Les décors et les dialogues du drame sont d’époque. Pour ouvrir le tableau, deux adolescents d’une famille syrienne installée dans le demi-canton germanophone de Bâle-Campagne refusent de serrer la main à des enseignantes de leur collège. Dans cet établissement public, l’usage veut que les élèves saluent ainsi leurs professeurs, hommes et femmes. Mais le plus incompréhensible pour l’opinion qui découvre cette histoire, est l’exemption accordée par la direction du collège aux deux frondeurs. Soutenus par leurs parents, ces derniers invoquent des motifs religieux pour se soustraire à cette marque de civilité. L’un d’eux n’a par ailleurs pas caché un certain attrait pour l’Etat islamique sur son profil Facebook.

Pas de mains pour les femmes

Patatras. En un tournemain, la Confédération – l’Etat central qui, traditionnellement, ne s’ingère pas dans les affaires cantonales – fustige la dispense de serrage de main accordée par l’école aux deux élèves musulmans. La ministre fédérale de la justice et de la police, la socialiste Simonetta Sommaruga, déclare : « Il faut être très clair à ce sujet : la poignée de main fait partie de notre culture. On ne peut pas accepter [que des élèves ne se plient pas à cette coutume] au nom de la liberté de croyance. Ce n’est pas comme cela que je conçois l’intégration. » Des propos sans équivoque, qui rompent avec la relative bienveillance dont jouissent les minorités en Suisse.

Il serait mensonger de prétendre que la famille des deux ados réfractaires est sans histoires. Venant de Syrie, le père des garçons est arrivé en Suisse en 2001. Il y a obtenu l’asile politique. Travaillant dans une entreprise de transport, il officie en tant qu’imam les vendredis au centre islamique du roi Fayçal de Bâle, mosquée qui avait attiré l’attention à la suite de prêches haineux contre les non-musulmans. Mais d’après l’administrateur du centre Fayçal, le père ne serait pour rien dans le refus de ses fils de tendre la main aux femmes, un « interdit » codifié par plusieurs hadiths (les dits et actes de Mahomet). Les deux adolescents auraient simplement suivi l’enseignement du prédicateur islamiste Pierre Vogel, star dans les milieux salafistes allemands, rapporte le quotidien Le Temps.

Il a fallu attendre l’édition du 22 avril de la Basler Zeitung pour qu’on en sache beaucoup plus sur cette famille. « L’une des quatre filles (en plus des deux garçons) du couple syrien, a fui le domicile familial pour trouver refuge dans un foyer, relate le quotidien bâlois, cité par La Tribune de Genève. La jeune fille, encore mineure, est désormais suivie par l’Autorité de protection de l’enfant et de l’adulte, à l’abri des autres membres de sa famille et de son père », révèle le journal. Les deux filles aînées du couple, majeures, se trouveraient actuellement en Syrie, où elles auraient été mariées de force. C’est pour éviter de connaître le même sort que l’une des cadettes se serait enfuie du domicile familial. Les deux plus jeunes portaient le voile mais l’ôtaient lorsqu’elles se trouvaient hors de vue de leurs parents. Cette audace leur aurait valu d’être un jour reléguées plusieurs heures sur le balcon en guise de punition, des femmes en niqab venant pendant ce temps « leur hurler dessus », aux dires d’un voisin.

Menaces de l’Etat islamique

Signe qui ne trompe pas, avant même les dernières révélations de la Basler Zeitung, les autorités du demi-canton de Bâle-Campagne avaient suspendue la demande de naturalisation des parents, doutant de la volonté de s’intégrer des demandeurs.

Concédons que la Suisse ne découvre pas l’islamisme et sa variante la plus rigoriste, le salafisme. Mais elle semble en prendre toute la mesure idéologique à la faveur de cette affaire. S’ajouterait désormais le risque terroriste, si l’on en croit les auteurs d’un livre paraissant ces jours-ci, Le djihad comme destin. La Suisse pour cible ? Enquête sur les réseaux islamistes (Editions Favre). « A Genève, un Suisse de 20 ans, converti, a rejoint il y a un an la Syrie. Un autre Genevois, d’origine tunisienne, a aussi disparu des écrans radars des autorités à la même période, divulguent Jean-Paul Rouiller, ancien cadre des renseignements helvétiques, et François Ruchti, journaliste à la RTS (la radio-télévision suisse) », écrit le quotidien vaudois 24 heures. Les deux enquêteurs craignent que des djihadistes suisses actuellement en Syrie, ne reviennent commettre des attentats dans leur pays, les membres de l’Etat islamique n’ayant manifestement que faire de la légendaire neutralité helvétique.

De quoi alimenter les thèses de Gilles Kepel sur l’existence d’un continuum entre rigorisme salafiste et djihadisme…

La gauche suisse face au salafisme

La gauche suisse, plus que son homologue française, est restée ouverte à l’« autre ». Mais depuis peu, elle est divisée sur l’attitude à adopter face aux revendications religieuses, de type salafiste. Elles émanent d’une partie des 400 000 musulmans de Suisse (environ 5% de la population), essentiellement d’origine turque et albanaise. Bien que numériquement minoritaires dans la « communauté musulmane », les salafistes semblent devoir donner le « la », principalement parmi les jeunes de la deuxième génération. Pourtant mieux intégrés par le travail qu’ils ne le sont en France, des dilemmes identitaires les taraudent parfois.

Le Parti socialiste est pour l’heure bien embêté par l’initiative populaire « anti-burqa », soutenue par le parti de la droite nationaliste Union démocratique du centre (UDC). Actuellement au stade de la récolte de signatures, ce projet de révision constitutionnelle doit recueillir un minimum de 100 000 paraphes en un maximum de 18 mois pour pouvoir être soumis au vote des citoyens.

Si le PS suisse a su garder une base ouvrière et syndicale, l’UDC (qui fait fonction de Front national) en a toutefois « siphonné » une partie. La frange populaire socialiste serait plutôt favorable à l’initiative, qui s’inspire de la législation française interdisant le port du voile intégral dans l’espace public. La branche sociétale et multiculturelle y serait majoritairement opposée, notamment pour ne pas donner des gages à l’UDC « xénophobe ». Les pronostics de comptoir donnent vainqueur le projet « anti-burqa » en « votation ». En 2009, peuple et cantons avaient approuvé l’initiative anti-minarets. À l’époque, la Suisse en comptait quatre, il n’y en aurait pas davantage à l’avenir, cette limitation ne préjugeant pas du nombre de mosquées.

Majoritairement non laïque – les cantons sont ici souverains –, la Suisse se demande si elle n’a pas été trop libérale face aux revendications d’une partie des musulmans. Des tribunaux sont saisis, qui arbitrent les litiges entre des autorités politiques ou scolaires et des fidèles s’estimant discriminés. Cette judiciarisation des rapports entre les pouvoirs publics et certains musulmans pourrait conduire la Suisse vers plus de laïcité dans les textes légaux.

Après la France, après la Belgique, la Suisse confrontée à l’islamisme se lance dans quelque chose qui ne lui correspond pas et qu’elle déteste faire : intervenir dans les consciences.

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