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Dans la tête des terroristes

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Salah Abdeslam, sur le marché de Molenbeek (Photo : SIPA.AP21887754_000005)

Momentanément privés de parole par l’ampleur du crime du 13 novembre, obligés à la décence et à la retenue jusque sur ses canaux habituels (tel Radio France), beaucoup n’en démordent pourtant pas et le font rageusement savoir dès qu’occasion leur est donnée : comprendre n’est pas pardonner. Dans l’emballement, le dégagement qu’autorisent l’idée que l’on a de sa propre hauteur de vue, certains ajouteront même que ça n’aurait rien à voir. Circulez les moralisateurs, dispersez-vous les offusqués et les blessés, laissez passer le cortège, plumes au vent, de l’intelligence.

Certes, la proposition selon laquelle explication n’est pas excuse ne serait pas un sophisme si ceux qui la formulent ou la suggèrent à nouveau prenaient le temps d’analyser leur propre inclination à la compréhension des criminels concernés, de leurs complices plus ou moins actifs à Molenbeek et ailleurs, plutôt qu’à l’intelligence des phénomènes violents dont notre société est victime, de l’incivilité au terrorisme en passant par le crime ordinaire. Oui, que comprendre n’équivaille pas à pardonner, comme on dit « ça peut, ça pourrait s’entendre ». À condition bien sûr qu’on soit clair sur… l’ambiguïté qui s’attache à la volonté de comprendre. Il est, en effet, impossible de lever cette polysémie du terme, elle fait partie de notre langue. Mais il est également impossible de faire comme si, non, rien de rien, nous ne regrettions rien : il n’y aurait donc jamais eu de désirs incestueux liant l’aînée explication à sa cadette l’excuse. Honni soit qui mal y pense !

Tant qu’il y aura ainsi déni et perversion du débat d’un côté, il y aura refus abrupt et rejet dans l’encoignure, de l’autre. Compreneurs-excuseurs VS porteurs d’œillères, on en est là.

Mais nul n’est obligé de demeurer l’otage de cette tentation française, européenne, d’abdiquer face à ce qui entreprend de nous détruire et, par réaction, par illusoire sauvegarde de soi, son génie propre, celui des Lumières. Au « Personne n’a le droit de vous battre » de feu Milosevic, peut (et doit) s’ajouter « Personne n’a le droit de nous rendre fous » qui a, en revanche, sans doute manqué aux Serbes. Ainsi, on peut accueillir avec intérêt et bienveillance, voire soulagement, le dernier ouvrage du psychanalyste Gérard Haddad, Dans la main droite de Dieu, « une sorte de manuel à l’usage de ceux qui veulent comprendre ce phénomène qui nous ravage, le fanatisme » pour reprendre l’expression d’une autre psychanalyste, Françoise Hermon.

Dans ce livre court, très construit, articulé, et qui n’est pas prioritairement destiné à un public d’analystes (on appréciera la quasi-absence de termes obscurs aux profanes, les Lacaniens ne parlent pas toujours qu’aux Lacaniens, et celui-ci a gardé du Maître… son invitation à être libre), Gérard Haddad entreprend d’abord une sorte d’anthropologie du fanatisme (Les lois fondamentales du fanatisme) avant d’aborder dans une seconde partie « la structure psychique du fanatique ».

Il n’est pas certain que le public le plus informé trouve dans ce livre de véritables révélations. Il n’éclaircit pas d’une trouvaille magique le mystère qui fait qu’un jeune homme ayant bénéficié du support matériel et moral d’une société avancée en vienne à vouloir la détruire. Haddad n’a évidemment pas l’ambition délirante d’en finir, une bonne fois pour toutes et grâce à quelques formules, avec le mal. Il décrit en revanche avec beaucoup d’acuité les phénomènes inconscients qui accompagnent des humains, fils d’un père et d’une mère, vers des conduites monstrueuses, ce chemin qui mène « du complexe fraternel à la haine absolue » : narcissisme, envie, non-résolution œdipienne, quête effrénée de jouissance, anomie et besoin d’étais…

On combat plus facilement des humains que des monstres

On pourra légitimement se demander à quoi nous sert, à l’heure où il est bientôt question de juger, de condamner, de connaître ces dispositions intérieures, ces processus inconscients. Sans doute notre intérêt participe-t-il ici d’un processus de décontamination sociale. Opposer au spectaculaire de l’action terroriste, ce petit tas de fantasmes vains, infantiles, misérables et que la plupart d’entre nous aurons pu et su dépasser, ne guérira pas nécessairement les auteurs des attentats, ni même ceux qui en conçoivent, ici ou là – secret de polichinelle – de l’admiration, mais il peut nous protéger, nous, du ravage consécutif au crime de masse. En cessant d’être impensable, en s’articulant à une psychologie commune, le terroriste perd de son effet terrorisant. On combat plus facilement des humains que des monstres. J’entends pour ma part, en écho à la description clinique par Gérard Haddad du phénomène djihadiste, ce bon vieux et solide « Tu ne craindras pas le Mal » de nos pères.

Cette dimension « moral(e) des troupes » n’est heureusement pas la seule. Le livre de Gérard Haddad, jusque dans sa faiblesse, et même à partir de celle-ci merveilleusement assumée, sublimée, s’articule à un projet éthique auquel nous pouvons nous ressourcer.

On peut être agacé par ce qui sous-tend le livre. Gérard Haddad ne l’écrit jamais, mais il le pense si fort que je forcerai sa plume : comme Flaubert sa Bovary, Salah Abdeslam, c’est lui.

J’exagère bien sûr. Je caricature jusqu’à la provocation un propos qui n’est jamais écrit tel quel. Dans le livre, il n’est pas question de l’hôte de Fleury-Mérogis dont nous nous apprêtons à convoquer la patience (le livre a été écrit avant le 13 novembre). La pensée de l’auteur est évidemment beaucoup plus fine que mon raccourci lapidaire. Il y a dans ce qu’écrit Gérard Haddad trop de bienveillance envers le lecteur pour qu’il s’autorisât ce genre de saillies épidermiques. Et si j’entends moi-même si fort l’identification au fanatisme, ce n’est sans doute pas sans résonance avec ma propre pulsionnalité : Salah, c’est aussi moi, une part plus ou moins enfouie de moi.

Il n’en demeure pas moins que c’est avec constance que l’auteur part de sa propre possibilité de fanatisme – qu’elle soit culturelle ou personnelle – pour interroger celui, bien réel, qui nous menace. Je veux bien croire qu’il y ait ou qu’il y ait eu une possibilité juive de fanatisme ou de déviance (même si en tant que né-chrétien j’ai plus tendance à m’interroger sur ma propre religion et la possible menace qu’elle a pu porter en elle). Je veux également bien croire que, dans sa propre cure analytique avec Lacan, Gérard Haddad ait perçu et choisi de renoncer à une dimension fanatique de son être. Mais tous les récits sur le communisme ou sur l’histoire juive d’une part, tout le ressenti pulsionnel de l’auteur d’autre part, n’interdiront pas cette réaction de bon sens : il est possible qu’à la fin des années 60 il se fût trouvé un Français, juif tunisien, communiste, un tantinet intolérant, et – qui sait ? – coupable d’aveuglement envers l’Union soviétique. Cela n’en aurait jamais fait un ennemi public. Une menace contre la digestion après un dîner trop animé entre amis, peut-être. Contre la société et la paix civiles, un peu moins. Et n’en déplaise au récit de soi !

Plutôt Finkielkraut qu’Al-Baghdadi

La main droite de Dieu n’échappe donc pas à ce travers narcissique, à cet « et moi, émoi » qui m’avait un peu gêné il y a dix ans, lors de la parution de Le jour où Lacan m’a adopté (éditions Grasset), récit par ailleurs passionnant de la cure de Haddad auprès de Lacan. Et la gêne devient ici, parfois, irritation. Rappelons que l’identification au patient n’est pas la seule voie pour accéder à sa réalité psychique. Les mécanismes de défense, les résistances du thérapeute, l’altérité abrasive du contre-transfert sont au moins aussi féconds pour l’analyse du lien unissant le patient à son psy – témoin de l’inconscient. Il y a dans ce généreux « moi aussi, peut-être » de Gérard Haddad un risque : perdre de vue la radicalité menaçante, la spécificité islamiste de ce qui nous occupe. L’identification, pertinente dans l’absolu, sans doute nécessaire dans l’économie personnelle de l’auteur, me semble tout de même hors-sol.

Cette irritation ne dure heureusement qu’un temps. Sans doute parce que Gérard Haddad est au clair avec lui-même. Même à l’écrit, il ne cherche pas à dissimuler ce narcissisme en le gommant dans un réflexe du sur-moi moralisateur. Il ne cache pas son besoin (corrélé) d’être adopté, soutenu par un Lacan, par un Yeshayahou Leibowitz cité à l’envi (et parfois exclusivement). Haddad ne cache pas son besoin d’être étayé par un maître à penser… comme le fanatique, dans son anomie, recherche l’étai du fanatisme.

Sauf que, justement, ce n’est pas la même chose. Et c’est au final la merveilleuse leçon de ce livre – du moins celle que j’entends. On ne choisit pas ses failles narcissiques, ses fragilités, ses besoins d’étais fussent-ils très incarnés et personnels, donc archaïques. Ils sont là. Ils nous agissent comme on dit. Mais on peut choisir ceux (J. Lacan, Y. Leibowitz ici) à qui l’on donne la possibilité de vous adopter. Plutôt Finkielkraut qu’Al-Baghdadi, si j’ose dire. En d’autres termes, en écho au « Tu ne craindras pas le Mal » évoqué plus haut, on peut aussi entendre, avec Dans la main droite de Dieu : « Tu choisiras le Bien. » C’est-à-dire aussi, la main gauche de Dieu, celle de la quête de vérité.

Dans la main droite de Dieu, Gérard Haddad, éditions Premier Parallèle, 120 pages, 12 euros.


Le Jour où Lacan m'a adopté

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Onfray et Ramadan, sauveurs de l’islam malgré lui

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(Photos : SIPA.00677229_000043/00614374_000020)

Penser l’islam, c’est le dernier ouvrage de Michel Onfray. Le titre, pourtant concis, ne peut qu’amener à la polémique. Entre les présumés islamophobes qui accuseront Onfray de vouloir redorer un blason qui n’a pas à être redoré et les musulmans qui lui reprocheront son illégitimité et son incompétence. Parce que l’islam est complexe et que son étude dépasse largement la simple lecture du Coran. Il faut maîtriser des siècles d’exégèse, connaître et comprendre ses différentes écoles juridiques et théologiques, maîtriser la langue, la culture arabe et une histoire ô combien longue. Bref, une religion ne se prête pas facilement à un blitzkrieg intellectuel, fût-il brillant, aboutissant à une sorte de veni, vidi, vici : je suis venu, j’ai lu et j’ai tout compris.

Epurer l’islam de ses versets violents, pourquoi n’y avait-on pas songé plus tôt ? Que de savants musulmans se sont succédé, que de fatwas ont été produites, que de penseurs ont tenté d’ouvrir d’autres voies, de proposer de nouvelles lectures. Mais il a donc fallu attendre le XXIe siècle pour qu’un philosophe nous explique en 180 pages comment rendre l’islam compatible avec le monde moderne. Et si Onfray était le fameux imam caché de la mystique chiite, ou le Mahdi tant attendu par le monde sunnite ?

Blague à part, cela fera sans doute hurler les deux protagonistes, mais Tariq Ramadan et l’athée Michel Onfray sont dans une posture similaire. Tous deux veulent sauver l’islam malgré lui. Certes, et même si cela heurte ses détracteurs, nous pouvons objectivement accorder davantage de crédibilité à Ramadan qui, lui, connaît l’islam classique et sa jurisprudence. Mais Tariq Ramadan joue à l’équilibriste entre un islam qui, concrètement, dans son application stricte, est un retour au Moyen Âge (l’a-t-il un jour quitté ?) alors qu’il ne serait — conceptuellement — qu’amour, paix et tolérance. Là est finalement la convergence entre Onfray et Ramadan : aller rechercher cet introuvable islam de paix et d’amour.

« Chaque problème complexe a une solution claire, simple et erronée »

Pour Michel Onfray, c’est simple comme une recette de cuisine : vous prenez le Coran, vous enlevez les versets violents, vous insistez sur les versets prônant la miséricorde, et vous servez chaud ou froid avec du thé à la menthe. Dans son for intérieur, Michel Onfray doit se dire : « Sont-elles à ce point limitées intellectuellement ces personnalités musulmanes pour ne pas avoir entrevu la solution ? Il n’y a quand même rien de plus simple ». Et il a raison : il n’y a rien de plus simple… ni de plus absurde. Comme disait le journaliste américain Henry Louis Mencken, « chaque problème complexe a une solution claire, simple et erronée ».

Pour ce qui concerne Tariq Ramadan, celui-ci ne tient pas vraiment de double discours, comme on l’en accuse souvent, mais un discours doublement intelligible (ou doublement « auditionnable »). Parce qu’il tente de faire le pont, comme on l’a noté précédemment, entre cet islam « d’amour et de paix » et certains textes violents qu’applique une ultra minorité de musulmans (au fond, nous devrions nous réjouir que ce ne soit pas la majorité qui mette en application ces versets, nous avons échappé au pire !). Cependant, puisque l’islam, sous forme d’équation simplifiée, apparaît comme une addition de « versets violents » et de « versets de miséricorde », on ne comprend pas au nom de quoi les « bons versets » seraient plus légitimes que les « mauvais » et en conséquence pourquoi les « extrémistes » seraient de moins bons musulmans que les autres…

Mais à la différence du fondateur de l’Université populaire de Caen, Tariq Ramadan, ne propose pas d’effacer d’un trait « les versets violents ». Mais de les contextualiser. En ce cas, pourquoi s’arrêter là et ne pas contextualiser les versets « paix et amour » ? Pourquoi ne pas leur créer des conditions suspensives et des exceptions ? Les Etats-Unis se sont bien accommodés pendant un siècle d’une Constitution libérale et de l’« institution particulière » de l’esclavage…

L’ambivalence de Ramadan est particulièrement visible sur la lapidation. Il faut lui tirer les vers du nez pour lui faire admettre que cette pratique est barbare. Seulement, il nous explique (en substance) : « Vous savez, si j’appelle à un moratoire, c’est justement parce qu’on ne peut pas effacer comme ça des textes qui existent et auxquels certains musulmans accordent du crédit. Dites-vous bien qu’au moment où je vous dis que  » la lapidation, c’est barbare » je vais devoir convaincre des courants plus littéralistes (et aussi quelques Frères musulmans pas toujours très modernistes…, ndlr), voilà pourquoi un moratoire est une proposition de transition, afin d’abolir définitivement les châtiments corporels. »

Faut-il discuter avec la Barbarie ?

Vous avez là toute l’ambigüité du personnage : Tariq Ramadan nous dit être du côté de la Civilisation et contre la Barbarie sauf qu’il veut quand même discuter avec la Barbarie, parce qu’il y a malgré tout une part de l’histoire de l’islam qui la lie aux musulmans. Mais est-il pour autant crédible aux yeux des musulmans les plus conservateurs ?

On sait que le sieur Ramadan est interdit de séjour en Arabie saoudite, chose qu’il prend comme un titre de noblesse censé le laver de tout soupçon. Pas si simple. Parce qu’il n’y a pas que les Saoudiens qui donnent du crédit à ces versets violents. D’ailleurs, Daech n’est-il pas opposé au royaume saoudien ? Quid de cette diaspora musulmane qui trouve un bien-fondé au retour au Califat, à l’islam en tant qu’Etat et Civilisation ? Pour beaucoup, la différence entre « le véritable islam » et « l’islam extrémiste » reste minime.

Ces questions nous ramènent à la seule  qui vaille : qui décide, qui interprète l’islam ? Qui « contextualise » les « mauvais versets » ? L’« Oumma », la communauté des croyants, n’est pas une nation dotée d’un Etat, d’institutions et de frontières. Or, Onfray et Ramadan ne se posent pas cette question essentielle. L’interprétation d’un texte religieux n’est pas un pur exercice intellectuel. Il s’agit de conférer l’autorité d’un texte sacré à une autorité en chair et en os agissant ici-bas. D’autant que l’islam est né et s’est fixé, redisons-le, dans un contexte moyenâgeux et n’a jamais connu de grande révolution. Et quand on en voit certains se présentant comme « réformistes » qui continuent à vouloir donner du crédit à des écrits clairement anachroniques, on se dit que c’est d’un saut quantique dont l’islam a besoin !

En attendant, la voie la plus acceptable est sans doute ce que font nos sociétés laïques actuellement, à savoir encadrer la pratique de l’islam, soumettre cette religion et ses différentes interprétations à un cadre étatique. C’est sa justice qui décide si des versets indiquant qu’il faut couper la main d’un voleur ou lapider une femme adultère sont à appliquer littéralement (comme le prône l’Etat islamique, l’Arabie saoudite et l’Iran) ou s’ils doivent être considérés comme des reliques d’un autre âge. Quel risque courons-nous ? Etre accusés d’islamophobie ? On y survivra.

Inversons enfin la courbe du mensonge!

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François Hollande sur le perron de l'Elysée, mi-2012 (Photo : SIPA.00638183_000012)

« La pensée fait la grandeur de l’homme », écrivait Pascal. Mais les gestes de la grandeur ne seront jamais que les succédanés de la pensée. Alors, répétant à l’envi « moi, président », vous n’avez fait qu’emprunter un costume vacant, comme les enfants se glissent dans la panoplie de Superman, mais ne le sont que pour eux-mêmes. Et l’on découvre lors, sondages après sondages, qu’un peuple qui vous ramène au plus près du zéro absolu ne croit pas plus en vous que vous n’y croyez vous-même. Alors oui, « moi, président », mais qu’en fîtes vous ?

Voici déjà quatre ans que la France est dirigée au rythme de vos petites blagues présidentielles, et néanmoins douteuses, sur fond de combats intimement féroces au sein d’un gouvernement hétérogène comme jamais la France n’en a connu. Voici quatre ans que le pays ricane et se gausse des frasques, des erreurs et des vérités camouflées au plus haut sommet d’un Etat qui ne dépasse plus le stade d’un « Elysée-moi, tant pis pour vous ! » Vos ministres œuvrent dans une cour de maternelle et il suffit d’écouter les amuseurs publics du PAF pour mesurer l’étendue du désastre. Pourtant, c’est cette image qui fait la France, de l’intérieur et à l’étranger. Et cet exutoire de dérision sans précédent, s’il soulage provisoirement ceux qui subissent la dérive de nos incontinents de la pensée unique, fait du pays dit « des droits de l’homme » celui des gauches les plus archaïques et rétrogrades de l’Occident. En mai 2012, la France est entrée tête première dans le décor de Guignol.

Car voici quatre ans que tout s’agite et agit dans l’ombre épaisse d’une comedia dell’arte matignonnesque (maquignonnesque ?) et présidentielle, en un travail précis et terrible de sape de notre société. En filigrane agissent d’invisibles acteurs venus de cercles, associations, groupes idéologiques divers et avariés, en un maillage de notre collectivité demeurant votre seule stratégie politique dont le seul but est de ronger méthodiquement les structures solidement élaborées au fil du temps. Minées sont ainsi la famille et la filiation, les références à notre Histoire, la valeur d’une langue patiemment construite, la nature de l’enseignement, la culture fidèlement transmise. Donc éliminée l’élite indispensable à tout progrès de civilisation, quelle qu’elle soit et en quelque temps que ce fût.

Quatre années d’enfumage vert-rose-rouge

Voici donc quatre ans que l’enfumage de vos cheminées vertes, roses et rouges nous intoxique tous, lentement mais sûrement, pour détourner notre attention de l’essentiel et nous éloigner des véritables batailles, enfumage censée nous apaiser d’une sémantique figée. Phraséologie en forme de marteau-pilon : « démocratie », « citoyenneté », « égalité » pour « minorité régnante », « abandon de souveraineté », « égalitarisme » sur le front des détournements de sens dont il nous faut désormais nous méfier en permanence. Délinquance du verbe sur les trottoirs de la marginalité politicienne. C’est dire s’il devient impératif de changer les prismes d’analyse de situation. C’est dire s’il nous faut urgemment ranger l’angélisme et la crédulité au magasin d’accessoires de farces et attrapes.

Vous le savez mieux que personne – tous les spécialistes s’y accordent –, vos errances économiques ont versé le char de la France dans l’ornière. Et si votre aile gauche s’impose de rester rouge, tous les voyants de vos cadrans de commande se congestionnent en un superbe cramoisi. Diable ! Mettre les mains dans le pot de confiture est un sport éminemment socialiste, mais il faut, pour le moins, éviter de pousser les confituriers à la faillite ! Des pots vides – souvenons-nous des files résignées à l’abord des magasins en URSS, Roumanie et autres satellites du bonheur – n’ont jamais nourri des populations affamées tout comme vos emplois de raccroc, que nous payons de nos impôts, n’ont jamais enrayé un chômage que vous avez rendu endémique. Mieux : les milliards de dette que vous accumulez pour gagner quelques pauvres voix en 2017, ne font que creuser plus encore la fosse commune du monde du travail.

Car ce qui importe profondément pour votre multi-gauche-bobo-écolo représentant à peine un Français sur quatre et élue à partir d’un écheveau de mensonges érigés en programme, ce n’est pas de retrouver la confiance, non, ce n’est pas de ne pas perdre les prochaines élections faute de pouvoir les gagner, non, ce n’est pas d’agiter à nouveau le voile d’une virtuelle exemplarité faussement placardée sur tous les errements qui balisent et banalisent, au quotidien, votre quinquennat dangereux. Non. Ce qui importe profondément pour votre multi-gauche-bobo-écolo qui nous gouverne, c’est d’achever imperturbablement, dans la pénombre des séances nocturnes du Parlement, l’arasement définitif de la mémoire de tout ce qui fut construit dans les millénaires de vie dont chacun est dépositaire. C’est uniquement pour cela que vous courez derrière les lustres du pouvoir : faute d’avoir des solutions pour rendre la vie meilleure, ce qui est pourtant le fin épiderme de vos pseudo-programmes successifs, votre multi-gauche-bobo-écolo brutalise le Réel, le soumet à ses fantasmes et fait ainsi d’un pointillisme de minorités totalement antinomiques, une supposée majorité inaltérable. Le Titanic gouvernemental n’était rien qu’un petit pédalo de basse idéologie qui coule lourdement sur l’étang de nos illusions.

Alors, ce dont vous nous persuadez en fin de compte, c’est qu’il n’y a plus en face de nous des adversaires politiques classiques comme il en a toujours été – opposés sur des modes de gestion et cependant d’accord sur les fondations essentielles de notre nation –, mais des petits soldats de l’anéantissement, des Hibernatus de 1789, des spectres du mur de Berlin, qui se moquent comme d’une guigne de ce qui constitue fondamentalement l’humain et se jouent de notre honnêteté et de notre fidélité démocratiques pour élimer, lentement mais sûrement, ce tissu social dont on a toujours pensé qu’il était non seulement la défense de tous mais encore l’unité féconde du groupe. Et jusqu’à la Justice pour désormais oublier les victimes au profit d’une seule compréhension des justiciables ; jusqu’à l’Education nationale pour laisser ses meilleurs élèves se faire insulter et agresser par des minorités terriblement agissantes, élevant l’inculture au rang de libération de l’esprit ; jusqu’à la famille proprement dynamitée dans ses fondements pour esseuler nos enfants dans une éducation étatique où les parents ne seraient plus que des géniteurs ; jusqu’à l’élévation de notre nation au rang de la honte et, pire encore, dans la repentance de notre nationalité. C’est aussi la délirante théorie du genre que l’on enseigne sournoisement dès le primaire ; la haine de l’entrepreneur qui devra demain embaucher ses salariés sous le statut des fonctionnaires pour éviter le goudron et les plumes.

Alors, ne l’oubliez jamais dans les mois à venir, la seule courbe que nous observerons de près sera celle du mensonge. Fausses reculades et manipulations, désinformation et tromperies déposées le plus sérieusement du monde dans les étranges lucarnes par de véritables professionnels du ravage, spécialistes du déluge ou carriéristes de la ruine. Tous ceux qui ont fait vœu de nous abuser pour camoufler leur véritable lutte finale, en ne lésinant pas sur les danses du ventre mou ou les « valses » à mille temps, entre matamore et génuflexion, entre Don Quichotte et Tartarin, au bal des hypocrites. Votre épisode du changement constitutionnel en est l’exemple flagrant. Vous avez saisi au vol un terrorisme effrayant pour le transformer en une occasion politicienne d’unité improbable, un « Embrassons-nous Folleville » qui eût fleuré bon votre réélection. Focus médiatique durant de longues semaines sur le futur exploit du Grand Zampano présidentiel. Et entre temps, des textes sont votés, des décrets sont pris, qui grignotent un peu plus encore la galette nationale. A l’insu de notre plein gré. Car, cabinet noir ou gouvernement diaphane, peu importe leur image, ils sont en guerre pour vous et avec vous contre notre civilisation, et c’est le trou béant laissé derrière eux qui est l’essentiel de leur vivre. Peu importe alors qu’ils ne soient rien sans ce qui fut, c’est ce qui ne sera pas qui demeure la victoire de leur fantomatique mais dramatique passage aux commandes de l’Etat. C’est pour cela qu’on ressort des caves humides le massacre de notre langue. C’est pour cela que le 19 mars vous voit passer sous le joug de la contrition historique. C’est pour cela que la barque de la France, hier fier galion, dérive. C’est pour cela que vous fûtes élu, et nous ne le savions pas. Nous en garderons la mémoire vive en chacun de nos instants, nous qui croyons en la vertu du passage de témoin et au témoignage de l’éternel passage. Par contre, pour votre radeau de la Méduse en perdition sur le Styx, il n’y aura pas de Lampedusa.

Islande, Portugal: sécessions sans guerre

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(Photo : SIPA.00715918_000021)

Il y a, d’après le regretté Michel Delpech, trente manières de quitter une fille. On peut penser qu’il y en a autant, aujourd’hui, de quitter l’Union européenne ou d’essayer de le faire car elle a tout de même beaucoup perdu de son charme, la jeune fille belle comme la paix qui s’est transformée en virago libre-échangiste paradoxalement couverte de nouveaux barbelés.

On peut, avec elle, n’en faire qu’à sa tête mais sans éclats de voix. La discrétion n’est pas médiatique et deux pays, l’Islande et le Portugal, que rien ne semble rapprocher, si ce n’est la présence dans le même groupe pour l’Euro 2016 (on parle ici du foot, pas de la monnaie), en profitent pour appliquer chacun à leur manière ce que l’on pourrait appeler la tactique Bartleby. On se souviendra que ce personnage de Melville décide un beau matin, à chaque fois qu’on lui demande de faire quelque chose, de répondre par la formule « Je préférerais ne pas ».

Pour l’Islande, c’est « Je préférerais ne pas entrer dans l’Union européenne ». C’est un peu vexant pour Bruxelles, cette histoire islandaise. Voilà un pays qui affiche une santé économique insolente : une croissance de 4 % en 2015 tirée par la consommation des ménages, des investissements en augmentation de 18,6 % et un taux de chômage de 2,8 %. Comme pour préserver ces excellents résultats, les Islandais depuis mars 2015 ont officiellement retiré leur demande d’adhésion déposée en 2009 et c’est le Premier ministre Gunnlaugsson qui enfonçait le clou en novembre de la même année : « Nous n’aurions pu sortir de la crise si nous avions été membre de l’Union européenne », a-t-il déclaré, ajoutant « Si toutes nos dettes avaient été en euros, et si nous avions été obligés de faire la même chose que l’Irlande ou la Grèce et de prendre la responsabilité des dettes des banques en faillite, cela aurait été catastrophique pour nous sur le plan économique. » À quoi faisait donc allusion le Premier ministre ? Au fait que l’Islande ne produit pas seulement des grandes blondes et des auteurs de romans noirs qui se vendent à des millions d’exemplaires dans le monde mais aussi, à l’occasion, des révolutions.

Elle s’apprête d’ailleurs, ces temps-ci, à en connaître une, suite aux Panama Papers qui ont mouillé Gunnlaugsson, son gouvernement et même la présidente. On a annoncé des élections anticipées et le Parti pirate, ouvertement libertaire, caracole à 43% dans les sondages.  Mais revenons à celle qu’on appela la « révolution des casseroles » consécutive à la crise financière de 2008 qui frappa avec une brutalité extrême l’Islande pourtant considérée, avant ce désastre, comme l’archétype de l’économie financiarisée avec un secteur bancaire hypertrophié, notamment via la banque Landsbanki et sa filiale en ligne Icesave. Quand tout s’effondre, dans un premier temps le gouvernement accepte le plan du FMI, et les Islandais se retrouvent avec une dette insoutenable, 13 000 euros par habitant à cause d’Icesave, en plus des remboursements déjà prévus par le FMI. Comme il est hors de question pour ces Vikings de payer pour les fautes de leurs banquiers, ils disent non à deux référendums, manifestent violemment et au bout du compte chassent manu militari un gouvernement trop accommodant avec les créanciers britanniques et hollandais de Icesave. Au passage, on met en place le contrôle des capitaux, on dévalue et on condamne des banquiers à des peines de prison ferme. Excessif peut-être, mais il faut dire que les Islandais avaient en plus assez peu apprécié d’être placés par Gordon Brown sur la liste des États terroristes au même titre que la Corée du Nord ou le Soudan. À la fin, la gauche emporte les élections, proclame une assemblée constituante et annule la dette. Malgré le changement de majorité aux élections suivantes, la dette ne sera pas remboursée par les Islandais et l’Islande gagnera d’ailleurs le procès intenté par ses créanciers devant le tribunal de l’AELE (Association européenne de libre-échange), le 28 janvier 2013. On comprend mieux, du coup, que les Islandais « préfèrent ne pas » avoir connu le sort humiliant d’une Grèce mise sous tutelle.

Le Portugal, lui, est dans l’Union européenne, mais apparemment il doit avoir coupé ses lignes téléphoniques avec Bruxelles. En octobre 2015, à peu près au moment où le Premier ministre islandais se montre si désobligeant, les Portugais votent pour des élections législatives. On les trouve bien gentils, les Portugais, si on les compare aux Grecs, à ce moment-là. De vrais enfants modèles, shootés à la monnaie unique et à l’austérité, pas comme les cossards d’Athènes. Eux ont accepté les retraites rognées à l’extrême, l’abaissement du salaire minimum, les privatisations, l’allongement de la durée de travail. Enfin bref, l’arsenal habituel chargé de réduire les déficits en étranglant la consommation, ce que même le FMI commence à trouver assez absurde puisque la situation économique ne s’améliore pas malgré les sacrifices de la population. Mais enfin, du côté de Bruxelles, on est confiant. Le Premier ministre sortant de droite, Pedro Passos Coehlo, est haut dans les sondages même s’il perd des points tandis que le socialiste Antonio Costa, lui, fait campagne au centre. Il n’y a pas d’extrême droite et la gauche radicale est divisée en deux forces égales, le Bloc de gauche et le CDU, une alliance entre le parti communiste et les écologistes.

Du côté de Bruxelles, on se dit que l’affaire est dans le sac : la droite arrive en tête avec 102 sièges, le PS suit avec 86 tandis que les deux partis de gauche en totalisent 36. On soupire de soulagement du côté de la Commission. Passos Coelho va pouvoir poursuivre sa politique, éventuellement dans une grande coalition avec le PS. Sauf que du côté du PS d’Antonio Costa, et contrairement au SPD qui s’était trouvé dans la même situation face à Merkel, on fait les comptes : il y a bien une majorité de gauche alternative et c’est finalement Antonio Costa qui devient Premier ministre bénéficiant du soutien sans participation de la gauche radicale. Un peu comme si, en Allemagne, le SPD avait bénéficié du soutien des Verts et de Die Linke pour empêcher Merkel d’être une nouvelle fois chancelière.

Dans une espèce de prétérition typique des hauts fonctionnaires européens, Pierre Moscovici, commissaire aux Affaires économiques, annonce début mars, avant le vote du premier budget du nouveau gouvernement portugais : « Nous ne donnons pas de leçons et n’allons pas nous immiscer indûment dans des politiques nationales, mais nous prodiguerons des conseils. » C’est que la nouvelle politique portugaise a de quoi faire frémir les orthodoxes : arrêt des privatisations, retour aux trente-cinq heures, baisse des impôts pour les ménages modestes, augmentation du salaire minimum prévu pour arriver à 600 euros en fin de législature. Bruxelles tique, les marchés financiers aussi mais Antonio Costa manœuvre plutôt bien : il évite le cauchemar de la « pasokisation » de son parti (le PS grec ayant disparu des écrans radars à cause de sa participation aux coalitions austéritaires) mais il ne fait pas le matamore.

C’est qu’il sait sans doute, comme son homologue islandais, qu’être une petite nation périphérique a du bon et que du côté de Bruxelles, on ne peut se permettre un deuxième épisode grec, étant donné l’urgence de la situation alors que Schengen implose avec la crise des migrants et qu’un Brexit est toujours possible. Bref, quand un contexte historique favorable se conjugue à la volonté politique, l’Union européenne est confrontée à des formes inédites de sécessions douces de pays « qui préféreraient ne pas ».

 

>>> Cet article est paru initialement dans le numéro d’avril de Causeur consacré à « L’Europe désarmée ».

Florian Philippot: sociétal, tu perds ton sang-froid!

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Florian Philippot, à Nîmes, début mars 2016 (Photo : SIPA.00746197_000001)

Dimanche, la stratégie de Marine Le Pen et Florian Philippot s’est encore déployée. La « France apaisée » que veut maintenant incarner la présidente frontiste réclame une rupture avec les habitudes prises du temps du fondateur Jean-Marie Le Pen, exclu en août dernier. C’est pourquoi un banquet républicain avait été organisé en lieu et place du défilé habituel en l’honneur de Jeanne d’Arc, même si un hommage à la Pucelle d’Orléans a été rendu par Marine Le Pen au pied d’une autre statue. Il n’était pas question de se retrouver nez à nez avec le défilé maintenu du patriarche.

Jean-Marie Le Pen a donc pu retrouver son rôle d’orateur du 1er mai, devant quelques centaines de fidèles. Parmi eux, trois élus français au parlement européen : Mireille d’Ornano, Marie-Christine Arnautu et Bruno Gollnisch qui avait affronté Marine Le Pen il y a cinq ans pour prendre la succession du président-fondateur. La direction du FN demande depuis à ces trois-là de prendre leurs responsabilités et de démissionner de leurs missions exécutives au sein du parti, motivant ce souhait par l’argument selon lequel il n’est pas logique d’assister ostensiblement à des réunions publiques dont le Front et sa présidente constituent les cibles principales.

La stratégie s’est aussi déployée sur un autre sujet sensible : le féminisme. Comme elle l’avait annoncé à plusieurs journalistes dès vendredi, Sophie Montel, eurodéputée proche de Florian Philippot, est montée au créneau lors de son discours au banquet de dimanche, se positionnant officiellement comme « l’anti-Marion », évoquant la défense par le FN du « droit de la femme à disposer de son corps », « la sanctuarisation de la contraception et la non-remise en cause de l’avortement ». Des mots que n’auraient pas reniés Laurence Rossignol ou Najat Vallaud-Belkacem. On peut parfaitement comprendre cette prise de position et d’ailleurs prendre acte de la sincérité de son auteur. On peut aussi l’analyser comme une stratégie politique toujours aussi bien huilée. Jusqu’à maintenant, le nouveau FN était très silencieux sur ces dossiers. Mi-avril, Florian Philippot comparaît même l’abrogation du mariage pour tous comme un sujet aussi intéressant que la culture du bonsaï. Il faut croire que Marion Maréchal-Le Pen occupant la scène sur le sociétal, la garde philippotiste a jugé bon de changer son fusil d’épaule et a opté pour une tactique de rééquilibrage.

Là encore, on comprend la logique politique. Le FN se prépare de plus en plus à un duel de second tour contre la droite, et il lui faut décourager les électeurs de gauche de se reporter automatiquement leurs suffrages sur le candidat LR. Apparaître comme le défenseur des femmes contre l’islam, dont un sondage récent a démontré qu’il suscitait de plus en plus de défiance dans l’électorat de gauche constitue un geste en ce sens. Le FN garde encore des marges de manœuvre importantes dans l’électorat périurbain dont les positions sur la contraception et l’avortement se rapprochent davantage de Montel (qui habite d’ailleurs une bourgade du périurbain proche de Besançon) que de Marion Maréchal-Le Pen.

L’habitude de se comporter en Caliméro face aux journalistes

Mais une stratégie a beau être huilée, il faut tout de même du sang-froid et du recul pour la mettre en musique. Et ce n’est pas vraiment ce qu’on a pu constater depuis dimanche du côté de la garde Philippot-Montel, plutôt nerveuse. C’est d’abord le journaliste de La Croix Laurent de Boissieu qui en a fait les frais. Couvrant le banquet du FN pour son journal, il a eu en effet l’audace d’entendre quelques sifflets épars au moment où Sophie Montel évoquait l’avortement et de l’écrire sur le réseau Twitter. Ne les ayant pas entendus, ou n’ayant pas voulu les entendre, Florian Philippot et quelques amis zélés se sont alors rués sur notre confrère, le qualifiant de menteur, de journaliste militant et autres compliments. On comprend assez mal, à vrai dire, ce déni du réel. Le fait qu’il n’y ait eu que quelques sifflets démontrait au contraire à la fois leur caractère minoritaire et le courage de l’oratrice de les braver. Il démontre également que le FN fait cohabiter des sensibilités différentes sur les sujets sociétaux, ce qui en fait un parti « comme les autres », et donc dédiabolisé. Mais peu importe, l’habitude de se comporter en Caliméro face aux journalistes est difficile à perdre.

Deux jours plus tard, c’est notre excellente consœur Eugénie Bastié qui l’a appris à ses dépens. Le président de la section FN de Sciences Po a débusqué un morceau de conversation privée sur Facebook où la journaliste du Figaro donnait son avis en des termes peu flatteurs (comme chacun de nous peut le faire sur Facebook ou à la terrasse d’un café) sur la prise de position de Sophie Montel. Et Florian Philippot n’a pas tardé à dégainer : en gros, Bastié, c’est Rivarol. Pourtant, le numéro deux du FN connaît bien, pour avoir participé à une émission avec elle, la position d’Eugénie Bastié sur l’IVG, qui colle davantage à celle de Pier Paolo Pasolini que celle de Jérôme Bourbon. Mais peu importe ! La pécheresse est coupable. Le même bataillon que pour Laurent de Boissieu s’est mis en marche et n’a pas tardé à accuser l’ancienne stagiaire de Causeur de proximité avec les antisémites de tout poil, ce qui ne manque pas de sel, convenons-en.

On peut comprendre que l’adhésion au FN et une certaine cohabitation avec des militants du vieux Front rendent toute cette fine équipe plutôt nerveuse voire paranoïaque. On peut même deviner que cette cohabitation quotidienne est à l’origine de cette propension à voir des extrémistes de droite et des antisémites partout. Mais si on peut délivrer un message à Florian Philippot, sa garde rapprochée, et à travers eux, à Marine Le Pen, c’est celui-ci : ce n’est pas ainsi qu’ils apparaîtront de manière crédible comme les tenants d’une France apaisée.

Le Camp d’été décolonial ou les pseudos antiracistes dévoilés

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(Si vous ne savez pas ce qu’est le Camp d’été décolonial, allez sur leur site officiel ou lisez cet article. Ce n’est pas un procès, la défense parle en premier.)

Mettons les choses au clair tout de suite. Je ne vais pas critiquer le Camp d’été décolonial en arguant du fait que les Blancs ne seraient pas admis. D’autres l’ont fait mais ce n’est pas leur principal défaut selon moi. Leur véritable tare, ce n’est pas faire du racisme inversé, c’est faire du racisme tout court. Ce n’est pas d’exclure les Blancs mais de perpétuer l’exclusion des Noirs et des Maghrébins, en les écartant de la communauté nationale.

Les partisans du Camp d’été décolonial rétorquent qu’il existe des tas de lieux où les minorités ethniques sont exclues de fait et ça ne cause pas autant de scandales. C’est vrai.

Il y a quand même une grosse différence. Nul ne doute qu’exclure toute personne colorée des instances de pouvoir servirait les intérêts des Blancs. On peut même imaginer un complot des Blancs à l’échelle mondiale pour exclure les Noirs, les Arabes, les Asiatiques, les Métis de toute instance de pouvoir. Cela perpétuerait la domination des Blancs pour des siècles et des siècles. Ce projet suprémaciste serait, certes, moralement douteux mais d’une redoutable efficacité et d’une totale cohérence avec les intérêts de ceux qui le portent.

À l’inverse, créer une instance, un débat ou un camp d’été où les Blancs seraient exclus ne favoriserait pas les Noirs. Bien au contraire, une telle initiative ne fait que renforcer les stigmatisations. Et c’est ce que je vais tenter de démontrer ici.

Critiquer les idées

Faisons un petit détour auparavant. Certains justifient la non-mixité raciale en citant les réunions féministes basées sur une non-mixité de genre. Sauf que les arguments pour défendre la non-mixité de genre ne peuvent pas transposés tels quels pour défendre la non-mixité raciale. Les contextes politiques sont différents.

Car le plus important ici, ce n’est pas un mode d’action mais les idées bien spécifiques qui l’ont justifié. Et les idées qui sous-tendent le Camp d’été décolonial vont bien au delà du tri des participants. Ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Je dirais même que j’aurais pu écrire le même texte (ou presque) si le Camp d’été avait été mixte mais avec la même ligne idéologique. Mais la non-mixité a au moins le mérite d’exposer clairement leur vision des choses.

Rien que leur nom pourrait permettre de noircir des pages : “Décolonial”. Comme s’il y avait un lien même indirect ou symbolique entre un peuple étranger exploité à des milliers de kilomètres de Paris au XIXème siècle et un jeune Français noir qui n’arrive pas à trouver de travail en 2016 dans le 14ème arrondissement de Paris.

Les Décoloniaux rétorqueront qu’il y a un lien : le racisme d’Etat, la domination structurelle des Blancs sur les Noirs depuis des lustres. Une question de pouvoir, pouvoir qui a toujours appartenu aux Blancs.

D’abord, notons au sujet du terme “racisme d’Etat” que la gare de Drancy mène désormais à l’aéroport de Roissy. Certes, le lieu n’est pas très accueillant mais il semble respecter la Convention de Genève.

 

Plus sérieusement, le problème de cette vision du monde, c’est qu’elle voit l’Histoire comme un tout. Avec un même sens. Tant du point de la direction (les Blancs domineront toujours quelle que soit l’époque) que de la signification (tout événement à un temps t peut se lire comme une preuve de la domination blanche). C’est une vision qui croît en une Loi de l’Histoire immuable, loi qui profiterait toujours aux mêmes.

Or, l’Histoire est plus compliquée que cela. Elle est faite d’avancées, de soubresauts, de reculs, de pertes et de conquêtes. Il est difficile de lui donner un même sens, dans toutes les acceptations du terme. Tout n’est pas tracé, rectiligne. La France a connu l’esclavage, l’abolition de l’esclavage, la colonisation, la décolonisation, la Françafrique, le 6 février 1934, le Front Populaire, Vichy, la Résistance… Elle a connu aussi la Révolution, la Terreur, le 1er Empire, la Restauration, le 2nd Empire, la République…

Assignation identitaire

Mais au delà des raccourcis historiques, cette référence post-coloniale a un autre défaut, plus grave. Elle ramène nombre de Français et notamment de jeunes Français à une condition fantasmée d’étranger. On les ramène à une Histoire qui n’est pas la leur. La France de 1789, de l’école gratuite, de la Sécurité sociale, ce n’est pas leur héritage.

Cette vision les amène non pas à se penser comme membre à part entière de la communauté nationale mais comme d’éternels étrangers. En leur inventant un passé fantasmé, on les empêche d’avancer, de faire leurs propres choix.

Là est la vraie perversité de ce Camp : l’assignation identitaire. Parce qu’on a telle couleur de peau, parce que nos parents ne sont pas nés en Picardie, on appartient forcément à tel groupe, tel clan. Un clan à qui on a des comptes à rendre.

Prenons un exemple : l’affaire Benezma (clique ici si tu étais sur Mars ces derniers mois). Dans un 1er temps, Karim Benzema avait choisi Me Alain Jakubowicz comme avocat. Or, Jakubowicz est également président de la Licra.

Et cela n’a pas plu à Sihame Assbague, co-organisatrice du Camp d’été et qui ne partage pas vraiment la même vision de l’anti-racisme que Jakubowicz (qui s’est d’ailleurs opposé au Camp d’été).

On comprend mieux grâce à ce second tweet :

On rassure la militante : Benzema a bien changé d’avocat et est désormais défendu par Me Dupond-Moretti.

Mais revenons au sujet. Une nouvelle fois, Assbague reproche à Benzema ses choix et surtout lui intime : “Respecte-toi”. En quoi Benzema ne se respecte pas en engageant Jakubowicz ? Jakubowicz n’aime pas le foot ? Il supporte le Barça ? Il roule en secret pour Valbuena ? Et “respecte-nous”, ça veut dire quoi ? Qui est ce “nous” ? Les supporters du Real ?

Lepénisation des esprits

Arrêtons de troller. Si Assbague réclame le soutien de Benzema, c’est juste parce qu’il s’appelle Benzema. Parce que ses ancêtres ne sont pas nés à Dunkerque, Benzema devrait adopter certaines positions politiques. Pour Assbague, quand on s’appelle Karim, même si on joue chez les Bleus, on reste un étranger. On doit alors être solidaire de tous les Karim de France et bien choisir ses fréquentations. Dans sa logique, Karim sera toujours plus proche d’un autre Karim que d’un Antoine ou d’un Yohan. Du pur racialisme.

Un discours qui en rappelle un autre. En 1996, Jean-Marie Le Pen avait fait scandale en déclarant :

“Je trouve que c’est quand même un peu artificiel de faire venir des joueurs de l’étranger et de les baptiser ‘Équipe de France’.”

Pour Assbague et Le Pen, il y a les vrais Français et il y a les autres. Ils partagent la même vision de l‘identité basée sur le sang. Les extrêmes se touchent.

Le Camp d’été se base sur la même logique. Un Noir sera toujours plus proche d’un autre Noir que d’un non-Noir. C’est chez les Noirs qu’il pourra trouver en priorité des solidarités politiques juste parce qu’il s’agit de Noirs. Alors pour se former politiquement, pour trouver des solutions, il vaut mieux traîner entre Noirs, parce que les Noirs ne seront jamais autre chose que des Noirs. Comme si on ne devait plus penser avec sa tête mais avec son ADN.

On me dira que la parole va plus facilement se libérer s’il n’y a pas de Blancs dans la salle. Si on suppose que les Noirs sont tous d’accord et que les Blancs sont tous racistes, c’est sans doute vrai. Si on refuse tout racialisme et tout essentialisme, on peut douter de cet argument. Mais certains pensent en effet que les Noirs sont tous d’accord ou du moins devraient l’être.

Pour mieux comprendre, on peut citer ce tweet du Camp d’été :

La “bancalité” ? En quoi, les “racisés” opposés au Camp décolonial seraient bancals ? Ma prise de position anti-Camp d’été est tout à fait cohérente avec mon parcours. Parce que je suis Français, fier de l’être et que je crois en la République unie et indivisible. Il n’y a rien de bancal là dedans. À moins que les organisatrices du Camp pensent que les “racisés” restent éternellement liés à leurs “racines” et que toute pensée universaliste de la part d’un “racisé” relève de l’incohérence voire de la trahison. Certains ont même des injures spécifiques pour ces déviants : Bounty (Noir dehors, Blanc à l’intérieur) ou Arabe de service.

#jesuisFrançais

On dira que face au racisme, il est nécessaire que les minorités soient solidaires, s’organisent elles-même. À ce sujet, citons à nouveau le Camp d’été(le gras est de moi) :

“On a besoin de reprendre confiance en nous, de croire en nos paroles, en nos actions, en notre organisation. On a besoin de faire les choses par nous-mêmes, pour nous-mêmes et avec nous-mêmes, c’est une forme de reconquête d’un pouvoir muselé. Et c’est l’un des atouts de la non-mixité.”

Désolé, je forme un “nous” avec tous les Français pas seulement avec ceux qui partagent ma couleur de peau. À la rigueur, je forme un “nous” avec les fans d’Adele et de Zooey Deschanel. Mais je ne forme pas un “nous” avec des gens pour le seul prétexte qu’on a le même taux de mélanine. Le “nous” se base sur des aspirations communes pas sur de la génétique.

Le racisme vient justement du fait qu’il n’y a plus de “nous” en France. Il y a un manque de valeurs communes qui nous rassembleraient quelque soient nos origines, notre religion. C’est le règne du chacun chez soi, chacun avec sa communauté. Le problème de la France, c’est l’atomisation de la société, le repli sur soi et pas le manque de solidarité raciale.

Pour militer, je veux m’organiser avec ceux qui partagent mes idées pas avec ceux qui partagent ma couleur de peau. Et les deux ne sont pas liés. Je serai toujours plus proche d’un républicain blanc que d’un communautariste noir.

Ce qui définit mon identité, ce n’est pas ma couleur de peau, ce sont mes idées, mes propres aspirations. Mes racines, c’est la France que j’aime, celle de la liberté, de l’égalité, de la fraternité et du fromage qui pue. Je suis lié à la France, le pays où je suis né et où j’ai grandi, où j’ai mes amis. C’est mon présent et sans doute mon futur. Pouvoir se dire Français quand on est non-Blanc, c’est une victoire contre le racisme, une victoire que les Décoloniaux veulent nous retirer.

C’est pour ça qu’on peut parler de “néo-identitaires” au sujet du Camp d’été décolonial. Ce Camp n’est pas un nouvel antiracisme, c’est un remix de l‘extrême-droite identitaire. Il n’émancipe pas les gens, ils les enferment dans des petites cases. Au lieu de défendre des valeurs communes, il cultive les divisions. Chaque personne, peu importe ses idées, ses désirs, sera toujours vue à travers le prisme de sa “race”.

Ce refus de l’universalisme, c’est typiquement la pensée des identitaires d’extrême-droite. Il y a “leur” peuple, leur “nous” et les autres. Il y a les vrais Français, les Français de souche, et les autres. Peu importe son attachement aux valeurs républicaines, Karim sera toujours un Karim. Pour ces gens, être Français, c’est une question de génétique et pas une aspiration personnelle. Pour eux, on peut avoir des papiers français, être né en France, on ne sera jamais un vrai Français.

À peu de choses près, les néo-identitaires du Camp décolonial sont dans la même logique essentialiste. Sauf que leur soutiens médiatiques ne se trouvent pas chez Fdesouche mais chez Buzzfeed France.

Va ni*** la race

J’ai employé plusieurs fois le mot “race” avec des guillemets. Sur ce point, il faut partir des propos des organisatrices du Camp d’été (le gras est encore de moi) :

“Dans nos bouches à nous, militants de l’antiracisme politique, le concept de race ne renvoie pas du tout à une réalité biologique mais à une réalité sociale. Il ne s’agit pas de faire des classifications entre les ethnies mais de reconnaître que les mythes autour de la race, qui ont été produits par l’esclavage et la colonisation, ont eu des effets catastrophiques, destructeurs, dont on paie aujourd’hui encore le prix fort. Oui, il n’y a qu’une seule race, la race humaine, blabla mais là n’est pas la question.

D’une part, le fait qu’il n’y ait qu’une seule race, c’est bel et bien la question. C’est bien de la défense de l’universalisme dont on parle. D’autre part, le concept de race n’est pas une “réalité sociale” mais un construit social. Ce n’est peut-être qu’une question de vocabulaire mais les mots sont importants.

Prenons un exemple (un peu con). La table de ta cuisine, c’est une réalité. Quelles que soient nos idées politiques, on ne peut nier que cette table existe et dans des dimensions précises. Cette table, elle existait peut-être avant toi. Peut-être qu’elle existera encore après ta mort. Si tu perds la mémoire, ta table, elle sera encore là. Et si jamais la Corée du Nord nous envoie une bombe nucléaire et qu’on meurt tous, ta table, elle sera toujours là.

La “race”, c’est différent. La “race blanche” n’est pas aussi universellement reconnue que les dimensions de ta table. Qui est Blanc ? Les Européens ? Les Russes ? Les Américains ? Les Juifs ? Il y en a même qui estiment qu’il n’y a pas de race. C’est un concept qui ne va pas de soi.

Pour simplifier, le concept de “race” vient de luttes politiques. Il sert à légitimer ou délégitimer des combats. Chacun a sa propre définition de sa “race” selon ses intérêts et ses idées. Un néo-nazi, un identitaire, un catho intégriste, même s’ils ont tous la peau blanche, n’auront jamais la même définition de ce qui constitue leur “race”, leur “peuple”.

L’anti-racisme ne devrait donc pas jouer le jeu de ces conceptualisations. Il doit déconstruire le concept de “race” et non l’instrumentaliser. Il faut revenir sur les processus, les luttes, les intérêts qui ont servi à forcer ces concepts. Un athée convaincu cherche à prouver l’inexistence de Dieu et à délégitimer les clans créés en son nom. Il ne cherche pas à créer de nouveaux dieux ou de nouvelles religions. Et en ce qui me concerne, je suis un “athée de la race”.

 Pour aller plus loin, lisons ce qu’écrit le collectif Mwasi. Mwasi est un collectif afro-féministe (réservé aux “ Femmes cisgenres et trans Noires ou Métisses”) dont est membre Fania Noël, l’autre co-organisatrice avec Assbague du Camp d’été décolonial. En octobre dernier, Mwasi avait également appelé à laMarche de la dignité avec Sihame Assbague.

Le collectif écrit donc au sujet de la “race” (le gras… vous avez compris le truc) :

“Ce n’est pas le fait de parler de race qui est raciste mais le fait de les hiérarchiser entre elles … nuance.De plus, nos expériences de Femmes Noires nous confrontent quotidiennement à des discriminations liées à notre couleur de peau. Si le discours républicain et universaliste tente d’invisibiliser la race, nos vécus nous rappellent qu’elle existe politiquement et socialement.”

Tout d’abord, en effet, parler de “race”, ce n’est pas raciste, c’est racialiste. Ce n’est pas le même terme mais ce n’est guère plus glorieux. D’autre part, on peut remercier les militantes d’avoir critiqué d’elles-même le “discours républicain et universaliste”, ça m’évitera de démontrer en quoi elles refusent l’universalisme justement.

Car le meilleur rempart face au racisme, c’est bien de déconstruire les “races” et pas de les instrumentaliser. L’origine du racisme, c’est le concept de “race” en soi, c’est lorsqu’on favorise l’essence au détriment de l’existence, lorsqu’on nie l’individualité de chacun. Karim peut être diplômé de HEC, footballeur, cuisinier, fan de rap, de rock, de ski, il sera toujours vu comme un Karim. Que ce soit pour le stigmatiser ou pour lui réclamer une solidarité politique.

L’anti-racisme devrait viser à foutre la paix aux gens. À les laisser vivre leur vie, à les voir comme des individus libres. Qu’on les laisse penser par eux-même, faire leurs propres choix. On a fait des études, on a des passions, c’est sur cela qu’on devrait être jugés. Ma réunion non-mixte, c’est d’aller à un concert d’Adele. Pour d’autres, c’est aller à un match de l’OM ou à une convention Star Wars. Parce que c’est là qu’on a forgé notre identité. Parce que c’est là qu’on croise les gens qui nous ressemblent. Et qui nous ressemblent vraiment.

#jesuisratatouille

Comme j’aime bien les métaphores triviales, faisons un petit détour cinématographique. Vous avez peut-être vu le dessin animé “Ratatouille”. Ce n’est pas le meilleur Disney mais il est très bien.
Dans ce film, Rémi, un rat, est passionné par la cuisine. Il a appris à lire, marche sur ses 2 pattes arrières et a pour idole le chef Gusteau. Plusieurs événements vont l’amener à Paris où il pourra réaliser ses rêves culinaires. Malheureusement, il sera confronté à l’hostilité des humains qui ne verront en lui qu’un nuisible. Il devra aussi affronter sa famille qui lui rappellera qu’il restera toujours un rat et qu’il n’a aucun intérêt à se mêler aux humains qui les oppressent depuis des lustres. Malgré tout, Rémi poursuivra son but contre toutes les craintes et tous les préjugés. Et au final, sa famille, qu’il n’oubliera pas, acceptera ses choix et il trouvera des alliés humains inattendus dans le monde de la gastronomie.

Rémi, ce sont toutes ces personnes qui ont pensé que leur destin n’était pas écrit dans leur ADN. Tous ceux qui ont dû affronter les communautaristes de tous bords. Tous ceux qui ont dû affronter les préjugés racistes et les assignations identitaires. Tous ceux qui ont simplement envie d’être eux-mêmes.

Les néo-identitaires auraient dissuadé Rémi de devenir cuisinier. Ils lui auraient parlé de domination, de l’oppression systémique des humains. Ils lui auraient vanté leurs réunions non-mixtes réservées aux rongeurs. En le voyant se passionner pour la cuisine, avoir des amis humains, ils l’auraient traité de“Splinter”, rat à l’extérieur, humain à l’intérieur. [Aparté : Si je parle de rats, c’est parce que ma métaphore marchait moins bien avec les Aristochats.]

Dans leurs têtes, Rémi n’est qu’une victime. Ils ne voient la marche du monde qu’à travers une logique dominants/dominés. Les néo-identitaires ne diffusent pas une culture de l’excuse mais une culture de l’échec. Ils préfèrent parler de tout ce qui essentialise, plutôt que d’inciter chacun à vivre ses propres choix.

Certes, on ne dira que c’est plus facile de vivre ses propres choix quand on est plus favorisé socialement (ce qui est mon cas). C’est vrai mais ce n’est pas en partant perdant d’office qu’on va avancer.

Une sorte de message positif

Alors plutôt que de se lamenter sur le racisme d’Etat ou le colonialisme, il faut trouver des modèles à tous les jeunes Français qui pensent que leurs rêves sont inaccessibles. Ils ont besoin de Rémi pas de Caliméro. Avancer et faire fi des préjugés, ce sera toujours plus utile que les pleurnicheries et le repli sur soi. Quand l’ascenseur social est en panne, on prend l’escalier, on n’organise pas un sit-in non-mixte au rez-de-chaussée.

Réagir au racisme, c’est un peu comme réagir après une rupture (oui, j’aime vraiment les métaphores à 2 balles). Tu peux te lamenter et penser que toutes les femmes sont des p*** et qu’elles t’ont toutes lâché comme une vieille chaussette. Tu peux décider d’organiser des réunions non-mixtes avec tes potes, parce qu’il faut rester solidaire et que vous pourrez déblatérer en toute liberté contre la gent féminine.

Mais au bout d’un moment, tes potes avancent, ils se sont trouvés de (chouettes) copines, ils s’éloignent un peu. Tu te dis “bon débarras”, tu te dis que s’ils ont envie de se faire avoir, c’est leur problème. Tu te trouveras d’autres potes pour d’autres réunions non-mixtes, des potes qui partiront eux aussi. Et si, par miracle, tu te trouves une fille, tu la feras fuir en lui parlantsans cesse de ton ex. Une ex qui sera, au final, bien contente d’avoir largué un connard pareil.

L’autre solution, c’est d’avancer. Ne pas se laisser abattre. Refuser les discours type “toutes des sal****”. Peut-être que tu as fait des erreurs toi aussi. Alors, tu vas changer de look, faire du sport, t’inscrire à des cours de peinture ou de cuisine. Bref, n’importe quelle activité qui va te permettre d’évoluer, d’être meilleur. Peut-être que tu vas devenir un mec génial, beau, drôle et intelligent. Tu vas aller dans plein de soirées mixtes et rencontrer des filles. Tu vas même choper le sosie de Zooey Deschanel ou de Taylor Swift. Tes potes vont t’admirer parce que tu seras un modèle de réussite. Ton ex sera dégoûtée parce qu’elle a largué un mec super cool.

La métaphore est caricaturale. Mais vous aurez compris le message de fond. Il faut apporter un message positif malgré tout. Ignorer les critiques. Oui, les discriminations, le racisme existent mais on peut pas rester focalisé là dessus. Il n’y rien de plus jouissif que de monter à ses adversaires qu’on en a cure de leurs préjugés, qu’on a pas peur de leur pouvoir, qu’on continue à avancer. On doit montrer montrer qu’on est pas des rageux, des frustrés.

On ne sera plus des nègres, des racisés, des bougnoules, des Bounty, des issus de la diversité, des Arabes de service. On sera simplement la meilleure chose qu’il soit : nous-même.

 

>>> Article paru initialement sur Medium.com

«Le FN ne reviendra pas sur la loi Veil»

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sophie montel fn philippot ivg
Sophie Montel. Sipa. Numéro de reportage : 00738688_000013.

Sophie Montel est députée européenne et conseillère régionale Bourgogne-Franche Comté FN.

Daoud Boughezala : Dans votre discours du 1er mai, vous avez déclaré que « le Front national défend(ait) le droit de la femme à disposer de son corps ». C’est une petite révolution…
Sophie Montel : Adhérente du Front national depuis 1987, si j’étais tombée sur un parti vraiment machiste qui met la femme plus bas que terre, je ne serais pas restée une seconde. Mais lors des élections régionales ou de la dernière législative partielle, des associations féministes de gauche ou encore nos adversaires de LR/UDI se sont mobilisés pour nous calomnier en prétendant que le FN voulait cantonner la femme à son seul rôle de mère ou d’épouse et supprimerait la pilule.
Le 1er mai, j’ai donc prononcé un discours sur le thème des droits et libertés de la femme pour rappeler certaines vérités et expliquer la position du FN sur la contraception et sur l’IVG, position qui n’est autre que celle qu’a répétée Marine Le Pen sur tous les plateaux télévisés. Il n’y a rien de neuf sous le soleil : pour le FN, il n’est pas question de revenir sur la pilule telle que la propose la loi Neuwirth de 1967, ni bien évidemment sur la loi Veil. Cela ne signifie pas pour autant que nous voulons promouvoir l’avortement. Simplement, le droit à l’IVG et à la pilule sont des acquis que les femmes ont obtenus au même titre que le droit de vote. J’ai aussi parlé de la femme qui est réduite à moins que rien par l’islamisme.

Si je comprends bien, tout en défendant le droit à l’IVG, vous critiquez ce que Marine et Marion Le Pen appellent « l’avortement de confort »
Je n’ai jamais entendu Marine et Marion Le Pen parler d’« avortement de confort », si ce n’est pour faire référence à un article de presse. Sincèrement, je ne sais pas ce qu’est un « avortement de confort ». Avorter est un acte grave, mûrement réfléchi, qui se fait de manière assez encadrée avec un délai de réflexion, en deçà d’un certain temps de grossesse, etc. Je ne pense pas que beaucoup de femmes se fassent avorter la fleur au fusil !

Souhaiteriez-vous néanmoins dérembourser le troisième ou le quatrième avortement successif pour ne pas banaliser l’IVG ?
Il doit s’agir de cas marginaux, car je ne vois pas comment l’organisme d’une femme pourrait réagir en subissant trois ou quatre avortements à la suite. Si de telles pratiques ont lieu, il revient au corps médical de prendre en charge les femmes concernées. Il faudrait les inciter à prendre un moyen de contraception régulier (pilule, stérilet) pour éviter d’en arriver à de telles extrémités.

C’est notamment la mission du planning familial, que Marion Le Pen a récemment pris pour cible. Approuvez-vous ses critiques ?
Pendant les élections régionales, Marion Le Pen a attaqué les associations militantes qui étaient derrière le planning familial. Mais Marine Le Pen a alors précisé que nous ne demandions pas la suppression des subventions au planning familial. Nous sommes au XXIe siècle, ce n’est pas chez nous que vous entendrez une remise en cause du droit à l’avortement et à la contraception !

Si le FN parvenait à conquérir le pouvoir, qu’adviendrait-il du « mariage pour tous » ?
Marine Le Pen et Florian Philippot ont été très clairs : s’il arrive au pouvoir, le FN remplacera la loi Taubira par un PACS amélioré mais les gens mariés ne seront pas démariés.

Avez-vous définitivement tourné la page avec le FN de Jean-Marie Le Pen qui vous avait contraint d’assumer ses propos contestés sur « l’inégalité des races » ?
Le Front national a énormément évolué. Depuis 2005, Marine Le Pen a eu la volonté de moderniser le parti et de mettre en avant notre programme économique et social pour bien démontrer que nous sommes devenus un parti de gouvernement. Nous n’avons pas vocation à rester dans l’opposition et à grogner, grommeler et contester en permanence. Du temps de Jean-Marie Le Pen, par loyauté, j’estimais qu’il fallait défendre le chef. On était très identifié aux questions d’immigration, mais on n’avait pas assez mis l’accent sur l’économie. Or, ce qui intéresse les Français aujourd’hui, c’est en premier lieu les problèmes de chômage, d’école ou de santé pas seulement l’insécurité et la submersion migratoire. Quand ils se lèvent le matin, nos compatriotes se demandent s’ils vont pouvoir conserver leur travail ou en trouver un. Le Front national de Marine Le Pen répond à leurs préoccupations en défendant un Etat stratège qui protège.

«Munich, a Palestinian story»: des terroristes transformés en héros?

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Des policiers allemands, habillés en athlètes, prennent position sur le toit de l'immeuble où sont retenus les otages israéliens (Photo : SIPA.AP21219042_000004)

Le 16 mai prochain, le film du réalisateur libanais d’origine palestinienne Nasri Hajjaj, Munich : a palestinian story sera projeté dans le cadre de l’accord entre le Festival international du film de Dubaï et le Marché du film du Festival de Cannes.

Ce documentaire entend donner la version palestinienne du massacre de Munich. Pourquoi pas. Si ce n’est que les différentes présentations du film laissent présager un conte qui pourrait bien transformer un massacre en une action de libération d’un pays fantasmé et, à l’instar de l’Unesco pour l’histoire culturelle et religieuse, réécrire cette fois-ci l’histoire politique.

On apprend en effet que, pour le réalisateur, cette prise d’otages suivie de l’assassinat de onze athlètes et entraîneurs israéliens par des terroristes palestiniens du groupe Septembre noir, ne serait pas un acte terroriste mais un « incident international ».

Mieux encore. Sur le site Internet du Fonds arabe pour les arts et la culture – lequel a financé le film – on peut lire en guise de résumé du projet que huit « combattants de la liberté », dont l’un d’eux était l’ami d’enfance du réalisateur, ont pris en otage onze athlètes israéliens et que « tout s’est terminé lorsque les forces de sécurité allemandes ont donné l’assaut, tuant cinq Palestiniens et les onze israéliens ».

Enfin, dans la présentation du Marché du film du Festival de Cannes, le terme « terrorisme » n’est mentionné qu’une seule fois et encore, entre guillemets, comme pour souligner le nécessaire recul à prendre à l’évocation de ce terme. Une façon claire d’en relativiser le sens et la portée. Toujours selon M. Hajjaj, les événements seront vus à travers les yeux des deux derniers « fedayins » (de l’arabe fidā’iyyn « martyrs ») qui ont pris part à l’opération et sont encore en vie.

Exit le documentaire. La propagande est en marche. L’utilisation d’une terminologie et d’une rhétorique résolument pro-palestiniennes, l’appréhension d’un tel acte comme une action de libération et non un acte terroriste, trahissent un tropisme politique qui efface irrémédiablement toute l’objectivité inhérente à un travail documentaire.

De la même façon, si la gestion de la crise a été mal préparée, mal suivie, mal exécutée par une police incompétente et des autorités politiques allemandes dépassées et peu enthousiastes, ce ne sont pas les forces de sécurité allemandes qui ont tué les onze athlètes et entraîneurs israéliens, mais bien les terroristes palestiniens qui les ont assassinés.

Oubliée la réalité sordide de cet acte terroriste…

Pas un mot de cela dans les différentes présentations du film. Pas un mot non plus sur la brutalité avec laquelle ils ont traité les otages. Yossef Romano, haltérophile, blessé par balles dès le début de la prise d’otages, a été laissé sur le sol de sa chambre se vider de son sang. Il sera émasculé par les terroristes. On ne sait pas si cet acte ignoble a été fait avant ou après sa mort. On ne sait pas s’il s’agit d’un acte de torture ou la marque post-mortem d’un incommensurable mépris. C’est en tout état de cause la preuve d’une cruauté abjecte.

Un autre otage israélien sera tué en tentant d’empêcher les terroristes d’entrer dans l’appartement. Les autres athlètes seront brutalisés pendant les 21 heures qu’aura duré la prise d’otages puis exécutés à l’arme automatique et à la grenade par les terroristes palestiniens lors de l’assaut mené par la police allemande.

Cet attentat terroriste n’était pas seulement anti-israélien, il était aussi antisémite. Selon les archives d’un service allemand de renseignements, des néo-nazis rhénans auraient fourni un soutien logistique aux terroristes palestiniens notamment par le biais de Willi Pohl, un néo-nazi de Dortmund, qui aurait aidé Mohamed Daoud Odeh, alias Abou Daoud, organisateur revendiqué de la prise d’otages, à planifier et exécuter l’attaque en lui obtenant des passeports et en le convoyant à travers l’Allemagne pour lui faire rencontrer des Palestiniens.

Le même Abou Daoud révèle dans son autobiographie, Palestine : de Jérusalem à Munich, que le financier de l’OLP, et donc de l’opération, en 1972 n’était autre qu’un certain Mahmoud Abbas, le même dont la thèse de doctorat négationniste remettait en cause le nombre de juifs exterminés dans les camps de concentration et affirmait que le mouvement sioniste a encouragé la Shoah. Une thèse qu’il n’a jamais reniée à ce jour.

Devant l’immeuble de l’équipe olympique israélienne, une femme s’est adressée à un terroriste : « Laissez passer la Croix-Rouge, soyez humain », ce à quoi il lui aurait répondu : « Les juifs ne sont pas des êtres humains ». Quand la peste brune rejoint la peste verte, l’antisémitisme devient un mobile sérieux.

On ne pourra dès lors que regretter que le Marché du film du Festival de Cannes accepte d’être le forum de projection et de vente d’un film qui, à la lecture de ses différentes présentations, semble remettre en cause la réalité sordide d’un terrorisme palestinien déjà fermement établi, avec le risque de dépeindre des terroristes en héros. C’est en tant que tel et avec les honneurs militaires que les corps des cinq terroristes abattus et les trois terroristes libérés par l’Allemagne ont été accueillis en Libye.

A quand un documentaire par l’ami d’enfance des « combattants de la liberté » Abdelhamid Abaaoud, Khaled Kelkal ou Abou Nidal ? Et que les esprits chagrins s’économisent. Il n’y a aucune différence ontologique entre les terroristes de l’Etat islamique et ceux de Septembre noir. Tuer des civils aux Jeux olympiques, dans une synagogue, une salle de spectacle ou un wagon de RER, n’est pas un acte de guerre mais un acte terroriste mû par la haine de l’Autre. A ce titre, il doit être condamné sans ambiguïté.

Palestine: De Jérusalem à Munich

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Ayrault pointé au Quai d’Orsay?

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ayrault hollande fabius russie
Jean-Marc Ayrault. Sipa. Numéro de reportage : 00751409_000005.

Après Alain Juppé et Laurent Fabius, un troisième ancien Premier ministre consécutif a pris la tête de la diplomatie française en février. Comme si, ayant échoué à gravir la dernière marche du cursus honorum républicain, les anciens locataires de Matignon cherchaient dans les Affaires étrangères un moyen de rester dans l’Histoire. Un poste pour continuer à côtoyer les très grands de ce monde. Si cela devait continuer, on pourrait d’ailleurs imaginer Jean-Pierre Raffarin et François Fillon se battre avec Édouard Balladur pour le Quai d’Orsay en 2017.

Hormis la brève transition qu’avait assurée Michel Debré dans le ministère Couve de Murville de 1968 à 1969, ce n’était pas l’usage de la Vème République. Cette pratique était plus courante sous la IVème. Mais à l’époque, le président du Conseil, qui n’avait pas autant de ministres dans son gouvernement, cumulait souvent cette fonction avec le portefeuille des Affaires étrangères. Georges Bidault, Robert Schuman, Léon Blum, Pierre Mendès France ont tour à tour occupé les deux fonctions. Sous la Vème République, le ministre des Affaires étrangères, comme le Premier ministre, doit tout au Président. Ce n’est pas un grand baron de la vie politique. Grand commis de l’Etat, il exécute sans esprit de recul la volonté de l’Elysée. Maurice Couve de Murville, Michel Jobert, Roland Dumas ou Dominique de Villepin étaient de ceux-là.

Jean-Marc Zéro manque d’envergure

Pourtant, Jean-Marc Zéro, comme le surnomme quelques langues perfides, ne peut être comparé à ses illustres prédécesseurs pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il n’a pas l’envergure de Laurent Fabius et d’Alain Juppé. Déjà, à Matignon, il était apparu maladroit, emprunté, accusé de mal connaître ses dossiers. Ses erreurs de communication et son incapacité à diriger ses équipes ont provoqué des couacs en série. Arnaud Montebourg, Vincent Peillon ou Cécile Duflot se moquaient bien de ses « recadrages » sans lendemain. La plupart de ses ministres n’ont jamais cessé de le contredire et de bafouer son autorité. En moins de deux ans, à la veille des municipales, il n’était plus en mesure de tenir son rôle de chef de gouvernement. Sa courbe de popularité était aussi abyssale que celle du chômage. Aussi, son arrivée au Quai d’Orsay, moins de deux ans après sa sortie de Matignon, fait davantage office de lot de consolation ou de sinécure que de véritable poste à responsabilités. Mais Jean-Marc Ayrault a d’autres qualités, la bonhomie d’un pré-retraité n’est pas son seul atout.

Sa fidélité à François Hollande a été sans faille.  Et son profil ultra lisse ne peut pas faire d’ombre au président. Un nouveau grand commis de l’État à la Couve de Murville ? Pas vraiment. Sa mission principale pourrait bien être, à quelques mois de la présidentielle, de ne surtout rien faire. De ne pas gêner l’Elysée. Laurent Fabius a souvent éclipsé un président qu’il méprisait. Lors de la COP 21, François Hollande n’a quasiment pas touché de dividendes médiatiques. Il n’y en avait que pour Fabius le nobélisable. Mais Hollande a eu sa revanche et il a recasé Fabius au Conseil constitutionnel pour neuf ans! De quoi voir venir : à sa sortie de la rue de Montpensier, Laurent Fabius aura 79 ans. Et avec Jean-Marc Ayrault dans son fauteuil, François Hollande peut dormir sur ses deux oreilles. Il était inexistant à Matignon, il est transparent au Quai d’Orsay.

Moins anti-russe que Fabius

Certes, Jean-Marc Ayrault a fait entendre une petite musique différente. Finis les grands principes et les grandes déclarations morales : place avec lui à davantage de pragmatisme. Lors de sa visite au Kremlin, l’ancien député-maire de Nantes a quelque peu surpris par ses propos peu amènes sur le nouveau gouvernement ukrainien. Et il s’est abstenu de critiquer la politique russe en Syrie. Il a même invité Vladimir Poutine à l’inauguration du nouveau centre culturel russe de Paris. De même, le nouveau ministre des Affaires étrangères s’intéresse à la Libye où il s’est rendu. Un dossier dont Laurent Fabius s’était complètement désintéressé. Bref, Jean-Marc Ayrault se concentre laborieusement sur les grands sujets de sécurité. Un ministre des Affaires étrangères pourrait-on dire. La diplomatie globale qu’ambitionnait Laurent Fabius, de la COP 21 aux contrats industriels chinois, n’est plus de saison. Ce recentrage ne fait pas d’étincelle, il ne fait pas d’erreurs manifestes non plus. Les initiatives sont prises exclusivement à l’Élysée désormais!

Tandis que du côté de l’opposition, les candidatures multiples commencent à s’étriper à droite comme à gauche, François Hollande peut ainsi apparaître au dessus de la mêlée. Il a le champ libre pour se représidentialiser à l’étranger et s’élever au dessus des turpitudes de la politique intérieure. Par contraste, l’ombre de Jean-Marc Ayrault, dont le manque de charisme l’oblige à communiquer a minima, ne peut que mettre en valeur le chef de l’État. A ceci près que le Quai d’Orsay apparaît comme privé de tout dynamisme. Pendant ce temps, les diplomates ont pour tâche principale de promouvoir une politique étrangère hollandaise sans cap ni vision. Un atlantisme un peu plus mou que sous Fabius. Une diplomatie normale qui traite les affaires courantes. Allez, ça tiendra bien jusqu’en 2017…

Au clair des vieilles lunes

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nuit debout muray finkielkraut republique
Photo: Marta Nascimento/REA.

Je n’ai vraiment pas de chance. Au moment de me lancer dans la rédaction de ce reportage – essentiellement réalisé derrière mon ordinateur, j’y reviendrai –, j’ai décidé de m’octroyer une dernière dose de télé-terrain, vu que j’avais lâché l’affaire plus d’une semaine avant, quelques jours après l’admirable dévoilement opéré par Maître Finkielkraut. Lequel, en un quart d’heure (fort déplaisant il est vrai pour lui et son épouse), a plus fait progresser notre connaissance du « laboratoire politique » de la place de la République, dixit Laurent Joffrin, que des centaines de reportages et éditoriaux aussi énamourés devant tant de nouveauté citoyenne que des parents devant le babil de leur bébé.

Pour moi, après des heures passées devant des débats dont ma mémoire n’avait retenu que le formalisme ridicule et le niveau désespérant, la messe était dite : Nuit debout avait montré son vrai visage en expulsant Alain Finkielkraut, révélant que cette foule ne s’unissait que pour haïr. L’agora, c’est comme ça. Chacun arrive avec son moi victimaire, sa cause incontestable et son ennemi quasi-héréditaire – sioniste, mâle, riche, blanc, américain, capitaliste, on choisit ou on fait un mixte. On peut au moins craindre que cette détestation d’un oppresseur réel ou imaginaire soit ce qui cimente le cœur de Nuit debout, ce qui reste quand on a enlevé toutes les fioritures. Ainsi, l’économiste Frédéric Lordon, nouveau Badiou, qui était lui-même le nouveau Sartre, justifie-t-il l’expulsion du philosophe perché sur un tonneau métaphorique  à la Bourse du Travail – « Ce pays est ravagé par deux violences, la violence du capital et la violence identitaire et raciste dont Alain Finkielkraut est un des premiers propagateurs », – que de nouveauté innovante en effet.

Et voilà que ma conscience professionnelle me joue un sale tour. En piochant dans les vidéos récentes, pour la plupart réalisées par la Télélibre de John-Paul Lepers, je tombe sur un doc Paris Match intitulé « La Nuit debout célèbre le Nouveau monde de Dvorak ».

En réalité, un certain Clément, jeune chef de cet « orchestre debout », a appelé, sur sa page Facebook, des musiciens à le rejoindre place de la République pour jouer la Symphonie du Nouveau monde. Bien sûr, l’Ouvreuse, qui a l’oreille exercée, trouverait à y redire, quelques notes pas claires, quelques rythmes pas sûrs. Et puis, lorsque les plus célèbres notes de la symphonie s’élancent, ces hurlements de joie, vite réprimés par des murmures réprobateurs, qu’on n’entendrait pas dans une salle de concert. N’empêche, pour des musiciens qui n’ont jamais joué ensemble, ils assurent. Et puis il y a ce jeune chef habité, avec sa baguette lumineuse qui ressemble au sabre laser de Star Wars, et la place mythique noire d’une foule non pas bavarde mais presque silencieuse, rassemblée non plus par des idées fumeuses mais par la beauté de la musique. On se dit que cette symphonie-là œuvre au moins autant, en vérité bien plus, à faire naître un nouveau monde que les interminables bavardages appelés assemblées générales. Les jeunes musiciens qui ont insufflé sur la place un peu de l’esprit qui prétend y régner, se démarquent de toute prétention idéologique parce que, comme le dit joliment Clément, « la musique ne revendique rien ».

À cet instant, j’ai failli flancher. Moi aussi j’aimerais bien être-ensemble avec tous ces gens pour inventer la politique et le monde de demain, et croire avec Jérôme Leroy que « quelque chose se passe ». Ou même hurler avec la foule délocalisée devant l’Odéon « Paris debout tous-les-soirs ! » Après tout, si c’est pour lire du Bernanos, comme l’a vu Eugénie Bastié, ou écouter du Dvorak, qui s’en plaindrait ? Et qui gâcherait la fête en rappelant qu’un bon paquet de ces amateurs de Dvorak et Bernanos seraient au moins prêts à brûler le second si d’aventure ils l’avaient lu ?

Il est bien possible qu’un peu de poésie ait profité de l’aubaine – la place ouverte la nuit – pour s’infiltrer au cœur de la « convergence des luttes ». Mais en réalité toute poésie, de même que les deux activités mentionnées plus haut, est parfaitement antagoniste avec les grands principes de Nuit debout : horizontalité parfaite, démocratie intégrale, participation totale. Rien de moins horizontal et égalitaire qu’un orchestre symphonique. On n’ose imaginer le résultat si une AG, dont le mot d’ordre le plus apprécié est « Pas de leaders ! », avait dû décider qui dirigerait l’orchestre, et qui jouerait de la cymbale. Dans ce moment de grâce, l’auditoire, assez drôlement, ne voyait pas qu’après avoir congédié tous les chefs, il était encore suspendu au pouvoir d’un chef.

Muray avait parfaitement imaginé la comédie de Révolution qui se joue à ciel ouvert

Dotée d’un cœur, quoi qu’on en pense, j’aurais pu me laisser séduire par ce retour en force d’un tiers état réclamant ses justes droits. On est en République, cela doit vouloir dire quelque chose, par exemple que le peuple a voix au chapitre. N’étaient bien sûr les légers penchants terroristes qu’a promptement montrés la fraction micro-groupusculaire de ce peuple qui, au nom de la métonymie politique bien connue, prétend parler en son nom, non seulement en expulsant Alain Finkielkraut, mais en refusant de condamner la violence au nom de la solidarité avec nos frères les casseurs – « L’ennemi veut nous diviser, camarades ! »

C’est le culte émerveillé rendu de toutes parts à cette jeunesse, dont une bonne part a quitté les rivages de la quarantaine, qui m’a convaincue que cette Nuit debout méritait surtout, comme le recommandait Muray, d’être tournée en dérision. Quand nombre d’adultes responsables se sentent tenus de faire génuflexion devant toute forme d’expression spontanée avant de risquer la moindre critique, comme s’ils parlaient d’enfants dont il ne faut pas décourager les premiers balbutiements ou gribouillis, quand on commente avec le plus grand sérieux des lubies mouvementistes et des ambitions totalement déconnectées du rapport des forces réelles, la démystification est un devoir.

Qu’on ne croie pas que je me contente d’observations de seconde main. Certes, après l’accueil réservé à Alain Finkielkraut, on m’a fortement conseillé de ne pas me rendre à la République. Il aurait été impossible, en cas de problème, de résister à l’accusation de l’avoir bien cherché pour faire du buzz, particulièrement outrageante s’agissant de Finkielkraut. Qu’il soit interdit à une honnête journaliste d’aller sur le terrain pour faire son travail devrait tout de même chagriner les bruyants thuriféraires de la liberté d’informer. Mais peut-être réservent-ils cette liberté à ceux qui informent bien, et il faut craindre que votre servante n’en fasse pas partie.

Qu’on se rassure, grâce à l’application Périscope, à travers laquelle une petite cohorte de filmeurs compulsifs diffuse en continu des images de la République (et de ses excroissances tardives à l’Odéon et à la Comédie-Française), je peux vous raconter Nuit debout comme si j’y étais. Mais comme je le ferais avec beaucoup moins d’esprit que Jean-Paul Lilienfeld, et Régis Mailhot (dans notre numéro en kiosque), et que je n’ai pas la prescience de Muray pour deviner le genre de montagne dont cette souris accouchera, je me contenterai de quelques observations éparses.

En vérité le géniteur d’Homo festivus avait parfaitement imaginé la comédie de Révolution qui se joue littéralement à ciel ouvert. Et pas seulement parce qu’on a pu y entendre un jeune homme proposer, très sérieusement et sans déclencher de fou rire général, la formation de brigades de clowns pour s’interposer entre les casseurs et les CRS. Ou y voir des femmes parlant à l’intérieur d’un cercle tracé au sol dont les hommes avaient été bannis, pour résister à la domination masculine. L’Homo noctambulus de la République est l’un des innombrables avatars d’Homo festivus, et pas le plus soigné de sa personne, non je blague : infantile, narcissique, fusionnel, il est en outre fort satisfait de se voir si rebelle dans le miroir que lui tendent « les médias dominants » comme il dit – médias sans le concours desquels il n’existerait pas –, et plus encore d’avoir congédié le réel, définitivement « reporté à une date ultérieure ».

Les participants à ce grand défouloir sont tout heureux de jouer au Grand soir, de faire comme si

La rage de collectif qui se fait entendre pourrait être annonciatrice d’un vent nouveau si elle avait un objet. Mais il s’agit seulement d’être-ensemble pour être ensemble, comme il s’agit de parler pour parler et de lutter pour lutter. La première caractéristique de Nuit debout, c’est sa parfaite intransitivité, laquelle ne traduit rien d’autre que sa superbe indifférence au réel. Mais pas, comme le croit mon ami Jérôme, parce que nous sommes en présence d’une Utopie qui prétend le changer, ce réel, et a de bonnes chances d’y arriver, mais au contraire parce que, ayant renoncé à changer le réel (et aussi à le comprendre mais c’est une autre affaire), les participants à ce grand défouloir sont tout heureux de jouer au Grand soir, de faire comme si. Comme si on avait aboli le capitalisme, comme si on avait la moindre influence sur le cours des choses, comme si, à quelques mètres des spots mouvants de la contestation, la vie ne continuait pas exactement comme avant. Comme si des ouvriers en grève étaient venus rejoindre leurs frères en lutte. Comme si la commission Constitution allait se transformer en Assemblée constituante. Comme si, dans les AG, militants aguerris et novices étaient à égalité. Comme si le « pôle sérénité et accueil » ne consacrait pas l’essentiel de son temps à ramasser les poivrots qui occupent la place en fin de soirée au point que la Préfecture a dû interdire la vente d’alcool. Comme si les jeunes qui votent FN (ou autre chose d’ailleurs) n’étaient pas infiniment plus nombreux que ceux qui se sont autoproclamés « la » jeunesse, ce qui est bien le moins quand on est jeune, mais avec la bénédiction de toutes sortes de bonnes fées, ce qui est moins normal. Comme si les simagrées de guerre auxquelles se livrent chaque soir les membres des franges violentes du mouvement (peut-être seuls à croire que leurs jeux sont la vraie vie) faisaient autre chose qu’épuiser nos forces de police dans des combats de rue, en les détournant de ce qui devrait être leur priorité. Au passage que tous, pacifistes et violents, se retrouvent pour chanter « Tout le monde déteste la police » à quelques encablures de l’endroit où a été tué Ahmed Merabet en dit long sur leur faible sens des symboles et sur leur méconnaissance des sentiments de nombre de leurs concitoyens.

Après tout, tous les enfants jouent à faire comme si, c’est excellent pour développer leur imaginaire. Cela n’est pas si grave, certes. Ce qui l’est plus, c’est qu’au-delà des protagonistes, tout leur entourage joue avec la complaisance des courtisans du Bourgeois gentilhomme.[access capability= »lire_inedits »] C’est encore une fois « le coup du Grand Duc » (toujours Muray) dont tout le monde feint de ne pas voir qu’il est nu, s’extasiant sur ses beaux atours. Que ces citoyens sont citoyens ! Que ces démocrates sont démocrates ! Que tout cela est nouveau ! Que tout cela est rafraîchissant ! N’ont-ils pas réinventé le calendrier, quelle poésie ! Et ces délicieuses mimiques enfantines pour signifier leur approbation ou leur désapprobation – quand on a besoin de seulement deux boutons, ça va.

Pour ce que j’en ai vu – plusieurs heures tout de même –, la mirifique démocratie en actes qui part des citoyens et non pas du sommet, et qui s’incarne dans les fameuses AG, est un foutoir inconsistant qui devrait révulser les militants trotskistes d’hier, alors maîtres en l’art de les contrôler, au lieu de leur arracher des minauderies attendries. Désolée, mais même quand ce sont des étudiants bien élevés qui doivent avoir de bonnes notes à leurs exposés, question niveau, les Nuit debout ne font pas le poids par rapport aux glorieux ancêtres dont ils se réclament – tout en prétendant tout réinventer. En fait d’invention, ils énoncent inlassablement les mêmes têtes de chapitre – de la démocratie au logement en passant par la lutte – sans jamais y mettre autre chose que des propos circulaires.

Ils parlent surtout d’eux et de ce qu’on dit d’eux, discutent interminablement de la façon dont on doit discuter et écoutent stoïquement des interventions telles que : « L’union fait la force. Aimez-vous les uns les autres Il faut changer les choses. J’aime tout le monde. Je peux pas être heureux si des gens ne mangent pas à leur faim » ou « J’ai pas grand-chose à dire mais cette loi c’est de la merde, le capitalisme c’est de la merde ». Si toutes les paroles se valent, il serait élitiste de récuser celles-ci et l’une des obsessions de ces nouveaux Sans Culottes, dont je rappelle qu’ils sont groupusculaires, est qu’aucune tête ne dépasse. Parmi les commentaires qui défilent sur mon écran, un petit plaisantin a écrit : « Vite ! Un peu de verticalité ! » Il est vite rabroué par les autres.

Bien sûr, on ne saurait prédire avec certitude l’avenir de ce mouvement qui pourrait s’éteindre mollement, aboutir à la création d’une nouvelle organisation d’extrême gauche très novatrice, genre Front du droit à la lutte, ou, qui sait, dégénérer en affrontements plus sérieux. Ou alors, peut-être que Nuit debout deviendra un nom commun, une référence, une tendance pour collection de mode – « Ces sabots, c’est très Nuit debout ! Quel chic ! »

Quoi qu’il en soit, s’agissant de la fraction pacifiste du mouvement, il serait stupide de céder aux sirènes qui tentent d’agiter la fibre sécuritaire des honnêtes gens en demandant son interdiction. Les palabres, aussi vains puissent-ils sembler, ne nuisent à personne. Sinon au voisinage, ce qui n’est pas rien. Qu’à cela ne tienne, il se trouve certainement, dans une ville progressiste soucieuse d’encourager cette floraison citoyenne, un terrain, un hangar, peut-être un théâtre où les palabreurs debout pourront jouer à refaire le monde sans ennuyer personne. Reste à savoir s’ils trouveront toujours cela amusant quand ils auront perdu le plaisir, sinon d’effrayer le bourgeois, de l’empêcher de dormir – en empêchant au passage le populo de travailler.
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Dans la tête des terroristes

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Salah Abdeslam, sur le marché de Molenbeek (Photo : SIPA.AP21887754_000005)
Salah Abdeslam, sur le marché de Molenbeek (Photo : SIPA.AP21887754_000005)

Momentanément privés de parole par l’ampleur du crime du 13 novembre, obligés à la décence et à la retenue jusque sur ses canaux habituels (tel Radio France), beaucoup n’en démordent pourtant pas et le font rageusement savoir dès qu’occasion leur est donnée : comprendre n’est pas pardonner. Dans l’emballement, le dégagement qu’autorisent l’idée que l’on a de sa propre hauteur de vue, certains ajouteront même que ça n’aurait rien à voir. Circulez les moralisateurs, dispersez-vous les offusqués et les blessés, laissez passer le cortège, plumes au vent, de l’intelligence.

Certes, la proposition selon laquelle explication n’est pas excuse ne serait pas un sophisme si ceux qui la formulent ou la suggèrent à nouveau prenaient le temps d’analyser leur propre inclination à la compréhension des criminels concernés, de leurs complices plus ou moins actifs à Molenbeek et ailleurs, plutôt qu’à l’intelligence des phénomènes violents dont notre société est victime, de l’incivilité au terrorisme en passant par le crime ordinaire. Oui, que comprendre n’équivaille pas à pardonner, comme on dit « ça peut, ça pourrait s’entendre ». À condition bien sûr qu’on soit clair sur… l’ambiguïté qui s’attache à la volonté de comprendre. Il est, en effet, impossible de lever cette polysémie du terme, elle fait partie de notre langue. Mais il est également impossible de faire comme si, non, rien de rien, nous ne regrettions rien : il n’y aurait donc jamais eu de désirs incestueux liant l’aînée explication à sa cadette l’excuse. Honni soit qui mal y pense !

Tant qu’il y aura ainsi déni et perversion du débat d’un côté, il y aura refus abrupt et rejet dans l’encoignure, de l’autre. Compreneurs-excuseurs VS porteurs d’œillères, on en est là.

Mais nul n’est obligé de demeurer l’otage de cette tentation française, européenne, d’abdiquer face à ce qui entreprend de nous détruire et, par réaction, par illusoire sauvegarde de soi, son génie propre, celui des Lumières. Au « Personne n’a le droit de vous battre » de feu Milosevic, peut (et doit) s’ajouter « Personne n’a le droit de nous rendre fous » qui a, en revanche, sans doute manqué aux Serbes. Ainsi, on peut accueillir avec intérêt et bienveillance, voire soulagement, le dernier ouvrage du psychanalyste Gérard Haddad, Dans la main droite de Dieu, « une sorte de manuel à l’usage de ceux qui veulent comprendre ce phénomène qui nous ravage, le fanatisme » pour reprendre l’expression d’une autre psychanalyste, Françoise Hermon.

Dans ce livre court, très construit, articulé, et qui n’est pas prioritairement destiné à un public d’analystes (on appréciera la quasi-absence de termes obscurs aux profanes, les Lacaniens ne parlent pas toujours qu’aux Lacaniens, et celui-ci a gardé du Maître… son invitation à être libre), Gérard Haddad entreprend d’abord une sorte d’anthropologie du fanatisme (Les lois fondamentales du fanatisme) avant d’aborder dans une seconde partie « la structure psychique du fanatique ».

Il n’est pas certain que le public le plus informé trouve dans ce livre de véritables révélations. Il n’éclaircit pas d’une trouvaille magique le mystère qui fait qu’un jeune homme ayant bénéficié du support matériel et moral d’une société avancée en vienne à vouloir la détruire. Haddad n’a évidemment pas l’ambition délirante d’en finir, une bonne fois pour toutes et grâce à quelques formules, avec le mal. Il décrit en revanche avec beaucoup d’acuité les phénomènes inconscients qui accompagnent des humains, fils d’un père et d’une mère, vers des conduites monstrueuses, ce chemin qui mène « du complexe fraternel à la haine absolue » : narcissisme, envie, non-résolution œdipienne, quête effrénée de jouissance, anomie et besoin d’étais…

On combat plus facilement des humains que des monstres

On pourra légitimement se demander à quoi nous sert, à l’heure où il est bientôt question de juger, de condamner, de connaître ces dispositions intérieures, ces processus inconscients. Sans doute notre intérêt participe-t-il ici d’un processus de décontamination sociale. Opposer au spectaculaire de l’action terroriste, ce petit tas de fantasmes vains, infantiles, misérables et que la plupart d’entre nous aurons pu et su dépasser, ne guérira pas nécessairement les auteurs des attentats, ni même ceux qui en conçoivent, ici ou là – secret de polichinelle – de l’admiration, mais il peut nous protéger, nous, du ravage consécutif au crime de masse. En cessant d’être impensable, en s’articulant à une psychologie commune, le terroriste perd de son effet terrorisant. On combat plus facilement des humains que des monstres. J’entends pour ma part, en écho à la description clinique par Gérard Haddad du phénomène djihadiste, ce bon vieux et solide « Tu ne craindras pas le Mal » de nos pères.

Cette dimension « moral(e) des troupes » n’est heureusement pas la seule. Le livre de Gérard Haddad, jusque dans sa faiblesse, et même à partir de celle-ci merveilleusement assumée, sublimée, s’articule à un projet éthique auquel nous pouvons nous ressourcer.

On peut être agacé par ce qui sous-tend le livre. Gérard Haddad ne l’écrit jamais, mais il le pense si fort que je forcerai sa plume : comme Flaubert sa Bovary, Salah Abdeslam, c’est lui.

J’exagère bien sûr. Je caricature jusqu’à la provocation un propos qui n’est jamais écrit tel quel. Dans le livre, il n’est pas question de l’hôte de Fleury-Mérogis dont nous nous apprêtons à convoquer la patience (le livre a été écrit avant le 13 novembre). La pensée de l’auteur est évidemment beaucoup plus fine que mon raccourci lapidaire. Il y a dans ce qu’écrit Gérard Haddad trop de bienveillance envers le lecteur pour qu’il s’autorisât ce genre de saillies épidermiques. Et si j’entends moi-même si fort l’identification au fanatisme, ce n’est sans doute pas sans résonance avec ma propre pulsionnalité : Salah, c’est aussi moi, une part plus ou moins enfouie de moi.

Il n’en demeure pas moins que c’est avec constance que l’auteur part de sa propre possibilité de fanatisme – qu’elle soit culturelle ou personnelle – pour interroger celui, bien réel, qui nous menace. Je veux bien croire qu’il y ait ou qu’il y ait eu une possibilité juive de fanatisme ou de déviance (même si en tant que né-chrétien j’ai plus tendance à m’interroger sur ma propre religion et la possible menace qu’elle a pu porter en elle). Je veux également bien croire que, dans sa propre cure analytique avec Lacan, Gérard Haddad ait perçu et choisi de renoncer à une dimension fanatique de son être. Mais tous les récits sur le communisme ou sur l’histoire juive d’une part, tout le ressenti pulsionnel de l’auteur d’autre part, n’interdiront pas cette réaction de bon sens : il est possible qu’à la fin des années 60 il se fût trouvé un Français, juif tunisien, communiste, un tantinet intolérant, et – qui sait ? – coupable d’aveuglement envers l’Union soviétique. Cela n’en aurait jamais fait un ennemi public. Une menace contre la digestion après un dîner trop animé entre amis, peut-être. Contre la société et la paix civiles, un peu moins. Et n’en déplaise au récit de soi !

Plutôt Finkielkraut qu’Al-Baghdadi

La main droite de Dieu n’échappe donc pas à ce travers narcissique, à cet « et moi, émoi » qui m’avait un peu gêné il y a dix ans, lors de la parution de Le jour où Lacan m’a adopté (éditions Grasset), récit par ailleurs passionnant de la cure de Haddad auprès de Lacan. Et la gêne devient ici, parfois, irritation. Rappelons que l’identification au patient n’est pas la seule voie pour accéder à sa réalité psychique. Les mécanismes de défense, les résistances du thérapeute, l’altérité abrasive du contre-transfert sont au moins aussi féconds pour l’analyse du lien unissant le patient à son psy – témoin de l’inconscient. Il y a dans ce généreux « moi aussi, peut-être » de Gérard Haddad un risque : perdre de vue la radicalité menaçante, la spécificité islamiste de ce qui nous occupe. L’identification, pertinente dans l’absolu, sans doute nécessaire dans l’économie personnelle de l’auteur, me semble tout de même hors-sol.

Cette irritation ne dure heureusement qu’un temps. Sans doute parce que Gérard Haddad est au clair avec lui-même. Même à l’écrit, il ne cherche pas à dissimuler ce narcissisme en le gommant dans un réflexe du sur-moi moralisateur. Il ne cache pas son besoin (corrélé) d’être adopté, soutenu par un Lacan, par un Yeshayahou Leibowitz cité à l’envi (et parfois exclusivement). Haddad ne cache pas son besoin d’être étayé par un maître à penser… comme le fanatique, dans son anomie, recherche l’étai du fanatisme.

Sauf que, justement, ce n’est pas la même chose. Et c’est au final la merveilleuse leçon de ce livre – du moins celle que j’entends. On ne choisit pas ses failles narcissiques, ses fragilités, ses besoins d’étais fussent-ils très incarnés et personnels, donc archaïques. Ils sont là. Ils nous agissent comme on dit. Mais on peut choisir ceux (J. Lacan, Y. Leibowitz ici) à qui l’on donne la possibilité de vous adopter. Plutôt Finkielkraut qu’Al-Baghdadi, si j’ose dire. En d’autres termes, en écho au « Tu ne craindras pas le Mal » évoqué plus haut, on peut aussi entendre, avec Dans la main droite de Dieu : « Tu choisiras le Bien. » C’est-à-dire aussi, la main gauche de Dieu, celle de la quête de vérité.

Dans la main droite de Dieu, Gérard Haddad, éditions Premier Parallèle, 120 pages, 12 euros.


Le Jour où Lacan m'a adopté

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Onfray et Ramadan, sauveurs de l’islam malgré lui

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Penser l’islam, c’est le dernier ouvrage de Michel Onfray. Le titre, pourtant concis, ne peut qu’amener à la polémique. Entre les présumés islamophobes qui accuseront Onfray de vouloir redorer un blason qui n’a pas à être redoré et les musulmans qui lui reprocheront son illégitimité et son incompétence. Parce que l’islam est complexe et que son étude dépasse largement la simple lecture du Coran. Il faut maîtriser des siècles d’exégèse, connaître et comprendre ses différentes écoles juridiques et théologiques, maîtriser la langue, la culture arabe et une histoire ô combien longue. Bref, une religion ne se prête pas facilement à un blitzkrieg intellectuel, fût-il brillant, aboutissant à une sorte de veni, vidi, vici : je suis venu, j’ai lu et j’ai tout compris.

Epurer l’islam de ses versets violents, pourquoi n’y avait-on pas songé plus tôt ? Que de savants musulmans se sont succédé, que de fatwas ont été produites, que de penseurs ont tenté d’ouvrir d’autres voies, de proposer de nouvelles lectures. Mais il a donc fallu attendre le XXIe siècle pour qu’un philosophe nous explique en 180 pages comment rendre l’islam compatible avec le monde moderne. Et si Onfray était le fameux imam caché de la mystique chiite, ou le Mahdi tant attendu par le monde sunnite ?

Blague à part, cela fera sans doute hurler les deux protagonistes, mais Tariq Ramadan et l’athée Michel Onfray sont dans une posture similaire. Tous deux veulent sauver l’islam malgré lui. Certes, et même si cela heurte ses détracteurs, nous pouvons objectivement accorder davantage de crédibilité à Ramadan qui, lui, connaît l’islam classique et sa jurisprudence. Mais Tariq Ramadan joue à l’équilibriste entre un islam qui, concrètement, dans son application stricte, est un retour au Moyen Âge (l’a-t-il un jour quitté ?) alors qu’il ne serait — conceptuellement — qu’amour, paix et tolérance. Là est finalement la convergence entre Onfray et Ramadan : aller rechercher cet introuvable islam de paix et d’amour.

« Chaque problème complexe a une solution claire, simple et erronée »

Pour Michel Onfray, c’est simple comme une recette de cuisine : vous prenez le Coran, vous enlevez les versets violents, vous insistez sur les versets prônant la miséricorde, et vous servez chaud ou froid avec du thé à la menthe. Dans son for intérieur, Michel Onfray doit se dire : « Sont-elles à ce point limitées intellectuellement ces personnalités musulmanes pour ne pas avoir entrevu la solution ? Il n’y a quand même rien de plus simple ». Et il a raison : il n’y a rien de plus simple… ni de plus absurde. Comme disait le journaliste américain Henry Louis Mencken, « chaque problème complexe a une solution claire, simple et erronée ».

Pour ce qui concerne Tariq Ramadan, celui-ci ne tient pas vraiment de double discours, comme on l’en accuse souvent, mais un discours doublement intelligible (ou doublement « auditionnable »). Parce qu’il tente de faire le pont, comme on l’a noté précédemment, entre cet islam « d’amour et de paix » et certains textes violents qu’applique une ultra minorité de musulmans (au fond, nous devrions nous réjouir que ce ne soit pas la majorité qui mette en application ces versets, nous avons échappé au pire !). Cependant, puisque l’islam, sous forme d’équation simplifiée, apparaît comme une addition de « versets violents » et de « versets de miséricorde », on ne comprend pas au nom de quoi les « bons versets » seraient plus légitimes que les « mauvais » et en conséquence pourquoi les « extrémistes » seraient de moins bons musulmans que les autres…

Mais à la différence du fondateur de l’Université populaire de Caen, Tariq Ramadan, ne propose pas d’effacer d’un trait « les versets violents ». Mais de les contextualiser. En ce cas, pourquoi s’arrêter là et ne pas contextualiser les versets « paix et amour » ? Pourquoi ne pas leur créer des conditions suspensives et des exceptions ? Les Etats-Unis se sont bien accommodés pendant un siècle d’une Constitution libérale et de l’« institution particulière » de l’esclavage…

L’ambivalence de Ramadan est particulièrement visible sur la lapidation. Il faut lui tirer les vers du nez pour lui faire admettre que cette pratique est barbare. Seulement, il nous explique (en substance) : « Vous savez, si j’appelle à un moratoire, c’est justement parce qu’on ne peut pas effacer comme ça des textes qui existent et auxquels certains musulmans accordent du crédit. Dites-vous bien qu’au moment où je vous dis que  » la lapidation, c’est barbare » je vais devoir convaincre des courants plus littéralistes (et aussi quelques Frères musulmans pas toujours très modernistes…, ndlr), voilà pourquoi un moratoire est une proposition de transition, afin d’abolir définitivement les châtiments corporels. »

Faut-il discuter avec la Barbarie ?

Vous avez là toute l’ambigüité du personnage : Tariq Ramadan nous dit être du côté de la Civilisation et contre la Barbarie sauf qu’il veut quand même discuter avec la Barbarie, parce qu’il y a malgré tout une part de l’histoire de l’islam qui la lie aux musulmans. Mais est-il pour autant crédible aux yeux des musulmans les plus conservateurs ?

On sait que le sieur Ramadan est interdit de séjour en Arabie saoudite, chose qu’il prend comme un titre de noblesse censé le laver de tout soupçon. Pas si simple. Parce qu’il n’y a pas que les Saoudiens qui donnent du crédit à ces versets violents. D’ailleurs, Daech n’est-il pas opposé au royaume saoudien ? Quid de cette diaspora musulmane qui trouve un bien-fondé au retour au Califat, à l’islam en tant qu’Etat et Civilisation ? Pour beaucoup, la différence entre « le véritable islam » et « l’islam extrémiste » reste minime.

Ces questions nous ramènent à la seule  qui vaille : qui décide, qui interprète l’islam ? Qui « contextualise » les « mauvais versets » ? L’« Oumma », la communauté des croyants, n’est pas une nation dotée d’un Etat, d’institutions et de frontières. Or, Onfray et Ramadan ne se posent pas cette question essentielle. L’interprétation d’un texte religieux n’est pas un pur exercice intellectuel. Il s’agit de conférer l’autorité d’un texte sacré à une autorité en chair et en os agissant ici-bas. D’autant que l’islam est né et s’est fixé, redisons-le, dans un contexte moyenâgeux et n’a jamais connu de grande révolution. Et quand on en voit certains se présentant comme « réformistes » qui continuent à vouloir donner du crédit à des écrits clairement anachroniques, on se dit que c’est d’un saut quantique dont l’islam a besoin !

En attendant, la voie la plus acceptable est sans doute ce que font nos sociétés laïques actuellement, à savoir encadrer la pratique de l’islam, soumettre cette religion et ses différentes interprétations à un cadre étatique. C’est sa justice qui décide si des versets indiquant qu’il faut couper la main d’un voleur ou lapider une femme adultère sont à appliquer littéralement (comme le prône l’Etat islamique, l’Arabie saoudite et l’Iran) ou s’ils doivent être considérés comme des reliques d’un autre âge. Quel risque courons-nous ? Etre accusés d’islamophobie ? On y survivra.

Inversons enfin la courbe du mensonge!

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François Hollande sur le perron de l'Elysée, mi-2012 (Photo : SIPA.00638183_000012)
François Hollande sur le perron de l'Elysée, mi-2012 (Photo : SIPA.00638183_000012)

« La pensée fait la grandeur de l’homme », écrivait Pascal. Mais les gestes de la grandeur ne seront jamais que les succédanés de la pensée. Alors, répétant à l’envi « moi, président », vous n’avez fait qu’emprunter un costume vacant, comme les enfants se glissent dans la panoplie de Superman, mais ne le sont que pour eux-mêmes. Et l’on découvre lors, sondages après sondages, qu’un peuple qui vous ramène au plus près du zéro absolu ne croit pas plus en vous que vous n’y croyez vous-même. Alors oui, « moi, président », mais qu’en fîtes vous ?

Voici déjà quatre ans que la France est dirigée au rythme de vos petites blagues présidentielles, et néanmoins douteuses, sur fond de combats intimement féroces au sein d’un gouvernement hétérogène comme jamais la France n’en a connu. Voici quatre ans que le pays ricane et se gausse des frasques, des erreurs et des vérités camouflées au plus haut sommet d’un Etat qui ne dépasse plus le stade d’un « Elysée-moi, tant pis pour vous ! » Vos ministres œuvrent dans une cour de maternelle et il suffit d’écouter les amuseurs publics du PAF pour mesurer l’étendue du désastre. Pourtant, c’est cette image qui fait la France, de l’intérieur et à l’étranger. Et cet exutoire de dérision sans précédent, s’il soulage provisoirement ceux qui subissent la dérive de nos incontinents de la pensée unique, fait du pays dit « des droits de l’homme » celui des gauches les plus archaïques et rétrogrades de l’Occident. En mai 2012, la France est entrée tête première dans le décor de Guignol.

Car voici quatre ans que tout s’agite et agit dans l’ombre épaisse d’une comedia dell’arte matignonnesque (maquignonnesque ?) et présidentielle, en un travail précis et terrible de sape de notre société. En filigrane agissent d’invisibles acteurs venus de cercles, associations, groupes idéologiques divers et avariés, en un maillage de notre collectivité demeurant votre seule stratégie politique dont le seul but est de ronger méthodiquement les structures solidement élaborées au fil du temps. Minées sont ainsi la famille et la filiation, les références à notre Histoire, la valeur d’une langue patiemment construite, la nature de l’enseignement, la culture fidèlement transmise. Donc éliminée l’élite indispensable à tout progrès de civilisation, quelle qu’elle soit et en quelque temps que ce fût.

Quatre années d’enfumage vert-rose-rouge

Voici donc quatre ans que l’enfumage de vos cheminées vertes, roses et rouges nous intoxique tous, lentement mais sûrement, pour détourner notre attention de l’essentiel et nous éloigner des véritables batailles, enfumage censée nous apaiser d’une sémantique figée. Phraséologie en forme de marteau-pilon : « démocratie », « citoyenneté », « égalité » pour « minorité régnante », « abandon de souveraineté », « égalitarisme » sur le front des détournements de sens dont il nous faut désormais nous méfier en permanence. Délinquance du verbe sur les trottoirs de la marginalité politicienne. C’est dire s’il devient impératif de changer les prismes d’analyse de situation. C’est dire s’il nous faut urgemment ranger l’angélisme et la crédulité au magasin d’accessoires de farces et attrapes.

Vous le savez mieux que personne – tous les spécialistes s’y accordent –, vos errances économiques ont versé le char de la France dans l’ornière. Et si votre aile gauche s’impose de rester rouge, tous les voyants de vos cadrans de commande se congestionnent en un superbe cramoisi. Diable ! Mettre les mains dans le pot de confiture est un sport éminemment socialiste, mais il faut, pour le moins, éviter de pousser les confituriers à la faillite ! Des pots vides – souvenons-nous des files résignées à l’abord des magasins en URSS, Roumanie et autres satellites du bonheur – n’ont jamais nourri des populations affamées tout comme vos emplois de raccroc, que nous payons de nos impôts, n’ont jamais enrayé un chômage que vous avez rendu endémique. Mieux : les milliards de dette que vous accumulez pour gagner quelques pauvres voix en 2017, ne font que creuser plus encore la fosse commune du monde du travail.

Car ce qui importe profondément pour votre multi-gauche-bobo-écolo représentant à peine un Français sur quatre et élue à partir d’un écheveau de mensonges érigés en programme, ce n’est pas de retrouver la confiance, non, ce n’est pas de ne pas perdre les prochaines élections faute de pouvoir les gagner, non, ce n’est pas d’agiter à nouveau le voile d’une virtuelle exemplarité faussement placardée sur tous les errements qui balisent et banalisent, au quotidien, votre quinquennat dangereux. Non. Ce qui importe profondément pour votre multi-gauche-bobo-écolo qui nous gouverne, c’est d’achever imperturbablement, dans la pénombre des séances nocturnes du Parlement, l’arasement définitif de la mémoire de tout ce qui fut construit dans les millénaires de vie dont chacun est dépositaire. C’est uniquement pour cela que vous courez derrière les lustres du pouvoir : faute d’avoir des solutions pour rendre la vie meilleure, ce qui est pourtant le fin épiderme de vos pseudo-programmes successifs, votre multi-gauche-bobo-écolo brutalise le Réel, le soumet à ses fantasmes et fait ainsi d’un pointillisme de minorités totalement antinomiques, une supposée majorité inaltérable. Le Titanic gouvernemental n’était rien qu’un petit pédalo de basse idéologie qui coule lourdement sur l’étang de nos illusions.

Alors, ce dont vous nous persuadez en fin de compte, c’est qu’il n’y a plus en face de nous des adversaires politiques classiques comme il en a toujours été – opposés sur des modes de gestion et cependant d’accord sur les fondations essentielles de notre nation –, mais des petits soldats de l’anéantissement, des Hibernatus de 1789, des spectres du mur de Berlin, qui se moquent comme d’une guigne de ce qui constitue fondamentalement l’humain et se jouent de notre honnêteté et de notre fidélité démocratiques pour élimer, lentement mais sûrement, ce tissu social dont on a toujours pensé qu’il était non seulement la défense de tous mais encore l’unité féconde du groupe. Et jusqu’à la Justice pour désormais oublier les victimes au profit d’une seule compréhension des justiciables ; jusqu’à l’Education nationale pour laisser ses meilleurs élèves se faire insulter et agresser par des minorités terriblement agissantes, élevant l’inculture au rang de libération de l’esprit ; jusqu’à la famille proprement dynamitée dans ses fondements pour esseuler nos enfants dans une éducation étatique où les parents ne seraient plus que des géniteurs ; jusqu’à l’élévation de notre nation au rang de la honte et, pire encore, dans la repentance de notre nationalité. C’est aussi la délirante théorie du genre que l’on enseigne sournoisement dès le primaire ; la haine de l’entrepreneur qui devra demain embaucher ses salariés sous le statut des fonctionnaires pour éviter le goudron et les plumes.

Alors, ne l’oubliez jamais dans les mois à venir, la seule courbe que nous observerons de près sera celle du mensonge. Fausses reculades et manipulations, désinformation et tromperies déposées le plus sérieusement du monde dans les étranges lucarnes par de véritables professionnels du ravage, spécialistes du déluge ou carriéristes de la ruine. Tous ceux qui ont fait vœu de nous abuser pour camoufler leur véritable lutte finale, en ne lésinant pas sur les danses du ventre mou ou les « valses » à mille temps, entre matamore et génuflexion, entre Don Quichotte et Tartarin, au bal des hypocrites. Votre épisode du changement constitutionnel en est l’exemple flagrant. Vous avez saisi au vol un terrorisme effrayant pour le transformer en une occasion politicienne d’unité improbable, un « Embrassons-nous Folleville » qui eût fleuré bon votre réélection. Focus médiatique durant de longues semaines sur le futur exploit du Grand Zampano présidentiel. Et entre temps, des textes sont votés, des décrets sont pris, qui grignotent un peu plus encore la galette nationale. A l’insu de notre plein gré. Car, cabinet noir ou gouvernement diaphane, peu importe leur image, ils sont en guerre pour vous et avec vous contre notre civilisation, et c’est le trou béant laissé derrière eux qui est l’essentiel de leur vivre. Peu importe alors qu’ils ne soient rien sans ce qui fut, c’est ce qui ne sera pas qui demeure la victoire de leur fantomatique mais dramatique passage aux commandes de l’Etat. C’est pour cela qu’on ressort des caves humides le massacre de notre langue. C’est pour cela que le 19 mars vous voit passer sous le joug de la contrition historique. C’est pour cela que la barque de la France, hier fier galion, dérive. C’est pour cela que vous fûtes élu, et nous ne le savions pas. Nous en garderons la mémoire vive en chacun de nos instants, nous qui croyons en la vertu du passage de témoin et au témoignage de l’éternel passage. Par contre, pour votre radeau de la Méduse en perdition sur le Styx, il n’y aura pas de Lampedusa.

Islande, Portugal: sécessions sans guerre

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(Photo : SIPA.00715918_000021)
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Il y a, d’après le regretté Michel Delpech, trente manières de quitter une fille. On peut penser qu’il y en a autant, aujourd’hui, de quitter l’Union européenne ou d’essayer de le faire car elle a tout de même beaucoup perdu de son charme, la jeune fille belle comme la paix qui s’est transformée en virago libre-échangiste paradoxalement couverte de nouveaux barbelés.

On peut, avec elle, n’en faire qu’à sa tête mais sans éclats de voix. La discrétion n’est pas médiatique et deux pays, l’Islande et le Portugal, que rien ne semble rapprocher, si ce n’est la présence dans le même groupe pour l’Euro 2016 (on parle ici du foot, pas de la monnaie), en profitent pour appliquer chacun à leur manière ce que l’on pourrait appeler la tactique Bartleby. On se souviendra que ce personnage de Melville décide un beau matin, à chaque fois qu’on lui demande de faire quelque chose, de répondre par la formule « Je préférerais ne pas ».

Pour l’Islande, c’est « Je préférerais ne pas entrer dans l’Union européenne ». C’est un peu vexant pour Bruxelles, cette histoire islandaise. Voilà un pays qui affiche une santé économique insolente : une croissance de 4 % en 2015 tirée par la consommation des ménages, des investissements en augmentation de 18,6 % et un taux de chômage de 2,8 %. Comme pour préserver ces excellents résultats, les Islandais depuis mars 2015 ont officiellement retiré leur demande d’adhésion déposée en 2009 et c’est le Premier ministre Gunnlaugsson qui enfonçait le clou en novembre de la même année : « Nous n’aurions pu sortir de la crise si nous avions été membre de l’Union européenne », a-t-il déclaré, ajoutant « Si toutes nos dettes avaient été en euros, et si nous avions été obligés de faire la même chose que l’Irlande ou la Grèce et de prendre la responsabilité des dettes des banques en faillite, cela aurait été catastrophique pour nous sur le plan économique. » À quoi faisait donc allusion le Premier ministre ? Au fait que l’Islande ne produit pas seulement des grandes blondes et des auteurs de romans noirs qui se vendent à des millions d’exemplaires dans le monde mais aussi, à l’occasion, des révolutions.

Elle s’apprête d’ailleurs, ces temps-ci, à en connaître une, suite aux Panama Papers qui ont mouillé Gunnlaugsson, son gouvernement et même la présidente. On a annoncé des élections anticipées et le Parti pirate, ouvertement libertaire, caracole à 43% dans les sondages.  Mais revenons à celle qu’on appela la « révolution des casseroles » consécutive à la crise financière de 2008 qui frappa avec une brutalité extrême l’Islande pourtant considérée, avant ce désastre, comme l’archétype de l’économie financiarisée avec un secteur bancaire hypertrophié, notamment via la banque Landsbanki et sa filiale en ligne Icesave. Quand tout s’effondre, dans un premier temps le gouvernement accepte le plan du FMI, et les Islandais se retrouvent avec une dette insoutenable, 13 000 euros par habitant à cause d’Icesave, en plus des remboursements déjà prévus par le FMI. Comme il est hors de question pour ces Vikings de payer pour les fautes de leurs banquiers, ils disent non à deux référendums, manifestent violemment et au bout du compte chassent manu militari un gouvernement trop accommodant avec les créanciers britanniques et hollandais de Icesave. Au passage, on met en place le contrôle des capitaux, on dévalue et on condamne des banquiers à des peines de prison ferme. Excessif peut-être, mais il faut dire que les Islandais avaient en plus assez peu apprécié d’être placés par Gordon Brown sur la liste des États terroristes au même titre que la Corée du Nord ou le Soudan. À la fin, la gauche emporte les élections, proclame une assemblée constituante et annule la dette. Malgré le changement de majorité aux élections suivantes, la dette ne sera pas remboursée par les Islandais et l’Islande gagnera d’ailleurs le procès intenté par ses créanciers devant le tribunal de l’AELE (Association européenne de libre-échange), le 28 janvier 2013. On comprend mieux, du coup, que les Islandais « préfèrent ne pas » avoir connu le sort humiliant d’une Grèce mise sous tutelle.

Le Portugal, lui, est dans l’Union européenne, mais apparemment il doit avoir coupé ses lignes téléphoniques avec Bruxelles. En octobre 2015, à peu près au moment où le Premier ministre islandais se montre si désobligeant, les Portugais votent pour des élections législatives. On les trouve bien gentils, les Portugais, si on les compare aux Grecs, à ce moment-là. De vrais enfants modèles, shootés à la monnaie unique et à l’austérité, pas comme les cossards d’Athènes. Eux ont accepté les retraites rognées à l’extrême, l’abaissement du salaire minimum, les privatisations, l’allongement de la durée de travail. Enfin bref, l’arsenal habituel chargé de réduire les déficits en étranglant la consommation, ce que même le FMI commence à trouver assez absurde puisque la situation économique ne s’améliore pas malgré les sacrifices de la population. Mais enfin, du côté de Bruxelles, on est confiant. Le Premier ministre sortant de droite, Pedro Passos Coehlo, est haut dans les sondages même s’il perd des points tandis que le socialiste Antonio Costa, lui, fait campagne au centre. Il n’y a pas d’extrême droite et la gauche radicale est divisée en deux forces égales, le Bloc de gauche et le CDU, une alliance entre le parti communiste et les écologistes.

Du côté de Bruxelles, on se dit que l’affaire est dans le sac : la droite arrive en tête avec 102 sièges, le PS suit avec 86 tandis que les deux partis de gauche en totalisent 36. On soupire de soulagement du côté de la Commission. Passos Coelho va pouvoir poursuivre sa politique, éventuellement dans une grande coalition avec le PS. Sauf que du côté du PS d’Antonio Costa, et contrairement au SPD qui s’était trouvé dans la même situation face à Merkel, on fait les comptes : il y a bien une majorité de gauche alternative et c’est finalement Antonio Costa qui devient Premier ministre bénéficiant du soutien sans participation de la gauche radicale. Un peu comme si, en Allemagne, le SPD avait bénéficié du soutien des Verts et de Die Linke pour empêcher Merkel d’être une nouvelle fois chancelière.

Dans une espèce de prétérition typique des hauts fonctionnaires européens, Pierre Moscovici, commissaire aux Affaires économiques, annonce début mars, avant le vote du premier budget du nouveau gouvernement portugais : « Nous ne donnons pas de leçons et n’allons pas nous immiscer indûment dans des politiques nationales, mais nous prodiguerons des conseils. » C’est que la nouvelle politique portugaise a de quoi faire frémir les orthodoxes : arrêt des privatisations, retour aux trente-cinq heures, baisse des impôts pour les ménages modestes, augmentation du salaire minimum prévu pour arriver à 600 euros en fin de législature. Bruxelles tique, les marchés financiers aussi mais Antonio Costa manœuvre plutôt bien : il évite le cauchemar de la « pasokisation » de son parti (le PS grec ayant disparu des écrans radars à cause de sa participation aux coalitions austéritaires) mais il ne fait pas le matamore.

C’est qu’il sait sans doute, comme son homologue islandais, qu’être une petite nation périphérique a du bon et que du côté de Bruxelles, on ne peut se permettre un deuxième épisode grec, étant donné l’urgence de la situation alors que Schengen implose avec la crise des migrants et qu’un Brexit est toujours possible. Bref, quand un contexte historique favorable se conjugue à la volonté politique, l’Union européenne est confrontée à des formes inédites de sécessions douces de pays « qui préféreraient ne pas ».

 

>>> Cet article est paru initialement dans le numéro d’avril de Causeur consacré à « L’Europe désarmée ».

Florian Philippot: sociétal, tu perds ton sang-froid!

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Florian Philippot, à Nîmes, début mars 2016 (Photo : SIPA.00746197_000001)
Florian Philippot, à Nîmes, début mars 2016 (Photo : SIPA.00746197_000001)

Dimanche, la stratégie de Marine Le Pen et Florian Philippot s’est encore déployée. La « France apaisée » que veut maintenant incarner la présidente frontiste réclame une rupture avec les habitudes prises du temps du fondateur Jean-Marie Le Pen, exclu en août dernier. C’est pourquoi un banquet républicain avait été organisé en lieu et place du défilé habituel en l’honneur de Jeanne d’Arc, même si un hommage à la Pucelle d’Orléans a été rendu par Marine Le Pen au pied d’une autre statue. Il n’était pas question de se retrouver nez à nez avec le défilé maintenu du patriarche.

Jean-Marie Le Pen a donc pu retrouver son rôle d’orateur du 1er mai, devant quelques centaines de fidèles. Parmi eux, trois élus français au parlement européen : Mireille d’Ornano, Marie-Christine Arnautu et Bruno Gollnisch qui avait affronté Marine Le Pen il y a cinq ans pour prendre la succession du président-fondateur. La direction du FN demande depuis à ces trois-là de prendre leurs responsabilités et de démissionner de leurs missions exécutives au sein du parti, motivant ce souhait par l’argument selon lequel il n’est pas logique d’assister ostensiblement à des réunions publiques dont le Front et sa présidente constituent les cibles principales.

La stratégie s’est aussi déployée sur un autre sujet sensible : le féminisme. Comme elle l’avait annoncé à plusieurs journalistes dès vendredi, Sophie Montel, eurodéputée proche de Florian Philippot, est montée au créneau lors de son discours au banquet de dimanche, se positionnant officiellement comme « l’anti-Marion », évoquant la défense par le FN du « droit de la femme à disposer de son corps », « la sanctuarisation de la contraception et la non-remise en cause de l’avortement ». Des mots que n’auraient pas reniés Laurence Rossignol ou Najat Vallaud-Belkacem. On peut parfaitement comprendre cette prise de position et d’ailleurs prendre acte de la sincérité de son auteur. On peut aussi l’analyser comme une stratégie politique toujours aussi bien huilée. Jusqu’à maintenant, le nouveau FN était très silencieux sur ces dossiers. Mi-avril, Florian Philippot comparaît même l’abrogation du mariage pour tous comme un sujet aussi intéressant que la culture du bonsaï. Il faut croire que Marion Maréchal-Le Pen occupant la scène sur le sociétal, la garde philippotiste a jugé bon de changer son fusil d’épaule et a opté pour une tactique de rééquilibrage.

Là encore, on comprend la logique politique. Le FN se prépare de plus en plus à un duel de second tour contre la droite, et il lui faut décourager les électeurs de gauche de se reporter automatiquement leurs suffrages sur le candidat LR. Apparaître comme le défenseur des femmes contre l’islam, dont un sondage récent a démontré qu’il suscitait de plus en plus de défiance dans l’électorat de gauche constitue un geste en ce sens. Le FN garde encore des marges de manœuvre importantes dans l’électorat périurbain dont les positions sur la contraception et l’avortement se rapprochent davantage de Montel (qui habite d’ailleurs une bourgade du périurbain proche de Besançon) que de Marion Maréchal-Le Pen.

L’habitude de se comporter en Caliméro face aux journalistes

Mais une stratégie a beau être huilée, il faut tout de même du sang-froid et du recul pour la mettre en musique. Et ce n’est pas vraiment ce qu’on a pu constater depuis dimanche du côté de la garde Philippot-Montel, plutôt nerveuse. C’est d’abord le journaliste de La Croix Laurent de Boissieu qui en a fait les frais. Couvrant le banquet du FN pour son journal, il a eu en effet l’audace d’entendre quelques sifflets épars au moment où Sophie Montel évoquait l’avortement et de l’écrire sur le réseau Twitter. Ne les ayant pas entendus, ou n’ayant pas voulu les entendre, Florian Philippot et quelques amis zélés se sont alors rués sur notre confrère, le qualifiant de menteur, de journaliste militant et autres compliments. On comprend assez mal, à vrai dire, ce déni du réel. Le fait qu’il n’y ait eu que quelques sifflets démontrait au contraire à la fois leur caractère minoritaire et le courage de l’oratrice de les braver. Il démontre également que le FN fait cohabiter des sensibilités différentes sur les sujets sociétaux, ce qui en fait un parti « comme les autres », et donc dédiabolisé. Mais peu importe, l’habitude de se comporter en Caliméro face aux journalistes est difficile à perdre.

Deux jours plus tard, c’est notre excellente consœur Eugénie Bastié qui l’a appris à ses dépens. Le président de la section FN de Sciences Po a débusqué un morceau de conversation privée sur Facebook où la journaliste du Figaro donnait son avis en des termes peu flatteurs (comme chacun de nous peut le faire sur Facebook ou à la terrasse d’un café) sur la prise de position de Sophie Montel. Et Florian Philippot n’a pas tardé à dégainer : en gros, Bastié, c’est Rivarol. Pourtant, le numéro deux du FN connaît bien, pour avoir participé à une émission avec elle, la position d’Eugénie Bastié sur l’IVG, qui colle davantage à celle de Pier Paolo Pasolini que celle de Jérôme Bourbon. Mais peu importe ! La pécheresse est coupable. Le même bataillon que pour Laurent de Boissieu s’est mis en marche et n’a pas tardé à accuser l’ancienne stagiaire de Causeur de proximité avec les antisémites de tout poil, ce qui ne manque pas de sel, convenons-en.

On peut comprendre que l’adhésion au FN et une certaine cohabitation avec des militants du vieux Front rendent toute cette fine équipe plutôt nerveuse voire paranoïaque. On peut même deviner que cette cohabitation quotidienne est à l’origine de cette propension à voir des extrémistes de droite et des antisémites partout. Mais si on peut délivrer un message à Florian Philippot, sa garde rapprochée, et à travers eux, à Marine Le Pen, c’est celui-ci : ce n’est pas ainsi qu’ils apparaîtront de manière crédible comme les tenants d’une France apaisée.

Le Camp d’été décolonial ou les pseudos antiracistes dévoilés

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(Si vous ne savez pas ce qu’est le Camp d’été décolonial, allez sur leur site officiel ou lisez cet article. Ce n’est pas un procès, la défense parle en premier.)

Mettons les choses au clair tout de suite. Je ne vais pas critiquer le Camp d’été décolonial en arguant du fait que les Blancs ne seraient pas admis. D’autres l’ont fait mais ce n’est pas leur principal défaut selon moi. Leur véritable tare, ce n’est pas faire du racisme inversé, c’est faire du racisme tout court. Ce n’est pas d’exclure les Blancs mais de perpétuer l’exclusion des Noirs et des Maghrébins, en les écartant de la communauté nationale.

Les partisans du Camp d’été décolonial rétorquent qu’il existe des tas de lieux où les minorités ethniques sont exclues de fait et ça ne cause pas autant de scandales. C’est vrai.

Il y a quand même une grosse différence. Nul ne doute qu’exclure toute personne colorée des instances de pouvoir servirait les intérêts des Blancs. On peut même imaginer un complot des Blancs à l’échelle mondiale pour exclure les Noirs, les Arabes, les Asiatiques, les Métis de toute instance de pouvoir. Cela perpétuerait la domination des Blancs pour des siècles et des siècles. Ce projet suprémaciste serait, certes, moralement douteux mais d’une redoutable efficacité et d’une totale cohérence avec les intérêts de ceux qui le portent.

À l’inverse, créer une instance, un débat ou un camp d’été où les Blancs seraient exclus ne favoriserait pas les Noirs. Bien au contraire, une telle initiative ne fait que renforcer les stigmatisations. Et c’est ce que je vais tenter de démontrer ici.

Critiquer les idées

Faisons un petit détour auparavant. Certains justifient la non-mixité raciale en citant les réunions féministes basées sur une non-mixité de genre. Sauf que les arguments pour défendre la non-mixité de genre ne peuvent pas transposés tels quels pour défendre la non-mixité raciale. Les contextes politiques sont différents.

Car le plus important ici, ce n’est pas un mode d’action mais les idées bien spécifiques qui l’ont justifié. Et les idées qui sous-tendent le Camp d’été décolonial vont bien au delà du tri des participants. Ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Je dirais même que j’aurais pu écrire le même texte (ou presque) si le Camp d’été avait été mixte mais avec la même ligne idéologique. Mais la non-mixité a au moins le mérite d’exposer clairement leur vision des choses.

Rien que leur nom pourrait permettre de noircir des pages : “Décolonial”. Comme s’il y avait un lien même indirect ou symbolique entre un peuple étranger exploité à des milliers de kilomètres de Paris au XIXème siècle et un jeune Français noir qui n’arrive pas à trouver de travail en 2016 dans le 14ème arrondissement de Paris.

Les Décoloniaux rétorqueront qu’il y a un lien : le racisme d’Etat, la domination structurelle des Blancs sur les Noirs depuis des lustres. Une question de pouvoir, pouvoir qui a toujours appartenu aux Blancs.

D’abord, notons au sujet du terme “racisme d’Etat” que la gare de Drancy mène désormais à l’aéroport de Roissy. Certes, le lieu n’est pas très accueillant mais il semble respecter la Convention de Genève.

 

Plus sérieusement, le problème de cette vision du monde, c’est qu’elle voit l’Histoire comme un tout. Avec un même sens. Tant du point de la direction (les Blancs domineront toujours quelle que soit l’époque) que de la signification (tout événement à un temps t peut se lire comme une preuve de la domination blanche). C’est une vision qui croît en une Loi de l’Histoire immuable, loi qui profiterait toujours aux mêmes.

Or, l’Histoire est plus compliquée que cela. Elle est faite d’avancées, de soubresauts, de reculs, de pertes et de conquêtes. Il est difficile de lui donner un même sens, dans toutes les acceptations du terme. Tout n’est pas tracé, rectiligne. La France a connu l’esclavage, l’abolition de l’esclavage, la colonisation, la décolonisation, la Françafrique, le 6 février 1934, le Front Populaire, Vichy, la Résistance… Elle a connu aussi la Révolution, la Terreur, le 1er Empire, la Restauration, le 2nd Empire, la République…

Assignation identitaire

Mais au delà des raccourcis historiques, cette référence post-coloniale a un autre défaut, plus grave. Elle ramène nombre de Français et notamment de jeunes Français à une condition fantasmée d’étranger. On les ramène à une Histoire qui n’est pas la leur. La France de 1789, de l’école gratuite, de la Sécurité sociale, ce n’est pas leur héritage.

Cette vision les amène non pas à se penser comme membre à part entière de la communauté nationale mais comme d’éternels étrangers. En leur inventant un passé fantasmé, on les empêche d’avancer, de faire leurs propres choix.

Là est la vraie perversité de ce Camp : l’assignation identitaire. Parce qu’on a telle couleur de peau, parce que nos parents ne sont pas nés en Picardie, on appartient forcément à tel groupe, tel clan. Un clan à qui on a des comptes à rendre.

Prenons un exemple : l’affaire Benezma (clique ici si tu étais sur Mars ces derniers mois). Dans un 1er temps, Karim Benzema avait choisi Me Alain Jakubowicz comme avocat. Or, Jakubowicz est également président de la Licra.

Et cela n’a pas plu à Sihame Assbague, co-organisatrice du Camp d’été et qui ne partage pas vraiment la même vision de l’anti-racisme que Jakubowicz (qui s’est d’ailleurs opposé au Camp d’été).

On comprend mieux grâce à ce second tweet :

On rassure la militante : Benzema a bien changé d’avocat et est désormais défendu par Me Dupond-Moretti.

Mais revenons au sujet. Une nouvelle fois, Assbague reproche à Benzema ses choix et surtout lui intime : “Respecte-toi”. En quoi Benzema ne se respecte pas en engageant Jakubowicz ? Jakubowicz n’aime pas le foot ? Il supporte le Barça ? Il roule en secret pour Valbuena ? Et “respecte-nous”, ça veut dire quoi ? Qui est ce “nous” ? Les supporters du Real ?

Lepénisation des esprits

Arrêtons de troller. Si Assbague réclame le soutien de Benzema, c’est juste parce qu’il s’appelle Benzema. Parce que ses ancêtres ne sont pas nés à Dunkerque, Benzema devrait adopter certaines positions politiques. Pour Assbague, quand on s’appelle Karim, même si on joue chez les Bleus, on reste un étranger. On doit alors être solidaire de tous les Karim de France et bien choisir ses fréquentations. Dans sa logique, Karim sera toujours plus proche d’un autre Karim que d’un Antoine ou d’un Yohan. Du pur racialisme.

Un discours qui en rappelle un autre. En 1996, Jean-Marie Le Pen avait fait scandale en déclarant :

“Je trouve que c’est quand même un peu artificiel de faire venir des joueurs de l’étranger et de les baptiser ‘Équipe de France’.”

Pour Assbague et Le Pen, il y a les vrais Français et il y a les autres. Ils partagent la même vision de l‘identité basée sur le sang. Les extrêmes se touchent.

Le Camp d’été se base sur la même logique. Un Noir sera toujours plus proche d’un autre Noir que d’un non-Noir. C’est chez les Noirs qu’il pourra trouver en priorité des solidarités politiques juste parce qu’il s’agit de Noirs. Alors pour se former politiquement, pour trouver des solutions, il vaut mieux traîner entre Noirs, parce que les Noirs ne seront jamais autre chose que des Noirs. Comme si on ne devait plus penser avec sa tête mais avec son ADN.

On me dira que la parole va plus facilement se libérer s’il n’y a pas de Blancs dans la salle. Si on suppose que les Noirs sont tous d’accord et que les Blancs sont tous racistes, c’est sans doute vrai. Si on refuse tout racialisme et tout essentialisme, on peut douter de cet argument. Mais certains pensent en effet que les Noirs sont tous d’accord ou du moins devraient l’être.

Pour mieux comprendre, on peut citer ce tweet du Camp d’été :

La “bancalité” ? En quoi, les “racisés” opposés au Camp décolonial seraient bancals ? Ma prise de position anti-Camp d’été est tout à fait cohérente avec mon parcours. Parce que je suis Français, fier de l’être et que je crois en la République unie et indivisible. Il n’y a rien de bancal là dedans. À moins que les organisatrices du Camp pensent que les “racisés” restent éternellement liés à leurs “racines” et que toute pensée universaliste de la part d’un “racisé” relève de l’incohérence voire de la trahison. Certains ont même des injures spécifiques pour ces déviants : Bounty (Noir dehors, Blanc à l’intérieur) ou Arabe de service.

#jesuisFrançais

On dira que face au racisme, il est nécessaire que les minorités soient solidaires, s’organisent elles-même. À ce sujet, citons à nouveau le Camp d’été(le gras est de moi) :

“On a besoin de reprendre confiance en nous, de croire en nos paroles, en nos actions, en notre organisation. On a besoin de faire les choses par nous-mêmes, pour nous-mêmes et avec nous-mêmes, c’est une forme de reconquête d’un pouvoir muselé. Et c’est l’un des atouts de la non-mixité.”

Désolé, je forme un “nous” avec tous les Français pas seulement avec ceux qui partagent ma couleur de peau. À la rigueur, je forme un “nous” avec les fans d’Adele et de Zooey Deschanel. Mais je ne forme pas un “nous” avec des gens pour le seul prétexte qu’on a le même taux de mélanine. Le “nous” se base sur des aspirations communes pas sur de la génétique.

Le racisme vient justement du fait qu’il n’y a plus de “nous” en France. Il y a un manque de valeurs communes qui nous rassembleraient quelque soient nos origines, notre religion. C’est le règne du chacun chez soi, chacun avec sa communauté. Le problème de la France, c’est l’atomisation de la société, le repli sur soi et pas le manque de solidarité raciale.

Pour militer, je veux m’organiser avec ceux qui partagent mes idées pas avec ceux qui partagent ma couleur de peau. Et les deux ne sont pas liés. Je serai toujours plus proche d’un républicain blanc que d’un communautariste noir.

Ce qui définit mon identité, ce n’est pas ma couleur de peau, ce sont mes idées, mes propres aspirations. Mes racines, c’est la France que j’aime, celle de la liberté, de l’égalité, de la fraternité et du fromage qui pue. Je suis lié à la France, le pays où je suis né et où j’ai grandi, où j’ai mes amis. C’est mon présent et sans doute mon futur. Pouvoir se dire Français quand on est non-Blanc, c’est une victoire contre le racisme, une victoire que les Décoloniaux veulent nous retirer.

C’est pour ça qu’on peut parler de “néo-identitaires” au sujet du Camp d’été décolonial. Ce Camp n’est pas un nouvel antiracisme, c’est un remix de l‘extrême-droite identitaire. Il n’émancipe pas les gens, ils les enferment dans des petites cases. Au lieu de défendre des valeurs communes, il cultive les divisions. Chaque personne, peu importe ses idées, ses désirs, sera toujours vue à travers le prisme de sa “race”.

Ce refus de l’universalisme, c’est typiquement la pensée des identitaires d’extrême-droite. Il y a “leur” peuple, leur “nous” et les autres. Il y a les vrais Français, les Français de souche, et les autres. Peu importe son attachement aux valeurs républicaines, Karim sera toujours un Karim. Pour ces gens, être Français, c’est une question de génétique et pas une aspiration personnelle. Pour eux, on peut avoir des papiers français, être né en France, on ne sera jamais un vrai Français.

À peu de choses près, les néo-identitaires du Camp décolonial sont dans la même logique essentialiste. Sauf que leur soutiens médiatiques ne se trouvent pas chez Fdesouche mais chez Buzzfeed France.

Va ni*** la race

J’ai employé plusieurs fois le mot “race” avec des guillemets. Sur ce point, il faut partir des propos des organisatrices du Camp d’été (le gras est encore de moi) :

“Dans nos bouches à nous, militants de l’antiracisme politique, le concept de race ne renvoie pas du tout à une réalité biologique mais à une réalité sociale. Il ne s’agit pas de faire des classifications entre les ethnies mais de reconnaître que les mythes autour de la race, qui ont été produits par l’esclavage et la colonisation, ont eu des effets catastrophiques, destructeurs, dont on paie aujourd’hui encore le prix fort. Oui, il n’y a qu’une seule race, la race humaine, blabla mais là n’est pas la question.

D’une part, le fait qu’il n’y ait qu’une seule race, c’est bel et bien la question. C’est bien de la défense de l’universalisme dont on parle. D’autre part, le concept de race n’est pas une “réalité sociale” mais un construit social. Ce n’est peut-être qu’une question de vocabulaire mais les mots sont importants.

Prenons un exemple (un peu con). La table de ta cuisine, c’est une réalité. Quelles que soient nos idées politiques, on ne peut nier que cette table existe et dans des dimensions précises. Cette table, elle existait peut-être avant toi. Peut-être qu’elle existera encore après ta mort. Si tu perds la mémoire, ta table, elle sera encore là. Et si jamais la Corée du Nord nous envoie une bombe nucléaire et qu’on meurt tous, ta table, elle sera toujours là.

La “race”, c’est différent. La “race blanche” n’est pas aussi universellement reconnue que les dimensions de ta table. Qui est Blanc ? Les Européens ? Les Russes ? Les Américains ? Les Juifs ? Il y en a même qui estiment qu’il n’y a pas de race. C’est un concept qui ne va pas de soi.

Pour simplifier, le concept de “race” vient de luttes politiques. Il sert à légitimer ou délégitimer des combats. Chacun a sa propre définition de sa “race” selon ses intérêts et ses idées. Un néo-nazi, un identitaire, un catho intégriste, même s’ils ont tous la peau blanche, n’auront jamais la même définition de ce qui constitue leur “race”, leur “peuple”.

L’anti-racisme ne devrait donc pas jouer le jeu de ces conceptualisations. Il doit déconstruire le concept de “race” et non l’instrumentaliser. Il faut revenir sur les processus, les luttes, les intérêts qui ont servi à forcer ces concepts. Un athée convaincu cherche à prouver l’inexistence de Dieu et à délégitimer les clans créés en son nom. Il ne cherche pas à créer de nouveaux dieux ou de nouvelles religions. Et en ce qui me concerne, je suis un “athée de la race”.

 Pour aller plus loin, lisons ce qu’écrit le collectif Mwasi. Mwasi est un collectif afro-féministe (réservé aux “ Femmes cisgenres et trans Noires ou Métisses”) dont est membre Fania Noël, l’autre co-organisatrice avec Assbague du Camp d’été décolonial. En octobre dernier, Mwasi avait également appelé à laMarche de la dignité avec Sihame Assbague.

Le collectif écrit donc au sujet de la “race” (le gras… vous avez compris le truc) :

“Ce n’est pas le fait de parler de race qui est raciste mais le fait de les hiérarchiser entre elles … nuance.De plus, nos expériences de Femmes Noires nous confrontent quotidiennement à des discriminations liées à notre couleur de peau. Si le discours républicain et universaliste tente d’invisibiliser la race, nos vécus nous rappellent qu’elle existe politiquement et socialement.”

Tout d’abord, en effet, parler de “race”, ce n’est pas raciste, c’est racialiste. Ce n’est pas le même terme mais ce n’est guère plus glorieux. D’autre part, on peut remercier les militantes d’avoir critiqué d’elles-même le “discours républicain et universaliste”, ça m’évitera de démontrer en quoi elles refusent l’universalisme justement.

Car le meilleur rempart face au racisme, c’est bien de déconstruire les “races” et pas de les instrumentaliser. L’origine du racisme, c’est le concept de “race” en soi, c’est lorsqu’on favorise l’essence au détriment de l’existence, lorsqu’on nie l’individualité de chacun. Karim peut être diplômé de HEC, footballeur, cuisinier, fan de rap, de rock, de ski, il sera toujours vu comme un Karim. Que ce soit pour le stigmatiser ou pour lui réclamer une solidarité politique.

L’anti-racisme devrait viser à foutre la paix aux gens. À les laisser vivre leur vie, à les voir comme des individus libres. Qu’on les laisse penser par eux-même, faire leurs propres choix. On a fait des études, on a des passions, c’est sur cela qu’on devrait être jugés. Ma réunion non-mixte, c’est d’aller à un concert d’Adele. Pour d’autres, c’est aller à un match de l’OM ou à une convention Star Wars. Parce que c’est là qu’on a forgé notre identité. Parce que c’est là qu’on croise les gens qui nous ressemblent. Et qui nous ressemblent vraiment.

#jesuisratatouille

Comme j’aime bien les métaphores triviales, faisons un petit détour cinématographique. Vous avez peut-être vu le dessin animé “Ratatouille”. Ce n’est pas le meilleur Disney mais il est très bien.
Dans ce film, Rémi, un rat, est passionné par la cuisine. Il a appris à lire, marche sur ses 2 pattes arrières et a pour idole le chef Gusteau. Plusieurs événements vont l’amener à Paris où il pourra réaliser ses rêves culinaires. Malheureusement, il sera confronté à l’hostilité des humains qui ne verront en lui qu’un nuisible. Il devra aussi affronter sa famille qui lui rappellera qu’il restera toujours un rat et qu’il n’a aucun intérêt à se mêler aux humains qui les oppressent depuis des lustres. Malgré tout, Rémi poursuivra son but contre toutes les craintes et tous les préjugés. Et au final, sa famille, qu’il n’oubliera pas, acceptera ses choix et il trouvera des alliés humains inattendus dans le monde de la gastronomie.

Rémi, ce sont toutes ces personnes qui ont pensé que leur destin n’était pas écrit dans leur ADN. Tous ceux qui ont dû affronter les communautaristes de tous bords. Tous ceux qui ont dû affronter les préjugés racistes et les assignations identitaires. Tous ceux qui ont simplement envie d’être eux-mêmes.

Les néo-identitaires auraient dissuadé Rémi de devenir cuisinier. Ils lui auraient parlé de domination, de l’oppression systémique des humains. Ils lui auraient vanté leurs réunions non-mixtes réservées aux rongeurs. En le voyant se passionner pour la cuisine, avoir des amis humains, ils l’auraient traité de“Splinter”, rat à l’extérieur, humain à l’intérieur. [Aparté : Si je parle de rats, c’est parce que ma métaphore marchait moins bien avec les Aristochats.]

Dans leurs têtes, Rémi n’est qu’une victime. Ils ne voient la marche du monde qu’à travers une logique dominants/dominés. Les néo-identitaires ne diffusent pas une culture de l’excuse mais une culture de l’échec. Ils préfèrent parler de tout ce qui essentialise, plutôt que d’inciter chacun à vivre ses propres choix.

Certes, on ne dira que c’est plus facile de vivre ses propres choix quand on est plus favorisé socialement (ce qui est mon cas). C’est vrai mais ce n’est pas en partant perdant d’office qu’on va avancer.

Une sorte de message positif

Alors plutôt que de se lamenter sur le racisme d’Etat ou le colonialisme, il faut trouver des modèles à tous les jeunes Français qui pensent que leurs rêves sont inaccessibles. Ils ont besoin de Rémi pas de Caliméro. Avancer et faire fi des préjugés, ce sera toujours plus utile que les pleurnicheries et le repli sur soi. Quand l’ascenseur social est en panne, on prend l’escalier, on n’organise pas un sit-in non-mixte au rez-de-chaussée.

Réagir au racisme, c’est un peu comme réagir après une rupture (oui, j’aime vraiment les métaphores à 2 balles). Tu peux te lamenter et penser que toutes les femmes sont des p*** et qu’elles t’ont toutes lâché comme une vieille chaussette. Tu peux décider d’organiser des réunions non-mixtes avec tes potes, parce qu’il faut rester solidaire et que vous pourrez déblatérer en toute liberté contre la gent féminine.

Mais au bout d’un moment, tes potes avancent, ils se sont trouvés de (chouettes) copines, ils s’éloignent un peu. Tu te dis “bon débarras”, tu te dis que s’ils ont envie de se faire avoir, c’est leur problème. Tu te trouveras d’autres potes pour d’autres réunions non-mixtes, des potes qui partiront eux aussi. Et si, par miracle, tu te trouves une fille, tu la feras fuir en lui parlantsans cesse de ton ex. Une ex qui sera, au final, bien contente d’avoir largué un connard pareil.

L’autre solution, c’est d’avancer. Ne pas se laisser abattre. Refuser les discours type “toutes des sal****”. Peut-être que tu as fait des erreurs toi aussi. Alors, tu vas changer de look, faire du sport, t’inscrire à des cours de peinture ou de cuisine. Bref, n’importe quelle activité qui va te permettre d’évoluer, d’être meilleur. Peut-être que tu vas devenir un mec génial, beau, drôle et intelligent. Tu vas aller dans plein de soirées mixtes et rencontrer des filles. Tu vas même choper le sosie de Zooey Deschanel ou de Taylor Swift. Tes potes vont t’admirer parce que tu seras un modèle de réussite. Ton ex sera dégoûtée parce qu’elle a largué un mec super cool.

La métaphore est caricaturale. Mais vous aurez compris le message de fond. Il faut apporter un message positif malgré tout. Ignorer les critiques. Oui, les discriminations, le racisme existent mais on peut pas rester focalisé là dessus. Il n’y rien de plus jouissif que de monter à ses adversaires qu’on en a cure de leurs préjugés, qu’on a pas peur de leur pouvoir, qu’on continue à avancer. On doit montrer montrer qu’on est pas des rageux, des frustrés.

On ne sera plus des nègres, des racisés, des bougnoules, des Bounty, des issus de la diversité, des Arabes de service. On sera simplement la meilleure chose qu’il soit : nous-même.

 

>>> Article paru initialement sur Medium.com

«Le FN ne reviendra pas sur la loi Veil»

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sophie montel fn philippot ivg
sophie montel fn philippot ivg
Sophie Montel. Sipa. Numéro de reportage : 00738688_000013.

Sophie Montel est députée européenne et conseillère régionale Bourgogne-Franche Comté FN.

Daoud Boughezala : Dans votre discours du 1er mai, vous avez déclaré que « le Front national défend(ait) le droit de la femme à disposer de son corps ». C’est une petite révolution…
Sophie Montel : Adhérente du Front national depuis 1987, si j’étais tombée sur un parti vraiment machiste qui met la femme plus bas que terre, je ne serais pas restée une seconde. Mais lors des élections régionales ou de la dernière législative partielle, des associations féministes de gauche ou encore nos adversaires de LR/UDI se sont mobilisés pour nous calomnier en prétendant que le FN voulait cantonner la femme à son seul rôle de mère ou d’épouse et supprimerait la pilule.
Le 1er mai, j’ai donc prononcé un discours sur le thème des droits et libertés de la femme pour rappeler certaines vérités et expliquer la position du FN sur la contraception et sur l’IVG, position qui n’est autre que celle qu’a répétée Marine Le Pen sur tous les plateaux télévisés. Il n’y a rien de neuf sous le soleil : pour le FN, il n’est pas question de revenir sur la pilule telle que la propose la loi Neuwirth de 1967, ni bien évidemment sur la loi Veil. Cela ne signifie pas pour autant que nous voulons promouvoir l’avortement. Simplement, le droit à l’IVG et à la pilule sont des acquis que les femmes ont obtenus au même titre que le droit de vote. J’ai aussi parlé de la femme qui est réduite à moins que rien par l’islamisme.

Si je comprends bien, tout en défendant le droit à l’IVG, vous critiquez ce que Marine et Marion Le Pen appellent « l’avortement de confort »
Je n’ai jamais entendu Marine et Marion Le Pen parler d’« avortement de confort », si ce n’est pour faire référence à un article de presse. Sincèrement, je ne sais pas ce qu’est un « avortement de confort ». Avorter est un acte grave, mûrement réfléchi, qui se fait de manière assez encadrée avec un délai de réflexion, en deçà d’un certain temps de grossesse, etc. Je ne pense pas que beaucoup de femmes se fassent avorter la fleur au fusil !

Souhaiteriez-vous néanmoins dérembourser le troisième ou le quatrième avortement successif pour ne pas banaliser l’IVG ?
Il doit s’agir de cas marginaux, car je ne vois pas comment l’organisme d’une femme pourrait réagir en subissant trois ou quatre avortements à la suite. Si de telles pratiques ont lieu, il revient au corps médical de prendre en charge les femmes concernées. Il faudrait les inciter à prendre un moyen de contraception régulier (pilule, stérilet) pour éviter d’en arriver à de telles extrémités.

C’est notamment la mission du planning familial, que Marion Le Pen a récemment pris pour cible. Approuvez-vous ses critiques ?
Pendant les élections régionales, Marion Le Pen a attaqué les associations militantes qui étaient derrière le planning familial. Mais Marine Le Pen a alors précisé que nous ne demandions pas la suppression des subventions au planning familial. Nous sommes au XXIe siècle, ce n’est pas chez nous que vous entendrez une remise en cause du droit à l’avortement et à la contraception !

Si le FN parvenait à conquérir le pouvoir, qu’adviendrait-il du « mariage pour tous » ?
Marine Le Pen et Florian Philippot ont été très clairs : s’il arrive au pouvoir, le FN remplacera la loi Taubira par un PACS amélioré mais les gens mariés ne seront pas démariés.

Avez-vous définitivement tourné la page avec le FN de Jean-Marie Le Pen qui vous avait contraint d’assumer ses propos contestés sur « l’inégalité des races » ?
Le Front national a énormément évolué. Depuis 2005, Marine Le Pen a eu la volonté de moderniser le parti et de mettre en avant notre programme économique et social pour bien démontrer que nous sommes devenus un parti de gouvernement. Nous n’avons pas vocation à rester dans l’opposition et à grogner, grommeler et contester en permanence. Du temps de Jean-Marie Le Pen, par loyauté, j’estimais qu’il fallait défendre le chef. On était très identifié aux questions d’immigration, mais on n’avait pas assez mis l’accent sur l’économie. Or, ce qui intéresse les Français aujourd’hui, c’est en premier lieu les problèmes de chômage, d’école ou de santé pas seulement l’insécurité et la submersion migratoire. Quand ils se lèvent le matin, nos compatriotes se demandent s’ils vont pouvoir conserver leur travail ou en trouver un. Le Front national de Marine Le Pen répond à leurs préoccupations en défendant un Etat stratège qui protège.

«Munich, a Palestinian story»: des terroristes transformés en héros?

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Des policiers allemands, habillés en athlètes, prennent position sur le toit de l'immeuble où sont retenus les otages israéliens (Photo : SIPA.AP21219042_000004)
Des policiers allemands, habillés en athlètes, prennent position sur le toit de l'immeuble où sont retenus les otages israéliens (Photo : SIPA.AP21219042_000004)

Le 16 mai prochain, le film du réalisateur libanais d’origine palestinienne Nasri Hajjaj, Munich : a palestinian story sera projeté dans le cadre de l’accord entre le Festival international du film de Dubaï et le Marché du film du Festival de Cannes.

Ce documentaire entend donner la version palestinienne du massacre de Munich. Pourquoi pas. Si ce n’est que les différentes présentations du film laissent présager un conte qui pourrait bien transformer un massacre en une action de libération d’un pays fantasmé et, à l’instar de l’Unesco pour l’histoire culturelle et religieuse, réécrire cette fois-ci l’histoire politique.

On apprend en effet que, pour le réalisateur, cette prise d’otages suivie de l’assassinat de onze athlètes et entraîneurs israéliens par des terroristes palestiniens du groupe Septembre noir, ne serait pas un acte terroriste mais un « incident international ».

Mieux encore. Sur le site Internet du Fonds arabe pour les arts et la culture – lequel a financé le film – on peut lire en guise de résumé du projet que huit « combattants de la liberté », dont l’un d’eux était l’ami d’enfance du réalisateur, ont pris en otage onze athlètes israéliens et que « tout s’est terminé lorsque les forces de sécurité allemandes ont donné l’assaut, tuant cinq Palestiniens et les onze israéliens ».

Enfin, dans la présentation du Marché du film du Festival de Cannes, le terme « terrorisme » n’est mentionné qu’une seule fois et encore, entre guillemets, comme pour souligner le nécessaire recul à prendre à l’évocation de ce terme. Une façon claire d’en relativiser le sens et la portée. Toujours selon M. Hajjaj, les événements seront vus à travers les yeux des deux derniers « fedayins » (de l’arabe fidā’iyyn « martyrs ») qui ont pris part à l’opération et sont encore en vie.

Exit le documentaire. La propagande est en marche. L’utilisation d’une terminologie et d’une rhétorique résolument pro-palestiniennes, l’appréhension d’un tel acte comme une action de libération et non un acte terroriste, trahissent un tropisme politique qui efface irrémédiablement toute l’objectivité inhérente à un travail documentaire.

De la même façon, si la gestion de la crise a été mal préparée, mal suivie, mal exécutée par une police incompétente et des autorités politiques allemandes dépassées et peu enthousiastes, ce ne sont pas les forces de sécurité allemandes qui ont tué les onze athlètes et entraîneurs israéliens, mais bien les terroristes palestiniens qui les ont assassinés.

Oubliée la réalité sordide de cet acte terroriste…

Pas un mot de cela dans les différentes présentations du film. Pas un mot non plus sur la brutalité avec laquelle ils ont traité les otages. Yossef Romano, haltérophile, blessé par balles dès le début de la prise d’otages, a été laissé sur le sol de sa chambre se vider de son sang. Il sera émasculé par les terroristes. On ne sait pas si cet acte ignoble a été fait avant ou après sa mort. On ne sait pas s’il s’agit d’un acte de torture ou la marque post-mortem d’un incommensurable mépris. C’est en tout état de cause la preuve d’une cruauté abjecte.

Un autre otage israélien sera tué en tentant d’empêcher les terroristes d’entrer dans l’appartement. Les autres athlètes seront brutalisés pendant les 21 heures qu’aura duré la prise d’otages puis exécutés à l’arme automatique et à la grenade par les terroristes palestiniens lors de l’assaut mené par la police allemande.

Cet attentat terroriste n’était pas seulement anti-israélien, il était aussi antisémite. Selon les archives d’un service allemand de renseignements, des néo-nazis rhénans auraient fourni un soutien logistique aux terroristes palestiniens notamment par le biais de Willi Pohl, un néo-nazi de Dortmund, qui aurait aidé Mohamed Daoud Odeh, alias Abou Daoud, organisateur revendiqué de la prise d’otages, à planifier et exécuter l’attaque en lui obtenant des passeports et en le convoyant à travers l’Allemagne pour lui faire rencontrer des Palestiniens.

Le même Abou Daoud révèle dans son autobiographie, Palestine : de Jérusalem à Munich, que le financier de l’OLP, et donc de l’opération, en 1972 n’était autre qu’un certain Mahmoud Abbas, le même dont la thèse de doctorat négationniste remettait en cause le nombre de juifs exterminés dans les camps de concentration et affirmait que le mouvement sioniste a encouragé la Shoah. Une thèse qu’il n’a jamais reniée à ce jour.

Devant l’immeuble de l’équipe olympique israélienne, une femme s’est adressée à un terroriste : « Laissez passer la Croix-Rouge, soyez humain », ce à quoi il lui aurait répondu : « Les juifs ne sont pas des êtres humains ». Quand la peste brune rejoint la peste verte, l’antisémitisme devient un mobile sérieux.

On ne pourra dès lors que regretter que le Marché du film du Festival de Cannes accepte d’être le forum de projection et de vente d’un film qui, à la lecture de ses différentes présentations, semble remettre en cause la réalité sordide d’un terrorisme palestinien déjà fermement établi, avec le risque de dépeindre des terroristes en héros. C’est en tant que tel et avec les honneurs militaires que les corps des cinq terroristes abattus et les trois terroristes libérés par l’Allemagne ont été accueillis en Libye.

A quand un documentaire par l’ami d’enfance des « combattants de la liberté » Abdelhamid Abaaoud, Khaled Kelkal ou Abou Nidal ? Et que les esprits chagrins s’économisent. Il n’y a aucune différence ontologique entre les terroristes de l’Etat islamique et ceux de Septembre noir. Tuer des civils aux Jeux olympiques, dans une synagogue, une salle de spectacle ou un wagon de RER, n’est pas un acte de guerre mais un acte terroriste mû par la haine de l’Autre. A ce titre, il doit être condamné sans ambiguïté.

Palestine: De Jérusalem à Munich

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Ayrault pointé au Quai d’Orsay?

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ayrault hollande fabius russie
Jean-Marc Ayrault. Sipa. Numéro de reportage : 00751409_000005.
ayrault hollande fabius russie
Jean-Marc Ayrault. Sipa. Numéro de reportage : 00751409_000005.

Après Alain Juppé et Laurent Fabius, un troisième ancien Premier ministre consécutif a pris la tête de la diplomatie française en février. Comme si, ayant échoué à gravir la dernière marche du cursus honorum républicain, les anciens locataires de Matignon cherchaient dans les Affaires étrangères un moyen de rester dans l’Histoire. Un poste pour continuer à côtoyer les très grands de ce monde. Si cela devait continuer, on pourrait d’ailleurs imaginer Jean-Pierre Raffarin et François Fillon se battre avec Édouard Balladur pour le Quai d’Orsay en 2017.

Hormis la brève transition qu’avait assurée Michel Debré dans le ministère Couve de Murville de 1968 à 1969, ce n’était pas l’usage de la Vème République. Cette pratique était plus courante sous la IVème. Mais à l’époque, le président du Conseil, qui n’avait pas autant de ministres dans son gouvernement, cumulait souvent cette fonction avec le portefeuille des Affaires étrangères. Georges Bidault, Robert Schuman, Léon Blum, Pierre Mendès France ont tour à tour occupé les deux fonctions. Sous la Vème République, le ministre des Affaires étrangères, comme le Premier ministre, doit tout au Président. Ce n’est pas un grand baron de la vie politique. Grand commis de l’Etat, il exécute sans esprit de recul la volonté de l’Elysée. Maurice Couve de Murville, Michel Jobert, Roland Dumas ou Dominique de Villepin étaient de ceux-là.

Jean-Marc Zéro manque d’envergure

Pourtant, Jean-Marc Zéro, comme le surnomme quelques langues perfides, ne peut être comparé à ses illustres prédécesseurs pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il n’a pas l’envergure de Laurent Fabius et d’Alain Juppé. Déjà, à Matignon, il était apparu maladroit, emprunté, accusé de mal connaître ses dossiers. Ses erreurs de communication et son incapacité à diriger ses équipes ont provoqué des couacs en série. Arnaud Montebourg, Vincent Peillon ou Cécile Duflot se moquaient bien de ses « recadrages » sans lendemain. La plupart de ses ministres n’ont jamais cessé de le contredire et de bafouer son autorité. En moins de deux ans, à la veille des municipales, il n’était plus en mesure de tenir son rôle de chef de gouvernement. Sa courbe de popularité était aussi abyssale que celle du chômage. Aussi, son arrivée au Quai d’Orsay, moins de deux ans après sa sortie de Matignon, fait davantage office de lot de consolation ou de sinécure que de véritable poste à responsabilités. Mais Jean-Marc Ayrault a d’autres qualités, la bonhomie d’un pré-retraité n’est pas son seul atout.

Sa fidélité à François Hollande a été sans faille.  Et son profil ultra lisse ne peut pas faire d’ombre au président. Un nouveau grand commis de l’État à la Couve de Murville ? Pas vraiment. Sa mission principale pourrait bien être, à quelques mois de la présidentielle, de ne surtout rien faire. De ne pas gêner l’Elysée. Laurent Fabius a souvent éclipsé un président qu’il méprisait. Lors de la COP 21, François Hollande n’a quasiment pas touché de dividendes médiatiques. Il n’y en avait que pour Fabius le nobélisable. Mais Hollande a eu sa revanche et il a recasé Fabius au Conseil constitutionnel pour neuf ans! De quoi voir venir : à sa sortie de la rue de Montpensier, Laurent Fabius aura 79 ans. Et avec Jean-Marc Ayrault dans son fauteuil, François Hollande peut dormir sur ses deux oreilles. Il était inexistant à Matignon, il est transparent au Quai d’Orsay.

Moins anti-russe que Fabius

Certes, Jean-Marc Ayrault a fait entendre une petite musique différente. Finis les grands principes et les grandes déclarations morales : place avec lui à davantage de pragmatisme. Lors de sa visite au Kremlin, l’ancien député-maire de Nantes a quelque peu surpris par ses propos peu amènes sur le nouveau gouvernement ukrainien. Et il s’est abstenu de critiquer la politique russe en Syrie. Il a même invité Vladimir Poutine à l’inauguration du nouveau centre culturel russe de Paris. De même, le nouveau ministre des Affaires étrangères s’intéresse à la Libye où il s’est rendu. Un dossier dont Laurent Fabius s’était complètement désintéressé. Bref, Jean-Marc Ayrault se concentre laborieusement sur les grands sujets de sécurité. Un ministre des Affaires étrangères pourrait-on dire. La diplomatie globale qu’ambitionnait Laurent Fabius, de la COP 21 aux contrats industriels chinois, n’est plus de saison. Ce recentrage ne fait pas d’étincelle, il ne fait pas d’erreurs manifestes non plus. Les initiatives sont prises exclusivement à l’Élysée désormais!

Tandis que du côté de l’opposition, les candidatures multiples commencent à s’étriper à droite comme à gauche, François Hollande peut ainsi apparaître au dessus de la mêlée. Il a le champ libre pour se représidentialiser à l’étranger et s’élever au dessus des turpitudes de la politique intérieure. Par contraste, l’ombre de Jean-Marc Ayrault, dont le manque de charisme l’oblige à communiquer a minima, ne peut que mettre en valeur le chef de l’État. A ceci près que le Quai d’Orsay apparaît comme privé de tout dynamisme. Pendant ce temps, les diplomates ont pour tâche principale de promouvoir une politique étrangère hollandaise sans cap ni vision. Un atlantisme un peu plus mou que sous Fabius. Une diplomatie normale qui traite les affaires courantes. Allez, ça tiendra bien jusqu’en 2017…

Au clair des vieilles lunes

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nuit debout muray finkielkraut republique
Photo: Marta Nascimento/REA.
nuit debout muray finkielkraut republique
Photo: Marta Nascimento/REA.

Je n’ai vraiment pas de chance. Au moment de me lancer dans la rédaction de ce reportage – essentiellement réalisé derrière mon ordinateur, j’y reviendrai –, j’ai décidé de m’octroyer une dernière dose de télé-terrain, vu que j’avais lâché l’affaire plus d’une semaine avant, quelques jours après l’admirable dévoilement opéré par Maître Finkielkraut. Lequel, en un quart d’heure (fort déplaisant il est vrai pour lui et son épouse), a plus fait progresser notre connaissance du « laboratoire politique » de la place de la République, dixit Laurent Joffrin, que des centaines de reportages et éditoriaux aussi énamourés devant tant de nouveauté citoyenne que des parents devant le babil de leur bébé.

Pour moi, après des heures passées devant des débats dont ma mémoire n’avait retenu que le formalisme ridicule et le niveau désespérant, la messe était dite : Nuit debout avait montré son vrai visage en expulsant Alain Finkielkraut, révélant que cette foule ne s’unissait que pour haïr. L’agora, c’est comme ça. Chacun arrive avec son moi victimaire, sa cause incontestable et son ennemi quasi-héréditaire – sioniste, mâle, riche, blanc, américain, capitaliste, on choisit ou on fait un mixte. On peut au moins craindre que cette détestation d’un oppresseur réel ou imaginaire soit ce qui cimente le cœur de Nuit debout, ce qui reste quand on a enlevé toutes les fioritures. Ainsi, l’économiste Frédéric Lordon, nouveau Badiou, qui était lui-même le nouveau Sartre, justifie-t-il l’expulsion du philosophe perché sur un tonneau métaphorique  à la Bourse du Travail – « Ce pays est ravagé par deux violences, la violence du capital et la violence identitaire et raciste dont Alain Finkielkraut est un des premiers propagateurs », – que de nouveauté innovante en effet.

Et voilà que ma conscience professionnelle me joue un sale tour. En piochant dans les vidéos récentes, pour la plupart réalisées par la Télélibre de John-Paul Lepers, je tombe sur un doc Paris Match intitulé « La Nuit debout célèbre le Nouveau monde de Dvorak ».

En réalité, un certain Clément, jeune chef de cet « orchestre debout », a appelé, sur sa page Facebook, des musiciens à le rejoindre place de la République pour jouer la Symphonie du Nouveau monde. Bien sûr, l’Ouvreuse, qui a l’oreille exercée, trouverait à y redire, quelques notes pas claires, quelques rythmes pas sûrs. Et puis, lorsque les plus célèbres notes de la symphonie s’élancent, ces hurlements de joie, vite réprimés par des murmures réprobateurs, qu’on n’entendrait pas dans une salle de concert. N’empêche, pour des musiciens qui n’ont jamais joué ensemble, ils assurent. Et puis il y a ce jeune chef habité, avec sa baguette lumineuse qui ressemble au sabre laser de Star Wars, et la place mythique noire d’une foule non pas bavarde mais presque silencieuse, rassemblée non plus par des idées fumeuses mais par la beauté de la musique. On se dit que cette symphonie-là œuvre au moins autant, en vérité bien plus, à faire naître un nouveau monde que les interminables bavardages appelés assemblées générales. Les jeunes musiciens qui ont insufflé sur la place un peu de l’esprit qui prétend y régner, se démarquent de toute prétention idéologique parce que, comme le dit joliment Clément, « la musique ne revendique rien ».

À cet instant, j’ai failli flancher. Moi aussi j’aimerais bien être-ensemble avec tous ces gens pour inventer la politique et le monde de demain, et croire avec Jérôme Leroy que « quelque chose se passe ». Ou même hurler avec la foule délocalisée devant l’Odéon « Paris debout tous-les-soirs ! » Après tout, si c’est pour lire du Bernanos, comme l’a vu Eugénie Bastié, ou écouter du Dvorak, qui s’en plaindrait ? Et qui gâcherait la fête en rappelant qu’un bon paquet de ces amateurs de Dvorak et Bernanos seraient au moins prêts à brûler le second si d’aventure ils l’avaient lu ?

Il est bien possible qu’un peu de poésie ait profité de l’aubaine – la place ouverte la nuit – pour s’infiltrer au cœur de la « convergence des luttes ». Mais en réalité toute poésie, de même que les deux activités mentionnées plus haut, est parfaitement antagoniste avec les grands principes de Nuit debout : horizontalité parfaite, démocratie intégrale, participation totale. Rien de moins horizontal et égalitaire qu’un orchestre symphonique. On n’ose imaginer le résultat si une AG, dont le mot d’ordre le plus apprécié est « Pas de leaders ! », avait dû décider qui dirigerait l’orchestre, et qui jouerait de la cymbale. Dans ce moment de grâce, l’auditoire, assez drôlement, ne voyait pas qu’après avoir congédié tous les chefs, il était encore suspendu au pouvoir d’un chef.

Muray avait parfaitement imaginé la comédie de Révolution qui se joue à ciel ouvert

Dotée d’un cœur, quoi qu’on en pense, j’aurais pu me laisser séduire par ce retour en force d’un tiers état réclamant ses justes droits. On est en République, cela doit vouloir dire quelque chose, par exemple que le peuple a voix au chapitre. N’étaient bien sûr les légers penchants terroristes qu’a promptement montrés la fraction micro-groupusculaire de ce peuple qui, au nom de la métonymie politique bien connue, prétend parler en son nom, non seulement en expulsant Alain Finkielkraut, mais en refusant de condamner la violence au nom de la solidarité avec nos frères les casseurs – « L’ennemi veut nous diviser, camarades ! »

C’est le culte émerveillé rendu de toutes parts à cette jeunesse, dont une bonne part a quitté les rivages de la quarantaine, qui m’a convaincue que cette Nuit debout méritait surtout, comme le recommandait Muray, d’être tournée en dérision. Quand nombre d’adultes responsables se sentent tenus de faire génuflexion devant toute forme d’expression spontanée avant de risquer la moindre critique, comme s’ils parlaient d’enfants dont il ne faut pas décourager les premiers balbutiements ou gribouillis, quand on commente avec le plus grand sérieux des lubies mouvementistes et des ambitions totalement déconnectées du rapport des forces réelles, la démystification est un devoir.

Qu’on ne croie pas que je me contente d’observations de seconde main. Certes, après l’accueil réservé à Alain Finkielkraut, on m’a fortement conseillé de ne pas me rendre à la République. Il aurait été impossible, en cas de problème, de résister à l’accusation de l’avoir bien cherché pour faire du buzz, particulièrement outrageante s’agissant de Finkielkraut. Qu’il soit interdit à une honnête journaliste d’aller sur le terrain pour faire son travail devrait tout de même chagriner les bruyants thuriféraires de la liberté d’informer. Mais peut-être réservent-ils cette liberté à ceux qui informent bien, et il faut craindre que votre servante n’en fasse pas partie.

Qu’on se rassure, grâce à l’application Périscope, à travers laquelle une petite cohorte de filmeurs compulsifs diffuse en continu des images de la République (et de ses excroissances tardives à l’Odéon et à la Comédie-Française), je peux vous raconter Nuit debout comme si j’y étais. Mais comme je le ferais avec beaucoup moins d’esprit que Jean-Paul Lilienfeld, et Régis Mailhot (dans notre numéro en kiosque), et que je n’ai pas la prescience de Muray pour deviner le genre de montagne dont cette souris accouchera, je me contenterai de quelques observations éparses.

En vérité le géniteur d’Homo festivus avait parfaitement imaginé la comédie de Révolution qui se joue littéralement à ciel ouvert. Et pas seulement parce qu’on a pu y entendre un jeune homme proposer, très sérieusement et sans déclencher de fou rire général, la formation de brigades de clowns pour s’interposer entre les casseurs et les CRS. Ou y voir des femmes parlant à l’intérieur d’un cercle tracé au sol dont les hommes avaient été bannis, pour résister à la domination masculine. L’Homo noctambulus de la République est l’un des innombrables avatars d’Homo festivus, et pas le plus soigné de sa personne, non je blague : infantile, narcissique, fusionnel, il est en outre fort satisfait de se voir si rebelle dans le miroir que lui tendent « les médias dominants » comme il dit – médias sans le concours desquels il n’existerait pas –, et plus encore d’avoir congédié le réel, définitivement « reporté à une date ultérieure ».

Les participants à ce grand défouloir sont tout heureux de jouer au Grand soir, de faire comme si

La rage de collectif qui se fait entendre pourrait être annonciatrice d’un vent nouveau si elle avait un objet. Mais il s’agit seulement d’être-ensemble pour être ensemble, comme il s’agit de parler pour parler et de lutter pour lutter. La première caractéristique de Nuit debout, c’est sa parfaite intransitivité, laquelle ne traduit rien d’autre que sa superbe indifférence au réel. Mais pas, comme le croit mon ami Jérôme, parce que nous sommes en présence d’une Utopie qui prétend le changer, ce réel, et a de bonnes chances d’y arriver, mais au contraire parce que, ayant renoncé à changer le réel (et aussi à le comprendre mais c’est une autre affaire), les participants à ce grand défouloir sont tout heureux de jouer au Grand soir, de faire comme si. Comme si on avait aboli le capitalisme, comme si on avait la moindre influence sur le cours des choses, comme si, à quelques mètres des spots mouvants de la contestation, la vie ne continuait pas exactement comme avant. Comme si des ouvriers en grève étaient venus rejoindre leurs frères en lutte. Comme si la commission Constitution allait se transformer en Assemblée constituante. Comme si, dans les AG, militants aguerris et novices étaient à égalité. Comme si le « pôle sérénité et accueil » ne consacrait pas l’essentiel de son temps à ramasser les poivrots qui occupent la place en fin de soirée au point que la Préfecture a dû interdire la vente d’alcool. Comme si les jeunes qui votent FN (ou autre chose d’ailleurs) n’étaient pas infiniment plus nombreux que ceux qui se sont autoproclamés « la » jeunesse, ce qui est bien le moins quand on est jeune, mais avec la bénédiction de toutes sortes de bonnes fées, ce qui est moins normal. Comme si les simagrées de guerre auxquelles se livrent chaque soir les membres des franges violentes du mouvement (peut-être seuls à croire que leurs jeux sont la vraie vie) faisaient autre chose qu’épuiser nos forces de police dans des combats de rue, en les détournant de ce qui devrait être leur priorité. Au passage que tous, pacifistes et violents, se retrouvent pour chanter « Tout le monde déteste la police » à quelques encablures de l’endroit où a été tué Ahmed Merabet en dit long sur leur faible sens des symboles et sur leur méconnaissance des sentiments de nombre de leurs concitoyens.

Après tout, tous les enfants jouent à faire comme si, c’est excellent pour développer leur imaginaire. Cela n’est pas si grave, certes. Ce qui l’est plus, c’est qu’au-delà des protagonistes, tout leur entourage joue avec la complaisance des courtisans du Bourgeois gentilhomme.[access capability= »lire_inedits »] C’est encore une fois « le coup du Grand Duc » (toujours Muray) dont tout le monde feint de ne pas voir qu’il est nu, s’extasiant sur ses beaux atours. Que ces citoyens sont citoyens ! Que ces démocrates sont démocrates ! Que tout cela est nouveau ! Que tout cela est rafraîchissant ! N’ont-ils pas réinventé le calendrier, quelle poésie ! Et ces délicieuses mimiques enfantines pour signifier leur approbation ou leur désapprobation – quand on a besoin de seulement deux boutons, ça va.

Pour ce que j’en ai vu – plusieurs heures tout de même –, la mirifique démocratie en actes qui part des citoyens et non pas du sommet, et qui s’incarne dans les fameuses AG, est un foutoir inconsistant qui devrait révulser les militants trotskistes d’hier, alors maîtres en l’art de les contrôler, au lieu de leur arracher des minauderies attendries. Désolée, mais même quand ce sont des étudiants bien élevés qui doivent avoir de bonnes notes à leurs exposés, question niveau, les Nuit debout ne font pas le poids par rapport aux glorieux ancêtres dont ils se réclament – tout en prétendant tout réinventer. En fait d’invention, ils énoncent inlassablement les mêmes têtes de chapitre – de la démocratie au logement en passant par la lutte – sans jamais y mettre autre chose que des propos circulaires.

Ils parlent surtout d’eux et de ce qu’on dit d’eux, discutent interminablement de la façon dont on doit discuter et écoutent stoïquement des interventions telles que : « L’union fait la force. Aimez-vous les uns les autres Il faut changer les choses. J’aime tout le monde. Je peux pas être heureux si des gens ne mangent pas à leur faim » ou « J’ai pas grand-chose à dire mais cette loi c’est de la merde, le capitalisme c’est de la merde ». Si toutes les paroles se valent, il serait élitiste de récuser celles-ci et l’une des obsessions de ces nouveaux Sans Culottes, dont je rappelle qu’ils sont groupusculaires, est qu’aucune tête ne dépasse. Parmi les commentaires qui défilent sur mon écran, un petit plaisantin a écrit : « Vite ! Un peu de verticalité ! » Il est vite rabroué par les autres.

Bien sûr, on ne saurait prédire avec certitude l’avenir de ce mouvement qui pourrait s’éteindre mollement, aboutir à la création d’une nouvelle organisation d’extrême gauche très novatrice, genre Front du droit à la lutte, ou, qui sait, dégénérer en affrontements plus sérieux. Ou alors, peut-être que Nuit debout deviendra un nom commun, une référence, une tendance pour collection de mode – « Ces sabots, c’est très Nuit debout ! Quel chic ! »

Quoi qu’il en soit, s’agissant de la fraction pacifiste du mouvement, il serait stupide de céder aux sirènes qui tentent d’agiter la fibre sécuritaire des honnêtes gens en demandant son interdiction. Les palabres, aussi vains puissent-ils sembler, ne nuisent à personne. Sinon au voisinage, ce qui n’est pas rien. Qu’à cela ne tienne, il se trouve certainement, dans une ville progressiste soucieuse d’encourager cette floraison citoyenne, un terrain, un hangar, peut-être un théâtre où les palabreurs debout pourront jouer à refaire le monde sans ennuyer personne. Reste à savoir s’ils trouveront toujours cela amusant quand ils auront perdu le plaisir, sinon d’effrayer le bourgeois, de l’empêcher de dormir – en empêchant au passage le populo de travailler.
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Festivus Festivus / Conversations avec Elisabeth Levy

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