coran deux sortes de Sourates : celles qui sont tombées du ciel à La Mecque et les autres qui datent de l’époque où le prophète commandait à Médine. Les musulmans considèrent qu’en cas de contradiction les plus récentes abrogent les plus anciennes. Or ces dernières sont pacifiques comme l’était, nolens volens, leur récipiendaire alors que celles qui lui ont été dictées plus tard au temps où il guerroyait sans relâche sont souvent ultra-violentes. Ce sont elles qui définissent le véritable islam en vertu de la règle dite « de l’abrogeant et de l’abrogé ».

Une telle règle n’est pas nécessaire pour les Évangiles ou les épîtres de Saint Paul parce les contradictions que ces textes peuvent receler sont mises sur le compte des infirmités de leurs auteurs qui étaient, quoique inspirés, des êtres humains ordinaires. En revanche Le Coran est dit  « incréé ». Ses Sourates sont censées être tombées du ciel, ce qui empêche qu’on le soumette à une critique rationnelle sauf pour la secte mutazilite, disparue depuis longtemps. Ce livre dont il ne peut exister de traduction autorisée aurait été dicté par un Dieu qui parle arabe, et donc quelque peu suspect d’ethnocentrisme.

Prophète à la place du prophète

Onfray, qui voudrait être prophète à la place du prophète, propose de bricoler un islam « républicain fondé sur les sourates pacifiques » (mecquoises et donc abrogées) que diffuseraient  des imams dûment « éduqués » privilégiant l’esprit du Coran sur sa lettre. Mais qu’est-ce qui lui fait croire que le Coran n’est pas belliqueux dans son esprit alors qu’il a tant de preuves du contraire, qu’il cite d’ailleurs ? D’où lui vient cette assurance de mieux reconnaître l’esprit de ce livre que ceux qui versent le sang en son nom ? En nous appuyant sur cette lecture pacifiste, dit-il, « nous combattrons vraiment ceux qui croient aux seules sourates fauteuses de guerre » (p. 54). Ce combat sera mené bien sûr avec de bonnes paroles car il serait contradictoire d’opposer aux djihadistes autre chose que de pieuses exhortations qui suffiraient d’ailleurs à les convertir.  Chez un athée comme Onfray une telle confiance dans le père Noël est vraiment touchante. Il  nous répondra peut-être que les imams dont il rêve s’adresseront avant tout à la grande majorité tranquille des musulmans. Il oublie que parmi eux il y a des djihadistes potentiels qui ne se laisseront pas entraîner par la seule séduction du verbe. Avant de passer à l’acte, ceux-là ne sont coupables que de croire aux sourates belliqueuses. A ne considérer que leur comportement ils sont innocents comme des nouveau-nés. Comment s’en protéger ? Aucun « contrat social » ne vous sauvera.

Pour que la coexistence avec les musulmans soit possible, Onfray propose une conception de l’islam acceptable pour nous sans se soucier du fait qu’elle est radicalement inacceptable pour eux. Un islam non-politique contrairement à sa nature, un islam sans les cinq prières publiques ainsi que le ramadan et le pèlerinage à la Mecque obligatoires, un islam sans charia, sans mains coupées, coups de fouets, décapitations, crucifixions et pendaisons publiques est-ce encore l’islam (pp. 103-104) ? À quoi cela rime-t-il d’opposer un islam de paix à un islam de guerre (p. 101) ? Faudra-t-il supprimer des annales les campagnes dirigées par Mahomet et les batailles qu’il a livrées ? Une telle réécriture de l’histoire fait penser à 1984.

>>> La suite de l’article de Kostas Mavrakis ici

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Les deux visages du somnambulisme politique français

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(Photo : SIPA.00637030_000050/00751784_000004)

Tout oppose, en apparence, le phénomène de Nuit debout et celui de l’inflation des candidatures à la présidentielle de 2017. D’un côté se manifeste la revendication d’une politique sans candidat ni représentant attitrés, d’une démocratie directe refusant toute délégation de pouvoir. De l’autre s’exprime l’attachement aux institutions de la Vème République, l’idée que rien ne peut se faire sans accéder à la fonction suprême de président. On se regarde d’ailleurs des deux côtés avec méfiance et hostilité, chacun pensant mieux représenter l’essence de la politique que l’autre. Les partis et les candidats n’ont pas de mots assez durs pour dénoncer le caractère utopique et uniquement contestataire de Nuit debout. Les partisans de Nuit debout n’ont pas de mots assez durs pour dénoncer la confiscation du pouvoir par les puissants et la trahison de leurs engagements, affichant un mépris souverain pour l’échéance présidentielle.

Une telle interprétation a pour elle le charme rassurant de donner une certaine réalité à une opposition permettant à chaque « camp » de se persuader de sa propre consistance, opposition qui serait celle de l’éthique de la conviction et de l’éthique de la responsabilité selon Max Weber. En réalité, l’hystérie présidentielle des primaires et l’hystérie participative de Nuit debout sont un seul et même phénomène, témoignant de l’effondrement d’une offre politique, incapable de se mettre au niveau de la demande des Français. On appelle « populisme » le résultat de l’inadéquation entre cette offre et cette demande…

Depuis quatre ans, le bavardage est incessant

La Nuit debout de la politique a commencé depuis longtemps, et c’est pourquoi le peuple est épuisé, et se détourne de celle-ci, parfois définitivement.  L’existence des Français ne se confond pas avec celle d’Homo festivus, ni même avec celle de ses variantes : Homo mediaticus, Homo politicus, Homo intellectus, qui, restant debout toute la nuit, se couche trop souvent le jour…  Les Français ont très peu de curiosité pour ces deux visages du somnambulisme politique que sont Nuit debout et la campagne pour la présidentielle de 2017, dont ils ont d’ailleurs le sentiment qu’elle a commencé depuis fin 2012. On aurait donc tort de croire que le bavardage, les assemblées générales permanentes, la circularité des débats, sont l’apanage de Nuit debout, et apportent quoi que ce soit de nouveau à la situation que vit le pays. Il y a longtemps qu’on ne cesse de parler de ce qu’il faudrait faire pour que le pays aille mieux. Mais depuis quatre ans, ce bavardage est devenu incessant. La France est entrée en campagne permanente. Elle ne cesse de débattre sur ce qu’il faudrait faire et qu’on ne fait pas. Elle vit sa Nuit debout presque 24 heures sur 24, par l’intermédiaire de l’agora médiatique et intellectuelle. Elle semble ainsi être devenue toute entière spectatrice et commentatrice d’elle-même. L’indifférence de plus en plus profonde que le peuple français éprouve face à une parole politique devenue autoréférentielle est un symptôme de saturation.

Les candidats sont en effet sur la ligne de départ depuis l’élection même de François Hollande, comme si celle-ci n’avait pas eu lieu. Ils poursuivent une campagne présidentielle continuelle à l’intérieur de laquelle le mandat effectif disparaît. Ils ne profitent pas de leur passage dans l’opposition pour un retrait méditatif et salvateur. Ils ne s’opposent pas véritablement. Ils commentent. Et, au même titre que les journalistes et autres médiatiques, participent au débat, puis au débat sur le débat, et ainsi de suite… Pour échapper à l’impression de vanité que pourrait produire cette parole permanente, les candidats écrivent des programmes, puis des livres sur leurs programmes, puis réalisent des entretiens sur ces programmes… On a fini par croire qu’il fallait dire avec le plus de précision possible ce qu’il faudrait faire pour que ce soit fait. D’où l’inflation programmatique de nos candidats qui n’a rien à envier à l’inflation de paroles dont s’enivre Nuit debout. D’où l’hyper-volontarisme dont chacun veut faire preuve dans une surenchère permanente : ce qu’on veut faire on le fera dans les six mois, on le fera par ordonnance, etc. On poursuit le fantasme d’une politique qui serait la transmutation la plus directe possible de la parole en acte, en transformation de la réalité, par la médiation de la toute-puissance de la loi. Les technocrates eux-mêmes s’y mettent et pondent, grâce à une prétendue démocratie participative, un hyper-programme, sous l’orientation bienveillante de Jacques Attali, lequel voit d’un regard attendri le phénomène Nuit debout. Ne vient-il pas aussi d’organiser sa propre Nuit debout techno-participative ? Et que dire de l’organisation d’une primaire citoyenne, grâce à l’inimitable Alexandre Jardin, qui rencontre un engouement tel que le serveur Internet explose sous l’abondance des contributions ?

Le réveil sera brutal

Nous sommes entrés dans l’ère, non plus du langage performatif, mais de la politique performative, non plus dans la croyance que dire c’est faire, mais que faire c’est dire… Et chose remarquable, le président lui-même, comme son Premier ministre, sont entrés dans cette Nuit debout permanente. Ils se comportent comme des candidats qui continuent de dire ce qu’il faudrait faire alors qu’ils sont au pouvoir ! Ce n’est pas le président normal que François Hollande incarne mais le candidat permanent, devenu tellement incertain de son pouvoir que l’exercice de sa présidence apparaît comme un contretemps entre deux candidatures. Que c’est ennuyeux, quand même, le pouvoir : il ne suffit plus de dire ce qu’il faudrait faire mais le faire effectivement… Vive la prochaine candidature permettant de faire de nouvelles promesses ! Inversement, l’ancien président et sans doute futur candidat, Nicolas Sarkozy, se comporte comme s’il était toujours président, et son statut de candidat lui semble insupportable entre deux présidences ! Il occupe sa non-présidence actuelle en revenant sur sa présidence passée pour la justifier, et préparer sa présidence à venir ; comme Hollande ne cesse d’occuper sa présidence actuelle en revenant sur sa candidature passée pour la justifier, et préparer sa candidature à venir ! L’un se comporte comme candidat quand il est président et l’autre comme président quand il est candidat…

C’est que nos politiques, candidats précaires de l’opposition ou installés au gouvernement, comme nos intellectuels, précaires de Nuit debout ou installés à l’université, partagent une situation commune : ils sont les spectateurs d’une réalité qui leur échappe parce qu’ils ne la produisent plus et qu’ils tentent de rejoindre par une forme de volontarisme désespéré. Autour d’eux, le peuple français, seul à même de donner une âme et de soutenir par son action un projet politique, s’est dérobé. Ne reste plus qu’une poignée de « militants » devenus « supporters » dans les écuries des « présidentiables », d’étudiants devenus somnambules de la place de la République, d’individus devenus Internautes participatifs à la primaire citoyenne d’Alexandre Jardin ou au techno-programme de Jacques Attali, d’intellectuels continuant à croire que l’Idée républicaine descendra bientôt du ciel pour nous tirer du marasme avec la venue du printemps.

Non, décidément, nous ne sommes pas près de sortir d’un somnambulisme politique qui présage de nouveaux réveils brutaux. Les Français semblent l’avoir compris, qui se couchent la nuit pour tenter de tenir debout le jour !

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés à Nuit debout.

Danemark: que faire en cas de Brexit?

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europe danemark brexit
Le Premier ministre danois Rasmussen rencontre le Président de la Commission européenne (septembre 2015). Sipa. Numéro de reportage : AP21794472_000012.

Comme les autres capitales européennes, Copenhague attend la tenue du référendum britannique du 23 juin prochain. Que le oui ou le non l’emporte, chacun s’attend à ce que, aux lendemains du scrutin, la guerre de tranchées qui opposent partisans de l’Union et eurosceptiques se transforme ici en guerre de mouvement. De retour de Londres où il a beaucoup consulté (des partisans des deux bords, insiste-t-on), le leader populiste Kristian Thulesen Dahl prépare l’offensive qui pourrait, à terme, lui donner un pouvoir qui, jusqu’à présent, lui avait échappé.

Entré en même temps que le Royaume-Uni dans la CEE (en 1972) et partageant avec celui-ci la même vigilance vis-à-vis du « rêve européen », le Danemark n’est pas indifférent au maintien ou non de la Grande-Bretagne dans l’Union. En cas de Brexit, le Danemark perdrait son meilleur allié dans les institutions communautaires. Minorée, marginalisée, la participation danoise à l’édifice pourrait, à terme, être remise en cause – et, plus immédiatement, questionnée. Mais si Cameron l’emporte, l’exemple de son « un pied dehors, un pied dedans » incitera également les Danois à revisiter les modalités de leur adhésion à l’UE. Dans tous les cas, le grondement de la question européenne fera de nouveau vibrer le sol danois.

Consensus à la danoise ?

Si, en France, le clivage est clair entre les tenants de l’intégration de notre pays dans une Europe dominée par l’Allemagne et ceux qui refusent cette fatalité, il n’en est pas de même au Danemark. La tradition démocratique selon laquelle on ne peut être tout à fait sourd à qui ne pense pas comme soi, les institutions qui en découlent (proportionnelle) favorisent, entre autres, une certaine perméabilité entre élites et peuple, entre partisans et adversaires de l’Union. De loin, cela ressemble à du consensus à peine égayé par de menues divergences tactiques.

De plus près, il en va autrement. C’est dans les méandres de la modération scandinave que se livrent les combats les plus acharnés. « La haine n’interdit pas le respect » pourrait être un dicton zélandais surprenant son Candide égaré sur quelque rivage de la Baltique. Sans tonitruance, sans éclat de voix annonciateur, le duel qui oppose le parti populiste (Dansk Folkepartiet, DF) à son rival et allié de la coalition de droite, le Venstre, pourrait bien, dans les mois prochains, tourner à l’avantage du premier. Le Premier ministre Rasmussen a beau (encore) faire bouger son cavalier ou sa tour, sur l’échiquier démocratique, il y a du clouage dans l’air et le mat se profile. Idéologiquement vainqueur sur la question de l’immigration (et depuis un moment), le DF est également en passe de faire sauter le verrou européen qui l’a privé du fruit naturel de sa victoire aux dernières élections.

À ce stade, un court rappel s’impose : aux élections législatives de l’an dernier, la droite a repris le pouvoir au Danemark dans des conditions inédites : parmi les listes formant la coalition victorieuse, le DF était nettement arrivé en tête. Si, en dépit de son faible score, son rival du Venstre s’est vu échoir la responsabilité de l’exécutif, c’est uniquement parce que le Venstre, face à une éventuelle revendication du DF, aurait pu conclure un autre accord de législature, façon UMPS, avec la gauche sociale-démocrate. L’idée sous-jacente était qu’on ne laisserait pas les populistes anti-européens accéder au pouvoir, quitte à conclure des accords sinon contre-nature, du moins transgressant le clivage entre droite et gauche. Minoritaire au sein de sa majorité, le Venstre disposait ainsi d’une potentielle alliance de revers lui permettant d’imposer au DF le deal suivant : aux populistes l’influence, au Venstre l’exécutif. Aux premiers, l’oreille des Danois, leurs colères, leurs refus. Au second, les choses sérieuses. Conscient que son heure n’était pas venue, Kristian Thulesen Dahl avait accepté ce marché de dupes – le temps d’accroître suffisamment cette influence pour qu’elle se transforme en légitimité incontestable.

Le référendum ou la modération

Avec une habileté qui n’a pas grand-chose à voir avec nos mœurs rustres et viriles où un patriote est un patriote, et un vendu, un vendu, le beau Kristian ne se contente pas d’agiter l’arme atomique du référendum – arguant que la situation nouvelle que, de toutes manières, le 23 juin britannique va créer en Europe en général et pour le Danemark en particulier, rendra nécessaire une consultation populaire – il joue la modération euro-compatible.

Bien sûr, le DF ne souhaite pas le Brexit, bien sûr le Danemark ne doit pas, non plus, sortir de l’Union. Il faut seulement, à la faveur du bouleversement anglais, et quel que soit le résultat du 23 juin, repenser les modalités de la participation du petit Danemark au grand dessein des Grands d’Europe. Homme d’ordre, Kristian Thulesen Dahl ne déteste rien tant que cet euroscepticisme brouillon, protestataire, qui, privé d’horizon politique, aboutit à tout et n’importe quoi, tel ce référendum hollandais qui choqua le péquin danois, volontiers hostile à Poutine, en disqualifiant l’accord euro-ukrainien. Kristian se paye ainsi le luxe d’éviter la surenchère anti-européenne. Puisque l’évolution de l’Europe, à travers l’exemple britannique, a considérablement rapproché le quadrilatère de respectabilité européenne de ses propres positions, pourquoi s’obstiner à jouer l’effronterie ?

Tout en martelant que face à la crise des migrants, seuls les Etats ont su réagir, que cette crise a d’évidence donné une nouvelle légitimité aux nations, seules protectrices des peuples, tout en bombardant l’opinion publique du truisme selon lequel les crises générées par l’Europe ne sauraient être résolues par « plus d’Europe », Thulesen Dahl propose à ses partenaires de la coalition bleue la remise à plat de l’engagement européen danois, avec à la clef, la tenue d’un référendum préalable à une renégociation globale, façon Cameron, des traités européens. Il entend même, éventuellement, aider les élites à gagner ce référendum et reconquérir la confiance du peuple. Il ajoute, sûr de son influence, que si un tel accord entre partenaires politiques ne pouvait être trouvé, le peuple danois trancherait – et chacun le sait bien, comme le 3 décembre 2015, dans le sens du DF. Les protestations de Kristian Jensen (Venstre), ministres des Affaires étrangères, refusant toute perspective de référendum sur la question européenne n’y changent rien. L’Histoire en marche a d’ors et déjà changé la donne. Le mythe d’un inexorable destin européen faisant passer les sceptiques pour de simples récalcitrants s’est fracassé sur l’obscure volonté des peuples, britannique en tête, de durer encore un peu.

Ainsi, après que l’opinion a fait courber les élites danoises sur la question migratoire, la nouvelle donne européenne qui suivra le référendum du 23 juin, quelle qu’en soit l’issue à Londres, prépare, à Copenhague, le grand retour de l’axiome de Démos : qui gagne les élections gouverne.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

L’Europe, homme malade de la Turquie

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(Photo : Olivier Martin Gambier)

Les ponts sur le Bosphore constituent la meilleure métaphore de la relation ambiguë qu’entretiennent la Turquie et l’Europe. C’est seulement en 1973 qu’Istanbul se dote d’un premier pont nommé très logiquement… « Le premier pont du Bosphore ». Il a été suivi en 1988 par le pont Fatih Sultan Mehmet, le vainqueur de 1453. Le 29 mai 2013 (anniversaire de la chute de Constantinople !), on lance les travaux d’un troisième, le pont Sultan Selim, qui honore le premier calife, conquérant du Moyen-Orient. Si on ajoute deux tunnels sous la mer, on se dit que la Turquie cherche clairement à rallier l’Europe. En même temps, les noms donnés à ces ouvrages envoient un message étrange, corroboré par la politique des islamo-conservateurs et de leur leader Recep Tayyip Erdogan : malgré les apparences et les ouvrages en béton, les deux rives du Bosphore semblent s’éloigner chaque jour d’avantage.

Pourtant, depuis la deuxième guerre mondiale, Turcs et Européens pratiquent une danse de séduction-répulsion. Longtemps, les Turcs ont joué les prétendants zélés, face à des Européens qui soufflaient le chaud et le froid. Cependant, depuis une grosse décennie, la situation a radicalement changé, et à cette asymétrie hypocrite et humiliante a succédé un nouveau jeu de dupes.[access capability= »lire_inedits »]

Au sortir d’une guerre à laquelle elle n’a pris part qu’à partir de février 1945, la Turquie et ses élites dirigeantes ont conscience de leur arriération relative. Craignant plus que tout l’URSS de Staline, Ankara abandonne sa neutralité pour se ranger dans le camp américain. Sous pression des États-Unis, le régime à parti unique accepte d’ouvrir le système politique. Résultat : quatre ans plus tard, en 1950, le parti au pouvoir depuis l’indépendance (le CHP kémaliste) perd les élections. Or, le Parti démocratique (DP) vainqueur de ces législatives a un projet politique radicalement différent du programme kémaliste : à l’étatisme « gaullien » des héritiers d’Atatürk, le libéral-populiste DP oppose une version locale du célèbre « Enrichissez-vous » de Guizot : « Un millionnaire dans chaque canton ! » Pour Adnan Menderes, chef du DP, il faut prendre acte de la faiblesse économique de la Turquie pour éradiquer la pauvreté et l’illettrisme, créer une classe moyenne éduquée et construire des infrastructures modernes. Pour y parvenir, il faut confier la sécurité extérieure à une puissance étrangère. Trop pauvre, la Turquie ne peut pas à la fois se développer et se protéger de ses voisins, surtout des Soviétiques. C’est ainsi que le pays adhère à l’Otan en 1952. Cependant, derrière ce calcul froid, il y a aussi une autre dimension : pour les Turcs, cette adhésion signifie qu’ils sont, d’une certaine façon, des Occidentaux eux aussi. Or dans la réalité ils sont au mieux tolérés.

Depuis, la même logique a guidé la politique étrangère turque. Pour se faire accepter de l’Occident, la Turquie présente en 1959 la candidature d’Ankara à la CEE (Communauté économique européenne). Les mêmes arguments (la géographie, l’histoire et la religion votent contre la Turquie, disait-on), les mêmes hésitations (la CEE comme l’Otan avaient besoin d’alliés face au bloc soviétique) et les mêmes malentendus que ceux que nous connaissons se soldaient par la signature en septembre 1963 à Ankara de l’accord de l’association de la Turquie à la CEE.

Entre-temps, la politique du DP a sapé irrémédiablement le premier pilier de l’ordre kémaliste : une laïcité sourcilleuse et hostile à l’islam. Menderes n’était pourtant pas un dévot mais il avait compris que la grande majorité de Turcs restait attachée à l’islam traditionnel et il a permis le retour de l’islam dans la politique turque. Exécuté en 1961 après un coup d’État l’année précédente, Menderes a laissé un héritage politique consistant : l’ouverture vers l’islam, la mobilisation des classes populaires, des provinciaux et des paysans, un libéralisme économique faisant la part belle aux artisans et commerçants, mais aussi une politique étrangère franchement anticommuniste et alignée sur l’Occident. Si Menderes a perdu d’abord le pouvoir puis la vie, c’est parce que les élites kémalistes et certains cercles d’officiers croyaient que l’ami des petites gens détricotait le projet d’Atatürk. Ils avaient raison. Le génie du populisme islamo-conservateur était sorti de la lampe : les écoles, les associations et les institutions religieuses ont pu se développer et mener une contre-révolution. Mais dans les années 1960-1970, l’anticommunisme pouvait encore servir de ciment entre les différents camps : pour les militaires, gardiens de la révolution kémaliste, un jeune qui va à la mosquée semblait moins dangereux qu’un jeune gauchiste laïque et « anti-impérialiste ». En pleine guerre froide, l’étendard anticommuniste était un trait d’union entre pays légal et pays réel. Une génération plus tard, la montée en puissance de la nouvelle Turquie a changé la donne.

Necmettin Erbakan, le leader de l’islam politique turc des années 1970-1990, ne cachait pas son hostilité à l’adhésion de son pays à l’UE et sa méfiance vis-à-vis des États-Unis. Premier ministre à la fin des années 1990, il n’a modéré son discours – en vain – que pour calmer l’armée et éviter un coup d’État, qui finira par advenir en février 1997. Erdogan, qui a pris la relève en 2002, s’est imposé au sein de son camp et de la société turque après avoir apparemment renoncé à l’islam politique et à son objectif – un État régi par la charia – au profit d’une orientation économiquement libérale, conservatrice et populiste prônant la compatibilité des valeurs musulmanes avec le monde moderne. Devenir ouvertement « pro adhésion » faisait partie de cette « mue », un gage pour les kémalistes.

Quinze ans plus tard, il est clair que le processus d’adhésion était l’outil qui a permis à Erdogan d’éliminer ses adversaires politiques. Avec un discours et des mesures libérales exigées par l’UE, il a pu mobiliser des intellectuels et des journalistes, et surtout neutraliser l’armée : un coup d’État comme ceux de 1960, 1971, 1981 et 1997 n’est désormais plus possible en Turquie. Or, vers 2010, une fois l’armée renvoyée à ses casernes, Erdogan s’est retourné contre ses alliés d’hier dans la lutte pour la démocratie – la police, la justice, la presse – et il a transformé un régime jadis sous tutelle militaire en une dictature de la majorité. Quant à l’adhésion elle-même, la Turquie d’Erdogan n’a pas la moindre intention de sacrifier des pans de sa souveraineté, sacrifice incompatible avec sa volonté de recouvrer une identité néo-ottomane. Si l’AKP continue à prétendre le contraire et à exiger la redynamisation le processus de l’adhésion à l’UE c’est essentiellement pour deux raisons. D’abord, comprenant parfaitement l’embarras des Européens qui ne souhaitent pas cette adhésion mais n’osent pas le dire (ce qui reviendrait à confirmer le caractère chrétien de l’Europe), Ankara en profite pour extorquer des avantages. Et puis, y renoncer publiquement entraînerait un prix à payer à l’intérieur de la société turque où une large minorité est plus que jamais attachée à cet espoir.

Résignée un moment au statut d’État comme les autres, la Turquie a pu souhaiter intégrer l’Europe économique et politique. Post-kémaliste, fière, développée et profondément musulmane, la Turquie d’Erdogan se vit en puissance, retrouvant une vocation un temps oubliée. Si Ankara déménage, c’est à Istanbul, pas à Bruxelles.[/access]

 

Salafisme made in Switzerland

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Les décors et les dialogues du drame sont d’époque. Pour ouvrir le tableau, deux adolescents d’une famille syrienne installée dans le demi-canton germanophone de Bâle-Campagne refusent de serrer la main à des enseignantes de leur collège. Dans cet établissement public, l’usage veut que les élèves saluent ainsi leurs professeurs, hommes et femmes. Mais le plus incompréhensible pour l’opinion qui découvre cette histoire, est l’exemption accordée par la direction du collège aux deux frondeurs. Soutenus par leurs parents, ces derniers invoquent des motifs religieux pour se soustraire à cette marque de civilité. L’un d’eux n’a par ailleurs pas caché un certain attrait pour l’Etat islamique sur son profil Facebook.

Pas de mains pour les femmes

Patatras. En un tournemain, la Confédération – l’Etat central qui, traditionnellement, ne s’ingère pas dans les affaires cantonales – fustige la dispense de serrage de main accordée par l’école aux deux élèves musulmans. La ministre fédérale de la justice et de la police, la socialiste Simonetta Sommaruga, déclare : « Il faut être très clair à ce sujet : la poignée de main fait partie de notre culture. On ne peut pas accepter [que des élèves ne se plient pas à cette coutume] au nom de la liberté de croyance. Ce n’est pas comme cela que je conçois l’intégration. » Des propos sans équivoque, qui rompent avec la relative bienveillance dont jouissent les minorités en Suisse.

Il serait mensonger de prétendre que la famille des deux ados réfractaires est sans histoires. Venant de Syrie, le père des garçons est arrivé en Suisse en 2001. Il y a obtenu l’asile politique. Travaillant dans une entreprise de transport, il officie en tant qu’imam les vendredis au centre islamique du roi Fayçal de Bâle, mosquée qui avait attiré l’attention à la suite de prêches haineux contre les non-musulmans. Mais d’après l’administrateur du centre Fayçal, le père ne serait pour rien dans le refus de ses fils de tendre la main aux femmes, un « interdit » codifié par plusieurs hadiths (les dits et actes de Mahomet). Les deux adolescents auraient simplement suivi l’enseignement du prédicateur islamiste Pierre Vogel, star dans les milieux salafistes allemands, rapporte le quotidien Le Temps.

Il a fallu attendre l’édition du 22 avril de la Basler Zeitung pour qu’on en sache beaucoup plus sur cette famille. « L’une des quatre filles (en plus des deux garçons) du couple syrien, a fui le domicile familial pour trouver refuge dans un foyer, relate le quotidien bâlois, cité par La Tribune de Genève. La jeune fille, encore mineure, est désormais suivie par l’Autorité de protection de l’enfant et de l’adulte, à l’abri des autres membres de sa famille et de son père », révèle le journal. Les deux filles aînées du couple, majeures, se trouveraient actuellement en Syrie, où elles auraient été mariées de force. C’est pour éviter de connaître le même sort que l’une des cadettes se serait enfuie du domicile familial. Les deux plus jeunes portaient le voile mais l’ôtaient lorsqu’elles se trouvaient hors de vue de leurs parents. Cette audace leur aurait valu d’être un jour reléguées plusieurs heures sur le balcon en guise de punition, des femmes en niqab venant pendant ce temps « leur hurler dessus », aux dires d’un voisin.

Menaces de l’Etat islamique

Signe qui ne trompe pas, avant même les dernières révélations de la Basler Zeitung, les autorités du demi-canton de Bâle-Campagne avaient suspendue la demande de naturalisation des parents, doutant de la volonté de s’intégrer des demandeurs.

Concédons que la Suisse ne découvre pas l’islamisme et sa variante la plus rigoriste, le salafisme. Mais elle semble en prendre toute la mesure idéologique à la faveur de cette affaire. S’ajouterait désormais le risque terroriste, si l’on en croit les auteurs d’un livre paraissant ces jours-ci, Le djihad comme destin. La Suisse pour cible ? Enquête sur les réseaux islamistes (Editions Favre). « A Genève, un Suisse de 20 ans, converti, a rejoint il y a un an la Syrie. Un autre Genevois, d’origine tunisienne, a aussi disparu des écrans radars des autorités à la même période, divulguent Jean-Paul Rouiller, ancien cadre des renseignements helvétiques, et François Ruchti, journaliste à la RTS (la radio-télévision suisse) », écrit le quotidien vaudois 24 heures. Les deux enquêteurs craignent que des djihadistes suisses actuellement en Syrie, ne reviennent commettre des attentats dans leur pays, les membres de l’Etat islamique n’ayant manifestement que faire de la légendaire neutralité helvétique.

De quoi alimenter les thèses de Gilles Kepel sur l’existence d’un continuum entre rigorisme salafiste et djihadisme…

La gauche suisse face au salafisme

La gauche suisse, plus que son homologue française, est restée ouverte à l’« autre ». Mais depuis peu, elle est divisée sur l’attitude à adopter face aux revendications religieuses, de type salafiste. Elles émanent d’une partie des 400 000 musulmans de Suisse (environ 5% de la population), essentiellement d’origine turque et albanaise. Bien que numériquement minoritaires dans la « communauté musulmane », les salafistes semblent devoir donner le « la », principalement parmi les jeunes de la deuxième génération. Pourtant mieux intégrés par le travail qu’ils ne le sont en France, des dilemmes identitaires les taraudent parfois.

Le Parti socialiste est pour l’heure bien embêté par l’initiative populaire « anti-burqa », soutenue par le parti de la droite nationaliste Union démocratique du centre (UDC). Actuellement au stade de la récolte de signatures, ce projet de révision constitutionnelle doit recueillir un minimum de 100 000 paraphes en un maximum de 18 mois pour pouvoir être soumis au vote des citoyens.

Si le PS suisse a su garder une base ouvrière et syndicale, l’UDC (qui fait fonction de Front national) en a toutefois « siphonné » une partie. La frange populaire socialiste serait plutôt favorable à l’initiative, qui s’inspire de la législation française interdisant le port du voile intégral dans l’espace public. La branche sociétale et multiculturelle y serait majoritairement opposée, notamment pour ne pas donner des gages à l’UDC « xénophobe ». Les pronostics de comptoir donnent vainqueur le projet « anti-burqa » en « votation ». En 2009, peuple et cantons avaient approuvé l’initiative anti-minarets. À l’époque, la Suisse en comptait quatre, il n’y en aurait pas davantage à l’avenir, cette limitation ne préjugeant pas du nombre de mosquées.

Majoritairement non laïque – les cantons sont ici souverains –, la Suisse se demande si elle n’a pas été trop libérale face aux revendications d’une partie des musulmans. Des tribunaux sont saisis, qui arbitrent les litiges entre des autorités politiques ou scolaires et des fidèles s’estimant discriminés. Cette judiciarisation des rapports entre les pouvoirs publics et certains musulmans pourrait conduire la Suisse vers plus de laïcité dans les textes légaux.

Après la France, après la Belgique, la Suisse confrontée à l’islamisme se lance dans quelque chose qui ne lui correspond pas et qu’elle déteste faire : intervenir dans les consciences.

Nuit debout: misère du gauchisme politique

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Un homme jongle place de la République à Paris (Photo : SIPA.AP21881109_000001)

J’aurais bien aimé pouvoir dire du bien de Nuit debout, contredire la patronne, renvoyer Marc Cohen et ses lazzis dans les buts, moquer les bourgeois effarouchés par le retour des partageux, eh bien, ce sera pour une autre fois.

C’était bien parti, pourtant. Un pouvoir au bord de l’effondrement, ayant fait la démonstration peut-être définitive de l’impasse dans laquelle il avait emmené les couches populaires qui lui avaient fait confiance en 2012, une jeunesse ayant pris conscience de tous les horizons bouchés que l’Europe austéritaire lui propose, et enfin une saison adaptée, celle qui rend les balades nocturnes si agréables. Et puis il y avait, le souvenir d’un Mai 68 vécu de près, et au bon âge. Ce serait sympa de remettre ça.

On sait avec Paul Valéry que « quand on dit que les mêmes causes produisent les mêmes effets, on ne dit rien. Car les mêmes choses ne se reproduisent jamais — et d’ailleurs on ne peut jamais connaître toutes les causes. » Certes, mais il y en a une que l’on peut quand même identifier comme étant aussi à l’origine de l’impasse politique dans laquelle, ce mouvement s’est engouffré, c’est celle de la dérive gauchiste qui rappelle quand même furieusement celle du Mai 68 étudiant.

J’aime bien Frédéric Lordon, intellectuel brillant, polémiste virtuose dont je pense heureux qu’il ait sa place dans le débat. L’article par lequel il a lancé le mouvement était réjouissant. L’aspect offensif des mots d’ordre, malgré leur caractère un peu utopique, l’ambiance joyeuse qui régnait au début, pouvait faire dresser l’oreille, voire le sourcil. Et puis la réaction du poulailler des chroniqueurs mainstream faisait plaisir. Comme Flaubert, pourtant critique impitoyable des travers bourgeois, prenant le parti des fusilleurs versaillais, ils passèrent vite de la curiosité à l’anathème. C’était plutôt encourageant.

Chemtrails et autres billevesées obscurantistes

Je me suis donc rendu place de la République, malheureusement pour en ressortir accablé. Je suis d’abord passé devant le stand vegan tenus par des militants verdâtres prônant une alimentation à base de racines. Juste à côté, les antispécistes de L-214 qui veulent qu’on soit gentil avec les animaux mêmes si pour cela, il faut être méchant avec les humains. Au stand « agriculture et biodynamie » on expliquait avec Pierre Rhabi que si la terre ne mentait pas, la lune non plus. Et que pour planter une vigne, la tailler, récolter et  faire le vin, il fallait que ce soit à lune montante et en tirant le thème astral du jour. Quand j’ai parlé de terroir, tout le monde s’est marré.

Juste après les militants « antivaccins », je suis tombé sur les « Robin des toits » qui m’ont expliqué que toutes les ondes dans lesquelles nous baignons avec nos appareils donnent le cancer de la tête qui rend idiot. J’ai pensé que pour eux c’était déjà trop tard. Un grand gars maigre m’a dit que si j’avais parfois mal à la gorge, c’était à cause des chemtrails. Tout de commisération devant mon ignorance, il m’a expliqué qu’il s’agissait des traînées laissées par les avions dans le ciel, qui ne sont pas faites de condensation, mais de poison répandu dans le cadre d’un complot mondial. Lorsque je lui ai fait remarquer que les cigarettes sur lesquelles il tirait abondamment avaient peut-être aussi quelque influence sur sa toux, il m’a tourné le dos. Je me suis enfin approché de la commission « féministe » pour être immédiatement refoulé, « réunion non-mixte interdites aux hommes », et apprendre que sur ordre de la cheffe, une certaine Hanane Karimi, toutes les femmes devaient être voilées comme elle en solidarité. Avec l’affirmation suivante : « Le voile ne tue pas, la police oui ! » J’ai commis l’erreur de dire à voix haute, que CRS=SS  peut-être mais qu’à  500 m de là, des partisans du voile avaient massacré 130 innocents et que l’intervention de la police avait permis qu’il n’y en eut pas plus. Ajoutant que depuis la mort de Malik Oussekine il y a trente ans, cette police n’avait, dans la répression des manifestations qu’une mort accidentelle, celle de Rémy Fraisse, à déplorer. J’avais manifestement blasphémé, et j’ai dû m’esquiver rapidement.

Nous avons ici la grosse différence avec le Mai 68 étudiant. Je parle là du mois de mai tel qu’il s’était déroulé et non pas de ses conséquences dont nous vivons encore les suites. Ce qu’à juste titre Michel Clouscard avait qualifié de « 14 juillet des couches moyennes » fut un grand monôme partant dans tous les sens, tout de bavardages et d’affrontements ritualisés avec la police. Mais, le cadre idéologique de cette explosion était beaucoup plus homogène qu’aujourd’hui. Pour différentes raisons, une forme de marxisme vulgaire y était hégémonique. Même si on y entendait parfois des choses délirantes, il était impensable de voir fleurir les billevesées obscurantistes et hétéroclites que je viens de décrire. Et cette différence, n’est guère encourageante.

Et si l’on votait pour savoir s’il faut voter ?

Des similitudes, il y en a aussi, mais elles n’incitent pas non plus à l’optimisme. Le sectarisme, pratiquant l’insulte et l’anathème, n’y est pas très différent, sans qu’il faille y voir la résurrection de je ne sais quel terrifiant robespierrisme. L’amour de la procédure ensuite, dont le respect doit seul permettre d’élaborer les règles aboutissant à des décisions démocratiques chimiquement pures. Il faut donc voter tous les quarts d’heure sur la procédure de la procédure décidant quelle procédure sera utilisée pour adopter la procédure. À quiconque a eu l’occasion de participer aux AG de la Sorbonne et de l’Odéon occupés, cela rappellera les heures fastidieuses passées dans les amphis il y aura bientôt cinquante ans. Il y a aussi la composition sociale du mouvement, où l’on ne trouve que des petits bourgeois blancs, pour certains en voie de déclassement, pour d’autres déjà précarisés, mais petits bourgeois quand même. Comme en 68, ce sont les couches moyennes, les mêmes que celles qui sont rentrées par la suite plus ou moins rapidement à la maison, dont les représentants les plus excités, en général leaders du mouvement, se sont mis ensuite carrément au service de ceux qu’ils prétendaient combattre, l’unique exception d’Alain Krivine ne faisant que confirmer la règle.

Et enfin, la similitude qui nourrit l’échec politique probable de ce mouvement, son virus mortel, c’est l’absence totale des couches populaires. De ces ouvriers et salariés d’exécution des services chassés des grandes villes par la gentrification, précarisés par la désindustrialisation, appauvris par l’austérité, tous ceux qui ont tellement intérêt au changement sont absents. En 1968 il y avait eu deux mois de mai distincts. La classe ouvrière au spectacle de la faiblesse du pouvoir politique face à l’agitation des petits bourgeois s’était engouffrés dans la brèche, bloquant le pays plusieurs semaines d’une grève générale stupéfiante. Le PCF et la CGT pris de court au départ, utilisèrent leur hégémonie politique pour engranger les bénéfices de ce mouvement et s’engager dans la voie d’une alliance avec le Parti socialiste pourtant moribond à ce moment-là. Les deux phénomènes furent parallèles et il n’y eu jamais aucun contact entre les ouvriers et  les étudiants. Tous ceux qui parmi ces derniers tentèrent de nouer ce contact trouvèrent les usines portes closes. Et cette césure, contrairement à ce qu’on pense et à la responsabilité que l’on voulait faire porter au PCF était surtout sociologique. Le mouvement du mai étudiant quant à lui s’enlisa, et se délita, finissant dans la caricature grotesque des « katangais » et la violence gratuite.

La situation est la même aujourd’hui, les couches populaires dont l’horizon est barré, appauvries et frappées par l’insécurité culturelle, font malheureusement un autre pari. Celui du repli et du vote Front national. Les rodomontades de Frédéric Lordon dans les amphithéâtres du centre de la capitale n’y changeront rien.

À une jeune caissière d’un Subway situé à quelques encablures de la place de la République, un participant demandait si elle allait venir à Nuit debout, les sourcils froncés, sa réponse fut très claire : « Où ça ? »

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés à Nuit debout.

Saviez-vous qu’il y a une association des journalistes LGBT?

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(Photo : SIPA.AP21405980_000002)

L’article — paru dans Libération — a un titre qui attire le regard : Mariage pour tous : Hollande nous a Barjoté.e.s. Vous trouvez ça bizarre ? Soit vous retardez par ignorance, soit vous êtes un suppôt de la réaction la plus noire : il s’agit tout simplement de l’orthographe non sexiste. Une promesse de bonheur et d’égalité pour toutes et tous. Seul l’Académie française, bastion du conservatisme le plus obtus, fait encore barrage à l’avènement des lendemains orthographiques qui chantent.

Pour le reste, outre quelques député.e.s et autres fantaisies du même genre, l’article est assez convenu. Il entend tirer le bilan de la loi sur le mariage pour tous, trois ans après son adoption. Le constat est sans pitié et Hollande, comme c’est la mode actuellement, en prend plein la gueule. Il n’a pas tenu ses promesses. Il n’est pas allé jusqu’au bout cédant aux vociférations des homophobes de la Manif pour tous.

S’en suivent une série de doléances concernant la PMA et la GPA, sujets trop complexes pour la brute sexiste que je suis. Et une plainte déchirante sur le sort des bi et des trans. Je n’ai toujours pas compris s’ils voulaient qu’on leur coupe quelque chose ou au contraire qu’on leur greffe quelque chose…

Mais le plus intéressant, ce qui donne le plus à réfléchir, c’est ce qui figure à la fin de l’article. Il est signé Alice Coffin. Oubliez ce nom : on s’en fout royalement. Retenez simplement sa fonction : elle est co-présidente de l’AJL, l’Association des journalistes LGBT. Ça c’est du sérieux. Du lourd. Et surtout, c’est parfaitement original. Car à notre connaissance il n’y a pas d’AJJ, Association des journalistes juifs (peut-être parce qu’ils le sont presque tous ?). D’AJM, Association des journalistes musulmans (peut-être parce qu’il n’y en a pas assez ?). D’AJN, Association des journalistes noirs (encore moins nombreux que les musulmans ?).

Il n’y a pas non plus d’association des journalistes amateurs de femmes, de vin et de saucisson. Pas d’association des journalistes adorateurs du nombril. Pas non plus d’association des journalistes pratiquant le culte du vaudou ou sacrifiant aux rites des temples tibétains. Manquent aussi à l’appel les journalistes amoureux du tam-tam, instrument progressiste, et les journalistes militant pour le port du voile.

Mais il y a une association des journalistes LGBT ! Soit ils sont très nombreux. Soit ils sont un groupe d’élite. Il peut y avoir d’ailleurs, s’agissant d’un organisme aussi indispensable, des cas de cumul… On notera pour conclure qu’il n’y pas d’AJPDSTBH, Association des journalistes professionnels du débitage de la société en tranches bien hermétiques. Et on insistera méchamment sur le fait que ce n’est absolument pas nécessaire. L’association des journalistes LGBT remplit très bien cette fonction.

Présidentielle : les Autrichiens sanctionnent… Merkel

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Norbert Hofer, candidat du FPÖ à la présidentielle (avril 2016) © APA/AFP ROBERT JAEGER.

Les dommages collatéraux de la politique migratoire d’Angela Merkel s’accumulent : après les victoires électorales « populistes » en Pologne et en Slovaquie, c’est au tour de l’Autriche de manifester sa mauvaise humeur. Le premier tour de l’élection présidentielle dans la république alpine a placé largement en tête Norbert Hofer, un ingénieur de 45 ans présenté par le FPÖ, parti classé à l’extrême droite, dont les représentants au Parlement européen  appartiennent au même groupe que les amis de Marine Le Pen. Avec 36,40% des voix, il devance largement le second qualifié pour le second tour, Alexander Van der Bellen, un professeur d’université tyrolien septuagénaire présenté par les Verts, qui obtient 20,4%. Une candidate indépendante, plutôt classée à droite, Irmgard Griss,  le talonne avec 18,5%.

Débâcle de la grande coalition

Mais la plus grosse surprise, c’est la débâcle des deux candidats présentés par la coalition gouvernementale au pouvoir à Vienne, une « grande coalition » dirigée par la chancelier social-démocrate (SPÖ) Werner Faymann, en alliance avec le Parti populaire autrichien (ÖVP), d’orientation chrétienne-démocrate. Dans sa grande sagesse, et avec un sens affûté des mathématiques, le corps électoral a fait en sorte que les deux formations gouvernementales soient sanctionnées équitablement : Andreas Khol (ÖVP) et Rudolf Hundstorfer (SPÖ) obtenant exactement le même minable pourcentage de 11,18%, alors que ces deux partis totalisaient plus de 50% des suffrages aux législatives de 2013 !

C’est donc une claque magistrale pour le pouvoir en place, sérieusement fragilisé quelle que soit l’issue du second tour, au point que les commentateurs locaux se demandent si le gouvernement pourra tenir jusqu’au prochain renouvellement du parlement, prévu en 2018.

Le FPÖ dédiabolisée

Le grand vainqueur, le FPÖ, enregistre son plus haut score à une élection nationale, depuis sa fondation en 1945, et surtout depuis son virage vers l’extrême droite initié par feu Jörg Haider dans les années 80 du siècle dernier. Sa participation au pouvoir, en coalition avec l’ÖVP au tournant des années 2000, avait provoqué la mise au ban temporaire de l’Autriche par les institutions européennes au nom des « valeurs » de l’Union. Depuis, beaucoup d’eau brune (le Danube n’a jamais été bleu !) a coulé sous les ponts de Vienne, et après quelques convulsions internes, le FPÖ, sous la direction de Hans Christian Strache, a entamé un processus de dédiabolisation assez semblable a celui mis en œuvre au FN sous l’impulsion de Marine Le Pen et Florian Philippot. Son influence croit à mesure que s’érode celle des « vieux partis » de gauche et de droite, qui se sont, depuis 1945 partagés postes et prébendes dans une Autriche recouvrant sa prospérité dans le sillage du miracle économique allemand des trente glorieuses, qui plus est en ayant fait l’économie d’une reconnaissance de responsabilité de son peuple dans les crimes nazis. Le clientélisme partidaire était, jusqu’à une période récente, la seule clé pour obtenir emplois publics ou logements, et la corruption des élites politiques et économiques avait provoqué une série de scandales financiers alimentant le rejet global du système dans les classes défavorisées.

Un pays en quasi-plein emploi

Cela cependant n’explique pas totalement le gain de plus de 15% des voix enregistré par le candidat du FPÖ dimanche 23 avril, par rapport au score de ce parti aux législatives de 2013. Le chômage à légèrement augmenté, certes, passant en cinq ans de 4,5% (c’est-à-dire le quasi plein emploi), à 6% de la population active, mais n’est toujours pas le souci numéro un de l’électeur autrichien.

Personne n’en doute, en Autriche comme en Allemagne  où l’on suit l’affaire avec attention : ce vote est la conséquence des dérèglements provoqués par la décision d’Angela Merkel d’ouvrir toutes grandes les portes de son pays aux demandeurs d’asile, avant de refermer, quelques semaines plus tard, brusquement la frontière avec l’Autriche, bloquant des dizaines de milliers d’entre eux dans ce pays. Naïvement, le président sortant, le socialiste Heinz Fischer, pour critiquer l’action de Merkel, avait  fait remarquer au cours de la campagne électorale que le nombre des demandeurs d’asile en Autriche était en ce moment supérieur au nombre annuel des naissances entre le lac de Constance et la frontière hongroise, ce qui a, bien sûr apporté de l’aux au moulin du candidat FPÖ. Trop tardive, trop molle, la réaction du chancelier Faymann aux diktats successifs de Berlin (ouverture, puis fermeture des frontières, imposition de quotas de réfugiés aux pays de l’UE) a réveillé, en Autriche, non pas de vieux démons comme ânonnent les antifas, mais de vieilles rancœurs devant l’arrogance des Prussiens, hier Bismarck, aujourd’hui Merkel…

Vers un front républicain autrichien ?

Il faudrait une sorte de miracle pour que le 22 mai une sorte de front républicain à l’autrichienne s’unisse pour faire barrage à l’accession d’un néo populiste au palais de la Hofburg, résidence viennoise d’hiver des empereurs d’Autriche, devenu palais présidentiel : l’avance de Norbert Hofer est grande, et ses adversaires trop disparates pour se rallier à la figure, certes respectable, mais intempestive d’un vieux prof écolo partisan de la « Willkommenkultur » l’ouverture des portes et des cœurs aux migrants de tous les pays . Le fait que le président de la République d’Autriche n’occupe, selon la constitution du pays, qu’un rôle protocolaire ne changera rien au signal qu’a voulu donner le peuple autrichien à ses gouvernants, et au-delà à l’ensemble du continent.

Mais c’est bien sûr: le djihadisme, c’est la faute à la laïcité!

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Image de propagande de Daech (Photo : SIPA.AP21655312_000005)

Lors de la publication de l’ébauche de leurs travaux, la thèse de la « french connection » en avait ravi quelques-uns. Sur les réseaux sociaux, notamment dans les rangs islamo-gaucho compatibles, certains ont adoré simplifier encore plus le propos déjà bien peu étayé des auteurs, William McCants et Christopher Meserole de la Brookings Institution, un prestigieux centre d’études américain. Pensez-donc ! La « culture francophone » et une « laïcité agressive » présentés comme facteurs clés de la radication islamiste. Du pain bénit pour ceux qui pensent, dans une pratique inversion des rôles, que la France serait seule responsable, sinon la véritable coupable de ce qui lui arrive ! Ainsi, tout en relativisant quelque peu la thèse des auteurs (« Il n’est pas sûr que toute la “culture politique française” puisse être mise en cause » — on respire !), le site Slate a tout de même aimé voir dans cette thèse d’une laïcité utilisée dans un « sens guerrier » qui viendrait nourrir le djihadisme l’amorce d’un débat salutaire — dixit la journaliste.

L’étude originelle, lourdement titrée « The french connection », ambitionnait d’expliquer le militantisme sunnite dans le monde entier en démontrant que les phénomènes de radicalisation étaient bien plus massifs au sein des sociétés francophones européennes et extra-européennes. En cause donc, une approche de la laïcité qualifiée de « virulente » ou « incisive » et une jeunesse urbaine sous-employée : « Nous supposons que lorsqu’il existe de fortes proportions de jeunes sans emploi, certains d’entre eux sont voués à la délinquance. S’ils vivent dans des grandes villes, ils ont davantage d’occasions de rencontrer des gens ayant embrassé une doctrine radicale. Et quand ces villes sont dans des pays francophones ayant une conception virulente de la laïcité, alors l’extrémisme sunnite apparaît plus séduisant » expliquaient alors les deux auteurs.

Publié dans la sérieuse revue Foreign affairs deux jours après les attentats de Bruxelles, l’article liait les attentats de Paris et Bruxelles, tissant même un lien avec les nombreux attentats survenus en Tunisie : « Quatre des cinq pays ayant le taux de radicalisation le plus élevé sont francophones ». Les auteurs ciblaient ainsi la Belgique, la France, le Liban et la Tunisie, des pays caractérisés par une « culture politique française ».

« From Proust to Daech ? »

L’ambassadeur de France à Washington, Gérard Araud ne l’a pas vraiment entendu de cette oreille, dénonçant l’absurdité du propos et qualifiant même dans un tweet ce raisonnement d’« insulte à l’intelligence ».

 

 

Déjà l’agglomérat des quatre pays censés partager une culture politique commune  et une conception « agressive » de la laïcité avait de quoi surprendre. Quoi de commun entre le royaume fédéral de Belgique et la République française ? De même, si le Liban est une République parlementaire dont la Constitution garantit la séparation des églises et de l’Etat, il y a un monde entre le Liban multiconfessionnel et la république laïque à la française.

Selon l’historien libanais Georges Corm, le fanatisme religieux du pays s’explique bien plus par son régime communautaire que par une quelconque culture francophone  : « Le régime communautaire a démontré combien non seulement il consacre la surenchère communautaire et développe artificiellement le fanatisme religieux, mais encourage de plus la corruption des notables, à qui il n’est pas possible de faire rendre des comptes sur leur gestion en tant que hauts responsables de l’État, sous peine de susciter des troubles communautaires. »

A travers ses nombreux entretiens avec des djihadistes, le journaliste David Thomson s’est efforcé de démontrer qu’il n’y a pas de profil linéaire de radicalisation, insistant sur la variété des profils, des motivations, des convictions religieuses et des méthodes de recrutement. Ainsi, la radicalisation a largement eu lieu dans le cadre de mosquées en Tunisie, contrairement à la France.

Le listing détaillé de 5 000 combattants de l’Etat islamique récupéré début mars par la chaîne NBC News via un ancien membre de l’organisation terroriste permet également de relativiser la « francophonie » supposée des combattants de l’EI. Sans surprise, les plus proches voisins de la Syrie et de l’Irak sont surreprésentés.  L’Arabie saoudite arrive en tête avec 579 djihadistes recensés. La Turquie est quatrième avec 212 combattants. Avec le Moyen-Orient, le Maghreb est la région qui fournit le plus grand nombre de djihadistes : la Tunisie (559), le Maroc (240) et la Libye (87) sont tous dans le top 10 des nations les plus représentées. Poursuivant leur raisonnement, les auteurs auraient peut-être également pu ajouter le Qatar qui affiche un nombre de départs de combattants par millions d’habitants équivalent à celui de la Palestine. Un phénomène lié à l’entrée de l’Emirat dans l’Organisation internationale de la francophonie en 2012, auraient dit nos deux chercheurs…

Si en sous-main les auteurs de la « french connection » cherchaient à nous vendre un quelconque modèle anglo-saxon, il faudrait là aussi qu’ils revoient leur copie. Les « daechleaks » montrent que rapportés à la population musulmane — puisque c’est la méthodologie choisie par les auteurs de « The french connection » — le Royaume-Uni ne s’en sort guère mieux que la France en nombre de combattants par million d’habitants musulmans.

La Chine, ce grand pays de « culture francophone »

Et puisque les auteurs cherchaient par leur théorie à tenter d’expliquer « le militantisme sunnite dans le monde entier », démontons-le par l’absurde ! Certains ont trouvé surprenant la présence de la Chine à la 7e position de ce classement, avec 138 ressortissants. Rapporté à la population chinoise totale, le chiffre est dérisoire, mais il devient très important, inquiétant même, quand on le compare à la population musulmane chinoise estimée à 23 millions d’habitants dont une importante minorité de Ouïghours, minorité musulmane sunnite établis dans la région du Xinjiang, réprimée par Pékin. Fin 2015, pour la première fois l’Etat islamique a diffusé sur les réseaux sociaux un chant islamique en mandarin adressé aux musulmans de l’Empire du Milieu, les appelant à prendre les armes. Un exercice de propagande efficace preuve que Daech est aussi pragmatique qu’opportuniste et cherche à puiser dans tous les réservoirs de combattants disponibles.

On ne sache pas que Pékin soit connu pour sa francophonie, en revanche, on accordera aux chercheurs que la conception chinoise de la « laïcité » — concept inconnu en Chine qu’on traduira par la notion de « liberté religieuse »… — est quelque peu autoritaire puisqu’elle relève de la répression systématique des religions ou courants religieux non contrôlés ou autorisés par le parti communiste. De là à la comparer avec la laïcité française…

Sans exclure des causes spécifiques au djihad français, tenter d’entrevoir un axe djihadiste francophone allant de Paris à Molenbeek, en passant par Tunis, tout en s’autorisant un détour par Beyrouth, relève de la pure spéculation. Il faudra que nos chercheurs… cherchent encore, car leurs conclusions hâtives montrent surtout combien aujourd’hui la laïcité française reste un « impensé » américain et sert de bouc émissaire confortable quand il s’agit d’expliquer grossièrement toutes les tensions communautaires et religieuses. C’est ainsi. En France, l’esprit de liberté a eu à se conquérir contre l’esprit de religion et l’État dispose d’une autorité religieuse sur les religions. Quand les Etats-Unis demeurent « one nation under god ».

 

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Qu’en pensez-vous

Un «Français innocent» a été pris pour un juif!

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Photo : When i was a bird - Flickr - cc)
(Photo : When i was a bird - Flickr - cc)

Le titre de l’article du Parisien a de quoi faire frémir : Un serrurier tabassé par trois adolescents qui le croyaient juif. Une victime innocente donc, frappée injustement pendant le combat nécessaire mené dans nos banlieues contre la pieuvre sioniste. Autant il est normal et banal de tabasser des juifs. Autant il est inacceptable de s’en prendre aux goys qui n’ont rien à voir avec la race maudite…

C’est l’histoire de trois JNI (Jeunes non identifiés). Des mineurs de moins de 15 ans. Un jour à la récré ils entendent sur un portable une pub pour une serrurerie portant un nom à consonance juive. L’un d’eux appelle, demande à ce qu’on lui fasse un devis pour une porte blindée et donne une adresse en Seine-et-Marne. Un salarié de l’entreprise arrive. Les trois JNI, armés d’un couteau et d’une bombe lacrymogène, lui tombent dessus. Coups de poing, coups de pied. « Donne ton pognon, sale juif ! » Ils le dévalisent et prennent la fuite.

Cette affaire est en tout point lamentable. Et le malheureux serrurier est en droit de demander réparation au CRIF et à l’Etat d’Israël. Car c’est à cause d’eux — n’est-ce-pas ? — qu’il ne fait pas bon être juif en France. Et c’est à cause d’eux, c’est sûr, que des Français de souche sont victimes d’une ancestrale malédiction qui ne devrait pas les concerner. Il faut qu’ils soient protégés par l’Etat. On pourrait envisager pour les professions les plus exposées, celles qui sont amenées à se déplacer (tous les SOS-Electricité, Plomberie, Serrurerie, Médecins, Vétérinaires…) des badges spéciaux : un coq gaulois avec ces mots : « Je ne suis pas juif ».

Ce qui est affligeant également dans cette affaire c’est le total manque de discernement des trois adolescents. Mus par une solide intuition ils avaient compris que le juif est haïssable et que, en plus, il avait de la thune. Mais ils étaient sans doute trop jeunes pour comprendre que si le patron de la boîte était juif il était évident que ses employés, opprimés et exploités, ne pouvaient être que goys ! La prochaine fois ils le sauront : là, il s’agissait juste d’un coup d’essai maladroit qui leur sera pardonné…

Enfin, et c’est le dernier enseignement de cette intéressante histoire, se pose la question de l’identité des trois JNI. De la victime on sait qu’elle n’était pas juive. Mais eux ? Il y a un moyen, sournois certes, de les identifier. Les contrôles au faciès sont interdits mais pas les déductions à la Sherlock Holmes. Sur un des portables des trois adolescents figurait un message à l’orthographe douteuse à propos des juifs : « Je les (h)ai(s) ». Apparemment donc, eux non plus ne l’étaient pas !

 

Précision : Le titre de l’article a interpellé de nombreux lecteurs. Il s’agit d’une référence aux propos de Raymond Barre après l’attentat de la rue Copernic en octobre 1980…

Onfray: un Huron lit le Coran

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michel onfray penser islam
Michel Onfray. Sipa. Numéro de reportage : 00722141_000095.
michel onfray penser islam
Michel Onfray. Sipa. Numéro de reportage : 00722141_000095.

Dans un livre paru d’abord en janvier 2016 en Italie et, deux mois plus tard, en France[1. Pensare l’Islam, Ponte alle Grazie, Milano 2016. Penser l’Islam, Grasset & Fasquelle Paris 2016.], Michel Onfray s’interroge comme tant d’autres au sujet des tueries de 2015. Qui en est responsable ? Comment en est-on arrivé là ? Les intellectuels médiatiques sont aussitôt partis en chasse non de la vérité, cynégétique trop dangereuse, mais des mauvaises opinions concernant une certaine religion, à  écarter de toute urgence. A notre tour, nous suivrons les chicanes de cette controverse en espérant y voir clair au bout du parcours.

Ne pas prendre le parti d’Allah

Onfray a souvent raison mais il parle comme s’il était seul à penser. Laissons de côté les passages où il se plaint d’être critiqué avec une véhémence qui frise l’hystérie et saluons plutôt son courage quand il se moque des mantras « pas d’amalgame » ou « rien à voir avec l’islam » répétés chaque fois qu’un crime est commis au cri d’Allahou Akbar. Les bonnes âmes qui affichent ces mots d’ordre souhaitent sans doute nous rassurer, mais Onfray préfère qu’on regarde la réalité en face. « L’islam religion de paix, de tolérance et d’amour » ? « Il faut n’avoir jamais lu le Coran, les hadiths (sentences) du prophète et sa biographie (la Sirah) pour oser soutenir une chose pareille », nous dit-il. Puis il passe en revue les intellectuels qui ont pris le parti  des fidèles d’Allah. « Alain Badiou fait de Charlie Hebdo un journal raciste qui véhicule une idéologie policière « pour faire s’esclaffer dans son coin le militant aviné de Le Pen ». […] Mise à part toute question de religion (poursuit-il sans rire) l’attentat doit être défini comme « un crime de type fasciste » ». Intronisant l’islam religion minoritaire des opprimés, Emmanuel Todd transforme ceux qui sont descendus dans la rue le 11 janvier 2015 en autant d’antisémites profitant de cette occasion pour exprimer leur haine masquée des juifs. Tahar Ben Jelloun déplore que l’islam soit encore une fois mis au banc des accusés alors que le Prophète dans son infinie mansuétude recommandait aux soldats de ne pas tuer les femmes, les enfants, les vieillards. André Glucksmann déclare que les premières victimes de l’attentat sont, non les tués mais les musulmans. Malek Chebel affirme que les assassins tuent pour une cause qui n’a rien avoir avec la religion etc (pp. 37-40). Besancenot répète ce que ressassent tous les hommes politiques : « Rien à voir avec une quelconque idée religieuse » (p. 26). Un journaliste égyptien s’étant plaint de ce que le massacre de Charlie Hebdo allait encore une fois retomber sur le dos des musulmans, Onfray lui rétorqua qu’il ne voyait pas comment on pourrait en accuser les Raëliens ou les Végans (p. 22).

Les versets de la discorde

Onfray a donc assez de bon sens pour admettre qu’il y a un rapport entre les attentats et l’idéologie au nom de laquelle ils ont été commis, d’autant qu’il a lu le Coran, les hadiths et la Sira ce qu’ont aussi fait les djihadistes y trouvant la justification de leurs pires atrocités. Par exemple : « Massacrez les mécréants jusqu’au dernier » (Le Coran VIII, 7) et encore « Tuez les polythéistes partout où vous les rencontrez » (Sirah XVII, 58), « Tous les Juifs qui vous tombent entre les mains, tuez-les » (Sirah II, 58-60) « C’est Allah qui les anéantit » (Coran, IX, 30), « Qu’ils soient tués ou crucifiés » (Coran, V, 33). On trouve ce petit florilège à la page 65 du livre d’Onfray qui s’étonne cependant de constater que d’autres passages du Coran expriment des sentiments plus humains. Comment rendre compte de ces contradictions, comment les réduire ? « Le Coran n’est pas un supermarché dans lequel vous allez chercher ce qui vous convient », dit Onfray (p 64). Pourtant il n’a pas une seconde d’hésitation à suggérer cette solution exactement. Selon lui on doit « proposer [aux intéressés] un contrat social de façon à ce que puisse exister un islam de France. Cet islam devra récupérer ce qui dans le Coran, les hadiths, la Sira, l’histoire de cette religion apparaît compatible avec les valeurs de la République ». Ayant obtenu que les musulmans renoncent à ce qui justifie la haine et l’effusion de sang, la République […] formera et payera les imams, vérifiera que leurs prêches respectent les valeurs républicaines, financera les lieux de prière et protégera ceux qui s’y rassemblent. Onfray semble ignorer le moyen que ceux-ci ont trouvé  pour surmonter les contradictions qu’il relève. Mahomet a passé une première partie de sa vie à La Mecque en prédicateur dépourvu de tout instrument de puissance et devant souffrir les quolibets de ses concitoyens et une seconde partie à Yathrib (Médine) comme chef de guerre. Il y a donc dans Le Coran deux sortes de Sourates : celles qui sont tombées du ciel à La Mecque et les autres qui datent de l’époque où le prophète commandait à Médine. Les musulmans considèrent qu’en cas de contradiction les plus récentes abrogent les plus anciennes. Or ces dernières sont pacifiques comme l’était, nolens volens, leur récipiendaire alors que celles qui lui ont été dictées plus tard au temps où il guerroyait sans relâche sont souvent ultra-violentes. Ce sont elles qui définissent le véritable islam en vertu de la règle dite « de l’abrogeant et de l’abrogé ».

Une telle règle n’est pas nécessaire pour les Évangiles ou les épîtres de Saint Paul parce les contradictions que ces textes peuvent receler sont mises sur le compte des infirmités de leurs auteurs qui étaient, quoique inspirés, des êtres humains ordinaires. En revanche Le Coran est dit  « incréé ». Ses Sourates sont censées être tombées du ciel, ce qui empêche qu’on le soumette à une critique rationnelle sauf pour la secte mutazilite, disparue depuis longtemps. Ce livre dont il ne peut exister de traduction autorisée aurait été dicté par un Dieu qui parle arabe, et donc quelque peu suspect d’ethnocentrisme.

Prophète à la place du prophète

Onfray, qui voudrait être prophète à la place du prophète, propose de bricoler un islam « républicain fondé sur les sourates pacifiques » (mecquoises et donc abrogées) que diffuseraient  des imams dûment « éduqués » privilégiant l’esprit du Coran sur sa lettre. Mais qu’est-ce qui lui fait croire que le Coran n’est pas belliqueux dans son esprit alors qu’il a tant de preuves du contraire, qu’il cite d’ailleurs ? D’où lui vient cette assurance de mieux reconnaître l’esprit de ce livre que ceux qui versent le sang en son nom ? En nous appuyant sur cette lecture pacifiste, dit-il, « nous combattrons vraiment ceux qui croient aux seules sourates fauteuses de guerre » (p. 54). Ce combat sera mené bien sûr avec de bonnes paroles car il serait contradictoire d’opposer aux djihadistes autre chose que de pieuses exhortations qui suffiraient d’ailleurs à les convertir.  Chez un athée comme Onfray une telle confiance dans le père Noël est vraiment touchante. Il  nous répondra peut-être que les imams dont il rêve s’adresseront avant tout à la grande majorité tranquille des musulmans. Il oublie que parmi eux il y a des djihadistes potentiels qui ne se laisseront pas entraîner par la seule séduction du verbe. Avant de passer à l’acte, ceux-là ne sont coupables que de croire aux sourates belliqueuses. A ne considérer que leur comportement ils sont innocents comme des nouveau-nés. Comment s’en protéger ? Aucun « contrat social » ne vous sauvera.

Pour que la coexistence avec les musulmans soit possible, Onfray propose une conception de l’islam acceptable pour nous sans se soucier du fait qu’elle est radicalement inacceptable pour eux. Un islam non-politique contrairement à sa nature, un islam sans les cinq prières publiques ainsi que le ramadan et le pèlerinage à la Mecque obligatoires, un islam sans charia, sans mains coupées, coups de fouets, décapitations, crucifixions et pendaisons publiques est-ce encore l’islam (pp. 103-104) ? À quoi cela rime-t-il d’opposer un islam de paix à un islam de guerre (p. 101) ? Faudra-t-il supprimer des annales les campagnes dirigées par Mahomet et les batailles qu’il a livrées ? Une telle réécriture de l’histoire fait penser à 1984.

>>> La suite de l’article de Kostas Mavrakis ici

Penser l'islam

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Les deux visages du somnambulisme politique français

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(Photo : SIPA.00637030_000050/00751784_000004)

Tout oppose, en apparence, le phénomène de Nuit debout et celui de l’inflation des candidatures à la présidentielle de 2017. D’un côté se manifeste la revendication d’une politique sans candidat ni représentant attitrés, d’une démocratie directe refusant toute délégation de pouvoir. De l’autre s’exprime l’attachement aux institutions de la Vème République, l’idée que rien ne peut se faire sans accéder à la fonction suprême de président. On se regarde d’ailleurs des deux côtés avec méfiance et hostilité, chacun pensant mieux représenter l’essence de la politique que l’autre. Les partis et les candidats n’ont pas de mots assez durs pour dénoncer le caractère utopique et uniquement contestataire de Nuit debout. Les partisans de Nuit debout n’ont pas de mots assez durs pour dénoncer la confiscation du pouvoir par les puissants et la trahison de leurs engagements, affichant un mépris souverain pour l’échéance présidentielle.

Une telle interprétation a pour elle le charme rassurant de donner une certaine réalité à une opposition permettant à chaque « camp » de se persuader de sa propre consistance, opposition qui serait celle de l’éthique de la conviction et de l’éthique de la responsabilité selon Max Weber. En réalité, l’hystérie présidentielle des primaires et l’hystérie participative de Nuit debout sont un seul et même phénomène, témoignant de l’effondrement d’une offre politique, incapable de se mettre au niveau de la demande des Français. On appelle « populisme » le résultat de l’inadéquation entre cette offre et cette demande…

Depuis quatre ans, le bavardage est incessant

La Nuit debout de la politique a commencé depuis longtemps, et c’est pourquoi le peuple est épuisé, et se détourne de celle-ci, parfois définitivement.  L’existence des Français ne se confond pas avec celle d’Homo festivus, ni même avec celle de ses variantes : Homo mediaticus, Homo politicus, Homo intellectus, qui, restant debout toute la nuit, se couche trop souvent le jour…  Les Français ont très peu de curiosité pour ces deux visages du somnambulisme politique que sont Nuit debout et la campagne pour la présidentielle de 2017, dont ils ont d’ailleurs le sentiment qu’elle a commencé depuis fin 2012. On aurait donc tort de croire que le bavardage, les assemblées générales permanentes, la circularité des débats, sont l’apanage de Nuit debout, et apportent quoi que ce soit de nouveau à la situation que vit le pays. Il y a longtemps qu’on ne cesse de parler de ce qu’il faudrait faire pour que le pays aille mieux. Mais depuis quatre ans, ce bavardage est devenu incessant. La France est entrée en campagne permanente. Elle ne cesse de débattre sur ce qu’il faudrait faire et qu’on ne fait pas. Elle vit sa Nuit debout presque 24 heures sur 24, par l’intermédiaire de l’agora médiatique et intellectuelle. Elle semble ainsi être devenue toute entière spectatrice et commentatrice d’elle-même. L’indifférence de plus en plus profonde que le peuple français éprouve face à une parole politique devenue autoréférentielle est un symptôme de saturation.

Les candidats sont en effet sur la ligne de départ depuis l’élection même de François Hollande, comme si celle-ci n’avait pas eu lieu. Ils poursuivent une campagne présidentielle continuelle à l’intérieur de laquelle le mandat effectif disparaît. Ils ne profitent pas de leur passage dans l’opposition pour un retrait méditatif et salvateur. Ils ne s’opposent pas véritablement. Ils commentent. Et, au même titre que les journalistes et autres médiatiques, participent au débat, puis au débat sur le débat, et ainsi de suite… Pour échapper à l’impression de vanité que pourrait produire cette parole permanente, les candidats écrivent des programmes, puis des livres sur leurs programmes, puis réalisent des entretiens sur ces programmes… On a fini par croire qu’il fallait dire avec le plus de précision possible ce qu’il faudrait faire pour que ce soit fait. D’où l’inflation programmatique de nos candidats qui n’a rien à envier à l’inflation de paroles dont s’enivre Nuit debout. D’où l’hyper-volontarisme dont chacun veut faire preuve dans une surenchère permanente : ce qu’on veut faire on le fera dans les six mois, on le fera par ordonnance, etc. On poursuit le fantasme d’une politique qui serait la transmutation la plus directe possible de la parole en acte, en transformation de la réalité, par la médiation de la toute-puissance de la loi. Les technocrates eux-mêmes s’y mettent et pondent, grâce à une prétendue démocratie participative, un hyper-programme, sous l’orientation bienveillante de Jacques Attali, lequel voit d’un regard attendri le phénomène Nuit debout. Ne vient-il pas aussi d’organiser sa propre Nuit debout techno-participative ? Et que dire de l’organisation d’une primaire citoyenne, grâce à l’inimitable Alexandre Jardin, qui rencontre un engouement tel que le serveur Internet explose sous l’abondance des contributions ?

Le réveil sera brutal

Nous sommes entrés dans l’ère, non plus du langage performatif, mais de la politique performative, non plus dans la croyance que dire c’est faire, mais que faire c’est dire… Et chose remarquable, le président lui-même, comme son Premier ministre, sont entrés dans cette Nuit debout permanente. Ils se comportent comme des candidats qui continuent de dire ce qu’il faudrait faire alors qu’ils sont au pouvoir ! Ce n’est pas le président normal que François Hollande incarne mais le candidat permanent, devenu tellement incertain de son pouvoir que l’exercice de sa présidence apparaît comme un contretemps entre deux candidatures. Que c’est ennuyeux, quand même, le pouvoir : il ne suffit plus de dire ce qu’il faudrait faire mais le faire effectivement… Vive la prochaine candidature permettant de faire de nouvelles promesses ! Inversement, l’ancien président et sans doute futur candidat, Nicolas Sarkozy, se comporte comme s’il était toujours président, et son statut de candidat lui semble insupportable entre deux présidences ! Il occupe sa non-présidence actuelle en revenant sur sa présidence passée pour la justifier, et préparer sa présidence à venir ; comme Hollande ne cesse d’occuper sa présidence actuelle en revenant sur sa candidature passée pour la justifier, et préparer sa candidature à venir ! L’un se comporte comme candidat quand il est président et l’autre comme président quand il est candidat…

C’est que nos politiques, candidats précaires de l’opposition ou installés au gouvernement, comme nos intellectuels, précaires de Nuit debout ou installés à l’université, partagent une situation commune : ils sont les spectateurs d’une réalité qui leur échappe parce qu’ils ne la produisent plus et qu’ils tentent de rejoindre par une forme de volontarisme désespéré. Autour d’eux, le peuple français, seul à même de donner une âme et de soutenir par son action un projet politique, s’est dérobé. Ne reste plus qu’une poignée de « militants » devenus « supporters » dans les écuries des « présidentiables », d’étudiants devenus somnambules de la place de la République, d’individus devenus Internautes participatifs à la primaire citoyenne d’Alexandre Jardin ou au techno-programme de Jacques Attali, d’intellectuels continuant à croire que l’Idée républicaine descendra bientôt du ciel pour nous tirer du marasme avec la venue du printemps.

Non, décidément, nous ne sommes pas près de sortir d’un somnambulisme politique qui présage de nouveaux réveils brutaux. Les Français semblent l’avoir compris, qui se couchent la nuit pour tenter de tenir debout le jour !

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés à Nuit debout.

Danemark: que faire en cas de Brexit?

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europe danemark brexit
Le Premier ministre danois Rasmussen rencontre le Président de la Commission européenne (septembre 2015). Sipa. Numéro de reportage : AP21794472_000012.
europe danemark brexit
Le Premier ministre danois Rasmussen rencontre le Président de la Commission européenne (septembre 2015). Sipa. Numéro de reportage : AP21794472_000012.

Comme les autres capitales européennes, Copenhague attend la tenue du référendum britannique du 23 juin prochain. Que le oui ou le non l’emporte, chacun s’attend à ce que, aux lendemains du scrutin, la guerre de tranchées qui opposent partisans de l’Union et eurosceptiques se transforme ici en guerre de mouvement. De retour de Londres où il a beaucoup consulté (des partisans des deux bords, insiste-t-on), le leader populiste Kristian Thulesen Dahl prépare l’offensive qui pourrait, à terme, lui donner un pouvoir qui, jusqu’à présent, lui avait échappé.

Entré en même temps que le Royaume-Uni dans la CEE (en 1972) et partageant avec celui-ci la même vigilance vis-à-vis du « rêve européen », le Danemark n’est pas indifférent au maintien ou non de la Grande-Bretagne dans l’Union. En cas de Brexit, le Danemark perdrait son meilleur allié dans les institutions communautaires. Minorée, marginalisée, la participation danoise à l’édifice pourrait, à terme, être remise en cause – et, plus immédiatement, questionnée. Mais si Cameron l’emporte, l’exemple de son « un pied dehors, un pied dedans » incitera également les Danois à revisiter les modalités de leur adhésion à l’UE. Dans tous les cas, le grondement de la question européenne fera de nouveau vibrer le sol danois.

Consensus à la danoise ?

Si, en France, le clivage est clair entre les tenants de l’intégration de notre pays dans une Europe dominée par l’Allemagne et ceux qui refusent cette fatalité, il n’en est pas de même au Danemark. La tradition démocratique selon laquelle on ne peut être tout à fait sourd à qui ne pense pas comme soi, les institutions qui en découlent (proportionnelle) favorisent, entre autres, une certaine perméabilité entre élites et peuple, entre partisans et adversaires de l’Union. De loin, cela ressemble à du consensus à peine égayé par de menues divergences tactiques.

De plus près, il en va autrement. C’est dans les méandres de la modération scandinave que se livrent les combats les plus acharnés. « La haine n’interdit pas le respect » pourrait être un dicton zélandais surprenant son Candide égaré sur quelque rivage de la Baltique. Sans tonitruance, sans éclat de voix annonciateur, le duel qui oppose le parti populiste (Dansk Folkepartiet, DF) à son rival et allié de la coalition de droite, le Venstre, pourrait bien, dans les mois prochains, tourner à l’avantage du premier. Le Premier ministre Rasmussen a beau (encore) faire bouger son cavalier ou sa tour, sur l’échiquier démocratique, il y a du clouage dans l’air et le mat se profile. Idéologiquement vainqueur sur la question de l’immigration (et depuis un moment), le DF est également en passe de faire sauter le verrou européen qui l’a privé du fruit naturel de sa victoire aux dernières élections.

À ce stade, un court rappel s’impose : aux élections législatives de l’an dernier, la droite a repris le pouvoir au Danemark dans des conditions inédites : parmi les listes formant la coalition victorieuse, le DF était nettement arrivé en tête. Si, en dépit de son faible score, son rival du Venstre s’est vu échoir la responsabilité de l’exécutif, c’est uniquement parce que le Venstre, face à une éventuelle revendication du DF, aurait pu conclure un autre accord de législature, façon UMPS, avec la gauche sociale-démocrate. L’idée sous-jacente était qu’on ne laisserait pas les populistes anti-européens accéder au pouvoir, quitte à conclure des accords sinon contre-nature, du moins transgressant le clivage entre droite et gauche. Minoritaire au sein de sa majorité, le Venstre disposait ainsi d’une potentielle alliance de revers lui permettant d’imposer au DF le deal suivant : aux populistes l’influence, au Venstre l’exécutif. Aux premiers, l’oreille des Danois, leurs colères, leurs refus. Au second, les choses sérieuses. Conscient que son heure n’était pas venue, Kristian Thulesen Dahl avait accepté ce marché de dupes – le temps d’accroître suffisamment cette influence pour qu’elle se transforme en légitimité incontestable.

Le référendum ou la modération

Avec une habileté qui n’a pas grand-chose à voir avec nos mœurs rustres et viriles où un patriote est un patriote, et un vendu, un vendu, le beau Kristian ne se contente pas d’agiter l’arme atomique du référendum – arguant que la situation nouvelle que, de toutes manières, le 23 juin britannique va créer en Europe en général et pour le Danemark en particulier, rendra nécessaire une consultation populaire – il joue la modération euro-compatible.

Bien sûr, le DF ne souhaite pas le Brexit, bien sûr le Danemark ne doit pas, non plus, sortir de l’Union. Il faut seulement, à la faveur du bouleversement anglais, et quel que soit le résultat du 23 juin, repenser les modalités de la participation du petit Danemark au grand dessein des Grands d’Europe. Homme d’ordre, Kristian Thulesen Dahl ne déteste rien tant que cet euroscepticisme brouillon, protestataire, qui, privé d’horizon politique, aboutit à tout et n’importe quoi, tel ce référendum hollandais qui choqua le péquin danois, volontiers hostile à Poutine, en disqualifiant l’accord euro-ukrainien. Kristian se paye ainsi le luxe d’éviter la surenchère anti-européenne. Puisque l’évolution de l’Europe, à travers l’exemple britannique, a considérablement rapproché le quadrilatère de respectabilité européenne de ses propres positions, pourquoi s’obstiner à jouer l’effronterie ?

Tout en martelant que face à la crise des migrants, seuls les Etats ont su réagir, que cette crise a d’évidence donné une nouvelle légitimité aux nations, seules protectrices des peuples, tout en bombardant l’opinion publique du truisme selon lequel les crises générées par l’Europe ne sauraient être résolues par « plus d’Europe », Thulesen Dahl propose à ses partenaires de la coalition bleue la remise à plat de l’engagement européen danois, avec à la clef, la tenue d’un référendum préalable à une renégociation globale, façon Cameron, des traités européens. Il entend même, éventuellement, aider les élites à gagner ce référendum et reconquérir la confiance du peuple. Il ajoute, sûr de son influence, que si un tel accord entre partenaires politiques ne pouvait être trouvé, le peuple danois trancherait – et chacun le sait bien, comme le 3 décembre 2015, dans le sens du DF. Les protestations de Kristian Jensen (Venstre), ministres des Affaires étrangères, refusant toute perspective de référendum sur la question européenne n’y changent rien. L’Histoire en marche a d’ors et déjà changé la donne. Le mythe d’un inexorable destin européen faisant passer les sceptiques pour de simples récalcitrants s’est fracassé sur l’obscure volonté des peuples, britannique en tête, de durer encore un peu.

Ainsi, après que l’opinion a fait courber les élites danoises sur la question migratoire, la nouvelle donne européenne qui suivra le référendum du 23 juin, quelle qu’en soit l’issue à Londres, prépare, à Copenhague, le grand retour de l’axiome de Démos : qui gagne les élections gouverne.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

L’Europe, homme malade de la Turquie

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(Photo : Olivier Martin Gambier)
(Photo : Olivier Martin Gambier)

Les ponts sur le Bosphore constituent la meilleure métaphore de la relation ambiguë qu’entretiennent la Turquie et l’Europe. C’est seulement en 1973 qu’Istanbul se dote d’un premier pont nommé très logiquement… « Le premier pont du Bosphore ». Il a été suivi en 1988 par le pont Fatih Sultan Mehmet, le vainqueur de 1453. Le 29 mai 2013 (anniversaire de la chute de Constantinople !), on lance les travaux d’un troisième, le pont Sultan Selim, qui honore le premier calife, conquérant du Moyen-Orient. Si on ajoute deux tunnels sous la mer, on se dit que la Turquie cherche clairement à rallier l’Europe. En même temps, les noms donnés à ces ouvrages envoient un message étrange, corroboré par la politique des islamo-conservateurs et de leur leader Recep Tayyip Erdogan : malgré les apparences et les ouvrages en béton, les deux rives du Bosphore semblent s’éloigner chaque jour d’avantage.

Pourtant, depuis la deuxième guerre mondiale, Turcs et Européens pratiquent une danse de séduction-répulsion. Longtemps, les Turcs ont joué les prétendants zélés, face à des Européens qui soufflaient le chaud et le froid. Cependant, depuis une grosse décennie, la situation a radicalement changé, et à cette asymétrie hypocrite et humiliante a succédé un nouveau jeu de dupes.[access capability= »lire_inedits »]

Au sortir d’une guerre à laquelle elle n’a pris part qu’à partir de février 1945, la Turquie et ses élites dirigeantes ont conscience de leur arriération relative. Craignant plus que tout l’URSS de Staline, Ankara abandonne sa neutralité pour se ranger dans le camp américain. Sous pression des États-Unis, le régime à parti unique accepte d’ouvrir le système politique. Résultat : quatre ans plus tard, en 1950, le parti au pouvoir depuis l’indépendance (le CHP kémaliste) perd les élections. Or, le Parti démocratique (DP) vainqueur de ces législatives a un projet politique radicalement différent du programme kémaliste : à l’étatisme « gaullien » des héritiers d’Atatürk, le libéral-populiste DP oppose une version locale du célèbre « Enrichissez-vous » de Guizot : « Un millionnaire dans chaque canton ! » Pour Adnan Menderes, chef du DP, il faut prendre acte de la faiblesse économique de la Turquie pour éradiquer la pauvreté et l’illettrisme, créer une classe moyenne éduquée et construire des infrastructures modernes. Pour y parvenir, il faut confier la sécurité extérieure à une puissance étrangère. Trop pauvre, la Turquie ne peut pas à la fois se développer et se protéger de ses voisins, surtout des Soviétiques. C’est ainsi que le pays adhère à l’Otan en 1952. Cependant, derrière ce calcul froid, il y a aussi une autre dimension : pour les Turcs, cette adhésion signifie qu’ils sont, d’une certaine façon, des Occidentaux eux aussi. Or dans la réalité ils sont au mieux tolérés.

Depuis, la même logique a guidé la politique étrangère turque. Pour se faire accepter de l’Occident, la Turquie présente en 1959 la candidature d’Ankara à la CEE (Communauté économique européenne). Les mêmes arguments (la géographie, l’histoire et la religion votent contre la Turquie, disait-on), les mêmes hésitations (la CEE comme l’Otan avaient besoin d’alliés face au bloc soviétique) et les mêmes malentendus que ceux que nous connaissons se soldaient par la signature en septembre 1963 à Ankara de l’accord de l’association de la Turquie à la CEE.

Entre-temps, la politique du DP a sapé irrémédiablement le premier pilier de l’ordre kémaliste : une laïcité sourcilleuse et hostile à l’islam. Menderes n’était pourtant pas un dévot mais il avait compris que la grande majorité de Turcs restait attachée à l’islam traditionnel et il a permis le retour de l’islam dans la politique turque. Exécuté en 1961 après un coup d’État l’année précédente, Menderes a laissé un héritage politique consistant : l’ouverture vers l’islam, la mobilisation des classes populaires, des provinciaux et des paysans, un libéralisme économique faisant la part belle aux artisans et commerçants, mais aussi une politique étrangère franchement anticommuniste et alignée sur l’Occident. Si Menderes a perdu d’abord le pouvoir puis la vie, c’est parce que les élites kémalistes et certains cercles d’officiers croyaient que l’ami des petites gens détricotait le projet d’Atatürk. Ils avaient raison. Le génie du populisme islamo-conservateur était sorti de la lampe : les écoles, les associations et les institutions religieuses ont pu se développer et mener une contre-révolution. Mais dans les années 1960-1970, l’anticommunisme pouvait encore servir de ciment entre les différents camps : pour les militaires, gardiens de la révolution kémaliste, un jeune qui va à la mosquée semblait moins dangereux qu’un jeune gauchiste laïque et « anti-impérialiste ». En pleine guerre froide, l’étendard anticommuniste était un trait d’union entre pays légal et pays réel. Une génération plus tard, la montée en puissance de la nouvelle Turquie a changé la donne.

Necmettin Erbakan, le leader de l’islam politique turc des années 1970-1990, ne cachait pas son hostilité à l’adhésion de son pays à l’UE et sa méfiance vis-à-vis des États-Unis. Premier ministre à la fin des années 1990, il n’a modéré son discours – en vain – que pour calmer l’armée et éviter un coup d’État, qui finira par advenir en février 1997. Erdogan, qui a pris la relève en 2002, s’est imposé au sein de son camp et de la société turque après avoir apparemment renoncé à l’islam politique et à son objectif – un État régi par la charia – au profit d’une orientation économiquement libérale, conservatrice et populiste prônant la compatibilité des valeurs musulmanes avec le monde moderne. Devenir ouvertement « pro adhésion » faisait partie de cette « mue », un gage pour les kémalistes.

Quinze ans plus tard, il est clair que le processus d’adhésion était l’outil qui a permis à Erdogan d’éliminer ses adversaires politiques. Avec un discours et des mesures libérales exigées par l’UE, il a pu mobiliser des intellectuels et des journalistes, et surtout neutraliser l’armée : un coup d’État comme ceux de 1960, 1971, 1981 et 1997 n’est désormais plus possible en Turquie. Or, vers 2010, une fois l’armée renvoyée à ses casernes, Erdogan s’est retourné contre ses alliés d’hier dans la lutte pour la démocratie – la police, la justice, la presse – et il a transformé un régime jadis sous tutelle militaire en une dictature de la majorité. Quant à l’adhésion elle-même, la Turquie d’Erdogan n’a pas la moindre intention de sacrifier des pans de sa souveraineté, sacrifice incompatible avec sa volonté de recouvrer une identité néo-ottomane. Si l’AKP continue à prétendre le contraire et à exiger la redynamisation le processus de l’adhésion à l’UE c’est essentiellement pour deux raisons. D’abord, comprenant parfaitement l’embarras des Européens qui ne souhaitent pas cette adhésion mais n’osent pas le dire (ce qui reviendrait à confirmer le caractère chrétien de l’Europe), Ankara en profite pour extorquer des avantages. Et puis, y renoncer publiquement entraînerait un prix à payer à l’intérieur de la société turque où une large minorité est plus que jamais attachée à cet espoir.

Résignée un moment au statut d’État comme les autres, la Turquie a pu souhaiter intégrer l’Europe économique et politique. Post-kémaliste, fière, développée et profondément musulmane, la Turquie d’Erdogan se vit en puissance, retrouvant une vocation un temps oubliée. Si Ankara déménage, c’est à Istanbul, pas à Bruxelles.[/access]

 

Salafisme made in Switzerland

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Les décors et les dialogues du drame sont d’époque. Pour ouvrir le tableau, deux adolescents d’une famille syrienne installée dans le demi-canton germanophone de Bâle-Campagne refusent de serrer la main à des enseignantes de leur collège. Dans cet établissement public, l’usage veut que les élèves saluent ainsi leurs professeurs, hommes et femmes. Mais le plus incompréhensible pour l’opinion qui découvre cette histoire, est l’exemption accordée par la direction du collège aux deux frondeurs. Soutenus par leurs parents, ces derniers invoquent des motifs religieux pour se soustraire à cette marque de civilité. L’un d’eux n’a par ailleurs pas caché un certain attrait pour l’Etat islamique sur son profil Facebook.

Pas de mains pour les femmes

Patatras. En un tournemain, la Confédération – l’Etat central qui, traditionnellement, ne s’ingère pas dans les affaires cantonales – fustige la dispense de serrage de main accordée par l’école aux deux élèves musulmans. La ministre fédérale de la justice et de la police, la socialiste Simonetta Sommaruga, déclare : « Il faut être très clair à ce sujet : la poignée de main fait partie de notre culture. On ne peut pas accepter [que des élèves ne se plient pas à cette coutume] au nom de la liberté de croyance. Ce n’est pas comme cela que je conçois l’intégration. » Des propos sans équivoque, qui rompent avec la relative bienveillance dont jouissent les minorités en Suisse.

Il serait mensonger de prétendre que la famille des deux ados réfractaires est sans histoires. Venant de Syrie, le père des garçons est arrivé en Suisse en 2001. Il y a obtenu l’asile politique. Travaillant dans une entreprise de transport, il officie en tant qu’imam les vendredis au centre islamique du roi Fayçal de Bâle, mosquée qui avait attiré l’attention à la suite de prêches haineux contre les non-musulmans. Mais d’après l’administrateur du centre Fayçal, le père ne serait pour rien dans le refus de ses fils de tendre la main aux femmes, un « interdit » codifié par plusieurs hadiths (les dits et actes de Mahomet). Les deux adolescents auraient simplement suivi l’enseignement du prédicateur islamiste Pierre Vogel, star dans les milieux salafistes allemands, rapporte le quotidien Le Temps.

Il a fallu attendre l’édition du 22 avril de la Basler Zeitung pour qu’on en sache beaucoup plus sur cette famille. « L’une des quatre filles (en plus des deux garçons) du couple syrien, a fui le domicile familial pour trouver refuge dans un foyer, relate le quotidien bâlois, cité par La Tribune de Genève. La jeune fille, encore mineure, est désormais suivie par l’Autorité de protection de l’enfant et de l’adulte, à l’abri des autres membres de sa famille et de son père », révèle le journal. Les deux filles aînées du couple, majeures, se trouveraient actuellement en Syrie, où elles auraient été mariées de force. C’est pour éviter de connaître le même sort que l’une des cadettes se serait enfuie du domicile familial. Les deux plus jeunes portaient le voile mais l’ôtaient lorsqu’elles se trouvaient hors de vue de leurs parents. Cette audace leur aurait valu d’être un jour reléguées plusieurs heures sur le balcon en guise de punition, des femmes en niqab venant pendant ce temps « leur hurler dessus », aux dires d’un voisin.

Menaces de l’Etat islamique

Signe qui ne trompe pas, avant même les dernières révélations de la Basler Zeitung, les autorités du demi-canton de Bâle-Campagne avaient suspendue la demande de naturalisation des parents, doutant de la volonté de s’intégrer des demandeurs.

Concédons que la Suisse ne découvre pas l’islamisme et sa variante la plus rigoriste, le salafisme. Mais elle semble en prendre toute la mesure idéologique à la faveur de cette affaire. S’ajouterait désormais le risque terroriste, si l’on en croit les auteurs d’un livre paraissant ces jours-ci, Le djihad comme destin. La Suisse pour cible ? Enquête sur les réseaux islamistes (Editions Favre). « A Genève, un Suisse de 20 ans, converti, a rejoint il y a un an la Syrie. Un autre Genevois, d’origine tunisienne, a aussi disparu des écrans radars des autorités à la même période, divulguent Jean-Paul Rouiller, ancien cadre des renseignements helvétiques, et François Ruchti, journaliste à la RTS (la radio-télévision suisse) », écrit le quotidien vaudois 24 heures. Les deux enquêteurs craignent que des djihadistes suisses actuellement en Syrie, ne reviennent commettre des attentats dans leur pays, les membres de l’Etat islamique n’ayant manifestement que faire de la légendaire neutralité helvétique.

De quoi alimenter les thèses de Gilles Kepel sur l’existence d’un continuum entre rigorisme salafiste et djihadisme…

La gauche suisse face au salafisme

La gauche suisse, plus que son homologue française, est restée ouverte à l’« autre ». Mais depuis peu, elle est divisée sur l’attitude à adopter face aux revendications religieuses, de type salafiste. Elles émanent d’une partie des 400 000 musulmans de Suisse (environ 5% de la population), essentiellement d’origine turque et albanaise. Bien que numériquement minoritaires dans la « communauté musulmane », les salafistes semblent devoir donner le « la », principalement parmi les jeunes de la deuxième génération. Pourtant mieux intégrés par le travail qu’ils ne le sont en France, des dilemmes identitaires les taraudent parfois.

Le Parti socialiste est pour l’heure bien embêté par l’initiative populaire « anti-burqa », soutenue par le parti de la droite nationaliste Union démocratique du centre (UDC). Actuellement au stade de la récolte de signatures, ce projet de révision constitutionnelle doit recueillir un minimum de 100 000 paraphes en un maximum de 18 mois pour pouvoir être soumis au vote des citoyens.

Si le PS suisse a su garder une base ouvrière et syndicale, l’UDC (qui fait fonction de Front national) en a toutefois « siphonné » une partie. La frange populaire socialiste serait plutôt favorable à l’initiative, qui s’inspire de la législation française interdisant le port du voile intégral dans l’espace public. La branche sociétale et multiculturelle y serait majoritairement opposée, notamment pour ne pas donner des gages à l’UDC « xénophobe ». Les pronostics de comptoir donnent vainqueur le projet « anti-burqa » en « votation ». En 2009, peuple et cantons avaient approuvé l’initiative anti-minarets. À l’époque, la Suisse en comptait quatre, il n’y en aurait pas davantage à l’avenir, cette limitation ne préjugeant pas du nombre de mosquées.

Majoritairement non laïque – les cantons sont ici souverains –, la Suisse se demande si elle n’a pas été trop libérale face aux revendications d’une partie des musulmans. Des tribunaux sont saisis, qui arbitrent les litiges entre des autorités politiques ou scolaires et des fidèles s’estimant discriminés. Cette judiciarisation des rapports entre les pouvoirs publics et certains musulmans pourrait conduire la Suisse vers plus de laïcité dans les textes légaux.

Après la France, après la Belgique, la Suisse confrontée à l’islamisme se lance dans quelque chose qui ne lui correspond pas et qu’elle déteste faire : intervenir dans les consciences.

Nuit debout: misère du gauchisme politique

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Un homme jongle place de la République à Paris (Photo : SIPA.AP21881109_000001)
Un homme jongle place de la République à Paris (Photo : SIPA.AP21881109_000001)

J’aurais bien aimé pouvoir dire du bien de Nuit debout, contredire la patronne, renvoyer Marc Cohen et ses lazzis dans les buts, moquer les bourgeois effarouchés par le retour des partageux, eh bien, ce sera pour une autre fois.

C’était bien parti, pourtant. Un pouvoir au bord de l’effondrement, ayant fait la démonstration peut-être définitive de l’impasse dans laquelle il avait emmené les couches populaires qui lui avaient fait confiance en 2012, une jeunesse ayant pris conscience de tous les horizons bouchés que l’Europe austéritaire lui propose, et enfin une saison adaptée, celle qui rend les balades nocturnes si agréables. Et puis il y avait, le souvenir d’un Mai 68 vécu de près, et au bon âge. Ce serait sympa de remettre ça.

On sait avec Paul Valéry que « quand on dit que les mêmes causes produisent les mêmes effets, on ne dit rien. Car les mêmes choses ne se reproduisent jamais — et d’ailleurs on ne peut jamais connaître toutes les causes. » Certes, mais il y en a une que l’on peut quand même identifier comme étant aussi à l’origine de l’impasse politique dans laquelle, ce mouvement s’est engouffré, c’est celle de la dérive gauchiste qui rappelle quand même furieusement celle du Mai 68 étudiant.

J’aime bien Frédéric Lordon, intellectuel brillant, polémiste virtuose dont je pense heureux qu’il ait sa place dans le débat. L’article par lequel il a lancé le mouvement était réjouissant. L’aspect offensif des mots d’ordre, malgré leur caractère un peu utopique, l’ambiance joyeuse qui régnait au début, pouvait faire dresser l’oreille, voire le sourcil. Et puis la réaction du poulailler des chroniqueurs mainstream faisait plaisir. Comme Flaubert, pourtant critique impitoyable des travers bourgeois, prenant le parti des fusilleurs versaillais, ils passèrent vite de la curiosité à l’anathème. C’était plutôt encourageant.

Chemtrails et autres billevesées obscurantistes

Je me suis donc rendu place de la République, malheureusement pour en ressortir accablé. Je suis d’abord passé devant le stand vegan tenus par des militants verdâtres prônant une alimentation à base de racines. Juste à côté, les antispécistes de L-214 qui veulent qu’on soit gentil avec les animaux mêmes si pour cela, il faut être méchant avec les humains. Au stand « agriculture et biodynamie » on expliquait avec Pierre Rhabi que si la terre ne mentait pas, la lune non plus. Et que pour planter une vigne, la tailler, récolter et  faire le vin, il fallait que ce soit à lune montante et en tirant le thème astral du jour. Quand j’ai parlé de terroir, tout le monde s’est marré.

Juste après les militants « antivaccins », je suis tombé sur les « Robin des toits » qui m’ont expliqué que toutes les ondes dans lesquelles nous baignons avec nos appareils donnent le cancer de la tête qui rend idiot. J’ai pensé que pour eux c’était déjà trop tard. Un grand gars maigre m’a dit que si j’avais parfois mal à la gorge, c’était à cause des chemtrails. Tout de commisération devant mon ignorance, il m’a expliqué qu’il s’agissait des traînées laissées par les avions dans le ciel, qui ne sont pas faites de condensation, mais de poison répandu dans le cadre d’un complot mondial. Lorsque je lui ai fait remarquer que les cigarettes sur lesquelles il tirait abondamment avaient peut-être aussi quelque influence sur sa toux, il m’a tourné le dos. Je me suis enfin approché de la commission « féministe » pour être immédiatement refoulé, « réunion non-mixte interdites aux hommes », et apprendre que sur ordre de la cheffe, une certaine Hanane Karimi, toutes les femmes devaient être voilées comme elle en solidarité. Avec l’affirmation suivante : « Le voile ne tue pas, la police oui ! » J’ai commis l’erreur de dire à voix haute, que CRS=SS  peut-être mais qu’à  500 m de là, des partisans du voile avaient massacré 130 innocents et que l’intervention de la police avait permis qu’il n’y en eut pas plus. Ajoutant que depuis la mort de Malik Oussekine il y a trente ans, cette police n’avait, dans la répression des manifestations qu’une mort accidentelle, celle de Rémy Fraisse, à déplorer. J’avais manifestement blasphémé, et j’ai dû m’esquiver rapidement.

Nous avons ici la grosse différence avec le Mai 68 étudiant. Je parle là du mois de mai tel qu’il s’était déroulé et non pas de ses conséquences dont nous vivons encore les suites. Ce qu’à juste titre Michel Clouscard avait qualifié de « 14 juillet des couches moyennes » fut un grand monôme partant dans tous les sens, tout de bavardages et d’affrontements ritualisés avec la police. Mais, le cadre idéologique de cette explosion était beaucoup plus homogène qu’aujourd’hui. Pour différentes raisons, une forme de marxisme vulgaire y était hégémonique. Même si on y entendait parfois des choses délirantes, il était impensable de voir fleurir les billevesées obscurantistes et hétéroclites que je viens de décrire. Et cette différence, n’est guère encourageante.

Et si l’on votait pour savoir s’il faut voter ?

Des similitudes, il y en a aussi, mais elles n’incitent pas non plus à l’optimisme. Le sectarisme, pratiquant l’insulte et l’anathème, n’y est pas très différent, sans qu’il faille y voir la résurrection de je ne sais quel terrifiant robespierrisme. L’amour de la procédure ensuite, dont le respect doit seul permettre d’élaborer les règles aboutissant à des décisions démocratiques chimiquement pures. Il faut donc voter tous les quarts d’heure sur la procédure de la procédure décidant quelle procédure sera utilisée pour adopter la procédure. À quiconque a eu l’occasion de participer aux AG de la Sorbonne et de l’Odéon occupés, cela rappellera les heures fastidieuses passées dans les amphis il y aura bientôt cinquante ans. Il y a aussi la composition sociale du mouvement, où l’on ne trouve que des petits bourgeois blancs, pour certains en voie de déclassement, pour d’autres déjà précarisés, mais petits bourgeois quand même. Comme en 68, ce sont les couches moyennes, les mêmes que celles qui sont rentrées par la suite plus ou moins rapidement à la maison, dont les représentants les plus excités, en général leaders du mouvement, se sont mis ensuite carrément au service de ceux qu’ils prétendaient combattre, l’unique exception d’Alain Krivine ne faisant que confirmer la règle.

Et enfin, la similitude qui nourrit l’échec politique probable de ce mouvement, son virus mortel, c’est l’absence totale des couches populaires. De ces ouvriers et salariés d’exécution des services chassés des grandes villes par la gentrification, précarisés par la désindustrialisation, appauvris par l’austérité, tous ceux qui ont tellement intérêt au changement sont absents. En 1968 il y avait eu deux mois de mai distincts. La classe ouvrière au spectacle de la faiblesse du pouvoir politique face à l’agitation des petits bourgeois s’était engouffrés dans la brèche, bloquant le pays plusieurs semaines d’une grève générale stupéfiante. Le PCF et la CGT pris de court au départ, utilisèrent leur hégémonie politique pour engranger les bénéfices de ce mouvement et s’engager dans la voie d’une alliance avec le Parti socialiste pourtant moribond à ce moment-là. Les deux phénomènes furent parallèles et il n’y eu jamais aucun contact entre les ouvriers et  les étudiants. Tous ceux qui parmi ces derniers tentèrent de nouer ce contact trouvèrent les usines portes closes. Et cette césure, contrairement à ce qu’on pense et à la responsabilité que l’on voulait faire porter au PCF était surtout sociologique. Le mouvement du mai étudiant quant à lui s’enlisa, et se délita, finissant dans la caricature grotesque des « katangais » et la violence gratuite.

La situation est la même aujourd’hui, les couches populaires dont l’horizon est barré, appauvries et frappées par l’insécurité culturelle, font malheureusement un autre pari. Celui du repli et du vote Front national. Les rodomontades de Frédéric Lordon dans les amphithéâtres du centre de la capitale n’y changeront rien.

À une jeune caissière d’un Subway situé à quelques encablures de la place de la République, un participant demandait si elle allait venir à Nuit debout, les sourcils froncés, sa réponse fut très claire : « Où ça ? »

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés à Nuit debout.

Saviez-vous qu’il y a une association des journalistes LGBT?

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(Photo : SIPA.AP21405980_000002)
(Photo : SIPA.AP21405980_000002)

L’article — paru dans Libération — a un titre qui attire le regard : Mariage pour tous : Hollande nous a Barjoté.e.s. Vous trouvez ça bizarre ? Soit vous retardez par ignorance, soit vous êtes un suppôt de la réaction la plus noire : il s’agit tout simplement de l’orthographe non sexiste. Une promesse de bonheur et d’égalité pour toutes et tous. Seul l’Académie française, bastion du conservatisme le plus obtus, fait encore barrage à l’avènement des lendemains orthographiques qui chantent.

Pour le reste, outre quelques député.e.s et autres fantaisies du même genre, l’article est assez convenu. Il entend tirer le bilan de la loi sur le mariage pour tous, trois ans après son adoption. Le constat est sans pitié et Hollande, comme c’est la mode actuellement, en prend plein la gueule. Il n’a pas tenu ses promesses. Il n’est pas allé jusqu’au bout cédant aux vociférations des homophobes de la Manif pour tous.

S’en suivent une série de doléances concernant la PMA et la GPA, sujets trop complexes pour la brute sexiste que je suis. Et une plainte déchirante sur le sort des bi et des trans. Je n’ai toujours pas compris s’ils voulaient qu’on leur coupe quelque chose ou au contraire qu’on leur greffe quelque chose…

Mais le plus intéressant, ce qui donne le plus à réfléchir, c’est ce qui figure à la fin de l’article. Il est signé Alice Coffin. Oubliez ce nom : on s’en fout royalement. Retenez simplement sa fonction : elle est co-présidente de l’AJL, l’Association des journalistes LGBT. Ça c’est du sérieux. Du lourd. Et surtout, c’est parfaitement original. Car à notre connaissance il n’y a pas d’AJJ, Association des journalistes juifs (peut-être parce qu’ils le sont presque tous ?). D’AJM, Association des journalistes musulmans (peut-être parce qu’il n’y en a pas assez ?). D’AJN, Association des journalistes noirs (encore moins nombreux que les musulmans ?).

Il n’y a pas non plus d’association des journalistes amateurs de femmes, de vin et de saucisson. Pas d’association des journalistes adorateurs du nombril. Pas non plus d’association des journalistes pratiquant le culte du vaudou ou sacrifiant aux rites des temples tibétains. Manquent aussi à l’appel les journalistes amoureux du tam-tam, instrument progressiste, et les journalistes militant pour le port du voile.

Mais il y a une association des journalistes LGBT ! Soit ils sont très nombreux. Soit ils sont un groupe d’élite. Il peut y avoir d’ailleurs, s’agissant d’un organisme aussi indispensable, des cas de cumul… On notera pour conclure qu’il n’y pas d’AJPDSTBH, Association des journalistes professionnels du débitage de la société en tranches bien hermétiques. Et on insistera méchamment sur le fait que ce n’est absolument pas nécessaire. L’association des journalistes LGBT remplit très bien cette fonction.

Présidentielle : les Autrichiens sanctionnent… Merkel

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norbert hofer fpo autriche merkel
Norbert Hofer, candidat du FPÖ à la présidentielle (avril 2016) © APA/AFP ROBERT JAEGER.
norbert hofer fpo autriche merkel
Norbert Hofer, candidat du FPÖ à la présidentielle (avril 2016) © APA/AFP ROBERT JAEGER.

Les dommages collatéraux de la politique migratoire d’Angela Merkel s’accumulent : après les victoires électorales « populistes » en Pologne et en Slovaquie, c’est au tour de l’Autriche de manifester sa mauvaise humeur. Le premier tour de l’élection présidentielle dans la république alpine a placé largement en tête Norbert Hofer, un ingénieur de 45 ans présenté par le FPÖ, parti classé à l’extrême droite, dont les représentants au Parlement européen  appartiennent au même groupe que les amis de Marine Le Pen. Avec 36,40% des voix, il devance largement le second qualifié pour le second tour, Alexander Van der Bellen, un professeur d’université tyrolien septuagénaire présenté par les Verts, qui obtient 20,4%. Une candidate indépendante, plutôt classée à droite, Irmgard Griss,  le talonne avec 18,5%.

Débâcle de la grande coalition

Mais la plus grosse surprise, c’est la débâcle des deux candidats présentés par la coalition gouvernementale au pouvoir à Vienne, une « grande coalition » dirigée par la chancelier social-démocrate (SPÖ) Werner Faymann, en alliance avec le Parti populaire autrichien (ÖVP), d’orientation chrétienne-démocrate. Dans sa grande sagesse, et avec un sens affûté des mathématiques, le corps électoral a fait en sorte que les deux formations gouvernementales soient sanctionnées équitablement : Andreas Khol (ÖVP) et Rudolf Hundstorfer (SPÖ) obtenant exactement le même minable pourcentage de 11,18%, alors que ces deux partis totalisaient plus de 50% des suffrages aux législatives de 2013 !

C’est donc une claque magistrale pour le pouvoir en place, sérieusement fragilisé quelle que soit l’issue du second tour, au point que les commentateurs locaux se demandent si le gouvernement pourra tenir jusqu’au prochain renouvellement du parlement, prévu en 2018.

Le FPÖ dédiabolisée

Le grand vainqueur, le FPÖ, enregistre son plus haut score à une élection nationale, depuis sa fondation en 1945, et surtout depuis son virage vers l’extrême droite initié par feu Jörg Haider dans les années 80 du siècle dernier. Sa participation au pouvoir, en coalition avec l’ÖVP au tournant des années 2000, avait provoqué la mise au ban temporaire de l’Autriche par les institutions européennes au nom des « valeurs » de l’Union. Depuis, beaucoup d’eau brune (le Danube n’a jamais été bleu !) a coulé sous les ponts de Vienne, et après quelques convulsions internes, le FPÖ, sous la direction de Hans Christian Strache, a entamé un processus de dédiabolisation assez semblable a celui mis en œuvre au FN sous l’impulsion de Marine Le Pen et Florian Philippot. Son influence croit à mesure que s’érode celle des « vieux partis » de gauche et de droite, qui se sont, depuis 1945 partagés postes et prébendes dans une Autriche recouvrant sa prospérité dans le sillage du miracle économique allemand des trente glorieuses, qui plus est en ayant fait l’économie d’une reconnaissance de responsabilité de son peuple dans les crimes nazis. Le clientélisme partidaire était, jusqu’à une période récente, la seule clé pour obtenir emplois publics ou logements, et la corruption des élites politiques et économiques avait provoqué une série de scandales financiers alimentant le rejet global du système dans les classes défavorisées.

Un pays en quasi-plein emploi

Cela cependant n’explique pas totalement le gain de plus de 15% des voix enregistré par le candidat du FPÖ dimanche 23 avril, par rapport au score de ce parti aux législatives de 2013. Le chômage à légèrement augmenté, certes, passant en cinq ans de 4,5% (c’est-à-dire le quasi plein emploi), à 6% de la population active, mais n’est toujours pas le souci numéro un de l’électeur autrichien.

Personne n’en doute, en Autriche comme en Allemagne  où l’on suit l’affaire avec attention : ce vote est la conséquence des dérèglements provoqués par la décision d’Angela Merkel d’ouvrir toutes grandes les portes de son pays aux demandeurs d’asile, avant de refermer, quelques semaines plus tard, brusquement la frontière avec l’Autriche, bloquant des dizaines de milliers d’entre eux dans ce pays. Naïvement, le président sortant, le socialiste Heinz Fischer, pour critiquer l’action de Merkel, avait  fait remarquer au cours de la campagne électorale que le nombre des demandeurs d’asile en Autriche était en ce moment supérieur au nombre annuel des naissances entre le lac de Constance et la frontière hongroise, ce qui a, bien sûr apporté de l’aux au moulin du candidat FPÖ. Trop tardive, trop molle, la réaction du chancelier Faymann aux diktats successifs de Berlin (ouverture, puis fermeture des frontières, imposition de quotas de réfugiés aux pays de l’UE) a réveillé, en Autriche, non pas de vieux démons comme ânonnent les antifas, mais de vieilles rancœurs devant l’arrogance des Prussiens, hier Bismarck, aujourd’hui Merkel…

Vers un front républicain autrichien ?

Il faudrait une sorte de miracle pour que le 22 mai une sorte de front républicain à l’autrichienne s’unisse pour faire barrage à l’accession d’un néo populiste au palais de la Hofburg, résidence viennoise d’hiver des empereurs d’Autriche, devenu palais présidentiel : l’avance de Norbert Hofer est grande, et ses adversaires trop disparates pour se rallier à la figure, certes respectable, mais intempestive d’un vieux prof écolo partisan de la « Willkommenkultur » l’ouverture des portes et des cœurs aux migrants de tous les pays . Le fait que le président de la République d’Autriche n’occupe, selon la constitution du pays, qu’un rôle protocolaire ne changera rien au signal qu’a voulu donner le peuple autrichien à ses gouvernants, et au-delà à l’ensemble du continent.

Mais c’est bien sûr: le djihadisme, c’est la faute à la laïcité!

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Image de propagande de Daech (Photo : SIPA.AP21655312_000005)
Image de propagande de Daech (Photo : SIPA.AP21655312_000005)

Lors de la publication de l’ébauche de leurs travaux, la thèse de la « french connection » en avait ravi quelques-uns. Sur les réseaux sociaux, notamment dans les rangs islamo-gaucho compatibles, certains ont adoré simplifier encore plus le propos déjà bien peu étayé des auteurs, William McCants et Christopher Meserole de la Brookings Institution, un prestigieux centre d’études américain. Pensez-donc ! La « culture francophone » et une « laïcité agressive » présentés comme facteurs clés de la radication islamiste. Du pain bénit pour ceux qui pensent, dans une pratique inversion des rôles, que la France serait seule responsable, sinon la véritable coupable de ce qui lui arrive ! Ainsi, tout en relativisant quelque peu la thèse des auteurs (« Il n’est pas sûr que toute la “culture politique française” puisse être mise en cause » — on respire !), le site Slate a tout de même aimé voir dans cette thèse d’une laïcité utilisée dans un « sens guerrier » qui viendrait nourrir le djihadisme l’amorce d’un débat salutaire — dixit la journaliste.

L’étude originelle, lourdement titrée « The french connection », ambitionnait d’expliquer le militantisme sunnite dans le monde entier en démontrant que les phénomènes de radicalisation étaient bien plus massifs au sein des sociétés francophones européennes et extra-européennes. En cause donc, une approche de la laïcité qualifiée de « virulente » ou « incisive » et une jeunesse urbaine sous-employée : « Nous supposons que lorsqu’il existe de fortes proportions de jeunes sans emploi, certains d’entre eux sont voués à la délinquance. S’ils vivent dans des grandes villes, ils ont davantage d’occasions de rencontrer des gens ayant embrassé une doctrine radicale. Et quand ces villes sont dans des pays francophones ayant une conception virulente de la laïcité, alors l’extrémisme sunnite apparaît plus séduisant » expliquaient alors les deux auteurs.

Publié dans la sérieuse revue Foreign affairs deux jours après les attentats de Bruxelles, l’article liait les attentats de Paris et Bruxelles, tissant même un lien avec les nombreux attentats survenus en Tunisie : « Quatre des cinq pays ayant le taux de radicalisation le plus élevé sont francophones ». Les auteurs ciblaient ainsi la Belgique, la France, le Liban et la Tunisie, des pays caractérisés par une « culture politique française ».

« From Proust to Daech ? »

L’ambassadeur de France à Washington, Gérard Araud ne l’a pas vraiment entendu de cette oreille, dénonçant l’absurdité du propos et qualifiant même dans un tweet ce raisonnement d’« insulte à l’intelligence ».

 

 

Déjà l’agglomérat des quatre pays censés partager une culture politique commune  et une conception « agressive » de la laïcité avait de quoi surprendre. Quoi de commun entre le royaume fédéral de Belgique et la République française ? De même, si le Liban est une République parlementaire dont la Constitution garantit la séparation des églises et de l’Etat, il y a un monde entre le Liban multiconfessionnel et la république laïque à la française.

Selon l’historien libanais Georges Corm, le fanatisme religieux du pays s’explique bien plus par son régime communautaire que par une quelconque culture francophone  : « Le régime communautaire a démontré combien non seulement il consacre la surenchère communautaire et développe artificiellement le fanatisme religieux, mais encourage de plus la corruption des notables, à qui il n’est pas possible de faire rendre des comptes sur leur gestion en tant que hauts responsables de l’État, sous peine de susciter des troubles communautaires. »

A travers ses nombreux entretiens avec des djihadistes, le journaliste David Thomson s’est efforcé de démontrer qu’il n’y a pas de profil linéaire de radicalisation, insistant sur la variété des profils, des motivations, des convictions religieuses et des méthodes de recrutement. Ainsi, la radicalisation a largement eu lieu dans le cadre de mosquées en Tunisie, contrairement à la France.

Le listing détaillé de 5 000 combattants de l’Etat islamique récupéré début mars par la chaîne NBC News via un ancien membre de l’organisation terroriste permet également de relativiser la « francophonie » supposée des combattants de l’EI. Sans surprise, les plus proches voisins de la Syrie et de l’Irak sont surreprésentés.  L’Arabie saoudite arrive en tête avec 579 djihadistes recensés. La Turquie est quatrième avec 212 combattants. Avec le Moyen-Orient, le Maghreb est la région qui fournit le plus grand nombre de djihadistes : la Tunisie (559), le Maroc (240) et la Libye (87) sont tous dans le top 10 des nations les plus représentées. Poursuivant leur raisonnement, les auteurs auraient peut-être également pu ajouter le Qatar qui affiche un nombre de départs de combattants par millions d’habitants équivalent à celui de la Palestine. Un phénomène lié à l’entrée de l’Emirat dans l’Organisation internationale de la francophonie en 2012, auraient dit nos deux chercheurs…

Si en sous-main les auteurs de la « french connection » cherchaient à nous vendre un quelconque modèle anglo-saxon, il faudrait là aussi qu’ils revoient leur copie. Les « daechleaks » montrent que rapportés à la population musulmane — puisque c’est la méthodologie choisie par les auteurs de « The french connection » — le Royaume-Uni ne s’en sort guère mieux que la France en nombre de combattants par million d’habitants musulmans.

La Chine, ce grand pays de « culture francophone »

Et puisque les auteurs cherchaient par leur théorie à tenter d’expliquer « le militantisme sunnite dans le monde entier », démontons-le par l’absurde ! Certains ont trouvé surprenant la présence de la Chine à la 7e position de ce classement, avec 138 ressortissants. Rapporté à la population chinoise totale, le chiffre est dérisoire, mais il devient très important, inquiétant même, quand on le compare à la population musulmane chinoise estimée à 23 millions d’habitants dont une importante minorité de Ouïghours, minorité musulmane sunnite établis dans la région du Xinjiang, réprimée par Pékin. Fin 2015, pour la première fois l’Etat islamique a diffusé sur les réseaux sociaux un chant islamique en mandarin adressé aux musulmans de l’Empire du Milieu, les appelant à prendre les armes. Un exercice de propagande efficace preuve que Daech est aussi pragmatique qu’opportuniste et cherche à puiser dans tous les réservoirs de combattants disponibles.

On ne sache pas que Pékin soit connu pour sa francophonie, en revanche, on accordera aux chercheurs que la conception chinoise de la « laïcité » — concept inconnu en Chine qu’on traduira par la notion de « liberté religieuse »… — est quelque peu autoritaire puisqu’elle relève de la répression systématique des religions ou courants religieux non contrôlés ou autorisés par le parti communiste. De là à la comparer avec la laïcité française…

Sans exclure des causes spécifiques au djihad français, tenter d’entrevoir un axe djihadiste francophone allant de Paris à Molenbeek, en passant par Tunis, tout en s’autorisant un détour par Beyrouth, relève de la pure spéculation. Il faudra que nos chercheurs… cherchent encore, car leurs conclusions hâtives montrent surtout combien aujourd’hui la laïcité française reste un « impensé » américain et sert de bouc émissaire confortable quand il s’agit d’expliquer grossièrement toutes les tensions communautaires et religieuses. C’est ainsi. En France, l’esprit de liberté a eu à se conquérir contre l’esprit de religion et l’État dispose d’une autorité religieuse sur les religions. Quand les Etats-Unis demeurent « one nation under god ».

 

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