(Photo : SIPA.AP21914083_000008)

Quand le Monde daté de samedi 25 titre en gros caractères dramatiques « Le Royaume-Uni quitte l’Europe », c’est évidemment un titre idéologique. A moins de bouleverser la tectonique des plaques, on ne voit pas comment les îles britanniques pourraient ne plus appartenir à l’Europe. A l’Union européenne, c’est autre chose. Mais dans ce cas-là, quand on est honnête, quand on est un quotidien de référence, on écrit « Le Royaume-Uni quitte l’Union Européenne ». Car dieu merci, l’Europe, ce n’est pas l’Union européenne, ce machin englué dans une technocratie mise au service exclusif d’un marché de plus en plus déréglementé et d’un abaissement sans précédent des protections sociales.

Chacun lira comme il voudra cette rupture.

Les habituels thuriféraires de l’identité parleront de la peur de l’immigration et leur obsession de l’islamisme ne sera jamais bien loin. C’est le malheur des grilles de lecture unique. Faut-il leur rappeler que la xénophobie, pourtant, quand elle a été une des motivations des brexiters, s’est adressée beaucoup plus au plombier polonais qu’au Pakistanais du Commonwealth même avec mosquée qui a toujours fait partie de la famille même élargie. Pakistanais qui a d’ailleurs, comme tous les pauvres, majoritairement voté pour partir…

Les souverainistes insisteront, et ils auront déjà davantage raison, sur un réflexe assez simple, que l’on ne peut pas sans mauvaise fois béhachélienne qualifier de nationaliste, qui est le besoin  irrépressible et le droit des peuples à pouvoir disposer d’eux-mêmes. Peut-être assiste-t-on d’ailleurs avec le Brexit à une réplique de l’affaire grecque de l’année dernière? Peut-être que le sujet de sa Gracieuse Majesté, quand il a vu de quoi était capable un Juncker, un Schauble, un Schulz pour mettre à genoux une nation indépendante et la faire rentrer dans les clous par un vrai putsch économique avant de se payer sur les dépouilles de la bête totalement privatisée, peut-être s’est-il dit que finalement, il valait mieux sortir de l’orbite de ce totalitarisme soft et discrètement asphyxiant ?

 

 

Pour notre part, on pensera que les brexiters ont sans doute aussi voté pour des raisons toutes bêtes de ras-le-bol de l’austérité, de dégoût devant la perspective d’une vie misérable et sans plaisir, comme un peu partout en Europe où l’on se trompe de colère en croyant que l’extrême droite serait la solution. La sauvagerie libérale a en effet été particulièrement poussée loin et depuis longtemps chez les Britanniques que Thatcher a transformés en rats de laboratoire de la révolution néoconservatrice dès la fin des années 70. Cela a donné naissance à  cette  merveilleuse société sans chômage que nous vantent sans rire les journalistes mais qui est surtout celle des working poors des films de Ken Loach ou des Dépossédés de Robert McLiam Wilson, working poors que deviendront aussi les Français au bout de trois ou quatre lois El Khomri ou en cas d’application effective du programme des candidats LR.

Il y a des chances, hélas, que le prolo anglais, qui a préféré le grand large pour retrouver, même sans formuler clairement l’enjeu,  la voie du progrès social et du welfare state, ait quelques déconvenues avec des  hommes du calibre de Nigel Farage, ultralibéral bon teint derrière son patriotisme clinquant. Le pauvre vote pour retrouver la sécurité mais il part avec cette partie des élites pour qui l’UE représentait encore trop de normes, trop de garantie pour le monde du travail. C’est dire l’ampleur du malentendu.

Mais bon, néanmoins, le message est clair. Un peuple vient de dire à Bruxelles, malgré les hallucinantes pressions politico-médiatiques qu’il a subies, faisant alterner les visons d’apocalypse et les menaces explicites : « Je ne t’appartiens pas ». Il y a quelques décennies, la so british and so sexy Dusty Springfield, de la génération des chanteuses aux pieds nus comme Sandie Shaw, avait pourtant déjà prévenu : « You don’t own me ».

Oui, mais voilà, l’UE, les marchés, les médias ont oublié cette règle pourtant simple : il faut toujours écouter les chanteuses aux pieds nus.

>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés au Brexit.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.Dernier roman publié: Un peu tard dans la saison (La Table Ronde, 2017). Prix Rive Gauche