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Quand t’es dans le désert rural

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novion porcien ardennes
Photo : Hannah Assouline.

C’est un petit coin de France tranquille tout droit sorti d’une affiche séguélo-mitterrandienne du siècle dernier. Si l’église de Novion-Porcien, 509 âmes, se dresse impassiblement au milieu du village ardennais, le glas a sonné pour ses derniers services publics. Un poste d’institutrice en moins depuis la rentrée, la caserne de gendarmerie – et probablement le centre technique départemental d’entretien des routes – promis à la fermeture d’ici quelques mois, et voilà tout le bourg en émoi. Au Relais des Ardennes, l’unique café-restaurant de Novion, un vieux quidam rit jaune : « Les fermetures, ça fait trente ans que ça dure. Ça a commencé par les douanes, la perception, puis la poste il y a dix ans. »

Déjà au xixe siècle, le village figurait à la pointe nord de la « diagonale du vide », une bande de territoire aux faibles densités démographiques qui s’étendait de la Meuse aux Ardennes. Après cent cinquante ans d’une modeste industrialisation, le tissu social Novion-Porcien se redésertifie sans que sa population décroisse ni que le relais routier désemplisse. « On sert trente couverts à midi et trente le soir. Au dernier concert qu’on a organisé, il y avait cent spectateurs et on est déjà complet des jours à l’avance pour la Saint-Valentin. Ici, ça ne demande qu’à vivre », me glisse Loïc qui vient de reprendre le Relais des Ardennes avec son épouse Aurore. Le couple de trentenaires représente une lueur d’espoir à Novion, tout comme le jeune boulanger arrivé il y a trois ans. Vue de la capitale, l’affaire peut sembler anecdotique mais depuis des années l’absence de tout commerce local – de bouche ou de vêtements – aggrave l’enclavement du village.[access capability= »lire_inedits »] Il y a bien un éleveur qui transforme lui-même sa viande, mais sa boucherie-charcuterie se situe à Rethel, 7 700 habitants, le chef-lieu d’arrondissement distant d’une douzaine de kilomètres. Sans voiture, point de salut dans ces rues mornes où des enfilades de maisons sans âme toisent quelques belles bâtisses en pierre. L’ancien maire sans étiquette Guy Cahu assure que la commune a gagné une trentaine d’habitants depuis une quinzaine d’années et renchérit : « C’est un bon endroit pour se ressourcer et élever une famille. » Pour ce professeur d’anglais à la retraite, débarqué de sa campagne normande en 1980, Novion tenait presque du pays de cocagne. Jusqu’aux années 1990, des familles d’ouvriers ou d’employés « se faisaient construire un pavillon, avaient une vie assez agréable et entraient de plain-pied dans la classe moyenne » sans mener grand train ni se soucier outre mesure de l’avenir, se souvient l’ancien édile. Bien que les Novionais aient beaucoup moins subi les affres de la désindustrialisation que leurs voisins de Reims et de Charleville-Mézières, le petit peuple des artisans et paysans a ressenti les effets de la crise au début de la décennie 2000. Faute de croissance, l’économie locale peine aujourd’hui à employer les enfants non-qualifiés de la classe moyenne inférieure, dont certains émargent au RSA, dégotent des petits boulots de-ci de-là, voire sombrent dans la délinquance et « divaguent », selon l’expression de Guy Cahu. Novion, ce n’est pas le désespoir des mines et des aciéries qui ferment, condamnant à la mort des territoires entiers, mais la morne plaine des Ardennes.

Déclassement et relégation sociale expliquent sans doute une partie du vote Front national massif que l’on observe à Novion. « Depuis mon arrivée en 2010, j’ai toujours vu le FN arriver devant, je ne suis pas contre, chacun son point de vue », avance Sylviane Agzhaf, présidente de l’association Famillles rurales et épouse du seul immigré de la commune, un électromécanicien d’origine marocaine parfaitement intégré aux dires de tous. Lors des dernières régionales, Florian Philippot, qui briguait la présidence de l’Alsace-Champagne-Ardennes-Lorraine, a écrasé tous ses concurrents au terme d’une campagne très sociale. Le 13 novembre, quelques heures avant les attentats de Paris et de Saint-Denis, le vice-président du FN tenait tribune à Novion, dénonçant la dislocation du service public dans des imprécations qui n’avaient rien à envier au Marchais des années 1970. Résultat : malgré sa défaite à l’échelle régionale, Philippot l’a emporté haut la main chez les Novionais, récoltant plus de 50 % de leurs voix, quinze points devant son adversaire de droite. « En dehors du café routier, du médecin et de la boulangerie, on n’a plus rien » soupire Mme Agzhaf, qui s’est mobilisée contre la fermeture d’une classe de l’école primaire à la rentrée dernière. En dépit de ses promesses, l’inspecteur d’académie a en effet annoncé au printemps dernier la suppression d’un poste d’enseignant, alors que les effectifs de l’école passaient de 102 à 108 élèves. « Hermétique à tout dialogue », d’après Mme le maire, l’inspection d’académie de Charleville a ainsi fait monter les effectifs à 23 élèves par classe, un chiffre qui ferait pâlir d’envie les parents parisiens mais désespère Sylviane. Depuis la rentrée, sa fille unique évolue dans une classe de trois niveaux CE1-CE2-CM1. De quoi aggraver le sentiment d’injustice de bien des villageois. « Les gens ont le sentiment d’être devenus des indigènes dont l’État ne s’occupe plus », résume l’ancien maire.

Même la députée du cru, Bérengère Poletti (LR), pourtant favorable à la RGPP (révision générale des politiques publiques) – le grand chantier de coupes budgétaires mené sous le quinquennat Sarkozy –, s’alarme des « énormes restrictions budgétaires » imposées aux communes rurales. Comme si l’État, l’inspecteur d’académie et le conseil départemental s’étaient donné le mot, le départ annoncé de la brigade de gendarmerie et du centre départemental risquent d’enclaver un peu plus Novion. À l’hôtel de ville, qui abrite également l’école du village, Mme le maire et son premier adjoint relèvent le caractère ubuesque de la situation. « La caserne de Rethel, certes flambant neuve, s’est révélée trop petite pour accueillir les cinq gendarmes de Novion, qui devront louer des appartements parce que la loi leur impose d’habiter à proximité de leur caserne ! », s’afflige Élisabeth Géhin. Et son premier adjoint Philippe Lantenois d’aller contre une idée reçue : « Contrairement aux entreprises, l’État et les collectivités territoriales n’ont aucune vision à long terme », regrette-t-il avec le pragmatisme d’un apolitique.

Détail révélateur, l’équipe municipale a appris la fermeture de la caserne… par voie de presse ! En septembre dernier, le quotidien local L’Union a vendu la mèche : quatre-vingts gendarmeries disparaîtront sur tout le territoire, dont trois dans les Ardennes, probablement d’ici à l’été 2016. « Les habitants ne se déplaceront pas à Rethel pour porter plainte », prédit déjà le maire. Dans un hameau où ne se produisent qu’un ou deux cambriolages par an, les cinq officiers de la brigade novionaise, issus des quatre coins de la France, avaient tissé un « lien affectif » avec les riverains, fait-on valoir à la mairie. S’il fallait une preuve du mélange d’amateurisme et d’improvisation qui règne au sommet de l’État, la mutation d’un nouveau gendarme à Novion l’été dernier a entraîné la remise à neuf de son appartement… en pure perte puisque ledit officier devra bientôt quitter son logement pour Rethel, doublant au passage le montant de son loyer et de sa taxe d’habitation. Le général commandant la gendarmerie nationale a accordé une audience privée au maire et à son premier adjoint en janvier, et cela n’a rien changé à l’affaire. Du haut de son expérience, Guy Cahu, le prédécesseur de Mme Géhin se fait philosophe : « On arrive à obtenir des choses à partir du moment où on a des interlocuteurs. Le problème, c’est qu’ils seront de plus en plus loin et auront autre chose à faire. » Preuve en est, le premier adjoint n’a pas la moindre idée du sort promis au bâtiment de la future ex-caserne : une friche en pleine ville façon Montluçon, un pôle médical comme dans ses rêves les plus fous ? Nul ne le sait.

Noyé au milieu d’une communauté de 94 communes et d’un immense canton rural, Novion pourrait être réduit à quantité négligeable par l’échelon intercommunal et la région – dont la capitale a reculé à Strasbourg depuis la réforme territoriale. Encore une fois, Bérengère Poletti surprend par sa défense des prérogatives municipales, redoutant à l’instar du maire la dilution de Novion « dans un gros ensemble ingérable ». Dans une guerre des idées à front renversé, Fabien Bazin, maire socialiste du village de Lormes au cœur du Morvan, critique la geignardise de ses homologues ruraux qui croient au premier bruit catastrophiste venu. « Les gens finissent par imaginer qu’il n’y aura plus de communes, ni d’habitants à la campagne, ce qui n’arrivera jamais. Depuis quelque temps, se répand la rumeur d’une fusion des communes de moins de 1 500 habitants. C’est une pure invention : l’État a tout intérêt à garder son maillage de 36 000 communes », plaide le concepteur du « bouclier rural » (voir encadré). Niveau rumeurs, Novion-Porcien n’est pas en reste puisque le bruit de la fermeture du centre technique départemental chargé de l’entretien des routes résonne partout. Si d’après le conseil départemental, aucune décision n’a été entérinée, Mme le maire n’en démord pas : « Ça va se faire en catimini. » Bien au-delà de la demi-douzaine de fonctionnaires directement concernés par cette mesure, toute la population novionaise éprouve dans sa chair cette énième entaille dans son tissu administratif. « Il faudrait remettre l’homme au cœur du système. Ce qui compte, ce sont les relations entre les personnes. Ici, un enfant qui traverse la rue nous dit bonjour », dixit le maire du village.

À l’image du musée Guerre et Paix en Ardennes, inauguré en 2003 et actuellement fermé pour travaux, la vie semble parfois en suspens à Novion. On a beau annoncer la réouverture du musée le 11 novembre prochain et espérer un afflux de touristes belges, Charleroi n’étant qu’à cent kilomètres, beaucoup n’y croient pas et désespèrent, ou s’en vont. Peut-être plus préoccupante que la dérive de certains lumpenprolétaires, la fuite des diplômés vers les bassins d’emplois qualifiés de Reims ou de Lille encourage la sinistrose. Doucement, Novion s’assoupit. Au pays de Rimbaud, on espère que cette torpeur sera moins définitive que celle du Dormeur du val.

Et le PS créa le « bouclier rural »
Clin d’œil au bouclier fiscal sarkozyste, l’idée d’un bouclier rural a fait son chemin à Solférino lorsque le parti socialiste pantouflait dans l’opposition. Observant l’exode urbain – 100 000 et 200 000 citadins quittent chaque année les métropoles pour les campagnes –, des élus socialistes de la Nièvre ont phosphoré afin d’élaborer un programme de développement adressé aux 11 millions de Français habitant ces zones rurales. À quelques mois de l’élection présidentielle de 2012, l’ensemble des candidats à la primaire socialiste avait signé le pacte rural, prévoyant notamment un temps d’accès maximal aux services publics essentiels (urgences, maternité, poste, école). Ce bon sens n’empêche pas quelques projets techno-Bisounours à la Michel Serres, comme la distribution de tablettes numériques au troisième âge. Lucide, le maire de Lormes rappelle un chiffre cruel : « Huit milliards d’euros ont été octroyés au ministère de la Ville, rien pour la ruralité », avant de nous rassurer : « C’est à nous de prendre notre destin en main, les outils financiers comme les contrats de projet État région existent, il n’y a plus grand-chose à attendre de l’État et des collectivités. » Aide-toi, l’État t’aidera, ou alors la région, ou alors personne…

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Cantona, l’antiracisme des imbéciles

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eric cantona deschamps benzema
Eric Cantona. Numéro de reportage : AP21809738_000012.

Certains se bonifient avec le temps et d’autres déclinent lamentablement. En l’occurrence Eric Cantona aurait eu tout intérêt à continuer de jouer des navets pour le cinéma français plutôt que d’accorder un entretien au Guardian. S’il pouvait se contenter de taper dans le cuir pour le Variétés Club de France, ce serait tout aussi bien. Malheureusement, l’ex-numéro 7 des Reds a eu l’idée de reparler à la presse.

Et cela donne cette déclaration ahurissante. Pour l’ancien milieu offensif des bleus, Benzema et Ben Arfa n’ont pas été sélectionnés en raison de leurs « origines nord-africaines ». C’est tellement stupide qu’on se demande si Lilian Thuram et Franck Ribéry n’ont pas relu sa réponse.

«Un nom qui sonne bien français»

« Une chose est sûre, ce sont les deux meilleurs joueurs en France et ils ne joueront pas à l’Euro, (…) Ce qui est certain également c’est que leurs origines sont nord-africaines. Donc oui, le débat est ouvert ». Le débat est ouvert mais qu’on se rassure, pas pour longtemps.

« Benzema est un grand joueur, Ben Arfa également. Mais Deschamps a un nom qui sonne bien français. C’est peut-être le seul en France à avoir un nom aussi français. Personne ne s’est jamais mélangé avec personne dans sa famille. Comme les Mormons en Amérique. (…) Donc je ne suis pas surpris qu’il ait profité de la situation de Benzema pour ne pas le prendre. Surtout après que Valls ait dit qu’il ne devait pas jouer pour la France. Et Ben Arfa, c’est probablement le meilleur joueur français aujourd’hui. Mais ils ont une certaine origine. »

Après Willy Sagnol et Laurent Blanc, il devient périlleux de faire carrière d’entraîneur de football et de montrer patte blanche. Comme à chaque fois, on racialise les « victimes » qui sont enfermées dans leurs origines ethniques avant de hurler au racisme. Que Benzema soit empêtré dans l’affaire sordide du chantage à la sex tape de Mathieu Valbuena ne compte pas. D’ailleurs, c’est la Fédération Française de Football qui a suspendu l’attaquant du Real Madrid, pas l’entraîneur de l’équipe de France, Didier Deschamps. Ce dernier n’a pas retenu Mathieu Valbuena? Son patronyme d’origine espagnol lui a sans doute coûté sa place – je blague ! -, mais le grand Eric Cantona s’en offusquera une autre fois. Adil Rami, Bacary Sagna, Eliaquim Mangala, Lassana Diarra, N’Golo Kanté, Moussa Sissoko, et j’en passe, ont eu la chance d’être sélectionnés par Didier Deschamps. Probablement des cousins mormons du coach. Pour le défendre, DD a pu compter sur le président de la FFF Noël Le Graët :  « S’il y en a bien un qui a soutenu Karim Benzema par exemple, c’est lui (Didier Deschamps, ndlr). Y compris lorsque les médias ne voulaient plus de lui et qu’il ne marquait plus de but avec l’équipe de France»

Métissage obligatoire

Au fond, la sélection de football importe peu au débat. Ben Arfa ayant fait parti du groupe des 30. « The King », comme on le surnommait à Manchester United, est le nouveau roi du racisme antiraciste. On connaissait le racisme anti-blanc, Canto invente le racisme anti-blanc de la campagne. Il ne supporte pas les familles qui ne se sont jamais « mélangées » comme la sienne. Elles sont d’emblée suspectes. Si elles ne sont pas mélangées c’est qu’elles sont racistes. D’ailleurs son épouse Claude Deschamps, que Didier a rencontrée à 18 ans ne dira pas le contraire.

Qu’en sait-il d’ailleurs Cantona du taux de pureté sanguin de « la Dèche » ? Dispose-t-il de l’arbre généalogique des Deschamps depuis le baptême de Clovis jusqu’à nos jours ? A-t-il fait une prise de sang ? L’histoire ne le dit pas. Mais il ne faut pas être biologiste pour comprendre que pour procréer, il faut d’abord se mélanger en dehors de sa famille. Être footballeur puis acteur de série B n’excuse pas tout. Même la bêtise.

Ce racisme antifrançais qui fait les choux gras de la presse d’outre-Manche est d’un type nouveau. En ce sens que Cantona reproche aussi à Deschamps l’audace et l’originalité d’avoir un patronyme qui sent bon la campagne et la souche française ! En somme, chacun peut être fier de ses origines sauf le petit Français qui vient de sa campagne. Une caricature de l’antiracisme raciste.

Heureusement pour Adrien Rabiot, André-Pierre Gignac ou Olivier Giroud qu’Eric Cantona fait du cinéma. Si par malheur, il devait faire son retour en équipe de France, je ne donne pas cher de leur peau.

Loi travail, Air France, Goodyear: le goulag qui vient

(Photo : SIPA.00726239_000001)

Depuis quelques jours, depuis que les ouvriers se sont un peu réveillés pour exprimer leurs contrariétés, en face, c’est un tollé. Ce qui est amusant, c’est de retrouver mot pour mot tous les « éléments de langage » habituels, ceux que j’entends depuis toujours, dès qu’un mouvement social se durcit.

Il y a d’abord eu avec Nuit debout la phraséologie fantaisiste, auberge espagnole des utopistes intermittents, qui refont l’avenir à longueur d’assemblées générales. Avec pour leur répondre, comme avant, un académicien et quelques éditorialistes.  J’ai déjà dit ici que cela m’avait rajeuni.

Il y a eu ensuite les casseurs à l’origine douteuse, qui sont venus perturber les manifestations contre la loi travail avec l’intention manifeste de déconsidérer le mouvement. Comme d’habitude, ils ont bénéficié dans un premier temps de la complaisance que la bien-pensance accorde aux faux rebelles à la recherche de sensations. Jusqu’à ce qu’un adjoint de sécurité martiniquais et marmoréen, permette de rappeler qui étaient les lyncheurs. Et comme d’habitude encore, les retardataires qui n’avaient pas compris que le vent avait tourné se sont faits piquer, et sont partis, sous les cris de joie, faire un petit séjour à l’ombre.

Et enfin, voilà que les ouvriers s’y mettent. Mais attention, pas comme depuis longtemps à l’occasion d’une fermeture d’usine mettant des milliers de gens à la rue, non là il s’agit de ce que l’on appelle parfois « l’aristocratie ouvrière ». Celle dont on sait que ses membres  font tourner la boutique. Pour tout un tas de raisons, avec leurs syndicats, ils ne veulent pas de la loi travail. Et c’est cela qui est embêtant, car ils peuvent faire se gripper la machine, voire la bloquer. Et comme à chaque fois, on assiste à une jolie levée de boucliers : « Chantage, prise d’otages, dictature stalinienne, violences inacceptables, attitude irresponsable» Le syndicat du Livre, habitué des formes de lutte parfois déconcertantes, y va de son petit coup de main. Refus d’imprimer les quotidiens qui n’ont pas passé un communiqué de la CGT. J’ai connu un nombre incalculable de grève de cette nature avec les mêmes conséquences, si ce n’est qu’avec Internet l’impact est quasiment infime, et que si on veut vraiment s’administrer son éditorial quotidien de Laurent Joffrin, le site web de Libération fera l’affaire. Ah mais non, c’est extraordinairement grave, la liberté d’expression est anéantie en France.

Les Français choqués par l’idée d’un concert de rap donné par un chanteur affligeant, pour commémorer le centenaire de la bataille de Verdun, avaient été prestement traités de fascistes par plusieurs ministres. Qualité du débat oblige, cette fois-ci les ouvriers du livre sont qualifiés de pourvoyeurs de goulag.

Nos doctes et belles âmes, journalistes, économistes, sociologues, politologues, ceux qui expliquent tout et ne prévoient rien, retrouvent instantanément leurs réflexes de classe. Utilisant les mêmes mots et les mêmes expressions que leurs prédécesseurs. C’est normal, c’est toujours comme ça et on en a l’habitude.

Par exemple, ce qui va être intéressant, c’est d’écouter ou lire leurs commentaires à propos de la partie judiciaire de l’affaire des chemises d’Air France. On se rappelle, ces incidents s’étaient produits au moment où la direction de la compagnie annonçait un plan social de 2 500 licenciements. Ce qui était quand même de nature pour les salariés concernés à provoquer une certaine anxiété. Comme toujours désormais, au sein de la « gauche » convenable, ce fut une levée de boucliers, éructations et anathèmes. Le Premier ministre en personne se précipita au siège de la compagnie pour apporter son soutien à celui qui la dirige, et pour stigmatiser les « voyous ». Celui qui la dirige, c’est Alexandre de Juniac, caricature de pantoufleur mis en place par Nicolas Sarkozy, et auteur d’une mémorable prestation filmée devant un parterre de patrons rubiconds et hilares. Ce brave garçon qui venait par ailleurs d’annoncer à 2 500 de ses salariés qu’il les foutait à la porte, y développait une saine conception des rapports sociaux. Posant fort sérieusement la question du retour du travail des enfants, et faisant du très démocratique Qatar le modèle dont il rêvait, grève interdite et grévistes en prison. La vidéo a tourné sur les réseaux en même temps que celle où l’on voyait les cadres d’Air France, chemises arrachées.

À quelques rarissimes exceptions près, silence total des belles âmes sur l’obscène prestation du pantoufleur. Le Premier ministre pu ainsi tranquillement, par l’intermédiaire de Christiane Taubira garde des sceaux, donner les ordres au parquet pour sortir le grand jeu avec célérité. Interventions massives de la police à l’aube, arrestation des criminels dès potron-minet, gardes à vue prolongée, et citations directes en correctionnelle. Pourquoi s’encombrer d’un passage à l’instruction, quand il s’agit de donner des gages au patronat ? Silence toujours persistant des belles âmes, il faut faire confiance à la justice, qui saura, faire la part des choses.

Comme dans l’affaire Goodyear ? Où sur réquisitions conformes du parquet elle a décidé d’envoyer en prison quelques salariés devenus chômeurs, pour avoir protesté contre un plan social massif qui a jeté à la rue des centaines de personnes, plongé des familles dans la souffrance, en en faisant exploser beaucoup, et pour faire bonne mesure, provoqué 14 suicides. Mais, foin de misérabilisme n’est-ce pas, force doit rester à la loi, enfin à celle qui donne aux employeurs toute latitude pour faire plaisir aux actionnaires en traitant le salariat comme une variable d’ajustement. Cette incroyable sévérité fut fort peu commentée par nos belles âmes, qui en revanche se sont réveillées en sursaut pour nous annoncer la fin du monde dès lors que les couches populaires, hostiles à la loi travail ont commencé à renauder.

Alors, pour revenir au jugement de l’affaire des chemises d’Air France, il est apparu à ceux qui ont eu accès au dossier, que celui-ci était judiciairement ténu. Il ne s’agit pas de nier qu’il y ait eu des violences, mais un traitement normal de la preuve en matière pénale devrait rendre très difficile la condamnation de ceux qui sont poursuivis. Comme il fallait intimider, faire un exemple pour calmer la canaille, et faire plaisir à Manuel Valls, ils ont été choisis dans l’urgence par le parquet. Aux juges du siège de se débrouiller. J’espère pour ma part qu’ils feront leur, la maxime selon laquelle « une Justice pour l’exemple n’est jamais exemplaire ».

Quant à nos belles âmes, normalement peu sujettes aux troubles de conscience, elles resteront probablement silencieuses, ou alors, comme c’est le cas depuis quelques jours, elles appelleront à la résistance contre le goulag qui vient. « Vous vous rendez compte, les syndicats d’Air France ont appelé à un rassemblement devant le Palais de justice de Bobigny. Après la grève du Livre qui a détruit la liberté d’expression en France, voilà que les partageux veulent mettre la justice au pas. »

Tout changer pour que rien ne change ?

François Hollande, le pépère de la Nation?

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Najat Vallaud-Belkacem et François Hollande lors des journées de la «refondation de l'Ecole de la République» (Photo : SIPA.00754085_000001)

François Hollande c’est (un peu) le maréchal Pétain… Il ne s’agit pas là d’une proximité idéologique. Mais d’une autre, très pathétique.

Un « vent mauvais » souffle sur la France. La CGT martyrise nos raffineries. L’économie ralentit. Les colères montent. La gauche n’est plus qu’un squelette orné de quelques lambeaux de chair. Et dans cette bourrasque même l’Elysée se lézarde.

En 1941 quand tout allait mal pour la France, le maréchal Pétain prononça son célèbre discours dit du « vent mauvais ». Père de la nation et aussi berger, il appelait les brebis égarées à se réunir sous sa houlette et les enfants de la patrie, trompés, abusés par des discours séditieux et subversifs, à venir se blottir contre sa poitrine paternelle. En 2016, c’est Najat-Vallaud Belkacem qui s’est chargée pour Hollande du remake : « Vent mauvais », saison 2.

Ça ressemble beaucoup au discours d’origine. En plus plat : c’est quand même Emmanuel Berl qui écrivait les discours du maréchal Pétain. Il est quasiment certain que la ministre de l’Education nationale s’attelle seule, hélas, à la rédaction de ses discours. Et voilà ce que ça donne : « Je trouve qu’un responsable politique, et en particulier un responsable politique au sommet de l’Etat qui préside aux destinées d’un pays, d’une certaine façon il a un peu un rôle équivalent à celui que peut avoir un père de famille ou une mère de famille à l’égard de ses enfants. »

François Hollande en papa ou en maman des Français ? L’allégorie est totalement empruntée à l’éternel arsenal sémantique de la droite et de l’extrême droite. Eh oui, la gauche en est là… Elle qui a forgé son identité dans un combat inlassable contre les notions d’homme providentiel, de père de la nation, de berger du troupeau…

Car accepter la tutelle ou la protection d’un homme, c’était pour la gauche la pire des perversions. Le renoncement à toute volonté populaire, l’abdication de sa liberté au bénéfice d’une personnalité devant laquelle s’imposaient des génuflexions religieuses.

Mais aujourd’hui quand tout va mal, quand le niveau de l’eau monte au dernier étage du siège du PS, rue de Solférino, ne reste plus que la ressource d’une prière qui fait office de bouée de sauvetage : « Notre Père qui est à l’Elysée ». Genre : « Allô, papa bobo ». Certains, dont je suis, ne pourrons pas s’empêcher de penser que si nous avons Hollande pour papa, le statut d’orphelin est désormais des plus enviables.

François Hollande va-t-il se sortir de l’Euro?

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François Hollande, en 1998, lors d'un match organisé par le Variétés Club de France (Photo : SIPA.00561064_000017)

Il rêvait d’en faire sa piste de décollage vers une candidature à sa propre succession. Le championnat d’Europe des nations, comme on l’appelait du temps où les compétitions sportives ne portaient pas le nom d’une monnaie, a lieu en France et François Hollande comptait beaucoup dessus.

Il est vrai que les deux fois où notre pays a organisé une compétition de football, l’équipe nationale a pu brandir la coupe à la fin. Ce fut le cas en 1984, alors que Michel Platini était le meilleur joueur du monde, survolant le championnat d’Europe de toute sa classe. Ce fut encore le cas en 1998, avec l’équipe menée par Aimé Jacquet.

Cette année 1984 fut formidable pour le sport français : victoire française au foot, donc, mais aussi le dernier doublé français au Tour de France (Fignon 1er, Hinault 2e) et des JO plutôt réussis, notamment avec le football dont la sélection française ramena la médaille d’or.

On ne se souvient pas que François Mitterrand ait particulièrement surfé sur ces excellents résultats. Au contraire, l’été 1984 reste comme celui où il dut concéder son recul le plus marquant, lors de la guerre scolaire. Mitterrand fut contraint de sacrifier Alain Savary et Pierre Mauroy et n’a pas eu l’occasion de se glorifier de ces palmarès  français dans les compétitions sportives.

En 1998, nous étions en période de cohabitation. Jacques Chirac et Lionel Jospin entrèrent également en rivalité dans le soutien à l’équipe de France. On se souvient de l’expression de Platini, cette fois-ci maître-organisateur de la compétition : « Jospin aime le sport, Chirac aime les sportifs ». Les deux têtes de l’exécutif profitèrent dans les sondages de la victoire française même si, effectivement, c’est Chirac, affaibli un an auparavant par sa dissolution-gag, qui en avait le plus besoin.

Du rêve de 1998 au cauchemar de 2016 ?

C’est donc le modèle 98 dont François Hollande voudrait s’inspirer. Qu’elle serait belle cette victoire qui permettrait de réunir autour de lui et dans la joie, un peuple enfin soudé ! Seulement voilà, cette espérance pourrait bien se transformer en cauchemar.

En cauchemar d’abord, parce que, tout à fait prosaïquement, notre équipe n’est pas favorite et qu’elle l’est beaucoup moins depuis deux jours alors que sa ligne défensive qui était déjà son point faible a perdu son élément le plus solide et le plus talentueux, Raphaël Varane, après avoir perdu son élément le plus combatif, Mamadou Sakho.

En cauchemar ensuite, parce que la France est aujourd’hui paralysée par les grèves. La CGT sait fort bien que le championnat d’Europe débute le 10 juin et que la pression est énorme sur le gouvernement. François Hollande peut-il se permettre de montrer à l’Europe entière le spectacle d’un pays bloqué alors qu’il organise une des plus grandes compétitions sportives mondiales ? Peut-il se le permettre alors que Paris est aussi candidate à l’organisation des Jeux olympiques de 2024 et que le CIO sera très attentif au bon déroulement de l’Euro de football ? Peut-il dans le même temps se permettre de reculer, au risque de voir son Premier ministre démissionner et subir aussi une crise politique, un peu comme Mitterrand en 1984, mais en pire ?

En cauchemar enfin –et c’est bien le plus important de tous, parce que les djihadistes rôdent autour de la compétition. La finale de la Coupe de France a montré que la sécurité des stades était encore loin d’être au point, puisque des spectateurs ont pu faire entrer bombes agricoles ou fumigènes dans le stade de France sans aucune difficulté. A partir du 10 juin et pour un mois, ce n’est pas un stade par jour qu’il faudra contrôler mais souvent deux ou trois. Avec une police épuisée par l’état d’urgence, et le maintien de l’ordre éprouvant de manifestations nombreuses et parfois violentes, qui pourraient de surcroît se poursuivre pendant la compétition. Il faut ajouter à cela la sécurisation des « fan-zones », ces lieux de rassemblement dans les villes devant écrans géants, dont plusieurs personnalités de l’opposition (Nicolas Sarkozy, Florian Philippot) plaident l’interdiction. L’attitude de ces dernières laisse penser qu’une union sacrée ne serait pas automatique en cas de nouveau malheur.

A deux semaines du match d’ouverture, cette compétition sur laquelle François Hollande comptait tant est devenue un piège terrible : un simple loupé, un fiasco politique ou pire encore.

Camarades, il faut savoir terminer une… blague!

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Philiuppe Martinez, fin 2015, au siège de la CGT (Photo : SIPA.00727191_000010)

Comme je carbure plutôt à la lecture qu’à l’essence, ce mot étant au sens non platonicien du terme, je me dirige à pied vers mon kiosque habituel où deux vendeurs m’annoncent qu’il y a grève pour tous les quotidiens. Hilares, ils précisent : « Sauf l’Humanité ». Ils ont bien compris que ce n’est pas une pure coïncidence…

Mais en rentrant chez moi pour lire les journaux sur mon ordinateur, je vois ce qu’en dit la presse qui n’est-pas l’Huma. Je tombe sur ce communiqué du Monde :

« En raison d’un mouvement de grève dans notre imprimerie parisienne et dans nos centres de distribution, à la suite du refus du Monde de publier un communiqué de la CGT, notre édition papier ne paraîtra pas dans la plupart de nos points de vente, ce jeudi 26 mai. C’est également le cas des autres quotidiens nationaux français, à l’exception de L’Humanité, qui a accepté de publier ce texte.

Le Syndicat de la presse quotidienne nationale rappelle que “pour la troisième fois au cours de ces 2 derniers mois, la CGT bloque l’impression et la distribution des quotidiens nationaux”. Les journaux n’étaient déjà pas parus le 31 mars et le 28 avril. Ils pourront être lus sur les sites Internet des titres, rappelle le SPQN.

Sur France Inter, le secrétaire général du syndicat CGT du Livre, Didier Lourdez, a affirmé que son syndicat n’avait “ni exigence ni diktat”. Il a cependant reconnu que son syndicat avait “proposé à tous les quotidiens de donner une expression à Philippe Martinez” ».

J’avoue que mon premier réflexe a été d’insulter in petto ces salauds qui décident que la liberté de la presse s’arrête à ceux qui ne publient pas leurs appels. « Ni exigence ni diktat » ? Voilà des éléments de langage qui signifient en clair : « Vous n’aviez qu’à faire ce qu’on veut (nous la CGT, nous le peuple), et vous êtes donc les seuls responsables de cette grève des journaux. » CQFD.

Mais j’ai a beau être un anticommuniste primaire, je m’efforce parfois de dépasser mes réflexes. Et je me suis dit, plus raisonnablement, que si l’Huma pouvait paraître malgré un mouvement de grève, c’est qu’elle n’avait qu’à publier un fac-similé de n’importe quel numéro paru depuis des décennies.

D’ailleurs, si par hasard Martinez devait in fine manger son chapeau, il n’aura qu’à re-publier tel quel le numéro de l’Huma dans lequel, en juin 1936, Thorez lança son fameux appel : « Il faut savoir terminer une grève. » Il faut savoir arrêter un blocage, surtout quand les manifs de masse sont d’une absence d’ampleur inégalée.

Un duel et 66 millions de Français obligés d’y assister

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Claquez bannières rouges et roses, la gauche voit ses armées s’affronter sur les chemins de France. L’éternelle lutte finale qui n’en finit plus est en train de paralyser le pays et surtout ses habitants.

La « loi travail » portée par le gouvernement Valls a donc fait sortir de ses gonds la CGT et le camarade Philippe Martinez. Ce dernier a évidemment saisi l’occasion. Débordé sur sa gauche par ceux qui veulent en découdre, il sait qu’il joue son avenir à la tête du syndicat car c’est cette défense d’une ligne dure qui l’a confirmé en avril à la tête de la CGT. Le pari est gagnant. Non seulement il a évincé Nuit debout du paysage médiatique, mais il a aussi réussi à ressusciter l’unité du syndicat contre un ennemi commun : le gouvernement. Au point de faire enrager le secrétaire de la CFDT et d’effrayer Force ouvrière qui en est réduite à jouer les médiateurs. Ces derniers se voyaient bien parachever l’enterrement de l’ex-premier syndicat de France.

Devenu expert dans l’art d’allumer des incendies, Martinez laisse donc les médias et le gouvernement spéculer sur sa capacité à les éteindre. En d’autres termes, il a démontré qu’il était pyromane, on ne sait toujours pas s’il est pompier. Là est son atout.

Las, son adversaire est dans le même bateau. Embarqué dans une lutte dont il ne peut sortir en véritable gagnant (le contrecoup du 49-3), mais dont il peut à l’évidence sortir en véritable perdant puisqu’il s’est beaucoup trop engagé sur ce texte pour pouvoir reculer. Son exil momentané en terre promise n’aura calmé personne et le chef du gouvernement le plus impopulaire de la Ve République peine à trouver des soutiens. Tiraillé entre frondeurs, opposition et syndicats, à la peine dans les enquêtes d’opinion, Manuel Valls est aux abois. Lorsque le passage en force ne suffit plus, on admet et on se démet généralement.

De son côté, si la droite critique ouvertement le texte, elle va pousser le gouvernement à le défendre. Elle voudrait faire passer la loi et faire tomber Valls en même temps. Aujourd’hui, la gauche au pouvoir matraque ses syndicats et la droite compte donc les points. Critiquant vertement la loi mais poussant l’exécutif à ne pas céder, trop heureuse de les voir se débattre avec ceux qui leur ont pourri la vie et le pouvoir.

Mais les Français me diriez-vous ? Vous, les autres, moi ? Si l’immense majorité d’eux est favorable au retrait du texte, ils ne supportent plus l’énergie que met la CGT, qui ne représente plus qu’elle-même, à empoisonner leur quotidien. Autrement dit, bloqués entre un gouvernement qu’ils ne soutiennent pas et un syndicat qui ne les représentent plus, ils en sont à demander timidement à une caméra « Ah, mais pardon, mais pourrions-nous aller travailler pour payer nos impôts qui vous permettront de continuer à vous mettre sur la figure s’il vous plaît ? » La scène fait pitié.

Ils veulent le retrait de la loi, mais ne trouvent leur compte chez aucun des belligérants, c’est le problème de la France du XXIe siècle : une fracture entre le peuple et ses élites qui ne fait que s’accroître. Le Français ne revendique plus, il ne demande plus rien, il veut juste qu’on lui foute la paix.

Soixante-six millions d’entre eux assistent donc à un combat disputé par un Premier ministre qui, au mieux, nous disent les sondages, recueille l’assentiment d’un interrogés sur quatre, et un patron de syndicat ne représentant que 3% des travailleurs. Et nos concitoyens se demandent si ledit combat ne pourrait pas se dérouler sur un ring ou dans une cage, et non au milieu du public, lassé, celui-ci, de prendre des coups. Mais pour que Martinez ait des lendemains qui chantent, cela vaut la peine d’en prendre pour lui, semble-t-il estimer…

Etats-Unis – Vietnam: vieux ennemis, nouveaux frères d’armes

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(Photo : SIPA.AP21900394_000003°

Dans son discours d’investiture, le 20 mai, la nouvelle présidente de Taïwan Tsai Ing-wen a invité Chinois et Taïwanais à se « débarrasser du fardeau de l’Histoire ». Même si ce discours a été adressé à des oreilles chinoises, il a apparemment eu un écho du côté du président américain. En visite à Hanoï, celui-ci n’a pas perdu de temps pour annoncer, dès sa première prise de parole, la levée de l’embargo sur les ventes d’armes américaines au Vietnam. Armer les héritiers des Vietcongs de M-16 et F-16 est donc, après le discours taïwanais, le deuxième pied de nez à la Chine en trois jours, alors que celle-ci ne cesse de vouloir étendre son influence notamment en mer de Chine méridionale, où les tensions sont fortes entre Hanoï et Pékin. Les deux capitales revendiquent en effet chacune l’archipel des îles Spartleys, inhabitées mais situées sur d’immenses gisements de pétrole ainsi que sur une zone de pêche foisonnante.

Un moyen de pression pour le TPP

Avec cette annonce, Barack Obama espère faire coup double : en armant le Vietnam, il contrarie un peu plus les ambitions chinoises. Mais il cherche surtout à convaincre les Vietnamiens – dont certains hauts responsable restent méfiants vis-à-vis de l’ancien ennemi – de ratifier le traité de libre-échange transpacifique (TPP). Pour ce faire, Obama a lié les conditions de la levée totale de l’embargo au TPP. Et, pour faire face aux critiques américaines épinglant l’état des droits de l’homme dans ce pays dirigé par un parti unique, il a aussi exigé que le Vietnam accepte la création de syndicats indépendants ainsi que l’instauration du droit de grève. Pas sûr que ces mesures puissent satisfaire les militants qui ont été assignés à résidence avant la venue d’Obama, ni les participants d’un concert clandestin animé par Mai Khoi, chanteuse et militante prodémocratie, qui s’est tenu à Hanoï, samedi 21 mai. « Sommes-nous libres ? Sommes-nous vraiment libres ? », se demandait-elle à la fin d’une chanson. Mais les véritables destinataires des conditions posées par Obama sont américains : dans ce petit jeu stratégique, on ne sait plus qui s’adresse à qui…

En y regardant de plus près, le système politique vietnamien a bien plus de similarités avec la Chine qu’avec les Etats-Unis : parti unique, répression des opposants et manifestants, censure de l’information, non-respect des droits de l’homme. Mais la géopolitique et les intérêts nationaux ont toujours le dernier mot et entre ces deux pays supposés « frères » et partageant le même système politique, les tensions, parfois graves (une presque guerre en 1979) ne datent pas d’hier. Déjà dans les années 1960, au beau milieu de la guerre de Vietnam, les dirigeants nordistes n’ont pas apprécié le soutien assez tiède de la Chine et se sont tournés vers l’URSS où la plupart de l’actuelle classe dirigeante vietnamienne a été formée.

Etats-Unis et Vietnam, eux, ont en commun, en plus d’une guerre sanglante, une étonnante capacité à faire table rase du passé. Selon un sondage mené il y a un an à l’occasion du quarantième anniversaire de la chute de Saïgon, 76% des personnes interrogées ont exprimé des opinions favorables envers l’ancien ennemi. Mais ces mêmes enquêtes d’opinion dévoilent que les Vietnamiens sont surtout attachés aux libertés économiques et les dirigeants du pays pourraient donc envisager un développement « à la chinoise », offrant  dans un premier temps une progression spectaculaire du niveau de vie, mais reléguant les libertés politiques et publiques aux calendes grecques.

L’avenir des Etats-Unis est à l’est

Même si Obama arrive à obtenir la ratification du TPP par Hanoï, ce traité, qui regroupe douze pays – dont la Chine ne fait pas partie – devra être soumis au vote du Congrès américain. Il est peu probable que cela ait lieu avant le départ de Barack Obama, en janvier 2017. L’opposition affichée à cet accord de la part des deux futurs candidats à la Maison Blanche – confrontés tous les deux à la colère des classes populaires, surtout blanches, face à la délocalisation des activités et des emplois industriels vers ces pays à bas coût et aux mauvaises conditions de travail -, rendra difficile la tâche d’Obama.

Ce dernier pourra néanmoins se féliciter d’avoir pu s’allier à un nouvel acteur dans la région – qui plus est, celui-ci ! – afin d’espérer endiguer l’influence chinoise grandissante. Le vieux « containment » version Obama, avec une composante militaire (vente d‘armes et ce qui s’en suit) et économique (intégration dans une zone de commerce libre de droits). Cependant, fidèle au jargon diplomatique, il a assuré que la levée de l’embargo n’était pas liée à la politique américaine vis-à-vis de la Chine, mais que la décision était basée sur son « désir de compléter le long processus de normalisation que nous avons entrepris avec le Vietnam. »

Tran Truong Thuy, directeur de l’Institut d’études sur la mer orientale – l’appellation vietnamienne de la mer de Chine méridionale – a néanmoins sous-entendu que la Chine était bien au cœur des discussions avec l’Oncle Sam : « Sur ce dossier, le Vietnam est du côté des Américains et de Taïwan ; il considère qu’il faut défendre le statu quo régional. Nous nous attendons d’ailleurs à ce que, si Hillary Clinton est élue, elle soit encore plus ferme qu’Obama vis-à-vis des Chinois. »

Pékin, par l’intermédiaire de l’agence de presse gouvernementale Xinhua, a également réagi. Tout en reconnaissant que les tensions en mer de Chine méridionale s’étaient « intensifiées ces dernières années », elle a accusé les Etats-Unis d’en être responsable en ayant envoyé « de manière répétée des avions et des navires dans la région ». L’agence chinoise a aussi incité Washington à ne pas se servir de ce rapprochement « en tant qu’outil pour menacer ou même endommager les intérêts stratégiques d’un pays tiers », à savoir les siens.

Sans minimiser l’importance du rapprochement entre Washington et Hanoï, le bilan de la politique d’Obama dans la région est mitigé. Le président qui souhaitait au début de son mandat réorienter l’intention des Etats-Unis vers la zone Asie-pacifique (« re-balance » est sa formule favorite) aura du mal à afficher de réels succès, surtout quand la Chine semble continuer de prendre le contrôle de la mer orientale/Chine méridionale. Au mieux, la progression du contre-projet américain, consistant à tisser des alliances supposées servir de contrepoids au projet stratégique chinois avance très lentement : si le rapprochement avec le Vietnam avance, il ne faut pas oublier que quelques jours avant l’arrivée d’Obama à Hanoï, un personnage hostiles aux Etats-Unis a été élu président de l’un des plus vieux alliés dans la région : les Philippines. En fait, le nouveau président philippin, Rodrigo Duterte, semble pencher plutôt du côté chinois concernant les îles disputées. Quoiqu’il arrive, et même si le prochain président des Etats-Unis est un homme, les idées formulées dans « le siècle asiatique des Etats-Unis », article programmatique signé en octobre 2011 par Hillary Clinton, secrétaire d’Etat à l’époque, restent répandues, voire hégémoniques parmi les élites américaines : l’avenir est en Asie-Pacifique et non pas en Irak ni en Afghanistan, et les Etats-Unis devraient être au cœur de l’action. Hanoï est un bon endroit pour le redire.

L’interventionnisme est dans l’ADN américain

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hiroshima clinton trump obama
Donald Trump. Sipa. Numéro de reportage : AP21834943_000004.

Historien spécialiste des Etats-Unis, Thomas Snegaroff a récemment publié Le mot de la fin (Tallandier, 2015).

Daoud Boughezala : Barack Obama se rendra prochainement au Japon à la rencontre de rescapés d’Hiroshima et de Nagasaki. Comment expliquez-vous son refus acharné de présenter des excuses officielles pour le largage de deux bombes nucléaires par les Etats-Unis en 1945 ?

Thomas Snegaroff : Si elle ne vaut évidemment pas excuse, la visite d’Obama au Japon est tout de même une reconnaissance du drame japonais. De ce point de vue, c’est historique. Il n’y a certes pas d’excuses officielles, comme l’annonçaient les propos de John Kerry il y a quelques semaines, mais cela tient aussi au contexte américain. Toute une partie de la classe politique, notamment la droite américaine, n’accepterait pas d’excuses en ce qu’elle considère que l’envoi des bombes atomiques a accéléré la fin de la deuxième guerre mondiale ainsi que la fin des souffrances des militaires américains. Les Républicains ont beaucoup reproché à Barack Obama ce qu’ils appellent son « apology tour » (sa tournée d’excuses) à l’été 2009, lorsqu’il avait évoqué les erreurs américaines en Irak, au Vietnam, etc. Toute une partie de la droite américaine n’a pas supporté ces excuses qu’elle a assimilées à une position de faiblesse. S’excuser de sa trace laissée dans l’histoire, c’est faire preuve de faiblesse à leurs yeux. Partant, Barack Obama se tiendra un peu entre deux positions (la repentance et l’absence de regrets) au cours de son voyage au Japon. Mais le simple fait de s’y rendre est un geste symbolique extrêmement fort, d’autant plus qu’un mouvement nationaliste se renforce au Japon contre la présence des bases américaines à Okinawa. L’idée est également de retisser des liens avec la Japon sur la question du nucléaire, alors que la relation bilatérale a tendance à se distendre avec le temps.

Dans un pays aussi multiculturel que les Etats-Unis, qui est une mosaïque de minorité ethnoculturelles (noire, indienne, hispanique, etc.), mais fait preuve d’un patriotisme à toute épreuve, les revendications mémorielles explosent-elles comme en France ?

Le travail de mémoire a fait d’énormes progrès aux Etats-Unis sur les questions propres à la société américaine, pour les « native Americans » (Indiens), les Afro-Américains. Un énorme effort de reconnaissance de l’esclavage et du génocide indien a été accompli. En revanche, dans l’action internationale, les Etats-Unis sont encore très loin de s’interroger sur leurs responsabilités passées, un peu comme François Hollande avec la guerre d’Algérie. Si la France et les Etats-Unis refusent de faire acte de repentance internationale, c’est que ces deux nations se pensent universelles et estiment avoir vocation à peser sur les affaires du monde, ce qui suppose de faire acte de puissance. Cela cadre mal avec l’excuse, qui est une manière d’afficher ses erreurs passées. Les deux pays peuvent reconnaître des fautes, mais de là à s’excuser publiquement… Aux Etats-Unis comme en France, dans un contexte mondialisé, à mesure que les identités se brouillent, montent parallèlement les demandes mémorielles et l’angoisse du déclin et du déclassement qui poussent certains à s’accrocher à un rôle historique important, quitte à accepter les dérives du passé comme des éléments de l’histoire et de la puissance nationales. Aussi bien les Américains avec le Japon que les Français avec leurs aventures coloniales rechignent à effectuer un travail d’inventaire de leur passé.

Sur le fond, Hiroshima et Nagasaki étaient-elles des opérations militaires dictées par les intérêts de la guerre ou de simples représailles gratuites, à l’instar du bombardement de Dresde ?

C’est le fruit d’un cheminement qui s’est fait en quatre temps. D’abord, un programme nucléaire s’est mis en place aux Etats-Unis : le projet Manhattan. Intervient ensuite la mort de Roosevelt qui entraîne l’arrivée au pouvoir de son vice-président Truman, choisi pour le quatrième mandat de Franklin Delano Roosevelt parce qu’il était faible et ne dérangeait personne. Truman accède donc au pouvoir sans aucune expérience et ignore même l’existence du programme nucléaire américain. Dans un troisième temps, à la conférence de Potsdam (juillet-août 1945), le nouveau président Truman se retrouve attablé avec les grands ce monde, doit montrer que l’Amérique n’est pas en situation de faiblesse. Puis arrive l’ultimatum envoyé aux Japonais qui exige une reddition totale. Les conditions posées par le Japon sont inacceptables pour les Américains – pouvoir juger soi-même ses propres criminels de guerre, ne pas se faire imposer de puissance extérieure…

D’où le recours à l’arme atomique ?

Face au refus japonais d’accepter une défaite humiliante et à Staline qui commence à  montrer les muscles, Truman a à cœur de se faire une place dans le concert des nations et considère comme légitime l’emploi de l’arme atomique à Hiroshima. Les Japonais pensaient que cette attaque allait mettre fin à leurs souffrances, mais la deuxième bombe, à Nagasaki, est beaucoup plus difficile à justifier du point de vue américain et du droit international. Et les Américains ont aussi envoyé des tas de bombes incendiaires sur les villes japonaises pour les brûler. Côté américain, il y avait quelque chose de l’ordre de la volonté d’en finir très vite avec ce conflit dont le sort était déjà joué depuis quelques mois sur le front occidental. L’idée était aussi de tester la bombe atomique américaine. Après Hiroshima et Nagasaki, les Américains ne disposent plus d’aucun engin nucléaire. C’est un essai grandeur nature.

Tournons-nous vers l’avenir. En matière de politique étrangère, les commentateurs ont coutume d’opposer Hillary Clinton l’interventionniste à l’isolationniste Donald Trump. Les choses sont-elles aussi simples et tranchées ?

Non, il y a un consensus autour de la défense des intérêts américains qui passe par une action proactive des Etats-Unis dans le monde. Malgré les grands discours qui peuvent paraître parfois un peu isolationnistes de Donald Trump, il partage avec sa rivale la volonté d’aller en découdre partout dans le monde. Ceci étant, cela ne passe pas forcément par les mêmes modalités ni les mêmes alliés, à entendre Trump considérer qu’il faut discuter de manière objective avec Poutine que Clinton traite de « nouvel Hitler ». Mais sur le fond, l’interventionnisme américain n’est pas près de s’achever avec la nouvelle administration qui s’installera à Washington en janvier 2017. Trump considère par ailleurs que plus de nucléaire garantit plus de sécurité dans le monde, et Clinton n’est pas loin de le penser. D’Obama à Trump et Clinton, qui était sa secrétaire d’Etat, malgré des nuances, il y a toujours cette idée que l’Amérique est attaquée lorsqu’elle est faible, autrement dit lorsqu’elle n’a pas su dissuader ou empêcher ses ennemis d’intervenir militairement contre elle.

Pourtant, Obama se garde bien d’envoyer ses boys combattre l’Etat islamique sur le sol irakien et syrien. Son successeur risque-t-il de rompre avec un tel attentisme ?

C’est la stratégie de « lead from behind » et de « low footprint » (faible empreinte sur le sol) qui permet à Obama de passer par des alliances locales, par exemple en Irak. Elle se prolongerait, y compris avec Hillary Clinton, certes plus faucon qu’Obama, mais qui valide ce choix du Parti démocrate qu’elle a également mis en œuvre. En revanche, avec une administration Trump, l’Amérique suivrait davantage un modèle reaganien qui prendrait en charge la tête des coalitions, reviendrait au cœur et en tête du jeu. Sur les modalités d’intervention, persistent donc des différences entre les candidats. Mais sur la philosophie même de la politique étrangère dictée par les intérêts américains, subsiste très peu d’écart.

CGT vs gouvernement: «Aucun des deux camps ne peut abdiquer»

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Un dépôt de carburant bloqué dans le Nord de la France (Photo : SIPA.AP21898534_000001)

Jérôme Fourquet est directeur du département Opinion et stratégies d’entreprises de l’Ifop.

Manuel Moreau. La CGT n’a-t-elle pas une obligation de réussite dans ce mouvement social ? D’autant qu’elle doit aujourd’hui affronter la concurrence d’un mouvement comme Nuit debout qui, lui, n’a pas réussi à avoir la peau de la « loi travail »… 

Jérôme Fourquet. Pour la CGT, l’enjeu est bien là : la victoire ou la mort. L’enjeu, c’est prouver que le syndicalisme et la CGT existent encore. Certes, la « Cégète » est toujours la première organisation syndicale, mais elle est en recul et il y a à son sommet une inquiétude que ce déclin s’accélère. Surtout que la « loi travail » peut avoir des retombées concrètes en la matière : ce que contient notamment ce texte, c’est un changement de paradigme puisqu’une plus grande place est censée être laissée à la négociation au sein de l’entreprise et cela est perçu par les stratèges de la CGT comme favorisant la CFDT qui est beaucoup plus dans cette culture-là. On voit d’ailleurs que la CFDT, dans un second temps, a pour ainsi dire co-rédigé cette loi avec le gouvernement.

À cette crainte d’un recul de la CGT, s’ajoutent des tensions en son sein depuis notamment l’affaire Thierry Lepaon qui a laissé des traces. Si au cours du congrès de la CGT qui a suivi, Philippe Martinez a été élu très confortablement, ces tensions et ces oppositions sont toujours là. Il y a ainsi, dans les rangs de la CGT, la tentation d’une certaine radicalité.  On le voit aujourd’hui avec la branche chimique et pétrolière qui est à la pointe de la mobilisation et qui apparaît comme une des « fédé » les plus dures de la confédération. Il y a donc un agenda interne : pour se ressouder, il faut un adversaire. Martinez le sait, il a conscience qu’une partie de sa base veut en découdre, il a donc besoin de cette confrontation.

Mais il n’y a tout de même pas que des raisons de boutique interne ?

C’est évident, la direction de la CGT a fait un calcul. On ne s’engage pas dans une épreuve de force comme celle-là sans avoir un peu pris la température. Ils se disent que le gouvernement est affaibli, qu’il y a un très profond désarroi dans les rangs de la gauche en général et dans le monde du travail en particulier, qu’il y a de nombreuses mobilisations (dont Nuit debout en effet) qui, même si elles ne font pas le plein, durent tout de même depuis un moment, que la CGT dans cette situation doit retrouver une légitimité et ne surtout pas se faire déborder par l’extrême gauche. Bref, pour les dirigeants cégétistes, il y a un terreau pouvant nourrir une offensive. Néanmoins, il apparaît un paradoxe : si on est capable de mobiliser un million de manifestants dans la rue, on n’a pas besoin de bloquer le site pétrolier de Fos-sur-Mer…

Mais il ne faut pas se focaliser sur les seules raffineries. Il ne faut pas oublier qu’il y a également un mouvement à la SNCF, où la CGT est encore assez puissante, avec deux jours de grève par semaine depuis la semaine dernière et l’objectif d’aller jusqu’à l’Euro comme ça. Ce mouvement-là, assez suivi chez le personnel dit « roulant », est motivé par la négociation d’une convention collective préparant l’ouverture à la concurrence du rail. Les salariés de la SNCF pensent, à juste titre je crois, que leurs conditions de travail vont se dégrader. On a donc là aussi des circonstances particulières qui viennent s’ajouter à une opposition plus globale à la loi travail. N’oublions pas non plus que la grève est également en train d’être votée dans le nucléaire. Tout cela s’agglomère donc et permet ainsi à la CGT de pouvoir faire entrer dans la bataille ceux qui forment ses troupes de choc.

Quand on se souvient de l’épisode du CPE, on peut se dire que le calendrier de la CGT n’est pas idiot : en fin de mandat, les exécutifs peuvent lâcher du lest pour éviter trop de remous dans la dernière droite avant la nouvelle présidentielle. Cependant, pour l’instant, le gouvernement a opté pour la posture martiale.

En 2006, jusqu’à la fin, Dominique de Villepin a bombé le torse, mais il a finalement été abandonné et sacrifié par Jacques Chirac et il est sorti de cet épisode « en slip », si vous me permettez l’expression. Et c’est là que Nicolas Sarkozy prend son envol, définitivement, vers 2007. Vu la tournure que prennent les événements, on est vraiment dans l’épreuve de force et plus personne ne peut lâcher. À commencer par Philippe Martinez. Il lui est difficile de faire machine arrière. Il ne faut pas oublier que depuis le CPE aucun mouvement social et syndical n’a débouché sur une victoire. La réforme des retraites sous la droite en 2010 est passée malgré des centaines de milliers de personnes dans la rue. Trois ans plus tard, la réforme des retraites menée par la gauche, certes plus modestes, n’a pas non plus été bloquée. La réforme du travail le dimanche et la loi Macron sont également passées.

Du côté de l’exécutif, il n’est pas impossible que se rejoue l’épisode du CPE. On croit déjà déceler des indices selon lesquels Manuel Valls serait plus va-t-en-guerre que François Hollande, ce qui ne serait pas totalement étonnant… Néanmoins, le chef de l’Etat a déjà mangé son chapeau il y a quelques semaines sur la déchéance de nationalité. Le 49-3, rappelons-le, a été dégainé sur la loi travail et le bras de fer engagé avec les frondeurs du PS. L’exécutif répète matin et soir qu’il ne lâchera pas, alors même que des concessions ont déjà été faites sur le contenu texte. François Hollande est à 14%-15% de popularité dans les enquêtes d’opinion. S’il lâche là-dessus, c’est terminé pour lui. Voilà pourquoi ce à quoi nous assistons est spectaculaire : nous allons vers une confrontation au cours de laquelle aucun des deux camps ne peut abdiquer.

Mais le pays, lui, sur cette question de la loi travail, quel autocollant arbore-t-il sur son poitrail ? Celui de la CGT ou de la CFDT ? Arnaud Montebourg a proposé, comme Jean-Claude Mailly de FO, le recours à un référendum. Si une telle consultation avait lieu — ce qui paraît improbable — sur quel résultat cela pourrait-il déboucher ?

Les gens répondent rarement à la question qui leur est posé lors d’un référendum. Si une telle consultation était organisée, au regard de la situation sociale délétère et de la défiance record et historique dont souffre l’exécutif, ce référendum serait utilisé à l’évidence pour sanctionner François Hollande. Prenons un électeur de droite : autant il est favorable à cette loi, autant il sera séduit par l’idée de déboulonner le chef de l’Etat avec un an d’avance sur le calendrier électoral. Si on avait un référendum de ce genre, il y aurait une sorte de « convergence des luttes » : Mélenchon et Martinez seraient capables de voter comme Copé et Wauquiez.

Mais oublions cette histoire de référendum. Dans nos enquêtes d’opinion, à deux- ou trois points près, nous avons aujourd’hui deux tiers des Français qui disent trouver « le mouvement justifié ». Ils n’en sont peut-être pas des soutiens purs et durs, mais on note que depuis la semaine dernière, ça n’a pas vraiment varié. Le gouvernement, lui, parie bien évidemment sur un retournement de l’opinion, sur un agacement des Français contraints de faire la queue aux stations-service, voire d’abandonner un temps leurs voitures pour cause de pénurie de carburant. Mais ce retournement, pour l’heure, n’est pas là. Pour les Français qui ont un peu suivi les débats, la loi El Khomri, c’est surtout deux choses : assouplissement des conditions de licenciement pour les patrons et négociation entreprise par entreprise du montant des heures supplémentaires. Deux sujets qui ne sont pas hyperpopulaires. Alors même que, précédemment, les Français se sont plutôt laissés convaincre à l’idée de la politique de l’offre, du pacte de responsabilité, à savoir qu’il n’était pas idiot de soulager le « fardeau » des entreprises pour qu’elles puissent embaucher, autant là ils sont opposés à ce deuxième étage de la fusée que le gouvernement veut installer : flexibiliser et fluidifier très largement le monde du travail. Pour les Français, ça va trop loin.

Quand t’es dans le désert rural

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novion porcien ardennes
Photo : Hannah Assouline.
novion porcien ardennes
Photo : Hannah Assouline.

C’est un petit coin de France tranquille tout droit sorti d’une affiche séguélo-mitterrandienne du siècle dernier. Si l’église de Novion-Porcien, 509 âmes, se dresse impassiblement au milieu du village ardennais, le glas a sonné pour ses derniers services publics. Un poste d’institutrice en moins depuis la rentrée, la caserne de gendarmerie – et probablement le centre technique départemental d’entretien des routes – promis à la fermeture d’ici quelques mois, et voilà tout le bourg en émoi. Au Relais des Ardennes, l’unique café-restaurant de Novion, un vieux quidam rit jaune : « Les fermetures, ça fait trente ans que ça dure. Ça a commencé par les douanes, la perception, puis la poste il y a dix ans. »

Déjà au xixe siècle, le village figurait à la pointe nord de la « diagonale du vide », une bande de territoire aux faibles densités démographiques qui s’étendait de la Meuse aux Ardennes. Après cent cinquante ans d’une modeste industrialisation, le tissu social Novion-Porcien se redésertifie sans que sa population décroisse ni que le relais routier désemplisse. « On sert trente couverts à midi et trente le soir. Au dernier concert qu’on a organisé, il y avait cent spectateurs et on est déjà complet des jours à l’avance pour la Saint-Valentin. Ici, ça ne demande qu’à vivre », me glisse Loïc qui vient de reprendre le Relais des Ardennes avec son épouse Aurore. Le couple de trentenaires représente une lueur d’espoir à Novion, tout comme le jeune boulanger arrivé il y a trois ans. Vue de la capitale, l’affaire peut sembler anecdotique mais depuis des années l’absence de tout commerce local – de bouche ou de vêtements – aggrave l’enclavement du village.[access capability= »lire_inedits »] Il y a bien un éleveur qui transforme lui-même sa viande, mais sa boucherie-charcuterie se situe à Rethel, 7 700 habitants, le chef-lieu d’arrondissement distant d’une douzaine de kilomètres. Sans voiture, point de salut dans ces rues mornes où des enfilades de maisons sans âme toisent quelques belles bâtisses en pierre. L’ancien maire sans étiquette Guy Cahu assure que la commune a gagné une trentaine d’habitants depuis une quinzaine d’années et renchérit : « C’est un bon endroit pour se ressourcer et élever une famille. » Pour ce professeur d’anglais à la retraite, débarqué de sa campagne normande en 1980, Novion tenait presque du pays de cocagne. Jusqu’aux années 1990, des familles d’ouvriers ou d’employés « se faisaient construire un pavillon, avaient une vie assez agréable et entraient de plain-pied dans la classe moyenne » sans mener grand train ni se soucier outre mesure de l’avenir, se souvient l’ancien édile. Bien que les Novionais aient beaucoup moins subi les affres de la désindustrialisation que leurs voisins de Reims et de Charleville-Mézières, le petit peuple des artisans et paysans a ressenti les effets de la crise au début de la décennie 2000. Faute de croissance, l’économie locale peine aujourd’hui à employer les enfants non-qualifiés de la classe moyenne inférieure, dont certains émargent au RSA, dégotent des petits boulots de-ci de-là, voire sombrent dans la délinquance et « divaguent », selon l’expression de Guy Cahu. Novion, ce n’est pas le désespoir des mines et des aciéries qui ferment, condamnant à la mort des territoires entiers, mais la morne plaine des Ardennes.

Déclassement et relégation sociale expliquent sans doute une partie du vote Front national massif que l’on observe à Novion. « Depuis mon arrivée en 2010, j’ai toujours vu le FN arriver devant, je ne suis pas contre, chacun son point de vue », avance Sylviane Agzhaf, présidente de l’association Famillles rurales et épouse du seul immigré de la commune, un électromécanicien d’origine marocaine parfaitement intégré aux dires de tous. Lors des dernières régionales, Florian Philippot, qui briguait la présidence de l’Alsace-Champagne-Ardennes-Lorraine, a écrasé tous ses concurrents au terme d’une campagne très sociale. Le 13 novembre, quelques heures avant les attentats de Paris et de Saint-Denis, le vice-président du FN tenait tribune à Novion, dénonçant la dislocation du service public dans des imprécations qui n’avaient rien à envier au Marchais des années 1970. Résultat : malgré sa défaite à l’échelle régionale, Philippot l’a emporté haut la main chez les Novionais, récoltant plus de 50 % de leurs voix, quinze points devant son adversaire de droite. « En dehors du café routier, du médecin et de la boulangerie, on n’a plus rien » soupire Mme Agzhaf, qui s’est mobilisée contre la fermeture d’une classe de l’école primaire à la rentrée dernière. En dépit de ses promesses, l’inspecteur d’académie a en effet annoncé au printemps dernier la suppression d’un poste d’enseignant, alors que les effectifs de l’école passaient de 102 à 108 élèves. « Hermétique à tout dialogue », d’après Mme le maire, l’inspection d’académie de Charleville a ainsi fait monter les effectifs à 23 élèves par classe, un chiffre qui ferait pâlir d’envie les parents parisiens mais désespère Sylviane. Depuis la rentrée, sa fille unique évolue dans une classe de trois niveaux CE1-CE2-CM1. De quoi aggraver le sentiment d’injustice de bien des villageois. « Les gens ont le sentiment d’être devenus des indigènes dont l’État ne s’occupe plus », résume l’ancien maire.

Même la députée du cru, Bérengère Poletti (LR), pourtant favorable à la RGPP (révision générale des politiques publiques) – le grand chantier de coupes budgétaires mené sous le quinquennat Sarkozy –, s’alarme des « énormes restrictions budgétaires » imposées aux communes rurales. Comme si l’État, l’inspecteur d’académie et le conseil départemental s’étaient donné le mot, le départ annoncé de la brigade de gendarmerie et du centre départemental risquent d’enclaver un peu plus Novion. À l’hôtel de ville, qui abrite également l’école du village, Mme le maire et son premier adjoint relèvent le caractère ubuesque de la situation. « La caserne de Rethel, certes flambant neuve, s’est révélée trop petite pour accueillir les cinq gendarmes de Novion, qui devront louer des appartements parce que la loi leur impose d’habiter à proximité de leur caserne ! », s’afflige Élisabeth Géhin. Et son premier adjoint Philippe Lantenois d’aller contre une idée reçue : « Contrairement aux entreprises, l’État et les collectivités territoriales n’ont aucune vision à long terme », regrette-t-il avec le pragmatisme d’un apolitique.

Détail révélateur, l’équipe municipale a appris la fermeture de la caserne… par voie de presse ! En septembre dernier, le quotidien local L’Union a vendu la mèche : quatre-vingts gendarmeries disparaîtront sur tout le territoire, dont trois dans les Ardennes, probablement d’ici à l’été 2016. « Les habitants ne se déplaceront pas à Rethel pour porter plainte », prédit déjà le maire. Dans un hameau où ne se produisent qu’un ou deux cambriolages par an, les cinq officiers de la brigade novionaise, issus des quatre coins de la France, avaient tissé un « lien affectif » avec les riverains, fait-on valoir à la mairie. S’il fallait une preuve du mélange d’amateurisme et d’improvisation qui règne au sommet de l’État, la mutation d’un nouveau gendarme à Novion l’été dernier a entraîné la remise à neuf de son appartement… en pure perte puisque ledit officier devra bientôt quitter son logement pour Rethel, doublant au passage le montant de son loyer et de sa taxe d’habitation. Le général commandant la gendarmerie nationale a accordé une audience privée au maire et à son premier adjoint en janvier, et cela n’a rien changé à l’affaire. Du haut de son expérience, Guy Cahu, le prédécesseur de Mme Géhin se fait philosophe : « On arrive à obtenir des choses à partir du moment où on a des interlocuteurs. Le problème, c’est qu’ils seront de plus en plus loin et auront autre chose à faire. » Preuve en est, le premier adjoint n’a pas la moindre idée du sort promis au bâtiment de la future ex-caserne : une friche en pleine ville façon Montluçon, un pôle médical comme dans ses rêves les plus fous ? Nul ne le sait.

Noyé au milieu d’une communauté de 94 communes et d’un immense canton rural, Novion pourrait être réduit à quantité négligeable par l’échelon intercommunal et la région – dont la capitale a reculé à Strasbourg depuis la réforme territoriale. Encore une fois, Bérengère Poletti surprend par sa défense des prérogatives municipales, redoutant à l’instar du maire la dilution de Novion « dans un gros ensemble ingérable ». Dans une guerre des idées à front renversé, Fabien Bazin, maire socialiste du village de Lormes au cœur du Morvan, critique la geignardise de ses homologues ruraux qui croient au premier bruit catastrophiste venu. « Les gens finissent par imaginer qu’il n’y aura plus de communes, ni d’habitants à la campagne, ce qui n’arrivera jamais. Depuis quelque temps, se répand la rumeur d’une fusion des communes de moins de 1 500 habitants. C’est une pure invention : l’État a tout intérêt à garder son maillage de 36 000 communes », plaide le concepteur du « bouclier rural » (voir encadré). Niveau rumeurs, Novion-Porcien n’est pas en reste puisque le bruit de la fermeture du centre technique départemental chargé de l’entretien des routes résonne partout. Si d’après le conseil départemental, aucune décision n’a été entérinée, Mme le maire n’en démord pas : « Ça va se faire en catimini. » Bien au-delà de la demi-douzaine de fonctionnaires directement concernés par cette mesure, toute la population novionaise éprouve dans sa chair cette énième entaille dans son tissu administratif. « Il faudrait remettre l’homme au cœur du système. Ce qui compte, ce sont les relations entre les personnes. Ici, un enfant qui traverse la rue nous dit bonjour », dixit le maire du village.

À l’image du musée Guerre et Paix en Ardennes, inauguré en 2003 et actuellement fermé pour travaux, la vie semble parfois en suspens à Novion. On a beau annoncer la réouverture du musée le 11 novembre prochain et espérer un afflux de touristes belges, Charleroi n’étant qu’à cent kilomètres, beaucoup n’y croient pas et désespèrent, ou s’en vont. Peut-être plus préoccupante que la dérive de certains lumpenprolétaires, la fuite des diplômés vers les bassins d’emplois qualifiés de Reims ou de Lille encourage la sinistrose. Doucement, Novion s’assoupit. Au pays de Rimbaud, on espère que cette torpeur sera moins définitive que celle du Dormeur du val.

Et le PS créa le « bouclier rural »
Clin d’œil au bouclier fiscal sarkozyste, l’idée d’un bouclier rural a fait son chemin à Solférino lorsque le parti socialiste pantouflait dans l’opposition. Observant l’exode urbain – 100 000 et 200 000 citadins quittent chaque année les métropoles pour les campagnes –, des élus socialistes de la Nièvre ont phosphoré afin d’élaborer un programme de développement adressé aux 11 millions de Français habitant ces zones rurales. À quelques mois de l’élection présidentielle de 2012, l’ensemble des candidats à la primaire socialiste avait signé le pacte rural, prévoyant notamment un temps d’accès maximal aux services publics essentiels (urgences, maternité, poste, école). Ce bon sens n’empêche pas quelques projets techno-Bisounours à la Michel Serres, comme la distribution de tablettes numériques au troisième âge. Lucide, le maire de Lormes rappelle un chiffre cruel : « Huit milliards d’euros ont été octroyés au ministère de la Ville, rien pour la ruralité », avant de nous rassurer : « C’est à nous de prendre notre destin en main, les outils financiers comme les contrats de projet État région existent, il n’y a plus grand-chose à attendre de l’État et des collectivités. » Aide-toi, l’État t’aidera, ou alors la région, ou alors personne…

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Cantona, l’antiracisme des imbéciles

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eric cantona deschamps benzema
Eric Cantona. Numéro de reportage : AP21809738_000012.
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Eric Cantona. Numéro de reportage : AP21809738_000012.

Certains se bonifient avec le temps et d’autres déclinent lamentablement. En l’occurrence Eric Cantona aurait eu tout intérêt à continuer de jouer des navets pour le cinéma français plutôt que d’accorder un entretien au Guardian. S’il pouvait se contenter de taper dans le cuir pour le Variétés Club de France, ce serait tout aussi bien. Malheureusement, l’ex-numéro 7 des Reds a eu l’idée de reparler à la presse.

Et cela donne cette déclaration ahurissante. Pour l’ancien milieu offensif des bleus, Benzema et Ben Arfa n’ont pas été sélectionnés en raison de leurs « origines nord-africaines ». C’est tellement stupide qu’on se demande si Lilian Thuram et Franck Ribéry n’ont pas relu sa réponse.

«Un nom qui sonne bien français»

« Une chose est sûre, ce sont les deux meilleurs joueurs en France et ils ne joueront pas à l’Euro, (…) Ce qui est certain également c’est que leurs origines sont nord-africaines. Donc oui, le débat est ouvert ». Le débat est ouvert mais qu’on se rassure, pas pour longtemps.

« Benzema est un grand joueur, Ben Arfa également. Mais Deschamps a un nom qui sonne bien français. C’est peut-être le seul en France à avoir un nom aussi français. Personne ne s’est jamais mélangé avec personne dans sa famille. Comme les Mormons en Amérique. (…) Donc je ne suis pas surpris qu’il ait profité de la situation de Benzema pour ne pas le prendre. Surtout après que Valls ait dit qu’il ne devait pas jouer pour la France. Et Ben Arfa, c’est probablement le meilleur joueur français aujourd’hui. Mais ils ont une certaine origine. »

Après Willy Sagnol et Laurent Blanc, il devient périlleux de faire carrière d’entraîneur de football et de montrer patte blanche. Comme à chaque fois, on racialise les « victimes » qui sont enfermées dans leurs origines ethniques avant de hurler au racisme. Que Benzema soit empêtré dans l’affaire sordide du chantage à la sex tape de Mathieu Valbuena ne compte pas. D’ailleurs, c’est la Fédération Française de Football qui a suspendu l’attaquant du Real Madrid, pas l’entraîneur de l’équipe de France, Didier Deschamps. Ce dernier n’a pas retenu Mathieu Valbuena? Son patronyme d’origine espagnol lui a sans doute coûté sa place – je blague ! -, mais le grand Eric Cantona s’en offusquera une autre fois. Adil Rami, Bacary Sagna, Eliaquim Mangala, Lassana Diarra, N’Golo Kanté, Moussa Sissoko, et j’en passe, ont eu la chance d’être sélectionnés par Didier Deschamps. Probablement des cousins mormons du coach. Pour le défendre, DD a pu compter sur le président de la FFF Noël Le Graët :  « S’il y en a bien un qui a soutenu Karim Benzema par exemple, c’est lui (Didier Deschamps, ndlr). Y compris lorsque les médias ne voulaient plus de lui et qu’il ne marquait plus de but avec l’équipe de France»

Métissage obligatoire

Au fond, la sélection de football importe peu au débat. Ben Arfa ayant fait parti du groupe des 30. « The King », comme on le surnommait à Manchester United, est le nouveau roi du racisme antiraciste. On connaissait le racisme anti-blanc, Canto invente le racisme anti-blanc de la campagne. Il ne supporte pas les familles qui ne se sont jamais « mélangées » comme la sienne. Elles sont d’emblée suspectes. Si elles ne sont pas mélangées c’est qu’elles sont racistes. D’ailleurs son épouse Claude Deschamps, que Didier a rencontrée à 18 ans ne dira pas le contraire.

Qu’en sait-il d’ailleurs Cantona du taux de pureté sanguin de « la Dèche » ? Dispose-t-il de l’arbre généalogique des Deschamps depuis le baptême de Clovis jusqu’à nos jours ? A-t-il fait une prise de sang ? L’histoire ne le dit pas. Mais il ne faut pas être biologiste pour comprendre que pour procréer, il faut d’abord se mélanger en dehors de sa famille. Être footballeur puis acteur de série B n’excuse pas tout. Même la bêtise.

Ce racisme antifrançais qui fait les choux gras de la presse d’outre-Manche est d’un type nouveau. En ce sens que Cantona reproche aussi à Deschamps l’audace et l’originalité d’avoir un patronyme qui sent bon la campagne et la souche française ! En somme, chacun peut être fier de ses origines sauf le petit Français qui vient de sa campagne. Une caricature de l’antiracisme raciste.

Heureusement pour Adrien Rabiot, André-Pierre Gignac ou Olivier Giroud qu’Eric Cantona fait du cinéma. Si par malheur, il devait faire son retour en équipe de France, je ne donne pas cher de leur peau.

Loi travail, Air France, Goodyear: le goulag qui vient

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(Photo : SIPA.00726239_000001)

Depuis quelques jours, depuis que les ouvriers se sont un peu réveillés pour exprimer leurs contrariétés, en face, c’est un tollé. Ce qui est amusant, c’est de retrouver mot pour mot tous les « éléments de langage » habituels, ceux que j’entends depuis toujours, dès qu’un mouvement social se durcit.

Il y a d’abord eu avec Nuit debout la phraséologie fantaisiste, auberge espagnole des utopistes intermittents, qui refont l’avenir à longueur d’assemblées générales. Avec pour leur répondre, comme avant, un académicien et quelques éditorialistes.  J’ai déjà dit ici que cela m’avait rajeuni.

Il y a eu ensuite les casseurs à l’origine douteuse, qui sont venus perturber les manifestations contre la loi travail avec l’intention manifeste de déconsidérer le mouvement. Comme d’habitude, ils ont bénéficié dans un premier temps de la complaisance que la bien-pensance accorde aux faux rebelles à la recherche de sensations. Jusqu’à ce qu’un adjoint de sécurité martiniquais et marmoréen, permette de rappeler qui étaient les lyncheurs. Et comme d’habitude encore, les retardataires qui n’avaient pas compris que le vent avait tourné se sont faits piquer, et sont partis, sous les cris de joie, faire un petit séjour à l’ombre.

Et enfin, voilà que les ouvriers s’y mettent. Mais attention, pas comme depuis longtemps à l’occasion d’une fermeture d’usine mettant des milliers de gens à la rue, non là il s’agit de ce que l’on appelle parfois « l’aristocratie ouvrière ». Celle dont on sait que ses membres  font tourner la boutique. Pour tout un tas de raisons, avec leurs syndicats, ils ne veulent pas de la loi travail. Et c’est cela qui est embêtant, car ils peuvent faire se gripper la machine, voire la bloquer. Et comme à chaque fois, on assiste à une jolie levée de boucliers : « Chantage, prise d’otages, dictature stalinienne, violences inacceptables, attitude irresponsable» Le syndicat du Livre, habitué des formes de lutte parfois déconcertantes, y va de son petit coup de main. Refus d’imprimer les quotidiens qui n’ont pas passé un communiqué de la CGT. J’ai connu un nombre incalculable de grève de cette nature avec les mêmes conséquences, si ce n’est qu’avec Internet l’impact est quasiment infime, et que si on veut vraiment s’administrer son éditorial quotidien de Laurent Joffrin, le site web de Libération fera l’affaire. Ah mais non, c’est extraordinairement grave, la liberté d’expression est anéantie en France.

Les Français choqués par l’idée d’un concert de rap donné par un chanteur affligeant, pour commémorer le centenaire de la bataille de Verdun, avaient été prestement traités de fascistes par plusieurs ministres. Qualité du débat oblige, cette fois-ci les ouvriers du livre sont qualifiés de pourvoyeurs de goulag.

Nos doctes et belles âmes, journalistes, économistes, sociologues, politologues, ceux qui expliquent tout et ne prévoient rien, retrouvent instantanément leurs réflexes de classe. Utilisant les mêmes mots et les mêmes expressions que leurs prédécesseurs. C’est normal, c’est toujours comme ça et on en a l’habitude.

Par exemple, ce qui va être intéressant, c’est d’écouter ou lire leurs commentaires à propos de la partie judiciaire de l’affaire des chemises d’Air France. On se rappelle, ces incidents s’étaient produits au moment où la direction de la compagnie annonçait un plan social de 2 500 licenciements. Ce qui était quand même de nature pour les salariés concernés à provoquer une certaine anxiété. Comme toujours désormais, au sein de la « gauche » convenable, ce fut une levée de boucliers, éructations et anathèmes. Le Premier ministre en personne se précipita au siège de la compagnie pour apporter son soutien à celui qui la dirige, et pour stigmatiser les « voyous ». Celui qui la dirige, c’est Alexandre de Juniac, caricature de pantoufleur mis en place par Nicolas Sarkozy, et auteur d’une mémorable prestation filmée devant un parterre de patrons rubiconds et hilares. Ce brave garçon qui venait par ailleurs d’annoncer à 2 500 de ses salariés qu’il les foutait à la porte, y développait une saine conception des rapports sociaux. Posant fort sérieusement la question du retour du travail des enfants, et faisant du très démocratique Qatar le modèle dont il rêvait, grève interdite et grévistes en prison. La vidéo a tourné sur les réseaux en même temps que celle où l’on voyait les cadres d’Air France, chemises arrachées.

À quelques rarissimes exceptions près, silence total des belles âmes sur l’obscène prestation du pantoufleur. Le Premier ministre pu ainsi tranquillement, par l’intermédiaire de Christiane Taubira garde des sceaux, donner les ordres au parquet pour sortir le grand jeu avec célérité. Interventions massives de la police à l’aube, arrestation des criminels dès potron-minet, gardes à vue prolongée, et citations directes en correctionnelle. Pourquoi s’encombrer d’un passage à l’instruction, quand il s’agit de donner des gages au patronat ? Silence toujours persistant des belles âmes, il faut faire confiance à la justice, qui saura, faire la part des choses.

Comme dans l’affaire Goodyear ? Où sur réquisitions conformes du parquet elle a décidé d’envoyer en prison quelques salariés devenus chômeurs, pour avoir protesté contre un plan social massif qui a jeté à la rue des centaines de personnes, plongé des familles dans la souffrance, en en faisant exploser beaucoup, et pour faire bonne mesure, provoqué 14 suicides. Mais, foin de misérabilisme n’est-ce pas, force doit rester à la loi, enfin à celle qui donne aux employeurs toute latitude pour faire plaisir aux actionnaires en traitant le salariat comme une variable d’ajustement. Cette incroyable sévérité fut fort peu commentée par nos belles âmes, qui en revanche se sont réveillées en sursaut pour nous annoncer la fin du monde dès lors que les couches populaires, hostiles à la loi travail ont commencé à renauder.

Alors, pour revenir au jugement de l’affaire des chemises d’Air France, il est apparu à ceux qui ont eu accès au dossier, que celui-ci était judiciairement ténu. Il ne s’agit pas de nier qu’il y ait eu des violences, mais un traitement normal de la preuve en matière pénale devrait rendre très difficile la condamnation de ceux qui sont poursuivis. Comme il fallait intimider, faire un exemple pour calmer la canaille, et faire plaisir à Manuel Valls, ils ont été choisis dans l’urgence par le parquet. Aux juges du siège de se débrouiller. J’espère pour ma part qu’ils feront leur, la maxime selon laquelle « une Justice pour l’exemple n’est jamais exemplaire ».

Quant à nos belles âmes, normalement peu sujettes aux troubles de conscience, elles resteront probablement silencieuses, ou alors, comme c’est le cas depuis quelques jours, elles appelleront à la résistance contre le goulag qui vient. « Vous vous rendez compte, les syndicats d’Air France ont appelé à un rassemblement devant le Palais de justice de Bobigny. Après la grève du Livre qui a détruit la liberté d’expression en France, voilà que les partageux veulent mettre la justice au pas. »

Tout changer pour que rien ne change ?

François Hollande, le pépère de la Nation?

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Najat Vallaud-Belkacem et François Hollande lors des journées de la «refondation de l'Ecole de la République» (Photo : SIPA.00754085_000001)
Najat Vallaud-Belkacem et François Hollande lors des journées de la «refondation de l'Ecole de la République» (Photo : SIPA.00754085_000001)

François Hollande c’est (un peu) le maréchal Pétain… Il ne s’agit pas là d’une proximité idéologique. Mais d’une autre, très pathétique.

Un « vent mauvais » souffle sur la France. La CGT martyrise nos raffineries. L’économie ralentit. Les colères montent. La gauche n’est plus qu’un squelette orné de quelques lambeaux de chair. Et dans cette bourrasque même l’Elysée se lézarde.

En 1941 quand tout allait mal pour la France, le maréchal Pétain prononça son célèbre discours dit du « vent mauvais ». Père de la nation et aussi berger, il appelait les brebis égarées à se réunir sous sa houlette et les enfants de la patrie, trompés, abusés par des discours séditieux et subversifs, à venir se blottir contre sa poitrine paternelle. En 2016, c’est Najat-Vallaud Belkacem qui s’est chargée pour Hollande du remake : « Vent mauvais », saison 2.

Ça ressemble beaucoup au discours d’origine. En plus plat : c’est quand même Emmanuel Berl qui écrivait les discours du maréchal Pétain. Il est quasiment certain que la ministre de l’Education nationale s’attelle seule, hélas, à la rédaction de ses discours. Et voilà ce que ça donne : « Je trouve qu’un responsable politique, et en particulier un responsable politique au sommet de l’Etat qui préside aux destinées d’un pays, d’une certaine façon il a un peu un rôle équivalent à celui que peut avoir un père de famille ou une mère de famille à l’égard de ses enfants. »

François Hollande en papa ou en maman des Français ? L’allégorie est totalement empruntée à l’éternel arsenal sémantique de la droite et de l’extrême droite. Eh oui, la gauche en est là… Elle qui a forgé son identité dans un combat inlassable contre les notions d’homme providentiel, de père de la nation, de berger du troupeau…

Car accepter la tutelle ou la protection d’un homme, c’était pour la gauche la pire des perversions. Le renoncement à toute volonté populaire, l’abdication de sa liberté au bénéfice d’une personnalité devant laquelle s’imposaient des génuflexions religieuses.

Mais aujourd’hui quand tout va mal, quand le niveau de l’eau monte au dernier étage du siège du PS, rue de Solférino, ne reste plus que la ressource d’une prière qui fait office de bouée de sauvetage : « Notre Père qui est à l’Elysée ». Genre : « Allô, papa bobo ». Certains, dont je suis, ne pourrons pas s’empêcher de penser que si nous avons Hollande pour papa, le statut d’orphelin est désormais des plus enviables.

François Hollande va-t-il se sortir de l’Euro?

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François Hollande, en 1998, lors d'un match organisé par le Variétés Club de France (Photo : SIPA.00561064_000017)
François Hollande, en 1998, lors d'un match organisé par le Variétés Club de France (Photo : SIPA.00561064_000017)

Il rêvait d’en faire sa piste de décollage vers une candidature à sa propre succession. Le championnat d’Europe des nations, comme on l’appelait du temps où les compétitions sportives ne portaient pas le nom d’une monnaie, a lieu en France et François Hollande comptait beaucoup dessus.

Il est vrai que les deux fois où notre pays a organisé une compétition de football, l’équipe nationale a pu brandir la coupe à la fin. Ce fut le cas en 1984, alors que Michel Platini était le meilleur joueur du monde, survolant le championnat d’Europe de toute sa classe. Ce fut encore le cas en 1998, avec l’équipe menée par Aimé Jacquet.

Cette année 1984 fut formidable pour le sport français : victoire française au foot, donc, mais aussi le dernier doublé français au Tour de France (Fignon 1er, Hinault 2e) et des JO plutôt réussis, notamment avec le football dont la sélection française ramena la médaille d’or.

On ne se souvient pas que François Mitterrand ait particulièrement surfé sur ces excellents résultats. Au contraire, l’été 1984 reste comme celui où il dut concéder son recul le plus marquant, lors de la guerre scolaire. Mitterrand fut contraint de sacrifier Alain Savary et Pierre Mauroy et n’a pas eu l’occasion de se glorifier de ces palmarès  français dans les compétitions sportives.

En 1998, nous étions en période de cohabitation. Jacques Chirac et Lionel Jospin entrèrent également en rivalité dans le soutien à l’équipe de France. On se souvient de l’expression de Platini, cette fois-ci maître-organisateur de la compétition : « Jospin aime le sport, Chirac aime les sportifs ». Les deux têtes de l’exécutif profitèrent dans les sondages de la victoire française même si, effectivement, c’est Chirac, affaibli un an auparavant par sa dissolution-gag, qui en avait le plus besoin.

Du rêve de 1998 au cauchemar de 2016 ?

C’est donc le modèle 98 dont François Hollande voudrait s’inspirer. Qu’elle serait belle cette victoire qui permettrait de réunir autour de lui et dans la joie, un peuple enfin soudé ! Seulement voilà, cette espérance pourrait bien se transformer en cauchemar.

En cauchemar d’abord, parce que, tout à fait prosaïquement, notre équipe n’est pas favorite et qu’elle l’est beaucoup moins depuis deux jours alors que sa ligne défensive qui était déjà son point faible a perdu son élément le plus solide et le plus talentueux, Raphaël Varane, après avoir perdu son élément le plus combatif, Mamadou Sakho.

En cauchemar ensuite, parce que la France est aujourd’hui paralysée par les grèves. La CGT sait fort bien que le championnat d’Europe débute le 10 juin et que la pression est énorme sur le gouvernement. François Hollande peut-il se permettre de montrer à l’Europe entière le spectacle d’un pays bloqué alors qu’il organise une des plus grandes compétitions sportives mondiales ? Peut-il se le permettre alors que Paris est aussi candidate à l’organisation des Jeux olympiques de 2024 et que le CIO sera très attentif au bon déroulement de l’Euro de football ? Peut-il dans le même temps se permettre de reculer, au risque de voir son Premier ministre démissionner et subir aussi une crise politique, un peu comme Mitterrand en 1984, mais en pire ?

En cauchemar enfin –et c’est bien le plus important de tous, parce que les djihadistes rôdent autour de la compétition. La finale de la Coupe de France a montré que la sécurité des stades était encore loin d’être au point, puisque des spectateurs ont pu faire entrer bombes agricoles ou fumigènes dans le stade de France sans aucune difficulté. A partir du 10 juin et pour un mois, ce n’est pas un stade par jour qu’il faudra contrôler mais souvent deux ou trois. Avec une police épuisée par l’état d’urgence, et le maintien de l’ordre éprouvant de manifestations nombreuses et parfois violentes, qui pourraient de surcroît se poursuivre pendant la compétition. Il faut ajouter à cela la sécurisation des « fan-zones », ces lieux de rassemblement dans les villes devant écrans géants, dont plusieurs personnalités de l’opposition (Nicolas Sarkozy, Florian Philippot) plaident l’interdiction. L’attitude de ces dernières laisse penser qu’une union sacrée ne serait pas automatique en cas de nouveau malheur.

A deux semaines du match d’ouverture, cette compétition sur laquelle François Hollande comptait tant est devenue un piège terrible : un simple loupé, un fiasco politique ou pire encore.

Camarades, il faut savoir terminer une… blague!

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(Photo : SIPA.00727191_000010)
Philiuppe Martinez, fin 2015, au siège de la CGT (Photo : SIPA.00727191_000010)

Comme je carbure plutôt à la lecture qu’à l’essence, ce mot étant au sens non platonicien du terme, je me dirige à pied vers mon kiosque habituel où deux vendeurs m’annoncent qu’il y a grève pour tous les quotidiens. Hilares, ils précisent : « Sauf l’Humanité ». Ils ont bien compris que ce n’est pas une pure coïncidence…

Mais en rentrant chez moi pour lire les journaux sur mon ordinateur, je vois ce qu’en dit la presse qui n’est-pas l’Huma. Je tombe sur ce communiqué du Monde :

« En raison d’un mouvement de grève dans notre imprimerie parisienne et dans nos centres de distribution, à la suite du refus du Monde de publier un communiqué de la CGT, notre édition papier ne paraîtra pas dans la plupart de nos points de vente, ce jeudi 26 mai. C’est également le cas des autres quotidiens nationaux français, à l’exception de L’Humanité, qui a accepté de publier ce texte.

Le Syndicat de la presse quotidienne nationale rappelle que “pour la troisième fois au cours de ces 2 derniers mois, la CGT bloque l’impression et la distribution des quotidiens nationaux”. Les journaux n’étaient déjà pas parus le 31 mars et le 28 avril. Ils pourront être lus sur les sites Internet des titres, rappelle le SPQN.

Sur France Inter, le secrétaire général du syndicat CGT du Livre, Didier Lourdez, a affirmé que son syndicat n’avait “ni exigence ni diktat”. Il a cependant reconnu que son syndicat avait “proposé à tous les quotidiens de donner une expression à Philippe Martinez” ».

J’avoue que mon premier réflexe a été d’insulter in petto ces salauds qui décident que la liberté de la presse s’arrête à ceux qui ne publient pas leurs appels. « Ni exigence ni diktat » ? Voilà des éléments de langage qui signifient en clair : « Vous n’aviez qu’à faire ce qu’on veut (nous la CGT, nous le peuple), et vous êtes donc les seuls responsables de cette grève des journaux. » CQFD.

Mais j’ai a beau être un anticommuniste primaire, je m’efforce parfois de dépasser mes réflexes. Et je me suis dit, plus raisonnablement, que si l’Huma pouvait paraître malgré un mouvement de grève, c’est qu’elle n’avait qu’à publier un fac-similé de n’importe quel numéro paru depuis des décennies.

D’ailleurs, si par hasard Martinez devait in fine manger son chapeau, il n’aura qu’à re-publier tel quel le numéro de l’Huma dans lequel, en juin 1936, Thorez lança son fameux appel : « Il faut savoir terminer une grève. » Il faut savoir arrêter un blocage, surtout quand les manifs de masse sont d’une absence d’ampleur inégalée.

Un duel et 66 millions de Français obligés d’y assister

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(Photos : SIPA.00756422_000004/00703776_000021)

Claquez bannières rouges et roses, la gauche voit ses armées s’affronter sur les chemins de France. L’éternelle lutte finale qui n’en finit plus est en train de paralyser le pays et surtout ses habitants.

La « loi travail » portée par le gouvernement Valls a donc fait sortir de ses gonds la CGT et le camarade Philippe Martinez. Ce dernier a évidemment saisi l’occasion. Débordé sur sa gauche par ceux qui veulent en découdre, il sait qu’il joue son avenir à la tête du syndicat car c’est cette défense d’une ligne dure qui l’a confirmé en avril à la tête de la CGT. Le pari est gagnant. Non seulement il a évincé Nuit debout du paysage médiatique, mais il a aussi réussi à ressusciter l’unité du syndicat contre un ennemi commun : le gouvernement. Au point de faire enrager le secrétaire de la CFDT et d’effrayer Force ouvrière qui en est réduite à jouer les médiateurs. Ces derniers se voyaient bien parachever l’enterrement de l’ex-premier syndicat de France.

Devenu expert dans l’art d’allumer des incendies, Martinez laisse donc les médias et le gouvernement spéculer sur sa capacité à les éteindre. En d’autres termes, il a démontré qu’il était pyromane, on ne sait toujours pas s’il est pompier. Là est son atout.

Las, son adversaire est dans le même bateau. Embarqué dans une lutte dont il ne peut sortir en véritable gagnant (le contrecoup du 49-3), mais dont il peut à l’évidence sortir en véritable perdant puisqu’il s’est beaucoup trop engagé sur ce texte pour pouvoir reculer. Son exil momentané en terre promise n’aura calmé personne et le chef du gouvernement le plus impopulaire de la Ve République peine à trouver des soutiens. Tiraillé entre frondeurs, opposition et syndicats, à la peine dans les enquêtes d’opinion, Manuel Valls est aux abois. Lorsque le passage en force ne suffit plus, on admet et on se démet généralement.

De son côté, si la droite critique ouvertement le texte, elle va pousser le gouvernement à le défendre. Elle voudrait faire passer la loi et faire tomber Valls en même temps. Aujourd’hui, la gauche au pouvoir matraque ses syndicats et la droite compte donc les points. Critiquant vertement la loi mais poussant l’exécutif à ne pas céder, trop heureuse de les voir se débattre avec ceux qui leur ont pourri la vie et le pouvoir.

Mais les Français me diriez-vous ? Vous, les autres, moi ? Si l’immense majorité d’eux est favorable au retrait du texte, ils ne supportent plus l’énergie que met la CGT, qui ne représente plus qu’elle-même, à empoisonner leur quotidien. Autrement dit, bloqués entre un gouvernement qu’ils ne soutiennent pas et un syndicat qui ne les représentent plus, ils en sont à demander timidement à une caméra « Ah, mais pardon, mais pourrions-nous aller travailler pour payer nos impôts qui vous permettront de continuer à vous mettre sur la figure s’il vous plaît ? » La scène fait pitié.

Ils veulent le retrait de la loi, mais ne trouvent leur compte chez aucun des belligérants, c’est le problème de la France du XXIe siècle : une fracture entre le peuple et ses élites qui ne fait que s’accroître. Le Français ne revendique plus, il ne demande plus rien, il veut juste qu’on lui foute la paix.

Soixante-six millions d’entre eux assistent donc à un combat disputé par un Premier ministre qui, au mieux, nous disent les sondages, recueille l’assentiment d’un interrogés sur quatre, et un patron de syndicat ne représentant que 3% des travailleurs. Et nos concitoyens se demandent si ledit combat ne pourrait pas se dérouler sur un ring ou dans une cage, et non au milieu du public, lassé, celui-ci, de prendre des coups. Mais pour que Martinez ait des lendemains qui chantent, cela vaut la peine d’en prendre pour lui, semble-t-il estimer…

Etats-Unis – Vietnam: vieux ennemis, nouveaux frères d’armes

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(Photo : SIPA.AP21900394_000003°
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Dans son discours d’investiture, le 20 mai, la nouvelle présidente de Taïwan Tsai Ing-wen a invité Chinois et Taïwanais à se « débarrasser du fardeau de l’Histoire ». Même si ce discours a été adressé à des oreilles chinoises, il a apparemment eu un écho du côté du président américain. En visite à Hanoï, celui-ci n’a pas perdu de temps pour annoncer, dès sa première prise de parole, la levée de l’embargo sur les ventes d’armes américaines au Vietnam. Armer les héritiers des Vietcongs de M-16 et F-16 est donc, après le discours taïwanais, le deuxième pied de nez à la Chine en trois jours, alors que celle-ci ne cesse de vouloir étendre son influence notamment en mer de Chine méridionale, où les tensions sont fortes entre Hanoï et Pékin. Les deux capitales revendiquent en effet chacune l’archipel des îles Spartleys, inhabitées mais situées sur d’immenses gisements de pétrole ainsi que sur une zone de pêche foisonnante.

Un moyen de pression pour le TPP

Avec cette annonce, Barack Obama espère faire coup double : en armant le Vietnam, il contrarie un peu plus les ambitions chinoises. Mais il cherche surtout à convaincre les Vietnamiens – dont certains hauts responsable restent méfiants vis-à-vis de l’ancien ennemi – de ratifier le traité de libre-échange transpacifique (TPP). Pour ce faire, Obama a lié les conditions de la levée totale de l’embargo au TPP. Et, pour faire face aux critiques américaines épinglant l’état des droits de l’homme dans ce pays dirigé par un parti unique, il a aussi exigé que le Vietnam accepte la création de syndicats indépendants ainsi que l’instauration du droit de grève. Pas sûr que ces mesures puissent satisfaire les militants qui ont été assignés à résidence avant la venue d’Obama, ni les participants d’un concert clandestin animé par Mai Khoi, chanteuse et militante prodémocratie, qui s’est tenu à Hanoï, samedi 21 mai. « Sommes-nous libres ? Sommes-nous vraiment libres ? », se demandait-elle à la fin d’une chanson. Mais les véritables destinataires des conditions posées par Obama sont américains : dans ce petit jeu stratégique, on ne sait plus qui s’adresse à qui…

En y regardant de plus près, le système politique vietnamien a bien plus de similarités avec la Chine qu’avec les Etats-Unis : parti unique, répression des opposants et manifestants, censure de l’information, non-respect des droits de l’homme. Mais la géopolitique et les intérêts nationaux ont toujours le dernier mot et entre ces deux pays supposés « frères » et partageant le même système politique, les tensions, parfois graves (une presque guerre en 1979) ne datent pas d’hier. Déjà dans les années 1960, au beau milieu de la guerre de Vietnam, les dirigeants nordistes n’ont pas apprécié le soutien assez tiède de la Chine et se sont tournés vers l’URSS où la plupart de l’actuelle classe dirigeante vietnamienne a été formée.

Etats-Unis et Vietnam, eux, ont en commun, en plus d’une guerre sanglante, une étonnante capacité à faire table rase du passé. Selon un sondage mené il y a un an à l’occasion du quarantième anniversaire de la chute de Saïgon, 76% des personnes interrogées ont exprimé des opinions favorables envers l’ancien ennemi. Mais ces mêmes enquêtes d’opinion dévoilent que les Vietnamiens sont surtout attachés aux libertés économiques et les dirigeants du pays pourraient donc envisager un développement « à la chinoise », offrant  dans un premier temps une progression spectaculaire du niveau de vie, mais reléguant les libertés politiques et publiques aux calendes grecques.

L’avenir des Etats-Unis est à l’est

Même si Obama arrive à obtenir la ratification du TPP par Hanoï, ce traité, qui regroupe douze pays – dont la Chine ne fait pas partie – devra être soumis au vote du Congrès américain. Il est peu probable que cela ait lieu avant le départ de Barack Obama, en janvier 2017. L’opposition affichée à cet accord de la part des deux futurs candidats à la Maison Blanche – confrontés tous les deux à la colère des classes populaires, surtout blanches, face à la délocalisation des activités et des emplois industriels vers ces pays à bas coût et aux mauvaises conditions de travail -, rendra difficile la tâche d’Obama.

Ce dernier pourra néanmoins se féliciter d’avoir pu s’allier à un nouvel acteur dans la région – qui plus est, celui-ci ! – afin d’espérer endiguer l’influence chinoise grandissante. Le vieux « containment » version Obama, avec une composante militaire (vente d‘armes et ce qui s’en suit) et économique (intégration dans une zone de commerce libre de droits). Cependant, fidèle au jargon diplomatique, il a assuré que la levée de l’embargo n’était pas liée à la politique américaine vis-à-vis de la Chine, mais que la décision était basée sur son « désir de compléter le long processus de normalisation que nous avons entrepris avec le Vietnam. »

Tran Truong Thuy, directeur de l’Institut d’études sur la mer orientale – l’appellation vietnamienne de la mer de Chine méridionale – a néanmoins sous-entendu que la Chine était bien au cœur des discussions avec l’Oncle Sam : « Sur ce dossier, le Vietnam est du côté des Américains et de Taïwan ; il considère qu’il faut défendre le statu quo régional. Nous nous attendons d’ailleurs à ce que, si Hillary Clinton est élue, elle soit encore plus ferme qu’Obama vis-à-vis des Chinois. »

Pékin, par l’intermédiaire de l’agence de presse gouvernementale Xinhua, a également réagi. Tout en reconnaissant que les tensions en mer de Chine méridionale s’étaient « intensifiées ces dernières années », elle a accusé les Etats-Unis d’en être responsable en ayant envoyé « de manière répétée des avions et des navires dans la région ». L’agence chinoise a aussi incité Washington à ne pas se servir de ce rapprochement « en tant qu’outil pour menacer ou même endommager les intérêts stratégiques d’un pays tiers », à savoir les siens.

Sans minimiser l’importance du rapprochement entre Washington et Hanoï, le bilan de la politique d’Obama dans la région est mitigé. Le président qui souhaitait au début de son mandat réorienter l’intention des Etats-Unis vers la zone Asie-pacifique (« re-balance » est sa formule favorite) aura du mal à afficher de réels succès, surtout quand la Chine semble continuer de prendre le contrôle de la mer orientale/Chine méridionale. Au mieux, la progression du contre-projet américain, consistant à tisser des alliances supposées servir de contrepoids au projet stratégique chinois avance très lentement : si le rapprochement avec le Vietnam avance, il ne faut pas oublier que quelques jours avant l’arrivée d’Obama à Hanoï, un personnage hostiles aux Etats-Unis a été élu président de l’un des plus vieux alliés dans la région : les Philippines. En fait, le nouveau président philippin, Rodrigo Duterte, semble pencher plutôt du côté chinois concernant les îles disputées. Quoiqu’il arrive, et même si le prochain président des Etats-Unis est un homme, les idées formulées dans « le siècle asiatique des Etats-Unis », article programmatique signé en octobre 2011 par Hillary Clinton, secrétaire d’Etat à l’époque, restent répandues, voire hégémoniques parmi les élites américaines : l’avenir est en Asie-Pacifique et non pas en Irak ni en Afghanistan, et les Etats-Unis devraient être au cœur de l’action. Hanoï est un bon endroit pour le redire.

L’interventionnisme est dans l’ADN américain

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hiroshima clinton trump obama
Donald Trump. Sipa. Numéro de reportage : AP21834943_000004.
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Donald Trump. Sipa. Numéro de reportage : AP21834943_000004.

Historien spécialiste des Etats-Unis, Thomas Snegaroff a récemment publié Le mot de la fin (Tallandier, 2015).

Daoud Boughezala : Barack Obama se rendra prochainement au Japon à la rencontre de rescapés d’Hiroshima et de Nagasaki. Comment expliquez-vous son refus acharné de présenter des excuses officielles pour le largage de deux bombes nucléaires par les Etats-Unis en 1945 ?

Thomas Snegaroff : Si elle ne vaut évidemment pas excuse, la visite d’Obama au Japon est tout de même une reconnaissance du drame japonais. De ce point de vue, c’est historique. Il n’y a certes pas d’excuses officielles, comme l’annonçaient les propos de John Kerry il y a quelques semaines, mais cela tient aussi au contexte américain. Toute une partie de la classe politique, notamment la droite américaine, n’accepterait pas d’excuses en ce qu’elle considère que l’envoi des bombes atomiques a accéléré la fin de la deuxième guerre mondiale ainsi que la fin des souffrances des militaires américains. Les Républicains ont beaucoup reproché à Barack Obama ce qu’ils appellent son « apology tour » (sa tournée d’excuses) à l’été 2009, lorsqu’il avait évoqué les erreurs américaines en Irak, au Vietnam, etc. Toute une partie de la droite américaine n’a pas supporté ces excuses qu’elle a assimilées à une position de faiblesse. S’excuser de sa trace laissée dans l’histoire, c’est faire preuve de faiblesse à leurs yeux. Partant, Barack Obama se tiendra un peu entre deux positions (la repentance et l’absence de regrets) au cours de son voyage au Japon. Mais le simple fait de s’y rendre est un geste symbolique extrêmement fort, d’autant plus qu’un mouvement nationaliste se renforce au Japon contre la présence des bases américaines à Okinawa. L’idée est également de retisser des liens avec la Japon sur la question du nucléaire, alors que la relation bilatérale a tendance à se distendre avec le temps.

Dans un pays aussi multiculturel que les Etats-Unis, qui est une mosaïque de minorité ethnoculturelles (noire, indienne, hispanique, etc.), mais fait preuve d’un patriotisme à toute épreuve, les revendications mémorielles explosent-elles comme en France ?

Le travail de mémoire a fait d’énormes progrès aux Etats-Unis sur les questions propres à la société américaine, pour les « native Americans » (Indiens), les Afro-Américains. Un énorme effort de reconnaissance de l’esclavage et du génocide indien a été accompli. En revanche, dans l’action internationale, les Etats-Unis sont encore très loin de s’interroger sur leurs responsabilités passées, un peu comme François Hollande avec la guerre d’Algérie. Si la France et les Etats-Unis refusent de faire acte de repentance internationale, c’est que ces deux nations se pensent universelles et estiment avoir vocation à peser sur les affaires du monde, ce qui suppose de faire acte de puissance. Cela cadre mal avec l’excuse, qui est une manière d’afficher ses erreurs passées. Les deux pays peuvent reconnaître des fautes, mais de là à s’excuser publiquement… Aux Etats-Unis comme en France, dans un contexte mondialisé, à mesure que les identités se brouillent, montent parallèlement les demandes mémorielles et l’angoisse du déclin et du déclassement qui poussent certains à s’accrocher à un rôle historique important, quitte à accepter les dérives du passé comme des éléments de l’histoire et de la puissance nationales. Aussi bien les Américains avec le Japon que les Français avec leurs aventures coloniales rechignent à effectuer un travail d’inventaire de leur passé.

Sur le fond, Hiroshima et Nagasaki étaient-elles des opérations militaires dictées par les intérêts de la guerre ou de simples représailles gratuites, à l’instar du bombardement de Dresde ?

C’est le fruit d’un cheminement qui s’est fait en quatre temps. D’abord, un programme nucléaire s’est mis en place aux Etats-Unis : le projet Manhattan. Intervient ensuite la mort de Roosevelt qui entraîne l’arrivée au pouvoir de son vice-président Truman, choisi pour le quatrième mandat de Franklin Delano Roosevelt parce qu’il était faible et ne dérangeait personne. Truman accède donc au pouvoir sans aucune expérience et ignore même l’existence du programme nucléaire américain. Dans un troisième temps, à la conférence de Potsdam (juillet-août 1945), le nouveau président Truman se retrouve attablé avec les grands ce monde, doit montrer que l’Amérique n’est pas en situation de faiblesse. Puis arrive l’ultimatum envoyé aux Japonais qui exige une reddition totale. Les conditions posées par le Japon sont inacceptables pour les Américains – pouvoir juger soi-même ses propres criminels de guerre, ne pas se faire imposer de puissance extérieure…

D’où le recours à l’arme atomique ?

Face au refus japonais d’accepter une défaite humiliante et à Staline qui commence à  montrer les muscles, Truman a à cœur de se faire une place dans le concert des nations et considère comme légitime l’emploi de l’arme atomique à Hiroshima. Les Japonais pensaient que cette attaque allait mettre fin à leurs souffrances, mais la deuxième bombe, à Nagasaki, est beaucoup plus difficile à justifier du point de vue américain et du droit international. Et les Américains ont aussi envoyé des tas de bombes incendiaires sur les villes japonaises pour les brûler. Côté américain, il y avait quelque chose de l’ordre de la volonté d’en finir très vite avec ce conflit dont le sort était déjà joué depuis quelques mois sur le front occidental. L’idée était aussi de tester la bombe atomique américaine. Après Hiroshima et Nagasaki, les Américains ne disposent plus d’aucun engin nucléaire. C’est un essai grandeur nature.

Tournons-nous vers l’avenir. En matière de politique étrangère, les commentateurs ont coutume d’opposer Hillary Clinton l’interventionniste à l’isolationniste Donald Trump. Les choses sont-elles aussi simples et tranchées ?

Non, il y a un consensus autour de la défense des intérêts américains qui passe par une action proactive des Etats-Unis dans le monde. Malgré les grands discours qui peuvent paraître parfois un peu isolationnistes de Donald Trump, il partage avec sa rivale la volonté d’aller en découdre partout dans le monde. Ceci étant, cela ne passe pas forcément par les mêmes modalités ni les mêmes alliés, à entendre Trump considérer qu’il faut discuter de manière objective avec Poutine que Clinton traite de « nouvel Hitler ». Mais sur le fond, l’interventionnisme américain n’est pas près de s’achever avec la nouvelle administration qui s’installera à Washington en janvier 2017. Trump considère par ailleurs que plus de nucléaire garantit plus de sécurité dans le monde, et Clinton n’est pas loin de le penser. D’Obama à Trump et Clinton, qui était sa secrétaire d’Etat, malgré des nuances, il y a toujours cette idée que l’Amérique est attaquée lorsqu’elle est faible, autrement dit lorsqu’elle n’a pas su dissuader ou empêcher ses ennemis d’intervenir militairement contre elle.

Pourtant, Obama se garde bien d’envoyer ses boys combattre l’Etat islamique sur le sol irakien et syrien. Son successeur risque-t-il de rompre avec un tel attentisme ?

C’est la stratégie de « lead from behind » et de « low footprint » (faible empreinte sur le sol) qui permet à Obama de passer par des alliances locales, par exemple en Irak. Elle se prolongerait, y compris avec Hillary Clinton, certes plus faucon qu’Obama, mais qui valide ce choix du Parti démocrate qu’elle a également mis en œuvre. En revanche, avec une administration Trump, l’Amérique suivrait davantage un modèle reaganien qui prendrait en charge la tête des coalitions, reviendrait au cœur et en tête du jeu. Sur les modalités d’intervention, persistent donc des différences entre les candidats. Mais sur la philosophie même de la politique étrangère dictée par les intérêts américains, subsiste très peu d’écart.

CGT vs gouvernement: «Aucun des deux camps ne peut abdiquer»

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Un dépôt de carburant bloqué dans le Nord de la France (Photo : SIPA.AP21898534_000001)
Un dépôt de carburant bloqué dans le Nord de la France (Photo : SIPA.AP21898534_000001)

Jérôme Fourquet est directeur du département Opinion et stratégies d’entreprises de l’Ifop.

Manuel Moreau. La CGT n’a-t-elle pas une obligation de réussite dans ce mouvement social ? D’autant qu’elle doit aujourd’hui affronter la concurrence d’un mouvement comme Nuit debout qui, lui, n’a pas réussi à avoir la peau de la « loi travail »… 

Jérôme Fourquet. Pour la CGT, l’enjeu est bien là : la victoire ou la mort. L’enjeu, c’est prouver que le syndicalisme et la CGT existent encore. Certes, la « Cégète » est toujours la première organisation syndicale, mais elle est en recul et il y a à son sommet une inquiétude que ce déclin s’accélère. Surtout que la « loi travail » peut avoir des retombées concrètes en la matière : ce que contient notamment ce texte, c’est un changement de paradigme puisqu’une plus grande place est censée être laissée à la négociation au sein de l’entreprise et cela est perçu par les stratèges de la CGT comme favorisant la CFDT qui est beaucoup plus dans cette culture-là. On voit d’ailleurs que la CFDT, dans un second temps, a pour ainsi dire co-rédigé cette loi avec le gouvernement.

À cette crainte d’un recul de la CGT, s’ajoutent des tensions en son sein depuis notamment l’affaire Thierry Lepaon qui a laissé des traces. Si au cours du congrès de la CGT qui a suivi, Philippe Martinez a été élu très confortablement, ces tensions et ces oppositions sont toujours là. Il y a ainsi, dans les rangs de la CGT, la tentation d’une certaine radicalité.  On le voit aujourd’hui avec la branche chimique et pétrolière qui est à la pointe de la mobilisation et qui apparaît comme une des « fédé » les plus dures de la confédération. Il y a donc un agenda interne : pour se ressouder, il faut un adversaire. Martinez le sait, il a conscience qu’une partie de sa base veut en découdre, il a donc besoin de cette confrontation.

Mais il n’y a tout de même pas que des raisons de boutique interne ?

C’est évident, la direction de la CGT a fait un calcul. On ne s’engage pas dans une épreuve de force comme celle-là sans avoir un peu pris la température. Ils se disent que le gouvernement est affaibli, qu’il y a un très profond désarroi dans les rangs de la gauche en général et dans le monde du travail en particulier, qu’il y a de nombreuses mobilisations (dont Nuit debout en effet) qui, même si elles ne font pas le plein, durent tout de même depuis un moment, que la CGT dans cette situation doit retrouver une légitimité et ne surtout pas se faire déborder par l’extrême gauche. Bref, pour les dirigeants cégétistes, il y a un terreau pouvant nourrir une offensive. Néanmoins, il apparaît un paradoxe : si on est capable de mobiliser un million de manifestants dans la rue, on n’a pas besoin de bloquer le site pétrolier de Fos-sur-Mer…

Mais il ne faut pas se focaliser sur les seules raffineries. Il ne faut pas oublier qu’il y a également un mouvement à la SNCF, où la CGT est encore assez puissante, avec deux jours de grève par semaine depuis la semaine dernière et l’objectif d’aller jusqu’à l’Euro comme ça. Ce mouvement-là, assez suivi chez le personnel dit « roulant », est motivé par la négociation d’une convention collective préparant l’ouverture à la concurrence du rail. Les salariés de la SNCF pensent, à juste titre je crois, que leurs conditions de travail vont se dégrader. On a donc là aussi des circonstances particulières qui viennent s’ajouter à une opposition plus globale à la loi travail. N’oublions pas non plus que la grève est également en train d’être votée dans le nucléaire. Tout cela s’agglomère donc et permet ainsi à la CGT de pouvoir faire entrer dans la bataille ceux qui forment ses troupes de choc.

Quand on se souvient de l’épisode du CPE, on peut se dire que le calendrier de la CGT n’est pas idiot : en fin de mandat, les exécutifs peuvent lâcher du lest pour éviter trop de remous dans la dernière droite avant la nouvelle présidentielle. Cependant, pour l’instant, le gouvernement a opté pour la posture martiale.

En 2006, jusqu’à la fin, Dominique de Villepin a bombé le torse, mais il a finalement été abandonné et sacrifié par Jacques Chirac et il est sorti de cet épisode « en slip », si vous me permettez l’expression. Et c’est là que Nicolas Sarkozy prend son envol, définitivement, vers 2007. Vu la tournure que prennent les événements, on est vraiment dans l’épreuve de force et plus personne ne peut lâcher. À commencer par Philippe Martinez. Il lui est difficile de faire machine arrière. Il ne faut pas oublier que depuis le CPE aucun mouvement social et syndical n’a débouché sur une victoire. La réforme des retraites sous la droite en 2010 est passée malgré des centaines de milliers de personnes dans la rue. Trois ans plus tard, la réforme des retraites menée par la gauche, certes plus modestes, n’a pas non plus été bloquée. La réforme du travail le dimanche et la loi Macron sont également passées.

Du côté de l’exécutif, il n’est pas impossible que se rejoue l’épisode du CPE. On croit déjà déceler des indices selon lesquels Manuel Valls serait plus va-t-en-guerre que François Hollande, ce qui ne serait pas totalement étonnant… Néanmoins, le chef de l’Etat a déjà mangé son chapeau il y a quelques semaines sur la déchéance de nationalité. Le 49-3, rappelons-le, a été dégainé sur la loi travail et le bras de fer engagé avec les frondeurs du PS. L’exécutif répète matin et soir qu’il ne lâchera pas, alors même que des concessions ont déjà été faites sur le contenu texte. François Hollande est à 14%-15% de popularité dans les enquêtes d’opinion. S’il lâche là-dessus, c’est terminé pour lui. Voilà pourquoi ce à quoi nous assistons est spectaculaire : nous allons vers une confrontation au cours de laquelle aucun des deux camps ne peut abdiquer.

Mais le pays, lui, sur cette question de la loi travail, quel autocollant arbore-t-il sur son poitrail ? Celui de la CGT ou de la CFDT ? Arnaud Montebourg a proposé, comme Jean-Claude Mailly de FO, le recours à un référendum. Si une telle consultation avait lieu — ce qui paraît improbable — sur quel résultat cela pourrait-il déboucher ?

Les gens répondent rarement à la question qui leur est posé lors d’un référendum. Si une telle consultation était organisée, au regard de la situation sociale délétère et de la défiance record et historique dont souffre l’exécutif, ce référendum serait utilisé à l’évidence pour sanctionner François Hollande. Prenons un électeur de droite : autant il est favorable à cette loi, autant il sera séduit par l’idée de déboulonner le chef de l’Etat avec un an d’avance sur le calendrier électoral. Si on avait un référendum de ce genre, il y aurait une sorte de « convergence des luttes » : Mélenchon et Martinez seraient capables de voter comme Copé et Wauquiez.

Mais oublions cette histoire de référendum. Dans nos enquêtes d’opinion, à deux- ou trois points près, nous avons aujourd’hui deux tiers des Français qui disent trouver « le mouvement justifié ». Ils n’en sont peut-être pas des soutiens purs et durs, mais on note que depuis la semaine dernière, ça n’a pas vraiment varié. Le gouvernement, lui, parie bien évidemment sur un retournement de l’opinion, sur un agacement des Français contraints de faire la queue aux stations-service, voire d’abandonner un temps leurs voitures pour cause de pénurie de carburant. Mais ce retournement, pour l’heure, n’est pas là. Pour les Français qui ont un peu suivi les débats, la loi El Khomri, c’est surtout deux choses : assouplissement des conditions de licenciement pour les patrons et négociation entreprise par entreprise du montant des heures supplémentaires. Deux sujets qui ne sont pas hyperpopulaires. Alors même que, précédemment, les Français se sont plutôt laissés convaincre à l’idée de la politique de l’offre, du pacte de responsabilité, à savoir qu’il n’était pas idiot de soulager le « fardeau » des entreprises pour qu’elles puissent embaucher, autant là ils sont opposés à ce deuxième étage de la fusée que le gouvernement veut installer : flexibiliser et fluidifier très largement le monde du travail. Pour les Français, ça va trop loin.