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«Libé» contre Bastié: quand le dénigrement tient lieu de pensée

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(Photo : Hannah Assouline)

On a tout à fait le droit de ne pas aimer Eugénie Bastié et d’être en désaccord profond avec ses idées. Mais cela n’affranchit pas nécessairement de tout effort d’analyse ou d’argumentation. Dans son papier consacré à la journaliste et paru la semaine dernière, Libération nous en a davantage appris sur les méthodes d’une certaine presse qu’il ne nous a fait connaître l’auteur d’Adieu Mademoiselle.

« Certitudes datées », « idéologie naphtaline », « discours décliniste »… Dès la fin du premier paragraphe, Eugénie Bastié est discréditée, non pas par l’incohérence de ses idées, encore moins par des contre-arguments (quasi inexistants tout au long de l’article) mais simplement parce que les idées qu’elle défend ne sont pas modernes. Sous prétexte que tout n’était pas « mieux avant », tout serait nécessairement mieux maintenant ? Aucun retour en arrière, dans aucun domaine que ce soit, ne pourrait jamais être judicieux ? Tout pas en avant serait infailliblement une avancée ?

C’est ce que suggère implicitement le quotidien lorsqu’il qualifie la journaliste d’« étoile montante de la réacosphère ». D’emblée, on comprend que ce qui intéresse Libération n’est pas de savoir si Eugénie Bastié a des idées, encore moins de chercher à comprendre si celles-ci sont défendables, mais plutôt de la classer dans un groupe inventé de toutes pièces afin de savoir si celle-ci en est une « figure ».

C’est ainsi que chaque question censée servir de problématique au journal est en réalité biaisée et s’apparente davantage à une question rhétorique qu’à une tentative de réflexion : « Deuxième question : à quoi sert Eugénie Bastié ? » Outre qu’on pourrait se poser la même question au sujet de la journaliste chargée de pondre ce papier et de toute personne vivant sur terre si l’on est pourvu d’un tant soit peu d’humilité, le sous-entendu donne le ton : Eugénie Bastié ne sert pas à grand-chose, sinon à faire figure de « bonne cliente », « dans l’air du temps » si l’on en croit Libé.

Un pensée non-binaire, c’est si compliqué…

Mais ce sont sans doute les critiques sur le livre de la journaliste qui en disent le plus long sur les pratiques de certains médias. « Le résultat est un gloubi-boulga pernicieux », commente la journaliste en charge du papier, Johanna Luyssen, avant de préciser : « Que comprendre de ce mélange troublant droite-gauche-chais pas quoi, Houellebecq et Bernanos, Elisabeth Lévy et Finkielkraut, Muray et Michéa, le tout saupoudré d’idéologie post-Manif pour tous mais aussi de décroissance ? »

Il semble, en réalité, que le « gloubi-boulga » soit moins provoqué par le livre que par la difficulté pour Johanna Luyssen de comprendre une pensée qui ne soit pas binaire. Qu’on ne puisse pas avoir des idées de droite sur tous les sujets alors qu’on est catholique et qu’on travaille au « Figaro », ça échappe complètement à l’esprit de logique de la journaliste qui voulait pouvoir remplir toutes ses cases pour mieux caricaturer Eugénie Bastié et lui reprocher ainsi d’être une caricature.

Libération ne peut envisager ce mélange que comme un calcul « pernicieux ». Si l’on « saupoudre » ses idées réactionnaires d’idées plus modernes ou plus progressistes, ce ne peut être que dans l’unique but de mieux faire passer les premières.

Cette manie de remplacer les arguments par des listes est également caractéristique de notre époque pour laquelle la respectabilité a priori de l’interlocuteur prévaut sur son discours. On se contente de placer des noms les uns à côté des autres, en espérant que la seule évocation de certains d’entre eux au côté de celui de la journaliste suffise à effrayer les potentiels lecteurs.

Heureusement, la conclusion du papier, qui révèle l’attitude d’Eugénie Bastié à la fin de l’entrevue avec sa consœur de Libé, nous met d’accord sur un point avec l’auteur de l’article : « Touchante, [Bastié] hasarde un : “j’espère que je vous ai convaincue”. Le plus effrayant étant qu’elle paraît sincère. » On ne peut qu’abonder dans le sens de Johanna Luyssen : quelle naïveté en effet d’avoir pu penser qu’un débat d’idées pouvait influencer une opinion et qu’un journaliste de Libé pourrait, ne serait-ce que sur un sujet, tomber d’accord avec un représentant de la « réacosphère » !

« Un homme qui lit, ou qui pense, ou qui calcule, appartient à l’espèce et non au sexe ; dans ses meilleurs moments il échappe même à l’humain » disait Marguerite Yourcenar dans Mémoires d’Hadrien. Grâce à nos médias, aucun risque : nous avons les deux pieds sur terre.

Adieu mademoiselle

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Affaire Baupin: l’omerta des célibattantes

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denis baupin harcelement sexuel
Denis Baupin et Emmanuelle Cosse. Sipa. Numéro de reportage : 00670591_000066.

Il apparaît qu’il y a eu autour du comportement pour le moins déplacé du DSK du pauvre qu’est Denis Baupin une omerta des « célibattantes » qu’il poursuivait de ses assiduités tel un traître de mélodrame. Sans que celles-ci ne se soient consultées, celles-ci ont gardé le silence y compris les plus féministes et les plus progressistes d’entre elles. Je croyais d’ailleurs que c’était l’apanage des jeunes femmes catholiques ou des anciens scouts pratiquant la bicyclette avec ardeur chaque été avec ce jeune curé si dynamique et tellement proche d’eux ma chèèère (« j’ai entendu dire qu’il leur permet de dormir avec lui quand ils ont peur la nuit »).

Ce qui se passe en ce moment après la pseudo-découverte du comportement d’invétéré queutard de l’ancien vice-président de l’Assemblée Nationale (dans le Landerneau oligarchique tout le monde était au courant), m’a rappelé le comportement souvent paradoxal dans leurs relations amoureuses d’autres jeunes femmes célibattantes que je fréquentais il y a quelques années ressemblant trait pour trait aux « victimes » de Denis Baupin travaillant qui dans le culturel, qui dans le politique.

Femmes des années 2010…

Ces filles étaient pour la plupart indéniablement intelligentes, très cultivées, fines et pleines d’esprit. Elles savaient s’adapter à tous les milieux sans perdre pour autant de leur élégance. Je me souviens particulièrement de celle qui ne perdait rien de sa classe même dans un bistrot louche du XXème arrondissement de Paris. Elles demeuraient donc invariablement séduisantes, réussissant leur carrière sans perdre leur féminité. Elles étaient également émancipées, pratiquaient une sexualité apparemment joyeuse et libre affranchie de toute culpabilité, et de tout tabou…. Bien entendu, la plupart étaient soient de gauche soient très libérales et dans leurs milieux, les changements sociétaux étaient perçus comme allant de soi sans que cela ne pose aucune question. Les remettre en cause était du dernier ringard à leurs yeux. Elles vous regardaient alors non sans dédain malgré leur sourire de commisération, avec un peu de pitié pour tant d’aveuglement ou de naïveté. Elles aimaient refaire le monde avec idéalisme.

Cela, tout comme leur militantisme affiché, leurs engagements pour le décorum, pour les droits des femmes, pour la libération sexuelle, l’avortement, c’était le rôle qu’elles jouaient pour leurs amis, pour leurs collègues de travail, leurs correspondants Facebook  pour épater la galerie donc. Ce n’était que leur « emploi » de comédie en quelque sorte. Car derrière tout cela, sans que cela ne soit forcément bien caché, il y avait l’envers du décor, la trame derrière la tapisserie.

Il suffisait la plupart du temps de discuter avec elles en tête à tête en confiance pour comprendre que ce n’était qu’une apparence. La plupart en effet rêvait du prince charmant comme dans les contes, elles redevenaient des petites filles des lumières dans les yeux lorsqu’elles en parlaient. C’était là une aspiration parfaitement incompatible avec leur désir de réussite sociale et professionnelle. Et puis la princesse finit toujours femme au foyer et ce n’est pas non plus une position certes tout à fait paradisiaque.

Realpolitik au bureau

Elles qui affirmaient vouloir des enfants le plus tard possible voire ne pas en avoir du tout fondaient toute en sensiblerie, gâtifiaient presque lorsque par hasard elles croisaient des minuscules, la progéniture d’une amie, celles de leurs connaissances. Je me souviens ainsi de celle-là qui passa bien dix bonnes minutes à câliner un petit bébé qui jouait les beaux indifférents à la caisse d’un grand magasin sous mes yeux un peu surpris. Quand des familles nombreuses passaient dans les cafés où nous allions je voyais son regard parfois se troubler un peu. Par la « magie » des progrès techniques, de temps je vais voir son « profil » de réseau dit social, je vois ses yeux gris se voilant progressivement de tristesse. Elle semble connaître enfin le prix de son indépendance.

J’apprenais souvent qu’au travail elles se laissaient faire de temps en temps par leurs chefs de service, d’un geste déplacé à un coït rapide sur le bord du bureau, acceptaient de porter des cafés et de faire des photocopies pendant les réunions, y fermant leur bouche, espérant grappiller ainsi un peu de salaire en plus. Elles n’aimaient pas ça, mais elles pratiquaient en quelque sorte une « Realpolitik ». Plus tard leurs ambitions seraient réalisés, cela nécessitait bien quelques sacrifices même les plus douloureux comme ceux suivant un « dernier tango ». Vieillissantes, elles tombaient de temps à autres sous la coupe de salopards sans filtres se comportant en gougnafiers avec elles sans qu’elles n’y trouvent à redire. Pour elles c’était inespéré croyaient-elles. Elles feignaient de croire qu’enfin elles avaient trouvé leur amoureux parfait.

Les célibattantes ayant subi les incartades baupinesques par leur rage à accuser quasiment tous les hommes de la même frénésie libidineuse ne veulent que se dédouaner de leurs compromis, de leur silence coupable. Elles veulent faire oublier leur lâcheté, leur peur, leur détestation d’elles-mêmes aussi. C’est à qui sortira son témoignage le plus fracassant, c’est à qui lancera la pétition la plus définitive. Je ne leur jette pas la pierre bien qu’étant sans doute caustique avec elles, je les aime bien, je les trouve émouvantes malgré leurs côtés pitoyables ou pathétiques. J’aurais préféré pour elles qu’elles le soient vraiment, libres…

Nuit debout: c’est happening près de chez vous

(Dessin : Soleil)

Ayé ! J’y suis allé !

Je sortais d’un spectacle qu’au passage je vous recommande (Nadia Roz ; une énergie et une force comique comme je n’en avais pas vu depuis longtemps) et, me trouvant à deux pas de la place de la République, je me suis dit que je ne pouvais manquer cet événement tellement sympathique dès lors qu’on se fie au Monde ou à Libé.

N’ayant pas le tort d’être un néoréactionnaire académicien français, c’est le cœur léger que je m’avançai sur la place.

Tout de suite après les merguez, j’entrai déjà dans le vif du sujet : la commission médias s’exprime devant l’assemblée générale, réclamant qu’on aille plus loin, plus fort dans la démocratie directe. Elle demande que le mandat qui lui est confié soit « impératif » de façon à trancher avec la politique Jurassic Park (?). À ma grande honte, j’avoue ne pas savoir ce qu’est un mandat impératif.

C’est pourquoi, pendant que l’on vote, je consulte subrepticement ce suppôt de la finance internationale qu’est Google, grâce à qui j’apprends que le « mandatement impératif » est un principe politique, lié à un mode de fonctionnement au niveau organisationnel (une autre méthode élective), qui part de besoins définis par un organisme ou un groupe exerçant ce principe, pour ensuite déléguer, si nécessaire, à un ou plusieurs individus (extérieurs ou internes au groupe) une action définie dans la durée et dans la tâche. Il peut y avoir un rapport demandé au mandataire afin que les mandants soient en lien direct avec le mandat posé, et suivent ainsi la réalité et l’efficacité du mandat.

Le fondement théorique en serait Jean-Jacques Rousseau, qui, dans Du contrat social, se montre critique de la démocratie représentative et préconise une démocratie directe utilisant le mandat impératif. « La souveraineté ne peut être représentée par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point. […] Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. »

Le temps de me cultiver, le vote est terminé. Et unanime : la commission médias chargée de faire des communiqués de presse ne les écrira plus que sur mandat impératif. C’est-à-dire, si j’ai bien compris ce que je viens de lire, que la docte assemblée va dicter à ses « représentants » le texte qu’ils devront communiquer à la presse. C’est le moment que choisit mon voisin pour rabrouer son voisin qui écrasait son sac, au motif que « vas-y, mets tes pompes ailleurs, c’est le sac à ma mère, elle y tient de ouf ». Je sens qu’un vent de fraîcheur va souffler à l’AFP.

Dopée par ce triomphe électoral, la représentante de la commission vient exposer le prochain mandat impératif qu’elle voudrait maintenant obtenir de l’assemblée : « Les médias font pression sur nous pour avoir une réaction sur les violences… » J’aurais aimé connaître quels moyens de tortionnaires employaient les médias pour faire pression, mais par pudeur, la représentante s’abstient de les décrire.

Elle propose donc d’écrire un communiqué pour dire que « Nuit debout dénonce la pression des médias pour obtenir une réaction sur les violences, alors que les violences c’est celle de l’exploitation capitaliste ». Un vent de fraîcheur, je vous disais… Elle développe alors une pensée novatrice sur la violence légitime des opprimés, exhumée des ruines de la cafétéria de Jussieu après désamiantage.[access capability= »lire_inedits »]

Je ne connaîtrai jamais le résultat de ce vote car devant tant d’originalité, je préfère aller voir ailleurs.

Je suis irrésistiblement attiré par un tipi en voile blanc immaculé sous lequel s’abritent deux mecs tellement cool qu’ils sont indifférents à la foule qui les entoure. Un peu comme s’ils avaient décidé de planter leur tente au milieu de la place avant qu’elle ne soit envahie par tous ces curieux, on se demande bien par quoi. En m’approchant, je me rends compte qu’ils ne se parlent pas. Ils font semblant. Ils donnent un spectacle ! Celui de deux types indifférents à l’agitation qui devisent tranquillement sous leur tipi transparent planté place de la République. Après la pensée, l’art vient de renaître.

Je continue ma promenade. Quelques rescapés de mai 68, septuagénaires au catogan de cuir enserrant de rares cheveux blancs, aux longues jupes à fleurs ne réussissant pas à masquer complètement une arthrose des membres inférieurs. Ceux-là revivent leur rêve disparu et la lueur de leur regard me rappelle celle des yeux de ma grand-mère lorsque la radio lui diffusait exceptionnellement du Maurice Chevalier.

Beaucoup de citoyens engagés tendance Ikéa (ah l’exemple scandinave prôné par tous ces admirateurs qui ne peuvent malgré tout s’empêcher de gruger de quelques places dans la moindre file d’attente, sans se rendre compte qu’ils seraient lynchés pour cela au pays de leurs songes…), pas mal d’étudiants dont l’un me confiera qu’après avoir été mis en échec par les diktats de la finance internationale, qui régit jusqu’aux examens des matières dures comme l’éco, il songeait maintenant à se tourner vers des disciplines un peu plus nobles, épargnées pour le moment par le FMI, comme la sociologie ou la psycho. Encore que « psycho ça peut mener à DRH et DRH c’est pour virer les travailleurs alors faut être vigilant ».

Un peu plus loin encore, devant quatre frileux de la tête qui ont besoin d’une capuche pour ne pas s’enrhumer, un débat d’une rare finesse stigmatise le riche, le propriétaire et les impôts, parce que « faut arrêter de nous prendre pour des trompettes, les riches ne paient pas d’impôt, t’as qu’à voir les Panama Papers ». Une « action » est immédiatement proposée : on va à l’Élysée !

Tournant autour de la statue centrale, les forces de proposition tentent de grossir en scandant « À l’Élysée » mais ne rassemblent que quelques punks à chien et une vingtaine de routards tendance zadistes qui comptent bien remplir leur quota quotidien de baston.

Pensant avoir fait globalement le tour de cette Nuit debout, où la majorité des gens sont assis par terre, je repars vers le métro, saisissant au passage le grand frisson émanant d’une probable étudiante draguée par un « jeune de quartier » tentant le célèbre « Vous êtes charmante, ça vous dirait une glace à la menthe ? » auquel il serait malséant de répondre par autre chose qu’un sourire indulgent et compréhensif, c’est-à-dire postcolonialiste, avant d’engager un dialogue forcément constructif et respectueux.

Je m’éloigne de ce happening qui se croit assemblée, avec une pensée pour les ambulanciers du Samu, les pompiers et les CRS qui, eux, vont être debout toute la nuit et s’en passeraient volontiers, alors qu’eux aussi sont « globalement sympathiques ».[/access]

Vous avez dit conservateur ?

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L’islam, une religion de la culpabilisation…

(Photo : SIPA.AP21825353_000006)

Myriam B. est une jeune musulmane comme on aimerait en voir plus souvent : originaire des quartiers nord de Marseille, elle a su en sortir, elle est apparemment libérée, mène la vie qu’elle entend, et réussit de brillantes études — elle est présentement en master de droit. Vêtue plus ordinairement de mini-jupes et de jeans moulants que de voiles — en fait, elle n’a jamais porté de voile. Maquillée assez pour avoir l’air d’une seconde Nefertiti — une Egyptienne d’avant l’islam. Ajoutons qu’elle est issue d’une double souche algéro-marocaine, preuve que les frères ennemis peuvent, s’ils le veulent, faire l’amour et pas la guerre. En elle, il y a les traits fins d’une Berbère, et la culture d’une fille formée à l’école de la République — ou plutôt, elle a fait l’effort de sortir de l’enseignement de l’ignorance pour se cultiver réellement. Je lui ai communiqué mon analyse du livre de Fethi Benslama dont je parlais la semaine dernière, et elle a bien voulu me faire partager ses réactions de lecture. Qu’elle en soit remerciée.

Myriam B. : Un jour, ma mère m’a surprise en mini-jupe et m’a lancé : « Myriam, tes os sont voués à l’enfer ! » — une malédiction dont l’écho résonne encore en moi. Parce qu’à l’inverse du chrétien, il n’y a pas pour le musulman de rédemption intermédiaire. Pas de pardon des offenses — pas ici-bas en tout cas.

Jean-Paul Brighelli : Qu’entendez-vous par « pas de rédemption intermédiaire » ?
Ce qu’il faut savoir, c’est que la culpabilité musulmane est une culpabilité religieuse spécifique — ce n’est pas la culpabilité religieuse que l’on connaît. Lorsqu’un catholique se confesse auprès d’un prêtre, le repentir est une démarche qui implique autrui, elle est hors de soi, autrui (le prêtre) est acteur dans la confession. En islam, il en est autrement. L’équivalent du prêtre est l’imam, qui n’est présent que comme conseil. Si un musulman avoue ses fautes auprès d’un imam, ce dernier ne pourra que le conseiller de bien agir afin que Dieu lui offre sa miséricorde ; mais il ne pourra pas lui garantir le pardon. Le repentir est une démarche absolument solitaire, elle est en soi, elle n’implique personne d’autre que soi, impactant l’image que l’on a de soi. Dieu n’est pas acteur, il reçoit la demande de pardon mais reste silencieux. Alors que le prêtre garantit le pardon, l’imam conseille de s’en remettre à Dieu, un Dieu infiniment silencieux. Deus tacitus !

On reste donc coupable à vie ?
C’est justement cela la nuance : on est dans un doute perpétuel, la certitude d’être coupable en libérerait plus d’un, mais l’on ne sait jamais, on se sent juste coupable parce qu’on ne se sent pas pardonné. La culpabilité chez le musulman est très ancrée et très pesante. Une faute n’est jamais explicitement expiée, puisque c’est après la mort que l’on sait si elle a été pardonnée, et non pendant la vie.
J’ai d’ailleurs noté, tout au long de mon éducation religieuse, que les péchés sont explicitement définis et sanctionnés. Par exemple si l’on a manqué à son devoir de prière, dans la tombe le musulman sera châtié par l’ange de la mort, qui à l’aide d’une barre de fer le frappera afin qu’il traverse sept couches de terre pour remonter ensuite et subir cela jusqu’au jour du jugement. Le mal est défini comme le « chirk » (association), ou encore « zina » (adultère), mais quand il s’agit du bien on parle le plus souvent de « bonnes œuvres » sans plus de détails, et la récompense est abstraite. Le paradis, et je reprends le sens que donne le Coran, est un endroit « inimaginable ». La sanction entre dans une logique humaine, la récompense elle, reste inintelligible… La sanction vient à l’esprit bien plus concrètement que la récompense.
Partant de là, un musulman ne se sentira jamais assez bon (Benslama dit bien qu’il rencontre des musulmans qui ont honte et ne se sentent pas assez musulmans) et être le meilleur des musulmans est une quête vouée à l’échec. D’ailleurs, nombre de musulmans qualifient leur religion de très difficile, allez savoir pourquoi… Ainsi, lorsque l’on n’a pas la réponse chez Dieu, on va la chercher soi-même, et donc chez autrui.
Autrui me dira que je suis un bon musulman, et s’il le fait, c’est que Dieu le pense aussi. Mais pour qu’autrui sache que je suis un bon musulman, il me faudra cacher mes fautes sous le voile d’une burqa (interrogez-les femmes portant la burqa et voyez si elles ne se sentent pas fautives de leurs actes passés), sous le nombre de mes prières à la mosquée, et finalement sous ce que je pense d’autrui.
Si je dis qu’autrui est mauvais musulman, c’est que je suis bon musulman. Si je me bats contre les non-musulmans, c’est que je suis bon musulman. Et, in fine, si je meurs en tuant les non-musulmans, c’est que Dieu lui-même saura que je suis bon musulman. Dieu ! Vois comme je suis bon musulman, je meurs pour toi !
Sans compter que se balader en burqa, c’est dire aux autres filles qu’on est supérieure — c’est un sentiment de supériorité bon marché ! Plus facile de se voiler en jugeant les autres que de réussir des concours et décrocher un job intéressant !

Mince ! Pas moyen de s’en sortir ici et maintenant !
Si ! Il existe en islam une immunité totale et le pardon absolu de Dieu — si une femme enceinte meurt pendant un crash d’avion, si on meurt en allant à la Mecque, ou encore si on meurt en martyr — et plus généralement, toutes les morts vraiment violentes, à condition bien sûr de faire partie de la communauté musulmane, l’oumma.
Camus a célébré dans l’islam l’intelligence du musulman à donner un sens à la vie. Mais ce n’est pas seulement le désespoir de la vie qui mène à la mort, c’est aussi ce qui se passe durant la période sombre : c’est dans le désespoir que les jeunes fautent, volent, se droguent, et finissent par se sentir coupables. Les laveurs de cervelles instrumentaliseront cela.
Un ami musulman libéré lui aussi, Wilem B., banquier d’affaires, a voulu me mettre face à une contradiction : « Et ceux qui n’ont pas été éduqués dans la culpabilité ? Ceux qui se sont récemment convertis et qui pourtant font la majorité des terroristes ? » Eh bien, c’est encore une preuve que la culpabilité est le noyau de tout ! D’abord, rien ne prouve que le ou la jeune converti(e) n’a pas été élevé(e) dans la culpabilité — l’islam n’en a pas le monopole, même si chez lui, c’est un principe. Et puis ce que l’on ne sait pas forcément, c’est que tout fidèle d’une autre religion qui se convertit à l’islam est bien mieux accueilli par Dieu que n’importe quel musulman. Les musulmans ont tous un immense respect envers les néo-convertis, comme des jésuites assistant à l’émanation d’une grâce divine. Par exemple un chrétien à qui l’on dit que jusque-là il a été dans le faux, dans le mauvais chemin, que s’il se convertit il pourra nettoyer son mauvais sang, celui-là n’est-il pas rééduqué à ce même sentiment de culpabilité ? On lui dit « Tu as été coupable mais tu ne le seras plus, et en mourant pour Dieu, tu te laveras de tous tes péchés », car cette religion, ou ce qu’on en fait, trouve son moteur dans la culpabilité.
La mort du djihadiste n’est pas qu’héroïque : c’est une manière de se punir consciemment ou inconsciemment en mourant pour Dieu. Je me sens coupable, si coupable que pour que Dieu me tende un paradis, il n’y a que la mort.

On n’en sort donc pas ?
L’islam est aussi une religion qui oblige à la vie familiale, afin de perpétuer la communauté musulmane. On dit que 50% de nos bonnes œuvres doivent être réalisées dans le cadre de la famille. Les jeunes qui se lancent dans le djihad passent tous par l’étape mariage. Il est amusant de noter en particulier dans les cités que les jeunes qui ne se lancent pas dans le djihad choisissent de se marier, c’est un phénomène extrêmement récent, qu’on ne remarque pas, et qui a tout de suite suivi le nouveau terrorisme. Il y a de plus en plus de mariages de jeunes délinquants : par exemple, mes voisins ont respectivement 18 et 19 ans, ils sont mariés avec un enfant, et ils sont délinquants. Ce n’est pas qu’une mode, c’est aussi la culpabilité, la honte de ne pas être parmi les élus, les meilleurs, ceux qui partent en guerre sainte. Explicite ou enfouie, et sous toutes ses formes, la culpabilité reste là. C’est « le vrai rongeur, le ver irréfutable », comme dit le poète.

Bravo pour Valéry !
Alors vous comprendrez qu’une religion qui entretient le sentiment de culpabilité pour n’importe quelle faute commise, n’offrant dans son sens littéral que certaines morts spectaculaires pour expier ses fautes avec certitude, n’est pas une religion comme les autres. C’est une religion dont l’exégèse doit se faire avec grande prudence, car elle peut dériver très facilement. Un jeune qui va se péter la cervelle en plein Bataclan est un jeune chez qui on a cultivé cette culpabilité, c’est l’irrationalité de ce sentiment qui rationalise la mort elle-même.
Parce que la culpabilité musulmane est le centre de tout, c’est une culpabilité qui poursuit n’importe quel musulman, jusqu’à sa mort. L’extrémisme ou plutôt les jeunes que l’on pousse aux actes extrêmes ont le sentiment autosuggéré d’être les meilleurs des musulmans — des surmusulmans, comme dit Benslama. Ils annihilent leur culpabilité en s’annihilant eux-mêmes.
Voilà ce que je pense vraiment de l’islamisme, et voilà pourquoi l’Education nationale qui veut lutter contre la radicalisation n’a vraiment rien compris : il faut aider les jeunes à se débarrasser de ce sentiment de culpabilité, ou empêcher qu’elle puisse s’ancrer.

Concrètement, comment s’exprime ce sentiment de culpabilité ?
Les jeunes se sentent coupables car ils ont baigné dans une éducation à la culpabilité sur le long terme ou sur le court terme — and so do I ! Et cette culpabilité induite a entraîné en moi certains comportements que je ne peux réfréner. Et toute agnostique que je sois, ou à peu près, je reste dans cette idéologie de la faute — et de la punition. Il m’arrive de me dire que je suis vouée à l’enfer parce que je ne prie pas, que je ne porte pas le voile, chaque faute est considérée comme grave. Et si j’avais été faible et ignorante, j’aurais voulu me péter la cervelle au Bataclan pour me faire pardonner de ce qui soi-disant est une terrible faute, j’aurais pensé que ma vie entière est une terrible faute, j’aurais voulu me racheter en payant le seul prix possible.
Etudier le djihadisme implique l’analyse de la pratique religieuse en détail. Par exemple, il n’y a pas que les sentiments de désespoir, d’ennui, de volonté héroïque ou de culpabilité, qui sont à revoir, mais aussi la compétition qui vous lie intrinsèquement à tous les autres, parce que l’islam pousse à la compétition. Vous entendrez volontiers une femme dire à une autre : « Tu as de la chance, tu es partie à la Mecque, alors que moi non ». C’est poussé à un point tel, que toujours dans cette logique de parade compétitive, le ramadan lui-même est exploité. Ce doit être un mois de jeûne, prônant l’humilité, la modestie et la générosité. Mais ce n’est pas le cas : tous les hommes sortiront leur robe de prière pour marcher dans les rues, en groupe la plupart du temps. Et le soir venu, c’est à celui qui aura prié le plus souvent, le « taraouih » à la mosquée jusqu’à minuit passé : vois comme je lutte contre le sommeil et la fatigue physique d’une journée de jeûne !
Je suis sûre que presque personne ne ferait le « taraouih », s’il fallait le faire seul, dans son salon, mais c’est une prière communautaire… Par volonté de se crédibiliser auprès de tous et par là de Dieu, on crée des degrés à la religiosité du ramadan lui-même.
Il existe d’ailleurs, toujours dans le thème de la compétition, une hiérarchie dans les paradis, il n’y a pas le paradis mais les paradis, le plus haut niveau est dédié aux prophètes les plus rapprochés de Dieu, et aux martyrs, le plus bas niveau est attribué aux simples musulmans. Voilà pourquoi la notion de « meilleur des musulmans » ou de « surmusulman » est exploitée par Benslama : il y a une véritable compétitivité dans cette religion. Etre avec les prophètes au septième niveau, c’est finalement être comme les prophètes : imaginez ce que cela représente pour un musulman honteux de chacune de ses irrémédiables fautes, à quel prix y accéder ?
Je suis alors guerrier, j’ai plusieurs femmes et je vis au Moyen-Orient : je suis djihadiste, et si je ne suis pas un prophète, je suis dans tous les cas un martyr. C’est con, hein ?

Un furieux désir de sacrifice. Le surmusulman

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Erdogan: Nouveau père de la Turquie ?

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Les leçons de l’Autriche

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fn fpo autriche populisme
Heinz Christian Strache (FPÖ), Marine Le Pen (FN) et Matteo Salvini (Ligue du Nord). Sipa. Numéro de reportage : AP21850796_000010.

La victoire du candidat des « Verts » à l’élection présidentielle en Autriche, et l’échec (de peu) du candidat du FPÖ, avec une différence d’environ 30 000 voix sur 4,5 millions de votants (soit 0,66%), pourrait apparaître comme anecdotique. Elle l’est d’une certaine manière. Mais, ce scénario révèle un problème récurrent pour les partis populistes, que ce soit en Autriche, en France, ou ailleurs. On dira que la progression du candidat du FPÖ a été impressionnante entre le premier et le second tour. Mais, elle ne lui a pas permis de gagner. Et, en un sens, cela recoupe le constat que l’on pouvait faire à l’occasion des élections régionales en France, en décembre dernier.

L’union des contraires

Un premier constat doit être dressé : les partis populistes, surtout quand ils sont issus de l’ancienne extrême droite, continuent de faire peur. Ceci reste vrai quel que soit le chemin qu’ils ont parcouru. On peut l’expliquer de plusieurs façons : la première est le stigmate « extrême droite » qui leur reste collé, à tort ou à raison ; ce stigmate est régulièrement ravivé par des déclarations de certains membres de ces dits partis. Notons que des déclarations tout aussi scandaleuses peuvent être faites par des représentants des autres partis, et ne pas avoir les mêmes conséquences politiques[2]. La seconde raison provient de positionnement clivant sur des sujets « sociétaux ». Or, une partie importante de l’opinion est particulièrement sensibles à ces sujets, non qu’elle y attache une valeur fondamentale mais simplement parce-que ces sujets constituent des « marqueurs » dans une société ouverte. Ainsi, les sujets sociétaux n’entraîneront jamais un vote d‘adhésion mais tout ce qui pourrait paraître comme des positions intolérantes inquiète suffisamment une partie majoritaire de l’électorat.

Le problème pour ces partis populistes consiste donc à ne pas transformer en adversaires des électeurs qui pourraient, en d’autres circonstances se révéler sensibles aux thématiques politiques qu’ils développent. Car, et le paradoxe n’est ici qu’apparent, c’est sur le terrain politique que ces partis ou mouvements enregistrent leurs plus grands succès. C’est sur la base d’une décrédibilisation massive du discours politique traditionnel, couplée à un besoin d’un nouveau discours politique que ces partis prospèrent. Ce qui, en passant, impliquent qu’ils sont le symptôme d’une crise de lapolitique et non du politique. De fait, ils se situent pleinement dans un espace démocratique au moment ou certains des partis traditionnels en sortent, comme on peut le constater en France.

La contradiction du populisme

Mais, il faut aussi faire un autre constat. Le discours « on est contre… », et ce quel que soit le sujet, et même si une opposition est parfaitement légitime et justifiée, que ce soit contre l’UE, contre l’Euro ou contre la loi El Khomri, ne convainc pas. Ou, plus précisément, ce message d‘opposition, s’il convainc une partie de l’opinion en effraie une autre qui, tout en mesurant les problèmes que posent certaines institutions, voire en les désapprouvant, se révèle emplie de crainte face à l’inconnu. De ce point de vue le principal adversaire des partis et mouvements populistes c’est le conservatisme d’une partie de l’opinion. Il est d‘ailleurs frappant de voir à quel point les politiciens des appareils traditionnels utilisent cette peur de l’inconnu. Elle est, aujourd’hui le seul argument qu’il leur reste.

Ce conservatisme ne serait pas désarmé mais au contraire renforcé par une « modération » des volets politiques du programme. Ce n’est donc pas tant dans la direction d’une soi-disant « modération » que ces partis peuvent espérer trouver la solution face au problème qu’ils affrontent : des succès de premier tour et un échec au final lors du second. C’est au contraire en levant le voile de l’incertitude de ce que serait leur politique s’ils étaient en mesure de l’appliquer qu’ils pourront résoudre ce problème. Mais, cela implique de ne plus se situer uniquement dans le registre de la dénonciation. Or, cette importance de la dénonciation est l’une des caractéristiques du populisme. C’est là où git la contradiction.

Une grande alliance ?

Il convient donc de revenir aux bases fondamentales de la situation. Que ce soit en Autriche, en Grande-Bretagne ou en France, le constat de carence et d‘échec des diverses institutions, de l’Euro à l’UE en passant par le système fiscal, le système éducatif et les pratiques et les modes de gouvernement, est largement dressé par une part majoritaire de la population. Mais, cette dernière attend de savoir ce que l’on mettra à sa place. Bien sûr, les attentes peuvent être opposée, voire contradictoires. Mais, un programme annoncé, structuré et cohérent, même si l’on peut avoir à son égard des désaccords, est bien moins inquiétant que la perspective d’un saut dans l’inconnu.
C’est sur la base d‘un tel programme que des alliances pourront être élaborées et concrétisées. Car, faute d’un véritable programme, ces alliances desserviraient ces partis ou mouvements, même si elles peuvent permettre à certains de leurs membres de faire une carrière personnelle. Dans le cas français, ce qu’attendent les électeurs c’est un programme qui les assure que la politique économique changera véritablement et servira le plus grand nombre et non une minorité, c’est un programme qui les assure que l’Etat social sera défendu, c’est un programme qui les assure que ce qui fait l’identité françaises sera préservé, c’est un programme qui les assure que la politique étrangère française retrouvera son indépendance et la France son rôle international.

C’est donc sur la base d’un tel programme que des alliances pourront être noués et que les préventions d’une partie de l’électorat pourront être désarmées.

Le question qui est donc posée par le résultat de l’élection présidentielle autrichienne est de savoir si les partis et mouvements populistes qui aujourd’hui se développent en Europe sauront, et pourront, dépasser ce populisme et présenter à leurs électeurs un programme cohérent, articulé, et répondant aux aspirations de la majorité de leurs électeurs. Ceux qui y parviendront briseront de manière définitive ce « plafond de verre » sous lequel on entend les cantonn

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Nous sommes tous autrichiens!

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Sipa. Numéro de reportage : AP21899505_000003.

Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, Jean-Marie Colombani, alors directeur du Monde s’exclamait « Nous sommes tous américains ! », voulant signifier ainsi que dans le malheur, la solidarité des démocraties s’imposait au delà des différences et des divergences pouvant les séparer.

Trop longtemps, en tout cas depuis l’affaire Waldheim en 1986, ce candidat à la présidence de la république d’Autriche élu malgré les révélations sur son passé d’officier nazi, on n’a voulu voir dans les péripéties politiques de ce pays que les conséquences d’un passé occulté. L’ascension du FPÖ de Jörg Haider ? Une remontée nauséabonde des égouts du IIIème Reich, dont l’Autriche officielle persistait à se proclamer «  la première victime », au mépris d’une vérité historique établissant que l’adhésion populaire au nazisme avait été aussi forte, sinon plus, à Vienne qu’à Berlin. L’invocation rituelle de l’apostrophe brechtienne «  le ventre est encore fécond etc… » permettait de s’adonner sans états d’âmes à la paresse intellectuelle de celui qui ne se sent pas concerné. Eux, c’étaient eux, et nous, c’était nous.

S’il ne fallait retenir qu’une seule chose du drame politique qui vient de se dérouler en Autriche à l’occasion de l’élection présidentielle,  c’est que ce mode d’explication par une prétendue singularité de la république alpine dans son rapport à l’histoire est aujourd’hui totalement infondé.

Comment croire, en effet que la moitié des Autrichiens aient accordé leur suffrages à un candidat d’un parti classé à l’extrême droite pour cautionner la réhabilitation d’un IIIème Reich dont leurs grands parents furent majoritairement les supporteurs ? Et, qu’en conséquence la victoire, sur le fil et inattendue, d’un vieux prof d’économie écolo doit être célébrée comme un coup d’arrêt à l’accouchement de la bête immonde ?

Oui, nous sommes tous des autrichiens, car ce qui se passe là-bas est la version concentrée d’une crise européenne qui affecte, avec plus ou moins d’intensité toutes les nations de l’UE. Usure des partis traditionnels de gouvernement, fracture territoriale et sociale entre les gagnants et les perdants de la mondialisation, défiance envers les institutions de Bruxelles, insécurité culturelle liée à la vague migratoire… Quel pays de notre continent n’est pas confronté aujourd’hui à ces problèmes ?

Si leur expression politique est plus visible,  et plus tranchée en Autriche, cela est dû à sa position géographique, au contact des zones de turbulences de l’Europe, les Balkans, l’Ukraine, et une Mitteleuropa secouant le joug politique et économique germanique. Orban, Fico, Kaczynski sont écoutés à Vienne, car ils sont, eux aussi des héritiers du vieil empire austro-hongrois. Cela est aussi la conséquence lointaine du dépeçage ce cet empire après la Première guerre mondiale : l’Autriche « allemande », Restösterreich, est un pays hydrocéphale, doté d’une capitale surdimensionnée par rapport à sa taille et à sa population. Cela accroît la fracture entre la métropole, ville-monde ouverte et dynamique, et le reste du pays- espace rural et petites villes repliées sur leur folklore et leur entre-soi… Il suffit de regarder la carte électorale de l’Autriche, avec les zones vertes pour les districts ou le candidat écolo Van der Bellen est majoritaire, et les zones bleues où dominent les partisans du FPÖ Norbert Hofer pour en être persuadé. Le vert est concentré à Vienne, et autour de Salzbourg, et le bleu partout ailleurs.

Enfin, cette séquence autrichienne dont on saura plus tard si elle relève de l’opera seria ou de l’opéra bouffe, du Don Juan de Mozart, ou de la Chauve-souris de Johann Strauss, démontre, s’il en était encore besoin, que la question sociale, le chômage,  ne sont pas les causes principales de  la crise politique européenne. A force d’être déniée, l’angoisse identitaire des plus faibles au sein de nos sociétés provoque  les turbulences électorales que l’on déplore…

Quel Bill Clinton made in Europe viendra dire, enfin «  it’s the identity, stupid ! » ?

Grande coalition, piège à cons?

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Meeting de Norbert Hofer du FPÖ qui a échoué à accéder à la présidence autrichienne de quelques bulletins seulement (Photo : SIPA.00756626_000009)

Et si, à la faveur de la crise politique actuelle, les partis de gouvernements cessaient de s’autodissoudre pour se souder ? Et si, socialistes et Républicains, au lieu de se chicaner pour des broutilles s’associaient pour un grand dessein national ? L’idée d’un grand gouvernement de coalition fait depuis longtemps rêver quelques élus des deux bords, de nombreuses salles de rédaction, la plupart des élites économiques et presque tout le haut clergé administratif. Mais, cette fois, l’ancien trublion de Nanterre, Daniel Cohn-Bendit, et le journaliste Hervé Algalarrondo (ami et auteur de la maison, E.L.) croient le moment venu[1. Et si on arrêtait les conneries, Daniel Cohn-Bendit et Hervé Algalarrondo, Fayard, 198 pages, 17 euros.].

En 2017, une majorité multicolore (rose, bleue, verte et orange) pourrait bien prendre le pouvoir. Les deux auteurs le souhaitent ardemment et ils le démontrent. L’opinion publique se lasse de voir les alternances se succéder, les politiques menées se ressembler et les tentatives de réformes échouer. La « rupture » de Sarkozy ? Du flan ! Le « changement » de Hollande ? Du bluff ! Or, si l’année prochaine Marine Le Pen arrive en tête ou même deuxième au premier tour de la présidentielle, le candidat PS ou LR vraisemblablement victorieux à l’arrivée ne pourra pas gouverner seul. Son assise électorale se révélera trop faible et sa majorité parlementaire bien fragile.

À qui la faute ? Pas à Sarkozy « l’hyperprésident » ni à Hollande « le candidat normal », mais à cet affrontement stérile entre deux camps parlementaires, si enclins à cultiver leurs antagonismes et donc à se neutraliser mutuellement. Mais si « la gauche moderne et la droite réaliste » (dixit les auteurs) unissaient leur force, les récalcitrants des deux bords – colbertistes à droite et « frondeurs » à gauche – perdraient leur pouvoir de nuisance, et la coalition pourrait aller plus avant dans les réformes. Une vraie martingale politique… sur le papier. Car les deux auteurs, si disposés à pourfendre les dogmatismes et à prêcher le pragmatisme, feraient bien de regarder les résultats réels des coalitions (droite-gauche) expérimentées en zone euro depuis la crise. Une étude réalisée par l’économiste Éric Dor, professeur à l’école de management IESEG, et publiée dans le magazine L’Expansion en mars 2015 a passé au peigne fin les performances de neuf coalitions depuis 2007. En moyenne, leur PIB recule de 0,2 % en rythme annuel, quand celui de l’ensemble des pays de la zone euro augmente de 0,2 % dans le même temps. Les coalitions en Finlande (2011-2014) et aux Pays-Bas (depuis 2012) ne font pas de merveilles économiques. Sans parler de l’expérience grecque entre 2011 et 2015. Seule l’alliance CDU-SPD en Allemagne tire vraiment son épingle du jeu, mais sous l’effet de réformes engagées bien plus tôt dans une conjoncture économique assez favorable.[access capability= »lire_inedits »]

Quant aux résultats électoraux, mieux vaut ne pas s’appesantir sur le bide de Mario Monti au scrutin de 2013 en Italie (une forme de coalition droite-gauche), sur la récente percée du FPÖ en Autriche (dirigée conjointement depuis 2008 par les sociaux-démocrates et les conservateurs) ou bien encore sur le camouflet donné en mars dernier par les Irlandais au duo proaustérité Fine Gael (centre droit) – Labour (gauche). D’ailleurs, selon un phénomène assez pervers, les électeurs tendent à sanctionner la deuxième force de la coalition, la force d’appoint de l’attelage. En Grèce, les socio-démocrates du Pasok explosèrent en vol juste après leur alliance avec la droite d’Antonis Samaras ; en Irlande, le Labour vient de payer le plus lourd tribut aux dernières élections. Coalition, piège à c… ?[/access]

Et si on arrêtait les conneries

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Finkielkraut: Black M et l’antiracisme réflexe

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«Les socialistes, relève-t-il, n’ont pas eu le monopole de cette indignation ridicule, la bonne droite juppéiste, bien-pensante — c’est-à-dire “non-pensante” — y est allée aussi de son couplet…» Il en conclut donc «qu’après la laïcité, les opposants les plus déterminés au parti que dirige Marine Le Pen, lui abandonnent maintenant sans coup férir la décence commune. Avec des ennemis comme ça, le FN n’a même pas besoin d’amis.» Au cours de l’émission, Finkielkraut évoque aussi «la haine qui se déchaîne dans les rues de Paris, de Nantes ou de Rennes» et considère à nouveau que «son intensité particulière» trouve sa source dans la «volonté de fermer la parenthèse d’union nationale qui avait été inaugurée par l’immense manifestation du 11 janvier».

Moyen-Orient: Sykes-Picot, la faute originelle?

sykes picot daech syrie irak
L'Etat islamique s'attaque à la frontière entre l'Irak et la Syrie. Wikipedia. Memri TV.

« Le Moyen-Orient à la découpe » titre L’Obs pour marquer les cent ans des accords Sykes-Picot. Les coupables un siècle après sont tout désignés : l’impérialisme franco-britannique ; et le résultat, on le voit : un Proche-Orient dans l’état où il est. Sauf que… s’il est naturel de rechercher une « faute originelle », voire un bouc émissaire, il n’est pas sûr que ce soit le moyen le plus sûr d’y voir clair, et encore moins de préparer l’avenir. Certes cette commémoration a fait depuis plusieurs années l’objet d’une campagne inédite – et non concertée – entre un livre à succès, A line in the sand de James Barr (qui s’appuie presque exclusivement sur les archives britanniques, c’est sa limite) et l’opération de communication #SykesPicotOver lancée par l’Etat Islamique le 11 juin 2014 avec la destruction à grand renfort de publicité d’un mur de sable entre la Syrie et l’Irak, au nom de la restauration du Califat . Même si, comme le fait remarquer l’historien Henry Laurens, loin d’avoir corrigé Sykes-Picot, les hommes en noir l’ont en réalité confirmé, revenant au tracé initial des deux diplomates.

Chacun cherche un « toit politique »

Si l’image est belle – deux impérialistes ont pris une équerre pour découper le Proche-Orient-, la réalité est tout autre. Sykes-Picot est d’abord le produit d’un héritage : celui des « œuvres françaises » dans la région, des saint-simoniens aux missions catholiques en passant par la Mission Laïque et l’Alliance Israélite Universelle sans oublier le legs plus ancien des Capitulations ; celui de la présence commerciale des britanniques, de son influence politique croissante. Il faut rappeler le débarquement anglo-ottoman à Jounieh, Liban, en 1840 ; l’intervention française de 1860 lors des massacres inter-ethniques du Mont-Liban etc. Peu avant Sykes-Picot, il y eut le massacre des Arméniens, premier génocide du XXème siècle. Produits d’une histoire, ces accords secrets ne le resteront pas longtemps : éventés par la jeune République soviétique, ils constitueront lors du Congrès de la Paix une base pour les lobbys nationaux : libanistes contre tenants de la Grande Syrie, arabistes et sionistes etc.  Chacun cherche un « toit politique », selon la jolie formule de Jean-Paul Chagnollaud.

Curieuse donc cette focalisation sur un accord secret qui ne le restera pas longtemps et qui subit des modifications importantes au cours d’un processus bien public, lui. Et si les frustrations n’ont pas manqué, c’est d’abord parce que le passage de l’Empire ottoman, avec sa pluralité de communautés ethniques et religieuses, à un ensemble d’Etats-Nations ne pouvait maquer d’en susciter. Néanmoins, comme le remarque Joseph Maïla, lors de leur accession à l’indépendance aucun des Etats n’a remis en cause les frontières dessinées en 1920, la Palestine constituant un cas à part.

Le mythe de l’accord secret

Certes, on voit bien ce qui séduit dans le rappel d’un accord secret  et, les archives françaises en témoignent, à la fin de la Seconde guerre mondiale, Américains et Soviétiques utiliseront cette corde qu’on aurait pu croire usée, la dénonciation de l’impérialisme européen, pour placer leurs pions. Alors, pourquoi ne pas avoir commémoré en 2015 les 70 ans de Yalta, dont l’impact fut bien plus grand, les 70 ans du pacte de l’USS Quincy entre Roosevelt et Ibn Saoud, même s’il ne faut pas exagérer sa portée.

Sykes-Picot, ou « on nous a caché quelque chose ». On voit bien ce qu’une telle désignation peut avoir de séduisant mais, plutôt que d’en appeler à une impossible transparence, reconnaissons que le secret est consubstantiel à la diplomatie. Ce qui rend d’autant plus remarquables le choix qu’ont fait certains de se refuser à une telle pratique. C’est ainsi que de Gaulle refusa pendant la Seconde guerre d’engager la parole de la France sur la question palestinienne et sioniste, décision à haut risque pour des Forces Françaises Libres dépendantes de l’aide extérieure, mais c’est ce « non-accord » qui donnera par la suite à sa parole toute son autorité. Et David Ben Gourion ne s’y est pas trompé puisqu’il fit preuve d’une modération remarquée dans sa réponse à la fameuse conférence de presse du 27 novembre 1967, car il savait le prix qu’il fallait accorder à l’éloge par de Gaulle des « travaux constructifs » des Israéliens et du « courage de leurs soldats » et, dans le rappel de sa politique israélo-palestinienne : « Bien entendu, nous ne laissions pas ignorer aux Arabes que pour nous l’Etat d’Israël était un fait accompli et que nous n’admettrions pas qu’il fût détruit. »

Sykes-Picot n’est pas la faute originelle qui expliquerait par la vilénie de deux impérialistes (l’un « colonialiste », l’autre « flamboyant » nous dit James Barr – comprendre, le Britannique est « flamboyant », le Français, of course, « colonialiste ») tous les malheurs du Proche-Orient. Il n’est pas la faute originelle, parce qu’il n’y a pas de faute originelle, mais seulement une série de tâtonnements. Attention : un accord secret peut en cacher un autre, beaucoup d’autres. Il y eut l’accord secret entre l’émir Fayçal et Chaïm Weizmann, représentant l’Organisation Sioniste Mondiale le 3 janvier 1919. Un an plus tard, l’accord secret engageait le même Fayçal et Georges Clemenceau. Sortis opportunément des tiroirs, dévoilés à qui de droit, ces accords secrets sont appelés à une seconde vie. Instruments de chantage à l’occasion, ils peuvent aussi devenir des armes de division massive.

Il n’est pas impossible que le traité secret signé entre le patriarcat maronite et l’Agence Juive le 30 mai 1946 ait été utilisé pour monter contre l’establishment maronite les Palestiniens réfugiés au Liban, dans les années 70. En tout cas, la tonalité fortement anti-maronite de l’ouvrage du journaliste du Guardian, David Hirst (Beware of small states. Lebanon, battleground of the Middle east, curieusement traduit Une histoire du Liban, Perrin, 2011) vient s’alimenter à de telles sources. Ce traité, maronito-sioniste, gagne à être mis en perspective avec les ouvertures faites en 1934-1936 par le leader sunnite libanais Riad El-Sohl à David Ben Gourion puis Chaïm Weizmann et les fonds qu’il reçut du mouvement sioniste, avant de changer d’orientation avec le soulèvement arabe de 1936.

La  vérité est toujours bonne à dire. Alors oui, ouvrons les tiroirs – et les archives françaises encore peu exploitées offrent un champ d’étude passionnant -, tous les tiroirs, mettons tout sur la table. Vraiment tout. Tandis que le Proche-Orient se vide d’une grande partie de sa substance, tandis qu’il se « simplifie » à l’extrême dans le choc des fanatismes, gageons qu’un tel « coming-out », en restituant à l’Orient compliqué un peu de sa complexité, lui garantira du même coup une voie de salut.

Brexit: oui ou non, c’est win-win!

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(Dessin : Soleil)

Quand nos braves compatriotes choisissent leur président, l’heureux élu s’installe avec l’agenda que le système a confectionné pour lui: relever les défis et saisir les opportunités de la globalisation, renforcer l’intégration européenne, renforcer la compétitivité du site France, combattre les dérives xénophobes. Mais, depuis 2007, que d’imprévus ! Grande récession occidentale de 2008, crise de l’euro de 2010, printemps arabes de 2011, guerre terroriste et crise des migrants de 2015 et, last but not least, référendum anglais du 23 juin prochain. Désormais, l’imprévisible prend le pas sur le prévisible et gouverner n’est plus prévoir mais courir éteindre les foyers d’incendie qui se déclenchent l’un après l’autre.

L’intense débat qui agite nos amis anglais concernant l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne est réjouissant. L’État britannique fait jouer la procédure référendaire que les républicains et les socialistes français ont enterrée après le revers du 29 mai 2005. Mais David Cameron a pris un risque calculé en arrachant à l’UE des concessions majeures : possibilité d’échapper à des règles européennes indésirables, maintien des règles financières sur les marchés anglais et faculté de supprimer l’accès aux prestations sociales pour les non-Anglais, y compris pour les ressortissants non britanniques de l’Union. Il fait désormais campagne pour le « oui » avec de nombreux appuis dans les cercles influents du pays. Pour dégager les enjeux de l’affaire, mettons-nous à leur place.[access capability= »lire_inedits »]

Pour le « non »

L’ex-maire de Londres, Boris Johnson, s’est porté en tête des partisans du retrait avec un argument simple : redonner au Parlement national la plénitude de son pouvoir ! Plus de quarante années d’expérience anglaise au sein de l’Union ont montré que le Parlement ne disposait plus d’un pouvoir entier sur des sujets cruciaux, à commencer par l’essentiel : décider des dépenses et des taxes. Le Trésor de Londres injecte chaque année 10 milliards de livres sterling dans la caisse européenne sans retour véritable[1. Une fraction importante finance les fonds de cohésion structurels européens au profit des pays pauvres et sous-équipés de l’Union.] pour l’économie et la société britanniques. Le gouvernement est soumis aux procédures de supervision budgétaire de Bruxelles en dépit de sa non-appartenance à l’euro. Enfin et surtout, l’Angleterre doit respecter les règles de libre circulation des personnes au sein de l’Union.

C’est évidemment la crise des migrants qui a mis le feu aux poudres. Jusqu’à 2015, le marché du travail anglais a accueilli des millions d’étrangers : des employés peu qualifiés d’Asie ou d’Europe centrale et orientale, voire des pays du sud de l’Europe ravagés par la crise de l’euro, mais aussi du personnel qualifié dans les services financiers, Français en tête. Six mille de nos compatriotes travaillent pour la City. Depuis 2007, deux millions de ressortissants de l’Union se sont installés outre-Manche, c’est la « fair immigration », ou en français « immigration choisie ». Elle comble les pénuries de main-d’œuvre dans les secteurs comme le bâtiment et fait appel à des talents pour doper les rendements des services financiers.

La crise des migrants du Moyen-Orient et d’Afrique a rebattu les cartes : elle ressemble à une invasion et dévoile l’incapacité politique du système européen. L’Union a montré qu’elle ne disposait pas des attributs de la souveraineté, c’est-à-dire la maîtrise des frontières. Non seulement l’Angleterre n’est plus pleinement souveraine, mais l’instance de substitution, ne l’est pas non plus.

Pour le « oui »

Énonçons d’abord les arguments spécieux. Le premier évoque le risque pour les entreprises anglaises de se voir fermer les marchés de l’Union. Il est absurde formellement et substantiellement. Comment celle-ci pourrait-elle se fermer aux biens et services anglais alors qu’elle est ouverte aux marchandises et aux capitaux du monde ?

Le deuxième argument spécieux émane de Christian Noyer, authentique représentant de notre énarchie. Celui qui vient d’abandonner le poste de gouverneur de la Banque de France met en garde les Anglais contre le risque de voir les transactions en euros quitter la City pour s’effectuer sur le continent, reprenant un argument avancé en 1999, quand l’Angleterre renonça définitivement à la monnaie unique. Contrairement aux annonces, la City a conservé son rôle prééminent dans les transactions monétaires et financières, tandis que Francfort est resté une place de second rang. Pour la bonne raison que, ce qui fait la différence, c’est la qualité de la place financière et non la monnaie du pays. C’était vrai en 1999, ça l’est toujours en 2016.

Mais il existe aussi deux arguments sérieux en faveur du oui. D’abord, le pouvoir d’influence conquis pas les Britanniques au Parlement européen, à la Commission ainsi qu’au sein des conseils des ministres et des chefs d’État. Rien ne saurait mieux illustrer ce point que le rôle joué par Jonathan Hill, commissaire chargé de la stabilité financière, des services financiers et de l’union des marchés des capitaux. Nommé en septembre 2014, il s’évertue à libéraliser encore plus les services financiers européens et vient de faire adopter par les gouvernements un projet qui permettrait de relancer la « titrisation », cette merveilleuse machine à créer du crédit qui a débouché sur la grande crise financière américaine, espagnole, irlandaise, mais aussi anglaise[2. Les banques anglaises sont presque toutes étatisées.]. Bien entendu, on prendrait cette fois-ci les précautions nécessaires. Sans s’attarder sur le bien-fondé de cette mesure, elle montre comment le Royaume-Uni peut faire avancer ses intérêts et ceux de la City. Or, en cas de « Brexit », la proposition de leur commissaire deviendrait caduque. Et la City perdrait un atout potentiel. God save the City ! Voilà sans doute l’argument qui pourrait s’avérer décisif pour le « oui ».

Ensuite, la crainte de voir l’Europe, une fois l’Angleterre détachée, se laisser tenter par le protectionnisme. L’argument est formellement absurde. C’est l’Angleterre, accablée par un déficit commercial record, qui devrait pouvoir envisager certaines mesures de protection commerciale. De manière symétrique, on ne voit pas l’Allemagne accepter une politique qui mettrait en danger ses formidables exportations ! Mais il faut ici faire la part de l’idéologie anglaise ancrée dans le libre-échange, considéré comme bénéfique pour elle et pour le reste du monde, depuis l’abandon des Corn Laws en 1846.

Le « Brexit » et nous

Mais qu’en est-il du « Brexit » si on le considère de l’extérieur ? Ce qui devrait sauter aux yeux de tous, c’est que la victoire de David Cameron a ouvert un précédent. Si le « oui » l’emporte, tout pays membre de l’Union pourra entrer en négociation avec le système européen en demandant d’être délivré de ses contraintes négatives : Schengen, la directive dite Bolkestein sur les travailleurs détachés, la doctrine de la concurrence « loyale et non faussée », sans oublier le sacro-saint Traité de stabilité budgétaire[3. Incriminé par François Hollande durant sa campagne, accepté par lui en juin 2012, placé sous la supervision de Pierre Moscovici nommé commissaire en 2014.]… Quoi qu’il arrive, à partir de considérations très terre à terre, David Cameron a peut-être ouvert la voie à un démembrement progressif de l’intégration européenne. Il aurait alors tué l’Europe voulue par François Mitterrand et Jacques Delors. François Hollande, leur fidèle disciple, s’en est-il aperçu quand il a souscrit aux exigences du Premier ministre anglais ?[/access]

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

«Libé» contre Bastié: quand le dénigrement tient lieu de pensée

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(Photo : Hannah Assouline)
(Photo : Hannah Assouline)

On a tout à fait le droit de ne pas aimer Eugénie Bastié et d’être en désaccord profond avec ses idées. Mais cela n’affranchit pas nécessairement de tout effort d’analyse ou d’argumentation. Dans son papier consacré à la journaliste et paru la semaine dernière, Libération nous en a davantage appris sur les méthodes d’une certaine presse qu’il ne nous a fait connaître l’auteur d’Adieu Mademoiselle.

« Certitudes datées », « idéologie naphtaline », « discours décliniste »… Dès la fin du premier paragraphe, Eugénie Bastié est discréditée, non pas par l’incohérence de ses idées, encore moins par des contre-arguments (quasi inexistants tout au long de l’article) mais simplement parce que les idées qu’elle défend ne sont pas modernes. Sous prétexte que tout n’était pas « mieux avant », tout serait nécessairement mieux maintenant ? Aucun retour en arrière, dans aucun domaine que ce soit, ne pourrait jamais être judicieux ? Tout pas en avant serait infailliblement une avancée ?

C’est ce que suggère implicitement le quotidien lorsqu’il qualifie la journaliste d’« étoile montante de la réacosphère ». D’emblée, on comprend que ce qui intéresse Libération n’est pas de savoir si Eugénie Bastié a des idées, encore moins de chercher à comprendre si celles-ci sont défendables, mais plutôt de la classer dans un groupe inventé de toutes pièces afin de savoir si celle-ci en est une « figure ».

C’est ainsi que chaque question censée servir de problématique au journal est en réalité biaisée et s’apparente davantage à une question rhétorique qu’à une tentative de réflexion : « Deuxième question : à quoi sert Eugénie Bastié ? » Outre qu’on pourrait se poser la même question au sujet de la journaliste chargée de pondre ce papier et de toute personne vivant sur terre si l’on est pourvu d’un tant soit peu d’humilité, le sous-entendu donne le ton : Eugénie Bastié ne sert pas à grand-chose, sinon à faire figure de « bonne cliente », « dans l’air du temps » si l’on en croit Libé.

Un pensée non-binaire, c’est si compliqué…

Mais ce sont sans doute les critiques sur le livre de la journaliste qui en disent le plus long sur les pratiques de certains médias. « Le résultat est un gloubi-boulga pernicieux », commente la journaliste en charge du papier, Johanna Luyssen, avant de préciser : « Que comprendre de ce mélange troublant droite-gauche-chais pas quoi, Houellebecq et Bernanos, Elisabeth Lévy et Finkielkraut, Muray et Michéa, le tout saupoudré d’idéologie post-Manif pour tous mais aussi de décroissance ? »

Il semble, en réalité, que le « gloubi-boulga » soit moins provoqué par le livre que par la difficulté pour Johanna Luyssen de comprendre une pensée qui ne soit pas binaire. Qu’on ne puisse pas avoir des idées de droite sur tous les sujets alors qu’on est catholique et qu’on travaille au « Figaro », ça échappe complètement à l’esprit de logique de la journaliste qui voulait pouvoir remplir toutes ses cases pour mieux caricaturer Eugénie Bastié et lui reprocher ainsi d’être une caricature.

Libération ne peut envisager ce mélange que comme un calcul « pernicieux ». Si l’on « saupoudre » ses idées réactionnaires d’idées plus modernes ou plus progressistes, ce ne peut être que dans l’unique but de mieux faire passer les premières.

Cette manie de remplacer les arguments par des listes est également caractéristique de notre époque pour laquelle la respectabilité a priori de l’interlocuteur prévaut sur son discours. On se contente de placer des noms les uns à côté des autres, en espérant que la seule évocation de certains d’entre eux au côté de celui de la journaliste suffise à effrayer les potentiels lecteurs.

Heureusement, la conclusion du papier, qui révèle l’attitude d’Eugénie Bastié à la fin de l’entrevue avec sa consœur de Libé, nous met d’accord sur un point avec l’auteur de l’article : « Touchante, [Bastié] hasarde un : “j’espère que je vous ai convaincue”. Le plus effrayant étant qu’elle paraît sincère. » On ne peut qu’abonder dans le sens de Johanna Luyssen : quelle naïveté en effet d’avoir pu penser qu’un débat d’idées pouvait influencer une opinion et qu’un journaliste de Libé pourrait, ne serait-ce que sur un sujet, tomber d’accord avec un représentant de la « réacosphère » !

« Un homme qui lit, ou qui pense, ou qui calcule, appartient à l’espèce et non au sexe ; dans ses meilleurs moments il échappe même à l’humain » disait Marguerite Yourcenar dans Mémoires d’Hadrien. Grâce à nos médias, aucun risque : nous avons les deux pieds sur terre.

Adieu mademoiselle

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Affaire Baupin: l’omerta des célibattantes

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denis baupin harcelement sexuel
Denis Baupin et Emmanuelle Cosse. Sipa. Numéro de reportage : 00670591_000066.
denis baupin harcelement sexuel
Denis Baupin et Emmanuelle Cosse. Sipa. Numéro de reportage : 00670591_000066.

Il apparaît qu’il y a eu autour du comportement pour le moins déplacé du DSK du pauvre qu’est Denis Baupin une omerta des « célibattantes » qu’il poursuivait de ses assiduités tel un traître de mélodrame. Sans que celles-ci ne se soient consultées, celles-ci ont gardé le silence y compris les plus féministes et les plus progressistes d’entre elles. Je croyais d’ailleurs que c’était l’apanage des jeunes femmes catholiques ou des anciens scouts pratiquant la bicyclette avec ardeur chaque été avec ce jeune curé si dynamique et tellement proche d’eux ma chèèère (« j’ai entendu dire qu’il leur permet de dormir avec lui quand ils ont peur la nuit »).

Ce qui se passe en ce moment après la pseudo-découverte du comportement d’invétéré queutard de l’ancien vice-président de l’Assemblée Nationale (dans le Landerneau oligarchique tout le monde était au courant), m’a rappelé le comportement souvent paradoxal dans leurs relations amoureuses d’autres jeunes femmes célibattantes que je fréquentais il y a quelques années ressemblant trait pour trait aux « victimes » de Denis Baupin travaillant qui dans le culturel, qui dans le politique.

Femmes des années 2010…

Ces filles étaient pour la plupart indéniablement intelligentes, très cultivées, fines et pleines d’esprit. Elles savaient s’adapter à tous les milieux sans perdre pour autant de leur élégance. Je me souviens particulièrement de celle qui ne perdait rien de sa classe même dans un bistrot louche du XXème arrondissement de Paris. Elles demeuraient donc invariablement séduisantes, réussissant leur carrière sans perdre leur féminité. Elles étaient également émancipées, pratiquaient une sexualité apparemment joyeuse et libre affranchie de toute culpabilité, et de tout tabou…. Bien entendu, la plupart étaient soient de gauche soient très libérales et dans leurs milieux, les changements sociétaux étaient perçus comme allant de soi sans que cela ne pose aucune question. Les remettre en cause était du dernier ringard à leurs yeux. Elles vous regardaient alors non sans dédain malgré leur sourire de commisération, avec un peu de pitié pour tant d’aveuglement ou de naïveté. Elles aimaient refaire le monde avec idéalisme.

Cela, tout comme leur militantisme affiché, leurs engagements pour le décorum, pour les droits des femmes, pour la libération sexuelle, l’avortement, c’était le rôle qu’elles jouaient pour leurs amis, pour leurs collègues de travail, leurs correspondants Facebook  pour épater la galerie donc. Ce n’était que leur « emploi » de comédie en quelque sorte. Car derrière tout cela, sans que cela ne soit forcément bien caché, il y avait l’envers du décor, la trame derrière la tapisserie.

Il suffisait la plupart du temps de discuter avec elles en tête à tête en confiance pour comprendre que ce n’était qu’une apparence. La plupart en effet rêvait du prince charmant comme dans les contes, elles redevenaient des petites filles des lumières dans les yeux lorsqu’elles en parlaient. C’était là une aspiration parfaitement incompatible avec leur désir de réussite sociale et professionnelle. Et puis la princesse finit toujours femme au foyer et ce n’est pas non plus une position certes tout à fait paradisiaque.

Realpolitik au bureau

Elles qui affirmaient vouloir des enfants le plus tard possible voire ne pas en avoir du tout fondaient toute en sensiblerie, gâtifiaient presque lorsque par hasard elles croisaient des minuscules, la progéniture d’une amie, celles de leurs connaissances. Je me souviens ainsi de celle-là qui passa bien dix bonnes minutes à câliner un petit bébé qui jouait les beaux indifférents à la caisse d’un grand magasin sous mes yeux un peu surpris. Quand des familles nombreuses passaient dans les cafés où nous allions je voyais son regard parfois se troubler un peu. Par la « magie » des progrès techniques, de temps je vais voir son « profil » de réseau dit social, je vois ses yeux gris se voilant progressivement de tristesse. Elle semble connaître enfin le prix de son indépendance.

J’apprenais souvent qu’au travail elles se laissaient faire de temps en temps par leurs chefs de service, d’un geste déplacé à un coït rapide sur le bord du bureau, acceptaient de porter des cafés et de faire des photocopies pendant les réunions, y fermant leur bouche, espérant grappiller ainsi un peu de salaire en plus. Elles n’aimaient pas ça, mais elles pratiquaient en quelque sorte une « Realpolitik ». Plus tard leurs ambitions seraient réalisés, cela nécessitait bien quelques sacrifices même les plus douloureux comme ceux suivant un « dernier tango ». Vieillissantes, elles tombaient de temps à autres sous la coupe de salopards sans filtres se comportant en gougnafiers avec elles sans qu’elles n’y trouvent à redire. Pour elles c’était inespéré croyaient-elles. Elles feignaient de croire qu’enfin elles avaient trouvé leur amoureux parfait.

Les célibattantes ayant subi les incartades baupinesques par leur rage à accuser quasiment tous les hommes de la même frénésie libidineuse ne veulent que se dédouaner de leurs compromis, de leur silence coupable. Elles veulent faire oublier leur lâcheté, leur peur, leur détestation d’elles-mêmes aussi. C’est à qui sortira son témoignage le plus fracassant, c’est à qui lancera la pétition la plus définitive. Je ne leur jette pas la pierre bien qu’étant sans doute caustique avec elles, je les aime bien, je les trouve émouvantes malgré leurs côtés pitoyables ou pathétiques. J’aurais préféré pour elles qu’elles le soient vraiment, libres…

Nuit debout: c’est happening près de chez vous

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(Dessin : Soleil)
(Dessin : Soleil)

Ayé ! J’y suis allé !

Je sortais d’un spectacle qu’au passage je vous recommande (Nadia Roz ; une énergie et une force comique comme je n’en avais pas vu depuis longtemps) et, me trouvant à deux pas de la place de la République, je me suis dit que je ne pouvais manquer cet événement tellement sympathique dès lors qu’on se fie au Monde ou à Libé.

N’ayant pas le tort d’être un néoréactionnaire académicien français, c’est le cœur léger que je m’avançai sur la place.

Tout de suite après les merguez, j’entrai déjà dans le vif du sujet : la commission médias s’exprime devant l’assemblée générale, réclamant qu’on aille plus loin, plus fort dans la démocratie directe. Elle demande que le mandat qui lui est confié soit « impératif » de façon à trancher avec la politique Jurassic Park (?). À ma grande honte, j’avoue ne pas savoir ce qu’est un mandat impératif.

C’est pourquoi, pendant que l’on vote, je consulte subrepticement ce suppôt de la finance internationale qu’est Google, grâce à qui j’apprends que le « mandatement impératif » est un principe politique, lié à un mode de fonctionnement au niveau organisationnel (une autre méthode élective), qui part de besoins définis par un organisme ou un groupe exerçant ce principe, pour ensuite déléguer, si nécessaire, à un ou plusieurs individus (extérieurs ou internes au groupe) une action définie dans la durée et dans la tâche. Il peut y avoir un rapport demandé au mandataire afin que les mandants soient en lien direct avec le mandat posé, et suivent ainsi la réalité et l’efficacité du mandat.

Le fondement théorique en serait Jean-Jacques Rousseau, qui, dans Du contrat social, se montre critique de la démocratie représentative et préconise une démocratie directe utilisant le mandat impératif. « La souveraineté ne peut être représentée par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point. […] Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. »

Le temps de me cultiver, le vote est terminé. Et unanime : la commission médias chargée de faire des communiqués de presse ne les écrira plus que sur mandat impératif. C’est-à-dire, si j’ai bien compris ce que je viens de lire, que la docte assemblée va dicter à ses « représentants » le texte qu’ils devront communiquer à la presse. C’est le moment que choisit mon voisin pour rabrouer son voisin qui écrasait son sac, au motif que « vas-y, mets tes pompes ailleurs, c’est le sac à ma mère, elle y tient de ouf ». Je sens qu’un vent de fraîcheur va souffler à l’AFP.

Dopée par ce triomphe électoral, la représentante de la commission vient exposer le prochain mandat impératif qu’elle voudrait maintenant obtenir de l’assemblée : « Les médias font pression sur nous pour avoir une réaction sur les violences… » J’aurais aimé connaître quels moyens de tortionnaires employaient les médias pour faire pression, mais par pudeur, la représentante s’abstient de les décrire.

Elle propose donc d’écrire un communiqué pour dire que « Nuit debout dénonce la pression des médias pour obtenir une réaction sur les violences, alors que les violences c’est celle de l’exploitation capitaliste ». Un vent de fraîcheur, je vous disais… Elle développe alors une pensée novatrice sur la violence légitime des opprimés, exhumée des ruines de la cafétéria de Jussieu après désamiantage.[access capability= »lire_inedits »]

Je ne connaîtrai jamais le résultat de ce vote car devant tant d’originalité, je préfère aller voir ailleurs.

Je suis irrésistiblement attiré par un tipi en voile blanc immaculé sous lequel s’abritent deux mecs tellement cool qu’ils sont indifférents à la foule qui les entoure. Un peu comme s’ils avaient décidé de planter leur tente au milieu de la place avant qu’elle ne soit envahie par tous ces curieux, on se demande bien par quoi. En m’approchant, je me rends compte qu’ils ne se parlent pas. Ils font semblant. Ils donnent un spectacle ! Celui de deux types indifférents à l’agitation qui devisent tranquillement sous leur tipi transparent planté place de la République. Après la pensée, l’art vient de renaître.

Je continue ma promenade. Quelques rescapés de mai 68, septuagénaires au catogan de cuir enserrant de rares cheveux blancs, aux longues jupes à fleurs ne réussissant pas à masquer complètement une arthrose des membres inférieurs. Ceux-là revivent leur rêve disparu et la lueur de leur regard me rappelle celle des yeux de ma grand-mère lorsque la radio lui diffusait exceptionnellement du Maurice Chevalier.

Beaucoup de citoyens engagés tendance Ikéa (ah l’exemple scandinave prôné par tous ces admirateurs qui ne peuvent malgré tout s’empêcher de gruger de quelques places dans la moindre file d’attente, sans se rendre compte qu’ils seraient lynchés pour cela au pays de leurs songes…), pas mal d’étudiants dont l’un me confiera qu’après avoir été mis en échec par les diktats de la finance internationale, qui régit jusqu’aux examens des matières dures comme l’éco, il songeait maintenant à se tourner vers des disciplines un peu plus nobles, épargnées pour le moment par le FMI, comme la sociologie ou la psycho. Encore que « psycho ça peut mener à DRH et DRH c’est pour virer les travailleurs alors faut être vigilant ».

Un peu plus loin encore, devant quatre frileux de la tête qui ont besoin d’une capuche pour ne pas s’enrhumer, un débat d’une rare finesse stigmatise le riche, le propriétaire et les impôts, parce que « faut arrêter de nous prendre pour des trompettes, les riches ne paient pas d’impôt, t’as qu’à voir les Panama Papers ». Une « action » est immédiatement proposée : on va à l’Élysée !

Tournant autour de la statue centrale, les forces de proposition tentent de grossir en scandant « À l’Élysée » mais ne rassemblent que quelques punks à chien et une vingtaine de routards tendance zadistes qui comptent bien remplir leur quota quotidien de baston.

Pensant avoir fait globalement le tour de cette Nuit debout, où la majorité des gens sont assis par terre, je repars vers le métro, saisissant au passage le grand frisson émanant d’une probable étudiante draguée par un « jeune de quartier » tentant le célèbre « Vous êtes charmante, ça vous dirait une glace à la menthe ? » auquel il serait malséant de répondre par autre chose qu’un sourire indulgent et compréhensif, c’est-à-dire postcolonialiste, avant d’engager un dialogue forcément constructif et respectueux.

Je m’éloigne de ce happening qui se croit assemblée, avec une pensée pour les ambulanciers du Samu, les pompiers et les CRS qui, eux, vont être debout toute la nuit et s’en passeraient volontiers, alors qu’eux aussi sont « globalement sympathiques ».[/access]

Vous avez dit conservateur ?

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L’islam, une religion de la culpabilisation…

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(Photo : SIPA.AP21825353_000006)
(Photo : SIPA.AP21825353_000006)

Myriam B. est une jeune musulmane comme on aimerait en voir plus souvent : originaire des quartiers nord de Marseille, elle a su en sortir, elle est apparemment libérée, mène la vie qu’elle entend, et réussit de brillantes études — elle est présentement en master de droit. Vêtue plus ordinairement de mini-jupes et de jeans moulants que de voiles — en fait, elle n’a jamais porté de voile. Maquillée assez pour avoir l’air d’une seconde Nefertiti — une Egyptienne d’avant l’islam. Ajoutons qu’elle est issue d’une double souche algéro-marocaine, preuve que les frères ennemis peuvent, s’ils le veulent, faire l’amour et pas la guerre. En elle, il y a les traits fins d’une Berbère, et la culture d’une fille formée à l’école de la République — ou plutôt, elle a fait l’effort de sortir de l’enseignement de l’ignorance pour se cultiver réellement. Je lui ai communiqué mon analyse du livre de Fethi Benslama dont je parlais la semaine dernière, et elle a bien voulu me faire partager ses réactions de lecture. Qu’elle en soit remerciée.

Myriam B. : Un jour, ma mère m’a surprise en mini-jupe et m’a lancé : « Myriam, tes os sont voués à l’enfer ! » — une malédiction dont l’écho résonne encore en moi. Parce qu’à l’inverse du chrétien, il n’y a pas pour le musulman de rédemption intermédiaire. Pas de pardon des offenses — pas ici-bas en tout cas.

Jean-Paul Brighelli : Qu’entendez-vous par « pas de rédemption intermédiaire » ?
Ce qu’il faut savoir, c’est que la culpabilité musulmane est une culpabilité religieuse spécifique — ce n’est pas la culpabilité religieuse que l’on connaît. Lorsqu’un catholique se confesse auprès d’un prêtre, le repentir est une démarche qui implique autrui, elle est hors de soi, autrui (le prêtre) est acteur dans la confession. En islam, il en est autrement. L’équivalent du prêtre est l’imam, qui n’est présent que comme conseil. Si un musulman avoue ses fautes auprès d’un imam, ce dernier ne pourra que le conseiller de bien agir afin que Dieu lui offre sa miséricorde ; mais il ne pourra pas lui garantir le pardon. Le repentir est une démarche absolument solitaire, elle est en soi, elle n’implique personne d’autre que soi, impactant l’image que l’on a de soi. Dieu n’est pas acteur, il reçoit la demande de pardon mais reste silencieux. Alors que le prêtre garantit le pardon, l’imam conseille de s’en remettre à Dieu, un Dieu infiniment silencieux. Deus tacitus !

On reste donc coupable à vie ?
C’est justement cela la nuance : on est dans un doute perpétuel, la certitude d’être coupable en libérerait plus d’un, mais l’on ne sait jamais, on se sent juste coupable parce qu’on ne se sent pas pardonné. La culpabilité chez le musulman est très ancrée et très pesante. Une faute n’est jamais explicitement expiée, puisque c’est après la mort que l’on sait si elle a été pardonnée, et non pendant la vie.
J’ai d’ailleurs noté, tout au long de mon éducation religieuse, que les péchés sont explicitement définis et sanctionnés. Par exemple si l’on a manqué à son devoir de prière, dans la tombe le musulman sera châtié par l’ange de la mort, qui à l’aide d’une barre de fer le frappera afin qu’il traverse sept couches de terre pour remonter ensuite et subir cela jusqu’au jour du jugement. Le mal est défini comme le « chirk » (association), ou encore « zina » (adultère), mais quand il s’agit du bien on parle le plus souvent de « bonnes œuvres » sans plus de détails, et la récompense est abstraite. Le paradis, et je reprends le sens que donne le Coran, est un endroit « inimaginable ». La sanction entre dans une logique humaine, la récompense elle, reste inintelligible… La sanction vient à l’esprit bien plus concrètement que la récompense.
Partant de là, un musulman ne se sentira jamais assez bon (Benslama dit bien qu’il rencontre des musulmans qui ont honte et ne se sentent pas assez musulmans) et être le meilleur des musulmans est une quête vouée à l’échec. D’ailleurs, nombre de musulmans qualifient leur religion de très difficile, allez savoir pourquoi… Ainsi, lorsque l’on n’a pas la réponse chez Dieu, on va la chercher soi-même, et donc chez autrui.
Autrui me dira que je suis un bon musulman, et s’il le fait, c’est que Dieu le pense aussi. Mais pour qu’autrui sache que je suis un bon musulman, il me faudra cacher mes fautes sous le voile d’une burqa (interrogez-les femmes portant la burqa et voyez si elles ne se sentent pas fautives de leurs actes passés), sous le nombre de mes prières à la mosquée, et finalement sous ce que je pense d’autrui.
Si je dis qu’autrui est mauvais musulman, c’est que je suis bon musulman. Si je me bats contre les non-musulmans, c’est que je suis bon musulman. Et, in fine, si je meurs en tuant les non-musulmans, c’est que Dieu lui-même saura que je suis bon musulman. Dieu ! Vois comme je suis bon musulman, je meurs pour toi !
Sans compter que se balader en burqa, c’est dire aux autres filles qu’on est supérieure — c’est un sentiment de supériorité bon marché ! Plus facile de se voiler en jugeant les autres que de réussir des concours et décrocher un job intéressant !

Mince ! Pas moyen de s’en sortir ici et maintenant !
Si ! Il existe en islam une immunité totale et le pardon absolu de Dieu — si une femme enceinte meurt pendant un crash d’avion, si on meurt en allant à la Mecque, ou encore si on meurt en martyr — et plus généralement, toutes les morts vraiment violentes, à condition bien sûr de faire partie de la communauté musulmane, l’oumma.
Camus a célébré dans l’islam l’intelligence du musulman à donner un sens à la vie. Mais ce n’est pas seulement le désespoir de la vie qui mène à la mort, c’est aussi ce qui se passe durant la période sombre : c’est dans le désespoir que les jeunes fautent, volent, se droguent, et finissent par se sentir coupables. Les laveurs de cervelles instrumentaliseront cela.
Un ami musulman libéré lui aussi, Wilem B., banquier d’affaires, a voulu me mettre face à une contradiction : « Et ceux qui n’ont pas été éduqués dans la culpabilité ? Ceux qui se sont récemment convertis et qui pourtant font la majorité des terroristes ? » Eh bien, c’est encore une preuve que la culpabilité est le noyau de tout ! D’abord, rien ne prouve que le ou la jeune converti(e) n’a pas été élevé(e) dans la culpabilité — l’islam n’en a pas le monopole, même si chez lui, c’est un principe. Et puis ce que l’on ne sait pas forcément, c’est que tout fidèle d’une autre religion qui se convertit à l’islam est bien mieux accueilli par Dieu que n’importe quel musulman. Les musulmans ont tous un immense respect envers les néo-convertis, comme des jésuites assistant à l’émanation d’une grâce divine. Par exemple un chrétien à qui l’on dit que jusque-là il a été dans le faux, dans le mauvais chemin, que s’il se convertit il pourra nettoyer son mauvais sang, celui-là n’est-il pas rééduqué à ce même sentiment de culpabilité ? On lui dit « Tu as été coupable mais tu ne le seras plus, et en mourant pour Dieu, tu te laveras de tous tes péchés », car cette religion, ou ce qu’on en fait, trouve son moteur dans la culpabilité.
La mort du djihadiste n’est pas qu’héroïque : c’est une manière de se punir consciemment ou inconsciemment en mourant pour Dieu. Je me sens coupable, si coupable que pour que Dieu me tende un paradis, il n’y a que la mort.

On n’en sort donc pas ?
L’islam est aussi une religion qui oblige à la vie familiale, afin de perpétuer la communauté musulmane. On dit que 50% de nos bonnes œuvres doivent être réalisées dans le cadre de la famille. Les jeunes qui se lancent dans le djihad passent tous par l’étape mariage. Il est amusant de noter en particulier dans les cités que les jeunes qui ne se lancent pas dans le djihad choisissent de se marier, c’est un phénomène extrêmement récent, qu’on ne remarque pas, et qui a tout de suite suivi le nouveau terrorisme. Il y a de plus en plus de mariages de jeunes délinquants : par exemple, mes voisins ont respectivement 18 et 19 ans, ils sont mariés avec un enfant, et ils sont délinquants. Ce n’est pas qu’une mode, c’est aussi la culpabilité, la honte de ne pas être parmi les élus, les meilleurs, ceux qui partent en guerre sainte. Explicite ou enfouie, et sous toutes ses formes, la culpabilité reste là. C’est « le vrai rongeur, le ver irréfutable », comme dit le poète.

Bravo pour Valéry !
Alors vous comprendrez qu’une religion qui entretient le sentiment de culpabilité pour n’importe quelle faute commise, n’offrant dans son sens littéral que certaines morts spectaculaires pour expier ses fautes avec certitude, n’est pas une religion comme les autres. C’est une religion dont l’exégèse doit se faire avec grande prudence, car elle peut dériver très facilement. Un jeune qui va se péter la cervelle en plein Bataclan est un jeune chez qui on a cultivé cette culpabilité, c’est l’irrationalité de ce sentiment qui rationalise la mort elle-même.
Parce que la culpabilité musulmane est le centre de tout, c’est une culpabilité qui poursuit n’importe quel musulman, jusqu’à sa mort. L’extrémisme ou plutôt les jeunes que l’on pousse aux actes extrêmes ont le sentiment autosuggéré d’être les meilleurs des musulmans — des surmusulmans, comme dit Benslama. Ils annihilent leur culpabilité en s’annihilant eux-mêmes.
Voilà ce que je pense vraiment de l’islamisme, et voilà pourquoi l’Education nationale qui veut lutter contre la radicalisation n’a vraiment rien compris : il faut aider les jeunes à se débarrasser de ce sentiment de culpabilité, ou empêcher qu’elle puisse s’ancrer.

Concrètement, comment s’exprime ce sentiment de culpabilité ?
Les jeunes se sentent coupables car ils ont baigné dans une éducation à la culpabilité sur le long terme ou sur le court terme — and so do I ! Et cette culpabilité induite a entraîné en moi certains comportements que je ne peux réfréner. Et toute agnostique que je sois, ou à peu près, je reste dans cette idéologie de la faute — et de la punition. Il m’arrive de me dire que je suis vouée à l’enfer parce que je ne prie pas, que je ne porte pas le voile, chaque faute est considérée comme grave. Et si j’avais été faible et ignorante, j’aurais voulu me péter la cervelle au Bataclan pour me faire pardonner de ce qui soi-disant est une terrible faute, j’aurais pensé que ma vie entière est une terrible faute, j’aurais voulu me racheter en payant le seul prix possible.
Etudier le djihadisme implique l’analyse de la pratique religieuse en détail. Par exemple, il n’y a pas que les sentiments de désespoir, d’ennui, de volonté héroïque ou de culpabilité, qui sont à revoir, mais aussi la compétition qui vous lie intrinsèquement à tous les autres, parce que l’islam pousse à la compétition. Vous entendrez volontiers une femme dire à une autre : « Tu as de la chance, tu es partie à la Mecque, alors que moi non ». C’est poussé à un point tel, que toujours dans cette logique de parade compétitive, le ramadan lui-même est exploité. Ce doit être un mois de jeûne, prônant l’humilité, la modestie et la générosité. Mais ce n’est pas le cas : tous les hommes sortiront leur robe de prière pour marcher dans les rues, en groupe la plupart du temps. Et le soir venu, c’est à celui qui aura prié le plus souvent, le « taraouih » à la mosquée jusqu’à minuit passé : vois comme je lutte contre le sommeil et la fatigue physique d’une journée de jeûne !
Je suis sûre que presque personne ne ferait le « taraouih », s’il fallait le faire seul, dans son salon, mais c’est une prière communautaire… Par volonté de se crédibiliser auprès de tous et par là de Dieu, on crée des degrés à la religiosité du ramadan lui-même.
Il existe d’ailleurs, toujours dans le thème de la compétition, une hiérarchie dans les paradis, il n’y a pas le paradis mais les paradis, le plus haut niveau est dédié aux prophètes les plus rapprochés de Dieu, et aux martyrs, le plus bas niveau est attribué aux simples musulmans. Voilà pourquoi la notion de « meilleur des musulmans » ou de « surmusulman » est exploitée par Benslama : il y a une véritable compétitivité dans cette religion. Etre avec les prophètes au septième niveau, c’est finalement être comme les prophètes : imaginez ce que cela représente pour un musulman honteux de chacune de ses irrémédiables fautes, à quel prix y accéder ?
Je suis alors guerrier, j’ai plusieurs femmes et je vis au Moyen-Orient : je suis djihadiste, et si je ne suis pas un prophète, je suis dans tous les cas un martyr. C’est con, hein ?

Un furieux désir de sacrifice. Le surmusulman

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Erdogan: Nouveau père de la Turquie ?

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Les leçons de l’Autriche

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fn fpo autriche populisme
Heinz Christian Strache (FPÖ), Marine Le Pen (FN) et Matteo Salvini (Ligue du Nord). Sipa. Numéro de reportage : AP21850796_000010.
fn fpo autriche populisme
Heinz Christian Strache (FPÖ), Marine Le Pen (FN) et Matteo Salvini (Ligue du Nord). Sipa. Numéro de reportage : AP21850796_000010.

La victoire du candidat des « Verts » à l’élection présidentielle en Autriche, et l’échec (de peu) du candidat du FPÖ, avec une différence d’environ 30 000 voix sur 4,5 millions de votants (soit 0,66%), pourrait apparaître comme anecdotique. Elle l’est d’une certaine manière. Mais, ce scénario révèle un problème récurrent pour les partis populistes, que ce soit en Autriche, en France, ou ailleurs. On dira que la progression du candidat du FPÖ a été impressionnante entre le premier et le second tour. Mais, elle ne lui a pas permis de gagner. Et, en un sens, cela recoupe le constat que l’on pouvait faire à l’occasion des élections régionales en France, en décembre dernier.

L’union des contraires

Un premier constat doit être dressé : les partis populistes, surtout quand ils sont issus de l’ancienne extrême droite, continuent de faire peur. Ceci reste vrai quel que soit le chemin qu’ils ont parcouru. On peut l’expliquer de plusieurs façons : la première est le stigmate « extrême droite » qui leur reste collé, à tort ou à raison ; ce stigmate est régulièrement ravivé par des déclarations de certains membres de ces dits partis. Notons que des déclarations tout aussi scandaleuses peuvent être faites par des représentants des autres partis, et ne pas avoir les mêmes conséquences politiques[2]. La seconde raison provient de positionnement clivant sur des sujets « sociétaux ». Or, une partie importante de l’opinion est particulièrement sensibles à ces sujets, non qu’elle y attache une valeur fondamentale mais simplement parce-que ces sujets constituent des « marqueurs » dans une société ouverte. Ainsi, les sujets sociétaux n’entraîneront jamais un vote d‘adhésion mais tout ce qui pourrait paraître comme des positions intolérantes inquiète suffisamment une partie majoritaire de l’électorat.

Le problème pour ces partis populistes consiste donc à ne pas transformer en adversaires des électeurs qui pourraient, en d’autres circonstances se révéler sensibles aux thématiques politiques qu’ils développent. Car, et le paradoxe n’est ici qu’apparent, c’est sur le terrain politique que ces partis ou mouvements enregistrent leurs plus grands succès. C’est sur la base d’une décrédibilisation massive du discours politique traditionnel, couplée à un besoin d’un nouveau discours politique que ces partis prospèrent. Ce qui, en passant, impliquent qu’ils sont le symptôme d’une crise de lapolitique et non du politique. De fait, ils se situent pleinement dans un espace démocratique au moment ou certains des partis traditionnels en sortent, comme on peut le constater en France.

La contradiction du populisme

Mais, il faut aussi faire un autre constat. Le discours « on est contre… », et ce quel que soit le sujet, et même si une opposition est parfaitement légitime et justifiée, que ce soit contre l’UE, contre l’Euro ou contre la loi El Khomri, ne convainc pas. Ou, plus précisément, ce message d‘opposition, s’il convainc une partie de l’opinion en effraie une autre qui, tout en mesurant les problèmes que posent certaines institutions, voire en les désapprouvant, se révèle emplie de crainte face à l’inconnu. De ce point de vue le principal adversaire des partis et mouvements populistes c’est le conservatisme d’une partie de l’opinion. Il est d‘ailleurs frappant de voir à quel point les politiciens des appareils traditionnels utilisent cette peur de l’inconnu. Elle est, aujourd’hui le seul argument qu’il leur reste.

Ce conservatisme ne serait pas désarmé mais au contraire renforcé par une « modération » des volets politiques du programme. Ce n’est donc pas tant dans la direction d’une soi-disant « modération » que ces partis peuvent espérer trouver la solution face au problème qu’ils affrontent : des succès de premier tour et un échec au final lors du second. C’est au contraire en levant le voile de l’incertitude de ce que serait leur politique s’ils étaient en mesure de l’appliquer qu’ils pourront résoudre ce problème. Mais, cela implique de ne plus se situer uniquement dans le registre de la dénonciation. Or, cette importance de la dénonciation est l’une des caractéristiques du populisme. C’est là où git la contradiction.

Une grande alliance ?

Il convient donc de revenir aux bases fondamentales de la situation. Que ce soit en Autriche, en Grande-Bretagne ou en France, le constat de carence et d‘échec des diverses institutions, de l’Euro à l’UE en passant par le système fiscal, le système éducatif et les pratiques et les modes de gouvernement, est largement dressé par une part majoritaire de la population. Mais, cette dernière attend de savoir ce que l’on mettra à sa place. Bien sûr, les attentes peuvent être opposée, voire contradictoires. Mais, un programme annoncé, structuré et cohérent, même si l’on peut avoir à son égard des désaccords, est bien moins inquiétant que la perspective d’un saut dans l’inconnu.
C’est sur la base d‘un tel programme que des alliances pourront être élaborées et concrétisées. Car, faute d’un véritable programme, ces alliances desserviraient ces partis ou mouvements, même si elles peuvent permettre à certains de leurs membres de faire une carrière personnelle. Dans le cas français, ce qu’attendent les électeurs c’est un programme qui les assure que la politique économique changera véritablement et servira le plus grand nombre et non une minorité, c’est un programme qui les assure que l’Etat social sera défendu, c’est un programme qui les assure que ce qui fait l’identité françaises sera préservé, c’est un programme qui les assure que la politique étrangère française retrouvera son indépendance et la France son rôle international.

C’est donc sur la base d’un tel programme que des alliances pourront être noués et que les préventions d’une partie de l’électorat pourront être désarmées.

Le question qui est donc posée par le résultat de l’élection présidentielle autrichienne est de savoir si les partis et mouvements populistes qui aujourd’hui se développent en Europe sauront, et pourront, dépasser ce populisme et présenter à leurs électeurs un programme cohérent, articulé, et répondant aux aspirations de la majorité de leurs électeurs. Ceux qui y parviendront briseront de manière définitive ce « plafond de verre » sous lequel on entend les cantonn

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

Nous sommes tous autrichiens!

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autriche hofer vers fpo
Sipa. Numéro de reportage : AP21899505_000003.
autriche hofer vers fpo
Sipa. Numéro de reportage : AP21899505_000003.

Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, Jean-Marie Colombani, alors directeur du Monde s’exclamait « Nous sommes tous américains ! », voulant signifier ainsi que dans le malheur, la solidarité des démocraties s’imposait au delà des différences et des divergences pouvant les séparer.

Trop longtemps, en tout cas depuis l’affaire Waldheim en 1986, ce candidat à la présidence de la république d’Autriche élu malgré les révélations sur son passé d’officier nazi, on n’a voulu voir dans les péripéties politiques de ce pays que les conséquences d’un passé occulté. L’ascension du FPÖ de Jörg Haider ? Une remontée nauséabonde des égouts du IIIème Reich, dont l’Autriche officielle persistait à se proclamer «  la première victime », au mépris d’une vérité historique établissant que l’adhésion populaire au nazisme avait été aussi forte, sinon plus, à Vienne qu’à Berlin. L’invocation rituelle de l’apostrophe brechtienne «  le ventre est encore fécond etc… » permettait de s’adonner sans états d’âmes à la paresse intellectuelle de celui qui ne se sent pas concerné. Eux, c’étaient eux, et nous, c’était nous.

S’il ne fallait retenir qu’une seule chose du drame politique qui vient de se dérouler en Autriche à l’occasion de l’élection présidentielle,  c’est que ce mode d’explication par une prétendue singularité de la république alpine dans son rapport à l’histoire est aujourd’hui totalement infondé.

Comment croire, en effet que la moitié des Autrichiens aient accordé leur suffrages à un candidat d’un parti classé à l’extrême droite pour cautionner la réhabilitation d’un IIIème Reich dont leurs grands parents furent majoritairement les supporteurs ? Et, qu’en conséquence la victoire, sur le fil et inattendue, d’un vieux prof d’économie écolo doit être célébrée comme un coup d’arrêt à l’accouchement de la bête immonde ?

Oui, nous sommes tous des autrichiens, car ce qui se passe là-bas est la version concentrée d’une crise européenne qui affecte, avec plus ou moins d’intensité toutes les nations de l’UE. Usure des partis traditionnels de gouvernement, fracture territoriale et sociale entre les gagnants et les perdants de la mondialisation, défiance envers les institutions de Bruxelles, insécurité culturelle liée à la vague migratoire… Quel pays de notre continent n’est pas confronté aujourd’hui à ces problèmes ?

Si leur expression politique est plus visible,  et plus tranchée en Autriche, cela est dû à sa position géographique, au contact des zones de turbulences de l’Europe, les Balkans, l’Ukraine, et une Mitteleuropa secouant le joug politique et économique germanique. Orban, Fico, Kaczynski sont écoutés à Vienne, car ils sont, eux aussi des héritiers du vieil empire austro-hongrois. Cela est aussi la conséquence lointaine du dépeçage ce cet empire après la Première guerre mondiale : l’Autriche « allemande », Restösterreich, est un pays hydrocéphale, doté d’une capitale surdimensionnée par rapport à sa taille et à sa population. Cela accroît la fracture entre la métropole, ville-monde ouverte et dynamique, et le reste du pays- espace rural et petites villes repliées sur leur folklore et leur entre-soi… Il suffit de regarder la carte électorale de l’Autriche, avec les zones vertes pour les districts ou le candidat écolo Van der Bellen est majoritaire, et les zones bleues où dominent les partisans du FPÖ Norbert Hofer pour en être persuadé. Le vert est concentré à Vienne, et autour de Salzbourg, et le bleu partout ailleurs.

Enfin, cette séquence autrichienne dont on saura plus tard si elle relève de l’opera seria ou de l’opéra bouffe, du Don Juan de Mozart, ou de la Chauve-souris de Johann Strauss, démontre, s’il en était encore besoin, que la question sociale, le chômage,  ne sont pas les causes principales de  la crise politique européenne. A force d’être déniée, l’angoisse identitaire des plus faibles au sein de nos sociétés provoque  les turbulences électorales que l’on déplore…

Quel Bill Clinton made in Europe viendra dire, enfin «  it’s the identity, stupid ! » ?

Grande coalition, piège à cons?

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Meeting de Norbert Hofer du FPÖ (Photo : SIPA.00756626_000009)
Meeting de Norbert Hofer du FPÖ qui a échoué à accéder à la présidence autrichienne de quelques bulletins seulement (Photo : SIPA.00756626_000009)

Et si, à la faveur de la crise politique actuelle, les partis de gouvernements cessaient de s’autodissoudre pour se souder ? Et si, socialistes et Républicains, au lieu de se chicaner pour des broutilles s’associaient pour un grand dessein national ? L’idée d’un grand gouvernement de coalition fait depuis longtemps rêver quelques élus des deux bords, de nombreuses salles de rédaction, la plupart des élites économiques et presque tout le haut clergé administratif. Mais, cette fois, l’ancien trublion de Nanterre, Daniel Cohn-Bendit, et le journaliste Hervé Algalarrondo (ami et auteur de la maison, E.L.) croient le moment venu[1. Et si on arrêtait les conneries, Daniel Cohn-Bendit et Hervé Algalarrondo, Fayard, 198 pages, 17 euros.].

En 2017, une majorité multicolore (rose, bleue, verte et orange) pourrait bien prendre le pouvoir. Les deux auteurs le souhaitent ardemment et ils le démontrent. L’opinion publique se lasse de voir les alternances se succéder, les politiques menées se ressembler et les tentatives de réformes échouer. La « rupture » de Sarkozy ? Du flan ! Le « changement » de Hollande ? Du bluff ! Or, si l’année prochaine Marine Le Pen arrive en tête ou même deuxième au premier tour de la présidentielle, le candidat PS ou LR vraisemblablement victorieux à l’arrivée ne pourra pas gouverner seul. Son assise électorale se révélera trop faible et sa majorité parlementaire bien fragile.

À qui la faute ? Pas à Sarkozy « l’hyperprésident » ni à Hollande « le candidat normal », mais à cet affrontement stérile entre deux camps parlementaires, si enclins à cultiver leurs antagonismes et donc à se neutraliser mutuellement. Mais si « la gauche moderne et la droite réaliste » (dixit les auteurs) unissaient leur force, les récalcitrants des deux bords – colbertistes à droite et « frondeurs » à gauche – perdraient leur pouvoir de nuisance, et la coalition pourrait aller plus avant dans les réformes. Une vraie martingale politique… sur le papier. Car les deux auteurs, si disposés à pourfendre les dogmatismes et à prêcher le pragmatisme, feraient bien de regarder les résultats réels des coalitions (droite-gauche) expérimentées en zone euro depuis la crise. Une étude réalisée par l’économiste Éric Dor, professeur à l’école de management IESEG, et publiée dans le magazine L’Expansion en mars 2015 a passé au peigne fin les performances de neuf coalitions depuis 2007. En moyenne, leur PIB recule de 0,2 % en rythme annuel, quand celui de l’ensemble des pays de la zone euro augmente de 0,2 % dans le même temps. Les coalitions en Finlande (2011-2014) et aux Pays-Bas (depuis 2012) ne font pas de merveilles économiques. Sans parler de l’expérience grecque entre 2011 et 2015. Seule l’alliance CDU-SPD en Allemagne tire vraiment son épingle du jeu, mais sous l’effet de réformes engagées bien plus tôt dans une conjoncture économique assez favorable.[access capability= »lire_inedits »]

Quant aux résultats électoraux, mieux vaut ne pas s’appesantir sur le bide de Mario Monti au scrutin de 2013 en Italie (une forme de coalition droite-gauche), sur la récente percée du FPÖ en Autriche (dirigée conjointement depuis 2008 par les sociaux-démocrates et les conservateurs) ou bien encore sur le camouflet donné en mars dernier par les Irlandais au duo proaustérité Fine Gael (centre droit) – Labour (gauche). D’ailleurs, selon un phénomène assez pervers, les électeurs tendent à sanctionner la deuxième force de la coalition, la force d’appoint de l’attelage. En Grèce, les socio-démocrates du Pasok explosèrent en vol juste après leur alliance avec la droite d’Antonis Samaras ; en Irlande, le Labour vient de payer le plus lourd tribut aux dernières élections. Coalition, piège à c… ?[/access]

Et si on arrêtait les conneries

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Le Débat

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Finkielkraut: Black M et l’antiracisme réflexe

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«Les socialistes, relève-t-il, n’ont pas eu le monopole de cette indignation ridicule, la bonne droite juppéiste, bien-pensante — c’est-à-dire “non-pensante” — y est allée aussi de son couplet…» Il en conclut donc «qu’après la laïcité, les opposants les plus déterminés au parti que dirige Marine Le Pen, lui abandonnent maintenant sans coup férir la décence commune. Avec des ennemis comme ça, le FN n’a même pas besoin d’amis.» Au cours de l’émission, Finkielkraut évoque aussi «la haine qui se déchaîne dans les rues de Paris, de Nantes ou de Rennes» et considère à nouveau que «son intensité particulière» trouve sa source dans la «volonté de fermer la parenthèse d’union nationale qui avait été inaugurée par l’immense manifestation du 11 janvier».

Moyen-Orient: Sykes-Picot, la faute originelle?

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sykes picot daech syrie irak
L'Etat islamique s'attaque à la frontière entre l'Irak et la Syrie. Wikipedia. Memri TV.
sykes picot daech syrie irak
L'Etat islamique s'attaque à la frontière entre l'Irak et la Syrie. Wikipedia. Memri TV.

« Le Moyen-Orient à la découpe » titre L’Obs pour marquer les cent ans des accords Sykes-Picot. Les coupables un siècle après sont tout désignés : l’impérialisme franco-britannique ; et le résultat, on le voit : un Proche-Orient dans l’état où il est. Sauf que… s’il est naturel de rechercher une « faute originelle », voire un bouc émissaire, il n’est pas sûr que ce soit le moyen le plus sûr d’y voir clair, et encore moins de préparer l’avenir. Certes cette commémoration a fait depuis plusieurs années l’objet d’une campagne inédite – et non concertée – entre un livre à succès, A line in the sand de James Barr (qui s’appuie presque exclusivement sur les archives britanniques, c’est sa limite) et l’opération de communication #SykesPicotOver lancée par l’Etat Islamique le 11 juin 2014 avec la destruction à grand renfort de publicité d’un mur de sable entre la Syrie et l’Irak, au nom de la restauration du Califat . Même si, comme le fait remarquer l’historien Henry Laurens, loin d’avoir corrigé Sykes-Picot, les hommes en noir l’ont en réalité confirmé, revenant au tracé initial des deux diplomates.

Chacun cherche un « toit politique »

Si l’image est belle – deux impérialistes ont pris une équerre pour découper le Proche-Orient-, la réalité est tout autre. Sykes-Picot est d’abord le produit d’un héritage : celui des « œuvres françaises » dans la région, des saint-simoniens aux missions catholiques en passant par la Mission Laïque et l’Alliance Israélite Universelle sans oublier le legs plus ancien des Capitulations ; celui de la présence commerciale des britanniques, de son influence politique croissante. Il faut rappeler le débarquement anglo-ottoman à Jounieh, Liban, en 1840 ; l’intervention française de 1860 lors des massacres inter-ethniques du Mont-Liban etc. Peu avant Sykes-Picot, il y eut le massacre des Arméniens, premier génocide du XXème siècle. Produits d’une histoire, ces accords secrets ne le resteront pas longtemps : éventés par la jeune République soviétique, ils constitueront lors du Congrès de la Paix une base pour les lobbys nationaux : libanistes contre tenants de la Grande Syrie, arabistes et sionistes etc.  Chacun cherche un « toit politique », selon la jolie formule de Jean-Paul Chagnollaud.

Curieuse donc cette focalisation sur un accord secret qui ne le restera pas longtemps et qui subit des modifications importantes au cours d’un processus bien public, lui. Et si les frustrations n’ont pas manqué, c’est d’abord parce que le passage de l’Empire ottoman, avec sa pluralité de communautés ethniques et religieuses, à un ensemble d’Etats-Nations ne pouvait maquer d’en susciter. Néanmoins, comme le remarque Joseph Maïla, lors de leur accession à l’indépendance aucun des Etats n’a remis en cause les frontières dessinées en 1920, la Palestine constituant un cas à part.

Le mythe de l’accord secret

Certes, on voit bien ce qui séduit dans le rappel d’un accord secret  et, les archives françaises en témoignent, à la fin de la Seconde guerre mondiale, Américains et Soviétiques utiliseront cette corde qu’on aurait pu croire usée, la dénonciation de l’impérialisme européen, pour placer leurs pions. Alors, pourquoi ne pas avoir commémoré en 2015 les 70 ans de Yalta, dont l’impact fut bien plus grand, les 70 ans du pacte de l’USS Quincy entre Roosevelt et Ibn Saoud, même s’il ne faut pas exagérer sa portée.

Sykes-Picot, ou « on nous a caché quelque chose ». On voit bien ce qu’une telle désignation peut avoir de séduisant mais, plutôt que d’en appeler à une impossible transparence, reconnaissons que le secret est consubstantiel à la diplomatie. Ce qui rend d’autant plus remarquables le choix qu’ont fait certains de se refuser à une telle pratique. C’est ainsi que de Gaulle refusa pendant la Seconde guerre d’engager la parole de la France sur la question palestinienne et sioniste, décision à haut risque pour des Forces Françaises Libres dépendantes de l’aide extérieure, mais c’est ce « non-accord » qui donnera par la suite à sa parole toute son autorité. Et David Ben Gourion ne s’y est pas trompé puisqu’il fit preuve d’une modération remarquée dans sa réponse à la fameuse conférence de presse du 27 novembre 1967, car il savait le prix qu’il fallait accorder à l’éloge par de Gaulle des « travaux constructifs » des Israéliens et du « courage de leurs soldats » et, dans le rappel de sa politique israélo-palestinienne : « Bien entendu, nous ne laissions pas ignorer aux Arabes que pour nous l’Etat d’Israël était un fait accompli et que nous n’admettrions pas qu’il fût détruit. »

Sykes-Picot n’est pas la faute originelle qui expliquerait par la vilénie de deux impérialistes (l’un « colonialiste », l’autre « flamboyant » nous dit James Barr – comprendre, le Britannique est « flamboyant », le Français, of course, « colonialiste ») tous les malheurs du Proche-Orient. Il n’est pas la faute originelle, parce qu’il n’y a pas de faute originelle, mais seulement une série de tâtonnements. Attention : un accord secret peut en cacher un autre, beaucoup d’autres. Il y eut l’accord secret entre l’émir Fayçal et Chaïm Weizmann, représentant l’Organisation Sioniste Mondiale le 3 janvier 1919. Un an plus tard, l’accord secret engageait le même Fayçal et Georges Clemenceau. Sortis opportunément des tiroirs, dévoilés à qui de droit, ces accords secrets sont appelés à une seconde vie. Instruments de chantage à l’occasion, ils peuvent aussi devenir des armes de division massive.

Il n’est pas impossible que le traité secret signé entre le patriarcat maronite et l’Agence Juive le 30 mai 1946 ait été utilisé pour monter contre l’establishment maronite les Palestiniens réfugiés au Liban, dans les années 70. En tout cas, la tonalité fortement anti-maronite de l’ouvrage du journaliste du Guardian, David Hirst (Beware of small states. Lebanon, battleground of the Middle east, curieusement traduit Une histoire du Liban, Perrin, 2011) vient s’alimenter à de telles sources. Ce traité, maronito-sioniste, gagne à être mis en perspective avec les ouvertures faites en 1934-1936 par le leader sunnite libanais Riad El-Sohl à David Ben Gourion puis Chaïm Weizmann et les fonds qu’il reçut du mouvement sioniste, avant de changer d’orientation avec le soulèvement arabe de 1936.

La  vérité est toujours bonne à dire. Alors oui, ouvrons les tiroirs – et les archives françaises encore peu exploitées offrent un champ d’étude passionnant -, tous les tiroirs, mettons tout sur la table. Vraiment tout. Tandis que le Proche-Orient se vide d’une grande partie de sa substance, tandis qu’il se « simplifie » à l’extrême dans le choc des fanatismes, gageons qu’un tel « coming-out », en restituant à l’Orient compliqué un peu de sa complexité, lui garantira du même coup une voie de salut.

Brexit: oui ou non, c’est win-win!

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(Dessin : Soleil)
(Dessin : Soleil)

Quand nos braves compatriotes choisissent leur président, l’heureux élu s’installe avec l’agenda que le système a confectionné pour lui: relever les défis et saisir les opportunités de la globalisation, renforcer l’intégration européenne, renforcer la compétitivité du site France, combattre les dérives xénophobes. Mais, depuis 2007, que d’imprévus ! Grande récession occidentale de 2008, crise de l’euro de 2010, printemps arabes de 2011, guerre terroriste et crise des migrants de 2015 et, last but not least, référendum anglais du 23 juin prochain. Désormais, l’imprévisible prend le pas sur le prévisible et gouverner n’est plus prévoir mais courir éteindre les foyers d’incendie qui se déclenchent l’un après l’autre.

L’intense débat qui agite nos amis anglais concernant l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne est réjouissant. L’État britannique fait jouer la procédure référendaire que les républicains et les socialistes français ont enterrée après le revers du 29 mai 2005. Mais David Cameron a pris un risque calculé en arrachant à l’UE des concessions majeures : possibilité d’échapper à des règles européennes indésirables, maintien des règles financières sur les marchés anglais et faculté de supprimer l’accès aux prestations sociales pour les non-Anglais, y compris pour les ressortissants non britanniques de l’Union. Il fait désormais campagne pour le « oui » avec de nombreux appuis dans les cercles influents du pays. Pour dégager les enjeux de l’affaire, mettons-nous à leur place.[access capability= »lire_inedits »]

Pour le « non »

L’ex-maire de Londres, Boris Johnson, s’est porté en tête des partisans du retrait avec un argument simple : redonner au Parlement national la plénitude de son pouvoir ! Plus de quarante années d’expérience anglaise au sein de l’Union ont montré que le Parlement ne disposait plus d’un pouvoir entier sur des sujets cruciaux, à commencer par l’essentiel : décider des dépenses et des taxes. Le Trésor de Londres injecte chaque année 10 milliards de livres sterling dans la caisse européenne sans retour véritable[1. Une fraction importante finance les fonds de cohésion structurels européens au profit des pays pauvres et sous-équipés de l’Union.] pour l’économie et la société britanniques. Le gouvernement est soumis aux procédures de supervision budgétaire de Bruxelles en dépit de sa non-appartenance à l’euro. Enfin et surtout, l’Angleterre doit respecter les règles de libre circulation des personnes au sein de l’Union.

C’est évidemment la crise des migrants qui a mis le feu aux poudres. Jusqu’à 2015, le marché du travail anglais a accueilli des millions d’étrangers : des employés peu qualifiés d’Asie ou d’Europe centrale et orientale, voire des pays du sud de l’Europe ravagés par la crise de l’euro, mais aussi du personnel qualifié dans les services financiers, Français en tête. Six mille de nos compatriotes travaillent pour la City. Depuis 2007, deux millions de ressortissants de l’Union se sont installés outre-Manche, c’est la « fair immigration », ou en français « immigration choisie ». Elle comble les pénuries de main-d’œuvre dans les secteurs comme le bâtiment et fait appel à des talents pour doper les rendements des services financiers.

La crise des migrants du Moyen-Orient et d’Afrique a rebattu les cartes : elle ressemble à une invasion et dévoile l’incapacité politique du système européen. L’Union a montré qu’elle ne disposait pas des attributs de la souveraineté, c’est-à-dire la maîtrise des frontières. Non seulement l’Angleterre n’est plus pleinement souveraine, mais l’instance de substitution, ne l’est pas non plus.

Pour le « oui »

Énonçons d’abord les arguments spécieux. Le premier évoque le risque pour les entreprises anglaises de se voir fermer les marchés de l’Union. Il est absurde formellement et substantiellement. Comment celle-ci pourrait-elle se fermer aux biens et services anglais alors qu’elle est ouverte aux marchandises et aux capitaux du monde ?

Le deuxième argument spécieux émane de Christian Noyer, authentique représentant de notre énarchie. Celui qui vient d’abandonner le poste de gouverneur de la Banque de France met en garde les Anglais contre le risque de voir les transactions en euros quitter la City pour s’effectuer sur le continent, reprenant un argument avancé en 1999, quand l’Angleterre renonça définitivement à la monnaie unique. Contrairement aux annonces, la City a conservé son rôle prééminent dans les transactions monétaires et financières, tandis que Francfort est resté une place de second rang. Pour la bonne raison que, ce qui fait la différence, c’est la qualité de la place financière et non la monnaie du pays. C’était vrai en 1999, ça l’est toujours en 2016.

Mais il existe aussi deux arguments sérieux en faveur du oui. D’abord, le pouvoir d’influence conquis pas les Britanniques au Parlement européen, à la Commission ainsi qu’au sein des conseils des ministres et des chefs d’État. Rien ne saurait mieux illustrer ce point que le rôle joué par Jonathan Hill, commissaire chargé de la stabilité financière, des services financiers et de l’union des marchés des capitaux. Nommé en septembre 2014, il s’évertue à libéraliser encore plus les services financiers européens et vient de faire adopter par les gouvernements un projet qui permettrait de relancer la « titrisation », cette merveilleuse machine à créer du crédit qui a débouché sur la grande crise financière américaine, espagnole, irlandaise, mais aussi anglaise[2. Les banques anglaises sont presque toutes étatisées.]. Bien entendu, on prendrait cette fois-ci les précautions nécessaires. Sans s’attarder sur le bien-fondé de cette mesure, elle montre comment le Royaume-Uni peut faire avancer ses intérêts et ceux de la City. Or, en cas de « Brexit », la proposition de leur commissaire deviendrait caduque. Et la City perdrait un atout potentiel. God save the City ! Voilà sans doute l’argument qui pourrait s’avérer décisif pour le « oui ».

Ensuite, la crainte de voir l’Europe, une fois l’Angleterre détachée, se laisser tenter par le protectionnisme. L’argument est formellement absurde. C’est l’Angleterre, accablée par un déficit commercial record, qui devrait pouvoir envisager certaines mesures de protection commerciale. De manière symétrique, on ne voit pas l’Allemagne accepter une politique qui mettrait en danger ses formidables exportations ! Mais il faut ici faire la part de l’idéologie anglaise ancrée dans le libre-échange, considéré comme bénéfique pour elle et pour le reste du monde, depuis l’abandon des Corn Laws en 1846.

Le « Brexit » et nous

Mais qu’en est-il du « Brexit » si on le considère de l’extérieur ? Ce qui devrait sauter aux yeux de tous, c’est que la victoire de David Cameron a ouvert un précédent. Si le « oui » l’emporte, tout pays membre de l’Union pourra entrer en négociation avec le système européen en demandant d’être délivré de ses contraintes négatives : Schengen, la directive dite Bolkestein sur les travailleurs détachés, la doctrine de la concurrence « loyale et non faussée », sans oublier le sacro-saint Traité de stabilité budgétaire[3. Incriminé par François Hollande durant sa campagne, accepté par lui en juin 2012, placé sous la supervision de Pierre Moscovici nommé commissaire en 2014.]… Quoi qu’il arrive, à partir de considérations très terre à terre, David Cameron a peut-être ouvert la voie à un démembrement progressif de l’intégration européenne. Il aurait alors tué l’Europe voulue par François Mitterrand et Jacques Delors. François Hollande, leur fidèle disciple, s’en est-il aperçu quand il a souscrit aux exigences du Premier ministre anglais ?[/access]

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